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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 20:15

L’icône vira au bleu et, quelque part, moi je virai au rose… De satisfaction. Enfin, une parole amie vraie et forte !… Je ne sais pas pourquoi mais j’avais toujours du mal à comprendre l’évolution d’Isabelle Caron à mon égard ; je la regardais avec un mélange d’affection et de méfiance sans parvenir à me décider pour l’un ou l’autre de ces sentiments. Pour toutes les raisons qu’on connaît, il en allait autrement avec l’inspecteur Nolhan.
- Heureux de pouvoir vous parler à nouveau, fut le premier message que je reçus.
Avant même que je commence à répondre, il était complété par des excuses plates et sans aucun doute sincères.
- Je suis désolée si vous avez attendu hier soir. Je pensais que vous auriez besoin de vous reposer encore un peu.
- Non, ça allait… C’est pas grave. Merci… Pour ce coup, même si c’est passé près, je m’en tire bien… Vous en savez plus sur l’accrochage de Luçon ?
- Pas grand chose de plus que vous sûrement, répondit Nolhan. Sauf que j’ai vu les images et que c’est sacrément impressionnant… Même pour moi.
Tu m’étonnes !… Même si Nolhan ne dédaignait pas d’aller se colleter avec la racaille, il était plus du genre intellectuel dans ses enquêtes que gros bras. Il aurait pu passer pour une synthèse assez réussie de l’inspecteur Harry et de Sherlock Holmes. L’informatique en plus.
- Vous pouvez me confirmer qu’ils ne m’en veulent pas ? questionnai-je.
- D’abord ils ont besoin de vous et cela suffirait à vous blanchir de toute accusation à leurs yeux, mais en plus ils sont convaincus qu’ils ont été piégés et que vous n’y êtes pour rien.
- Sauf P…
- Oui, sauf Patrick… Mais Bizières était son pote depuis des années. Ca se comprend.
- Vous savez que vous allez devoir encore changer mon nom dans le fichier de l’EN ?…
- Oui, il paraît que là, par contre, vous avez merdé. Lol…
Lol ?…
Nolhan prenait vraiment un coup de jeune… En travaillant avec une équipe et non plus en loup solitaire, il commençait à s’humaniser ; l’idée qu’il pourrait ressortir de cette aventure plus ouvert aux autres ne me déplaisait pas. Après tout, j’y étais bien passée avant lui… Ca faisait d’abord mal et puis, on s’y faisait… Un peu…
- Comme quoi, on a du mal souvent à savoir où sont les vraies erreurs dans une vie ! jugeai-je péremptoirement en espérant clore ce débat.
- Vous voulez quel nom cette fois-ci ?
- Je n’y ai pas spécialement réfléchi… Je dois donner une réponse tout de suite ?
- Le plus tôt serait le mieux… Ils veulent continuer avec Louise Rinchard…
- Ce devrait être Louise de Rinchard plutôt… Ne me privez pas de ma noblesse, je vous prie !… Elle vient de loin !
Les accusations sévères du lieutenant Patrick me revinrent en tête à l’évocation de feu le comte. Si elles étaient vraies – ce que je ne pouvais écarter – je préférais éviter de m’associer à nouveau au plan patronymique à celui qui m’avait pourtant légué sa fortune. Autant éviter aussi les noms à clé trop évocateurs du style Ludmilla Clément ou Frisca Noël…
- Je réfléchis, tapai-je sur le clavier.
Se trouver un pseudo. Comme ça… Au débotté… Et pour la seconde fois en deux mois… Ca faisait quand même beaucoup. J’étais douée en analyse mais limitée en imagination.
- Tout le monde va hurler mais je ne trouve pas…
A force de regarder autour de moi désespérément à la recherche d’un petit quelque chose qui pourrait déclencher une idée, mes yeux se posèrent sur le bouquin de Lagault dont je comptais reprendre le dézingage en règle une fois couchée. Ce fut enfin l’illumination que j’attendais.
- Je veux bien m’appeler Louise Cardinale, écris-je.
- Enregistré, répondit Nolhan. C’est tellement limpide et évident que ça passera totalement inaperçu.
- Surtout, je crois que c’est une identité dans laquelle je me sentirai à l’aise.
La suite devait venir doucher mon optimisme en la matière… Mais n’insistez pas ! Il est trop tôt encore pour que vous sachiez pourquoi.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 0:58

VENDREDI 19 MARS
A un mois de la première journée de composition, tout semblait à nouveau se présenter sous les meilleurs auspices. Ma forme physique s’était améliorée grâce aux exercices qu’Isabelle me proposait chaque jour. Mon moral s’était échappé de l’emprise des gros nuages noirs pour retrouver un ciel plutôt serein. Je me donnais encore dix jours de dépouillement d’ouvrages et d’articles et puis viendrait le temps des révisions. Les mauvais moments n’étaient pas oubliés – comment oublier ? surtout après avoir vu revenir Julien Roche - ; les images, les sons de la nuit de Luçon étaient juste rangés dans la chronologie de plus en plus confuse des péripéties de toute cette aventure.
J’étais penchée sur une carte immonde sensée représenter l’économie de la Gaule romaine lorsque j’ai senti la porte derrière moi se refermer doucement. Contrairement à son habitude, Isabelle ne s’était pas annoncée par un lointain « Fiona, je viens te déranger » ; cette irruption imprévue me fit donc sursauter. Doublement sursauter d’ailleurs ! Ce n’était pas ma colocataire habituelle mais le colonel Jacquiers.
En pleine journée !
Et avec le visage si grave que je compris qu’il ne venait pas porteur de bonnes nouvelles.
- Fiona, ma chère Fiona… Je ne sais pas comment dire…
Aussitôt, j’ai vu défiler devant mes yeux ces êtres chers qui me manquaient tant. Mon Arthur et sa petite Corélia qui m’appelait maman, Adeline, Ludmilla, le professeur Loupiac et puis le vieux docteur Célestin Pouget… Lequel ? Mon Dieu, lequel ?… Car cela ne pouvait être que ça. Quelqu’un était mort. Mort loin de moi, sans mon aide, sans me revoir.
- C’est votre mère…
Maman !…
J’ai eu honte. Tellement honte. Elle n’était même pas dans ma liste. J’avais fini par l’écarter doucement de ma vie à moins que ce ne soit elle qui ait pris le large. Et je n’avais même pas pensé qu’il ait pu lui arriver quelque chose. Bien sûr, ce n’était pas ma vraie mère, mais elle m’avait élevée comme sa vraie fille. Trop contente sans doute de voir le destin lui donner un enfant qu’elle n’avait pu avoir elle-même. Elle m’avait donné des cadres stricts, des repères, avait veillé sur mon travail quand bien même elle avait fini très vite par ne plus pouvoir m’accompagner face à la complexité. Elle avait apporté, seule en plus, tout l’amour dont une enfant a besoin pour grandir, se forger une personnalité et se construire un destin. Et cela, elle l’avait fait quasiment seule après la disparition prématuré de son époux qui, pendant longtemps, allait demeurer mon père.
Bien sûr, après, il y avait eu la trahison avec l’inscription à Sept jours en danger, les mots très durs envers moi prononcés devant une caméra de télé et, forcément, la rupture… Quand j’avais voulu renouer avec elle, elle m’avait d’abord refusé l’entrée de sa petite maison de Montauban avant de disparaître sans laisser d’adresse. J’avais eu très mal lorsqu’elle m’avait mis plus bas que terre, mal lorsqu’elle avait refusé de me recevoir et déjà moins mal quand j’avais perdu toute trace d’elle. Là, je me sentais plus hébétée que triste, tournée face à mon ordinateur pour que le colonel ne perçoive pas ma gêne et mon désarroi. La nouvelle ne me faisait même pas souffrir. C’était horrible de se dire que mon cœur était sec, qu’aucune larme ne coulait sur mes joues, qu’aucun spasme nerveux ne me secouait. Pour moi, elle était morte depuis des mois… Avant même que je n’apprenne qu’elle n’avait été qu’une mère de substitution, appointée en quelque sorte par les services de l’Etat.
- C’est arrivé où ? demandai-je en essayant de donner le change.
- On l’a retrouvée dans la piscine de la résidence où elle vivait à Marbella…
- Dans la piscine ?… Dans une résidence en Espagne ?… Colonel, vous êtes bien sûr que vous parlez de ma mère ?
J’avais bien entendu des rumeurs disant qu’on s’était débrouillé pour l’éloigner en lui offrant une retraite dorée sous des climats enchanteurs. Des rumeurs… Une historienne sait ce que cela vaut et souvent ce que cela cache.
- Jeanne Toussaint née Bignon le 9 septembre 1948 à Cahors, département du Lot… Faut-il que je continue ?…
- Non, bien sûr… Si vous dites que c’est elle… Mais ma mère n’aimait pas la piscine, elle n’y allait jamais… Qu’est-ce qu’elle serait allée foutre dans une piscine à soixante ans passés ?
Sans que je m’en rende compte, j’avais forcé le volume de ma voix pour finir par crier en évoquant son âge. C’était étrange. Je n’avais aucun mal à comprendre, à accepter, son décès ; elle avait été fragile toute sa vie, faisant de la télévision sa principale occupation et du fauteuil qui était en face son principal lieu de résidence. En revanche, l’endroit, les circonstances, de cette disparition ne me satisfaisaient pas et me mettaient hors de toute maîtrise nerveuse.
- Votre mère était installée là-bas depuis cinq mois. Au frais du contribuable français. Juste pour éviter qu’elle se fasse à nouveau piéger par un supposé journaliste et vous décrédibilise aux yeux de l’opinion publique. Vous imaginez si People Life était allé l’interroger sur le début de votre idylle avec Arthur Maurel ?… Et qui vous dit qu’elle n’aurait pas réagi contre vous lorsque votre signalement fut diffusé dans le cadre d’une alerte enlèvement ?
- Vous essayez de me dire que vous m’avez protégée en l’éloignant.
- En aviez-vous vraiment douté ?
Oui, j’en avais douté… Mais c’est aussi mon job de douter en permanence. Même de mes propres certitudes.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 0:58

J’avais besoin de bouger. La chose était entendue, je ne m’effondrerai pas. La mort de Bizières m’avait retournée parce que je m’en sentais responsable. Là, je n’arrivais pas à me trouver mauvaise conscience. Peut-être justement parce qu’elle était décédée dans une piscine. Dans un endroit qu’elle ne fréquentait pas avant… Ce n’était pas à cause de moi qu’elle était à Marbella. Si elle avait voulu comprendre le mal qu’elle m’avait fait, elle serait dans la plus grande chambre de mon appartement avec en face de son lit un grand écran de télé et 400 chaînes à sa disposition.
- Pardon, mon colonel… J’aimerais pouvoir faire quelques pas… Cela m’aide à réfléchir.
J’ai mesuré alors à quel point mon attitude froide le choquait. C’était en vérité le monde à l’envers. Tout le groupe des agents secrets qui m’entourait, à part le lieutenant Patrick, avait accepté la mort de Bizières et de son collègue en évoquant les risques du métier ; moi j’étais inconsolable me sentant responsable de la tragédie. Avec ma mère, j’aurais dû être instantanément au 36ème dessous, éclater en sanglots douloureux. Quoi encore ? Prendre aussitôt le deuil ? Me jeter à genoux pour prier pour le salut de son âme ?…
- Vous voulez réfléchir à quoi ?…
- A cette bon Dieu de piscine !… Vous ne comprenez pas ?…
- Comprendre quoi ?
- Que ce n’est pas une mort naturelle !…
- L’autopsie le dira.
- Colonel, c’est vous le professionnel mais je connais celle qui m’a élevée quand même. Quand on allait à la plage, elle ne mettait quasiment jamais les pieds dans l’eau. Elle prenait des douches mais jamais de bain.
- Votre détachement par rapport à cette nouvelle me sidère !…
- Elle m’horrifie croyez-le bien, mais c’est ainsi… Ce qu’elle m’a fait…
- … vous a permis de grandir plus vite. Considérez ce que vous étiez il y a un peu plus de quatre ans et la femme que vous êtes aujourd’hui… Regardez juste des photos… La chenille est devenue joli papillon.
- Je ne le nie pas… C’est d’ailleurs pour cela que j’ai voulu enterrer la hache de guerre après Blois… Et elle n’a pas voulu…
- Encore une fois, nous ne lui avons pas laissé le choix…
- Colonel, n’essayez pas de me culpabiliser plus que je ne le fais en ce moment. Vous ne lui avez quand même pas mis un flingue entre les deux yeux pour qu’elle décampe.
- Non ! L’officier de nos services qui s’est chargé de cette mission lui a simplement dit que c’était indispensable pour que vous finissiez de vous épanouir.
- Et elle a accepté sans réfléchir ?
- Sans le moindre temps de réflexion, c’est ce qui est consigné dans le rapport. « Si cela peut lui permettre de trouver un bon mari » a-t-elle dit à plusieurs reprises, preuve que cela avait de l’importance à ses yeux.
- Je vous le confirme… Elle ne pensait qu’à ça… Ce que je deviendrais quand elle ne serait plus là.
- Vous savez ce qu’elle a demande ? Pouvoir partir avec sa voisine pour ne pas se sentir trop seule. Elle aurait pu exiger bien plus encore… Non, même pas… Votre réussite et votre bonheur, elle était prête à les favoriser juste contre la pension complète d’une petite vieille.
- C’est bien pour cela, mon colonel, qu’avec tout le respect que je vous porte, je vous affirme que ce n’est pas une mort naturelle…
Il prit le temps de me regarder, de sonder le fond de mon âme pour essayer de mesurer jusqu’à quel point j’étais inhumaine… ou peut-être jusqu’à quand j’arriverais à me détacher de ce qui aurait dû compter. Les circonstances de la mort de maman, c’était son boulot à lui.
- Je le sais, Fiona, lâcha-t-il enfin… Pas pour les mêmes raisons que vous… Juste avec la même intuition… Mais j’aurais préféré que vous pleuriez et que vous ne vous posiez pas trop de questions. Parce que si ce n’est pas une mort naturelle, cela veut dire qu’on vous vise, qu’on vous tend un piège, qu’on veut vous faire revenir dans la lumière, au premier plan. Vous devinez sans peine dans quel dessein… Cela veut dire surtout que vous ne pourrez pas rendre un dernier hommage à celle qui vous a élevée.
C’est cette perspective-là qui a tout changé pour moi. Le colonel voulait des larmes, il en a eu.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 12:13

L’absence.
Je savais ce que cela voulait dire. J’étais absente pour les miens depuis déjà si longtemps. Il me manquait un vrai père (quoique là il y avait pléthore de prétendants plus ou moins volontaires pour le poste) et une vraie mère, des personnes qui auraient dû compter pour moi, me donner la clé de certains de mes traits, dégager en moi ce qui était inné et ce que j’avais acquis auprès de ma famille d’accueil.
Et puis il y avait son absence à elle comme mon absence auprès d’elle. Ces mois, ces années où l’ignorance et une fierté imbéciles nous avaient fait nous ignorer (ce caractère-là est-il donc un acquis, une transmission sociale ?). Tout ce temps perdu à jamais irrattrapable. Un gâchis sans nom…
Pourtant, derrière l’absence, il y avait tant de présence, tant d’échanges, de crises et de réconciliation. Vingt-huit années à se regarder, à se parler, à chercher à se comprendre et parfois à s’apprivoiser. Je sais bien que les souvenirs ne sont pas des documents d’une grande fiabilité. Seulement voilà, c’est bien tout ce qu’il me restait d’elle. Le fauteuil et la télé, la cuisine impeccablement rangée en toutes circonstances, les histoires de Petit Ours Brun pour m’aider à aimer lire, notre grand périple en train qui m’a si longtemps dégoûté des voyages, un fou-rire inextinguible devant le ballet muet des pigeons et des touristes devant Notre-Dame, des mains qui se cherchent et s’accompagnent pour des promenades de printemps le long du Tarn, des recettes faites à quatre mains, des films qu’elle m’obligeait à regarder le soir et dont je ne voyais jamais la fin. Plein de moments tout doux, de la ouate pure pour envelopper mes souvenirs.

Isabelle a préféré ne pas m’appeler pour le repas de midi. Elle a bien fait.

Ma mémoire lardait de coups d’épines brûlantes mon sentiment de culpabilité. Que lui avais-je rendu en échange de tout cela à cette mère aimante, à cette éducatrice patiente et attentionnée ? Combien de fois avait-elle défendu ma « différence », une « différence » qui n’était ni dans les pigments de ma peau, ni dans mes croyances, mais dans une forme de détachement, dans un besoin de solitude que les autres enfants et mes maîtresses ne voulaient pas comprendre ? Quand l’avais-je défendue ?…
Quelle expression avait utilisé sa voisine de Montauban lorsque je l’avais rencontrée en décembre dernier ?… « Renvoyer l’ascenseur »… Voilà ce que j’avais omis de faire.
Ma mère n’était pas comme l’entrepreneur d’Amiens à dire ouvertement que l’Histoire ça ne sert à rien. Je suis sûre qu’au fond d’elle-même elle n’en pensait pas moins. Elle m’avait cependant encouragée à poursuivre toujours plus loin dans la voie que j’avais choisie… en déplorant de plus en plus que cela me conduise à devenir mono-active, à penser Histoire le matin, à midi et le soir. Ma réussite universitaire avait commencé à l’aigrir. Pas parce qu’elle considérait qu’enseigner à l’université était un objectif honteux mais bien parce que le monde du travail, la promotion sociale allait m’éloigner d’elle. Je suis certaine que si j’avais trouvé l’homme de ma vie, à l’époque où je vivais à Montauban, elle aurait fait caprices sur caprices jusqu’à ce que nous acceptions de nous installer sous son toit.
Vingt-huit années de vie commune, quatre années de séparation, cela ne se balaye pas d’un revers de kleenex. Lorsque j’en eus à peu près terminé avec cette douloureuse évocation de celle qui serait désormais une éternelle absente, un souvenir en appelant un autre, une image venant s’enchaîner sur une autre, la soirée était déjà bien entamée et mon corps était sec. Le flot des larmes amères s’était tari. Quelque chose d’autre gonflait dans mon corps, un sentiment que je ne me pensais pas capable d’éprouver un jour. J’avais soif….
De vengeance.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 16:26

SAMEDI 20 MARS
Lors de notre discussion de minuit, j’ai parlé à Nolhan de ce poison qui, parti du cœur, commençait à courir dans mes veines. Sa réponse a été plus que lapidaire.
- Chercher à se venger n’est pas une bonne idée.
Et il est passé à autre chose.
Etonnant de la part de quelqu’un qui avait attendu, année après année, de pouvoir régler son compte à son collègue Lhuillier, un pourri à qui il attribuait le décès… de sa mère.
La similitude entre nos deux situations m’avait donné à penser qu’il pourrait m’expliquer comme on pouvait vivre avec cela, comment chaque matin on faisait pour se lever en espérant que le grand jour serait pour aujourd’hui… Comment aussi on faisait pour se coucher le soir en ayant constaté que rien ne s’était passé… Son mutisme pouvait se comprendre de deux manières différentes : soit il ne voulait pas rouvrir ses propres cicatrices en témoignant de son expérience, soit il considérait que chaque destinée est individuelle et que chaque désir de réparation l’est aussi. Etait-il mieux dans sa tête d’ailleurs maintenant que justice avait été faite ?
- Patrick est en vacances depuis hier, m’apprit-il. Le colonel a trouvé qu’il avait besoin de souffler. Du coup c’est Roche, avec son bras en écharpe, qui chapeaute votre surveillance.
Un congé pour le lieutenant, ce n’était effectivement pas du luxe. Depuis la mort de Bizières, il n’était plus dans son état habituel. Tendu, irascible, hautain, il m’avait encore houspillé trois jours plus tôt à propos d’un bouquin que j’avais réclamé. Pourquoi sur ce livre-là alors que j’en avais déjà consommé plus d’une trentaine souvent plus chers et parfois difficiles à trouver ? Visiblement, la vengeance – pourtant assouvie dans son cas – ne suffisait pas pour autant à atteindre la sérénité.
- Vous pensez que vous allez tenir le choc ? demanda Nolhan sans faire explicitement référence à mon deuil.
- Il faudra bien. Je sais que c’est une de ces phrases cliché qu’on entend dans les films de guerre. « Il aurait voulu qu’on continue »… Oui, elle aurait voulu que je continue, que je ne me détourne pas de mon chemin. Ce qui est pénible c’est de se dire qu’il y aura des discussions que nous n’aurons jamais, des explications qu’elle ne m’apportera pas elle-même mais que je tiendrai seulement de manière indirecte. Cela ne remplacera jamais un échange direct… même pénible.
- Les mères sont des mondes difficiles à découvrir, philosopha Nolhan.
J’aimais bien cette phrase. Je lui en fis la remarque. La réponse fut franche et directe. Dans le style Nolhan de base.
- Je sais de quoi je parle.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 16:35

M’endormir fut très compliqué. Par chance pour lui, le travail d’épouillage du bouquin de Maximilien Lagault était terminé depuis plusieurs jours… Sans quoi, cela aurait pu devenir encore plus « sanglant » et me conduire à dépasser les bornes que je m’étais fixées au départ de l’entreprise..
Ce qui était désespérant avec l’insomnie, c’est que ce temps-là passait en vain. Je n’en faisais rien. A part me faire du mal, me morfondre, m’auto-flageller à coups de nouveaux souvenirs. Et quand je fermais les yeux, cela devenait encore pire. Les souvenirs se faisaient images. Presque réelles, palpables, bruyantes. Je remontais le temps en m’évadant de mon quotidien de prisonnière volontaire.
M’évader… Voilà ce qui m’obsédait désormais. Pour être là au moment des funérailles, pour jeter la première poignée de terre sur le cercueil, pour me mettre sur les traces de ceux qui avaient fait ça. Tant pis pour la prudence et zut au colonel !
Voilà une activité qui pouvait être payante et utile dans cette nuit sans sommeil. Trouver le moyen de m’échapper d’ici, de faire ce qui était important pour moi avant de revenir prendre ma place. Une évasion temporaire en quelque sorte.
On frappa à la porte.
C’était assez inhabituel. La journée, la porte était ouverte… Et la nuit, elle était fermée à clé de l’extérieur.
- Qui est-ce ?
- Moi, évidemment… répondit Isabelle Caron.
- Pourquoi tu frappes alors ?
- Je ne voulais pas te déranger.
L’attention était délicate mais la réalisation douteuse. En frappant, elle m’aurait dérangée ou réveillée de toute façon.
- Je peux entrer ? demanda ma gardienne.
- Fais comme chez toi. Tu as la clé.
Ma réponse était un poil trop acide mais j’espérais bien qu’Isabelle comprendrait que je n’étais pas dans un état tout à fait normal.
- Je me doutais que tu ne dormais pas… fit-elle d’une voix plus douce qu’à l’habitude.
- Il y a de quoi, tu ne crois pas ?
- Je pense que oui… Tu sais, moi aussi, quelque part, j’ai perdu ma mère…
- Elles se sont toutes les deux tournées vers Dieu, fis-je en souriant. Quoique d’une manière un peu différente.
Les gens qui disent qu’il faut parler quand on ne va pas bien sont de grands sages. Il est dommage qu’ils ne précisent pas toujours avec qui et comment on fait pour trouver une oreille compréhensive. Jusqu’à l’arrivée d’Isabelle, je n’avais pas pris conscience qu’il me manquait la possibilité de verbaliser ma souffrance, de décrire mon manque. Et, chemin faisant, de dédramatiser les choses - comme je venais de le faire - en me rendant compte qu’on n’est jamais plus seul ou plus malheureux qu’un autre dans ces moments-là.
- Mon histoire t’intrigue encore, pas vrai ?… fit Isabelle.
- Elle me semble tellement peu banale… La mienne est très spéciale mais je commence à m’y habituer… Tandis que toi, tu as dû te sentir tellement abandonnée…
- J’en ai fait des conneries pour oublier, tu sais… Et crois-moi, finalement, le meilleur truc pour relativiser les choses, c’est encore de dormir…
- Prendre un livre et dormir, ajoutai-je avec un second sourire plus taquin et moins mystique que le premier.
- Non… Dormir d’abord… La lecture n’est venue que pour m’aider à trouver le sommeil le jour où j’ai arrêté de faire des cures de sommeil médicamenteuses… Comme je me doute que cette nuit tes bouquins ne t’aideront pas des masses à plonger, je suis venue te proposer un stilnox. Un petit somnifère dernière génération… Endormissement rapide et pas de sensations désagréables au réveil. Recommandé par le toubib du service pour les agents sur les nerfs.
- File-moi la boite plutôt.
- Pas question ! J’ai pas envie que tu dépasses la dose prescrite… D’abord, cela ne te ferait pas de bien et ensuite j’aurais des ennuis.
J’ai accepté le comprimé que je suis allée avaler à la salle de bain.
- Merci, ai-je dit en revenant… Allons dormir maintenant… Je crois qu’il est grand temps.
Il était plus de deux heures du matin. Avant de m’endormir, il me fallait songer au moyen de me débarrasser d’une colocataire si prévenante.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 18:35

A 7 heures du matin, je me suis mise à tailler précautionneusement les crayons de couleurs de ma petite trousse de parfaite candidate au concours. Puisque ma tête était ailleurs, j’allais me soumettre à un entraînement bébête mais indispensable en vue de l’épreuve de géographie : faire du coloriage. On pourra toujours m’objecter que c’est du temps perdu ; croyez-moi, il y a des moments où j’arrive encore à savoir ce que je dois faire… Le croquis cartographique est obligatoire avec la dissertation de géographie et les petits schémas sont fortement recommandés tout au long du développement. En histoire, je reste persuadée qu’une illustration permettant de spatialiser visuellement l’étude n’est pas inutile. Un petit crobard sur la Gaule romaine, sur la Germanie ottonienne ou sur les offensives de Ferdinand II contre la Bohême dans les années 1610-1620, cela peut avoir son poids lorsqu’il s’agit de laisser une bonne idée de son travail aux correcteurs (ils officient en duo à l’agrégation). A condition bien sûr de ne pas produire une espèce de tag dégoulinant de couleurs vives et sans aucune expression. Et de quand datent mes derniers véritables coloriages maintenant que je construis toutes mes cartes avec un logiciel de dessin ? D’une éternité !…
J’ai commencé par décalquer approximativement sur une feuille de papier à petits carreaux (les mêmes que sur les copies de concours) les contours du royaume de Bourgogne. En tâtonnant un peu au crayon à papier (d’où nouveaux aiguisements frénétiques), j’ai fini par trouver un tracé simplifié des limites du royaume que je pourrais mémoriser et reproduire plus facilement le jour du concours. Quelques coups de feutre bleu pour souligner les cours du Rhône, de la Saône, de la Durance et de l’Isère, une petite tâche pour les principaux lacs suisses et j’étais parée pour une agitation frénétique de crayons.
Lorsque Isabelle est venue ouvrir la porte, j’en étais à près de deux heures de coloriage et, peu à peu, je retrouvais un peu de ce plaisir simple de l’enfance. Il me sembla même, pour tout dire, et avec une immodestie qui ne me grandira pas, que l’âge m’avait permis de mieux tenir l’engin entre mes doigts et d’en discipliner les mouvements. Par rapport à des cartes produites par les élèves de Marc Dieuzaide, le chéri de Ludmilla, je trouvais que je méritais largement plus que la moyenne. Les aplats étaient de plus en plus uniformes grâce à un estompage soigné (une technique visiblement inconnue des élèves d’aujourd’hui), les tracés gagnaient en précision et en clarté. Encouragée par cette réussite, je recommençais avec un croquis de géographie sur la France ce qui m’amena bien jusqu’à 11 heures. Les douleurs dans mon poignets et dans mes doigts m’avertirent alors que j’étais en train de tirer sur la corde et qu’il valait mieux que je passe à autre chose. Comme il n’était pas question d’écrire et d’accroître les tensions musculaires, je partis m’installer dans la pièce principale avec un petit Que sais-je (pléonasme, je sais…) sur l’histoire du Canada.
- Déjà faim ? demanda Isabelle en levant un œil de son roman.
- Ma foi, hier j’ai un peu trop jeûné et mon estomac me le signale avec une certaine insistance.
- Je prépare ?
- S’il te plait… Je vais t’aider si tu veux…
- Pas question, rétorqua Isabelle en pointant vers moi un index impérieux. Tu lis et je prépare !… Un truc rapide, style jambon-spaghetti, ça t’ira…
- Parfait… Mais si tu pouvais exceptionnellement ouvrir la bouteille de coca du dimanche. Il me faudrait un truc pour me garder les yeux en face des trous. Et comme je reste fâchée avec le café.
- Je vais négocier avec le caviste, plaisanta ma gardienne… Fiona, je suis contente que tu remontes la pente aujourd’hui.
- C’est toi qui avais raison. On se remet beaucoup mieux des problèmes quand on dort bien…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 7 Mai 2011 - 22:26

J’ai proposé à Isabelle de me charger de remplir le lave-vaisselle en arguant du fait qu’elle semblait fatiguée (ce qui était vrai). Pour une fois, elle n’a pas fait de chichi, s’est installée dans le canapé avec son bouquin du moment et, bien qu’ayant lutté un moment, a fini par s’affaisser, le menton posé contre son épaule. Je l’ai charitablement allongée et recouverte d’un plaid gris dans lequel elle aimait s’envelopper le soir.
Parmi mes qualités, il y en a une qui m’a désormais abandonnée et sur laquelle je ne cesse de me lamenter : ma franchise. Car vois-tu, lecteur, je t’ai caché deux ou trois petits trucs dans ce récit afin que tu ne perces pas, comme Isabelle aurait pu le faire, ma stratégie en cours.
Lorsque je m’étais isolée dans la nuit pour avaler le comprimé de stilnox, je n’avais en fait rien avalé du tout. Le comprimé avait fini dans ma petite trousse de toilette. Petit butin, grande conséquence ; à son corps défendant, Isabelle m’avait mis le pied à l’étrier dans mon projet d’évasion. Il était hors de question que je puisse m’échapper pendant la nuit étant bouclée à double-tour dans ma chambre. Fuir le jour supposait d’avoir mis ma geôlière hors d’état de m’en empêcher. A la loyale, et en dépit des quelques leçons reçues, mon karaté était à cent coudées de celui d’Isabelle ; dans un affrontement, son premier coup porté aurait aussi été le dernier. Le comprimé de stilnox, dilué dans le coca qu’elle avait bu à table, me donnait une fenêtre de trois ou quatre heures pour « forcer » le code de la serrure électronique. A condition évidemment d’être discrète (mais je n’avais pas prévu de toute manière d’attaquer la serrure à la perceuse ou au chalumeau).
Avant de réussir à m’endormir, j’avais gambergé un petit plan à la Mac Gyver. C’était un de ces raccourcis étranges de la vie : maman, qui me trainait devant la télé pour regarder des séries ou des films qu’elle adorait, allait peut-être me permettre de la rejoindre à sa dernière demeure en m’évadant de la planque de Soursac. L’idée de départ était basique et largement inspirée de ce que j’avais vu faire au bricoleur de génie de la série. J’allais souffler la poudre de graphite obtenue avec mes multiples aiguisages de crayon de la matinée sur le pavé numérique qui pilotait la porte. Si tout se passait bien, cela me révèlerait les touches marquées par les empreintes digitales des utilisateurs successifs. Je savais, parce que j’avais machinalement compté les petits bips lorsque j’étais partie pour Luçon, qu’il y avait cinq chiffres dans le code d’ouverture. Comme un code postal. L’air de rien - je l’avais vérifié avec la calculatrice de l’ordi - cela faisait quand même au maximum 3125 possibilités différentes à tester (et seulement 120 si chaque touche n’était utilisée qu’une fois). Cela allait me demander du temps, de l’organisation et un « gros morceau de chance » comme disaient les Britanniques. Il suffirait que le code ait été régulièrement modifié pour perturber la lecture des empreintes et me contraindre à abandonner mon beau projet.
Autre contrariété à lever, le bruit de ces sacrées touches. Il avait été bien pratique pour me permettre de savoir combien de chiffres entraient dans le code mais la multiplication des bips ne pouvait, à court ou moyen terme, que titiller les oreilles d’isabelle et la réveiller. Je pris donc le temps d’en finir avec la vaisselle pour lui laisser le temps de s’enfoncer dans sa sieste artificielle. Ensuite viendrait le plus difficile dans cette phase de préparation : réussir à installer sur les oreilles de ma gardienne le casque qu’elle utilisait pour écouter la télé.
Après deux premières approches avortées, ma troisième tentative réussit au-delà de toute espérance. Non seulement le casque se posa parfaitement sur ses oreilles mais en plus Isabelle ne se réveilla pas. L’eût-elle fait que je me serais trouvée dans une situation embarrassante et difficile à justifier. Allez expliquer de manière vraisemblable ce que j’étais en train de faire. Un démagogue professionnel n’y serait sûrement pas parvenu. Alors moi…
Le reste de mon évasion se résume à un problème de chiffres. La poudre me donna bien cinq touches marquées par les traces de doigts sur les douze du clavier (10 chiffres et deux lettres) : 1, 4, 5, 8, 0. J’avais dès lors la quasi certitude qu’il n’y avait que 120 possibilités.
Il suffisait d’être rapide et organisée et ça allait le faire.
Ca l’a fait…
48510 et l’air de la liberté s’offrit à moi.
Quand la serrure électronique se déclencha, j’étouffai un petit cri de joie et refermai aussitôt la porte afin que le froid ne pénètre pas à l’intérieur. Je me précipitai dans ma chambre, enfournai à toute vitesse dans mon sac quelques vêtements, un indispensable bouquin pour agrémenter le voyage. J’enfilai la paire de grosses chaussures de randonnée afin d’être en capacité de marcher longtemps sans trop souffrir. Je laissai, un peu à contrecœur, tout mon matériel de travail : trop lourd ! Dernière obligation morale : laisser un message à toute l’équipe qui me surveillait. Leur dire que je ne me désolidarisais pas de la mission en cours mais que quelque chose d’important m’appelait ailleurs… Ayant toujours cette pudeur à livrer des sentiments personnels, je m’en tirai par une pirouette historique scotchant un petit mot sur la porte.

« Je reviendrai !… »
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 10:56

Tout en pressant le pas pour m’éloigner au plus vite de la planque, je comptai ma petite fortune. Ce n’était pas grand chose. 8 euros et 54 centimes, le reliquat de ma précédente aventure qu’on m’avait généreusement laissé même si cette somme ne pouvait me servir à rien dans mes différents lieux d’internement. Je redécouvrais d’une certaine manière la sensation d’être démunie financièrement. Je n’avais plus de carte bleue, pas de téléphone portable pour appeler de l’aide. J’étais dans un coin paumé du Massif central (pardon aux Soursacois qui pourraient me lire), sans une voie de chemin de fer à proximité, sans une route à grande circulation. Seule consolation – il en fallait bien une -, le temps était relativement agréable. Avec un manteau de neige au sol ou sous un déluge continu de pluie, pas sûr que je n’aurais pas rebroussé chemin aussitôt. Sortir de la planque était une chose, pouvoir rejoindre Montauban en était une autre.
Mon seul repère dans le village, à la fois parce qu’elle se voyait de loin et parce que je l’avais déjà gagnée à pied, était l’église. C’était un édifice un peu lourd d’apparence, aux ouvertures rares – n’est pas la cathédrale de Chartres qui veut ! – mais que je trouvais mignon… Osons un mot que pourtant je n’apprécie guère. Elle était pittoresque… La pierre blanche et grise du pays – on la retrouvait aussi dans la construction des maisons – se mariait bien à l’ardoise noire des toits à double pente. J’aimais bien aussi la grande volée de marches qui conduisait au portail unique ; les enfants du village devait passer leur temps à les monter et les descendre et à y prendre leurs premières vraies gamelles. Il se dégageait de tout cela une tranquille sérénité face au temps qui passe. On pouvait deviner une baisse régulière du nombre des habitants dans la commune, cela ne changeait rien au fait que quand on plantait ces racines ici, c’était avec l’idée d’y rester longtemps.
Pour ma part, en fille de la ville et en ancienne cloîtrée, j’étais plutôt tentée par une fuite rapide loin de ces paysages qui dégageaient pourtant le calme auquel j’aspirais.
Mais comment faire ? Je n’allais quand même pas braquer un habitant pour lui piquer sa voiture.
Et d’ailleurs le braquer avec quoi ? Je n’étais même pas armée de mon taille-crayon.
Quant à proposer une location de véhicule pour 8,54 euros c’était perdu d’avance. Même pour un vélo…
Il ne me restait qu’une seule possibilité, un truc totalement nouveau pour moi : faire du stop.

Un « joli » brin de fille sur le bord d’une départementale à quelques encablures de la sortie d’un village, il y avait de quoi attirer l’attention d’un automobiliste même passablement distrait. A plus forte raison si en entendant le bruit d’un moteur, ledit brin de fille se mettait à agiter frénétiquement sa main en pointant du pouce la direction d’Egletons et de Tulle.
Sauf que lorsque les conducteurs – rares sur cet axe très secondaire - commençaient à ralentir, ils se rendaient compte que l’autostoppeuse était d’une pâleur inquiétante avec de grandes poches de fatigue sous les yeux et des cheveux bicolores coupés très ras. Elle se signalait aussi par une panoplie de vêtements hétéroclites qui donnaient à penser qu’il s’agissait d’une de ses junkies gothiques démaquillées et décolorées tentant un estimable retour à la civilisation et qu’on se devait d’aider par solidarité à se réinsérer… Oui mais bon, pas dans leur voiture ! On ne sait jamais ! Des fois qu’elle ne soit là que comme rabatteuse, comme appât. Une fois la voiture arrêtée, ses copains sortent de derrière les arbres, s’emparent de la « caisse » pour continuer à voir du pays. Et ils se voyaient déjà rester comme un gland à faire du stop à leur tour…
C’est du moins ainsi que je finis par traduire la ré-accélération des voitures une fois parvenue à quelques mètres de moi. La première fois, j’avais fait un petit signe au conducteur pour le remercier d’avoir ralenti… Autour de la cinquième, j’avais commencé à me poser des questions. A la quinzième – en pleine frustration j’avais entrepris de compter mes échecs – je m’étais écriée parodiant involontairement notre Johnny national.
- Mais putain ! Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ?!
La seizième voiture s’arrêta à ma auteur. L’immatriculation, même avec les nouvelles plaques, me permettait de voir que ce n’était pas un gars du coin. Logo de la Basse-Normandie. Département du Calvados… En chemise, la veste accrochée à un cintre sur la poignée au-dessus des sièges arrières, la quarantaine énergique, c’était sans doute un voyageur de commerce, un de ces bouffeurs d’asphalte pour qui Soursac-Egletons ne devait être qu’un petit parcours insignifiant.
- Tu veux combien ? demanda-t-il avec dans les yeux une flamme concupiscente qui termina de me renseigner sur ses intentions réelles.
- Casse-toi connard !…
Comme on peut le remarquer, la fréquentation intensive d’ouvrages scientifiques de haut niveau avait eu un effet négatif sur la qualité de mon langage. Je ne me perdais plus en phrases longues et argumentées, j’allais directement à l’essentiel sans trop me soucier de la syntaxe et de la bienséance.
- Tu n’as pas compris ?!… Je ne suis pas une station-service du sexe.
Cela c’était déjà un peu plus élaboré et même pas mal senti au niveau de l’image. Peut-être même trop car le type, en dépit de mes exhortations, descendit de sa Laguna toutes options et claqua la portière sans ménagement pour sa carrosserie. Le bouffeur d’asphalte avait plutôt le tempérament sanguin d’un bouffeur de chattes… Il était furibard qu’on lui refuse la gâterie et l’argent qui allait avec ! Aussi rougeaud de teint désormais que sa chemise était blanche immaculée.
Je commençai à paniquer.
C’était peut-être même un violeur récidiviste…
Ou un serial killer.
Ou… Ou les deux en même temps.
Tout d’un coup, l’évasion cessa d’être un bon tour joué à mes geôliers pour devenir une antichambre potentielle de l’enfer. Qui était-il au vrai ce VRP très entreprenant et quelles étaient ses intentions ? Voulait-il me répondre les yeux dans les yeux pour montrer qui était le plus fort ? M’assommer et me jeter dans son coffre pour s’occuper de moi plus tard ? Me baiser avant de reprendre tranquillement sa route ?
L’esprit galope très vite dans ces moments-là. On imagine facilement toutes les horreurs sans réussir pour autant à définir sereinement les réponses à leur apporter. Le « Si vis pacem para bellum » s’imposa quand même comme ultime recours ; je me mis dans une position de défense apprise auprès d’Isabelle. Cela le fit hésiter un peu. Il resta comme suspendu à l’arrière de sa voiture. Should I stay or should I go ?
Dans mon inconscient, pendant cette rock-hésitation, une sorte d’évidence rétrospective s’imposait. Dehors, j’étais en danger. A l’intérieur de la planque, il ne pouvait rien m’arriver… Alors qu’est-ce que je foutais là ?
Ayant pesé le pour et le contre, mon agresseur potentiel repartit en sens inverse, rouvrit sa portière malmenée, monta à bord et me jeta par la fenêtre côté passager encore ouverte.
- Tu as de la veine que j’ai encore de la route à faire, sale radasse !
L’explication sentait le gros bobard à plein nez. Ce qui l’avait décidé, c’était l’arrivée sur zone d’une Clio blanche. Une forme de lâcheté très ordinaire lui faisait vraisemblablement préférer les agressions sans témoin.
A peine avait-il redémarré, en dérapant sur l’herbe du bas-côté, que la Clio se garait devant moi.
Ma cavale était déjà finie ; je reconnaissais la voiture, c’était celle qui m’avait ramenée de l’hôpital de Limoges. Paradoxalement, une partie de moi regrettait déjà l’apprenti baiseur en Laguna. Au moins, avec lui, j’aurais toujours eu une chance de me défiler. Si j’avais séché Minois, je pouvais me débarrasser d’un type bien trop empressé à faire de moi sa chose. Il m’aurait suffi d’attendre qu’il commence à me palucher. Un petit atemi bien donné à la racine du cou aurait suffi à le mettre forcément en retard à son rendez-vous suivant. J’aurais abandonné la voiture empruntée à la première gare importante sur le trajet. C’est quand même fou jusqu’où on peut aller avec 8 euros et 54 centimes.
A condition de ne pas se faire reprendre comme une conne avant.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 11:59

- Montez !
La voix jeune mais bien timbrée d’Ondine Plassard était suffisamment autoritaire pour que je m’exécute sans renâcler. J’étais de toute manière totalement ridicule sur mon bord de départementale, à effrayer les honnêtes gens ou à transformer de placides VRP en loup de Tex Avery. Cette envolée hors du cocon douillet de la planque était vouée à l’échec depuis le début ; j’aurais dû le sentir. Ma prison ce n’était pas les murs, ma prison c’était moi. Parce que déboussolée, cyclothymique et malchanceuse, je ratais tout ce que je pouvais entreprendre.
- Qu’est-ce que vous foutez là ?! lâcha Ondine lorsque je me fus installée à ses côtés.
La question posée sur le même ton impératif méritait une réponse rapide sous peine d’énerver davantage la conductrice de la Clio. Elle m’apprenait cependant quelque chose qui finissait de m’effondrer : c’était le plus pur – tu parles d’une pureté ! – des hasards qui l’avait conduite sur cette route à ce moment précis. A l’heure qu’il était, personne ne savait encore – hormis elle – que je m’étais carapatée.
La jeune Ondine, esprit carré dans le corps d’une Venus de Botticelli, dut conduire le même raisonnement car, dédaignant la réponse que je n’avais pas encore entamée, elle reprit la parole.
- Ouvrez la boite à gants... Vous allez trouver une paire de menottes. Passez-les !
Son attitude intransigeante pouvait largement se comprendre. Elle se disait que si j’avais blousé l’expérimentée Isabelle Caron, je pouvais très bien lui jouer un tour à la con à elle aussi. Sur ce point, elle se trompait ; mon échec me laissait un goût tellement amer dans la bouche que je n’imaginais pas recommencer pareille bêtise avant longtemps.
Le contact froid du métal me rappela deux ou trois expériences du même genre peu sympathiques. Peut-être que passées sur l’ordre d’un amant, les menottes avaient un caractère excitant et ludique. En la circonstance, comme les fois précédentes, je trouvais cela profondément humiliant.
- Vous m’avez demandé ce que je foutais là, il me semble… Comme cela ne vous aura pas échappé, je faisais du stop afin de m’éloigner au plus vite de Soursac. Et comme vous le savez aussi, j’ai une mère, adoptive certes mais une mère quand même, qui vient de se noyer dans une piscine espagnole et à qui j’aimerais pouvoir rendre hommage avant qu’elle ne se retrouve à jamais sous une épaisse dalle de marbre… Alors, reposez-moi une fois de plus votre question à la con si vous voulez me voir vraiment hors de moi…
- Excusez-moi, mademoiselle Toussaint… Je n’ai pas mesuré mes paroles.
La dénommée Ondine était vraiment jeune dans le métier. Elle demeurait encore accessible à cette attitude commune aux lycéens et aux étudiants à qui un haussement de ton supérieur au leur impose un retour rapide dans leur coquille. Courageux mais pas téméraires disait avec juste raison le proverbe.
- Vous alliez où ? damandai-je
- Faire des courses à Egletons… Vous savez comment sont les hommes ?… Il n’y a presque plus de café, plus de yaourts, plus de ceci ou de cela… On envoie alors la fille du groupe ou le plus jeune. Et comme je cumule…
- Vous n’iriez pas du côté de la gare par hasard ?… dis-je par réflexe plus que par conviction.
- Je ne vais pas vous aider à vous enfuir si c’est ce que vous essayez de me demander… En revanche, on peut tenter de faire en sorte que votre petite sortie n’ait pas de conséquences négatives. Tout le monde est à cran depuis la nuit de Luçon. Il ne faudrait pas en rajouter beaucoup pour que certains partent en vrille…
- C’est un ni vu, ni connu que vous me proposez, Ondine ?
- Exactement…
- Vous avez conscience de ce que vous vous mettez dans une situation de désobéissance par rapport à vos supérieurs.
- Je l’assumerai s’il le faut, fit-elle… Mais en agissant vite, on peut évider le drame. Et effacer les dernières heures…
Avant même que j’ai donné mon accord à sa proposition, elle redémarra, fit un demi-tour rapide sur la départementale et repartit vers le village à fond la caisse.
- Dans une vie, vous le savez comme moi, il y a des rencontres qu’on fait et qui vous marquent. Il y a deux ans, à l’université, j’ai assisté à une conférence à laquelle je ne voulais pas aller ; ce sont des copains qui m’ont quasiment trainée de force en me disant qu’un prof qui se déplace pour nous, ça se respecte. Et j’avais tort de ne pas vouloir y aller car quand vous parlez des villes et de leur société au XVIIème siècle, on a l’impression que même le complexe, le ardu, le difficile, devient évident. J’échange ce moment de pur bonheur intellectuel contre un ni vu ni connu comme vous dites.
- Enlevez-moi ces menottes alors…
- Ce n’est pas prévu dans l’échange, mademoiselle Toussaint. Vous êtes trop brillante et trop manipulatrice pour que je ne me méfie pas de vous jusqu’au bout.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 13:09

Isabelle dormait toujours sur le canapé, le casque sur les oreilles. Elle avait juste rejeté le plaid sur ses pieds mais sans se réveiller.
- Joli coup ! fit Ondine Plassard. Moi qui craignais que vous ne lui ayez défoncé le crâne à coups de chaise.
Je n’avais pas envisagé cette possibilité. Preuve que la violence n’était pas quelque chose de spontané chez moi… Même si parfois, dans le langage, je pouvais me laisser aller.
- Passons dans votre chambre… Je vais vous débarrasser des menottes et nous finirons de discuter un peu de la suite à donner à cette escapade.
Discuter un peu, je ne demandais que ça. Il y avait dans ce qu’avait laissé entendre Ondine me concernant un truc qui ne passait pas, qui m’étouffait. Comme un abcès à crever absolument.
- Je vais vous enfermer ici, vous vous en doutez, expliquea-t-elle. Qu’est-ce qui vous empêcherait de repartir une fois que j’aurais tourné les talons ?… Ensuite, je vais régler avec Isabelle les détails du retour à la normale. La programmation d’un nouveau code notamment… Il va forcément y avoir une attitude moins conciliante de sa part à votre égard. Vous êtes celle qui l’aura prise en traitre et mise en faute.
La nuisette qui m’avait été offerte était encore posée sur le lit. Elle me donna mauvaise conscience. J’avais trahi la confiance des gens qui, eux, étaient prêts à se sacrifier pour moi. Je m’en faisais grief même s’il était bien trop tard pour y changer quelque chose.
- Elle est souvent du genre cabocharde, poursuivit Ondine, mais ça lui passera. Je vous conseille de travailler à fond pendant quelques jours juste pour que votre cerveau occulte les démons qui l’accaparent en ce moment. Faites-vous oublier, devenez la plus invisible possible… Ce n’est pas à vous que je vais apprendre comment travailler. Dites-vous juste que c’est très important que vous ne bougiez plus une oreille jusqu’au concours…
- Pourquoi « manipulatrice » ? demandai-je en interrompant ces conseils que je pouvais fort bien me prodiguer moi-même.
La jeune agente secoua ses longues boucles brunes, balançant entre le mutisme inhérent à sa profession et la sympathie qu’elle pouvait me porter.
- Parce que, que ce soit volontaire ou non de votre part, vous êtes quelqu’un de difficilement contrôlable, mademoiselle. Roche, qui est dans votre ombre depuis deux ans, vous appelle « le volcan ». On vous croit endormie et vous imaginez un truc pas possible, qui va à l’encontre de nos codes, de nos procédures et vous semez la pagaille partout. Ils disent que c’est comme ça depuis le début de l’affaire. A force, certains se demandent si vous ne menez pas tout le monde en bateau…
J’en restai comme deux ronds de flan. J’étais la victime de tout ce bordel et on m’accusait quasiment d’en être l’instigatrice.
- Qu’est-ce qu’ils avancent comme argument pour justifier cette saloperie ?…
- C’est votre signature sur l’engagement pour Sept jours en danger et pas une imitation. Rien n’a prouvé formellement que vous n’aviez pas agressé Maximilien Lagault à Blois. Vous avez fort bien pu circonvenir le comte pour devenir son héritière. Comment se fait-il qu’on n’ait jamais réussi à retrouver l’argent soi-disant détournée par votre ancienne secrétaire indélicate ? Et la dernière en date, celle qui a mis le feu aux esprits… N’aviez-vous pas un intérêt à la fusillade de Luçon ?
- C’est n’importe quoi !… m’écriai-je, véritablement hors de moi. S’ils continuent à se triturer les neurones, ils vont bien se rendre compte que j’étais dans le bureau où a été trucidée Aude Lecerteaux. Je dois avoir usé de mes charmes ou de je ne sais quel philtre magique pour que le colonel Jacquiers ait tiré… Et en creusant encore un peu, on me suspectera d’avoir commandité l’assassinat de Kennedy à Dallas…
- C’est une hypothèse de travail, dit Ondine. Rien de plus… Calmez-vous, cela n’en vaut pas la peine… Mais on nous a bien fait comprendre quand nous sommes arrivés en renfort, François et moi, que toute alliée que vous étiez, nous devions nous méfier de vous en priorité.
C’était extravagant. De naïve, j’étais devenue manipulatrice. De victime, coupable potentielle. Ces gens-là marchaient sur la tête en plus de piétiner mon honneur.
- Vous comprenez pourquoi il vaut mieux que votre escapade reste entre vous et moi, reprit la jeune femme. Alors, travaillez !…
Par esprit de contradiction, lorsqu’elle m’a laissée seule, je me suis assise sur le lit. J’étais sonnée, écœurée, anéantie. Bien sûr qu’il fallait que je travaille pour m’en sortir. Bien sûr que je devais donner une direction à mon esprit pour qu’il écarte peu à peu ce que je venais de vivre, ce que je venais d’entendre. Bien sûr aussi que tout cela devait être archivé dans ma mémoire pour ressortir le jour où j’en aurais besoin. Mais avant tout, il me fallait évacuer la déception, la frustration d’une évasion si bien réussie et si mal conclue. Il me fallait dire adieu au visage rajeuni de maman dans son cercueil. Il me fallait accepter qu’une partie de ma vie s’était refermée sans moi.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 17:06

JEUDI 25 MARS
Au soir de mon escapade avortée, j’avais reçu une engueulade monumentale de la part de Nolhan. Par je ne sais quel tour de passe-passe informatique, il avait réussi à savoir ce que j’avais fait et comment je m’y étais prise. M’ayant assurée que les autres n’étaient pas au courant et qu’il n’avait nulle envie qu’ils le fussent, l’inspecteur m’avait fait promettre de me tenir à carreau désormais. « Il n’y aura pas toujours quelqu’un pour vous sauver la mise. Alors évitez d’aller vous fourrer dans le premier guêpier venu ». Ca c’était facile à dire quand on avait une idée précise du lieu où se trouvaient les guêpiers et de qui les organisait. Moi j’étais souvent dans le brouillard et je me guidais en suivant le cap d’une logique qui n’était pas celle des esprits tordus qui m’entouraient.
Pour ne prendre qu’un exemple, Isabelle Caron.
Je m’étais attendue à ce qu’elle me batte froid, qu’elle me tire une gueule pas possible et qu’elle se renferme encore plus sur ses lectures. Même pas ! Hormis le premier soir où elle m’avait fait passer sans piper mot un vague sandwich et une bouteille d’eau dans l’entrebâillement de la porte, tout avait recommencé ensuite comme si rien ne s’était passé. Elle m’avait même gratifiée d’un jovial « tu m’as bien eue » dès le lendemain matin et m’avait rouvert la porte. Comme avant.
Voyant que rien ne bougeait au sommet – peut-être parce que le lieutenant Patrick était en permission – et qu’on ne me tenait pas trop rigueur de ma fuite insensée, je me mis en mesure de tenir mes promesses. Travail, travail, travail. A une certaine époque, on m’aurait reproché que tout cela manquât de famille et de patrie. La patrie, j’œuvrais quand même un peu pour elle. Quant à la famille, elle était bien le cadet des soucis de ceux qui m’avaient enfermée là. Aucun respect ni pour ma mère défunte, ni pour mon amoureux, ni pour ma petite sœur adoptive.

J’ai commencé à me douter de quelque chose quand Arthur n’a pas été à l’antenne ce jeudi-là. Il n’avait rien annoncé la veille d’une éventuelle absence et sa voix radiophonique un peu déformée, à laquelle j’étais désormais familiarisée, n’avait donné aucun signe de l’imminence d’une maladie ou d’une fatigue.
A la fin du repas, Isabelle est allée chercher quelque chose dans sa chambre et m’a tendu une liasse de feuilles.
- Tiens ! Le colonel m’a demandé de te communiquer ce rapport quand il serait disponible. Il est arrivé juste avant le repas. J’ai préféré patienter avant de te le passer.
- C’est quoi ?
- Le rapport de l’équipe qui avait été envoyée aux funérailles de ta mère…
La petite boule qui était apparue sur le coup de 18 heures et m’avait en grande partie empêchée de manger se mit à enfler davantage jusqu’à m’oppresser complètement.
- Je peux l’emporter dans ma chambre ? demandai-je en ayant du mal à articuler les dernières syllabes.
- Vas-y… C’est pour toi… Je suis désolée, c’est tout ce qu’on pouvait faire…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 19:18

Le rapport commençait par une énumération des personnes présentes, du moins je suppose de celles qui étaient identifiables aisément par les services en fonction de l’affaire en cours. Sans surprise, je relevais dans la liste tous ceux qui avaient pour moi une affection véritable et qui, peut-être en espérant me retrouver en cette triste occasion, avaient fait le déplacement. Ludmilla était là avec Adeline, même si elles n’avaient jamais eu l’occasion de rencontrer maman ; l’attention était d’autant plus admirable qu’elles m’avaient plus souvent entendue en dire du mal que du bien. Comme je le pressentais, Arthur étais descendu de Paris. Il partageait avec Robert Loupiac, lui aussi présent, le fait d’avoir pu parler directement avec ma mère. Le professeur était venu la convaincre qu’il fallait me laisser aller au bout de ma thèse à un moment où la question faisait débat dans la famille ; Arthur l’avait interrogée lorsqu’il avait commencé à enquêter sur moi et en avait gardé un souvenir très fort.
La famille de la défunte – au sens génétique du terme - était on ne peut plus clairsemée. Hormis moi qui étais l’héritière unique – et dont l’absence devait être le sujet de toutes les conversations – il n’y avait que la tante Elsa et son fils Jean-Paul. Un drôle de zigoto que ce Jean-Paul (dont le prénom double devait aux deux papes successifs ayant porté ce patronyme) ce qui explique qu’il ne soit à ma connaissance jamais apparu sous ma plume au cours de mes différents récits. Il est des cousins qu’on dit éloignés pour marquer le fait qu’ils se rattachent à des branches collatérales largement perdues de vue. Lui il était un cousin éloigné parce marginalisé par mes soins pour sa conduite depuis au moins l’adolescence. Chapardeur durant l’enfance, il avait passé un cap vers ses 15 ans et fréquenté avec une assiduité assez remarquable le tribunal pour mineurs suite à de menus larcins. Passés les 18 ans, et supposé dès lors pleinement responsable de ses actes (on pouvait rêver), il n’avait rien trouvé de mieux que de monter une escroquerie auprès de personnes âgées à qui il vendait des polices d’assurance-vie bidons. Cela l’avait conduit pour un certain temps à la centrale de Muret. Depuis sa libération, je n’avais pas eu – et cela ne m’avait en rien chagriné – de ses nouvelles. Le découvrir présent pour l’enterrement de maman m’étonna dans un premier temps avant de m’inquiéter. Ce genre de nuisible ne se déplaçait pas par sentiment mais uniquement lorsqu’il y trouvait de l’intérêt.
La voisine, dernière compagne de maman dans son « exil » espagnol, était indiquée également comme faisant partie de la famille, inclusion qui me parut à tout prendre plus légitime que celle de Jean-Paul. Pour le reste, les autres noms mentionnés constituaient une liste que je jugeais interminable de journalistes locaux ou venus de Paris, des photographes ou des cameramen qui les accompagnaient. Les anonymes, petits vieux et petites vieilles toujours effarés de voir partir avant eux de jeunes sexagénaires, amies de l’amicale des tricoteuses sans doute écrasées par le chagrin, voisins du quartier, n’étaient pas nommés, identifiés. Etrange rapport qui reconstituaient le cercle des proches autour de ma mère en fonction non de sa réalité mais des attentes de l’enquête en cours. Les vrais amis étaient niés au profit de quelques oiseaux de nuit, rapaces de l’actualité de caniveau, qui n’étaient pas là pour maman mais bien en espérant me voir, retrouver ma trace, me shooter en train de pleurer toutes les larmes de mon corps.
Ni au cours du service funèbre à l’église Notre-Dame-de-la-Paix, ni au cimetière, on ne remarqua de personnes ayant pu de près ou de loin être là avec des intentions malveillantes à mon égard. C’était cette idée-là qui clôturait le rapport écrit. J’en déduisis que ceux qui pouvaient en vouloir à Fiona Toussaint, ces fameux rivaux pour le contrôle de la nébuleuse Lecerteaux, étaient des gens prudents ou bien informés. A moins – et l’hypothèse n’était pas à exclure, que les services de Jacquiers (ou ceux qui avaient mené cette surveillance pour son compte) n’aient eu aucune idée des identités ou des apparences des hommes de main de ces caïds insoumis. Si, comme je l’avais imaginé dès le départ, on avait assassiné maman en la noyant dans la piscine pour me faire sortir du bois, c’était complètement raté. Et c’était une perspective encore plus atroce que la simple perte d’un être cher ! Elle était morte pour rien !…
Une série de clichés pris en HD mais évidemment maltraités après passage par l’imprimante d’Isabelle complétait le rapport. J’imaginais que c’était par l’analyse de ces photographies (du fameux Francis Brauz ?) que les identifications avaient pu être effectuées à moins que les trois agents envoyés sur place (y compris le photographe ?) aient eu des talents de physionomistes avérés. Trois agents à l’anonymat garanti. Pas de noms, juste des codes. Procédure normale ou volonté de ne pas trop m’en dire sur l’organisation et les modes d’action des services des renseignements de l’Etat.
Avec l’examen des clichés, j’entrais dans la phase d’analyse de ce rapport la plus difficile pour moi. Le cercueil de bois clair, payé par les soins des services de l’Etat (c’était précisé noir sur blanc), n’était pas pour à mes yeux quelque chose d’anecdotique comme pour ceux qui avaient pris les photos ou rédigé les commentaires. Je souffrais en imaginant le corps enfermé dans cette boite si sinistre à force d’être belle et parfaite. Les larmes me brouillaient le regard et c’était peut-être bien pour cela que le colonel avait tenu à ce que je vois les photographies ; elles devaient me permettre, même à distance, de faire mon deuil comme on dit.
Sauf que voilà, comme l’avait fortement suggéré Ondine Plassard, j’étais imprévisible. Lorsque j’ai pu réussir à contenir l’émotion qui m’étouffait, lorsque mon regard a pu se détacher du cercueil, des gros cierges posés de part et d’autres pendant l’office, de la plaque de marbre gravée, j’ai continué à scruter les photographies. Et il m’a semblé reconnaître quelqu’un dans la foule des anonymes groupés autour du prêtre devant la tombe ouverte… Semblé seulement parce que l’image n’était pas très nette. Quelqu’un qui n’aurait pas dû être là. Quelqu’un qui n’était même pas mentionné dans le rapport. Quelqu’un que je n’aurais pas manqué d’aller interroger sur les motifs de son extraordinaire présence dans ce cimetière.
Le fantôme de Gérard Loyer.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 8 Mai 2011 - 20:06

Pour en avoir le cœur net, je repris la fameuse photographie du Mc Donald’s de Luçon. La forme du visage était la même, une sorte d’ovoïde, avec une bouche petite et un menton carré proéminent. Après, tout le reste était différent. Les cheveux sombres et bouclés avaient partiellement disparu pour laisser place à une calvitie prononcée cernée par des tempes grises. Les sourcils broussailleux s’étaient affinés. Les épaules étaient plus tombantes et, si les détails avaient été mieux visibles sur le cliché, on aurait sans doute distingué un peau plus fripée au niveau des joues et du cou. Bref, ce n’était pas le même mais il y avait plus qu’un air de famille.
L’agent mort durant son transfert à l’hôpital pouvait-il, par extraordinaire, avoir un père ou un oncle résidant à Montauban et qui aurait connu maman ? Poser la question ce n’était pas y répondre, c’était accepter le principe que parfois on se pose des questions stupides. On ne pouvait pas de même imaginer un jumeau plus âgé (j’avais déjà donné dans la confrontation avec la gémellité et il m’en restait quelques connaissances sur ce domaine). Une sorte de sosie involontaire et improbable peut-être… Mais plus j’avançais dans cette réflexion, plus la blessure et le décès de Gérard Loyer à Luçon devenaient aussi probables que Liane Faupin ayant aperçu Fiona Toussaint sur le quai de Saint-Pierre-des-Corps. Cette quasi certitude soulevait tant de questions contraires qu’elle se mirent à tournoyer dans ma tête sans que je puisse en distinguer une plus que les autres. Tout se brouillait à force de complexité. La seule chose qui était nette – mais je le subodorais depuis longtemps – c’est que j’étais au cœur d’un tourbillon de mensonges, certains imbriqués dans d’autres, et environnée de menteurs bien meilleurs que moi. Menteurs de paroles ou menteurs sur images. A n’en pas douter les deux.
Le double conseil d’Ondine Plassard et du lieutenant Nolhan était donc d’une très grande sagesse. Ne plus m’occuper que de moi et de mon boulot.
Ce qui ne voulait absolument pas dire renoncer à comprendre dans quel bordel monstre j’étais toujours plongée.

- Dis, fis-je à Isabelle lorsqu’elle passa fermer ma porte pour la nuit, il y a un truc que je n’arrive pas à comprendre.
- Quoi ? Dans le rapport ?…
- Non, non… Là, tout est clair… A part la présence de ce foutriquet de Jean-Paul…
- Ah oui ! Le fameux cousin qui a fait de la prison…
- Oublions-le s’il te plait… Je suis certaine qu’il ne tardera pas à se rappeler bientôt à notre bon souvenir… Ce qui reste mystérieux pour moi à ce jour concerne la nuit de Luçon…
- J’étais en renfort, pas en première ligne, se défendit Isabelle comme si elle voulait justifier par avance un manque de coopération.
- Je le sais… Ma question est pourquoi ai-je abouti à l’hôpital de Limoges ?
- Parce que nous disposons d’un espace dédié à notre… « personnel en service ». Il me semble que le colonel te l’a expliqué.
- Donc, la décision a été prise en toute connaissance de cause de me transporter à plus de 250 km de là avec le risque que je fasse cette hémorragie dont l’interne m’a assuré qu’elle aurait pu être fatale ?… La sécurité est donc passée avant ma survie.
- Je ne sais pas.
- Ce n’était pas une question, Isabelle. C’était une affirmation… Ca m’est venu en travaillant sur la géographie de la santé en France ; c’est une de ces nouvelles thématiques dont on remplit les cours des élèves de lycée aujourd’hui… Dans l’article, il y avait une carte des hôpitaux du pays et je me suis rendue compte – bien tardivement, je le reconnais - que Nantes, que Poitiers, que Niort, que La Rochelle étaient des villes hospitalières bien plus proches…
- Mais sans structure d’accueil dédiée pour nous.
- Tu confirmes donc ce que je viens de dire… La sécurité d’abord. Quand j’aurais plus de temps, après l’écrit du concours, j’aimerais dire un mot sur ce sujet au colonel. Tu te chargeras de me prendre un rendez-vous ?
Je dus me reprendre. J’étais en train de glisser vers une ironie mordante qui allait à l’encontre du sentiment de détachement que je voulais donner à tout le monde.
- Désolée… C’était juste une idée comme ça, un truc qui finissait par m’obséder, et tu n’es évidemment pas responsable des éventuelles erreurs… La lecture de ce dossier ne m’a pas fait que du bien…
- Ok… On en reparle quand tu veux…
Habile manière de botter en touche et de renvoyer la question aux calendes grecques. Je lui aurais bien demandé si Loyer avait lui aussi été dirigé vers Limoges mais cela aurait fait trop d’un seul coup. La prévenance d’Isabelle à mon égard était désormais à mes yeux aussi suspecte que la blessure qui avait emporté l’agent Gérard Loyer.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 9 Mai 2011 - 15:47

VENDREDI 26 MARS
Mes bonnes résolutions n’ont guère duré ; il a fallu que je parle sans tarder à Nolhan de ce qui me paraissait être le gros bug de la mission. Et si ce n’était pas un bug, c’était au moins un énorme point d’interrogation. Pourquoi avoir fait passer pour mort quelqu’un qui avait survécu au carnage de Luçon ?
- Je vais essayer de me procurer ces photographies et regarder par moi-même, promit Nolhan. Ce que vous dites est impensable mais si c’est vrai…
- Si c’est vrai ?…
- Quelqu’un se moque de vous depuis le début et ce n’est pas acceptable.
Sur ce point au moins, j’étais pleinement en accord avec lui. Sur d’autres en revanche, nous eûmes rapidement des divergences certaines. Il voulait en aviser le lieutenant Patrick et le colonel Jacquiers. Je voulais qu’il garde un absolu silence sur ma découverte.
- Nous avions dit dès le départ que nous échangerions des informations, fis-je remarquer avec humeur. Pas que ces informations seraient communiquées aux responsables de la mission.
- Ne pas le faire, c’est désobéir ! rétorqua Nolhan par « retour du courrier ».
- Vous avez peur de désobéir ? C’est nouveau !…
Pas de réponse… Du moins pas avant un la fin d’un long silence seulement ponctué de « vous êtes toujours là ? » fébriles de ma part.
- Je n’ai pas peur… Encore une fois, si c’est vrai, c’est quelque chose qui nous dépasse et dont on doit rendre compte absolument. Il y a peut-être des camarades de mission que cette résurrection peut mettre en danger. Vous-même êtes peut-être menacée… Après tout, il sait où vous vous cachez…
Je me mordais les doigts d’avoir fait confiance à l’inspecteur. Plus les jours passaient et moins il était lui-même. Comme s’il avait viré barbouze à trop fréquenter Patrick, Roche et consorts.
- Attendez au moins 24 heures, suppliai-je. Prenez le temps de réfléchir, d’analyser les photos, de consulter vos bases informatiques pour découvrir quelque chose. Laissez un peu de temps au temps.
- Ok… J’attends 24 heures avant de faire remonter cette analyse… En disant que c’est la mienne bien sûr…
- N’oubliez pas que la première probabilité à prendre en compte est celle d’une erreur de ma part.
- Vous ne vous trompez jamais, Fiona !… Si vous commettez des erreurs, c’est ponctuel mais sur la globalité des choses, vous avez toujours raison.
Le compliment glissa sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard ; j’aurais bien aimé être armée d’autant de certitudes. En revanche, la forme qu’il avait pris – parce qu’il témoignait d’une confiance excessive en moi – me rassura ; Nolhan n’avait au moins pas perdu cette espèce de vénération béate à mon endroit.

Je ne prenais pas de petit-déjeuner, la chose était entendue depuis longtemps mais, lorsqu’elle déverrouillait la porte de ma chambre, Isabelle ne manquait pas de me demander quand même ce que je voulais prendre. Cela avait fini par devenir une sorte de rituel pour lancer la journée. Je répondais un peu n’importe quoi du style « un pneu bien saignant » ou « 200 grammes de pois de senteur ». Isabelle terminait invariablement l’échange par « je vais voir si j’ai ça en cuisine »… avant de partir prendre son petit-déjeuner tranquillement et toute seule.
Ce matin, il n’y eut pas l’amorce de ce petit gimmick. Après avoir ouvert la porte, Isabelle entra et me demanda si elle pouvait me déranger un petit moment.
- C’est ce que je t’ai dit hier soir qui n’est pas passé ? demandai-je. Encore une fois, je te prie de m’excuser, je ne voulais pas m’en prendre à toi. C’était un de ces trucs que je marmonne pendant un moment, que je mâche et remâche jusqu’au moment où ça sort tout seul.
- Non, coupa-t-elle énergiquement, ce n’est pas ça… J’ai demandé ce matin à être relevée.
- Tu veux dire que tu vas partir ?…
- Je crois que je n’ai pas ta résistance… J’ai besoin de prendre l’air… Je commence à saturer ; même mon amour pour la lecture s’étiole… En plus, tu es dans la dernière ligne droite de ta préparation et on perd trop de temps à discuter ensemble de tout et de rien. Je ne voudrais pas te faire perdre ton temps.
C’était une pensée généreuse et qu’on pouvait trouver fondée. A une nuance près cependant : si le temps que je consacrais à parler avec Isabelle ou à bouquiner des romans avait augmenté (pour donner l’impression d’une implication amoindrie dans mon boulot), on ne pouvait pas dire que cela me coûtait réellement. Ces respirations me permettaient d’être à 100 % le reste du temps au lieu de perdre régulièrement de précieuses minutes à bayer aux corneilles. Il n’y avait donc, de mon point de vue, aucune raison vraie à ce désengagement. J’étais prête à parier qu’en dépit de ses dénégations, Isabelle avait d’autres raisons pour m’abandonner un peu plus de trois semaines avant le premier écrit.
- Ma demande a été acceptée par le lieutenant Patrick ; je serais remplacée par Ondine. Entre historiennes de formation, ça collera plus facilement qu’entre nous…
- Je n’ai pas l’impression que nos rapports aient été si délicats que cela… Au début bien sûr, quand nous étions serrées l’une contre l’autre à Prouilhe, il y avait de quoi devenir agressives… Mais ici, cela s’est toujours bien passé, non ?
- A une tentative de fuite près, je suis d’accord…
- Ils sont au courant de mon escapade ?… C’est ça la vraie raison ?
Isabelle nia avec la même énergie que précédemment.
- Je suis juste fatiguée de cet intérieur… J’ai besoin de voir le soleil, c’est tout !
Comment faire avouer à un menteur professionnel qu’il ment ? C’était bien toute la problématique de mon immersion au milieu de ces adeptes de la langue de bois, du double langage et des coups fourrés. Ils ne lâchaient rien sans l’avoir décidé. Leurs phrases étaient rarement sincères, leurs vérités à ne pas prendre à la lettre.
- Dans ce cas, fis-je, je te propose que nous prenions le temps d’un petit déjeuner ensemble.
- Qu’est-ce que tu prends ?
- Une chaise en face de toi…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 12 Mai 2011 - 22:34

« On s’attache et on s’empoisonne » a chanté une vedette de pacotille. C’était bien mon problème. Plusieurs semaines en compagnie d’Isabelle avaient construit dans ma vie une série de repères clairement ordonnés que son départ allait chambouler. Peut-être que « dehors », elle n’aurait pas été une personne avec qui j’aurais pu me lier. Je crois même avec le recul qu’on se serait assez vite bouffé le nez. Toutefois, en étant obligées de partager le même air, les mêmes repas, les mêmes horaires, nous avions fini par nous apprivoiser… à moins que ce soit justement là le fameux empoisonnement de la chanson. Se dire que ce soir ou demain matin, plus vraisemblablement, il faudrait repartir sur de nouvelles bases était terriblement déstabilisant.
Pourtant, cette inquiétude n’était rien à côté du sentiment de reconnaissance que j’éprouvais pour Isabelle et pour tout ce qu’elle avait pu m’apprendre. Rien non plus à côté du besoin viscéral de comprendre, à partir de son cas personnel, comment elle avait pu se construire sans père et quasiment sans mère. En dépit de ces absences, elle était solide, presque inaltérable ; moi, au contraire, je me sentais tout le temps terriblement vulnérable parce qu’il me manquait ces fondations indispensables. La perte que je venais de subir me rendait encore plus nécessaire la quête de mes véritables origines. Lorsque tout ce bordel serait terminé, il faudrait que je sache… J’étais certaine que, si elle le voulait, Isabelle pouvait me donner quelques clés pour cette quête. Sauf que, jusqu’à ce dernier matin, elle avait toujours botté en touche et esquivé mes approches sur le sujet.
Je n’avais pas osé jouer la carte que je tenais au secret depuis si longtemps. Quel était le risque de l’utiliser aujourd’hui ?… De toute manière, après, il serait trop tard.
- Etre métisse, c’est un avantage ou un inconvénient à tes yeux ?
L’entrée en matière n’était pas vraiment très subtile, je le reconnais volontiers. C’est tout ce que j’avais trouvé afin d’aller percer la question de ses origines. Le pire c’est qu’au bout de quelques jours, lorsque nous avions commencé à cerner nos personnalités respectives et à les accepter, j’avais cessé de la penser comme n’étant pas blanche. Des gens n’ayant pas un sens minimal du vocabulaire aurait dit, comme pour Obama, qu’elle était black (et non métisse). Pour moi, elle était Isabelle ; je ne remarquais même plus le « reste »…
- Ca dépend avec qui tu te trouves, répondit-elle en éclatant d’un rire franc. Si tu es avec un blanc, il te verra noire. Si tu est avec un noir, il te verra blanche…
- Donc c’est un problème à tes yeux ?
- Pas plus que si tu croises un Parisien et une Marseillaise…
Je compris l’avertissement qui perçait derrière les grands sourires. Sujet glissant…
- Je connais les questions que tu te poses, reprit-elle. Arriver la trentaine passée en se demandant toujours où et comment on est né, ce n’est pas très bon pour son équilibre.
- Tu n’as connu ton père que sur le tard ?…
- Connaître quelqu’un, Fiona, ce n’est pas seulement pouvoir remplir une case sur ton arbre généalogique. Il a fallu longtemps pour que je connaisse ma mère… En fait, il a presque fallu attendre qu’elle coupe les ponts pour que je sache vraiment qui elle était.
- C’est un peu ce que je ressens actuellement, approuvai-je. Je mesure ce qu’a pu être la vie de celle qui a été ma mère pendant toutes ces années en se disant à chaque minute que je n’étais pas sienne. Avant qu’elle parte, j’étais plus à regarder ses défauts à la loupe qu’à additionner ses bienfaits.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 12 Mai 2011 - 22:34

Le sujet paternel était vraiment tabou. A chaque fois que j’avais voulu parler géniteur, Isabelle était revenue à sa génitrice. Fallait-il y voir le refus de cette ascendance, le rejet maladif d’un partie des pigments qui lui faisaient cette peau d’une douceur caramel ?
Tant pis ! Il me restait un dernier atout pour faire céder cette sorte de frontière intérieure, pour qu’elle aille au-delà de ses propres préventions.
- Tu me crois si je te dis que je sais qui est ton père ? fis-je en donnant à ma voix tous les accents d’une certitude sereine.
- Tu me crois si je te dis que j’en ai rien à foutre de ce bâtard ?!
Ses traits s’étaient faits plus durs. Plus durs pour rester indéchiffrables, plus durs comme pour finir de blinder sa carapace. La frontière était hermétique !… On ne passait pas !…
Je décidai d’ignorer ce nouvel avertissement.
- Soit tu le connais et tu souffres de son identité ; dans ce cas, je ne peux rien partager avec toi… Mais si tu refuses de savoir qui il est parce que tu estimes qu’il n’a pas agi avec toi comme il aurait dû le faire, alors tu ne vaux pas mieux que moi avec ma mère adoptive. On doit savoir pardonner.
- Je ne sais rien et je n’ai jamais voulu savoir. Epargne-moi des révélations qui ne seront que des mensonges. Tu ne peux pas savoir !…
Non, je ne savais pas. Pas avec certitude en tous cas… Mais dans mon esprit gambadait une « grande gazelle » blanche à qui un dictateur africain avait pris la peine de dédicacer une autobiographie. Sous mes yeux, il y avait ces photos trop intimes pour ne pas être anodines. C’était quelque chose de mince, de ténu… Le genre de petite idée qu’on commence à gratter pour en faire jaillir une plus grande. Les éléments à ma disposition se combinaient : une mission en Afrique, une attraction fatale de Gaëlle Le Kerouek envers un chef d’Etat noir, une passion insensée… et une mort violente mettant fin à la romance. Ensuite, comment dire à une enfant que son père était un dictateur ? Comment lui expliquer qu’il avait été assassiné ? Comment accepter aussi dans une France des années 70 encore peu perméable à la mixité raciale d’avoir pour fille une métisse ? Tout cela, une mère, tenue par ailleurs au secret le plus extrême dans sa vie professionnelle, ne pouvait le dire. Elle avait tu l’identité du père, l’avait rabaissé dans la tête de sa fille, l’avait dénigré si fort et si longtemps dans les années de l’enfance qu’il n’était dans sa bouche qu’un bâtard. Ce qu’Isabelle pensait être elle-même. Le livre dans le chambrette de Prouilhe, ce livre que je n’aurais jamais dû voir, attendait sans doute de délivrer sa vérité une fois que Gaëlle aurait rejoint ce Dieu qu’elle invoquait plusieurs fois par jour.
Cela n’avait rien à voir avec ma situation… Ou du moins, si cela se ressemblait, c’était de manière assez éloignée. Je me rendis compte qu’il valait mieux battre en retraite avant d’en dire trop.
- En prenant en compte l’Histoire, en fouinant dans le passé, on tombe sur des données qu’une analyse un peu serrée permet d’éclairer...
Ce que j’affirmais était vrai dans les grandes lignes mais, évidemment, indéfendable pour le cas précis d’Isabelle. C’était juste un moyen de gagner du temps sans trop donner l’impression de patauger dans le marécage dans lequel je m’étais moi-même fourrée. Isabelle sentit la vacuité de mon explication et contra aussi sec.
- Tes livres d’Histoire ne parlent pas de moi ! Ton Histoire ce n’est pas mon histoire…
- Pourtant les dates peuvent dire…
- Tu n’es pas astrologue que je sache !
- Avec ta date de naissance, je peux peut-être être sûre…
Voilà ! Je tenais ma parade… Elle allait me donner une date, j’allais faire semblant de réfléchir quelques secondes avant de secouer la tête et de reconnaître, dépitée, que « non, tu as raison, ça ne correspond pas ». De son côté, Isabelle balançait ; son refus de connaître l’identité paternelle était titillé sinon par la curiosité du moins par le sentiment que, n’ayant jamais rien su des lèvres de sa mère, elle ne verrait peut-être pas se représenter une occasion comme celle que je lui offrais.
- Je suis née le 9 novembre 1976… lâcha-t-elle dans une sorte de murmure étouffé par le remords.
La soustraction de neuf mois déchira d’un coup le voile de la terrible vérité. Le général Yoweri Kiseni, « grand ordonnateur » du petit Etat du Nyanbaza, avait été exécuté dans le plus grand secret le 17 février 1976 après une révolution de palais dont on n’avait rien su. J’avais vérifié la date et dans le Mourre et dans la base chronologique de Ludmilla ; c’était la seule certitude sur l’événement. La raison pour laquelle Gaëlle Le Kerouek avait obstinément verrouillé toute information sur le père d’Isabelle était dramatiquement évidente. Elle l’avait assassiné elle-même ! Sans savoir en revenant en France, sa mission réussie, qu’elle rapportait le fruit le plus indésirable et le plus défendu qui soit pour elle. Pourquoi n’avait-elle pas avortée puisque la loi l’y autorisait dans la France néo-giscardienne ?… Question stupide même si la réponse me parut empreinte de préjugés. Gaëlle Le Kerouek était bretonne et (donc ?) croyante.
J’ai appliqué mon plan de repli comme j’ai pu, en bredouillant la phrase que j’avais imaginée, puis je me suis enfuie dans ma chambre sous un faux prétexte.
Isabelle n’est pas venue me saluer avant son départ…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 12 Mai 2011 - 23:58

MARDI 30 MARS
Je commençais à avoir l’habitude des visites nocturnes du colonel Jacquiers ou du lieutenant Patrick. Elles n’étaient que rarement accompagnées de bonnes nouvelles.
- La presse dans ce pays mériterait qu’on la musèle vraiment, jeta le lieutenant en balançant sur mon lit un tas de feuilles vaguement agrafées dans un coin.
- Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
Dans ma nuisette de soie grège, je me sentais un peu plus désirable que la moyenne et je n’avais nulle envie d’aller exciter l’irascible militaire, apparemment peu calmé par sa permission d’une semaine.
- La nouvelle de votre mort. Ni plus, ni moins !
Je me mis à trembler en pensant au désarroi de mes amis… A Arthur surtout qui, par sa position, devait lui aussi avoir appris, par ces canaux mystérieux et souterrains qui irriguent les rédactions du pays, cette nouvelle insensée.
- C’est People Life, c’est ça ?
- Bien sûr, répondit Patrick. Ils ont une taupe dans nos services. Ca me rend dingue, on n’arrive pas à mettre la main dessus… Regardez la photo !…
Je montrai d’un mouvement de menton que les feuilles étaient loin et que je ne souhaitais pas quitter en sa présence l’abri molletonné de ma couette. Le lieutenant répliqua par un mouvement d’épaules qui paraissait dire qu’il en avait vu d’autres… Mais il se plia – dans tous les sens du terme – à mes désirs en ramassant le petit fascicule reprenant le contenu du magazine people. S’il y avait une taupe de l’hebdomadaire au sein des services secrets (un comble !), il y avait également un fournisseur d’informations au journal qui ne manquait pas de faire sortir en avant-première le numéro à paraître. De là à imaginer que la double-taupe était une seule et même personne…
Ce que je vis me glaça. Cette femme étendue par terre, cernée par une rivière de sang, c’était moi. Moi, sur le béton froid et détrempé du kiosque à musique de Luçon… Avec mon pantalon de cuir noir, mon imperméable de vinyle, mes bottines à chaînette… Avec, coincée sous ma hanche, la perruque que Minois m’avait arrachée. J’avais entendu parler de ces images que tout le monde avait vues dans l’unité gérant la mission… à l’exception notoire de la principale intéressée. Les découvrir ainsi était éprouvant, les imaginer agressant les yeux de Ludmilla ou du professeur Loupiac était proprement abominable et insupportable. Bien sûr, ce n’était pas mon sang, mais comment pouvait-on le savoir ?
Le titre était aussi direct que l’image : « Fiona Toussaint morte ? ». Evidemment, il y avait ce point d’interrogation qui était la garantie contre toute contestation ou contre une éventuelle réapparition de la supposée macchabée. Mais que pouvait cette habile ponctuation contre le double uppercut de la photographie et de mon nom accolé au spectre du trépas ?…
- Vous pouvez le faire interdire ? questionnai-je.
- Bien sûr que non ! rétorqua le militaire. On les a déjà titillés lorsque sont sorties vos photos avec Nolhan. Si on recommence, ils vont jouer le grand couplet de la liberté de la presse qu’on égorge et il se trouvera suffisamment de boucliers pour se lever à leurs côtés et les défendre. Et votre cher Arthur, quelle que soit sa tristesse à vous savoir décédée, ne serait pas le dernier à protéger ce principe viscéral pour un journaleux.
- Prévenir mes amis au moins ?…
- Lisez l’élégance de la prose de boucher-charcutier de l’auteur d’abord…
L’article commençait en page 2. Deux nouvelles photographies l’accompagnaient. Sur la première, on me voyait debout dans une pose savamment calculée pour paraître intraitable. Avant la fusillade donc… La seconde ressemblait à s’y méprendre à celle que le colonel Jacquiers m’avait transmise via l’ordinateur et l’imprimante d’Isabelle : les funérailles de « maman » avec au premier plan Arthur, Ludmilla, Adeline… Ce rapprochement était justifié dès l’entrée en matière de l’article : « Comme beaucoup, nous nous sommes étonnés de ne point voir paraître Fiona Toussaint aux funérailles de sa mère le 25 mars dernier à Montauban. Certes, les deux femmes étaient fâchées depuis l’époque de Sept jours en danger mais on pouvait se dire que la mort d’une mère efface tout… Interrogé par notre envoyé spécial à Montauban, Arthur Maurel, ancien petit ami de Fiona Toussaint, s’était, comme à son habitude, refusé à toute déclaration. En revanche, le propre cousin de Fiona Toussaint, Jean-Paul Chassagne, nous avait confié combien cette absence lui paraissait hautement improbable : « Même de l’autre bout de la Terre, elle serait arrivée au plus vite ». Cette opinion, doublée d’inquiétude, venait recouper différents éléments en notre possession depuis quelques temps comme la cessation des cours de Fiona Toussaint à l’université et ce départ présumé vers l’Afrique saharienne ou l’Asie. Disparition mystérieuse qui soulevait jusqu’à avant-hier plus de questions qu’elle ne donnait de réponses. Avant-hier où un informateur précieux nous a remis une série de photographies montrant une Fiona Toussaint visiblement victime d’un règlement de comptes. On ne saurait dire si l’ancienne candidate de Sept jours en danger est seulement blessée ou si elle est déjà morte. Ce qui apparaît évident, c’est qu’elle menait une vie bien différente de la vie rangée qu’elle s’est acharnée à nous « vendre » depuis des mois. Un faux vernis de respectabilité servait apparemment à masquer des activités peu recommandables et une personnalité dont on jugera sur pièces de la réalité dominatrice. Fiona Toussaint, bad girl française, a-t-elle dépassé les bornes ? S’est-elle brûlée les ailes à essayer de vivre une vie qui n’était pas la sienne ? Nous espérons pouvoir apporter de nouvelles révélations sur ce sujet dès notre prochain numéro. »
Au-delà d’un certain niveau d’abjection, je ne pouvais même plus avoir la nausée. Je me sentais mal tout simplement. Terriblement mal. On m’avait déjà tellement salie qu’un peut plus ne m’aurait pas dérangé si on n’avait du même coup joué avec les sentiments de ceux que j’aimais. Et le tout – cela me faisait bondir – en se drapant dans un vocabulaire respectable et sentencieux, en donnant quasiment des leçons de journalisme à Arthur qui ne voulait pas répondre à « l’envoyé spécial » du torchon. Comment lui en vouloir après ce qu’ils lui avaient fait ?…
- Qu’est-ce qu’il y a derrière tout ça ? Je veux dire derrière ces photos qui sortent si à propos ?
- Naïveté quand tu nous tiens ! répliqua Patrick. Qui a intérêt à laisser filtrer l’information de votre mort sinon ceux qui veulent s’accaparer des morceaux entiers de la nébuleuse de Lecerteaux ?… « L’exemple » de Luçon se retourne contre nous.
- Que voulez-vous dire ?
- Ce sont des photos de ce genre que nous avons fait courir dans certains milieux… Des photos montrant Minois et sa bande dans l’état que vous imaginez… Voilà la riposte ! Du même ordre mais bien plus dangereuse.
- Vous avez confiance dans votre Francis Brauz… Ce sont étonnamment toujours ses clichés qui viennent à paraître dans People Life.
- Je le connais depuis huit ans. Incorruptible, patriote jusqu’au bout des ongles et l’ayant montré sous le feu de l’ennemi, je réponds de lui plus que de moi-même. Cherchez la taupe ailleurs…
- Ce serait plutôt votre boulot que de la chercher, non ?…
- Moi je suis surtout occupé à essayer de remettre de l’ordre dans le bordel que vous avez foutu à Luçon…
Si j’avais pu espérer qu’il avait oublié ses récriminations contre moi, j’étais « rassurée » ; il me jugeait toujours responsable de la fusillade du kiosque.
- Et cela vous conduit à quelle décision ?
- A une décision que j’aurais bien voulu éviter… Vous allez reprendre du service sur le terrain…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 14 Mai 2011 - 19:20

JEUDI 1er AVRIL
Cela aurait pu être un « poisson »… Mais non, même pas. Fiona Toussaint allait reparaître sur le devant de la scène un 1er avril. Pas un scoop à vrai dire car Nolhan m’avait filé l’info quelques heures plus tôt au cœur de la nuit.
- Ils vont vous envoyer « surprendre » quelques récalcitrants dans l’Isère… La part du gâteau revenant à l’organisation ne rentre plus depuis l’événement que vous savez. Avec la parution du canard, ils vont se croire libérés de toute allégeance…
A peu de chose près, le lieutenant Patrick me tint le même langage vers midi lorsqu’il déboula sans prévenir dans la planque.
- Ils viennent réceptionner une livraison d’armes qui sont ensuite revendues très discrètement à des hommes de main ou à d’apprentis braqueurs. Lieu du rendez-vous, un chemin près d’un petit lac isolé à Saint-Ismier, près de Grenoble… Je ne veux aucune forme d’intervention de votre part. Vous êtes là pour vous faire remarquer. Ils doivent vous reconnaître pour que la rumeur de votre survie vienne remplacer celle de votre assassinat.
- Avec en plus, remarquai-je, un petit côté apparition miraculeuse… Parce que quand on a vu les photos de People Life, on ne s’attend pas à me retrouver en bonne forme en train de superviser une telle opération.
- C’est effectivement un plus pour votre réputation, concéda le lieutenant des services secrets.
- Comment se nomme le Minois cette fois-ci ?…
- Bernard Pantel… Honnête entrepreneur de BTP ayant pignon sur rue, il a commencé à tisser son propre réseau en magouillant sur des contrats. C’est comme ça qu’il en est venu à utiliser des filles ou à fourguer de la came pour se créer des obligés dans certains milieux dirigeants. Lecerteaux l’a intégré à l’organisation, puis sa fille en a fait son responsable principal dans le Centre-Est du pays, en gros Rhône-Alpes, Auvergne et Franche-Comté. Et en mettant le petit doigt dans l’organisation, il est passé à des activités de plus en plus lourdes.
- Si vous savez tout cela, pourquoi vous ne le bouclez pas ?
- On vous l’a déjà dit, Fiona… On veut tout arracher d’un coup…
- Mais en attendant, votre Pantel va repartir cette nuit avec quelques caisses d’armes dangereuses qui pourront servir à des casses ou à attaquer des innocents…
- Nous les avons rendues inopérantes… Pour qui nous prenez-vous ?…
Je ne savais plus pour qui je les prenais. Quand mon esprit se mettait à aller vagabonder loin de mes préoccupations immédiates, je me perdais à essayer de comprendre cette stratégie. Certes, elle était d’apparence simple : j’étais l’appât qu’on introduisait dans le système pour attirer les différentes composantes de la nébuleuse, les fédérer à nouveau sous une seule autorité – la mienne – avant de ferrer d’un coup sec l’ensemble. Une sorte de pêche à la ligne plus élaborée mais dans laquelle mon rôle d’asticot se révélait plutôt désagréable. Là, où cela perdait en clarté, c’était dans le détail des opérations. Aude Lecerteaux dirigeait l’ensemble de la nébuleuse c’était acquis, mais elle ne pouvait être seule au sommet ; elle était au minimum assistée d’une équipe d’hommes de mains, de légistes, voire de stratèges. Qu’étaient-ils devenus ?… Avaient-ils été supprimés purement et simplement comme la tête pensante de l’organisation ? Avaient-ils été retournés et convaincus de se rallier à « moi » ? Dans ce cas, cette partie de la mission ne m’avait jamais été vraiment présentée et je trouvais assez étrange que ce ne soit pas auprès de ces types-là qu’on m’ait d’abord exhibée. A la place d’un Minois ou d’un Pantel, j’aurais été assez décontenancé d’apprendre que les gens avec qui je traitais habituellement avaient tous été changés d’un seul coup. Décontenancé d’abord, conforté ensuite dans mon idée de la jouer désormais en solo.
- Ok, ok… Et la drogue, c’est du sucre en poudre ?…
Comme dans le sketch de Fernand Raynaud que ma remarque évoquait, le lieutenant Patrick toussa. J’étais en train de devenir son urticaire particulier.
- Vous avez dans le sac de quoi vous faire une beauté. Même procédure que la fois dernière. Vous partez d’ici dans une heure, on vous met à l’abri dans un hôtel en attendant l’heure du rendez-vous…
- Et je finis à l’hosto ?…
Je n’eus pas de réponse. Le lieutenant me tourna le dos et quitta la chambre sans un mot. Pour le coup, j’avais vraiment réussi à le fâcher.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 14 Mai 2011 - 20:38

Entre Massif Central et Préalpes, le parcours autoroutier avait délibérément choisi d’ignorer l’existence de la ligne droite. On contourna Clermont-Ferrand, on laissa de côté Saint-Etienne, on snoba la grande agglomération lyonnaise avant de s’enfiler après Bourgoin-Jallieu dans une impressionnante série de montées et de descentes. Le conducteur, moins trompe-la-mort que feu Jordan Bizières, était Sylvain Lebecq. Bien qu’il ait participé à l’expédition de Luçon, je ne l’avais que très fugitivement aperçu car il était de ceux qui couvraient nos arrières. A ses côtés, Franck Ravier, trompait l’attente en enfilant les grilles de mots fléchés avec une régularité métronomique. Un quart d’heure par grille. Ni plus, ni moins.
Pour ma part, l’angoisse de plus en plus oppressante me détachait sans cesse de mes fiches de révision. Impossible de se concentrer sur les provinces romaines ou les guerres sino-britanniques de l’opium en ayant en arrière-plan mental le souvenir brouillé, mais encore à vif, de la nuit de Luçon. J’avais vraiment beaucoup de difficulté à comprendre pourquoi le lieutenant Patrick m’avait soudain prise en grippe. D’accord, il y avait eu la fusillade inattendue, la mort de Bizières (et de Loyer ?), les désagréments qui avaient suivi… mais, après m’être beaucoup auto-flagellée, j’avais fini par adopter la position du colonel : cela avait mal tourné parce que c’était parti dès le départ pour mal tourner. Minois n’avait pas voulu respecter les règles ; mon parler cru et mon cou de poing n’avaient rien changé à un drame déjà largement écrit d’avance.
Alors, quand Patrick affirmait que, si je me contentais de jouer un rôle de potiche, tout se passerait bien, j’avais une propension certaine à ne pas le croire. Les vêtements contenus dans le sac – encore une fois destinés à me donner une image martiale et dominatrice – ne pourraient suffire à détourner Pantel de tenter un coup de force si telle était son intention. Bien sûr, je pouvais toujours me dire que les services de Jacquiers avaient des infos sur Pantel et ses hommes, que la triste expérience de Luçon avait permis de resserrer les boulons… Mais comment avoir confiance dans une « boutique » d’où des photos réalisées dans le cadre d’opérations secrètes sortaient dans la presse à scandale avec une si confondante facilité ?
Par rapport à mes derniers voyages, on avait réduit ma « confidentialité ». J’étais assise normalement dans la voiture et je pouvais regarder le paysage. Dans un sens, cela me permettait d’occuper le temps intelligemment puisque cela constituait une petite révision sur la géographie de la France : les paysages « vides » entre Tulle et Clermont, l’étalement urbain autour des grandes métropoles régionales que nous contournions, l’inégalité du trafic selon les axes empruntés nourrissaient ma liste d’exemples à utiliser au cas où… Moi qui, comme le lecteur le sait désormais, voyageais plus facilement en train qu’en voiture, je m’étonnais même du nombre de camions étrangers que nous dépassions depuis que nous avions rejoint l’A.43 du côté de Saint-Priest. Les plaques d’immatriculation ou les raisons sociales indiquées sur les remorques trahissaient des provenances aussi diverses qu’hétéroclites. Aux Allemands, Italiens et autres Suisses qu’on pouvaient s’attendre à trouver dans cette zone de la France, s’ajoutaient des camions slovaques, polonais, espagnols, slovènes, tchèques, néerlandais, autrichiens. L’Europe du commerce et des échanges prenait sous mes yeux sa véritable dimension. Je pouvais me dire que si le besoin s’en était fait sentir, grâce à l’espace Schengen, Fiona Toussaint aurait pu aller river leurs clous à des truands hongrois, à des caïds ritals, à de troubles avocats suédois ou à des hommes d’affaires véreux lettons. Pas sûr d’ailleurs qu’il ne faille le faire à un moment ou l’autre…
Autre modification assez sensible dans ma situation de voyageuse, on avait renoncé à me planquer dans un insipide Formule 1 pour m’offrir le cadre agréable – mais si dérangeant pour moi – d’un hôtel quatre étoiles situé à Eybens. La publication des photos de People Life avait décidément modifié une partie de la stratégie globale : il ne servait plus à rien de laisser croire que j’étais en Asie ou, en tous cas, sous de lointaines latitudes. Fiona Toussaint devait sinon être vue partout du moins pouvoir marquer certains espaces des traces de son passage. Pour le coup, ils avaient fait fort puisque - et pour quelques heures de repos seulement - on m’offrait le cadre somptueux d’une noble demeure ayant appartenu aux chevaliers de l’ordre de Malte. Rien que ça !…
Nous quittâmes la voie rapide à l’échangeur n°5 pour prendre la direction d’Eybens, au sud de Grenoble. La nuit était presque entièrement tombée ; les petits commerces du centre-ville, leurs devantures allumées, finissaient leur journée. Le hasard – y a-t-il d’autre mot pour cela ? - voulut que, alors que nous étions arrêtés par un feu rouge, une presse-marchand de tabac se trouvât faire le coin de l’intersection. Je jetais avec avidité un regard vers la vitrine tant j’étais sevrée depuis mon enfermement des couvertures des magazines et de leur glaciale perfection. Mon œil accrocha aussitôt la une de People Life… « Alexia : un bébé avec Xavier ? ».
- Ils n’ont pas publié « mes » photos ? m’étonnai-je auprès de mes deux accompagnateurs.
- Nous leur avons « déconseillé » de mettre du sang à la vue directe des passants, répondit Sylvain Lebecq avant de redémarrer un peu trop brusquement à mon goût.
- Vous voulez dire que le numéro que m’a montré le lieutenant…
- N’est pas le numéro qui a été publié, oui… Mais lorsqu’il vous l’a montré, c’était la première maquette… Quelques coups de téléphone venus du Ministère de l’Intérieur ont suffi à faire évoluer les choses.
Je ne me faisais aucune illusion sur la capacité des langues de vipère à cracher et à semer l’angoisse chez mes amis qui n’étaient pas lecteurs de cette presse de caniveau. On saurait leur dire qu’on me tenait pour morte mais, au moins, Ils seraient épargnés de la découverte du cliché le plus sanguinolent, celui de la une.
On se console comme on peut.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 14 Mai 2011 - 22:51

Pas de hamburger pour ce repas d‘avant-mission – peut-être le dernier… - mais un menu choisi sur la carte du Château de la commanderie et servi dans ma chambre. Enfin, un menu… Comme je ne parviens décidément pas à me refaire, j’abusais de mon statut de cliente en délaissant le râble de lièvre à la royale ou le pigeon aux écrevisses pour une entrée, un marbré de foie gras au pain d’épices, et deux desserts, un tiramisu destructuré accompagnée d’une glace crème brûlée et des financiers de pain d’épices (oui, j’aime bien le pain d’épices !).
Avant de partir porter ma commande, Sylvain Lebecq, grand baraqué à la quarantaine déjà assaillie par les soucis capillaires, s’était étonné de mes choix et de mon absence de plat principal.
- Je vous dirais bien que c’est pour ma ligne mais ce serait un mensonge de plus… Disons que je préfère partir au combat le cœur léger, le ventre vide et en ayant toute ma tête.
La qualité des mets rapportés ne parvint pas à me détacher des sombres pensées qui m’envahissaient de plus en plus. Ce que c’était quand même que d’avoir trop de mémoire. Passe que Ravier, visiblement nouveau dans la profession, ait été encore insouciant, mais Lebecq, qui avait dû assister dans ses jumelles à infrarouge au massacre de Luçon, ne paraissait guère plus inquiet que s’il allait amener sa gamine à l’école. Le cadre apaisant de la chambre donnant sur le parc déjà endormi y était peut-être pour quelque chose. A tout prendre, et quels que soient mes préventions contre tout luxe superflu, j’aurais aisément troqué mes heures à venir contre une nuitée ici. Je n’étais pas certaine que mes deux accompagnateurs m’auraient suivi sur ce choix-là.
A 23 heures, Ravier rangea son stylo et son recueil de mots fléchés, Lebecq éteignit le poste de télévision.
- Vous avez une demi-heure pour vous préparer, me dit-il. Je reste dans le couloir et Ravier va recueillir les dernières infos auprès du PC opération. A 23h30 pétantes, on décolle…
Je me suis retrouvée dans la salle de bain, face au miroir. Une demi-heure pour me préparer, c’était peu et beaucoup à la fois. J’aurais bien aimé prendre une douche pour me calmer mais il était trop tard. Pour le maquillage, avec mes mains qui commençaient à s’agiter de manière désordonnée, 30 minutes risquaient d’être à peine suffisantes. Le seul côté positif était qu’on m’avait prévu une combinaison, certes très moulante, mais qui s’enfilait aisément et se refermait d’un simple zip. En tirant celle-ci du sac, un morceau de papier plié en quatre tomba sur le carrelage.
« C’est la vôtre… Pour que vous soyez à votre aise… Bonne chance »
Ce n’était pas signé… Comme si j’étais sensée connaître toutes les écritures des gens qui m’accompagnaient dans cette aventure.
Effectivement c’était bien « ma » combinaison. Celle que j’avais conservée depuis Sept jours en danger et qui, après avoir servi quelques temps pour cause de pétage de plombs sexuel, s’était endormie au fond d’un tiroir anonyme. Le côté personnel du vêtement était effectivement un élément pouvant m’aider à me sentir à mon aise dans la peau d’une Fiona Toussaint autoritaire. D’un autre côté, il n’allait pas faire chaud avec seulement cette mince épaisseur de vinyle sur le corps.
La poursuite de l’exploration du sac me permit de récupérer une paire de bottes hautes (toujours les miennes… mais ressemelées et cirées de frais) et un long manteau de cuir doublé. J’espérais bien qu’entre ce dernier et la catsuit on me donnerait à nouveau un gilet de protection. Se sentir parfaitement à l’aise dans mes fringues ne suffisait pas à me rendre plus zen face à l’épreuve.
Lorsque Lebecq a toqué deux coups secs à la porte de la chambre, il ne me restait qu’à remonter les deux interminables zips de mes bottes. Le dernier coup d’œil dans le miroir m’avait au moins rassuré sur un point. La Fiona Toussaint du soir n’avait pas à rougir par rapport à celle qui avait blousé l’équipe de Sept jours en danger au dernier moment. J’étais prête physiquement et quelque chose me disait que psychologiquement je n’étais pas mal non plus
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 15 Mai 2011 - 1:05

Sortie 25 de l’A.41. Tout d’un coup, mon rythme cardiaque s’accéléra. Lebecq m’avait prévenu que le petit lac planté au milieu de la vallée de l’Isère, lieu du rendez-vous, était tout proche de l’autoroute. On y serait donc bientôt… L’endroit véritablement idéal pour un échange : coin tranquille mais où le passage incessant des voitures pouvait couvrir cris et éventuellement des échanges de tirs ; espace isolé mais d’où chacun pouvait repartir aisément une fois l’opération effectuée. C’était l’affaire de dix petites minutes et chacun pouvait ensuite reprendre sa vie.
- Je voudrais aller aux toilettes, lâchai-je soudain.
- Quoi ?! s’étrangla Lebecq.
- Oui, je sais que ce n’est pas le moment… mais leur marbré au foie gras était trop salé et je n’ai pas arrêté de boire de toute la soirée… Et maintenant…
Il n’y avait pas que ça bien sûr, il y avait cette peur insidieuse, rampante, qui refaisait son apparition et qui me donnait envie de me libérer du stress d’une manière ou d’une autre.
- Ok, décida Lebecq, on s’arrête… Préviens le boss, ajouta-t-il à l’intention de Ravier.
La Safrane brune se gara au bord de la petite départementale, mordant allégrement sur le bas-côté.
- Petit alignement d’arbres là-bas, fit Lebecq en pointant une grosse touffe arborée au milieu de champs en lanières. Ne trainez pas en route…
- La combinaison n’est pas très pratique pour ce que j’ai à faire…
- Le camion avec les armes passe à la hauteur de Sassenage, intervint Ravier. Il sera là dans 20 minutes…
- Hors de question que nous le faisions attendre, rajouta Lebecq.
- J’ai compris, soupirai-je… Je suis de retour dans 10 grosses minutes.
En comptant la marche, le déshabillage, l’opération urinaire, le rhabillage et le retour c’était une estimation très optimiste, je le savais. J’ai ouvert la portière, bondi sur le goudron puis j’ai marché une vingtaine de mètres pour prendre un petit chemin qui conduisait sous le couvert végétal. Je ne savais plus ce qui m’irritait le plus : flipper comme une étudiante à la veille de son premier oral ou donner l’impression aux deux agents qui m’accompagnaient que j’étais une vulgaire pisseuse ne pouvant pas contrôler sa vessie. Ce type de situation était à vrai dire assez rare, la nature m’ayant donné en la matière une résistance qui aurait fait l’étonnement de mes amies d’enfance… si j’en avais eu.
L’air frais, saturé par la circulation automobile, se fit glacial lorsque la transpiration née dans l’étouffement du vinyle commença à ruisseler sous ma combinaison moulante. La même sueur commença à se manifester sous ma perruque et bientôt ce fut toute ma tête qui commença à être gagnée par le froid.
- Tant pis, fis-je entre mes dents qui se mettaient à claquer toutes seules… On ne meurt pas d’avoir retenu un pipi pendant une demi-heure mais une pneumonie ça peut être fatal.
Faire demi-tour, renoncer à quitter en grande partie la combinaison intégrale que je portais, était à la fois plus raisonnable et permettait de surcroit à ma conscience de se soulager – elle au moins ! – d’un risque de retard qui aurait pu m’être imputable. Je n’hésitai donc pas plus de dix secondes à rebrousser chemin.
La voiture garée tous feux éteints sur le bas-côté n’était qu’une ombre parmi toutes les ombres d’une nuit où la lune se faisait discrète. Je craignis un moment m’être perdue quand, sentant sous les talons neufs de mes cuissardes non pas le goudron de la route mais de la terre, je fus incapable de me rappeler s’il me fallait repartir à droite ou à gauche. J’avais raté le chemin et j’étais en plein champ sans plus aucun repère. Deux points lumineux dansant dans la nuit sur ma droite m’indiquèrent heureusement la bonne direction : Ravier et Lebecq devaient s’en griller une avant l’heure H en refaisant le monde.
En m’approchant à travers champ, je commençai à distinguer leurs silhouettes. Ils avaient posé leurs fesses sur le capot avant de la voiture et discutaient comme deux potes juste avant d’entrer prendre leur place dans un stade de foot. Tranquilles, quoi… Et comme deux mecs seuls, comme je pus en juger en arrivant à quelques mètres d’eux, ils parlaient fille et baise…
- Tu te la ferais, toi ? demandait Lebecq…
- Plutôt deux fois qu’une, répondait Ravier. Tu as vu comment elle est foutue… C’est pas un mannequin, c’est sûr, mais elle doit assurer au pieu.
- Moi, elle me fout carrément les jetons… Tu ne sais jamais ce qu’elle est en train de gamberger dans sa tête. Toujours en train de ruminer un truc. Tu peux être sûr d’une chose c’est que là, elle est forcément en train de penser à comment elle va nous niquer la mission… Même en pissant…
C’est là que j’ai compris que la fille à – éventuellement – baiser, c’était moi.
- Elle peut penser ce qu’elle veut, reprit Lebecq d’une voix plus sourde. Il y a des choses qu’elle ne comprendra jamais…
- Comme quoi ?
- Pourquoi elle est devenue la « chèvre » du boss… Pourquoi ça a mal tourné à Luçon… Et même pourquoi je vais faire ça…
« Ca », ce fut d’abord une lumière dans la nuit, puis dans le quart de seconde qui suivit une détonation qui ébranla les environs. Une silhouette glissa du capot de la voiture et s’abattit mollement au sol. Lebecq venait de flinguer Ravier…
Et selon toute vraisemblance, il m’attendait pour continuer le travail… puisqu’en pensant trop, je pouvais niquer « sa » mission.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 16 Mai 2011 - 21:36

Le premier réflexe dans de telles circonstances, c’est évidemment de tourner les talons et de s’enfuir. S’enfuir en essayant de retenir à la fois une terrible envie de vomir et un profond besoin de hurler de terreur.
Oui mais où peut-on aller en pleine nuit, dans une tenue qui fleure plus la sortie d’une soirée échangiste que le terroir dauphinois, quand on n’a ni argent, ni papiers d’identité, ni moyen de communiquer ? Certes, on peut toujours marcher droit devant vers l’autoroute et ses jets incessants de lumières blanches et rouges. A quoi bon ? Tous les axes de ce type en France sont protégés par des grillages… Se diriger vers l’échangeur alors ?… Cela signifie rester sur la route, bien visible, être plus vulnérable… Pas question !
Je me baissais pour ne pas être accrochée par le regard de Lebecq. Plantée dans mon champ, enveloppée de nuit dans mon manteau noir, je demeurais encore invisible pour l’assassin qui avait entrepris de traîner le corps de Ravier jusque dans la voiture… Sur les sièges arrières !… Là où mon ADN devait être en abondance… A tout prendre, s’il ne me flinguait pas, il pourrait toujours faire de moi la coupable du crime. Morte il y a quelques jours, je ne renaîtrais dans la presse que pour basculer de l’autre côté de l’arme. La destinée qu’on me réservait ne se concevait que fatale. Alors, à tout prendre, ne valait-il mieux agir ?
Agir ?
C’était la pensée la plus dingue de la journée, du mois, de l’année… Qu’est-ce que je pouvais bien faire contre un professionnel, sur un terrain qu’il devait avoir repéré depuis un moment, avec comme seule arme deux mains d’intellectuelle ?
Ma seule chance, c’était de ne pas attendre… Justement parce qu’à en juger par sa tranquillité, il gérait le temps sans s’inquiéter de mon retour précoce ou du passage prochain du camion chargé d’armes. Aurait-il siffloté que je n’en aurais pas été plus surprise que cela ? Il ne pouvait avoir prévu cet arrêt-pipi, il s’était adapté sans angoisse aux circonstances et, là, il finissait le boulot comme un artisan consciencieux.
Ne pas attendre, c’était ne pas cogiter un plan mais foncer dans le tas. Lui sauter sur le râble et le frapper… Le frapper ? Avec mes petits poings ? Doux rêve ! Bardé de muscles saillants partout où il en fallait, ce salaud en rigolerait…
Je tâtai la terre autour de ma position d’observation. Bon sang, s’il n’y avait pas dans la plaine de l’Isère quelque morceau de roche arraché aux Alpes et rejeté par la rivière, c’était à en désespérer de mon vieux prof de géomorphologie !… Sur ma gauche, je sentis le contact étrange de la terre glaiseuse et du caillou lisse et froid. Une dimension et une forme idéales… Parfait pour l’attaque envisagée ! Sauf que c’était une arme à un seul coup. Ou je frappais bien et fort ou tout s’arrêterait assez vite pour moi.
Je franchis en silence les cinq-six mètres me séparant encore de la voiture. Lebecq finissait sa macabre installation lorsque d’un bond par-dessus le fossé, je me projetai sur son dos. Violent coup sur la nuque. Il se redressa en sursaut, se cogna à l’encadrement de la portière. Je frappai encore. A m’en désarticuler l’épaule ? Le caillou se teinta de rouge. Le corps de Lebecq bascula en avant.
Sauvée !…
C’est à ce moment-là que le fossé isérois put enfin se nourrir de marbré de foie gras au pain d’épices, de tiramisu déstructuré et de financiers, le tout arrosé d’une bile nerveuse et acide. Le nombre des cadavres autour de moi pouvait bien continuer à augmenter, je n’étais absolument pas prête à assumer leur présence.
Ma vie était un cauchemar.
Mais elle continuait…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 16 Mai 2011 - 22:32

Quand le camion – en fait une banale camionnette d’artisan fleuriste – a déboulé à l’entrée du virage, j’ai commencé à faire des signes en agitant les bras au-dessus de ma tête. J’ai pu distinguer le visage du chauffeur qui, ayant ralenti, me détaillait avec surprise. Il communiquait visiblement par portable avec une voiture dont les phares suivaient à une centaine de mètres. Il ne s’arrêta pas - crainte d’un piège sans doute – mais poursuivit son chemin à très faible allure.
La voiture, une C5 break remplie à ras bord, stoppa à ma hauteur, vitre avant droite ouverte.
- Que se passe-t-il ? demanda le lieutenant Patrick qui commandait en personne la mission de livraison.
- Lieutenant, vous aviez raison sur un point… Avec moi, cette mission part en couille…
Les mots ne venaient pas. Comment avouer que j’avais peut-être tué un homme ? Un homme sensé me protéger… Un homme pourtant qui venait d’en abattre un autre chargé de me protéger lui aussi. C’était tout sauf clair dans ma tête.
- Où sont Lebecq et Ravier ?
- Dans la voiture… L’un sur l’autre…
Allez savoir pourquoi, prise dans la tension de l’instant, une image débile (et sexuelle) m’a traversé l’esprit. Je me suis mise à rire comme une conne sans pouvoir m’arrêter. Après l’estomac, les nerfs lâchaient.
- Merde ! Ils sont morts !… s’écria l’agente qui avait sauté de la C5 vers la Safrane…
- Putain, Fiona ! Arrêtez de rire et dites-moi ce qui est arrivé !!!
N’étant pas en état de me contrôler, je me suis reçue deux belles baffes qui m’ont fait chanceler avant de me remettre les idées en place. Remède radical et peu sympa, mais diablement efficace.
- J’ai demandé à faire une pause pour faire pipi… Ca, vous le savez… Pendant que je revenais du bosquet là-bas, j’ai vu Lebecq sortir son pistolet et tirer sur Ravier.
- Sans raison ?
- Est-ce que je sais moi quelles raisons il avait ?… C’est à vous de me le dire… On est tous prévus pour être dans le même camp non ?…
Bien sûr, j’aurais pu raconter ce qu’ils étaient en train de se dire exactement. Quelle importance ! Que Ravier ait trouvé agréable la perspective de me sauter ne grandirait peut-être pas sa mémoire… et que Lebecq ait craint que je fasse foirer sa mission, c’était un petit truc que je voulais me garder de par devers moi. Puisqu’on me faisait des cachotteries, je m’accordais le droit de ne pas être tout à fait franc jeu moi aussi.
- Ravier est bien kaput, intervint Françoise Milliot… Lebecq a le crâne défoncé mais il est encore vivant…
- Alors, rugit le lieutenant, conduisez-moi ce fumier fissa dans l’hosto le plus proche, faites-en sorte qu’on le sauve et qu’il parle le plus vite possible.
Françoise Milliot fit un signe à un des agents encore dans la C5 ; il se précipita vers elle, se mit au volant de la Safrane et démarra. La Renault fit demi-tour en une seule fois, disparut en faisant hurler son moteur et crisser ses pneus dans les virages.
- Je suis désolée, fis-je… Votre opinion sur moi était fondée… Je fais tout foirer…
- Attendez avant de vous accabler… Nous cherchions une taupe dans le service. Quelqu’un qui ne jouait pas avec nous mais contre nous… Vous l’avez peut-être découverte et mise hors d’état de nuire. Je n’appelle pas ça faire foirer le boulot… Au contraire…
Le lieutenant Patrick me prit par l’épaule fraternellement, m’attira contre lui jusqu’à ce que ma joue vienne contre sa propre épaule.
- Je comprends que ça fait beaucoup pour vous tout cela… Ce n’est pas votre monde, ce n’est pas votre taf… Pourtant, on ne peut pas s’arrêter ici et maintenant… Je vais demander à Isabelle de vous rendre à nouveau présentable et on va repartir finir le job.
Que répondre à cela ?… C’était une logique de militaire – poursuivre le combat sans se soucier de ceux qui tombaient – adaptée à la petite bourgeoise que j’étais devenue. Un peu de tendresse dans un monde de grosses brutes.
Me rendre présentable consista à me nettoyer le visage et le manteau des taches de boue et de sang qui s’y mêlaient, à décrasser mes hautes bottes souillées. Une bouteille d’eau minérale et un paquet entier de mouchoirs en papier furent nécessaires pour obtenir un résultat satisfaisant. Ensuite, Isabelle, qui n’avait pas ouvert la bouche une seule fois au cours de ces travaux de ravalement, me proposa son propre tube de rouge à lèvres et un miroir.
- Je ne peux pas le faire moi-même, gémis-je… Je tremble encore trop…
- Faudra bien que tu te débrouilles, ma vieille… Ca commence déjà à faire beaucoup ! Je ne suis pas ton esclave !…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 16 Mai 2011 - 23:41

Après ce que je venais d’endurer, la petite « cérémonie » d’échange fut une agréable plaisanterie émaillée de quelques moments de pur stress. Montée dans la Citroën C5 entre deux agents que je ne connaissais pas, je fus traitée par eux comme une sorte de monarque vénérée lorsque nous parvînmes au lieu de rendez-vous ; au programme, ouverture de portières, déférence dans les mots et proximité musclée rassurante.
Arrivés par un autre accès, les hommes de Pantel s’étaient déployés les premiers. Paradoxalement, alors que les fusils d’assaut étaient de sortie pour nous accueillir, la situation apparaissait plus cool qu’à Luçon ; au moins, il n’y avait pas de volonté évidente de nous prendre en traître, pas de flingues planqués sous des imperméables.
Je fis quelques pas en direction de Pantel lequel vint à ma rencontre les deux bras levés comme pour me serrer contre lui.
- Fiona Toussaint ! s’exclama-t-il… Quand je vais dire à ma fille que je vous ai rencontrée… Vous êtes son idole depuis le premier soir où vous êtes passée à la télé.
- Vous ne lui dirais rien, répondis-je sans pouvoir éviter d’être sèche. Je crains fort que cette Fiona Toussaint là soit morte depuis longtemps.
Il ne releva pas mon allusion au dernier numéro de People Life. Tant pis ou tant mieux, impossible à dire.
- Vous avez le fric ? balançai-je dans la foulée pour changer de sujet.
- Vous me prenez pour un amateur ?…
- Apprenez que maintenant j’ai pris le parti de me méfier de tout le monde. Spécialement de ceux qui s’intéressent d’un peu trop près à moi et à mon passé…
Je n’avais guère à me forcer pour interpréter cette partition. Tels étaient bien mes sentiments profonds : je ne parvenais pas à oublier la désagréable sensation de la main de Minois faisant voler ma perruque. Il était hors de question que Pantel pose ses sales pattes de trafiquant sur moi et ma carapace de cuir (même protégée par un gilet pare-balles qui me donnait une mobilité de tortue).
- Posez la mallette par terre, ordonnai-je.
Sourire de Pantel.
- Nous avons droit au tarif soldes ? demanda-t-il.
C’était une boulette d’amatrice. Une cargaison d’armes de guerre, cela valait bien plus que le contenu d’un seul petit attaché-case.
- Nous n’en sommes qu’à l’apéritif, répondis-je.
- Parfait !… Cela nous laisse donc tout le temps de faire un petit test rapide de la marchandise… Comptez les billets, nous vérifions les armes.
Il me fallut faire appel à je ne sais quel sentiment de fatalisme pour ne pas me retourner en direction de Patrick resté dans la C5. Le petit rendez-vous rapide promettait de durer et, sans doute, de mal tourner lorsque l’escroquerie sur les armes serait révélée.
- Pas question ! dis-je en plantant mon regard dans celui vif et bleu de Pantel… Vous devez me faire confiance sans quoi il n’y a pas de transaction.
- Faire confiance à une amatrice ! s’étrangla Pantel. Et puis quoi encore ?…
Je n’étais pas Kennedy tournant autour du bouton du feu nucléaire au moment de la crise de Cuba mais je comprenais fort bien tout ce qui avait pu lui passer par la tête à ce moment-là. Comme Minois, Pantel me cherchait. S’il n’avait pas les mêmes intentions meurtrières, il paraissait bien décidé à tester mes limites en usant de la provocation insidieuse. Sur-réagir c’était risquer de déclencher une nouvelle hécatombe, encaisser sans moufter son accusation d’amateurisme, c’était griller « Fiona Toussaint » à court ou moyen terme.
- Si tu n’es pas content de la marchandise, mon loup… Viens donc récupérer ton fric…
Je posai mon pied gauche et sa gangue de cuir noir sur la première valisette dans une attitude déterminée que je me forçai à rendre crédible en ne bougeant plus un orteil.
- Je te préviens que pour le ravoir, tu devras me lécher les bottes… Dans tous les sens du terme…
Subir cette humiliation n’était pas au programme de Pantel… Pas plus qu’un déclenchement des hostilités… Il battit en retraite mais en essayant de sauver ce qui pouvait l’être.
- C’est normal de se méfier, non ?
- Avec toute autre personne que moi, cela se conçoit… Mais apprenez bien ceci et répétez-le autour de vous… Et même à votre fille si ça vous chante de lui raconter que vous passez vos nuits à sucer des talons de cuissardes… Fiona Toussaint ne ment jamais !… Jamais !…
A ce moment précis, comme pour souligner mes paroles, un des deux agents qui m’entourait dressa vers le ciel un des fusils de guerre pris dans la camionnette et déchargea une rafale dont le staccato métallique couvrit quelques secondes le bruit de fond de l’A.41. Rassuré, Pantel fit signe à deux de ses hommes d’apporter les autres petites valises bourrées de billets jusqu’à moi.
- Ouvrez-les, fit l’agent en pointant presque comme par inadvertance le canon du fusil vers l’homme du BTP.
C’était un ordre que j’aurais dû donner moi-même. Après tout si Pantel avait voulu vérifier l’état des armes – je soupçonnais fort Patrick de m’avoir menti en partie sur leur défectuosité – je me devais bien de prévenir une arnaque ou une valise piégée.
Sans moufter, les hommes de Pantel firent sauter les serrures. L’alignement de billets en coupures de 20 et 50 euros était impressionnant. Terriblement tentant, même pour moi dont la fortune était très confortable.
- Je prends directement ma commission, fis-je en prélevant plusieurs liasses que j’enfournais dans mes grandes poches. Le reste c’est pour le personnel…
Les billets furent engloutis dans un énorme sac de sport puis ramenés à la voiture.
- Au plaisir de vous revoir, monsieur Pantel… Je vous promets que, la prochaine fois, je prendrais le temps de vous signer un autographe pour votre fille…
Sans tourner le dos – au cas où… - je partis rejoindre le grand sac gorgé de papier-monnaie et la C5. Deux minutes plus tard, nous étions déjà loin.
Et dans mon cas, pas fâchée d’y être entière.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 17 Mai 2011 - 11:59

VENDREDI 2 AVRIL
La Citroën ne s’arrêta qu’arrivée aux portes de Lyon. Il était un peu plus d’une heure du matin et un commencement d’habitude me disait que, même si nous avions basculé dans le jour d’après, mon 1er avril tragique n’était pas terminé pour autant.
- Les événements de la nuit nous obligent à modifier quelque peu l’organisation de votre retour à la planque, expliqua le lieutenant Patrick une fois la voiture parquée dans un coin isolé et sombre de l’aire de repos. Nous allons attendre un véhicule supplémentaire qui vient d’être loué à l’aéroport Saint-Exupéry, vous embarquerez à l’intérieur avec Poly et Bournazel.
Poly et Bournazel, décidément inséparables, étaient les deux agents qui s’étaient avancés avec moi pour rencontrer Pantel. Ils étaient aussi dissemblables que l’été et l’hiver peuvent l’être. Poly était élancé, pâle, d’une blondeur abondante tirant sur le roux, Bournazel avait le visage rougeaud, les cheveux bruns coupés à ras, une stature courtaude avec un buste large comme un buffet à l’ancienne. Jeunes trentenaires selon mes estimations – peu fiables comme on le sait – ils avaient été les seuls à parler pendant le trajet de retour. De foot essentiellement ce qui avait eu à la longue le don de m’agacer un peu, ce sujet me paraissant à cent milles lieux des drames de la nuit. A tout prendre, j’aurais préféré être reconduite par Isabelle dont l’attitude m’avait profondément déconcertée lors de nos retrouvailles. Pas un bonjour ou un sourire, la stricte application des ordres et puis cette remarque aigre sur une supposée attitude esclavagiste de ma part. Là encore, quelque chose ne tournait pas rond. Qu’elle m‘ait accusée de l’avoir fait souffrir au cours de notre ultime conversation à Soursac, j’aurais pu le comprendre. Mais qu’elle se ravale au rang de simple esclave parce qu’elle avait dû m’aider à faire un brin de toilette – indispensable en plus ! – tenait de l’exagération manifeste. A moins qu’elle considérât que les semaines passées dans la planque à me préparer mes repas relevaient aussi d’une forme de soumission de sa part envers moi. Ce qui était à mon sens un abus puisqu’elle m’avait le plus souvent interdit de l’aider en quoi que ce soit dans l’entretien de notre « ménage ».
- Sachez que j’ai ordonné une enquête interne immédiate sur Lebecq, reprit le lieutenant Patrick. Une équipe est en train d’éplucher ses faits et gestes au cours des six derniers mois. J’aurais les résultats demain mais je devine déjà la teneur de ce qu’ils vont trouver… Encore une fois, je dois reconnaître que vous avez parfaitement su gérer une situation difficile ce soir. Avec Pantel, vous ne vous êtes pas laissée démontée, vous avez clairement affirmé l’autorité de Fiona Toussaint. Ce sont des gestes et des mots qui vont compter…
- Et terminer de me discréditer dans le monde réel… fis-je.
- Ne vous occupez pas de ce problème… Ce qui a pu être dit sur vous un jour s’oublie d’autant plus vite qu’on dit autre chose de plus fort et de plus intéressant un autre jour. Regardez notre « ami » Lagault… Vous avez mis sur la place publique ses rapports compliqués avec l’honnêteté littéraire ; est-il pour autant discrédité dans les médias et l’opinion ? Non…
Avoir comme modèle de réussite quelqu’un comme Lagault ne pouvait que me poser problème justement. Une idée en entraînant une autre comme souvent, je revins à mes petits problèmes d’agrégative.
- Mes fiches !… Elles sont restées dans la Safrane !
- Isabelle se fera un plaisir de vous les rapporter quand nous les aurons récupérées.
Si c’était une formulation ironique, je ne la trouvais pas drôle du tout. Encore de quoi renforcer le sentiment de servitude d’Isabelle Caron à mon égard.
La suite allait être encore moins marrante.
- Lebecq est décédé quelques instants après son admission à l’hôpital de Grenoble. Enfoncement de l’os pariétal… Je pense que vous n’aviez pas besoin de cette nouvelle supplémentaire aujourd’hui mais il fallait que vous le sachiez.
C’était une situation ahurissante à endurer. En quelques secondes, j’étais devenue une criminelle. Quelles qu’aient été les circonstances qui m’avaient poussée à le faire, j’avais tué un homme ! Encore aujourd’hui, je trouve mal les mots pour décrire le sentiment de vide et de dégoût qui me submergea. C’était comme si on venait de sectionner d’un coup les derniers arpents de candeur et d’honnêteté de mon âme.
- Le mieux c’est encore que vous vous reposiez… Tenez, avalez ça !
Le militaire me mit entre les mains une barrette médicamenteuse blanche que j’avalais aussitôt avec une gorgée d’eau.
Sans réfléchir.
Parce que je n’étais plus en état de réfléchir… Puis, bientôt, je ne fus plus en état de me tenir debout, de garder mes yeux ouverts. Le sommeil artificiel m’emporta comme un raz de marée déferlant sur mon corps épuisé.
Non sans une dernière sensation étrange et dérangeante. Une voix de femme qui disait :
- Au moins, cette fois-ci, on n’a pas été obligés de la piquer !
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