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 La fille qui racontait des histoires

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: La fille qui racontait des histoires   Mar 2 Nov 2010 - 8:43

La nuit fait craquer les parquets, les meubles, les murs. Un doux givrage ourle les fenêtres, frontières froides entre la quiétude éteinte de la maisonnée assoupie et l’hiver rageur qui a étouffé le paysage sous un manteau de coton glacé.
Dans ce néant sourd et sombre, un carré de lumière bleue se détache dans l’angle d’une chambre. Un écran brille encore, comme un soleil insolent au cœur de l’univers noir, comme un phare en alerte pour tous les marins de passage sur les ondes numériques.
Elle veille.
Comme tous les soirs, comme toutes les nuits, elle est là, accrochée à son clavier comme à une bouée de sauvetage.
Comme tous les soirs, comme toutes les nuits, elle a fermé le rideau qui la sépare de son autre vie.
Celle du jour.
La journée, Raya est anonyme parmi les anonymes. Caissière dans un hypermarché. Seuls quelques hommes la regardent vraiment. Pas pour sa beauté, elle se sait vraiment quelconque et si éloignée des canons de la beauté moderne qu’elle rêve parfois d’avoir été femme au XVIIIè siècle quand les chairs féminines étaient célébrées par les peintres. Sûrement pas pour son sourire, elle est si fermée que plusieurs fois certains habitués sont allés se plaindre à l’accueil de son manque de gracieuseté ce qui lui a valu de douloureuses réprimandes. Mais tandis que les clients entendent se succéder les bips monotones des codes-barres défilant devant le laser rouge, elle se laisser bercer par ces pics sonores numériques et s’évade.
Cette jeune femme élégante au bras d’un homme deux fois plus âgé qu’elle, elle en fera le modèle de l’intrigante courtisane d’un futur roman. Ce petit vieux à l’œil rieur, un grand-père gâteau héros d’une nouvelle.
Vite ! Que le temps passe ! Que les comptes de la multinationale du commerce qui l’emploie, poussière de femme dans un océan de marchandises, s’arrondissent de millions d’euros ! Qu’un décalage horaire l’arrache à son siège et la ramène chez elle avant que toutes ses belles idées se fanent !

Près d’elle, un troisième thé finit de fumer. Il y a une demi-heure qu’elle a décidé d’aller se coucher. Le lit n’est pas loin ! Juste un mètre derrière sa chaise ! Pourtant, c’est quasiment l’autre bout du monde qu’il lui faut atteindre.
Un mot en appelle un autre. Une phrase en suscite une nouvelle dans son imagination fiévreuse. Elle sait très bien comment elle fonctionne. Si elle ne s’arrête pas sur une fracture nette, elle ne parviendra pas à trouver le sommeil. Ce seront de longues minutes à explorer le plafond et les étoiles luminescentes qu’elle avait collées là haut étant gamine en se créant ses propres galaxies. Des minutes vides, les mains croisées sous la tête, les yeux clignotant au rythme des idées folles qui lui viennent. De toutes les manières, elle se relévera.
Alors pourquoi se coucher ?
Tout à l’heure, sa mère s’est levée. Elle a entendu les chaussons de feutre glisser dans le couloir jusqu’à l’armoire à pharmacie, la porte métallique grincer, un tube d’aspirine s’ouvrir avec un blop de bouchon de champagne. Et elle a nettement perçu celle qui l’a déposée dans ce monde trop matérialiste maugréer contre les engins modernes et la fascination qu’ils exercent sur les jeunes.
Terrible imprécation et si profondément injuste ! Raya n’a jamais eu de télé dans sa chambre. Elle n’a jamais pleurniché pour avoir un téléphone portable. Elle ne connaît même pas la sensation qu’on éprouve en posant ses mains sur une manette de jeu. Sa jeunesse, elle l’a passée dans ses cahiers. Cahiers de classe, cahiers d’évasion. Dans les deux, la même écriture appliquée et ronde. Mais là où le travail scolaire lui arrachait sanglots et déceptions, l’écriture lui ouvrait les portes de mondes féériques dont elle était maîtresse et gardienne. L’ordinateur n’est venu que bien plus tard, premier cadeau d’une caissière d’hypermarché à une bâtisseuse de terres humides et de forêts givrées. Il l’a portée plus loin encore, aux frontières d’elle-même, dans des espaces-temps qui sécrètent l’oubli et dématérialisent les corps.
Ecrire, c’est sa thérapie à elle.
Contre tout. Contre tous.
Si on regarde de près les lignes qui se succèdent à grande vitesse sur l’écran, si on enfile les mots comme autant de perles sur le collier d’une existence, on voit surgir ses doutes, ses faiblesses, ses appels au secours. Elle est toute entière dans ces récits. Chaque petit bout d’émotion, elle l’a déjà ressenti ! Ce personnage, c’est un ancien professeur… et celui-là une femme croisée dans une boucherie, lieu bien insolite pour voir débarquer un sari indien.
D’elle, il y a ce que les autres connaissent… Il y a aussi ce qu’elle ne montre pas par pudeur ou par crainte de ses parents. Ses amours, ses désirs, ses faiblesses. Elle recrée tout, transforme le noir en pastel, la vérité en mensonges. Elle fait chanter aux oiseaux ses mots d’amour et assumer par d’horribles monstres maléfiques ses pulsions destructrices. De vagues instants de bonheur deviennent des épopées flamboyantes où la belle se donne à ce prince splendide qui ressemble à un magasinier de ses connaissances.

En bas, froidement grise, l’horloge numérique égraine les minutes de sommeil perdues. Quelle importance ! Elle se raconte des histoires… Des histoires pour elle seule, des histoires jetées le long de la charnelle passerelle entre ses yeux, son cerveau et ses doigts. Fragiles et délicates. Exquises comme des pâtisseries artisanales. Des montagnes de mots sucrés qui demain lui donneront la force de respirer encore.
Elle n’attend rien de ses textes comme elle n’attend rien de la vie.
Le thé ne fume plus, la neige ne tombe plus et elle ne rêve plus.
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