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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 23:54

JEUDI 21 JANVIER

Tout a commence – ou plutôt, tout a recommencé – dès la sortie du salon où j’avais été reçue par la Président de la République. Le capitaine Jacquiers, élément-clé dans l’élimination d’Aude Lecerteaux - tête pensante et agissante de l’organisation qui me pourrissait la vie depuis plusieurs années - m’avait raccompagné un moment en silence. Il marchait quelques pas devant moi afin de me guider jusqu’à mes « appartements ».
- Vous permettez que j’entre ? dit-il lorsque nous fumes parvenus devant la porte de la pièce dans laquelle j’avais été cloitrée pendant plusieurs jours.
La question me parut véritablement saugrenue. Je n’étais pas chez moi et, quelque part, j’étais plutôt à la merci de cet homme dont les pouvoirs importants auraient permis de m’effacer sans procès de la surface de la planète (s’il y avait vu un intérêt pour le pays bien sûr).
- J’allais vous en prier, rétorquai-je narquoise. Faites comme chez vous… Vous m’excuserez du désordre mais la femme de ménage est malade cette semaine.
Le capitaine Jacquiers referma précautionneusement la porte derrière nous, me proposa de m’asseoir ce que je refusais assez énergiquement pour qu’il n’insistât pas.
- C’est un grand naïf pas vrai ? fit-il alors.
- Pardon ?
- Le boss, c’est un grand naïf… Il se donne une image de type énergique avec qui tout devrait être fini avant même d’avoir commencé mais, dans le fond, il vit dans un monde où le « yaka » est plus fort que les réalités… Et notre monde, à vous comme à moi, est un petit peu plus complexe que cela.
Je ne suis pas certaine que le dénigrement des capacités de compréhension du chef de l’Etat fasse partie des attributions d’un homme, même haut placé, de la cellule de sécurité de l’Elysée. Le capitaine Jacquiers avait osé le faire. Comme si les louanges appuyées du Président quelques minutes plus tôt avaient glissé sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard.
- Je m’explique… « Aude Lecerteaux est morte » se traduit dans le langage présidentiel par « Cette histoire est terminée. Il n’y a plus d’organisation Lecerteaux, plus de chantages, plus de trafics louches. Tout s’arrête parce que la tête n’est plus là… ». Nous savons que c’est faux évidemment. Lorsque le père d’Aude Lecerteaux s’est « suicidé », il y a bien eu quelqu’un pour reprendre les rênes… Rênes que la fille a su récupérer ensuite et avec quel machiavélique brio puisqu’elle a utilisé le sens de l’enquête de son amant, Arthur Maurel. Pouvez-vous me dire quelle est la probabilité que toute la structure se trouve démantelée à l’heure où je vous parle ?
- A en juger par votre ton, je dirais pratiquement aucune…
- Et si vous n’aviez pas cherché à analyser ma voix mais à conduire une réflexion logique, quelle aurait été votre conclusion ?
- La même, dus-je convenir.
- Il ne m’étonne pas que vous soyez d’accord avec cela… Votre esprit est bien trop cohérent pour se contenter de pareilles fadaises.
- Dois-je avouer que votre présentation des faits me trouble et m’inquiète, capitaine Jacquiers ?
- Là encore, vous avez bien raison… Et encore plus avec ce qui va suivre.
Je trouvai plus sage de m’asseoir. Ce prélude n’annonçait rien de bon et plusieurs journées dans un espace confiné – quelle qu’ait été la taille remarquable de mon « gîte » - ne m’avaient guère fortifiée au plan physique.
- Votre idée de tests ADN généralisés est pertinente et je pense que nous pourrons effectivement l’utiliser un jour pour régler la question du groupe de vos pères putatifs. Cela ne lèvera pas pour autant la menace que l’organisation Lecerteaux – continuons à l’appeler ainsi tant que nous ne savons pas qui la prendra en charge – fera peser sur eux et sur vous. Je suppose que vous savez pourquoi le désert avance au Sahel ?
- Parce que la déforestation ôte les obstacles naturels à la progression du sable.
- C’est vrai en partie… Mais la déforestation ce n’est pas seulement l’abattage des arbres, c’est aussi la disparition de tous les buissons, les broussailles, tous ces organismes végétaux qui ont besoin de moins d’eau que les grands arbres pour prospérer.
- Je ne vois pas le rapport avec…
- J’y viens… Les buissons « repartent » plus facilement que les arbres et devraient donc se reconstituer et limiter la progression du sable. Or cela ne se fait pas. Pourquoi ? Parce que les civilisations qui vivent en marge du désert élèvent des ovins dont la particularité est qu’ils parviennent à arracher et manger les racines des arbustes. Du coup, pas de repousse… Pour l’organisation Lecerteaux, si nous voulons retrouver la sécurité, nous devons agir comme les moutons des lisières du Sahara. Arracher tout, la partie visible comme la partie souterraine. Extirper les racines du mal. Ce n’est qu’à cette condition que le pays – et vous par la même occasion - seraient libérés de ce fléau.
- Votre conclusion m’épouvante par avance, capitaine.
- Il nous faut six mois pour agir… Six mois est une indication globale bien sûr… Cela peut être moins comme plus. Cela me paraît cependant réaliste comme estimation. Durant ces six mois, vous devez disparaître physiquement…
Je manifestai aussitôt ma désapprobation. Six mois dans une vie, c’était énorme ! J’avis du travail tant à l’université qu’avec Parfum Violette, ma petite entreprise liée à l’enseignement de l’Histoire.
- Disparition physique veut dire avant tout « protection ». Vous ne devez pas apparaître en vrai sur le terrain. Cela ne veut pas dire que vous êtes condamnée à l’inaction. Vous étiez bien en train de préparer votre agrégation.
- Justement…
- Vous préparerez donc votre agrégation et vous l’aurez je n’en doute pas…
- Je ne veux pas de traitement de faveur, protestai-je
- Il n’est pas question de cela mais de vos qualités personnelles, mademoiselle Toussaint. Pendant que vous serez tranquillement à l’abri à travailler, nous allons monter un bateau énorme.
Après les moutons, la construction navale ! Le capitaine Jacquiers avait un véritable faible pour les images.
- Vous voulez dire une sorte de conspiration ?…
- Le mot pourrait convenir effectivement même si notre objectif n’est pas la prise de contrôle de l’Etat… C’est même plutôt l’inverse… C’est nous qui allons prendre le contrôle de l’organisation Lecerteaux… Un peu comme Aude Lecerteaux l’a fait en son temps… De l’extérieur et de manière rampante. Avec une tête, un cerveau, pour animer l’offensive, donner les ordres – même les plus définitifs – et ramasser le pactole des différentes activités du groupe.
- Je ne veux rien savoir de cela… Cela ne me concerne pas, cela ne me concerne plus…
- Bien au contraire, ma chère mademoiselle. Car la personne qui va mettre son intelligence et son énergie au service de cette mission, c’est vous !


JEUDI 21 JANVIER

Tout a commence – ou plutôt, tout a recommencé – dès la sortie du salon où j’avais été reçue par la Président de la République. Le capitaine Jacquiers, élément-clé dans l’élimination d’Aude Lecerteaux - tête pensante et agissante de l’organisation qui me pourrissait la vie depuis plusieurs années - m’avait raccompagné un moment en silence. Il marchait quelques pas devant moi afin de me guider jusqu’à mes « appartements ».
- Vous permettez que j’entre ? dit-il lorsque nous fumes parvenus devant la porte de la pièce dans laquelle j’avais été cloitrée pendant plusieurs jours.
La question me parut véritablement saugrenue. Je n’étais pas chez moi et, quelque part, j’étais plutôt à la merci de cet homme dont les pouvoirs importants auraient permis de m’effacer sans procès de la surface de la planète (s’il y avait vu un intérêt pour le pays bien sûr).
- J’allais vous en prier, rétorquai-je narquoise. Faites comme chez vous… Vous m’excuserez du désordre mais la femme de ménage est malade cette semaine.
Le capitaine Jacquiers referma précautionneusement la porte derrière nous, me proposa de m’asseoir ce que je refusais assez énergiquement pour qu’il n’insistât pas.
- C’est un grand naïf pas vrai ? fit-il alors.
- Pardon ?
- Le boss, c’est un grand naïf… Il se donne une image de type énergique avec qui tout devrait être fini avant même d’avoir commencé mais, dans le fond, il vit dans un monde où le « yaka » est plus fort que les réalités… Et notre monde, à vous comme à moi, est un petit peu plus complexe que cela.
Je ne suis pas certaine que le dénigrement des capacités de compréhension du chef de l’Etat fasse partie des attributions d’un homme, même haut placé, de la cellule de sécurité de l’Elysée. Le capitaine Jacquiers avait osé le faire. Comme si les louanges appuyées du Président quelques minutes plus tôt avaient glissé sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard.
- Je m’explique… « Aude Lecerteaux est morte » se traduit dans le langage présidentiel par « Cette histoire est terminée. Il n’y a plus d’organisation Lecerteaux, plus de chantages, plus de trafics louches. Tout s’arrête parce que la tête n’est plus là… ». Nous savons que c’est faux évidemment. Lorsque le père d’Aude Lecerteaux s’est « suicidé », il y a bien eu quelqu’un pour reprendre les rênes… Rênes que la fille a su récupérer ensuite et avec quel machiavélique brio puisqu’elle a utilisé le sens de l’enquête de son amant, Arthur Maurel. Pouvez-vous me dire quelle est la probabilité que toute la structure se trouve démantelée à l’heure où je vous parle ?
- A en juger par votre ton, je dirais pratiquement aucune…
- Et si vous n’aviez pas cherché à analyser ma voix mais à conduire une réflexion logique, quelle aurait été votre conclusion ?
- La même, dus-je convenir.
- Il ne m’étonne pas que vous soyez d’accord avec cela… Votre esprit est bien trop cohérent pour se contenter de pareilles fadaises.
- Dois-je avouer que votre présentation des faits me trouble et m’inquiète, capitaine Jacquiers ?
- Là encore, vous avez bien raison… Et encore plus avec ce qui va suivre.
Je trouvai plus sage de m’asseoir. Ce prélude n’annonçait rien de bon et plusieurs journées dans un espace confiné – quelle qu’ait été la taille remarquable de mon « gîte » - ne m’avaient guère fortifiée au plan physique.
- Votre idée de tests ADN généralisés est pertinente et je pense que nous pourrons effectivement l’utiliser un jour pour régler la question du groupe de vos pères putatifs. Cela ne lèvera pas pour autant la menace que l’organisation Lecerteaux – continuons à l’appeler ainsi tant que nous ne savons pas qui la prendra en charge – fera peser sur eux et sur vous. Je suppose que vous savez pourquoi le désert avance au Sahel ?
- Parce que la déforestation ôte les obstacles naturels à la progression du sable.
- C’est vrai en partie… Mais la déforestation ce n’est pas seulement l’abattage des arbres, c’est aussi la disparition de tous les buissons, les broussailles, tous ces organismes végétaux qui ont besoin de moins d’eau que les grands arbres pour prospérer.
- Je ne vois pas le rapport avec…
- J’y viens… Les buissons « repartent » plus facilement que les arbres et devraient donc se reconstituer et limiter la progression du sable. Or cela ne se fait pas. Pourquoi ? Parce que les civilisations qui vivent en marge du désert élèvent des ovins dont la particularité est qu’ils parviennent à arracher et manger les racines des arbustes. Du coup, pas de repousse… Pour l’organisation Lecerteaux, si nous voulons retrouver la sécurité, nous devons agir comme les moutons des lisières du Sahara. Arracher tout, la partie visible comme la partie souterraine. Extirper les racines du mal. Ce n’est qu’à cette condition que le pays – et vous par la même occasion - seraient libérés de ce fléau.
- Votre conclusion m’épouvante par avance, capitaine.
- Il nous faut six mois pour agir… Six mois est une indication globale bien sûr… Cela peut être moins comme plus. Cela me paraît cependant réaliste comme estimation. Durant ces six mois, vous devez disparaître physiquement…
Je manifestai aussitôt ma désapprobation. Six mois dans une vie, c’était énorme ! J’avis du travail tant à l’université qu’avec Parfum Violette, ma petite entreprise liée à l’enseignement de l’Histoire.
- Disparition physique veut dire avant tout « protection ». Vous ne devez pas apparaître en vrai sur le terrain. Cela ne veut pas dire que vous êtes condamnée à l’inaction. Vous étiez bien en train de préparer votre agrégation.
- Justement…
- Vous préparerez donc votre agrégation et vous l’aurez je n’en doute pas…
- Je ne veux pas de traitement de faveur, protestai-je
- Il n’est pas question de cela mais de vos qualités personnelles, mademoiselle Toussaint. Pendant que vous serez tranquillement à l’abri à travailler, nous allons monter un bateau énorme.
Après les moutons, la construction navale ! Le capitaine Jacquiers avait un véritable faible pour les images.
- Vous voulez dire une sorte de conspiration ?…
- Le mot pourrait convenir effectivement même si notre objectif n’est pas la prise de contrôle de l’Etat… C’est même plutôt l’inverse… C’est nous qui allons prendre le contrôle de l’organisation Lecerteaux… Un peu comme Aude Lecerteaux l’a fait en son temps… De l’extérieur et de manière rampante. Avec une tête, un cerveau, pour animer l’offensive, donner les ordres – même les plus définitifs – et ramasser le pactole des différentes activités du groupe.
- Je ne veux rien savoir de cela… Cela ne me concerne pas, cela ne me concerne plus…
- Bien au contraire, ma chère mademoiselle. Car la personne qui va mettre son intelligence et son énergie au service de cette mission, c’est vous !


Dernière édition par MBS le Lun 13 Fév 2012 - 17:52, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 2 Jan 2011 - 16:15

Après ce que je venais de subir, les multiples traumatismes qui pesaient sur mon âme, je n’étais pas prête à tout entendre. Surtout pas des conneries !
- Vous ne savez pas ce que vous dîtes, explosai-je… Vous m‘annoncez que je vais pouvoir travailler tranquillement à la préparation de mon agrégation et puis, pfiout !, d’un seul coup je deviens un agent en mission. On me dit souvent que j’ai une grande capacité de travail mais là ça devient n’importe quoi. D’abord, je ne peux pas tout faire et ensuite je ne suis pas une barbouze, moi… Dès que je ferme les yeux, je revois le corps d’Aude Lecerteaux, le crâne défoncé par la balle tirée à bout portant, le sang… C’est pas mon boulot, ça !
Ce type, sur qui je croyais pouvoir compter, n’était finalement pas différent des autres. Complètement tordu et absolument pas fiable !
- Calmez, mademoiselle Toussaint… Je me rends compte que je n’ai pas été assez clair… Du moins que je suis allé trop vite… Il faudra apprendre désormais à dissocier votre identité et votre personne. C’est l’identité de Fiona Toussaint que nous allons utiliser,… Un peu comme s’il s’agissait d’un deus ex machina capable d’être partout et nulle part, d’agir de manière rapide et froide, d’avancer ses pions au sein de l’organisation pour en prendre les leviers de commande. Vous, de votre côté, vous ne bougez pas afin que votre sécurité soit assurée et vous faites ce que vous avez à faire…
- Vous êtes en train de me dire froidement que vous allez salir mon nom mais que bon ce n’est pas grave puisqu’il ne m’arrivera rien… Mais vous oubliez un peu vite un détail assez important à mes yeux. Ce nom c’est le mien… J’y tiens… Je ne vous laisserai pas en faire le nom d’une meurtrière, d’une repris de justice, d’une femme sans scrupules et sans morale.
- Votre nom est déjà condamné, mademoiselle Toussaint. Vous savez les origines de votre prénom et le patronyme est celui d’une famille d’accueil avec laquelle vous n’avez plus de contact depuis des années. On peut renaître sous une autre identité…
- Et sous un autre visage tant que vous y êtes ?…
- C’est possible bien sûr… Et même souhaitable…
- Vous êtes fou !… Je ne vois qu’une explication, vous êtes complètement fou… Je SUIS Fiona Toussaint, quels que soient les hasards qui m’ont donné ce nom. Je SUIS Fiona Toussaint de la pointe des cheveux jusqu’aux orteils et même si ce n’est qu’une enveloppe civile, elle est ma base d’acceptation de moi-même. Vous pouvez m’appeler Ingrid Bergman ou mère Térésa, me faire le corps de miss Monde et la tête de Claudia Schiffer, je suis, je reste et je resterai Fiona Toussaint.
- Vous ne comprenez pas…
- Si, je comprends très bien ! J’ai des amis très chers si je n’ai pas de famille, j’ai des collègues et un métier où mon nom veut dire quelque chose, j’ai une entreprise que je n’entends pas abandonner en pleine gestation… Voilà ce que vous voulez m’enlever en même temps que mon patronyme. J’ai une histoire personnelle que vous allez nier et salir. Je m’oppose absolument à votre projet. Trouvez quelqu’un d’autre pour endosser votre sale besogne. Ca ne doit pas manquer les handicapés patronymiques, ces gens qui s’appellent Connard ou Nichon et qui veulent absolument changer d’identité. Pourquoi cela retomberait tout le temps sur moi ?!
- Vous ne comprenez pas…
- Et arrêtez de me dire que je ne comprends pas ! Je comprends très bien quand on se fout de moi.
C’était ma deuxième colère volcanique en un peu plus d’une semaine. Quelque chose de nouveau qui disait à quel point j’avais été poussée à bout par les circonstances. Les journées de repos et de calme qui avaient précédé ce 21 janvier n’avaient produit qu’un effet relatif. J’étais toujours à cran, révoltée par ce que d’autres avaient osé faire de moi et de ma vie. Plus qu’un enjeu, une forme d’entreprise mercantile et mafieuse. On m’avait dit que c’était terminé. Mais non ! Cela repartait de plus belle ! Et avec une couche d’abjection supplémentaire ! Je devais accepter de ne plus être moi mais une sorte d’enveloppe corporelle évanescente, insipide, incolore et inodore, cloîtrée quelque part, spectatrice de sa propre déchéance.
- Vous allez vous calmer, Fiona !… Vous n’y pouvez plus rien désormais. Depuis lundi, le bruit remonte les réseaux clandestins de l’organisation Lecerteaux que la « tête » a été abattue par une concurrente. Son nom : Fiona Toussaint… Ce n’est pas nous qui avons voulu cela… Cela s’est fait naturellement. Par le bouche à oreilles… Il n’y a aucune alternative à ce que nous vous proposons. Ou plutôt si, il y en a une. Continuer à vivre comme avant… mais cela ne durera pas très longtemps.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 2 Jan 2011 - 19:32

J’ai eu la sensation de plonger dans une sorte de tunnel vertical dans lequel tourbillonnaient des spirales d’étoiles et résonnaient des cris de bête blessée. Comme diraient trivialement mes étudiants, je suis partie « en live » pendant plusieurs minutes. L’inéluctable n’était pas quelque chose que mon esprit fier acceptait facilement. Il a disjoncté sous la charge émotionnelle. Ma seule satisfaction sur ce coup-là, c’est qu’il ne me reste aucun souvenir de ces moments pénibles sinon la danse des étoiles brillantes virevoltant autour de moi dans ce puits de ténèbres où je glissais.
J’ai repris conscience vers 19 heures. La nuit était tombée et j’avais à mes côtés le médecin qui était passé me voir à plusieurs reprises pendant la semaine.
- N’essayez pas de vous lever, me dit-il en me voyant prête à bouger. Je vous ai injecté un sédatif léger qui vous permettra de vous remettre tranquillement de votre… malaise…
Il a repris ma tension, a écouté le rythme de ma respiration, vérifié la réactivité de mon corps à différents stimuli et m’a déclarée bonne pour le service. Il ne l’a pas dit ainsi mais c’est bien comme cela que je l’ai compris.
J’ai attendu – toujours aussi fièrement – qu’il soit sorti de ma « chambre » pour éclater en sanglots. Je me sentais nue, humiliée, dépouillée de ce que j’avais réussi à construire contre vents et marées. Mon milieu d’origine, même s’il n’était que partiellement le mien, était humble ; l’exemple des autres « FIONA » était là pour montrer que, globalement, ces bébés conçus par la rencontre dramatique de beautés violées et d’esprits tordus n’avait pas généré d’êtres particulièrement remarquables… Ce qui avait justement précipité mes malheurs puisque j’étais la seule du lot à être « banquable » pour les chantages de l’organisation Lecerteaux.
J’avais peiné pour « réussir » et cette peine-là, ces heures de travail acharné, on venait de le nier, de le renier. Je n’avais plus qu’à disparaître puisque tel était mon destin mais il me fallait disparaître proprement, dignement. Pour au moins laisser un peu de mon véritable moi derrière ce nom qu’on avait déjà commencé à flétrir. Larguer les amarres sans espoir de retour mais en disant à ceux que j’aimais qu’ils m’accompagneraient toujours dans mon périple. Leurs noms, leurs visages étaient autant de coups de poignards dans l’âme. Ne plus les voir, les entendre, les toucher, c’était au-dessus de mes forces. Au-dessus de mes forces… Mais je n’avais pas le choix.
- Je voudrais voir le capitaine, dis-je à l’homme qui m’apporta quelques minutes plus tard mon repas (léger) du soir.
Le capitaine Jacquiers se présenta dans la minute qui suivit. Gêné me sembla-t-il de se retrouver en ma présence, conscient peut-être de sa responsabilité dans le sort qui m’était réservé.
- Voulez-vous que je revienne lorsque vous aurez terminé ? demanda-t-il.
- Non… Restez… Ensuite, je crois que je vais m’endormir très vite… Peut-on négocier certains points dans notre affaire ?
- Sur l’essentiel, je crains que rien ne soit possible.
- Alors, évoquons ce que vous tenez pour des détails peut-être… Je voudrais que les gens que j’aime soient le moins possible touchés par ce qu’il va advenir de moi et surtout de ma réputation. Je voudrais qu’ils se détachent de moi progressivement, calmement, sereinement. Sans souffrir… Ils sont peu nombreux mais ils sont tout ce que j’ai… Et pour certains, je crains, hélas, d’être beaucoup de ce qu’ils ont. Vous comprenez ?
- Je pense que je peux comprendre cela, oui… Monsieur Maurel est sans doute le premier sur cette liste.
C’était cornélien. Entre Arthur, mon amant de trois nuits, et Ludmilla, ma petite sœur adoptive, il me demandait quasiment de faire un choix.
- Je ne veux pas de ce classement. Ils sont tous égaux dans mon cœur. Je veux pouvoir leur dire que je disparais… Puisque j’ai pété les plombs tout à l’heure, il est fort possible que j’en sois à un point où je ne peux effectivement plus me supporter et supporter la vie que je mène. Me laisseriez-vous leur envoyer un e-mail « de rupture » ?
- Ils ne vous en chercheront qu’avec plus d’énergie… Désolé, c’est non…
- Croyez-vous qu’ils accepteront sans réagir de ne plus avoir aucune nouvelle de moi ? Vous connaissez les qualités professionnelles d’Arthur Maurel… Vous ignorez sans doute, parce qu’elle vit depuis bientôt un an dans mon ombre, l’énergie et l’intelligence de Ludmilla Roger. S’ils se mettent en chasse, ces deux là pourront percer vos combinaisons les plus complexes. Je pense qu’il est plutôt dans votre intérêt de me laisser rompre proprement avec eux… En leur disant que c’est juste une parenthèse et qu’ils doivent m’attendre.
- Et vous leur reviendrez, je m’y engage…
- Vous m’avez dit tout à l’heure que Fiona Toussaint devait se consumer en même temps que l’organisation Lecerteaux, qu’elle allait être l’agent qui allait détruire le système de l’intérieur. Même si vous me donnez un autre nom et un autre visage, ils ne m’accepteront jamais sous cette nouvelle identité parce que moi-même je ne l’accepterai pas. Il vaut mieux leur laisser un espoir, leur laisser le temps que je disparaisse petit à petit de leur vie et peut-être même de leur mémoire. Ce serait tellement plus simple pour moi que de me dire que je ne vais pas les faire souffrir…
- Très bien… Nous allons réfléchir à un moyen d’agir dans ce sens… Reposez-vous cette nuit, nous reprendrons cette conversation demain matin.
- Attendez… Il y a une autre chose que je vous demande instamment…
- Toujours sur le « secondaire » ?…
- Bien sûr…
- Je vous écoute.
- Ne m’envoyez pas au bout du monde… Mettez-moi à l’abri dans un endroit près de chez moi…
- Pour que vous vous fassiez la belle dès qu’on n’aura plus l’œil sur vous ?… Sûrement pas.
- Vous n’y êtes pas, capitaine… Près de chez moi pour que je puisse disposer plus facilement de mes bouquins… Ceux qui me permettront de continuer à savoir qui je suis, de garder des repères, des habitudes. Il y aura leur odeur, les annotations que j’y ai déjà portées…
Je n’écrivais jamais sur un bouquin mais cela le capitaine n’était pas sensé en avoir connaissance.
- Je ne vous comprends pas, mademoiselle Toussaint. Nous pouvons déménager votre bibliothèque au fin fond de l’Asie si vous le souhaitez.
- Capitaine, sauf votre respect et en ayant conscience que le spectacle que j’ai dû vous donner tout à l’heure n’était pas la meilleure face de moi-même, je pense que vous ne pouvez pas savoir ce qui se passera dans la tête de mon amie Ludmilla si elle voit que tous mes livres, de la plus lourde biographie au moindre Que sais-je, ne sont plus dans mon appartement. Elle saura que je suis partie sans espoir de retour, que ce départ a été favorisé par quelqu’un de puissant… Et là, elle se mettra sur mes traces…
A la manière dont le capitaine Jacquiers se frotta nerveusement le menton, je compris que j’avais touché un point sensible. Je savais comment pensaient mes amis et leur forme d’intelligence n’étant pas celle du commun des mortels, on pouvait facilement les transformer en « chasseurs de moi » si on s’y prenait mal. Arthur savait remonter les pistes comme le saumon les rivières, trouvant toujours le moyen de contourner les obstacles. Le professeur Loupiac avait un sens hypercritique et une faculté à maîtriser les mots qui en feraient un adversaire redoutable. Quant à Ludmilla, j’avais parfois l’impression qu’elle avait été élevée dans mon corps et qu’elle n’en avait été séparée qu’à mon insu.
- Vous êtes prête à jouer ce jeu-là avec eux ? questionna-t-il. Il vous faudra beaucoup leur mentir et être capable de désamorcer vous-même les crises qui pourraient survenir du fait de ce que vous vous préparez à faire… Je ne veux pas qu’ils soient dans nos pattes !…
Mentir à Arthur ? Ce serait lui rendre la monnaie de sa pièce… Quel challenge !… Alors oui, je me sentais capable de mentir. Pour la première fois et consciemment, j’allais me forcer à extirper de moi ce souci du vrai, cette religion du sans équivoque. Puisqu’il le fallait !…
Mais chaque mensonge peut en contenir d’autres qui eux-mêmes en recèleront de nouveaux. Au milieu de ce tissu serré, je me sentais soudain assez confiante pour faire circuler un courant différent, un canal de vérité qui me permettrait de garder ma ligne. Si le capitaine me permettait de communiquer avec Arthur, avec Ludmilla, avec Robert Loupiac, je saurais bien leur dire d’une manière ou d’une autre ce qu’il en était de ma triste destinée.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 2 Jan 2011 - 22:56

VENDREDI 22 JANVIER

Le décontractant injecté par le médecin n’a pas tardé à faire son effet. Je me souviens avoir dealé avec le capitaine Jacquiers, accepté ses réserves sur mes propositions, de son départ mais pas du retour du planton venu récupérer mon plateau. Black out complet !

Je me suis réveillée avant l’aube, la tête assez claire et sereine pour pouvoir y organiser mes idées. Cette faculté que j’avais à rebondir me surprenait toujours. Avant que l’enchaînement des emmerdes ne commence, je me pensais une jeune femme compliquée dans sa tête et sans aucun ressort. Les punitions subies à l’école dans ma petite enfance m’avait vaccinée contre mes réactions épidermiques. A la moindre difficulté, j’avais tendance à me replier sur moi-même et à ne rien affronter en face. Je fuyais sans cesse en ne comptant que sur l’excellence de mes résultats (du moins là où c’était possible) pour redorer le blason écorné de ma fierté. Que je sois une trouillarde asociale ou une handicapée en sports collectifs ne me dérangeait pas… tant que je pouvais écraser toute le monde dans les disciplines dans lesquelles j’excellais.
J’ai allumé mon ordinateur. Toujours aucune connexion possible aux différents réseaux sécurisés du secteur et en premier lieu à ceux – surprotégés – de l’Elysée. Dommage, j’aurais bien aimé pouvoir me ménager discrètement, alors que tout le monde devait penser que je dormais encore, une ou deux petites portes de sortie sur le réseau. Une adresse un peu bidon pouvant me servir de boite aux lettres de secours. Juste au cas où…
Cet échec me força à basculer sur la partie la moins réjouissante de mon programme immédiate : la rédaction de mon mail « de rupture ». Ce n’est pas sans douleurs que j’ai jeté sur le clavier ces lettres qui constituaient des mots puis des phrases qui disaient à la fois mon amour pour ces gens que je quittais et qui balançaient un mensonge éhonté pour justifier mon départ. Je me répétais sans cesse de peur de ne plus en être convaincue que je voulais vivre avec eux, les voir vieillir – pas trop vite quand même – et continuer à m’éblouir de leur intelligence, de leur humour, de leur conversation jamais fatigante ou creuse. Ils étaient ma vie à moi, Fiona Toussaint, petite pas grand chose devenue un peu plus que ce qu’elle aurait pu espérer et qui se préparait à tout perdre sur un coup de pas de chance.
De ce message que mon désarroi rendit plus bouleversant encore que je ne l’aurais voulu, le capitaine Jacquiers ne retira finalement presque rien. Quelques mots pour mon Arthur chéri qui pouvaient contenir un double sens… Et il avait bien vu, le bougre ! C’était évidemment volontaire mais comment faire autrement que vouloir le protéger plus lui encore que les autres ? Il avait perdu une fois la femme qu’il aimait, venait de découvrir, juste avant qu’elle meure vraiment, à quel point celle-ci l’avait manipulé. Devoir dire adieu quelques jours plus tard à celle qu’il avait fini par aimer au bout d’une longue enquête de trois années, cela ne pouvait que le mettre en l’air. Et moi qui étais venue à Paris, la semaine dernière pour le larguer, j’en étais désormais à regretter de ne pas avoir obtenu cinq minutes de plus contre lui…

Nous avons passé une partie de la journée à mettre au point différentes choses. Le mail devrait partir en début de soirée, peu avant que j’embarque à destination de l’Asie. Embarquement totalement virtuel évidemment. Il fallait qu’on me voit dans l’aéroport, qu’on m’y prenne en photo (pour cela, une équipe de deux photographes du service était déjà en stand-by), mais jamais au grand jamais – ce qui m’arrangeait beaucoup – je ne devais prendre l’avion. Je disparaitrai totalement avant de monter à bord du quadriréacteur dont la première escale était programmée au Caire. Après, on me cacherait dans un monastère que je ne quitterais que pour quelques réapparitions choisies (et encore, en me photographiant sur un fond bleu ou vert, la technologie pouvait faire des miracles sans bouger !).
- Du Caire, vous pourriez envoyer une carte postale pour enfoncer le clou, fit le capitaine Jacquiers… Dans le style que vous avez choisi : je pars mais je reviendrai.
- N’était-ce pas plutôt le style du général Mac Arthur cette manière de dire les choses, mon capitaine ?
J’en jubilais d’aise secrètement. Après avoir voulu une rupture nette, Jacquiers et son équipe – et ses supérieurs directs ? – s’étaient ralliés à ma position : entretenir de différentes manières l’espoir de mon retour rapide, voire anticipé, dans ma petite tribu de fidèles. S’ils m’autorisaient ces contacts, je me savais capable de trouver un moyen de faire comprendre à mes amis que tout ce que j’écrivais, que tout ce que je disais ressentir, n’était que du pipeau.
- Mais comment vais-je écrire ces cartes postales sans être allée jusqu’au Caire ? demandai-je.
- Dans une heure, nous aurons le nombre de cartes postales que vous souhaitez envoyer. Nous allons nous les procurer ainsi que les timbres auprès de l’ambassade d’Egypte. Une de nos honorables correspondantes qui travaille comme hôtesse pour Egypt Air n’aura plus qu’à les poster de l’aéroport international du Caire. Je suppose que vous savez que vous ne pourrez pas écrire n’importe quoi. Il faudra que cela reste cohérent avec votre mail « de rupture ».
- Je ne me faisais pas d’illusions, vous savez. En plus, des cartes postales, ce n’est pas vraiment le meilleur moyen pour transmettre des informations confidentielles.
J’avais juste une heure pour trouver un moyen de contourner ce « léger » problème…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 3 Jan 2011 - 23:39

L’ambassade d’Egypte ne doit pas être un lieu hautement touristique contrairement au pays qu’elle représente et qui est devenu, si j’en crois certaines relations, le point de chute de tous les Russes ayant des envies de soleil. Une heure après que le capitaine Jacquiers m’ait annoncé que je recevrais cartes postales et timbres, ceux-ci me furent remis par le sous-officier de garde. Tous étaient rigoureusement identiques !… Je me suis permis de protester contre cette uniformité arguant du fait que mes correspondants trouveraient étrange que je n’aie pas fait d’effort pour diversifier un minimum les panoramas touristiques soumis à leurs regards. Le planton a haussé les épaules, a promis de transmettre et est ressorti. Je n’ai pas eu de réponse à ma requête, preuve que mon observation n’avait pas convaincu ou qu’il n’y avait pas d’alternative à ces felouques sur fond de soleil couchant et à leur cortège de monuments antiques.
Je me suis retrouvée, la cervelle vide, face à mes six cartes postales et à mes six têtes de Toutankhamon. Que faire avec cela ? Comment transformer ces inoffensifs rectangles de carton en armes de communication massive ? Dans le même temps, je me demandais si je ne prenais pas un risque terrible en tentant de mystifier Jacquiers. Un retour de boomerang est si vite arrivé et, à en juger par les performances des chasseurs aborigènes, terriblement dangereux. Je devais en dire un peu, rassurer mais en aucun cas livrer toutes les clés de mon futur proche. C’était déjà compliqué… Le faire de manière clandestine l’était encore plus.
Comme une petite musique oubliée vous revient sans que vous sachiez très bien pourquoi, à force de scruter mes « documents » de travail, je suis entrée en moi et remontée dans le temps. Je me suis revue petite fille, assise à la table du salon, en train de dessiner. Quelque chose d’innocent me direz-vous et sans rapport avec mon problème… En apparence seulement… Car je dessinais sur un timbre. Plus exactement au dos d’un timbre… « Maman », découvrant le carnage – j’en étais au moins au sixième prélevé dans la collection parentale -, me flanqua une bonne fessée, m’expédia au coin tout en me traitant d’un certain nombre de noms d’oiseaux.
- Mais qu’est-ce que tu as dans la tête ?! s’écria-t-elle enfin. Pourquoi es-tu allée dessiner sur ces timbres ?
- Parce que les « meussieux » de la Poste, ils ont oublié de colorier un côté ! fut ma réponse.
Et c’est vrai que dans mon souvenir, j’avais refait au dos du timbre – dans le style très dépouillé et malhabile d’une gamine de 4-5 ans – la Semeuse, une écuyère de Degas ou un portrait de Louis Pasteur. A mes yeux, le recto valait désormais le verso… Ce n’était évidemment pas l’avis maternel.
Ma « mère », sans doute désarçonnée par mon innocence et ma naïveté, avait cessé de me gronder et avait pris le temps de m’expliquer ce qu’était un timbre, sa valeur, son intérêt. Je n’y avais pas compris grand chose sauf qu’il ne fallait plus recommencer.
C’est pourtant ce que je me préparais à faire…

Il me fallut définir un message à camoufler sous le timbre et le répartir entre mes six correspondants. J’avais choisi un maximum de destinataires afin d’augmenter les chances que quelqu’un découvre l’existence des mots au dos du timbre mais aussi de manière à ne pas écrire trop petit. Pour avoir vu, gamine, ma mère décoller des timbres, je savais que l’eau entrait dans le processus. L’eau et l’encre faisant souvent mauvais ménage, il me sembla qu’un texte écrit en gros aurait moins de « chances » de devenir illisible si le liquide l’attaquait de manière trop virulente.
Ils étaient donc six ceux auxquels je destinais ce double-message : trois incontournables (Arthur, Ludmilla, Robert Loupiac), une personne dont la fidélité absolue m’était garantie par avance (le docteur Pouget), deux connaissances plus récentes mais de confiance (Adeline Clément, Jean-Gilles Nolhan). J’hésitais un moment concernant ce dernier. Après tout c’était un flic… Atypique certes, mais un flic. Pas le genre à transiger ou à fermer les yeux si l’intérêt général était en danger… Mais aussi quelqu’un de droit et qui pourrait mettre en œuvre le secours de son Victor pour me retrouver le cas échéant. C’était un pari – un de plus – à tenter.
Le message final était ainsi libellé : « Je suis nonne. Cherchez si vous pouvez. ». Quelques arbitrages rapides me furent nécessaires avant de me lancer. Réserver le morceau le plus creux à l’inspecteur Nolhan ; ce serait le « si vous ». Ne pas ponctuer et ne pas donner d’indications d’un début de phrase possible avec une majuscule (il y en aurait partout). Fractionner les mots importants (« Nonne » « Cherchez ») pour que la découverte d’un élément du message ne suffise pas à donner un sens général.
J’ai commencé par écrire la carte postale – assez courte – pour Jean-Gilles Nolhan. Je lui demandais des nouvelles de mon argent et de son Victor. Rien qui puisse intriguer le regard critique des mes « geôliers » qui devaient bien être au courant des problèmes de l’un et de l’existence de l’autre. Après tout, Nolhan avait joué un rôle dans mon identification et permis la mise en place de l’opération qui m’avait tirée des griffes d’Aude Lecerteaux. Je rajoutais donc un « merci pour tout ce que vous avez fait pour moi ».
Je me suis retenue au moment de signer. Ayant énormément travaillé sur des chartes, des cartulaires, des documents notariaux, je connaissais la force, l’importance, le prix d’une signature. Cet espèce de gribouillis innommable qui m’en tenait lieu était une forme d’engagement et de reconnaissance de ce qui précédait. Je me refusais à cautionner certaines banalités que je me préparais à écrire à des êtres chers. Je résolus donc de me contenter des initiales « F.T. » qui pouvaient fort bien signifier aussi « Fouillez le Timbre ». Sur ce dernier point, je ne me faisais guère d’illusions ; à moins de l’expliciter par télépathie, ce décryptage était introuvable.
Ma ligne de conduite concernant les messages visibles adressés à mes correspondants était assez claire. Leur dire ce qu’on voulait que je dise mais en introduisant un élément décalé, un peu comme dans les jeux enfantins on croisait les doigts dans son dos au moment de promettre quelque chose. Je voulais qu’ils comprennent que je n’étais pas libre de dire les choses comme j’aurais voulu les dire, qu’ils se posent des questions et – si la chance était avec moi – qu’ils inspectent d’un peu plus près la carte postale et son timbre.
Lorsque j’en ai eu terminé avec ces petites pages de création littéraire décalée, je me suis attelée à coller les timbres en évitant d’humecter les parties écrites au stylo feutre fin noir. La dernière carte rédigée, comme le dernier timbre, avait été pour « mon » Arthur. J’ai embrassé plusieurs fois le carton en espérant qu’un peu de mon parfum accompagnerait la carte postale dans son aller-retour Paris-le Caire-Paris, puis j’ai tracé un cœur sur le timbre. A aucun moment, satisfaite du bon tour que j’étais en train de jouer à Jacquiers, il ne m’est venu à l’idée que le cœur plus le « non » donnaient un autre sens à ce message particulier.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 7 Jan 2011 - 1:08

Dans l’euphorie – que j’aurais cependant du mal à qualifier de douce au vu des circonstances – je me suis penchée sur mon autre problème : celui de la création d’une adresse e-mail qui ne soit pas connue de mes « gentils geôliers ». Le capitaine Jacquiers m’avait prévenue que dès que l’envoi de mon message électronique de rupture serait enregistré par ses services, toutes mes adresses personnelles seraient bloquées (ils les connaissaient toutes : la normale, les professionnelles, la « poubelle » qui me servait lorsque je voulais m’inscrire sur un site quelconque sans que ma boite principale soit polluée par les pubs en retour). Il deviendrait dès lors impossible d’écrire à Fiona Toussaint. Un peu comme si j’étais morte… Mais d’ailleurs n’était-ce pas ce qui m’attendait finalement ?
Puisqu’il fallait qu’une autre moi-même naisse sur les décombres de ma vie passée, je commençai par lui trouver un nom en déformant quelque peu le mien… Le prénom passa par Fiana, Iliana, Liana, Anna avant de se fixer à Liane. Le nom aurait pu jouer sur mon homonymie avec la fête du 1er novembre et donner quelque chose du genre Noël ou Cendres (ce qui n’aurait été après tout qu’un jour plus tard) ; cela m’apparut un peu trop évident à décrypter. Puisque j’avais décidé de jouer sur les sonorités, je triturai mon patronyme pour arriver à Faupin (qui était accessoirement une forme de clin d’œil à l’historien américain Steven Kaplan, spécialiste de l’histoire du « bon pain »). Liane Faupin était donc le futur de Fiona Toussaint. De l’euphorie, j’avais progressivement glissé dans un sentiment proche de la dépression. Qui serait cette Liane Faupin ? Une brune à poil court telle que je l’étais actuellement ? Une rousse volcanique comme feu Florence Woodworth ? Une femme à la chevelure oscillant selon les saisons entre le blond et le châtain clair (ce que j’étais globalement depuis ma naissance) ? Ce n’était que la première d’une série de questions auxquelles j’espérais qu’on me laisserait le soin de trouver moi-même des réponses.
En tous cas, il fallait que Liane Faupin existe et dans le monde de 2010, exister c’est être présent sur la toile. Comment diable créer une adresse e-mail sans avoir accès au net ? C’était proprement impossible. A moins d’avoir un moment de liberté… Un petit moment de liberté. Mon ordinateur devrait envoyer le message « de rupture » depuis un hotspot de l’aéroport ; après cet envoi il serait trop tard. Il fallait donc agir avant. Pour avoir créé une adresse provisoire pour Parfum Violette sur laposte.net, je savais que cela prenait moins de trois minutes. Trois minutes, il me faudrait trois malheureuses minutes ! Je doutais fort que des professionnels m’accordent ce genre de liberté. Même une demande de passage aux toilettes serait regardée avec suspicion et octroyée seulement si je me séparais de mon ordinateur portable.
Bon sang ! Comment gratter trois minutes à une bande de barbouzes vigilants ?
C’était mon super-défi de l’après-midi.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 8 Jan 2011 - 21:01

J’ai quitté sans déplaisir le Palais de l’Elysée dont l’hospitalité avait fini par devenir pesante. Par je ne sais quelle lubie – enfin si, je le sais par déduction… - le capitaine Jacquiers avait décidé de me faire « décoller » pour l’Asie depuis l’aéroport de Bruxelles. C’était un choix qui avait une certaine logique mais qui allait nous obliger à avaler à toute vitesse les trois cents kilomètres entre les deux capitales. En me conduisant à l’étranger, les services spéciaux diminuaient les risques qu’on me reconnaisse en même temps qu’ils compliquaient la tâche de ceux qui auraient voulu me retrouver. D’un aéroport français, l’escamotage aurait pu se révéler plus compliqué.
Entamé vers 13 heures, le voyage n’a en fait duré qu’une dizaine de minutes, le temps de plonger dans un parking souterrain non loin de la gare du Nord. A moins que l’immeuble se soit appelé le Bruxelles, il y avait manifestement erreur sur la destination. J’ai dû changer de couleur ou, tout le moins, traduire ma surprise de manière trop visible car le chauffeur, sans se retourner, m’a expliqué :
- C’est une simple sécurité. Vous allez changer de véhicule pour continuer la route.
La Safrane officielle s’est arrêtée sur une place libre, côte à côte avec une Peugeot 308 SW aux vitres fumées. Sans doute parce que le temps nous était compté, les portières de celle-ci se sont ouvertes. La première personne qui est sortie de la Peugeot avait des allures de clone de Fiona Toussaint. Cheveux pratiquement ras et bruns, même chemisier et même tailleur que celui qui je portais. Elle a ouvert la portière arrière de la Safrane et m’a lancé :
- Descendez vite, je vous remplace !
Avant même que j’ai pu comprendre ce qui se passait, l’autre portière s’ouvrait ainsi que le coffre arrière. On descendait déjà mes « maigres » affaires (quelques vêtements et beaucoup de bouquins) pour les jeter dans la 308. Je suivis donc le mouvement dans un élan précipité qui ne me correspondait guère.
- Ravi de vous revoir Fiona…
Celui qui tenait mon sac et m’appelait par mon prénom restait difficilement reconnaissable sous la lumière étique du parking souterrain. Seul l’accent du sud me donnait le sentiment que je connaissais cette ombre.
- Nolhan, dit-il simplement…
Je faillis lâcher un cri de surprise. Le redémarrage, sur les chapeaux de roues, de la Safrane me le rentra dans la gorge. Le monde était décidément petit…
- Je vous accompagne, expliqua-t-il. Le capitaine Jacquiers veut que ce soit moi qui veille sur vous.
C’était une attention intéressante et flatteuse mais qui devait recéler une certaine part de calcul. Nolhan me connaissait bien, il avait enquêté longuement sur mes finances et aidé à me repérer dans Paris la semaine précédente. Finalement, il y avait de quoi s’inquiéter d’une telle désignation. Il était là pour ne pas me lâcher et, si cela survenait, pour m’intercepter au plus vite.
- Au moins, pensai-je sans sourire, je n’aurais pas un compagnon de route trop bavard.
- On embarque ! lança le conducteur de la 308. On doit être sur zone à 17h00…
Je ne sais pas pourquoi ce gars m’évoqua immédiatement le football. Peut-être un côté Fabien Barthez avec sa boule à zéro et son apparence sportive. Il referma le hayon sur mes affaires, me poussa pratiquement sur le siège arrière et s’installa au volant.
- Francis Brauz, le photographe, fit-il en me désignant son voisin de droite, le seul qui au milieu de toute l’agitation n’avait pas bougé.
- Bonjour, répondis-je.
Le photographe ne daigna pas répondre.
Je me dis alors que le voyage vers ma nouvelle vie ne risquait guère d’être dérangé par des bavardages intempestifs. De la fréquentation de Nolhan au couvent qui devait m’accueillir, le silence paraissait devoir être la seule constante dans tout ce bordel.
Je ne me trompais guère sur les hommes. Jusqu’à Bruxelles, il n’y eut pas plus de dix syllabes échangées. Cela me permit de profiter pleinement du rugissement du moteur de la Peugeot lorsqu’une fois sorti de Paris, le conducteur commença à pousser sa « bête » à près de 180 km/h.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 9 Jan 2011 - 0:33

Autant je parviens aisément à lire – voire à travailler – dans un train, autant la voiture me voit incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’intellectuel. A plus forte raison à la vitesse à laquelle la 308 avalait le bitume.
Progressivement, une profonde lassitude m’envahit et, sans qu’il soit besoin de me chanter une berceuse, je sombrai dans un sommeil qui ne fut en rien réparateur. Lorsque Nolhan me secoua dans le parking du Brussels National Airport, j’étais à la limite de la nausée.
Dans cet espèce de brouillard post-sieste, mon esprit ne trouva qu’une évidence pour se mettre en éveil. Le conducteur n’était pas qu’un simple chauffeur ; il était le véritable responsable des opérations. Ses ordres claquaient et Nolhan, comme le photographe, exécutaient.
- A qui sont ces valises ? demandai-je… Puisque nous ne partons pas…
- Vous êtes sensés partir loin. On ne va pas vous photographier juste les mains dans les poches.
C’était cohérent… Mais alors, pourquoi Nolhan avait-il lui aussi une valise ?
- Pas de commentaire, laissa tomber le chef de l’expédition.
Arrivés dans le bâtiment du Terminal A, Francis Brauz tira de sa mallette un boitier reflex sur lequel il ajusta un objectif pour les zooms.
- Pour laisser à penser que ce sont des photos volées, lâcha-t-il.
Le fait qu’on n’attende plus mes questions pouvait paraître rassurant. Il ne faisait que me renforcer dans cette trouble sensation qu’on m’en dirait le moins possible. D’après ce que je savais, j’étais dans l’aéroport belge pour être prise en photo au moment d’embarquer dans le vol pour l’Egypte. Accessoirement pour envoyer un message à mes amis pour leur annoncer mon départ. Le reste ne me paraissait pas clair. Les services de Jacquiers semblaient jouer un jeu sur plusieurs niveaux, anticipant des besoins futurs dont je ne parvenais pas à définir exactement la nature.
- Votre départ est fixé à 18h56, fit « Fabien Barthez ». D’ici là, vous allez vous promener dans le Terminal. Ne vous occupez pas de Francis, il vous shootera sans que vous deviniez sa présence… C’est un pro de la chose.
- Vous n’avez pas peur que j’en profite pour prendre le large, demandai-je étonnée de cette liberté qu’on me laissait et qui contrastait avec ce que j’avais imaginé.
- Ne vous emballez pas. Nolhan sera à votre contact immédiat… Et moi, je ne serai jamais bien loin… Sans compter que nous avons plusieurs hommes à nous dans la foule…
- Ma valise est vide ?
- Non, elle contient déjà tout ce dont vous aurez besoin pour votre séjour à… là où vous irez ensuite… Sauf qu’avant elle va embarquer dans un avion à destination de l’Egypte. Elle sera de retour d’ici trois jours…
- Mais mon sac habituel ?…
- Il reste dans la voiture… Vous le récupérerez ensuite… Nous vous avons préparé un sac plus classique.
Le « boss » me tendit un grand sac à main en cuir rouge dans lequel je retrouvais mon portefeuille, mon porte-cartes et mon porte-monnaie (normalement rempli) personnels. Les éléments clés de ma trousse de maquillage y avaient également été disposés ainsi qu’un gros bouquin.
- Pour le voyage, fit Nolhan… J’ai pensé qu’il vous intéresserait.
Dans le genre pavé la biographie d’Hermann Goering par l’historien François Kersaudy pouvait faire figure de modèle. Un peu plus de 800 pages, c’était effectivement un format adapté à un vol de plusieurs heures.
- Merci, fis-je… Mais je l’avais déjà. Ludmilla me l’a offert à Noël…
- Je sais, répliqua l’inspecteur Nolhan. Il est dans votre base de données bibliographique.
Déconcertant il était, déconcertant il resterait. Il avait choisi pour moi un ouvrage tout en sachant que je le possédais déjà. Pouvait-on supposer qu’il savait également que je l’avais immédiatement passé à Ludmilla ? Je tremblais à l’idée de découvrir que c’était le cas.
Je dus me secouer pour ramener mon cerveau à mes préoccupations les plus pressantes. Je devais me balader dans l’aéroport et on me fournissait une valise (garnie !). Il me fallait expédier un e-mail déjà rédigé mais mon ordinateur était porté absent.
- L’ordinateur est dans la voiture… Vous l’aurez lorsqu’il sera temps… Nous avons pensé qu’il valait mieux attendre pour envoyer ce fameux e-mail… Il partira dans la soirée depuis l’hôtel où nous passerons la nuit.
C’était une nouveauté. Un changement de programme qui pouvait bien avoir été décidé pendant que je somnolais dans la voiture… A moins qu’on ait juste « omis » de m’en faire part.
Dans ces conditions, fallait-il retarder ma tentative pour créer cette boite aux lettres électronique au nom de Liane Faupin ?
Sûrement pas !
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 9 Jan 2011 - 1:37

Il était convenu que nous nous comporterions comme deux parfaits candidats à l’envol. Passage aux services d’enregistrement des bagages, formalités diverses, attente dans le salon d’embarquement. Sauf qu’au dernier moment, quelqu’un viendrait nous avertir d’un contretemps et nous prendrions discrètement la poudre d’escampette.
Nous commençâmes donc par labourer consciencieusement le hall froid et semé régulièrement de panneaux noirs à lettres jaunes du Terminal A. Au centre, une sorte de grand trottoir roulant permettait d’acheminer plus aisément les voyageurs fatigués d’avance des émotions du périple à venir (ou déjà subi). Nous n’en étions pas encore là ; nous marchâmes donc un bon quart d’heure comme si nous cherchions à nous repérer dans ce long et large couloir surmonté d’une structure métallique apparente.
Au troisième passage à la hauteur de la pancarte annonçant la porte A65, je demandai à Nolhan la permission d’aller aux toilettes. Je les avais repérées dès notre arrivée et elles m’avaient paru comme le meilleur endroit pour échapper brièvement – trois minutes ! – à mes cerbères masculins.
Visiblement, cette éventualité était prévue. L’inspecteur toulousain ne prit même pas la peine de consulter le chef de l’expédition pour obtenir son accord.
Ma demande ne relevait pas - comme le lecteur de cette confession peut bien se l’imaginer – d’un simple besoin naturel pressant. Enfin, pas seulement… J’avais repéré de loin une femme seule entrant dans les toilettes avec sur l’épaule une sacoche aisément identifiable. Une sacoche d’ordinateur portable.
Il fallait tenter le coup !
Je suis entrée dans les toilettes espérant reconnaître la femme en question – grande, brune, la quarantaine maîtrisée, vêtue comme une femme d’affaires – parmi les quelques personnes présentes autour des lavabos. Las ! Elle devait déjà s’être isolée. Comme il était hors de question d’en profiter pour me soulager moi-même – de crainte de la « voir » disparaître sans possibilité d’intervenir – je me suis appuyée contre la faïence grise collée sur le mur en attendant qu’elle refasse surface. Cela a pris deux bonnes minutes… Deux minutes qu’inconsciemment j’avais déjà ajoutées aux trois qui m’étaient nécessaires pour créer l’adresse mail de Liane Faupin. Au-delà de six ou sept minutes dans les toilettes, je craignais fort de voir débarquer, au mépris de la simple décence, ceux qui m’accompagnaient dans mon court périple en Belgique.
Enfin, elle quitta l’étroit cabinet – le plus à gauche – dans lequel elle était enfermée. Parce que chaque seconde était comptée, je marchai à grandes enjambées pour la rejoindre.
- Madame, s’il vous plait, l’apostrophai-je. Puis-je vous demander un service ?
Dans un premier temps, elle dut imaginer que j’avais besoin d’une protection féminine ou de quelque élément typiquement dévolu aux nécessités des personnes de notre sexe. Raison pour laquelle sans doute elle ne chercha pas à esquiver ma demande.
- Je voudrais utiliser votre ordinateur, précisai-je dans la foulée.
Là, évidemment, l’expression de son visage changea. Un ordinateur c’était autre chose qu’une Vania ou qu’un soupçon de rouge à lèvres.
- Je dois envoyer un message urgent. Je suis prête à vous offrir deux cent euros pour l’utilisation de votre ordinateur pendant trois minutes.
Ces deux cents euros, je savais les avoir dans mon portefeuille (j’avais vérifié en prenant possession de mon nouveau sac). C’était le reliquat de mon dernier (et important) retrait avant de partir pour la Normandie (il y a une éternité me semblait-il). Seulement, cette femme pouvait-elle rendre un service pour deux cents euros ? Elle me paraissait assez aisée pour ne pas avoir ce genre de besoins… D’un autre côté, les gens pouvant être attirés par une telle opportunité financière ne fréquentaient que rarement les aéroports… A fortiori avec un ordinateur. Qui ne tente rien…
- Il y a un espace avec des ordinateurs disponibles au Communication Center, répliqua-t-elle avec un accent flandrien prononcé.
Elle avait sans doute raison. Sauf que… Comment lui expliquer sans dire des choses impossibles à dire ?
- Je dois envoyer un message à un homme… Mais là je suis avec un autre homme…
C’était la première chose qui m’était passée par la tête. Une infidélité. Un mensonge…
- Vous êtes française ? demanda-t-elle
- Oui…
Si j’avais été wallonne, dans cette Belgique tourmentée pat les pulsions séparatistes des uns et des autres, je crois que cela se serait arrêté là.
- Il est jaloux ? poursuivit-elle.
- Pire que ça, dis-je en m’efforçant de ne pas trop la regarder.
Des fois qu’elle aurait vu la trace trop évidente du mensonge dans mes yeux.
- Alors, allez-y… Et gardez votre argent… On se doit bien ça entre femmes…

Quand je suis ressortie – une bonne minute avant la femme à qui j’avais recommandé de me laisser prendre du champ – Jean-Gilles Nolhan s’escrimait sur un distributeur de friandises près de la porte.
- Vous n’êtes pas pressée, persifla-t-il. Près de dix minutes…
- Vous connaissez vraiment trop mal les femmes, inspecteur… Il y a des choses qui ne se font pas en claquant des doigts.
Je montrais mes lèvres peinturlurées en hâte pendant que l’ordi se connectait à l’adresse de laposte.net.
- C’est très exactement pour cela que je m’en méfie, Fiona. A cause de leur capacité à se cacher derrière des apparences.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 9 Jan 2011 - 21:16

Jusqu’au dernier moment, j’ai tremblé qu’un changement à l’ultime minute ne me contraigne à embarquer réellement dans l’Airbus d’Egypt Air à destination du Caire. Non que j’ai la frousse en avion… Enfin, si, ne nous mentons pas !… Je n’aime pas perdre le contact avec le plancher des vaches tout comme je ne supporte pas de ne plus maîtriser mes émotions. C’est finalement un trait de caractère qui me définit parfaitement. Dans un avion, quoi qu’il arrive, je ne peux plus rien contrôler… Déjà dans la Peugeot lancée à 180 km/h sur l’autoroute c’était limite, mais l’idée d’être à plus de 10 000 mètres d’altitude et à la merci du premier « incident indépendant de notre volonté » venu, cela ne me rassure pas vraiment. Je suis bien mieux ailleurs. De préférence chez moi.
A 18h34 – je le sais parce que je regardais fébrilement ma montre toutes les deux ou trois minutes - un officier de police belge est entré dans la salle d’embarquement et s’est approché de nous.
- Pardon, monsieur et madame, nous venons de recevoir un appel vous concernant. Vous êtes invités par votre gouvernement à ne pas embarquer sur ce vol mais à attendre le prochain. Si vous voulez bien me suivre…
Je ne sais plus si Nolhan a dit quelque chose. Il est vraisemblable que non. Quant à moi, libérée de ma peur – presque panique – de devoir m’envoler pour l’Egypte, je me suis levée d’un bond en refermant mon bouquin sans marquer ma page.
- Nous vous suivons, monsieur… Nous vous suivons…
La prévenance de l’officier fut en conformité avec l’onctuosité avec laquelle il nous avait averti. Il ne nous abandonna que dans le hall de l’hôtel Sheraton, le seul hôtel au cœur de la zone aéroportuaire. Evidemment, c’était un établissement grand luxe avec cinq grosses étoiles et une qualité de service à la hauteur des tarifs pratiqués. L’accueil était entièrement dans des tonalités sobres, des marrons, des beiges, des ocres. Des lamelles en bois exotiques coupaient les sources d’une lumière indirecte et tamisée. Au sol d’étranges arabesques orangées tracées sur fond beige clair dansaient entre la réception et de petites tables basses. Cela changeait très nettement de l’hôtel de Savoie à Blois…
Avant que j’ai pu comprendre ce qui se passait, on m’avait délestée de ma valise et guidée vers le bar. Itinéraire programmé ou simple attention pour des « invités » de dernière minute ?
Du coin de l’œil, j’ai repéré Francis Brauz, avec un appareil plus discret que le précédent, en train de « shooter » le décor du bar sans vraiment prêter attention à notre arrivée. Ce serait donc « fortuitement » que, Nolhan et moi-même, nous nous retrouverions sur sa pellicule – si tant est que son appareil soit encore d’un modèle argentique.
- Vous désirez ?
- Une menthe à l’eau…
Sûr que le barman devait être habitué à l’excentricité des clients de ce genre d’établissement (il y avait quand même une entrée et une sortie VIP !)… Pourtant, il me demanda de répéter afin d’être bien certain d’avoir compris. Une menthe à l’eau pour une adulte ! Il allait en parler pendant des semaines. La commande par Nolhan d’un Martini lui permit de retomber dans quelque chose de plus proche de son univers habituel. Il me parut rassuré et s’éloigna pour préparer la commande.
- Vous connaissez la suite des événements ? demandai-je à l’inspecteur profitant de notre courte « intimité ».
- Oui…
- Et c’est ?…
- Vous verrez…
Trois syllabes maxi, ce type-là me paraissait être celui pour lequel avait été inventé l’adjectif « lapidaire ». Il me fallait accepter cette idée que, quelles que soient les relations que nous pouvions avoir eues à Toulouse, il n’était pas un allié. Même s’il était tentant de se raccrocher à cela au milieu de cette vie qui menaçait de se désagréger sous le poids de la rumeur.
Un quart d’heure plus tard, les photos étaient sans doute « en boite ». D’un mot murmuré en passant à notre hauteur, Brauz nous indiqua qu’il fallait que nous bougions. Nolhan leva le bras vers le barman, lui indiqua le numéro de « notre » chambre et se leva. Je l’imitai en me demandant si le temps était enfin venu d’envoyer mon « message de rupture ». Quand bien même ce moment se révélerait pénible, il était indispensable pour que je bascule vraiment dans ce néant aventureux qu’on me promettait désormais. Celui qui allait faire de moi une personne que je n’étais pas et enfermer mon corps et mon âme sous la coiffe sévère d’une moniale. Dans le meilleur des cas…
Nous sommes repassés par la réception pour récupérer notre « clé » - en fait un passe électronique – avant de monter à la chambre. Je ne sais par quelle maladresse insigne – ou peut-être bien parce que j’avais la tête ailleurs – j’ai buté sur un des fauteuils en cuir posé au large de la réception. Dans un réflexe insensé, j’ai réussi à maîtriser ma chute mais, passant de Charybde en Sylla, je me suis emmêlée les jambes et me suis retrouvée finalement accrochée au cou de Nolhan qui marchait un mètre devant moi.
- Pas en public, Fiona !… lâcha-t-il avec un sourire que j’eus le temps d’apercevoir avant qu’il ne me repousse.
Ce trait d’humour, étonnant pour un type dans son genre, ne réussit pas pour autant à me redonner le moral. Dans cette histoire, rien ne se goupillait vraiment de manière logique. Pourquoi toute cette attente ? Pourquoi cette nuit à Bruxelles dans cet hôtel de grand luxe ? Je ne parvenais pas à trouver de raisons à cette temporisation.
D’un autre côté, je n’étais dans cette affaire qu’une exécutante qui, après ce premier tour de piste, allait laisser la place.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 12 Jan 2011 - 1:49

J’avais bien raison de flairer une arnaque. Lorsque nous sommes arrivés dans la chambre, « Fabien Barthez », de son « vrai » nom Julien Roche, était en grande conversation avec un autre type que je ne connaissais pas.
- Je vous présente Jordan Bizières, dit-il. Il va être votre chauffeur pour les prochaines heures.
Cette présentation sommaire me disait deux choses (outre que j’allais avoir à supporter un certain temps ce bonhomme hirsute qui empestait le tabac à deux mètres à la ronde). Julien Roche n’allait pas m’accompagner (cela voulait-il dire que nous roulerions plus calmement ? j’en doutais…) et l’idée que j’allais passer la nuit dans cette chambre pour grands bourgeois friqués itinérants n’allait finalement demeurer qu’une idée.
- Si je comprends bien, dis-je, le départ est imminent pour ma prison monastique. Rendez-moi mon ordinateur que j’envoie le message…
- Il est déjà parti…
J’ai d’abord cru que c’était l’ordinateur… Je le voyais malencontreusement parti avec les valises. Mais non ! C’était impossible ! Le portable était resté dans la 308 et seules les valises avaient été enregistrées pour partir vers Le Caire. C’était bien le mail fatidique qui avait été envoyé sans que mon doigt – sans doute tremblant et hésitant – n’ait cliqué sur le bouton gauche de la souris.
Comment allais-je pouvoir accepter longtemps de « jouer » avec ces gens-là ? Ils étaient aussi fiables qu’un troupeau d’arracheurs de dents. Du coup, je ne regrettais pas le moins du monde de leur avoir joué moi aussi un petit tour. Ca n’égalisait pas au score mais, quelque part, cela me permettait de sauver l’honneur.
Il était vain de se révolter contre ce nouveau mensonge… Ce qu’ils appelaient, d’une manière qui fleurait la mauvaise foi à plein nez, un « changement de programme ».
- Si le message était parti au-delà de l’heure d’envol de l’avion pour Le Caire, le premier fouineur venu – et Dieu sait qu’il y en a dans votre entourage – aurait compris que vous n’aviez pas décollé comme annoncé.
- Vous avez donc fouillé dans mon ordinateur… Sans rien me demander…
- Ce n’était pas la première fois, Fiona, intervint Nolhan… Il a bien fallu faire quelques vérifications au cours des quinze derniers jours.
Je me suis fait la réflexion que j’aurais vraiment dû, comme Ludmilla me le recommandait, bloquer l’accès par un mot de passe. Réflexion aussitôt annulée par la sensation qu’un mot de passe ne devait pas peser bien lourd face aux moyens dont disposaient les services qui me « protégeaient ».
- Ce qui nous inquiète, précisa Julien Roche, ce n’est pas ce que vous faites avec votre ordinateur, les sites que vous visitez ou les photographies qui trainent dans certains dossiers oubliés…
A ce souvenir d’un moment un peu olé-olé de ma vie et des traces qui demeuraient sur mon disque dur, je me suis sentie devenir écarlate au milieu des quatre hommes qui m’entouraient. Qu’allaient-ils penser ?… Que pensaient-ils de moi ? Rien de spécial en apparence. Il n’y eut pas le moindre sourire grivois à mon endroit.
- Nous craignons les mouchards… Intégrés dans l’ordinateur ou logés quelque part sous forme de virus sur votre disque dur. Le genre de programme qui s’active lorsque vous êtes en contact avec un réseau internet et vous géolocalise avec autant de précision qu’un GPS.
- Et alors ?… Bilan ?
- RAS, lâcha Nolhan dont la longue phrase précédente avait dû épuiser l’énergie communicatrice.
- Puis-je faire une remarque ?…
- Vous croyez peut-être que nous vous surveillons, ce n’est qu’une protection, se défendit Roche. Nous vous considérons comme part entière de l’équipe de cette mission.
Je n’étais pas assez naïve pour le croire. Cette dernière remarque ressemblait à une bonne cuillérée de confiture destinée à faire oublier l’amère sensation de trahison que constituait la violation de mon ordinateur personnel. Tous les actes de ce « quarteron » - comme aurait dit, improprement, le Général – de barbouzes en mission démentaient le fait que je sois placée à leur niveau.
- Le mail est parti vers 17h50… Il est donc potentiellement déjà arrivé chez mes correspondants… A l’heure où nous parlons, certains sont déjà au courant. Je croyais que je devais d’abord être en sécurité avant que ce message soit diffusé.
- Vous pensez juste et bien… C’est la raison pour laquelle nous prendrons toujours grand intérêt à écouter vos suggestions…
Julien Roche y allait désormais à la louche. Cela n’annonçait rien de bon.
- Par manque de chance, continua-t-il, un dysfonctionnement sur le hotspot de l’aéroport de Bruxelles National va retenir certains messages durant plusieurs heures. Le problème devrait se résorber sur les coups de trois heures du matin.
Tous les messages ne connaissaient visiblement pas le même type de dysfonctionnement. Celui qui venait de m’être adressée était d’une clarté limpide. Quelle que soit votre intelligence et vos bonnes idées, elles arriveront toujours trop tard. Nous aurons anticipé au préalable les difficultés potentielles. Les pros c’est nous !
- Et mon ordinateur ?… J’ai tout mon travail à l’intérieur…
- Vous trouverez là où vous allez un exemplaire identique déjà chargé avec vos logiciels habituels et abritant vos fichiers personnels. Seule petite différence notable… Il n’aura aucune capacité communicante. Pas de modem, pas de wifi…
Après ça, je doutais fort qu’ils aient le culot de dire que je faisais partie de l’équipe ! La confiance n’est sans doute pas la vertu cardinale d’un agent spécial du gouvernement. Ils y allaient quand même un peu fort à mon goût.
- Quand est-ce que je pourrais communiquer avec le capitaine Jacquiers ?
- Le « colonel » Jacquiers, intervint Bizières. Il a été promu ce matin par le Président. Pour services éminents rendus à la nation.
- Et quand est-ce que je pourrais lui parler ?
- Ce n’est pas prévu pour le moment, mademoiselle Toussaint, fit Julien Roche. Le colonel prend quelques jours de repos.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 15 Jan 2011 - 15:08

SAMEDI 23 JANVIER

Je savais bien que je n’aurais aucune réponse mais si je n’avais pas posé la question, ils se seraient demandés si je ne leur préparais pas un tour de cochon.
- Où on va ?
- Je ne peux rien vous dire.
Mon nouveau carrosse, une Espace dernière génération drivée par le nicotineux Bizières, filait depuis deux bonnes heures dans la nuit pluvieuse. Cap incertain à en juger par les panneaux qui s’extirpait périodiquement de l’humidité. Nous venions à peine de rentrer en France après avoir traversé le territoire luxembourgeois. Mon point de chute était peut-être dans le nord-est du pays… ou bien, si le trajet devait durer – et certains comportements du conducteur, comme un usage immodéré de la thermos de café, me le laissaient envisager – le sud-est.
A côté de Jordan Bizières enveloppé par son perpétuel nuage de fumée, Jean-Gilles Nolhan, conforme à sa légende, ne disait rien. Il regardait devant lui comme s’il était le copilote muet et au chômage d’un pilote de rallye. Car, après avoir retrouvé le territoire français, Bizières avait accéléré nettement la cadence. La consigne devait préciser qu’il ne fallait pas risquer d’être intercepté ou flashé en Belgique ou au Luxembourg… En France, ce n’était pas la même chanson. Ces flics ou ces agents secrets - à force je ne savais plus trop – ne craignaient pas d’être arrêtés ou verbalisés sur le territoire national ; ils se méfiaient juste du moindre événement qui aurait pu attirer l’attention sur moi. D’ailleurs, on m’avait interdit d’allumer le plafonnier arrière pour lire. Tout cela tenait du contradictoire. Il fallait me mettre rapidement à l’abri mais sans jamais se faire remarquer.
De là à imaginer que même cet itinéraire était totalement tordu et destiné à égarer d’éventuels curieux, il n’y avait qu’un pas que je me permis de franchir. Cette idée m’occupa l’esprit régulièrement jusqu’à ce que nous atteignions le triangle autoroutier de Beaune. Le reste du temps, je remâchais mes regrets de ne pas avoir pu prendre congé – même si n’était que provisoire – des gens que j’aimais.
Nous nous sommes engagés sur l’A.6. La direction du Sud était évidente désormais. Mais que pouvait-il y avoir d’évident avec ces gens-là ?
Alors j’ai essayé de faire abstraction de tout, je me suis recroquevillée sur mon siège et j’ai fini par sombrer dans le sommeil.

Ma nuit n’a pas duré très longtemps. Peu après Lyon, la sonnerie d’un téléphone portable m’a éjecté violemment d’un rêve étrange (moi qui n’en fais jamais…) dans lequel j’étais hôtesse de l’air sur une compagnie aérienne pour Asiatiques échangistes et lubriques. C’était très dérangeant comme idée – et passible d’un long traitement psy pour déterminer les origines de ce… « fantasme » ??? - et je me suis mise à rougir en espérant que personne ne lisait dans mes pensées.
Bizières avait à peine ralenti pour répondre (en fait, il écoutait surtout se contentant de quelques « oui », « non » assez secs). Sur le tableau de bord, les chiffres digitaux oscillaient entre 140 et 150 km/h… et, malgré cela, l’agent conduisait la puissante familiale d’une seule main. Brrrrr… Cela me fichait quand même un peu la trouille.
- On va changer, lâcha-t-il à Nolhan.
- Changer quoi ? intervins-je.
- Changer tout. De voiture, de route et s’il le faut de destination… D’après Patrick, ils savent globalement où nous sommes.
- Comment est-ce possible ?…
J’aurais tout aussi bien pu demander qui étaient ces « ils » mais, sur ce point-là, j’avais quand même un vague commencement d’idée.
- C’est ce que nous ignorons, mademoiselle Toussaint. Nous ne sommes que trois dans cette voiture. J’ai été libre de choisir mon itinéraire comme je l’entendais. Donc, si on part du principe qu’aucun de nous ne communique volontairement avec l’extérieur et qu’en plus de cinq heures de route j’aurais déjà remarqué d’éventuels « suiveurs », c’est qu’il y a un mouchard quelque part. Dans la voiture, dans les affaires que nous transportons, voire dans nos vêtements…


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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 4 Mar 2011 - 0:34

Le lieutenant Patrick nous attendait à Yzeron, une petite ville – ou un gros village ? – plantée au milieu d’un de ces paysages tourmentés qui parsèment l’ouest lyonnais. J’avais relevé quelques kilomètres plus tôt un nom de route qui fleurait bon mon sud-ouest natal. Avenue de Bordeaux ! Ceux qui conduisaient cette affaire s’étaient peut-être dit que le meilleur endroit pour me cacher était encore de me planquer là où on me chercherait moins. Tout près de chez moi.
Mon ancien étudiant me claqua une bise sur la joue et, avisant ma petite mine et mes yeux creusés par la fatigue, me proposa une tasse de café.
- Je n’en bois pas, rappelai-je.
Un rappel. Je pensais bien qu’ils avaient travaillé ma biographie en détail et que cela devait figurer quelque part parmi la foultitude de renseignements me concernant.
- C’est juste… Désolé… Je n’ai rien d’autre à vous proposer.
Il avait une manière de sourire qui me désarmait. A en croire les réactions de Bizières, l’affaire paraissait mal engagée et l’adversaire était sur nos traces. Le lieutenant Patrick paraissait n’en avoir cure ; on aurait pu croire que pour lui tout ce bazar n’était qu’une sorte de vaste jeu de rôle, un kriegspiel à l’échelle nationale voire internationale dans lequel gagner ou perdre n’avait pas grande importance.
- Je ne comprends pas, bredouillai-je…
- Tout va bien, mademoiselle. Rassurez-vous !… Nous avons pris toutes les mesures pour intoxiquer l’ennemi… Dans dix minutes, vous repartirez dans une nouvelle voiture qui arrive d’une agence de location lyonnaise. Je vais juste vous demander de bien vouloir vous glisser dans ma propre voiture et d’y enfiler les vêtements que vous trouverez sur le siège arrière.
- Tout ?…
Je commençais à mieux comprendre l’air jovial du lieutenant. Il savourait par avance ma réaction face à une telle exigence. Un strip-tease quasiment en pleine nature…
- Oui, tout !… Si j’avais oublié votre désamour pour le café, je n’ai pas réussi à en faire autant avec vos mensurations. Rassurez-vous... Les vêtements seront à votre taille et… Et nous regarderons ailleurs… De toute manière, vos compagnons de route vont y passer aussi.
- Je ne comprends pas…
Cette référence fréquente à mon incompréhension ne se voulait pas du comique de répétition. Le lieutenant le prit pourtant ainsi et accentua son sourire jusqu’aux limites d’une hilarité moqueuse..
- Mademoiselle, moins vous comprendrez mieux les choses se passeront… Et en disant cela, je ne perds pas de vue l’immensité de votre savoir et de votre sagacité… C’est juste que je suis là dans mon domaine de compétences et qu’encore une fois je vous prie de nous faire confiance. N’avons-nous pas réussi à vous tirer des griffes de qui vous savez ?…
Un silence de quelques secondes me renvoya les images sanglantes que j’avais à peu près réussi à extraire de ma mémoire au cours des derniers jours. Moi je n’avais pas envie de rire le moins du monde.
- Mais quand même !… Je ne parviens pas à concevoir qu’on puisse avoir glissé une puce indiscrète dans ma petite culotte. Je serais au courant quand même…
- Une puce ?… Sauf votre respect, vous avez une génération de retard en matière de surveillance à distance, mademoiselle… Aujourd’hui, …
Il s’arrêta net, conscient sans doute que mes oreilles n’étaient pas habilitées à tout entendre.
- Allez-y ! ordonna-t-il pour changer de sujet. Nous tournons le dos !…
- Attendez… Dites-moi au moins où je vais…
- Je ne le sais pas, mademoiselle Toussaint.
Là, il se foutait vraiment de moi ! Il surveillait notre itinéraire mais sans savoir la destination finale ?… La bonne blague !
- Je vous le jure, reprit-il. Nous ne sommes au courant que de la première phase du parcours. Bruxelles-Valence…
- Valence en Espagne ?!…
- Non, dans la Drôme… Arrivés là, Bizières devait changer de voiture et recevoir de nouvelles instructions. Nous avons juste anticipé les choses pour prévenir certains risques. Après c’est une autre équipe qui prend le relais.
- Et elle sait, cette équipe, quel sera mon point de chute final ?…
- Peut-être… Ou peut-être pas… Cloisonnement de l’information. Notre histoire commune pour cette nuit devait se terminer à Valence. Au-delà, cela ne me regarde plus. Je suis en permission… Filez, mademoiselle…Je n’aimerais pas que vous nous fassiez attendre.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 6 Mar 2011 - 0:09

L’impudeur cela doit être comme le vélo, cela ne s’oublie pas. Mes expériences passées, passablement sulfureuses, m’avaient sans doute immunisée contre les craintes d’être vue dans toute ma « natureté » comme on disait au Grand Siècle. Imaginer que trois hommes pouvaient bien être tentés de ne pas respecter leur promesse et de me reluquer pendant mon déshabillage ne me faisait ni chaud, ni froid… A vrai dire, c’était plus le froid qui me mordait – on était en janvier quand même ! – que la chaleur émue de leurs réactions qui m’importunait le plus.
J’étais en train d’agrafer mon nouveau soutien-gorge – un peu trop serré d’ailleurs – lorsque j’entendis des éclats de voix au dehors. Le ton devait être sacrément monté pour que je puisse ainsi assister à cette algarade malgré les portières fermées. Je coulais un regard vers l’extérieur pour m’informer sur cette engueulade monumentale qui justifiait à elle seule ce lieu de rendez-vous aussi pittoresque qu’isolé.
- Je refuse !…
C’était Jean-Gilles Nolhan qui criait le plus fort et qui semblait s’opposer, avec une véhémence inaccoutumée, à une demande du lieutenant Patrick.
- C’est un ordre, monsieur Nolhan !…
- Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous !
- Désormais si… Vous appartenez à notre cellule opérationnelle ! Vous êtes sous mon autorité… Donnez-le moi !…
Fallait-il que j’intervienne ou devais-je faire l’impassible et continuer à régler mes problèmes de bretelles trop peu détendues à mon goût ? La question n’eut pas le temps de rebondir plus de deux fois dans ma tête que j’avais déjà pris mon parti : savoir de quoi il retournait mais sans paraître m’intéresser à la scène. Je me retournai donc pour ne plus avoir les deux hommes en visuel mais tout en continuant à surveiller de mes deux oreilles leur conversation houleuse.
- C’est sept ans de travail !…
C’était la voix de l’inspecteur. Une voix qui, en dépit de la colère, avait des accents un peu enfantins… Comme si on en voulait à son jouet !…
- Victor, murmurai-je…
Le lieutenant devait réclamer quelque chose en rapport avec le super ordinateur de Nolhan. C’était à mon sens la seule chose qui pouvait ainsi faire dégoupiller le policier.
- Nous ne pouvons prendre aucun risque, reprit le lieutenant Patrick qui paraissait refuser l’escalade verbale… Votre ordinateur, parce qu’il est relié à vous en permanence, pourrait conduire l’ennemi sur nos traces… C’est peut-être bien par ce biais qu’il nous suit de loin… Il faut que vous le désactiviez depuis votre portable… Vous avez bien toutes vos données sur le disque dur non ?…
- Evidemment… Mais je ne suis pas con… La prochaine chose que vous allez me demander, ce sera de vous laisser le portable… Je croyais que vous m’aviez recruté pour mes compétences ?… C’était juste pour me voler…
- Vous avez raison… Nous devons vérifier que votre ordinateur ne contient pas un mouchard qui aiderait l’ennemi à détecter votre itinéraire. Lorsque nous serons certains qu’il est clean, nous vous le rendrons…
- Après avoir vidangé le disque dur !…
- Vous êtes parano, Nolhan !… On est dans le même camp !…
- Justement… Si c’est le cas, vous devriez avoir confiance un minimum en moi et dans mon matos… Il est clean, j’en réponds !…
Au-delà de la colère, état dans lequel je n’avais jamais vu l’inspecteur Nolhan, j’étais abasourdie par le nombre de mots qu’il venait d’enchaîner. Cela confirmait ce que je pensais de ce flic atypique : il n’était volubile que pour ce qui avait du sens et de l’intérêt à ses yeux, le reste du temps il préférait se taire.
- Ce n’est pas un problème de confiance, affirma le barbouze, mais une question de sûreté pour mademoiselle Toussaint.
Entendre mon nom me rappela que, derrière cette querelle informatique, il y avait effectivement un peu de mon destin qui se dessinait. Etait-ce une raison suffisante pour apporter mon soutien au lieutenant Patrick et amener le flic toulousain à céder à sa demande ? Peut-être bien que Nolhan en pinçait un peu pour moi comme le supposait Ludmilla ? Peut-être bien qu’il m’écouterait ?…
Non, non !… Je m’étais promise de ne pas me mêler de cette histoire !
J’enfilai l’épais pull en mohair noir par-dessus le chemisier blanc. Il y eut comme une sorte de décharge électrique entre le pull et mes cheveux. Cela ne dura qu’une petite seconde mais elle fut suffisante pour détourner mon esprit de l’affrontement. Lorsque j’émergeai, il n’y avait plus que la voix du lieutenant.
- Bien joué Bizières !… Je crois qu’il n’aurait pas cédé sans cela.
Je pris le risque de me retourner. Son éternelle cigarette serrée entre les dents, Bizières avait attrapé l’inspecteur Nolhan, visiblement inanimé, sous les aisselles et commençait à le traîner vers l’Espace.


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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 6 Mar 2011 - 0:37

- Qu’est-ce qui se passe ?
Je jaillis de la Safrane du lieutenant sans prendre la peine d’enfiler la doudoune grise qui devait terminer mon équipement de voyageuse nocturne. Le froid des contreforts du Massif Central me saisit, me cloua sur place et m’interdit d’aller plus loin dans mon questionnement.
- Rien de grave, me rassura le lieutenant… L’inspecteur et moi nous avons eu une petite divergence concernant votre sécurité et les précautions à prendre…
- Et vous… ?
Encore une fois, les mots restèrent dans ma gorge. J’avais fait trois pas hors de la Safrane et quelque chose – ma folle fierté ? - m’interdisait de les faire en sens inverse avant d’être rassurée sur le sort de l’inspecteur Nolhan.
- Le sergent Bizières l’a calmé pour un petit moment… Il s’en tirera avec une petite bosse et rien de plus…
- Il aurait pu imaginer qu’on ferait avec son ordinateur ce qu’on a fait avec le mien !…
- Ah ! Mais je vois que vous aviez suivi le début de notre conversation !…
Je me serai battue d’être aussi bête… si je n’avais pas été aussi occupée à sauter sur place pour ne pas me transformer en statue de glace.
- Je vous ferai la même réponse qu’à l’inspecteur. Ce n’est que provisoire. Juste un emprunt… De toute manière, ne vous en faites pas… Le vôtre a déjà été visité à plusieurs reprises… Nous savons ce qu’il contient…
Ce fut comme une nouvelle rafale de blizzard qui se mit à tourbillonner sous mes vêtements jusqu’au creux de mon estomac. J’étais quand même naïve si j’avais cru que ces gens-là ne me voulait que du bien comme il l’affirmait depuis le début. Certaines photos compromettantes, que je n’avais jamais réussi à me résoudre à effacer, devaient avoir été copiées et dormir bien sagement dans des archives ultrasecrètes. Si je ne filais pas droit, elles ressortiraient de manière fort opportunes pour terminer de me pourrir l’existence. Je ne sais pas si c’est ce que voulait dire le lieutenant Patrick mais c’est bien ainsi que je le reçus en tous cas.
Dégoûtée, je fis volte-face pour aller récupérer la doudoune.
- Je fais quoi de mes anciennes fringues ? lançai-je avec ma meilleure mauvaise humeur dans la voix.
- Ne vous en occupez plus… Elles vont servir à allumer un beau feu de joie.
Décidément… C’était la seconde fois que des personnes en venaient à brûler mes vêtements. Et pour la seconde fois, la même référence historique me frappait : Cortes le conquistador sur une plage mexicaine coupant à lui-même et à ses hommes toute possibilité de retour en incendiant le navire qui les avait menés là. C’était une version terriblement bizarre du No Future… Une sorte de No Past, de rupture avec un passé révolu et que rien ne pourrait plus permettre de retrouver. En quelques minutes, j’étais passée de la tenue d’Eve à un paradis perdu. Perdu comme mes dernières illusions.
Le lieutenant Patrick était-il donc Adam ou le serpent ?
Et quel paradis pouvais-je encore espérer conquérir ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 11 Mar 2011 - 0:59

Il était presque quatre heures du matin lorsque nous sommes repartis. Nolhan s’était « réveillé » relativement vite mais pas assez tôt pour voir la Safrane du lieutenant Patrick emporter son « Victor de voyage ». Depuis, il était prostré à mes côtés et encore plus silencieux qu’à l’habitude. Ce qui ne pouvait qu’être mauvais signe.
De cette fin de nuit, je ne retiens en fin de compte que deux choses. D’abord une overdose de virages avalés à toute allure sur les routes départementales du Forez par notre nouveau chauffeur, le sergent Josse. De quoi vomir consécutivement plusieurs journées de repas sans désemparer !… Après ce calvaire qui dura bien une heure, la C3 – on avait visiblement choisi la discrétion après l’Espace tout confort du début de notre périple – s’engagea sur l’A75 au niveau de Saint-Flour. Direction le Sud ! Encore et toujours le Sud !… Ma première impression se confirmait. Cela me parut une perspective suffisante pour laisser le sommeil reprendre ses droits. J’apprenais bon gré mal gré une certaine forme de fatalisme. On verrait bien comment mon futur s’organiserait une fois parvenue à destination.
A condition bien sûr de ne pas finir décalquée dans une glissière de sécurité.

Même si le jour naissant me vrilla à plusieurs reprises les paupières, je mis un certain temps à oser ouvrir les yeux. J’avais finalement trop peur de savoir. Même regarder par la fenêtre me paraissait difficilement envisageable. Et si mes espoirs s’étaient révélés sans fondements ? Si un « coup de barre » imprévu, ou au contraire subtilement imaginé pour perdre nos poursuivants, nous avait ramené loin de mes terres d’origine ?
- On arrive bientôt ? demandai-je…
Cela me rappela les plaintes sempiternelles des enfants en voiture et je regrettai aussitôt d’avoir proféré une question aussi puérile – quoique intéressée… En plus, il était vraisemblable qu’il n’y aurait pas de réponse.
- Une grosse vingtaine de minutes, répondit le sergent avec un bâillement qui disait assez bien son envie d’en finir au plus vite.
Nous étions deux dans ce cas.
Une vingtaine de minutes… C’était encore long et pourtant si court. Je n’allais pas garder les yeux clos tout ce temps-là !… Il fallait que je sache !… Je ne doutais pas de pouvoir identifier rapidement l’endroit où on se trouvait. Le modelé du terrain (merci la géomorpho à la fac !), le paysage et surtout les panneaux indicateurs devaient m’aider à faire le point plus sûrement qu’avec un sextant et une boussole. Je dois reconnaître que le hasard me fila un bon coup de main car, lorsque je libérai mes paupières crispées, ce fut pour découvrir sur la droite de l’autoroute la cité de Carcassonne émergeant dans toute sa monumentalité d’un petit matin gris et venteux.
Le Sud !…

Nous quittâmes l’autoroute à l’échangeur de Bram pour prendre la direction de Mirepoix. Un rapide calcul me démontra que la vieille cité ariégeoise ne pouvait être atteinte si le sergent Josse avait bien estimé le temps de parcours restant. On s’arrêterait avant. Mais où ?…
En dépit de la signalisation indiquant la proximité du monastère de Prouilhe, il fallut attendre notre arrivée sur place pour que j’accepte l’idée que c’était bien là qu’on allait me mettre à l’abri. Dans une communauté monastique !…
A bien y réfléchir, l’idée n’était pas mauvaise. N’avait-on pas vu au cours de l’Histoire des individus, plus ou moins malfaisants, disparaître en apparence corps et bien en allant se dissoudre dans l’ombre froide de monastères. Certains collaborateurs notoires avaient ainsi, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, trouvé un asile commode et une protection attentionnée. Il avait souvent fallu des années avant qu’on comprenne qu’ils n’étaient pas partis s’enfouir en Amérique latine ou se dissoudre au fin fond de l’Afrique mais qu’ils narguaient ceux qui les traquaient depuis un abri beaucoup plus proche… et bien plus sûr finalement.
C’est à cette vieille recette que les « génies » des services secrets avaient songé pour moi. Je n’arrivais pas à savoir si je devais m’en sentir flattée ou m’en inquiéter. A tout prendre, le fait que la communauté fut féminine me garantissait de ne pas avoir en permanence sur le dos les Nolhan, Patrick et autres Bizières. De là à imaginer que je restasse sans aucune forme de surveillance rapprochée, il y avait un espoir que je me refusais à envisager…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 13 Mar 2011 - 0:31

Dans la série « ces surprises qui n’en sont pas vraiment », la présence du capitaine Jacquiers sur le petit parking devant l’entrée de l’imposante basilique s’imposait. Il devait avoir choisi par pure inadvertance ce petit coin du département de l’Aude pour passer sa semaine de repos. Une coïncidence incroyable qui m’arracha un véritable sourire lorsque l’officier vint lui-même m’ouvrir la portière. A croire qu’il avait fait le voyage juste pour être là à ce moment précis.
- Comment est l’hôtel ? demandai-je en m’efforçant de ne pas mettre plus d’ironie qu’il n’en fallait dans mon propos.
- Au calme, je l’espère pour vous… Les dernières heures ont été assez mouvementées pour que nous puissions tous espérer prendre le temps de souffler… Sauf vous bien sûr qui avez du travail…
Je fus sur le coup incapable de me décider quant à la nature de ce fameux travail. Evoquait-il ma préparation du concours ou le rôle de grande perturbatrice qu’on m’avait collé sur le dos au milieu du jeu de quille de l’ancienne bande des Lecerteaux ?
- La mère supérieure ne sait pas précisément qui vous êtes, commença le militaire…
Dieu merci – si j’ose dire – People Life n’était donc pas distribué au monastère !… C’était un indéniable bon point pour ce site !
- Ce n’est pas la première fois que nous avons recours à cette planque, poursuivit le capitaine Jacquiers…
De là à en conclure que le lieutenant Patrick s’était aussi fiché de ma gueule en prétendant ignorer la fin de mon périple… Décidément, c’était Menteurs et compagnie !
- Cela s’est toujours très bien passé… Pour la communauté vous serez sœur Louise, jeune novice à la santé fragile, obligée de quitter son monastère du nord du pays pour trouver plus de chaleur et un air plus léger en Languedoc…
- Quel monastère ?…
- Je crois bien que personne ne vous le demandera…
Cela voulait-il dire qu’il se désintéressait des détails de ma « couverture » ou que les bonnes dames du monastère n’étaient pas très curieuses ?
- Votre état de santé justifiera vos longues retraites dans votre chambre et votre faible assiduité aux offices…
- Je ne crois pas, dis-je…
- Vous ne croyez pas quoi ?
- Je veux dire, je ne crois pas… Tout simplement… Cela risque d’être un problème…
- Vous voulez dire en Dieu ?… Nous n’allons pas jusqu’à attendre cela de vous… Peut-être cependant qu’une vie plus spirituelle pourra avoir quelque effet positif sur votre tempérament naturel.
Je me fis la réflexion que je devais être encore plus ébranlée que je ne le pensais par ma situation et mes aventures des mois précédents. J’avais l’impression qu’on ne me parlait plus que par énigme et que chaque phrase prononcée n’avait qu’un seul but : me plonger dans des affres de perplexité et d’hésitation. Qu’avait-il de répréhensible au juste mon « tempérament naturel » ?
- J’essayerai de me fondre dans la communauté sans faire de vagues, promis-je du bout des lèvres.
D’aucuns – mes proches en premier lieu - auraient vu là une promesse de Gascon !… Moi, si renfermée et solitaire, parvenir à me plier au rythme de vie d’une trentaine (je n’avais en fait aucune idée à ce moment-là du nombre de moniales) de femmes ayant abandonné leur existence à la miséricorde du Seigneur ? C’était du dernier risible ! Je me connaissais. Dès le premier repas, je commencerais à regretter la liberté de choisir mon alimentation… Et si en plus, on venait m’imposer une sorte de couvre-feu en pleine session de lecture et de prise de notes, alors là…
- Je vous conduis chez la mère supérieure, mère Sophie. Elle vous expliquera mieux que moi ce que vous aurez besoin de savoir pour vivre entre ces murs…
- Mais il n’y aura personne pour me surveiller ? questionnai-je avec une curiosité qui n’était ni feinte ni à mon sens déplacée.
- Vous voulez que le GIGN campe devant votre porte en permanence ?…
- Ce n’est pas ce que je voulais dire…
- Je le sais bien… Je voulais juste vous faire comprendre qu’un maximum de discrétion s’imposait… Aussi, régulièrement, des voyageurs de commerce feront étape au Relais de Saint-Dominique qui se trouve à deux cents mètres d’ici… Sans doute qu’une vie de stress intense et épuisante les conduira à profiter du calme de l’endroit pour s’aérer en parcourant les environs. S’il regarde dans la direction du monastère cela ne sera que pour jouir de la beauté du cadre… Sans compter qu’un informaticien un peu ronchon devrait s’installer sur place d’ici un gros quart d’heure. A demeure, lui…
C’était le portrait en quatre mots – et tout craché - de l’inspecteur Nolhan…
- Et si vous n’êtes décidément pas rassurée, si vous trouvez que toutes ces protections sont bien lointaines, sachez que j’ai un homme à moi dans le monastère… Enfin, un homme… Façon de parler bien sûr…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 30 Mar 2011 - 23:23

Le capitaine Jacquiers m’avait menée lui-même jusqu’au bureau – oui… on pouvait bien utiliser ce mot-là… - de mère Sophie. Trois coups secs – militaires plus que théâtraux – sur la porte, un sourire et une poussée dans le dos comme on envoie un bleu à l’assaut ou un traqueur en scène. Je basculai dans une vie nouvelle en quelques pas.

Mère Sophie avait de la gravitude pour paraphraser un mot célèbre. Malgré la richesse du vocabulaire français, je ne parviens pas à trouver un mot qui puisse à la fois dépeindre un visage fermé et pensif, un regard pénétrant, une inflexibilité perceptible à travers un port de majesté et, en même temps, pour adoucir l’ensemble, un regard clair et brillant à peine voilé par de fines lunettes d’acier. Il ne devait pas faire beau vouloir s’opposer frontalement à la mère supérieure… et, dans le même temps, on devait pouvoir attendre d’elle soutien et compassion si on savait s’ouvrir simplement de ses problèmes.
- Asseyez-vous donc ma fille, dit-elle en me montrant une chaise austère posée comme par inadvertance dans un coin de la pièce.
Que devais-je faire avec cette chaise à part m’asseoir ? Avais-je le droit de la déplacer ou me fallait-il accepter, avec je ne sais quelle contrition, de demeurer dans cet angle du bureau ?
Car la mère supérieure paraissait m’avoir déjà oubliée. Elle s’était retournée vers l’écran de son ordinateur et vérifiait quelque chose dans un tableau « excellien ». Fait admirable – et je l’avoue en rupture totale avec l’idée que je me faisais d’un tel endroit – il y avait un second ordinateur tout à côté du premier avec juste pour les séparer un scanner. Comme dans une chambre de lycéen, les unités centrales étaient sagement rangées sous un meuble en bois plaqué de couleur hêtre ; un espace coulissant accueillait un clavier sur lequel mère Sophie tapa, sans grande aisance cependant, quelques chiffres avant de se retourner – enfin ! - vers moi.
Je n’étais toujours pas assise. Elle le prit plutôt mal…
- Vous n’êtes donc pas fatiguée après un si long voyage, ma fille ?
- Je suis désolée ma mère mais j’ignore les usages au sein de votre communauté. Je crains de…
- Il n’y a pas d’usages qui tiennent… Hormis devant notre Seigneur – et encore ! il sait voir et pardonner les faiblesses – on peut s’asseoir sans honte ni gêne d’offenser qui que ce soit.
Je soulevai précautionneusement la chaise pour l’amener au centre de la pièce me plaçant du même coup – et d’une apparente bonne volonté – en position d’accusée.
- Notre « ami » vous a déjà, je suppose, précisé les conditions dans lesquelles vous vivrez parmi nous ?
- Sans vouloir paraître insolente ou curieuse, j’aimerais que vous me les rappeliez afin de ne pas commettre d’impairs…
- Votre souci de préserver notre communauté vous honore, ma fille…
Le miel du compliment ne se pouvait concevoir sans sa touche de vinaigre. Elle vint dans la foulée.
- Toutefois, il serait mieux que cela se fît avec un respect venant du bon du cœur et non seulement avec ce sens des convenances un peu artificiel qu’on applique face à tout univers inconnu.
Je crois que le « bon du cœur », forme initiale de l’expression « fond du cœur », m’a tout autant surpris que l’admonestation à ne pas m’en tenir à des formes de politesse mais à une expression sincère de mes sentiments. La mère supérieure avait des lettres et elle en usait pour piquer l’interlocutrice désarmée que j’étais.
- Je serai donc sœur Louise, dis-je pour me désengager de l’impasse vers laquelle mère Sophie m’avait entraînée. Venue du nord du pays pour raisons de santé.
- Vous serez sœur Louise… Et seulement sœur Louise… Car je ne sais qui vous êtes dans votre autre existence. Quand bien même, notre « ami » eut voulu me le dire, j’aurais refusé de l’entendre. Seulement voilà, il a eu pour vous des exigences auxquelles nous n’avions guère été habituées…
- Par exemple ?…
Je n’aurais pas dû l’interrompre. Je me mordis les lèvres mais trop tard. Le mal – si mal il y avait – était fait.
- Il paraît que vous ne pouvez vivre sans ce genre de joujou, répondit la mère supérieure en tapotant la coque en plastique de l’écran de son ordinateur. Un modèle portable vous attend donc dans votre cellule…
Le mot de cellule me fit frissonner. J’avais déjà eu le triste privilège d’en fréquenter une et la perspective de recommencer l’expérience ne me réjouissait pas. Même si j’avais du mal à imaginer qu’à Prouilhe, elles sentent l’urine et l’humidité.
- D’autre part, poursuivit-elle, il semble que vous travailliez beaucoup… Travail intellectuel à en juger par la demande d’une bibliothèque et de dictionnaires dans votre lieu de retraite… Ce n’est pas là un type d’activité que nous méprisons… Je veux dire, les activités de l’intelligence… Bien au contraire même mais il nous semble que c’est là un projet trop tourné vers soi et trop peu vers les autres. J’espère que vous donnerez en conséquence un peu de votre temps pour toutes ces tâches qui nous font vivre pleinement notre foi… Le travail est une requête de la pauvreté religieuse… Des accessoires de papeterie divers vous ont également été livrés en quantité. Vous pourrez en faire l’inventaire dans un petit moment lorsque je vous conduirais.
- Et si je dois communiquer avec l’extérieur ?…
Mère Sophie me considéra avec désolation. Je venais avec ma question de détruire la bonne opinion qu’elle commençait à se faire de moi.
- L’extérieur n’existe plus pour vous, sœur Louise. En cas de problème, fiez-vous à la seule personne qui pourra vous porter aide et secours.
- Vous-même ?…
- Dieu, ma fille !… N’oubliez pas qu’il voit tout, qu’il entend tout, qu’il sait tout. Même ce que vous ignorez vous-même.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 31 Mar 2011 - 22:21

Quand la porte s’est refermée sur moi, j’ai éprouvé cette sensation terrible du naufragé qui aborde en solitaire une île inconnue. J’étais vivante, plutôt en forme, mais prisonnière de cette pièce et sans aucune idée de ce que seraient mes lendemains.
Comme Robinson, j’ai entrepris de faire le tour de mon « domaine ». Il était bien minime en fait et n’aurait prétendu à être un royaume que dans un univers de lilliputiens. Un lit étroit, une armoire ne recélant que robes blanches, coiffes bleues et une paire de draps de rechange, une petite table qu’occupait déjà le clone de mon ordinateur personnel. Dans cet espace aussi étriqué, on avait réussi à caser tant bien que mal la fameuse bibliothèque dont le style contemporain jurait avec le reste du mobilier en bois massif.
Les étagères étaient quasiment vides à l’exception d’un Larousse de l’année précédente, du Mourre en un volume et d’une chronologie universelle ne dépassant pas 1996. Si on comptait en haut-lieu me faire obtenir l’agrégation d’Histoire avec de telles sources, il fallait envisager d’abaisser le niveau du concours ou me favoriser honteusement au moment de l’écrit. A moins d’un miracle…
Les fournitures annoncées étaient déposées sur l’étagère du haut : une boite de Bic quatre couleurs, un lot de crayons à papier et plusieurs gommes (investissement perdu, je n’utilisais jamais ni les uns, ni les autres), plusieurs paquets de fiches bristol - format 125 par 200 – avec un classeur pour les accueillir, deux blocs à couverture orange format A4. A quoi bon tout cela d’ailleurs puisqu’on m’avait laissé un ordinateur ? Peut-être coupait-on l’électricité aux prises à partir d’une certaine heure ?…
Ma cellule n’était pas pour autant un cachot. Elle donnait sur le jardin, un vaste espace subdivisé en quatre rectangles engazonnés, séparés et ceinturés de chemins en gravier. Au centre, une statue que je ne parvenais pas bien à identifier. Peut-être la Vierge ? Ou bien une simple moniale les bras croisés sur la poitrine, le regard légèrement levé vers le ciel ? Derrière la façade opposée du cloître, on devinait la lourde silhouette des structures hautes de la basilique et, en un contraste étonnant, son mince clocher. Par beau temps, le paysage devait être somptueux mais, en dépit des foucades venteuses, la grisaille ne s’était pas dissipée. A quoi bon être redescendue dans le Sud pour avoir du gris, du vent et de la froidure.
Que faire ? Par quoi commencer ?
Me coucher et prendre un peu de repos aurait été une attitude sage. Après une nuit hachée par l’inquiétude, les questions et les péripéties, mon corps le réclamait. Mon cerveau, pour sa part, n’était pas de cet avis et réclamait son lot d’idées à moudre. Si je m’étais laissée tomber sur le lit, j’aurais de toute façon joué à la toupie pendant deux heures sans trouver la porte vers le sommeil. Le pilote à bord c’était lui ; il ne se calmerait que lorsque je lui aurais donné à analyser chaque centimètre carré de mon nouveau monde.
Je me suis posée sur l’unique chaise de la chambrette – contrairement au bureau de mère Sophie, on ne recevait pas ici – et j’ai allumé l’ordinateur. Certains signes me confirmaient que, comme on me l’avait annoncé, ce n’était pas le mien. Oh ! Le modèle était en tous points identique ! Mais il suffisait de regarder le clavier pour voir la différence. Là où ma « bécane » avait des touches aux lettres en partie effacées par l’usure, celui-là avait l’air de sortir de l’usine. A se demander – nouveau petit accès de parano – si on ne l’avait pas acheté tout exprès pour servir un jour de suppléant au mien.
J’eus la sensation que le système ramait moins au démarrage ; l’image du bureau s’afficha presque instantanément. C’était l’habituelle vue de Montauban avec le Pont Vieux sur le Tarn et l’ancien palais épiscopal devenu le musée Ingres. La photo m’apporta le ciel bleu et le soleil que me refusait obstinément la fenêtre. Pas pour longtemps ! L’antivirus se mit à hurler en lettres rutilantes que toutes les bases étaient dépassées et que mon système était en danger.
- Je crois qu’il te faudra de la patience, dis-je. Tu n’es pas prêt de te retrouver connecté au réseau…
La souris était du même modèle que l’habituelle. Mon index s’y posa tout naturellement pour « skipper » l’avertissement incongru et inutile. Dans le même mouvement, ma main gauche activa presque mécaniquement les touches Windows et E pour ouvrir l’explorateur. Oh joie ! Tous mes dossiers étaient bien là ! Rangés comme en ordre de bataille avec leurs numéros initiaux qui m’affranchissaient d’un classement alphabétique que je trouvais inapproprié. Quelques clics au hasard finirent de me rassurer. Tout avait été copié sur ce disque dur.
Tout ?!
Que nenni !…
Ils avaient enlevé les fameuses photos qui me donnaient des sueurs froides lorsque, parfois, des doigts autres que les miens touchaient au clavier. Mille fois j’avais eu envie de les virer, de les effacer ou de les stocker sur un cédérom. Je n’y étais jamais parvenue. Beaucoup par flemme et un peu par nostalgie de ces quelques mois où Fiona Toussaint, la petite vedette de l’écran, avait cherché sa voie sur des chemins un peu trop sulfureux. Cela m’avait été nécessaire pour trouver un équilibre, parvenir à concilier en moi la femme libérée et l’adolescente marginale. Quelque part, j’avais fini de construire celle que j’étais devenue sur cette dernière pierre-là. J’avais hésité depuis à m’en débarrasser. D’autres l’avaient fait à ma place.
En ayant une idée en tête ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 4 Avr 2011 - 22:01

La matinée fut interminable.
Je n’avais rien à faire, faute de documentation sérieuse à ma disposition. La relecture des pages de notes stockées sur « mon » ordinateur, que j’essayais, m’arrachait de terribles bâillements.
C’était du temps perdu !
Et je déteste perdre mon temps !…
J’ai dû finir par me laisser aller un peu. Fermer les yeux. Un peu plus longtemps. Et encore un peu plus. Jusqu’à m’endormir tout à fait.
C’était finalement ce que j’avais de mieux à faire.

Le réveil ne fut pas à proprement parler brutal. Pendant une dizaine de secondes, je me suis juste sentie complètement perdue, hors de tout repère. Incapable de me situer ni dans l’espace, ni dans le temps. Ce mur triste, ce lit austère venaient remplacer dans mon inconscient quotidien une succession d’autres lieux de repos temporaires : le « repaire » d’Arthur en Normandie, la chambre de la rue Jules César, l’hébergement spacieux des combles de l’Elysée, une voiture lancée à toute allure à travers la France… C’était terrifiant de se dire que de tous ces endroits qui m’avaient accueillis, plutôt généreusement, pour une ou plusieurs nuits, n’avaient été que des étapes vers l’enfermement dans l’austère inconfort d’un monastère.
- Sœur Louise… Il est temps de nous rejoindre pour le repas de midi.
La voix, douce mais un peu chevrotante, s’immisçait tant bien que mal sous la porte de bois sombre. Comme réveil matin, il y avait pire.
J’ai secoué la tête pour me débarrasser de ma chape d’incertitude. C’était bien la réalité, ma réalité. J’appartenais, que cela me plaise ou non, à cette communauté. Sinon à temps plein, du moins avec l’obligation de faire un minimum illusion.
- Je viens, ma sœur, répondis-je…
L’idée d’appeler ainsi une personne pouvant avoir l’âge d’être ma grand-mère me dérangea. C’était un des acquis fondamentaux de l’éducation que j’avais reçue : le respect des anciens et de leur parole, quelle que pussent être leurs travers ou leurs erreurs. Ils avaient l’expérience, subi des événements qui pour moi n’étaient que des réalités abstraites apprises en classe ou à la fac. Ils savaient par le vécu ce que je ne savais que par l’apprentissage. Ce sentiment respectueux ne me permettait pas d’envisager de me sentir égale à des septuagénaires ou des octogénaires. Dire « ma sœur » avait été possible à travers le filtre boisé de la porte. Qu’en serait-il à l’extérieur ?… Fort heureusement, ici, le vouvoiement serait de rigueur ce qui me libérait des affres d’un tutoiement que je ne pratiquais qu’avec de grandes réticences à l’égard de mes anciens maîtres de l’université devenus mes collègues.
Venir, c’était sortir de ma chambrette, me livrer aux regards forcément curieux – même si c’était là un premier degré vers le péché – des moniales. Venir, c’était, j’en prenais conscience soudain, jeter ma défroque provisoire, enfilée au cœur de la nuit froide de la grande banlieue de Lyon, pour l’habit blanc et bleu des sœurs. Venir, c’était franchir un passage symbolique entre laïcité et religiosité, effectuer les gestes, dire les mots auxquels je ne croirais pas.
C’était mentir.
Et je ne mentais pas.
Ou si peu…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 9 Avr 2011 - 23:51

Je me rendis rapidement compte qu’on avait oublié de me laisser le mode d’emploi de la tenue de la parfaite petite moniale. L’abandon de mes vêtements « temporaires » ne fut guère difficile ; j’y trouvais même une certaine forme de soulagement… Ils évoquaient pour moi une première rupture avec ma vie précédente dans cette nuit froide du Rhône. Mais lorsqu’il me fallut enfiler la robe blanche à plis plats, j’éprouvais le besoin de lâcher dans ma barbe quelques jurons qui n’avaient rien de très catholiques. Il n’y avait qu’une seule ouverture pour pénétrer dans ce que je continuais à considérer comme un déguisement. Cette ouverture, dans laquelle je finis par me glisser, se refermait par une série de pressions discrètes que j’eus du mal à refermer car elles étaient dans le dos. Lorsqu’il me sembla en avoir au moins agrafé une sur deux, je dus encore me débattre avec le voile. Cela prit un temps interminable tant et si bien est que la sœur devant la porte cessa d’être un ange de patience et me houspilla quelque peu pour que je me hâte
Lorsque j’ouvris la porte de la chambre, elle me regarda sans douceur aucune dans le regard et levant un doigt moqueur me fit quelques reproches bien sentis.
- Sœur Louise, enfin !… Quelle est cette extravagance ?… Ne voyez-vous pas que votre chevelure dépasse de votre coiffe ?
Ma chevelure ? Dépasser ?… Je portais la main à mon crâne pour vérifier. Geste stupide comme je m’en rendis immédiatement compte. Mes cheveux quasiment rasés lors de mon expédition normande ne pouvaient en aucun cas apparaître sous la coiffe blanche.
- Et votre robe ? poursuivit l’alerte septuagénaire qui avait pris quelques pas de recul pour jauger de mon apparence. Elle bâille de l’arrière… Quelle négligence !…
Comment devais-je réagir ? J’étais sensée ne pas être une véritable novice. Sœur Louise devait enfiler ses vêtements monastiques depuis des mois. Il était hors de question qu’elle fût à ce point maladroite.
- Allons, je vous taquine, fit la sœur. Approchez que je vous aide, sœur Louise… Je suis sœur Marie-Dominique… Vous pouvez vous appuyer sur moi pendant votre séjour parmi nous.
Cette offre de service était trop franche, trop nette pour qu’elle ne veuille pas dire plus qu’il n’y paraissait.
- Vous êtes ?… hasardai-je.
- Dans une vie ancienne, on m’appelait Gaëlle Le Kerouek… Et nous dirons en allant vite que ma vie ne fut pas toujours conforme aux enseignements de paix, de pardon et de prières de Notre Seigneur. Je ne vous en dirais pas davantage ; vous avez sans doute compris, mademoiselle Toussaint, que je suis « l’homme » du service au sein de notre communauté… Je vais vous piloter le temps que vous preniez vos repères… Pour ce premier repas, conformez-vous en tous points à mes gestes et à mes paroles. Nous aurons l’occasion de travailler dans l’après-midi les usages de notre ordre que vous devez connaître … Même si je ne doute pas que l’historienne en ait déjà quelque idée.
- Merci sœur Marie-Dominique, dis-je. Je dois reconnaître que je me sens un peu perdue…
- Tout le monde l’est au début… Mais ne vous en faites pas, on se met très rapidement au rythme de vie du monastère. Il suffira juste de faire les choses moins vite que dans votre vie d’avant…
Cette dernière remarque sentait quelque peu le soufre. On pouvait se demander si sœur Marie-Dominique n’était pas aussi athée que moi. D’un autre côté, il y avait, toute aussi voilée que je pouvais l’être désormais, une sorte de menace. J’avais une « vie d’avant » mais jusqu’à preuve du contraire pas de « vie d’après ». L’exemple de sœur Marie-Dominique, alias Gaëlle Le Kerouek, pouvait fort bien signifier qu’il n’y aurait peut-être pas d’après.
Cette pensée m’aida beaucoup à courber la tête pour rejoindre les sœurs alignées dans le cloître à la porte du réfectoire. Dans cette maison qui se voulait joyeuse et recueillie, les larmes n’avaient sans doute pas droit de cité.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 10 Avr 2011 - 0:44

Le réfectoire était une salle étroite et toute en longueur, construite en pierres et galets noyés dans un vieux ciment. Des tables en bois blanc, d’aspect plus contemporain, étaient disposées en forme de « U » comme dans les salles de réunion ou dans certaines classes de langues. Au-dessus de la porte de bois brun située dans le dos du petit côté du « U », un grand crucifix plaçait l’assemblée sous le regard symbolique du Fils de Dieu. De chaque côté, de larges fenêtres ouvraient sur le cloître et sur l’extérieur du monastère. Le lieu devait être extrêmement lumineux les jours de grand soleil… mais comme les nuages gris dominaient encore le ciel, on avait allumé les éclairages électriques qui jetaient une lumière blanche et un peu inquiétante sur l’assemblée.
Je pense que ce souvenir n’est en fait qu’une reconstruction de ce moment de découverte des lieux. Je m’ingéniais en fait à me faire la plus discrète possible, à jouer à la petite souris blanche, à me fondre dans cette petite masse de femmes encore anonymes pour moi. Ma tête demeurait courbée comme en perpétuelle exploration de mes sandales qui, à tour de rôle, dépassaient de ma robe de moniale. J’aspirais soudain à n’être pas plus qu’une ombre, à comprimer ma respiration, à ralentir mon pouls pour sembler ne pas exister. Comme pour nier ma présence en ces lieux.
La mère supérieure avait gagné sans mot dire la place principale en tête de tablée sous la grande croix de bois sombre. Les autres moniales s’étaient installées sans hâte à des places visiblement bien définies : plus on s’élevait dans les branches du « U », plus on était jeune dans l’ordre. Sans surprise, il ne me resta plus qu’une seule chaise : la plus extrême.
Comme dans le couloir, la communauté passa par une phase de recueillement. Toutes ces femmes, quel que fût leur âge, demeurèrent debout une bonne minute, la tête baissée, les mains croisées sur le ventre ou posée à plat sur la table sans nappe. Ce silence glacial me parut interminable. Enfin, on put s’asseoir !… Mais sans pouvoir encore porter la main vers le moindre aliment. A ma grande honte, je trouvais cette lenteur effrayante. Mon estomac, à la vue du morceau de pain disposé dans mon assiette, s’était soudain souvenu qu’il avait été fort peu alimenté depuis la veille. Un signe de croix, l’écoute recueillie d’une prière et un « Amen » sonore me séparaient encore pourtant du véritable début du repas.
En voyant ma voisine se lever, et la sœur qui me faisait face l’imiter, je compris que ma position dans la pièce n’était pas des plus privilégiées. Etant jeune, je me devais d’être de celles qui serviraient à table, de celles qui mangeraient donc les dernières.
- Demeurez assise, sœur Louise !… Vous n’êtes point encore assez remise de votre voyage pour vous agiter ainsi.
La voix sèche comme un coup de fouet de la mère supérieure me ramena à ma place sans que je prenne le temps de comprendre ce qu’il m’arrivait.
- Sœur Louise a rejoint ce matin notre communauté, ajouta mère Sophie. Elle nous arrive de notre monastère d’Orbey en Alsace où sa santé fragile était mise à mal par les rigueurs de l’hiver. Nous accueillons sa jeunesse avec joie et lui souhaitons de trouver sur nos terres occitanes l’amour et le réconfort dont elle a besoin.
J’inclinai davantage encore la tête en signe de remerciement. Le mot « amour » me planta une nouvelle épine dans le cœur. Je ne doutais pas de la capacité de ces femmes à m’aimer ; j’avais juste peur de perdre dans cette histoire l’amour des gens qui comptaient pour moi.
Même frugal et simple – ce qui finalement me ravit – le repas parut durer lui aussi une éternité. Le service était relativement lent et, au risque de paraître médire en écrivant ces lignes bien des années plus tard, ralenti encore par la difficulté avec laquelle certaines des religieuses mangeaient. Avaler du poisson bouilli, des pommes de terre à l’eau, terminer par un yaourt et un fruit m’allait très bien. Que cela durât une heure confinait à une perte de temps terrible pour la speedée chronique que j’étais. « Il suffira juste de faire les choses moins vite que dans votre vie d’avant… » avait dit sœur Marie-Dominique. Eh bien, j’y étais !…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 10 Avr 2011 - 11:23

L’après-midi, les sœurs vaquaient à de multiples occupations au service de la communauté. Disons pour être plus juste que certaines oeuvraient effectivement directement pour les autres, en entretenant les jardins par exemple, quand d’autres contribuaient au financement de l’établissement par la réalisation de souvenirs vendus au visiteur dans un magasin qui jouxtait le monastère. Céramiques, textes calligraphiés, bonbons au miel, poteries ou icônes étaient quelques-unes de ces productions, parfois naïves, souvent remarquables, qu’élaboraient les sœurs dans les divers ateliers de Prouilhe.
Sœur Marie-Dominique devait disposer d‘un passe-droit pour zapper ce travail d’intérêt général. Elle s’invita dans ma cellule, comme elle me l’avait annoncée, pour me remplir la cervelle de mille et une recommandations sur l’attitude à tenir pendant mon séjour au monastère. Certaines me parurent de plein bon sens, d’autres totalement farfelues. Quand on connaissait mon manque d’habileté manuelle, la simple idée de me confier une croix à émailler, une icône à peindre ou une motte de glaise à mettre en forme était du dernier comique.
- Je ne saurais jamais rien faire de tout cela, dis-je en hésitant encore entre le rire et les larmes amères. Je ne suis pas une manuelle…
- Croyez-vous que je l’étais quand je suis entrée ici il y a près de vingt ans ?… Ce sont des choses qui s’acquièrent… Il vous faudra prendre patience, c’est tout…
Prendre patience, cela voulait dire admettre que j’étais enfermée ici pour des mois et des mois. Mon esprit s’y refusait. A ce rythme, j’aurais vieilli de dix ans en quelques semaines. C’est inévitablement dans de telles circonstances qu’on commence à gamberger grave sur les choix d’une vie. Avais-je suffisamment profité de la mienne ? N’avais-je pas trop donné à mon travail et peu aux gens ?… Et toutes ces questions sans fin qu’un esprit un peu plus brillant que la normale réussit si bien à multiplier.
Je me forçai à couper cours à ce début de litanie qui risquait de me poursuivre des mois durant… Sans autre issue hélas que de nouveaux questionnements m’empoisonnant peu à peu l’âme et le corps.
- Le capitaine m’avait dit que je pourrais consacrer mon temps disponible à l’étude, fis-je observer. Je suis historienne et nous sommes dans un lieu d’histoire… Peut-être pourrait-on utiliser mes compétences dans ce domaine ?…
- Nous avons déjà une historienne parmi nous, objecta feue Gaëlle Le Kerouek. Sœur Marceline est la mémoire vivante de notre communauté. Elle a déjà retracé différents faits et épisodes de la vie de Prouilhe dans de petits fascicules qui sont vendus par notre magasin… Je vois mal ce que vous pourriez apporter de plus sinon semer un peu de désordre dans une organisation bien établie. Mais je transmettrai cependant votre offre de service à la mère supérieure qui jugera s’il est bon de lui donner suite ou non.
- On m’avait également promis mes livres pour que je travaille… Je m’en trouve dépourvue. Que vais-je faire sans eux ?
Je maudis le ton de pleureuse chicheteuse que j’avais adopté sans le vouloir. Ce n’était sans doute pas le plus à même de me valoir la sympathie de sœur Marie-Dominique, une femme dont la vie passée avait dû être encore plus agitée que la mienne. En plus, cela ne me correspondait pas… Mais l’idée de ne pas sortir d’ici pendant des mois, de rompre complètement avec ma vie d’avant, de risquer de ne plus pouvoir la retrouver, commençait à me peser. J’avais peur de l’inaction, de me retrouver seule en face à face avec moi-même, avec mes doutes, avec toutes ces questions que je n’avais pas trouvé le temps de résoudre. L’agrégation n’était pas le principal de mes soucis, c’était juste désormais un défouloir. Histoire d’oublier que j’avais deux mères : une qui avait disparu sans laisser d’adresse, l’autre à laquelle j’avais été arrachée dès la naissance. Histoire d’oublier que j’avais de multiples pères putatifs. Histoire d’oublier que j’avais laissé en disparaissant un homme qui m’aimait et une ravissante blondinette qui m’appelait « maman ». Tout ça, plus plein d’autres choses, c’était bien lourd à porter au quotidien. Dans l’effervescence d’une cavalcade incessante, on pouvait réussir à ne pas trop s’encombrer l’esprit avec ça… Mais en vivant au rythme des moniales ?…
- Je vais transmettre votre demande par l’intermédiaire de notre boite aux lettres…
La boite aux lettres devait être l’agent chargé de me surveiller. Peut-être l’inspecteur Nolhan ?
- D’ailleurs, après le repas, on m’a fait parvenir ce petit message…
Elle fouilla dans sa poche et en tira une feuille de bloc petits carreaux pliée en quatre. J’eus immédiatement la conviction qu’elle l’avait déjà lu… et qu’il en serait ainsi pour tous mes échanges avec l’extérieur. « L’homme » de Jacquiers était avant tout ses yeux et ses oreilles. Histoire de lui laisser quelques illusions sur ma naïveté, j’enfournai le papier dans ma poche, bien décidée à ne le lire que rendue à la solitude de ma chambrette.
Ce n’était que quelques mots jetés à la va-vite. Des mots qui me glacèrent tant ils établirent de façon définitive que je n’étais qu’une pauvre amatrice au milieu de professionnels aguerris.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 10 Avr 2011 - 19:06

Je suis restée hébétée une bonne minute. J’étais tellement sûre d’avoir joué mon coup à la perfection. Je n’ignorais rien du génie de Nolhan en matière de technologies informatiques mais là ça tenait de Robert Houdin et de David Copperfield réunis.
A moins que…
Ma propension naturelle au doute s’était enrichie au cours des derniers mois de ces « à moins que… ». L’étonnant étant devenu finalement assez banal dans ma vie, j’en venais sans cesse à voir des situations invraisemblables partout. Là, j’avais déjà deux ou trois hypothèses a priori insensées pour expliquer l’inexplicable. D’abord - c’était la plus évidente - la femme des toilettes était un agent des services de Jacquiers et il avait été ensuite très aisé pour ceux-ci de voir ce que j’avais trafiqué. Autre possibilité : ils avaient trouvé quelque part dans la mémoire de mon propre portable la trace de cette illustre inconnue ; connaissant tout de ma vie, ils n’avaient pu que s’étonner de découvrir ce patronyme parmi mes correspondants. Dernière supposition – pour le moment… ; je me faisais fort d’en découvrir d’autres – j’avais parlé en dormant dans la voiture. A considérer le rêve débile que j’avais abandonné en m’éveillant en sursaut, il n’y avait rien d’impossible à ce que mon esprit angoissé ait libéré le nom du double que je m’étais inventée.
Dans tous les cas, c’était une nouvelle catastrophe. Le seul canal que j’avais pu me ménager avec les gens que j’aimais allait cesser d’exister avant même d’avoir pu vraiment entrer en service. Il ne restait que les petits bouts de message derrière les timbres égyptiens – autrement dit une illusion – comme moyen de dire à Arthur, à Ludmi, à Robert Loupiac que je ne les avais pas reniés.
S’il n’y avait eu à ce moment-là un clin d’œil bien franc du soleil, je me serais sans doute laissée couler dans une totale déprime. Je me suis levée du lit, ai arraché mon voile en le jetant sans douceur contre le mur. Un peu de violence, même contre un bout de tissu, était après tout un signe positif. Je n’étais pas décidée à subir mon sort sans réagir. Le message de Nolhan faillit subir le même sort, je l’avais déjà écrabouillé dans ma paume, prête à le balancer à la poubelle avec autant de délicatesse qu’un basketteur de NBA en plein dunk.
A moins que…
Certes, Jean-Gilles Nolhan avait pris un violent coup sur la tête en pleine nuit. Certes, il avait fait preuve de naïveté en imaginant qu’on le laisserait continuer à jouer en solo. Certes… Mais justement… Averti du peu de sentiment de ses nouveaux « partenaires » envers lui, aurait-il en pleine conscience fait délivrer par sœur Marie-Dominique ce message ? Autrement dit, ce message n’était-il pas une sorte de leurre ?…
Je défroissai le chiffon de papier pour l’inspecter. Rien de suspect en apparence. La possibilité d’un codage quelconque était à écarter d’emblée. Il ne restait que la bonne vieille encre sympathique, usage antique dans une époque de haute technologie.
Je déplaçai la chaise pour l’installer à la verticale du luminaire pendant du plafond. Enchevêtrée dans ma robe, je manquais de choir lourdement à deux reprises avant de pouvoir poser le papier sur le verre dépoli. La chaleur électrique se diffusa progressivement à travers les fibres et commença à noircir la feuille. De petites lignes plus claires s’individualisaient peu à peu. J’en jubilais presque…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 11 Avr 2011 - 17:26

J’ai ouvert la fenêtre pour que se dissipe la légère odeur de brûlé qui s’était dégagée du début de combustion du papier. J’ai ensuite pris le temps de m’asseoir sur le lit avant de commencer à déchiffrer les mots du message « secret ». Je m’attendais tellement à la révélation d’un secret extraordinaire que je préférais m’assurer d’amortir ma chute… Déception ! Le tout tenait en fait en peu de lignes. Trois exactement portant chacune un mot unique précédé d’une flèche courbée vers la droite.
Musique.
Wood.
Boulders.
Autant dire que si le message était secret par son caractère invisible, il l’était tout autant dans son contenu. A la limite, Nolhan aurait très bien pu écrire directement les trois mots sur le papier. Ils ne contenaient rien de bien particulier. De la musique, du bois et des rochers. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?… Je me mis à la fenêtre pour essayer de deviner le paysage. Peut-être y verrais-je les rochers et le bois dont il était question ? Mais non, on ne voyait rien d’autre que le cloître et la partie supérieure de la basilique. Tout mon univers visuel se trouvait réduit aux bâtiments monastiques. Quant à entendre de la musique, je m’attendais plutôt à entendre celles de chants à la gloire de saint Dominique…
En utilisant mes connaissances géographiques de la région et ce que j’avais vu en arrivant à Prouilhe, il pouvait bien y avoir quelques petites forêts dans le secteur mais pour les rochers il fallait grimper plus au nord vers la Montagne Noire. Là, oui, il y en avait des rochers ! Et pas vraiment des petits… Mais si Nolhan se figurait que j’allais pouvoir quitter le monastère, trouver un bois avec des rochers d’où monterait de la musique, il n’avait rien compris au film de mon histoire. Selon toute vraisemblance, c’était donc moi qui faisais fausse piste.
D’abord, pourquoi le premier mot était-il francisé alors que les autres étaient clairement en anglais ?
Et à quoi faisaient référence les flèches ?
J’ai bien dû rester cinq minutes comme une conne à laisser macérer ces deux questions l’une contre l’autre. En omettant, en bonne historienne, d’interroger ma source. Lorsque j’ai réagi, la solution s’est imposée d’elle-même. Nolhan, flic et auteur du message, était dingue d’informatique. Pour lui, cette liste de mots n’était pas qu’une simple liste de mots. Elle était un chemin ! Une succession de dossiers informatiques qu’il fallait ouvrir les uns après les autres pour arriver sans doute au vrai message.
J’ai écrit « conne » il y a quelques lignes. Je réitère ce jugement. C’était tellement évident que si Nolhan avait espéré de ma part une réaction rapide, il devait être bien déçu et attendre impatiemment que je donne signe de vie. Mauvais point pour moi auprès de la seule personne que j’imaginais être mon allié plein et entier dans ma mésaventure actuelle !
Le lancement de l’ordinateur me parut bien long cette fois-ci. Comme quoi tout est relatif…
Il y avait bien un dossier Wood dans le dossier Musique du disque dur. Travaillant dans le silence la plupart du temps, je n’avais guère garni cet espace qu’en plus je ne visitais pratiquement jamais. Il s’y trouvait juste quelques grands classiques de la chanson française ou de musique pop, des petites madeleines de Proust entendues dans la cuisine de « maman » et dont je n’avais jamais réussi à me séparer tout à fait. C’était tout ce que contenait ma bibliothèque sonore informatique. Jusqu’à ce que Nolhan y ajoute un espace dédié à la musique d’un certain Roy Wood. Deux albums au total. Le fameux « Boulders » et un autre album intitulé « Mustard ». C’était à se demander si ce n’était pas le laconisme de ces titres qui avait attiré Nolhan le taiseux.
Dans le dossier « Boulders », il y avait 10 petits fichiers correspondant à autant de pistes de l’album original. Le numéro 1 portait le titre hautement à propos de « Songs of praise ». Les chansons de glorification ! Un instant, l’idée d’une blague de Nolhan me traversa l’esprit. Avoir garni mon PC d’hymnes religieux anglo-saxons, juste pour me souhaiter la bienvenue au monastère, voilà qui aurait été du dernier comique… Sauf que Nolhan n’était pas du genre à rigoler. Jamais avec le boulot en tous cas… D’ailleurs les titres suivants ne confirmaient pas ma première interprétation. Si « Nancy sing me a song » ou « Wake up » pouvaient encore, à la rigueur, être perçus comme des appels à entonner à la gloire de Dieu, on ne pouvait en dire autant de « Rock Down Low » ou, pis encore, de « When Gran’Ma plays the banjo ». Le « Miss Clarke and the computer » avait lui un je ne sais quoi de personnel.
La belle affaire en somme ! Nolhan m’avait copié deux albums de musique classifiés rock selon l’explorateur de Windows et me l’avait fait comprendre par un message à l’encre sympathique. Quelque part je devais sans doute lui savoir gré d’avoir occupé mon après-midi… Au moins je n‘avais pas trouvé le temps de mâcher et remâcher ma solitude et mon enfermement. Et les réjouissances n’étaient pas terminées. S’il y avait bien quelque chose à découvrir, et je n’en doutais pas un seul instant, c’était quelque part au milieu de ces dix pistes.
Première chose à faire : fermer la fenêtre ! Du rock en pleine après-midi dans un monastère, cela risquait de ne pas passer inaperçu et de faire franchement désordre. Ensuite, fouiller dans la sacoche de l’ordinateur pour voir si, par hasard – ou par une volonté délibérée -, il ne s’y trouvait pas une paire d’écouteurs. Il y en avait justement une ! Je n’en fus même pas surprise…
« Songs of praise » débutait par une sorte de bruit tournant qui enflait peu à peu avant qu’une guitare sèche et un orgue étouffé ne s’imposent. Quelques secondes d’une ambiance musicale paradoxalement baroque et le tempo changeait soudain avec l’intervention de la voix du chanteur. C’était parti pour une sorte de pastiche de chanson gospel avec chœurs indéfinissables et claquements de mains bien en place. J’étais trop dans ma quête pour me demander si j’aimais ce genre de musique et si, dans mes longues soirées au monastère, je m’écouterais les chansons de Roy Wood pour m’échapper un peu du cadre rigide des lieux.
« Wake up » me sidéra. La partie rythmique de la chanson ressemblait à… des battements de mains dans une bassine d’eau. A n’en pas douter, ce Roy Wood était un grand farceur. Mais le premier étonnement passé, la chanson me sembla interminable. J’avais tout le temps d’y revenir pour en profiter. Je voulais le message, le signe, le « truc » que Nolhan m’avait destiné et si bien planqué que je n’arrivais pas à mettre la main dessus.
Dès l’intro de « Rock Down Low » avec ses sonorités de faux cuivres torturés par des effets sonores, je mis le player sur pause. Ma patience était déjà à bout. Il fallait que je me mette dans la tête de Nolhan lorsqu’il avait essayé de se mettre dans la mienne. Etrange démarche mais c’était bien celle qui m’avait tant de fois aidée à saisir les ambiguïtés et les tournures d’esprit de mes adversaires ou de mes amis. Soit Nolhan avait imaginé que j’allais écouter toutes les pistes les unes après les autres et c’est bien ce que j’étais en train de faire… mais dans ce cas j’aurais déjà eu un premier indice. Enfin, il me semblait… Soit il avait supposé que face à un disque inconnu, j’irai vérifier la track-list originale pour découvrir une éventuelle piste en trop… Mais je n’avais pas internet et jusqu’à il y a un gros quart d’heure je n’avais jamais entendu parler de Roy Wood de toute ma vie. Aucune chance de percer le mystère par ce biais… Soit j’allais au plus simple et au plus évident : la piste dite cachée que, depuis au moins « Abbey road » des Beatles, certains artistes prenaient un malin plaisir à planquer en fin d’album.
En fin d’album, il n’y avait visiblement pas de piste cachée. Juste une version bonus sans doute apparue avec une réédition de l’album : « Dear Elaine » [rough mix]. Durée, 4 minutes 12 quand l’original faisait à peine quatre secondes de moins. Rien de caché là-dedans en apparence. Il arrivait souvent que le titre caché soit inclus dans la dernière piste du cd… Mais alors cela se voyait avec une durée qui flirtait avec les huit ou neuf minutes… quand ce n’était pas plus.
Mais si j’avais été Nolhan essayant de penser comme moi, c’est cette idée-là que j’aurais suivie. Alors j’ai lancé le dernier fichier du dossier.
Il y a eu quelques bruits d’instruments (dont une sorte de mirliton), une voix indiquant visiblement l’enregistrement d’une « first voice » et puis un violoncelle a attaqué dans une ambiance toujours aussi baroque de guitares et de haubois. Après quelques pizzicati, Roy Wood a lancé « My dear Elaine, may I see you again » et le son a cessé…
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