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 Albert Jacquard

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lucarne



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MessageSujet: Albert Jacquard   Dim 14 Nov 2010 - 13:54


Le mot de l'éditeur

La biologie moderne nous permet enfin de comprendre comment se transmet la vie et nous éclaire sur la nature de l'espèce humaine. Mais la génétique est invoquée aussi pour affirmer l'inégalité des races, l'hérédité de l'intelligence... Dans la controverse, la connaissance scientifique véritable apporte le doute fécond et l'humilité devant la tentation d'agir.
"Je souhaite que le lecteur retienne de la biologie cette leçon : notre richesse collective est faite de notre diversité. L'autre, individu ou société, nous est précieux dans la mesure où il nous est indispensable", écrit l'auteur.


Extrait :

L’amour des différences

"Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente", Saint-Exupéry, Lettre à un otage.

Cette évidence, tous nos réflexes la nient. Notre besoin superficiel de confort intellectuel nous pousse à tout ramener à des types et à juger selon la conformité aux types ; mais la richesse est dans la différence.

Beaucoup plus profond, plus fondamental, est le besoin d’être unique, pour "être" vraiment. Notre obsession est d'être reconnu comme une personne originale, irremplaçable ; nous le sommes réellement, mais nous ne sentons jamais assez que notre entourage en est conscient. Quel plus beau cadeau peut nous faire "l'autre" que de renforcer notre unicité, notre originalité, en étant différent de nous ? Il ne s'agit pas d'édulcorer les conflits, de gommer les oppositions ; mais d'admettre que ces conflits, ces oppositions doivent et peuvent être bénéfiques à tous.

La condition est que l'objectif ne soit pas la destruction de l'autre, ou l'instauration d'une hiérarchie, mais la construction progressive de chacun. Le heurt, même violent, est bienfaisant ; il permet à chacun de se révéler dans sa singularité ; la compétition, au contraire, presque toujours sournoise, est destructrice, elle ne peut aboutir qu'à situer chacun à l'intérieur d'un ordre imposé, d'une hiérarchie nécessairement artificielle, arbitraire.

La leçon première de la génétique est que les individus, tous différents, ne peuvent être classés, évalués, ordonnés : la définition de "races", utile pour certaines recherches, ne peut être qu’arbitraire et imprécise ; l'interrogation sur le "moins bon" et le "meilleur" est sans réponse ; la qualité spécifique de l'Homme, l'intelligence, dont il est si fier, échappe pour l'essentiel à nos techniques d'analyse ; les tentatives passées "d’amélioration" biologique de l'Homme ont été parfois simplement ridicules, le plus souvent criminelles à l'égard des individus, dévastatrices pour le groupe.

Par chance, la nature dispose d'une merveilleuse robustesse face aux méfaits de l'Homme : le flux génétique poursuit son œuvre de différenciation et de maintien de la diversité, presque insensible aux agissements humains ; "l’univers des phénotypes", où nous vivons, n'a fort heureusement que peu de possibilités d'action sur "l’univers des génotypes", dont dépend notre avenir. Transformer notre patrimoine génétique est une tentation, mais cette action restera longtemps, espérons-le, hors de notre portée.

Cette réflexion peut être transposée de la génétique à la culture : les civilisations que nous avons sécrétées sont merveilleusement diverses et cette diversité constitue la richesse de chacun de nous. Grâce à une certaine difficulté de communication, cette hétérogénéité des cultures a pu longtemps subsister ; mais, il est clair qu'elle risque de disparaître rapidement. Notre propre civilisation européenne a étonnamment progressé vers l'objectif qu'elle s'était donné : le bien-être matériel. Cette réussite lui donne un pouvoir de diffusion sans précédent, qui aboutit peu à peu à la destruction de toutes les autres ; tel a été le sort, pour ne citer qu'un exemple parmi tant d'autres, des Esquimaux d’Ammassalik, sur la côte est du Groenland, dont R.Gessain a décrit la mort culturelle sous la pression de la "civilisation obligatoire".

Lorsque l'on constate la qualité des rapports humains, de l'harmonie sociale dans certains groupes que nous appelons "primitifs", on peut se demander si l'alignement sur notre culture ne sera pas une catastrophe ; le prix payé pour l'amélioration du niveau de vie est terriblement élevé, si cette harmonie est remplacée par nos contradictions internes, nos tensions, nos conflits. Est-il encore temps d'éviter le nivellement des cultures ? La richesse à préserver ne vaut-elle pas l'abandon de certains objectifs qui se mesurent en produit national brut ou même en espérance de vie ?

Poser une telle question est grave ; il est bien difficile, face à cette interrogation, de rester cohérent avec soi-même, selon que l'on s'interroge dans le calme douillet de sa bibliothèque ou que l'on partage durant quelques instants la vie d'un de ces groupes qui nous émerveillent, mais où les enfants meurent, faute de nourriture ou de soins.

Pourrons-nous préserver la diversité des cultures sans payer un prix exorbitant ?

Subi ou souhaité, un changement de l'organisation de notre planète ne peut être évité ; la parole est donc aux "utopistes". Certains d'entre eux posent le problème en termes inattendus, ainsi Yona Friedman intitulant un de ses livres Comment vivre entre les autres sans être chef et sans être esclave.
Même lorsque le monde qu’ils nous proposent nous paraît vraiment trop "différent" du nôtre, nous pouvons être à peu près sûrs que la réalité le sera plus encore.

Cet effort d'imagination, il semble que la génération, si décriée, qui s'apprête à nous succéder l'ait déjà largement entrepris. La révolte contre la trilogie métro-boulot-dodo, contre le carcan du confort douceâtre, l'affadissement du quotidien organisé, la mort insinuante des acceptations, ce sont nos enfants qui nous l'enseignent.

Sauront-ils bâtir un monde où l'Homme sera moins à la merci de l'Homme ?
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MessageSujet: Re: Albert Jacquard   Dim 14 Nov 2010 - 14:07

Je me suis jetée sur ce fil, tu penses bien, quand Luca annonce un bouquin ce n'est pas pour des prunes et Luca ne le sait peut-être pas, mais elle est placée parmi ceux qui sont mes phares en matière de choix de lecture. Et donc, purée de punaise, je ne suis pas déçue. Je crois que ce bouquin me ferait sauter au plafond de joie, non par ce qu'il dénonce, mais parce qu'il dénonce, auquel j'adhère à trois mille pour cent !

Citation :
on peut se demander si l'alignement sur notre culture ne sera pas une catastrophe
Mais si, évidemment ! Ça l'est déjà...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Albert Jacquard   Lun 15 Nov 2010 - 0:13

Je crois que ma soeur l'a eu comme professeur, il y a de longues années... très intéressant, en effet.
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