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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 17 Mai 2011 - 11:59

VENDREDI 2 AVRIL
La Citroën ne s’arrêta qu’arrivée aux portes de Lyon. Il était un peu plus d’une heure du matin et un commencement d’habitude me disait que, même si nous avions basculé dans le jour d’après, mon 1er avril tragique n’était pas terminé pour autant.
- Les événements de la nuit nous obligent à modifier quelque peu l’organisation de votre retour à la planque, expliqua le lieutenant Patrick une fois la voiture parquée dans un coin isolé et sombre de l’aire de repos. Nous allons attendre un véhicule supplémentaire qui vient d’être loué à l’aéroport Saint-Exupéry, vous embarquerez à l’intérieur avec Poly et Bournazel.
Poly et Bournazel, décidément inséparables, étaient les deux agents qui s’étaient avancés avec moi pour rencontrer Pantel. Ils étaient aussi dissemblables que l’été et l’hiver peuvent l’être. Poly était élancé, pâle, d’une blondeur abondante tirant sur le roux, Bournazel avait le visage rougeaud, les cheveux bruns coupés à ras, une stature courtaude avec un buste large comme un buffet à l’ancienne. Jeunes trentenaires selon mes estimations – peu fiables comme on le sait – ils avaient été les seuls à parler pendant le trajet de retour. De foot essentiellement ce qui avait eu à la longue le don de m’agacer un peu, ce sujet me paraissant à cent milles lieux des drames de la nuit. A tout prendre, j’aurais préféré être reconduite par Isabelle dont l’attitude m’avait profondément déconcertée lors de nos retrouvailles. Pas un bonjour ou un sourire, la stricte application des ordres et puis cette remarque aigre sur une supposée attitude esclavagiste de ma part. Là encore, quelque chose ne tournait pas rond. Qu’elle m‘ait accusée de l’avoir fait souffrir au cours de notre ultime conversation à Soursac, j’aurais pu le comprendre. Mais qu’elle se ravale au rang de simple esclave parce qu’elle avait dû m’aider à faire un brin de toilette – indispensable en plus ! – tenait de l’exagération manifeste. A moins qu’elle considérât que les semaines passées dans la planque à me préparer mes repas relevaient aussi d’une forme de soumission de sa part envers moi. Ce qui était à mon sens un abus puisqu’elle m’avait le plus souvent interdit de l’aider en quoi que ce soit dans l’entretien de notre « ménage ».
- Sachez que j’ai ordonné une enquête interne immédiate sur Lebecq, reprit le lieutenant Patrick. Une équipe est en train d’éplucher ses faits et gestes au cours des six derniers mois. J’aurais les résultats demain mais je devine déjà la teneur de ce qu’ils vont trouver… Encore une fois, je dois reconnaître que vous avez parfaitement su gérer une situation difficile ce soir. Avec Pantel, vous ne vous êtes pas laissée démontée, vous avez clairement affirmé l’autorité de Fiona Toussaint. Ce sont des gestes et des mots qui vont compter…
- Et terminer de me discréditer dans le monde réel… fis-je.
- Ne vous occupez pas de ce problème… Ce qui a pu être dit sur vous un jour s’oublie d’autant plus vite qu’on dit autre chose de plus fort et de plus intéressant un autre jour. Regardez notre « ami » Lagault… Vous avez mis sur la place publique ses rapports compliqués avec l’honnêteté littéraire ; est-il pour autant discrédité dans les médias et l’opinion ? Non…
Avoir comme modèle de réussite quelqu’un comme Lagault ne pouvait que me poser problème justement. Une idée en entraînant une autre comme souvent, je revins à mes petits problèmes d’agrégative.
- Mes fiches !… Elles sont restées dans la Safrane !
- Isabelle se fera un plaisir de vous les rapporter quand nous les aurons récupérées.
Si c’était une formulation ironique, je ne la trouvais pas drôle du tout. Encore de quoi renforcer le sentiment de servitude d’Isabelle Caron à mon égard.
La suite allait être encore moins marrante.
- Lebecq est décédé quelques instants après son admission à l’hôpital de Grenoble. Enfoncement de l’os pariétal… Je pense que vous n’aviez pas besoin de cette nouvelle supplémentaire aujourd’hui mais il fallait que vous le sachiez.
C’était une situation ahurissante à endurer. En quelques secondes, j’étais devenue une criminelle. Quelles qu’aient été les circonstances qui m’avaient poussée à le faire, j’avais tué un homme ! Encore aujourd’hui, je trouve mal les mots pour décrire le sentiment de vide et de dégoût qui me submergea. C’était comme si on venait de sectionner d’un coup les derniers arpents de candeur et d’honnêteté de mon âme.
- Le mieux c’est encore que vous vous reposiez… Tenez, avalez ça !
Le militaire me mit entre les mains une barrette médicamenteuse blanche que j’avalais aussitôt avec une gorgée d’eau.
Sans réfléchir.
Parce que je n’étais plus en état de réfléchir… Puis, bientôt, je ne fus plus en état de me tenir debout, de garder mes yeux ouverts. Le sommeil artificiel m’emporta comme un raz de marée déferlant sur mon corps épuisé.
Non sans une dernière sensation étrange et dérangeante. Une voix de femme qui disait :
- Au moins, cette fois-ci, on n’a pas été obligés de la piquer !
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 17 Mai 2011 - 21:41

A part dans un wagon-lit, s’endormir à un endroit et se réveiller à un autre est une des choses les plus déstabilisantes que je connaisse ; on a toujours l’impression qu’il a pu se passer bien des choses pendant votre sommeil. D’ailleurs, qui m’avait déshabillée et déposée seulement vêtue de mes dessous sous ma couette ?
Ma montre disait quatorze heures dix-huit, soit une nuit de plus de 13 heures ce qui était très loin de mes performances habituelles. Le transport, le déshabillage, le couchage ne m’avaient même pas éveillée. On m’avait assurément filé une dose de cheval, peut-être même au-delà des prescriptions habituelles.
Sorti de cette réflexion minimale, mon cerveau refusait de fonctionner. J’avais de terribles nausées, provoquées par le médicament ou l’acidité de la bile que j’avais rendue la veille dans le fossé de Saint-Ismier. Mon estomac jouait au yoyo entre mes lèvres et mon bas ventre. Même redressée dans le lit, la tête appuyée contre mes oreillers, ça tournait autour de moi comme sur un manège qu’on aurait rendu fou. Impossible d’aller plus loin pour le moment que cette position assise.
Bien sûr, en n’ayant pas la force de réfléchir à autre chose qu’à mon propre état physique, j’étais éloignée de toutes les pensées sombres, de tous les souvenirs sanguinolents de la veille au soir. C’était le but premier de ma longue léthargie et des séquelles que j’étais en train d’endurer. A tout prendre, je me dis aujourd’hui qu’un euphorisant, même de classe interdite, aurait eu des effets plus agréables que cet espèce de grand coup de bambou qui me laissait toute désarticulée du corps et de l’esprit.
La sensation a fini par s’estomper au terme d’une bonne demi-heure. Un temps interminable durant lequel je découvris les joies et les horreurs de la vie de légume. Lorsque j’essayais de parler, ma bouche articulait avec peine des sons indistincts qui ne pouvaient même pas tenir lieu de début de conversation. J’essayais juste de prononcer – pour m’en convaincre – « Je suis Fiona Toussaint », cela donna quelque chose du style « e ui ona t s hein » qui m’aurait valu la camisole d’or au grand prix de l’hôpital Marchant. Je me suis entêtée à forcer ma bouche, mon esprit, mon corps à se libérer de ce carcan chimique. Sans effet d’abord, puis, progressivement, avec des petits mieux qui avaient le goût sucré de grandes victoires.
Bien sûr, quand il s’est agi de poser les deux pieds sur le sol, une grande chape de plomb m’attendait. Elle s’effondra sur mes épaules sans prévenir me repoussant en arrière. Ma tête partit en arrière et heurta le mur. Le choc tout autant que le mouvement me rappelèrent ce que jusqu’alors on m’avait permis d’égarer dans les méandres de ma vaste mémoire : les images du corps de Lebecq se cabrant avant de recevoir le second coup, celui qui avait sûrement été fatal. Le sang qui giclait, me sautait au visage, me souillait les mains. J’avais l’horrible sensation que ce meurtre recommençait, que je ne me contentais pas de le visualiser à nouveau mais qu’il s’emparait de chaque nerf de mon corps qui retrouvait sa tension du moment fatal.
Plusieurs passages de ma main droite sur mon occiput, qu’un début de repousse capillaire commençait à rendre un peu plus civilisé, me rassurèrent. Je n’avais aucune plaie mais le choc n’aida vraiment pas à me remettre les idées en place. Consciente d’être encore bloquée sur le lit pour un moment, je me laissais tomber sur le côté pour me rapprocher sans trop d’efforts du bureau. Il y avait là un paquet de fiches bleues – couleur époque moderne – encore en attente de classement. Je les agrippai d’une main molle, les ramenai sous mes yeux pour lire le titre. « Dan et Marc : Prosper tantine et Eugène Monique en bad trique ». Je fermais mes paupières pour prendre un peu de recul sur cette phrase énigmatique et sur laquelle je ne me souvenais nullement m’être penchée un jour. Cela ne voulait rien dire comme on en conviendra aisément. Rien dire parce que mon cerveau n’en était pas encore revenu au point où il pouvait décoder un message écrit. Evidemment, dans ces cas-là – et surtout parce qu’on sent confusément qu’on a un truc important à faire bientôt - la raison s’efface devant la panique. Et si cela ne revenait jamais !
Les efforts faits pour retrouver un usage à peu près normal de la parole, quoiqu’elle resta saccadée quand je me traitais de tous les noms pour ma mollesse, se poursuivirent donc sur le chantier de la lecture. Syllabe après syllabe comme un petit élève de CP découvre la construction des mots puis des phrases, j’ai repris confiance en moi et réamorcé mon cerveau. Au bout de cinq grosses minutes, j’avais réussi à reconstituer le titre énigmatique ; cela parlait du Danemark, du protestantisme et de l’hégémonie en Baltique. En revanche, à partir de ce qui aurait pu être un sujet d’oral, je n’avais strictement rien à dire. La panne de cervelle n’était toujours pas complètement résorbée.
Les tempes battantes, la sueur sur le front, je m’allongeais à nouveau. A l’envers… Pieds nus sur l’oreiller et bras droit recourbé sous ma tête pesante.
Et si, tout simplement, je m’étais réveillée trop tôt…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 17 Mai 2011 - 23:13

J’aurais bien aimé vous dire quel temps il faisait sur la Corrèze le 2 avril. N’ayant pas quitté ma chambre de toute la journée, j’en suis totalement incapable. Vers 16 heures, un nouveau réveil intérieur me poussa à me lever vraiment : l’appel du petit coin. Partie sur mes deux jambes, je terminais la traversée de la salle de bain à quatre pattes avant de pouvoir gagner les toilettes.
Dix minutes plus tard, soutenue par un mur très compréhensif, j’essayais d’ouvrir la porte de la chambre pour élargir mes paysages du jour. Peine perdue ! J’étais bel et bien enfermée en plein milieu de la journée. Une situation que je n’avais connue qu’après ma tentative d’évasion. Que se passait-il ?
J’eus beau tambouriner contre la porte, rien ne bougea dans le reste de la maison. Peut-être tout simplement que ce que je prenais pour de vigoureux coups de poing n’étaient en fait que de simples chiquenaudes délivrées par des membres toujours engourdis.
Une agente inconnue – il y avait donc un réservoir inépuisable dans le service de Jacquiers ? – m’apporta vers 18 heures un repas du soir léger accompagné d’une nouvelle barrette de somnifère blanche. On tenait visiblement à ce que je reste bien tranquille à pioncer dans mon coin.
Et mon Agreg dans tout ça ?
- Ondine n’est pas là ? demandai-je.
Elle me toisa sans rien dire, posa le plateau par terre pratiquement sur le seuil de la chambre et referma avec le même mutisme borné.
Je me sentis encore plus conne que pendant mon moment légumier de l’après-midi. Ce qui se passait était inexplicable. Alors que je venais de donner des gages de mon implication dans la mission, alors que j’avais mis hors-jeu celui que le lieutenant Patrick avait très vite appelé « la taupe », alors qu’on aurait dû me faire pleinement confiance, on me serrait dans ma geôle d’une manière plus rigoureuse qu’avant.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 17 Mai 2011 - 23:14

SAMEDI 3 AVRIL
Ayant refusé d’absorber le nouveau somnifère qu’on m’avait suggéré de prendre, je guettais minuit avec un appétit de comprendre d’autant plus vif que j’avais été privé de cette capacité pendant plusieurs heures. A supposer bien sûr que Nolhan assure cette vacation. S’il me pensait dans les bras de Morphée – en tout bien tout honneur, je précise – il pouvait fort bien choisir de se consacrer à ces longues traques nocturnes qui mettait son ordinateur en fusion et le laissait, lui, tout froissé au matin.
- Je pensais bien que vous seriez là.
Ce furent ses premiers mots sur mon écran. Ils me firent un bien fou. Jour après jour, même si parfois nous ne parlions de rien d’intéressant, les cinq minutes de dialogue avec l’inspecteur toulousain clôturaient de la meilleure des manières mes journées de travail. Après plus de quinze heures de sommeil et un enfermement que je jugeais immérité, ce petit moment promettait de prendre des accents de liberté. J’avais humé l’air des Alpes pendant deux bonnes heures la nuit précédente, rechargé certaines de mes batteries en extérieur, accumulé des tonnes de questions ; il me manquait quelqu’un pour satisfaire mon besoin de parler.
- J’ai dormi toute la journée, répondis-je. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse d‘autre ?
- C’est sûr… Vous allez bien ?
- C’est secondaire… Je crains fort de ne jamais plus pouvoir être aussi bien qu’avant cette histoire. Vous savez pourquoi ?
- Je le sais… C’est pour cela qu’il faut que vous compreniez que ça s’estompera, que cela vous pèsera pendant quelques jours mais que ça partira.
- J’aimerais en être aussi sûre que vous, dis-je en poussant un long soupir qui dut passer lui aussi par les ondes du réseau sans fil.
- On est tous passés par là, affirma à nouveau Nolhan… Il ne faut pas croire que c’est plus long ou plus dur pour les femmes… C’est pareil… Je vous assure qu’on oublie.
La situation était paradoxale. Alors que je savais des tonnes de trucs, pour certains sans intérêt pour le commun des mortels j’en conviens, ma mémoire déplaçait sans cesse le curseur vers les connaissances, les savoirs, les sensations douloureuses. Il y avait pourtant tellement de place pour que mon esprit se focalise sur des choses fortes mais positives.
- Pourquoi Ondine n’est pas là ?…
Depuis quelques semaines, Nolhan avait relâché sa vigilance sur les noms. Il les écrivait en totalité alors qu’au début nous nous comprenions juste avec des initiales. J’avais fini par faire comme lui.
- Ravier était son petit copain… Je pensais que vous le saviez.
Comment est-ce que je l’aurais su ?… Ah oui ! Ils s’étaient tenus la main pendant que je profitais d’un surcroit de plein air à mon retour de Limoges. J’avais cru que c’était juste pour donner le change. Mauvaise intuition. Et dramatique situation.
- Est-ce que l’on sait comment c’est arrivé ?… Je veux dire… Pourquoi Lebecq a-t-il tué Ravier ?
- Ravier était une bleusaille dans le service du colonel. Recruté avec sa copine rencontrée à « l’école ». Cas très rare apparemment, un couple dans la même unité. Après Luçon, quand il a fallu renforcer les agents sur zone, le colonel les a envoyés parce qu’Ondine était comme vous…
Le choix d’une historienne de formation pour intégrer l’équipe n’était donc pas innocent… et peut-être bien que le remplacement d’Isabelle par Ondine n’était pas seulement lié au besoin d’air de la fille de sœur Marie-Dominique…
- Cela lui apparaissait être un bon moyen de les mettre dans le « grand bain ». Ils n’étaient pas sensés quitter notre seconde planque hormis pour faire du convoyage ou surveiller votre maison. Un couple, paradoxalement, pouvait être plus transparent que deux gars baraqués se promenant ensemble dans les rues du village.
Je gardais pour moi le souvenir d’un François Ravier affirmant à Lebecq qu’il m’aurait bien sautée. Cela n’ajoutait rien à cette histoire et la chose, colportée d’une manière ou d’une autre aux oreilles d’Ondine Plassard, ne pouvait qu’accroître encore sa douleur au lieu de l’apaiser.
- J’ai un peu laissé traîner mes oreilles numériques sur le canal utilisé par nos chefs. Il apparaît que Ravier a laissé un carnet sur lequel il consignait des impressions sur la mission en cours. Trois faits, tirés du carnet, ont été rapportés par Patrick à Jacquiers. Premier point : il n’a pas compris pourquoi vous êtes restée aussi longtemps à l’hôpital. Deuxième point : Lebecq ne vous pardonnait pas la mort de Bizières, son grand copain.
Je notais que Bizières, que j’avais pourtant trouvé si antipathique jusqu’à son épouvantable trépas, avait été pote avec tout le monde. La solidarité des frères d’armes n’expliquait peut-être pas tout.
- Troisième point… et c’est le plus important… Ravier avait surpris Lebecq au téléphone avec quelqu’un qu’il appelait Gérard… Or, nous ne sommes pas supposés correspondre avec des amis ou la famille pendant la mission. Le seul Gérard concevable, si cette règle primordiale était bien respectée, était supposé mort en arrivant dans un hôpital… Hôpital dans lequel il avait été conduit par Lebecq en personne. Vous voyez l’embrouille…
Le compte-à-rebours rouge se déclencha beaucoup trop tôt à mon goût. Il y a avait tellement de choses dans ce que Nolhan venait de me raconter… et cela ouvrait des portes innombrables que j’aurais voulues finir d’ouvrir avec lui dès ce soir.
- Ravier a donc cherché à cuisiner Lebecq, mais l’autre s’est méfié et à décidé de le plomber.
- Oui… Je vous laisse… Bonsoir…
Cela ne me disait pas comment les deux en étaient arrivés à parler de manière aussi crue de moi. A moins que Ravier ait voulu s’assurer de quelque chose en abordant ce sujet. Quelque chose qui était peut-être sur le fameux petit carnet de l’ancien copain d’Ondine… Si seulement j’avais été là trente secondes, une minute plus tôt. J’aurais entendu les phrases précédentes… J’aurais compris…
Mais cela n’aurait pas suffi à sauver François Ravier.
Le caractère obsessionnel de ce regret m’incita sur les coups de 2 heures du matin, après avoir tenté de me calmer sous la douche, à casser en quatre le médicament et à me laisser envahir à nouveau par un sommeil artificiel.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 18 Mai 2011 - 8:42

DIMANCHE 4 AVRIL
Commencée vraiment sur le coup de onze heures du matin, ma journée du samedi avait été polluée par toutes ces questions qui ne me menaient à rien. Faisant fi de la prudence que je m’imposais depuis Prouilhe, j’avais commencé à les lister sur une page de traitement de texte que naïvement (ici, je veux bien le reconnaître) j’avais sauvegardé sous un nom que je pensais indéchiffrable : Richelieu.
Pour qui travaillait Lebecq ?
Comment Gérard Loyer avait-il pu être officiellement mort et pourtant reparaître aux obsèques de ma mère ?
Pourquoi personne n’avait-il prévu la volonté de Minois de me supprimer à Luçon ?
Pourquoi les agents affectés à cette mission étaient-ils de plus en plus jeunes ?
Pourquoi Nolhan n’apparaissait-il, au contraire, jamais sur le terrain ?
Qui avait été du bord de Lecerteaux avant de basculer à « mon » service ?
Y avait-il une chance que tous les recoins de la nébuleuse soit nettoyé d’ici l’été ?
Comment mes proches avaient-ils pris l’article sur ma fin supposée dans People Life ?
Je pointais ainsi une bonne trentaine de pièces de ce puzzle étrange dont je n’avais aucune idée du motif final qu’il était supposé composer. Par rapport à tout ce que j’avais pu connaître jusqu’ici, l’aventure dans laquelle j’étais plongée était hors normes. J’étais le cœur d’un système inextricable où aucun élément n’avait de position véritablement définie. Pour donner une image hardie, mais qui ne dira peut-être rien à certains, cela ressemblait au dérèglement monétaire mondial après la fin de la convertibilité du dollar en 1971 ; ça partait dans tous les sens.
J’espérais pouvoir soumettre quelques-unes de ces questions à l’éclairage de Nolhan mais, à minuit, il ne se passa rien. Pas de basculement vers une connexion, pas de petite icône réseau bleutée sur l’écran. Mon correspondant était absent ou empêché ou… ou autre chose.
C’était plutôt autre chose car, vers une heure du matin, lorsque j’eus épuisé la reprise de ma fiche sur le commerce entre Rome et les provinces occidentales (autant qu’elle m’eût épuisée d’ailleurs), j’entendis des bruits dans la maison puis la porte s’ouvrit pour laisser passer un colonel Jacquiers à la mine en partie défaite. Les nouvelles ne devaient pas être bien bonnes… En tous cas, elles étaient forcément préoccupantes.

- Bonsoir Fiona…
- Colonel…
- Je suis venu pour faire le point et baliser avec vous les journées décisives qui s’approchent.
Parlait-il de la mission ou de l’écrit de l’agrégation ?
- Les derniers événements auxquels vous avez été mêlés, ce que je regrette, ont montré l’existence de défaillances graves au sein du service. L’enquête que le lieutenant Patrick a diligenté et dont j’ai reçu dans la journée d’hier les conclusions a pointé de véritables trahisons organisées. Organisées au profit de qui, il est trop tôt pour le dire mais, comme nous le supposions dès le début, les fauves prêts à se jeter sur les dépouilles de l’organisation Lecerteaux étaient nombreux. Certains auront su porter le fer jusque dans notre équipe quand nous pensions être les seuls à pouvoir infiltrer leurs positions. Dans une affaire tristement célèbre pour nos services, un général avait cru bon jeter à la presse sa volonté de « couper les branches pourries ». C’est ce que je suis en train de faire. Lebecq est mort, Loyer est activement recherché et tous ceux qui, de près ou de loin, ont pu être liés à eux ont été placés sous surveillance par un autre service que le mien. Ils sont désormais hors service dans tous les sens du terme.
- Cela veut dire que toutes les têtes que j’ai pu croiser depuis le début vont changer ?
- Ont déjà changé, Fiona. Tous et toutes, les Roche, Caron, Bizières, Lebecq, ont participé à des missions en commun, ont noué des liens qui nous font dire qu’il peut y avoir autre chose derrière cette fraternité d’armes apparente.
- Mon colonel, comment pouvez-vous imaginer qu’ils sont tous passés aux mains d’un ennemi ? Des défaillances individuelles peut-être, mais une trahison générale. Je ne suis peut-être pas la plus qualifiée pour juger, mais c’est inconcevable. Dans ce cas, pourquoi vous arrêteriez-vous aux seuls agents de terrain ? Quitte à sombrer dans la paranoïa, pourquoi ne pas suspecter aussi le lieutenant Patrick, l’inspecteur Nolhan ou vous-même ?
- Je n’écarte rien… D’ailleurs, votre ami Nolhan n’est plus des nôtres pour cette raison depuis longtemps.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 18 Mai 2011 - 23:57

Peut-on imaginer air plus niais que le mien à l’annonce de cette information ? Je ne sais si Isabelle Caron faisait allusion à cela lorsqu’elle évoquait ma naïveté… En tous cas, le terme en la circonstance était rien moins qu’approprié ; depuis deux bons mois, je dialoguais avec un fantôme, avec un être du néant, avec du vent… Mais un vent bien réel à qui j’avais confié sans aucune prudence mes observations, mes impulsions, mes inspirations. Bien sûr, il aurait été logique que je me confie sur ce sujet au colonel, c’était un fait de la plus grande importance. Oui mais voilà, je ne pouvais en une seule fois avouer que j’avais essayé de jouer ma carte personnelle depuis le début et que j’avais peut-être renseigné l’ennemi. Si le colonel n’avait été lui-même profondément accablé, il n’aurait pas manqué de remarquer mon regard vide, ma bouche tombante et le sang qui refluait de mon visage. Cela crevait les yeux que j’étais mal mais lui poursuivait sur son idée sans prêter attention à mon trouble extrême.
- On a trouvé au domicile de Lebecq une très forte somme en argent liquide, plusieurs faux passeports et deux visas parfaitement valables, eux, pour des pays d’Amérique latine. Une visite chez Loyer nous a permis de constater que tout ou presque avait été déménagé le lendemain de sa mort supposée. Quant au corps conduit à l’hôpital de Nantes après la fusillade de Luçon, il a disparu sans explication de leur « chambre froide »… Et on a « oublié » de nous en avertir !… Voilà où nous en sommes… Une paire de traîtres avérés… En attendant plus…
- Mon colonel, dis-je, j’ai mille questions qui me brouillent l’esprit. J’en extirpe une au milieu de ce chaos. Comment a-t-on pu croire que Gérard Loyer était gravement blessé à Luçon s’il n’avait rien ?
- Il y a plusieurs manières de faire, Fiona… Les techniques du cinéma et les nôtres peuvent se révéler parfois assez proches…
- Justement… Il y a ce fameux film réalisé par Francs Brauz… Il doit permettre d’avoir des précisions sur la chronologie des événements.
- Plus de film, Fiona… Disparu ! Envolé !… Ils n’allaient pas laisser quelque chose de potentiellement compromettant entre nos mains… Nous n’avons plus que nos souvenirs pour reconstruire les faits. Je me souviens vaguement de Lebecq emportant Loyer pendant que Nathalie Azéma se penchait sur Bizières… D’après Patrick, qui a visionné la scène à de nombreuses reprises et l’a donc mieux mémorisée, c’est Lebecq qui s’est précipité vers le corps de Loyer après avoir abattu le dernier survivant de la bande à Minois. Il aurait fait un grand geste, hurlé quelque chose qui se serait perdu dans les hurlements de la tempête, aurait pris Loyer dans ses bras et serait parti directement vers l’hôpital de Nantes.
- De Nantes ?… Quand, moi, on me conduisait à Limoges…
- La gravité de la blessure réclamait une intervention rapide… D’ailleurs, on a bien la preuve que Lebecq a foncé vers Nantes puisqu’il a été flashé à 190 km/h sur l’A83 et qu’il y a bien eu admission à l’hôpital.
- Il est parti seul ?…
- Non, Françoise Milliot l’accompagnait…
- La même qui est partie avec Lebecq sanguinolent vers l’hôpital de Grenoble ? Je dois m’incliner et reconnaître que vous avez raison, colonel. Cette mission a un gros problème. Elle commence à être pleine de morts qui n’en sont pas.
Je pensais à Loyer qui n’avait pas dû expirer à Nantes, à moi-même qui selon People Life était tombée dans une fusillade… et même à Lebecq dont le passage à l’état de macchabé redevenait très théorique.
- Plusieurs personnes peuvent confirmer pour Lebecq, répondit Jacquiers. Le permis d’inhumer est on ne peut plus clair sur les causes du décès et des photos très explicites nous sont parvenues… Je suis désolée de vous décevoir, Fiona ; c’est bien vous qui lui avez réglé son compte.
- Mon colonel, pourrais-je voir ces photos ?…
- Elles ne sont pas, fit avec gêne le colonel …
- Je m’en doute… Mais comprenez-moi. Vous venez de m’ouvrir la porte vers une possible rédemption. Je veux en avoir le cœur net…
C’était bien l’expression qui convenait. Submergée par les événements, les informations, les accablements successifs et les tensions mal maîtrisées, j’avais sans m’en rendre compte cessé de tout remettre en cause de manière systématique. J’avais accepté ce qu’on me disait parce que j’avais omis de m’interroger sur la source. Qui m’avait dit ceci ? Qui m’avait dit cela ? Mes informateurs étaient multiples et, finalement, à l’image du faux Nolhan, aucun ne pouvait plus être jugé fiable. Le temps des questions était révolu ; il me fallait donner mes réponses en reprenant le fil depuis son début. Tout démonter pour tout reconstruire. On avait bien parlé longtemps de « grandes invasions » avant de se rendre compte qu’elles n’avaient jamais existées que dans les fantasmes de vieux auteurs romains déboussolés par les mutations de leur temps. Et que dire du fameux et fantasmagorique royaume du prêtre Jean dont on crut pendant des siècles qu’il attendait le secours des chrétiens de l’Occident ? Pour faire voler ces idées fausses, il avait été nécessaire de tout reprendre à zéro, de changer l’approche du problème, d’interroger autrement les sources, de refuser de se laisser abuser par des paroles précisément destinées à cela.
Je me sentais immodestement capable de faire ça. Pas parce que j’étais supérieurement intelligente et certaine de disposer d’un esprit analytique largement au-delà de la moyenne. Non, même pas… Ils s’étaient tous foutus de moi ! Et ma fierté n’est pas quelque chose qu’on chatouille de trop sans en subir les conséquences.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 19 Mai 2011 - 19:55

J’avais besoin de rester seule pour cuver tous ces sentiments qui se bousculaient. Pourtant, je me préparais au milieu du souk ambiant à faire ma petite égoïste : on m’avait donné des conditions très acceptables (les cours de spécialistes en moins) pour préparer l’agrégation et, à 15 jours du premier écrit, je n’étais toujours pas au courant des aspects pratiques de mon passage. Je sais que le lecteur trouvera ridicule qu’empêtrée dans cette chienlit pour barbouzes et ces meurtres plus ou moins véridiques, j’ai encore le goût et le souci de ce concours. Qu’on me comprenne bien, ce n’était pas le résultat d’une rapide capacité à oublier ce qui me dérangeait. J’avais encore en tête chacun des moments tragiques auxquels j’avais été mêlée et, ma mémoire aidant, je savais qu’ils ne partiraient pas de sitôt. D’un autre côté, j’ai toujours eu cette capacité à ouvrir et fermer à volonté des portes dans mon cerveau, à basculer d’un problème à un autre sans que le premier vienne pourrir la réflexion sur le second. Ayant résolu de tirer au clair par moi-même toutes les ombres de la mission en cours, je pouvais rediriger mon esprit vers autre chose. Et m’occuper un peu de mes oignons si j’ose dire.
- Mon colonel, qu’en est-il de mon écrit d’agrégation ? A J-15, comme vous dites, je n’ai toujours ni convocation, ni indication du lieu de passage… Sans compter que je ne sais même pas comment je vais pouvoir passer incognito… Je n’en suis pas particulièrement fière mais on s’est chargé de me faire une petite réputation supplémentaire pendant mon « absence ». Je ne me sens pas le courage d’être aussi responsable de l’annulation de l’épreuve ou de son retard dans mon centre d’examen simplement parce que des personnes m’auront reconnue et que cela aura fichu le boxon.
Ma longue requête eut au moins le mérite d’arracher un sourire au colonel Jacquiers. Même s’il n’était qu’une heure et quelques du matin, je me disais que ce serait peut-être le seul de la journée. De quoi prendre quasiment ce sourire pour un petit triomphe personnel.
- Même pour Louise Cardinale, les procédures prennent le temps qu’elles prennent. Nous attendons que la convocation officielle arrive dans une de nos boites aux lettres, là où nous avons situé votre adresse.
- Et là où j’irai aménager au moment du concours ?
- Surtout pas… C’est un endroit qui pourrait potentiellement être connu et donc être surveillé… Nous vous mettrons plutôt dans un hôtel confortable à proximité du lieu de passage des épreuves…
- Qui est ?…
- On ne le sait pas. Il faudra attendre la conversation.
Franchement, comment pouvait-on faire confiance à des types comme ça ? Il était impensable que ceux qui géraient le « background » de cette affaire ne sachent pas déjà où se passent généralement les épreuves du concours dans une ville donnée. La convocation n’avait rien à voir là-dedans, elle n’était qu’une confirmation finale et, surtout, un bon moyen pour éviter de me répondre.
- Et pour savoir comment je vais me transformer en candidate invisible, il faudra aussi attendre la convocation ?
- Non, ma chère… La veille de la première épreuve… Ne craignez rien, tout est prévu depuis longtemps.
- Mon colonel, ne prenez pas mal ce que je vais vous dire. Il se fait tard et je crois qu’un certain stress me gagne chaque jour davantage, mais lorsque vous me demandez de ne rien craindre, j’ai tendance à m’inquiéter de plus en plus. Les services secrets de la France sont-ils si miteux qu’ils ne soient pas capables de se rendre compte qu’on se sert impunément dans leurs archives, qu’on maquille des trahisons en morts violentes ou qu’on ne parvient pas à mettre au pas quelques malfrats sans les massacrer ?… Quand je constate en plus qu’un renseignement aussi basique que le lieu où je vais passer quatre fois sept heures à suer sang et eau sur des sujets de dingue n’est pas accessible, je rajoute de sacrées questions à une liste déjà longues. Vous comprenez ?…
- Que je ne suis plus crédible à vos yeux ? Figurez-vous que je trouve que vous avez été d’une patience d’ange… Ca aurait dû péter depuis un bon moment…
Il ne savait donc pas pour mon « évasion »…
- Comme vous êtes forcément en train de douter de tout et de tout le monde, je vais vous avouer quelque chose dont je ne suis pas particulièrement fier mais que je suis prêt à défendre jusque devant une cour martiale… Cette mission n’existe pas !…
Décidément ! C’était la soirée – pardon, la nuit – des révélations stupéfiantes !… Une mission qui n’existe pas. Mais alors qu’est-ce que je foutais ici ? Pourquoi on me pourrissait la vie ? Juste pour me distraire pendant ma prépa au concours ?
- Vous rappelez-vous, Fiona, lorsque nous sommes sortis de notre entretien avec le Président ? Je vous ai indiqué qu’il pensait que l’affaire était terminé puisque Aude Lecerteaux avait été abattue.
- Je m‘en souviens très bien… Le Président a donc, en conformité avec ce sentiment, refusé de vous laisser poursuivre vos investigations…
- C’est un petit peu plus subtil que cela. Nous avons omis de demander une autorisation et nous agissons donc en dehors de tout cadre légal… Si nous l’avions fait, on nous aurait déchargé du dossier pour le confier aux services dépendant du ministère de l’Intérieur. Des mal intentionnés parleraient de guerres des services…
- Ce qui veut dire ?…
- Que nous sommes des équilibristes sur une corde raide et que, si nous tombons, personne ne viendra nous ramasser, ni nous pleurer.
Je m’étais trompée dans ma comparaison financière. Ce n’était même pas une situation déréglée comme l’était le système financier mondial après la dévaluation du dollar que j’étais en train de vivre ; c’était l’équivalent d’un effondrement total du capitalisme financier.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 19 Mai 2011 - 21:51

La raison commande parfois de ne pas trop se précipiter. A chaque fois que je me sens poussée par les événements à agir au plus vite alors que rien ne l’impose, il me revient en tête l’histoire d’Apollo XI en 1969. Après avoir posé le LEM sur le site de la mer de la Tranquillité et effectué quelques vérifications techniques, alors que la Lune était sous leurs pieds prête à être foulée pour la première fois, Neil Armstrong et Buzz Aldrin avaient été invités par la NASA à dormir… Quand même ! C’était sans doute la sieste la plus chère de l’Histoire ! Cette anecdote longtemps racontée (j’ai appris depuis que les astronautes n’avaient en fait pas pris cette période de repos qu’on leur imposait) me confortait toujours dans une décision de sagesse : il était urgent d’attendre… Comme l’ordinateur de vol d’Apollo XI pendant la descente, je pouvais très bien me retrouver saturée d’informations – et donc de questions – et risquer de filer tout droit au crash. Le faux Nolhan, la fausse mission, les faux morts et tous les mensonges de la Terre pourraient bien attendre que je leur fasse un sort au lever du jour. Voire plus tard si la nuit s’étendait aussi sur la matinée.
J’ai récupéré mon reste de somnifère de la veille dans la salle de bains et je me suis laissée couler dans une nuit étrangement calme. Ma mer de la tranquillité à moi.

En rouvrant le fichier avec sa liste de questions sans réponses, je me suis fait la réflexion qu’il était finalement assez léger. Du moins pour le moment.
Je me donnais deux heures pour mettre de l’ordre dans tout cela, après quoi je rebasculerais vers l’agrégation. Drôle de dilemme intellectuel : d’un côté du sang, des chairs déchiquetées, des chapelets de mensonges et de duperies, de l’autre une sereine cohabitation entre sources, idées et spéculations. Comme elles pouvaient paraître soudain fades les controverses historiographiques ? Deux historiens qui se haïssent et qui s’écharpent à longueur d’articles érudits et de communications en colloques n’en viendraient pas à faire le quart de la moitié des faits auxquels j’avais assistés. Du moins, je l’espère…
Deux heures, c’était à la fois court et long. Surtout pour aborder le premier dossier, celui du pseudo Nolhan. Quels éléments avaient accrédité en moi l’idée que c’était bien lui qui me répondait à l’autre bout de la puissante liaison Wifi ? Il s’était annoncé par un bidouillage informatique – sa marque - et par l’utilisation de mon numéro de compte bancaire. Par sa propre voix aussi pour me donner les clés de cette correspondance à venir. Il avait aussi montré à plusieurs reprises qu’il me connaissait vraiment bien… ce qui ne prouvait évidemment rien vue ma notoriété. Il s’était peu à peu libéré pour finir par devenir très causant… et par ignorer les précautions initiales en matière de confidentialité. Souvent femme varie dit-on, l’idée que Nolhan ait pu changer à ce point aurait dû me mettre une énorme puce aux deux oreilles. Je dégageais deux suppositions à peu près convergentes. Il avait créé le système de liaison mais avait été surpris en train de l’utiliser et donc « éloigné » comme l’avait dit le colonel sans précisions supplémentaires. Autre possibilité, il avait créé le système mais ne l’avait jamais testé lui-même, étant éjecté dès notre arrivée à Prouilhe, et quelqu’un d’autre avait immédiatement usurpé son identité… Quelqu’un qui avait été à son tour remplacé puisqu’il y avait eu cette évolution dans la manière de désigner les acteurs de l’affaire. Quand au juste ?… A première vue, je ciblais mon retour de Limoges parce qu’étant dans un potage sérieux à ce moment-là, je n’étais pas en état de percevoir tout de suite cette transformation. A supposer – et c’était plus que plausible – que ce bastringue ait été utilisé pour sonder le fond de mes pensées, heureuses ou douloureuses, je pouvais miser une grosse pièce sur mes « partenaires » de mission plus que sur des ennemis de l’extérieur. D’ailleurs, mon idée de détournement d’Adeline par un message de Liane Faupin était bien parvenue jusqu’au lieutenant Patrick qui l’avait finalement mise en œuvre. Le colonel m’avait appelée Louise Cardinale, nom suggéré à « Nolhan » pour mon inscription au concours… Le faux Nolhan créait donc une autre voie de communication entre les têtes pensantes de la mission – qui n’en était plus une, il fallait que je m’y habitue – et moi.
De ce faisceau de suppositions, je pouvais conjecturer un premier faux-Nolhan qui aurait été Bizières – d’ailleurs, en allant vers Luçon, je l’avais trouvé bien plus agréable avec moi comme s’il me connaissait mieux – et quelqu’un d’autre ensuite. Peut-être bien une femme d’ailleurs car quelques accords bizarres m’avaient étonnée dans cette correspondance nocturne. Nathalie Azéma ? François Milliot ? Isabelle Caron ?… Oh, mon Dieu, si cette dernière avait bien été le second Faux-Nolhan (à supposer qu’il n’y en ait pas eu d’autres depuis), cela voulait dire que nous avions conversé plusieurs semaines en étant juste séparées par une cloison. Encore une belle preuve de naïveté de ma part…
Et maintenant que je savais, que devais-je faire ? Eviter de me connecter sur les coups de minuit ou utiliser ce moyen pour intoxiquer mes « partenaires » ? A l’évidence, le colonel ignorait l’existence de cette liaison sans que je sache si c’était un bon ou un mauvais point pour lui. Le lieutenant Patrick devait la connaître à coup sûr… ce qui démontrait que les deux hommes n’étaient pas aussi soudés qu’ils aimaient le montrer. Les colères du plus jeune des deux militaires après l’hécatombe de Luçon pouvaient justement s’expliquer par la disparition de Bizières, celui qui jouait si bien à Nolhan. Celui qui aussi, je m’en souvenais désormais, avait emporté l’ordinateur personnel de l’inspecteur après l’avoir assommé lors de notre arrêt après Lyon. L’hypothèse d’un Bizières jouant à Nolhan commençait sérieusement à prendre de l’épaisseur. Après sa mort, on avait continué à me donner des informations et à écouter mes doutes, voire mes jérémiades, mais plus de la même manière. La veille encore, « on » m’avait expliqué les relations intimes entre François Ravier et Ondine Plassard ce qui m’avait éclairée sur mon changement de geôlière. Il y avait donc du bon à tirer de cette connexion quotidienne et donc motif à la poursuivre. A condition bien sûr de ne plus rien dire qui, selon la formule policière célèbre aux Etats-Unis, pourrait être retenu contre moi.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 19 Mai 2011 - 22:49

Il me semble que je n’ai pas dit grand chose jusqu’ici sur ma nouvelle gardienne. Il faut dire qu’elle n’avait été depuis l’avant-veille qu’un météore amenant et rapportant mes plateaux repas. Peut-être parce que le colonel lors de sa visite nocturne s’était ému de mes nouvelles conditions de vie, elle changea radicalement d’attitude dès la mi-journée. Comme quoi les ordres d’un supérieur…
Plutôt que de gardienne ou de geôlière, j’aurais envie de la qualifier, pour être précise, de cerbère. Non qu’elle possédât trois têtes comme l’animal mythique mais bien parce que, ordres ou pas, il y a un point sur lequel elle ne modifia rien. Son visage fermé à triple-tour…
Elle s’appelait Caroline Barthélémy – mais il me fallut du temps pour l’apprendre – et appartenait au groupe des « anciens » du service, ceux qui avaient dépassé la quarantaine en réussissant jusque là à sauver leur peau. C’était loin d’être une reine de beauté – j’imaginais sans peine que les agentes les plus pulpeuses devaient être affectées à d’autres types de mission – et sa mine sévère n’arrangeait rien. Autre détail significatif : cette longue tige brune ne portait que des vêtements de sport ce qui démontrait à coup sûr une addiction pour les activités physiques (notamment les courses de longue distance aux allures de pénitence). Je finis d’ailleurs par imputer à des sorties d’entraînement dès potron-minet (pourtant interdites) le retard avec lequel elle venait me « libérer » de ma chambre (c’était plus souvent vers midi que vers huit heures du mat’ comme avec Isabelle). Le caractère était aussi coupant que son corps était sec et sans la moindre once de graisse. Elle aurait assurément comblé ceux de mes amis qui cherchaient à me convaincre que la bonne chère rendait aimable en relâchant les sens.
- C’est prêt !…
Elle avait parlé… Ce qui était une nouveauté absolue et justifie que je place ici, dans ce récit, cette description - sans doute un peu longue - d’une femme qui ne me paraissait pas, sur le coup, devoir rester longtemps dans mes parages immédiats. J’étais convaincue que d’un mot je pourrais obtenir du colonel Jacquiers son remplacement si elle continuait à faire rimer pimbêche et revêche. N’avais-je pas été jusqu’ici d’une « patience d’ange » ? A quinze jours tout pile de l’écrit – s’il n’y avait pas magouille là aussi – j’avais surtout besoin de chaleur et de sourires. Pas d’une porte de prison supplémentaire.
Dans de telles circonstances, on mesure tout ce qu’on peut perdre lorsque des gens avec qui on avait réussi à lier quelque chose de fort disparaissent de votre voisinage. Caroline Barthélémy n’avait – je prie le lecteur d’excuser mon horrible franchise – ni les talents culinaires d’Isabelle Caron, ni les connaissances historiques d’Ondine Plassard. Le repas de midi se résuma ainsi à un steak haché, plus cramé que trop cuit, surmonté d’un œuf au plat au jaune plus dur que liquide, le tout accompagné d’une salade de tomates assaisonnée surtout au vinaigre. Mon palais pourtant peu exigeant de nature en venait, en dépit de la simplicité du plat proposé, à regretter les saveurs délicates ou corsées de mes rares repas gastronomiques en grands restaurants.
De dialogue, il n’y eut pas vraiment au cours de ce premier repas. Pas plus d’ailleurs que pendant ceux qui suivirent. Peut-être que si j’avais connu l’histoire du marathon par cœur ou maîtrisé les impératifs d’un trail dans le Sahara, nous aurions pu nous comprendre davantage. En cherchant juste, par politesse, à en savoir un peu plus sur ma nouvelle colocataire, je me heurtais à un mur de silence. Fin de l’expérience…
Voilà pourquoi, lestée de deux yaourts nature pour étoffer un peu mon apport calorique et être certaine de retrouver en bouche un goût habituel et apaisant, je m’éclipsais rapidement de table pour rejoindre la liste incandescente de mes problèmes. J’en ajoutais aussitôt un nouveau sous forme de question : Caroline Barthélémy est-elle à ranger parmi les menaces potentielles ? J’inclinais spontanément vers l’affirmative. Au moins pour ma bouche, mon estomac et mon moral.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 19 Mai 2011 - 23:55

Fallait-il comptabiliser la durée du repas dans les deux heures accordées à mon enquête interne sur les nombreuses aberrations de la « mission » ? En répondant par l’affirmative, il ne me restait qu’une vingtaine de minutes à consacrer à ce sujet qui, en difficulté, surpassait allégrement la somme des fiches multicolores classées dans les tiroirs du bureau.
Après le faux Nolhan, je me concentrai sur le sort étonnant de Gérard Loyer. Le dernier à tomber dans notre camp selon les souvenirs « cinématographiques » du lieutenant Patrick. J’étais bien la seule à ne pouvoir confronter mes sensations du moment avec le mensonge habilement construit par la victime. Pourtant, justement parce que j’étais dépourvue de ces images, je pouvais plus librement aborder la scène. Rien ne s’imposait à moi. C’était évidemment la porte ouverte à toutes les inventions, cela pouvait tout aussi bien m’amener à gratter là où personne n’avait regardé. Comme tout le monde me racontait un peu sa version, j’étais détentrice de réalités variables, presque virtuelles à force de ne reposer que sur des mots fragiles. Le lieutenant Patrick avait affirmé qu’il avait fallu éliminer tous les hommes de Minois ce qui supposait qu’il s‘était trouvé un moment où ceux-ci avaient été en position favorable, en supériorité numérique, en position de vaincre. Or, les mêmes souvenirs du lieutenant Patrick rapportaient que Lebecq avait descendu le dernier homme de Minois, ce qui pourrait accréditer l’idée que le ménage avait déjà été fait avant que les renforts les plus proches arrivent. Ces deux faits pouvaient-ils être conciliables ? Oui si on estimait qu’avant de tomber Isnard, Roche et Loyer avaient éliminé Minois et trois de ses gardes du corps. Possible mais loin d’être probable puisque Bizières avait été dégommé dès le premier tir (une balle entre les deux yeux, ça au moins, c’était incontestable !), que j’avais été écartée moi aussi du « paysage » de la bataille. Dans cet échange de coups de feu quasiment à bout portant et sans véritables possibilités d’abris, tout devait être allé très vite. Tir, riposte et basta… On était un peu comme à Fontenoy où les premiers à tirer avaient finalement perdu la bataille… sauf qu’à Luçon la riposte ne pouvait, dans les circonstances extraordinaires de cette nuit de tempête, venir de tireurs éloignés et embusqués. Il fallait donc admettre que, blessés immédiatement, les trois hommes de Patrick et Jacquiers avaient quand même eu la force de tirer à leur tour sur quatre hommes, des les mettre hors de combat instantanément par un tir précis (pas de main tremblante quand on a déjà une ou plusieurs balles dans le buffet ?). Admettre cela ? Sûrement pas ! Cela ne tenait pas la route… Surtout si on partait sur l’idée supplémentaire d’un Loyer faussement blessé et déclenchant par je ne sais quel artifice ou effet spécial un flot de sang au niveau de sa poitrine et de sa bouche.
La conclusion était terrifiante. Il était impossible pour moi de savoir ce qu’il s’était passé exactement dans la nuit luçonnaise. En délirant au maximum, on pouvait tout imaginer. Y compris un guet-apens tendu par mes alliés à un Minois peu décidé à coopérer et à se soumettre, dans le but de faire le fameux exemple qui calmerait toutes les autres bandes tributaires et complices de l’organisation Lecerteaux.
Le premier coup de feu pouvait-il ne pas être venu du flingue planqué sous l’imperméable ? N’avait-on pas bricolé une légitime défense bidon pour me tranquilliser et m’éviter de gamberger encore plus sur le carnage ? Le colonel avait insisté dès le départ : je n’y étais pour rien !… Le lieutenant avait rouspété – et même plus – mais avait fini par me dédouaner lui aussi. L’homme à l’imperméable pouvait fort bien être quelqu’un de « retourné », qui aurait visé sciemment dans mon gilet pare-balles avant de flinguer dans le même mouvement son ancien patron. La fusillade aurait débuté dans la foulée mais avec les « nôtres » en protagonistes essentiels et en initiateurs profitant de l’effet de surprise. Bizières n’aurait pas été touché dans ce cas dès le début mais sans doute par une riposte lâchée au jugé. Quant à Loyer, il aurait eu tout loisir de mettre en scène sa blessure tandis que ses camarades, victimes de tirs désespérés des hommes de Minois, étaient déjà à genoux ou allongés.
Cela pouvait se tenir… comme cela pouvait relever d’une reconstruction fumeuse. Le carnage de Luçon ne pourrait pas révéler sa réalité tant que je n’aurais pas revu et pu interroger Roche (le plus légèrement blessé), Isnard (aucune nouvelle depuis) ou Loyer l’homme fantôme. Sans compter que ne pas me montrer le film prenait soudain un autre sens ; on ne m’avait pas conviée à assister au « spectacle » tout simplement parce qu’il ne correspondait pas à ce qu’on m’en avait dit. Cela au moins prenait la force d’une certitude.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 20 Mai 2011 - 22:29

LUNDI 5 AVRIL
A minuit, j’ai pensé « J-14 » en espérant la connexion avec « Nolhan ». Une attente était à court terme et l’autre de plus en plus proche ; bientôt il ne serait plus question de veiller une partie de la nuit.
Au terme de deux longues secondes, l’icône a viré au bleu et je me suis rendue compte que, plongée dans mes révisions sur les formes de nouvelles gouvernances en France et en Europe, je n’avais même pas défini une attitude face à l’usurpateur(trice ?). Fallait mettre les pieds dans le plat tout de suite ?
Mon interlocuteur me facilita la tâche en m’apostrophant le premier.
- Alors ces révisions ?…
- Elles avancent gentiment… Ce serait bien mieux si j’arrivais à me libérer l’esprit du reste.
- Le reste n’existe pas pendant trois semaines, Fiona ! Ce sont les ordres que le colonel a donné après vous avoir vue la nuit dernière. Nous sommes priés de vous ficher la paix !
- Cela vous concerne aussi, Jean-Gilles ?… Plus de connexion nocturne avec moi ?…
- Vous pensez que je suis assez bête pour me faire prendre ? Ce sera comme vous voudrez…
- Si cela ne vous pèse pas trop…
- Ca va, je ne suis pas trop occupée en ce moment. Vos amis se tiennent à carreau et on recommence à vous oublier dans la presse.
Cette dernière phrase m’aurait valu une médaille de belle couleur dans une épreuve athlétique qu’on aurait appelé le double-bond. D’abord il y avait cet accord féminin – pas le premier comme on l’aura remarqué dans cette relation – qui ne collait pas avec la grammaire parfaite du « premier Nolhan »… Mais, le « on recommence à vous oublier » avait de quoi m’indisposer : j’étais encore la triste vedette du People Life de cette semaine, parler d’oubli était quand même gonflé.
Je pris quelques secondes – une éternité quand la « fenêtre » de dialogue reste obstinément limitée à cinq minutes – pour définir la meilleure riposte. Sur le féminin, mon correspondant pouvait toujours m’opposer une étourderie, une salade de doigts sur le clavier en voulant taper trop vite… Même si je pouvais arguer de précédentes occurrences, c’était léger comme argument pour pousser le faux Nolhan à se démasquer. D’ailleurs le pouvais-je ? Il suffisait de cliquer quelque part sur un bouton, dans un logiciel compliqué à l’autre bout de la connexion, pour tout couper. Exit mes passionnantes rendez-vous de minuit quand la princesse de l’Histoire se sentait redevenir une courge à force de découvrir à quel point on l’avait manipulée depuis des mois.
En revanche, le calme médiatique me concernant pouvait aisément être démonté dans l’instant-même. Il y avait des preuves concrètes et réelles. Jusque dans le premier relais de presse venu.
- Je ne suis pas dans le torchon que vous savez cette semaine ? demandai-je.
- J’évite de lire ce genre de déjections pour trottoirs, il y a quand même mieux pour se faire les yeux.
- Pourtant, l’article sur ma mort supposée ?…
Là encore, quelques secondes de répit. Chacun son tour. Le faux Nolhan faisait-il appel à un conseil extérieur sur la réponse à apporter ou cherchait-il à gagner du temps face à une insinuation dérangeante ?
- Le colonel aura donc oublié de vous dire…
- Me dire quoi ?…
Je sentais l’arrivée d’un nouveau Scud qui allait me péter à la gueule. Avec toujours ce renvoi des responsabilités sur quelqu’un d’autre. C’était toujours un autre qui avait fait, qui avait dit, qui avait pensé… Et toujours la même qui découvrait tout au dernier moment. Moi qui avais toujours rêvé d’être une ombre, de me faire couleur muraille pour vivre tranquillement ma vie, j’en étais arrivée à ne plus tolérer qu’on m’oublie. Quel paradoxe !…
- C’était totalement bidonné, révéla le faux Nolhan…
- Bidonné ? Vous voulez dire comme à la télé ?…
- Les articles étaient tous pris dans des exemplaires des semaines précédentes et seule la partie vous concernant était originale. Du travail de pro à partir de la maquette réelle du canard. Tout le monde s’y est laissé prendre… Une intoxication dans les grandes largeurs.
- Mais, je ne comprends pas… C’est vous qui avez fait ça ?…
- Non… Pourquoi l’aurait-on fait ?…
Il était difficile de juger de l’élan de sincérité dans une réponse écrite. J’enchaînai sans perdre de temps à jouer l’innocente.
- Pour me convaincre de faire une nouvelle sortie après le fiasco de Luçon… Le discours sous-jacent quand on m’a présenté ce torchon c’était « Fiona, vos amis vont s’inquiéter en voyant ça dans le journal, il faut qu’on vous voit vivante »…
- Retournons la perspective plutôt… « Ils » savent que vous êtes planquée quelque part, ils veulent vous retrouver et le seul moyen d’y parvenir c’est de vous convaincre de sortir de votre tanière. Ils ont les photos, les infos, sur la fusillade de Luçon. Ils n’ont qu’à les utiliser.
- Objection ! Si c’est Lebecq qui a les photos, il sait où nous sommes depuis le début. Pas besoin d’avoir recours à ce faux magazine pour me débusquer.
- Lebecq ne savait rien jusqu’au moment où il est arrivé pour récupérer Ravier avant de venir vous chercher. Lui comme Milliot ou Azéma étaient sur une autre partie de l’affaire. Ils ne sont entrés dans le jeu qu’à Luçon mais sont restés ensuite en retrait. Le colonel, qui a besoin de leur expérience, ne les envoie à votre contact qu’en cas de nécessité absolue… En clair quand ça risque de barder…
- Le compteur se déclenche… Répondez vite… Qui était ici au tout début ?
- Bizières, Roche, Loyer, Isnard et moi.
J’ai à peine eu le temps de lire la réponse. La fenêtre s’est refermée et l’icône est repassée en rouge. Il y avait encore bien des choses à retirer de ces révélations – à supposer qu’elles soient fiables – et de quoi me sortir ponctuellement la tête de mes révisions. D’abord, qui était ce « moi » avec les quatre autres noms ?… J’en avais une idée désormais quasi certaine ; il suffisait de repenser à une certaine photo. Autre certitude, le colonel était le cachottier en chef… ou alors un vrai amateur manipulé par ses propres troupes.
Plus épineux. Si Loyer connaissait la planque, pourquoi ne l’avait-il pas indiquée plus tôt à Lebecq, celui qui l’avait si mystérieusement soustrait au carnage de Luçon ? Et Lebecq, tout content de m’avoir retrouvée, avait-il supprimé Ravier tout simplement parce qu’il avait trouvé dans mon arrêt-pipi une occasion en or de me régler mon compte plus tôt que prévu ?
Aussi bizarre que cela puisse paraître, la complexification des choses, des rôles et des attitudes des uns et des autres me donnait la certitude que j’approchais de la vérité. A un moment donné, dans cet embrouillamini, il ne serait plus possible d’inventer de nouveaux mensonges. En restant vigilante, en ne ratant rien, je finirais bien par mettre le doigt sur le nœud de l’affaire.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 20 Mai 2011 - 23:52

MERCREDI 14 AVRIL
Il avait bien fallu se décider à choisir. Avec regret, mais en me promettant que ce n’était que partie remise, j’avais fini par décider de ne plus m’occuper que des échéances proches en oubliant autant que possible le reste. J’avais refermé de manière bien hermétique la porte donnant sur la « mission » et prié le faux Nolhan de ne plus établir de connexion avant mon retour de l’écrit à…
A ?…
- A Limoges, m’avait-il confié. Petit centre, peu de candidats, facile à surveiller…
- Et je me déguise en courant d’air quand ?
- Ca, je ne sais pas…
La « gracieuse » Caroline Barthélémy m’ayant annoncé une visite pour la nuit du mardi au mercredi, j’avais modifié en conséquence mon planning de révision. Mon six fois deux heures, inauguré au milieu de la semaine précédente, me conduisait globalement à bosser de 8 heures du matin à 22 heures 30. En passant deux heures par question au programme, j’évitais l’engorgement du cerveau… En prévoyant des pauses repas ou des exercices physiques – un héritage de la période Isabelle – entre chacune, je ménageais des transitions suffisantes pour ne pas exploser. Et puis, de toutes les manières, j’aimais ce que je faisais et je rejoignais parfaitement les gourmets qui affirment que quand on aime cela ne peut pas faire de mal. Pour tenir jusqu’au-delà de minuit, je m’étais donc imposée un exercice cartographique supplémentaire : « les anciennes régions industrielles européennes ». Le genre de pensum qui ne peut que vous tenir éveillée.
A minuit quarante-cinq, je finissais consciencieusement de régler son compte à la Silésie lorsqu’on frappa doucement à la porte. Selon un principe d’alternance, écrit nulle part mais qui semblait se confirmer à chaque fois, c’était au tour du lieutenant Patrick de me visiter.
- Ca bosse ici ! lança-t-il… Il faudrait penser à ouvrir la fenêtre de temps en temps… Cela devient irrespirable tellement ça phosphore.
Il avait sans doute raison. Mais il n’y avait pas de fenêtre à ouvrir dans notre bunker et puis la ventilation faisait plutôt bien son travail et évitait la stagnation des miasmes et des odeurs…
Ou alors je m’étais habituée.
Ce qui était étonnant chez le lieutenant c’était sa jovialité. J’en tirais la quasi certitude que les choses commençaient à s’arranger pour moi et que de bonnes nouvelles allaient m’être apportées.
- Venez-en aux faits, répondis-je sur le même ton, je suis en train d’épuiser tout le charbon de Pologne à force de vous attendre…
- Je suis surtout venu pour préparer votre expédition à Limoges…
- Je retourne à l’hôpital ? m’exclamai-je pour ne pas donner l’impression d’avoir été déjà informée du lieu de mon centre d’écrit.
- Peut-être que quand vous en aurez terminé, il faudra effectivement vous y conduire. Quatre fois sept heures, le type qui a inventé ce concours était à peine sorti de l’asile ou bien un pionnier des courses d’endurance.
- Parlez de ça à Barthélémy, vous l’intéresserez sans doute plus que moi.
La belle humeur du militaire se confirma, il éclata de rire et, sans prendre la peine de fermer la porte pour plus de discrétion, il livra tout haut le fond de sa pensée sur le sujet.
- Je dois reconnaître que nous sommes obligés de racler les fonds de tiroir pour cette mission.
- Qui n’en est pas une, rajoutai-je.
- Raison de plus… Moyennant quoi, nous devrons nous contenter d’un dispositif léger pour vous accompagner chaque jour au 13 rue François Chénieux…
- Qu’y a-t-il au 13 rue François Chénieux ?…
- Le rectorat de Limoges… Lieu de vos futurs exploits… Et je le prouve !
D’un dossier à rabats, il extirpa un papier officiel glissé dans une pochette plastique transparente et me le tendit presque solennellement.
- Au nom de Louise Cardinale, remarquai-je. Décidément, les fichiers informatiques sont de véritables passoires. On peut changer le nom d’un candidat, son lieu de convocation et je suppose plein de choses…
- Je crains que rien ne soit impossible à nos passe-partout. Je dois cependant vous reprendre sur un point ; nous n’avons pas changé votre nom, la substitution aurait été remarquée sur les listings. Il est vraisemblable qu’à l’heure actuelle une convocation un peu comme celle-ci attend Fiona Toussaint dans la boite aux lettres de son appartement toulousain.
- J’espère que Ludmilla vient de temps en temps ramasser le courrier et payer les factures, dis-je.
C’était bizarre de prononcer ainsi le prénom de ma meilleure amie. Peu à peu, elle s’étiolait dans ma mémoire. Ne pas l’avoir vraiment vue depuis trois longs mois – le flash de Prouilhe ne comptait pas - avait d’abord creusé en moi un sentiment de manque, puis j’en étais venue aux simples regrets. Désormais, en grande partie auto-blindée pour ne pas souffrir, je regardais avec distance ma vie d’avant. Simplement parce que j’avais trop peur de ne plus pouvoir la retrouver.
- J’ai aussi pour vous vos papiers officiels, ceux que vous montrerez pour accéder à la salle de composition et être autorisée à concourir.
Il me les tendit. Carte d’identité, passeport et même permis de conduire… S’il m’en prenait la fantaisie – et si une circonstance favorable se présentait – je pouvais me faire la belle en toute sécurité ; j’avais des papiers officiels à présenter.
Machinalement, j’ai ouvert le passeport…
- C’est une plaisanterie ou quoi ?! m’écriai-je.
- Je me doutais bien que ça vous plairait.
Le salaud ! C’était donc cela qui le mettait en joie !… Ma nouvelle apparence et la tête que j’allais faire en la découvrant. Je comprenais sa pleine et entière satisfaction face à mon incrédulité.
Les photos numériques des papiers d’identité avaient été retravaillées par ordinateur. J’avais les yeux verts, les lèvres plus pales, les cheveux totalement rasés mais surtout…
J’étais noire !…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 21 Mai 2011 - 1:34

La stupéfaction sinon passée du moins maîtrisée, un souvenir amer revint me titiller la mémoire. L’attitude d’Isabelle lorsqu’elle m’avait nettoyé le visage et les vêtements après que j’eusse conduit le fourbe Lebecq au trépas. Elle m’avait reproché de la traiter comme une esclave ce qui n’était ni vrai, ni même envisageable. N’avait-elle pas saisi cette occasion pour me faire passer un message, elle qui – j’en étais quasiment certaine – se cachait aussi au quotidien derrière l’ombre de Nolhan ? Il était tout à fait possible qu’à ce moment-là le choix de ma « négritude » ait déjà été effectué et qu’elle ait voulu me préparer à certaines attitudes désagréables, celles dont on peut être victime quand on a une pigmentation de peau hors des normes d’une société toujours inquiète du métissage.
- Mon lieutenant, comment allez-vous faire cela ? Sur un ordinateur, j’imagine assez bien la manœuvre à réaliser mais en vrai ?…
- En vrai, je n’en sais guère plus que vous. Tout ce que nous savons c’est que c’est possible. Il faudra d’abord sacrifier la repousse de vos cheveux.
C’était finalement le point qui me dérangeait le plus avec le port de lentilles colorées (ce que je n’avais jamais essayé). A ce rythme-là, je n’étais pas prête de pouvoir à nouveau farfouiller dans ma tignasse pendant que je réfléchissais. Oui, vraiment, mes cheveux m’avaient manqué en tant qu’exutoire dans certains moments de tension et la perspective de devoir continuer à m’en passer… ne passait pas.
- Après, continua Patrick, c’est l’affaire d’une spécialiste de maquillage au cinéma qui travaille aussi ponctuellement pour nous. Elle vous « préparera », vous transformera et vous apprendra ensuite à rester dans la même teinte de peau jusqu’au bout. Je crois qu’il faudra que vous sacrifiiez un peu de votre temps de travail pendant le concours pour effectuer de discrets raccords dans les toilettes si j’ai bien compris.
- Et s’il pleut ?…
- Ah, ça !…
Le lieutenant Patrick écarta les mains paumes vers le haut, geste qui traduisait simultanément le fatalisme face à cette perspective et une sorte d’invocation d’assistance aux puissances occultes.
- Pour le reste, reprit-il, nous avons aussi deux ou trois choses à vous apprendre. Nos investigations nous ont permis de retrouver la trace de Loyer. Pas mort effectivement le bougre ! Il se cachait dans un gîte rural en Gascogne landaise…
- Et ? Parce que je suppose que vous avez un truc encore plus sensationnel à m’apprendre sur cette disparition.
- Sensationnel est peut-être un terme exagéré, disons plutôt que les événements n’ont pas été exactement ce qu’ils semblaient être. Loyer n’a pas été touché par une balle ennemie mais par une balle amie. Il estime qu’on lui a sciemment tiré dessus… et dans le dos qui plus est. Sous l’impact, il est tombé au sol, s’est éclaté la lèvre et cassé une dent sur le béton du kiosque ; avant même de comprendre de quoi il retournait, il s’est senti saisi, transporté, transbahuté sous le déluge et dans le vent jusqu’à une voiture. Là, il a reconnu Sylvain Lebecq, son porteur, lui a demandé ce qu’il foutait et l’autre lui aurait répondu qu’il avait quelques questions à lui poser. La voiture a démarré à toute vitesse avec Françoise Milliot au volant.
- Je vais vous paraître terriblement décevante mais je ne comprends pas…
C’était dur à avouer mais là, peut-être à cause de l’heure ou de la fatigue, mon cerveau peinait à relier les fils de l’histoire que me racontait le militaire. Ca n’avait aucun sens d’amener à l’hôpital de Nantes un type qui s’était légèrement assommé en tombant le visage contre du béton.
- Nos deux anciens amis tenaient absolument à obtenir de Loyer une info bien précise : votre nouvelle adresse. Pas pour vous éliminer comme nous l’avons supposé dans un premier temps mais pour vous enlever et vous vendre peut-être au plus offrant…
- A des marchands d’esclaves peut-être ? fis-je remarquer en rapprochant là encore ce qu’on me confiait des propos énigmatiques d’Isabelle… En tous cas, ajoutai-je en montrant mes nouveaux papiers, je ne crains plus la traite des blanches.
Ok, ce n’était pas très glorieux comme humour mais c’était bien tout ce qu’il me restait en magasin à cette heure-ci. Le lieutenant Patrick le comprit certainement et fit comme s’il n‘avait rien entendu.
- Donc, Lebecq a cuisiné Loyer à sa manière pendant que la bagnole roulait à près de 200 dans la tempête. Loyer n’a rien révélé… ce qui explique que quand il a été admis à l’hôpital de Nantes, il n’était effectivement plus aussi beau à voir. Nombreuses plaies et contusions, brûlures faites avec l’allume-cigare de la voiture… Le reste doit avoir été une affaire de gros sous. Trouver un interne en manque d’argent pour constater le décès de Loyer, placer un macchabé défiguré dans le tiroir correspondant au corps supposé de Loyer, reprendre le large en espérant avoir suffisamment fait peur à Loyer dans la morgue et qu’il craque enfin. Pas de bol pour Milliot et Lebecq ! Loyer a tellement eu les foies qu’il leur a faussé compagnie par surprise. Là, on entre dans un scénar de film d’action à l’américaine, je vous épargne donc les détails. En gros, il s’est laissé tomber sur la chaussée, puis dans l’Erdre et a disparu. Echec pour Milliot et Lebecq mais échec sans conséquence puisque Loyer était supposé arrivé décédé à l’hôpital des suites d’une blessure par arme à feu. Ils ont pu revenir se présenter au rapport, mine défaite et sentiment parfaitement feint d’accablement. Simple partie remise se disaient-ils… On finira bien par la trouver… Ce en quoi ils ne se gouraient pas… La suite vous la connaissez. Lebecq se débarrasse de Ravier pour vous pouvoir vous enlever. Manque de bol, vous le surprenez en train de faire feu sur son collègue, vous intervenez, vous l’assommez. C’est son corps qu’on enlève finalement… que Françoise Milliot enlève… Juste solidarité entre deux traitres… Sauf que Lebecq est vraiment amoché mais ayant la tête dure, il pourrait bien s’en sortir et parler. Milliot finit donc le travail que vous aviez commencé en injectant une grosse bulle d’air dans le système sanguin de Lebecq. Embolie foudroyante avant d’arriver à l’hosto… On n’a découvert le pot aux roses qu’il y a peu.
- Mais Loyer dans tout ça ?…
- Il se cachait dans sa planque sans savoir ce qu’il en était des suites de la fusillade de Luçon. Quand il a appris l’enterrement de votre maman, il s’est trainé jusqu’à Montauban, s’est mêlé à la foule en espérant bien que des gens du service seraient là, lui tireraient le portrait dans la foule anonyme et que nous nous retrouverions face au problème d’un mort-vivant à résoudre.
- Vous ne l’avez pas vu pourtant…
- Exact !… Qui était responsable selon vous de l’exploitation des photos de la cérémonie ?
- Pas Lebecq quand même ?!
- Malheureusement si… Il a sucré du rapport informatique la mention par nos physionomistes de la présence de Loyer sur les lieux…
- Mais moi je l’ai vu… Et le colonel aurait dû le voir puisqu’il me les a transmises.
- Croyez-vous qu’il les a seulement regardées… Oh, mais, attendez… Je crois que notre artiste maquilleuse a fini de s’installer dans sa chambre et vient vous saluer.
- Ben, ça alors ! m’exclamai-je en découvrant celle qui devait me transformer en femme d’ébène.
- Hello, Fiona, cela faisait un bail pas vrai ?!
Si la maquilleuse travaillant pour le service était bien Lydie, celle qui m’avait accompagnée tout au long de Sept jours en danger, il se pourrait que j’aille encore de surprises en surprises.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 21 Mai 2011 - 16:16

Quelques heures de sommeil plus tard, nous étions trois autour de la table du petit déjeuner. Une nouveauté extraordinaire qui donnait presque un air de fête à ce repas devenu si tristement morose depuis l’entrée en ces lieux de Caroline Barthélémy.
Lydie était on s’en souvient, du genre pie râleuse. Loquace jusqu’à en devenir fatigante lorsqu’elle ne maquillait pas, elle pouvait quand quelque chose ne lui allait pas se contenter pendant des heures de simples onomatopées et de grognements d’ours. En quatre années, elle n’avait pas vraiment changé. Une grande perche élégante (on imagine le contraste avec le jogging dépareillé de Caroline Barthélémy) d’une bonne quarantaine d’années mais qui, parce qu’elle était une magicienne des poudres colorées et des pinceaux arrivait facilement à en paraître dix de moins. Seule concession peut-être à l’usure du temps, la couleur de ses cheveux d’un roux cuivré me paraissait un chouia moins naturelle que par le passé.
Il y avait un retard abyssal de quatre années dans nos relations. Impossible à rattraper dans un simple petit déjeuner. Cela n’empêcha pas la maquilleuse de tenter l’exploit.
- J’ai continué à vous suivre, vous savez ? fit-elle en guise d’entame.
- Ce n’était pas malheureusement pas très difficile. Vous n’ignorez pas que si j’avais pu disparaître dans un trou de souris après Sept jours en danger…
- Je ne l’ignore pas comme vous dites mais vous avez pris l’habitude de montrer votre joli minois dans les médias et c’est très bien ainsi. Chaque fois que je vous vois sur des photos ou à la télé, j’éprouve une certaine fierté de vous avoir aidée à passer de l’état de vilain petit canard à celui de beau cygne.
Elle pouvait légitimement s’en vanter en effet. Avec elle, j’étais passée par presque toutes les couleurs capillaires, j’avais été maquillé légèrement ou à la truelle, j’avais eu la bouche pâle ou très rouge, j’avais découvert tout simplement que je pouvais plaire. Une révolution ! Il y avait un avant et un après… Jusqu’à 28 ans, cela avait été en quelque sorte mon « Ancien Régime ».
- Et là, comment me trouvez-vous ? demandai-je.
J’avais fait l’effort – encore plus que les autres matins – de me donner une apparence « normale » alors que dans les intenses périodes de boulot j’étais capable d’en revenir au degré zéro du look : vêtements déchirés, cheveux pas peignés (situation techniquement irréalisable pour le moment), visage tellement pâle qu’il m’était arrivé un jour d’être apostrophée dans la rue par le médecin de famille qui s’inquiétait de ma santé.
- Je vous trouve fatiguée, répondit Lydie… Grosses cernes sous les yeux, petites rides trop marquées, vous vous négligez ma chère…
Elle avait bien sûr totalement raison. Je me sentais crevée lorsque je levais un peu le pied, raison pour laquelle je m’étais donnée un rythme que je conservais obstinément. Vendredi serait le dernier jour de révision ; après, ce serait repos, détente… dans la mesure où je pourrais évidemment être libre de choisir mes activités. Mais puisque le colonel avait demandé qu’on me fiche la paix jusqu’à l’écrit, je pouvais bien espérer.
- Et vous, qu’avez-vous fait pendant ces années ?
- Des choses et d’autres… Quelques films, beaucoup de télé en fait… Comme on a moins de moyens et qu’on est plus pressé, il faut que la maquilleuse ne fasse pas perdre de temps à la production. Aller vite et faire bien, tout ce que j’aime.
J’en déduisis que ça avait dû râler sec plus d’une fois, Lydie étant tout sauf commode lorsqu’elle estimait que les moyens qui lui étaient accordés nuisaient à la qualité de son art. Même avec des conditions indignes, elle réussissait toutefois à s’en sortir ; sa valisette magique m’était apparue avec le recul comme une sorte de boite aux merveilles, un sac à malice dans lequel elle puisait la couleur exacte qui allumait un regard, les faux ongles qui allongeaient une main et même la crème qui donnait des reflets de feu à une chevelure.
- Pendant Sept jours en danger, vous étiez à votre propre compte ou vous…
- Ou j’étais au service de l’Etat ?… Allons, Fiona, je vous pensais plus subtile que cela. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette question.
C’était un moyen à peine détourné de dire « oui ». Un moyen aussi de me révéler que dès ce programme j’étais surveillée par les services secrets. Cela me ramenait inlassablement vers une de ces questions de base dont je n’avais pas la clé : pourquoi moi ? Pourquoi parmi toutes les « FIONA » avais-je été celle que l’organisation Lecerteaux (dans ce cas précis représentée par le producteur Richard Lepat) et les services de l’Etat avait surveillée ? Arthur m’avait dit que c’était lié à ma réussite universitaire. Peut-être… J’étais intimement persuadée pourtant qu’il y avait autre chose.
- Si vous permettez, je vais retourner travailler… Les heures commencent à être comptées.
J’avais évité de justesse un « je n’ai plus de temps à perdre » qui n’aurait pas été très sympa.
- Je vous rejoins dans une petite demi-heure, mais ne vous faites pas trop de souci. Hormis lorsque je m’occuperai de votre visage, vous pourrez continuer à bosser sans problème.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 21 Mai 2011 - 18:11

Après le petit-déjeuner, c’était traditionnellement la question de médiévale sur Eglise, pouvoirs et société en France, Germanie et royaume de Bourgogne. J’en étais à une relecture de la fiche sur le développement des ordres monastiques lorsque Lydie est entrée.
- Prête ? lança-t-elle.
- Ca dépend pour quoi ? répondis-je.
Au fond de moi je n’étais pas prête, c’était clair. A la limite, changer de look par moi-même (et encore sous la contrainte) était acceptable mais sur ordre et sans avoir été consultée, quel déchirement !… Je savais qu’à chaque fois il me fallait des journées entières pour m’accepter telle que j’étais devenue. Cela me ramenait à toutes ces années où je n’étais pas parvenue à tolérer mon corps, où je m’étais repliée sur moi-même en n’essayant d’être qu’un cerveau. A dire vrai, devenir noire me faisait moins peur qu’avoir été transformée en rousse incendiaire. Je trouvais les peaux noires magnifiques ; elles avaient quelque chose de satiné qui me troublait et pour avoir fréquenté de très près un black au cours d’une de mes rares nuits de débauche j’avais pu toucher du doigt (si j’ose dire) ce petit fantasme personnel. Après, il y aurait le regard des autres et là je ne me faisais pas d’illusion. On ne regardait pas de la même manière une « négresse » et une fille châtain-blond à la peau claire.
- On va commencer par raser votre hérissonage et vous faire une belle boule de billard. Ensuite, je travaillerai sur la recherche de la bonne couleur pour votre peau… On terminera la journée avec vos sourcils…
- Quoi, mes sourcils ?…
- Vous n’avez peut-être pas fait attention mais moi rien ne m’échappe. Ils sont entièrement épilés sur les photos de vos papiers d’identité…
- Mais ça va faire mal ! m’écriai-je
- Il faut souffrir pour être belle, Fiona.
C’était le type de maxime que je détestais. Perdre de son temps pour cela, c’était déjà limite… Mais souffrir !… Cela me dépassait.
- Ok, ok… Ne commencez pas à vouloir me convaincre, Lydie. Je rends les armes tout de suite, on gagnera de précieuses minutes vous et moi. Donc, me raser la tête…
J’avais beau avoir l’air détaché, je n’en menais pas large. A tort bien sûr. On m’avait coupé les cheveux ras à Caen. Là, c’était juste le cran au-dessus (ou au-dessous selon comment on voit les choses), plus de cheveux du tout. En plus, avec une artiste comme Lydie à la manœuvre, qu’est-ce que je risquais à part me trouver une tronche d’extra-terrestre dans le miroir ?
- D’abord, je vais couper ce qui a repoussé depuis votre dernier passage chez le coiffeur…
- Trois mois, c’est une éternité, fis-je remarquer.
- Plus qu’une éternité, c’est une hérésie, Fiona… Bon, reprenons… Ensuite, on fera le rasage proprement dit… Mais pour commencer, on va aller s’installer dans votre salle de bain…
- A deux ?!… On ne va pas pouvoir bouger là-dedans ! m’exclamai-je.
- Cela ne va pas durer longtemps. Laissez votre fiche ici, prenez votre chaise pour être confortable… En piste, Fiona !

Lydie a commencé comme elle l’avait annoncé par procéder à un premier rasage superficiel pour ramener ma chevelure à quelques millimètres. Elle m’a ensuite enveloppée la tête avec des serviettes en papier trempées dans de l’eau bien chaude pour me détendre la peau du crâne et faciliter la deuxième étape. Le stress de ce moment angoissant n’empêchait pas une autre partie de moi d’en rigoler. Le hasard avait de ces clins d’œil extraordinaires ; j’étais en train de réviser la vie des moines et on se préparait à me faire ma première tonsure.
Après quelques minutes d’attente, que je mis à profit pour essayer de reconstituer de mémoire le reste de la fiche que je lisais, Lydie attaqua le rasage proprement dit. La sensation de gel, un peu froid, fut d’abord désagréable mais lorsque les mains de la maquilleuse commencèrent à l’étaler cela devint très agréable et même relaxant.
- Je suis quand même contente d’échapper à la cire et aux bandes de papier, dis-je…
- Dans tous les sens du terme, le crâne se rattache au visage. On rase, on n’épile pas…
- Sauf les sourcils…
- Parfaitement… Je vois que vous suivez
- J’essaye, dis-je. Ca commence juste à être flippant…
- Et encore, vous n’avez pas vu mon rasoir…
Lydie me colla sous le nez un rasoir quatre lames haut de gamme.
- Si j’ai bien suivi l’évolution de la technologie, ça devrait être au poil, reprit-elle. La première lame soulève le poil, la deuxième le coupe avant qu’il ne rétracte et je n’ai toujours pas compris à quoi servaient les deux autres…
- A augmenter le prix peut-être, répondis-je.
- Il y a des chances… Moi qui pensait que cela rendait le rasage doublement efficace… Quelle déception !
Sur le coup, Lydie la jouait très psychologue. Il n’y avait pas que mon cuir chevelu qu’elle avait assoupli. Après ce petit massage et ce trait d’humour, j’étais assez détendue pour qu’elle passe à l’action.
Le premier contact des lames sur le dessus de ma tête fut un dur retour à la réalité. Cela tirait quand même pas mal sur le cheveu… et donc sur l’épiderme que j’avais généralement délicat.
- Ne vous inquiétez pas, Fiona… Restez calme… Je vais y aller doucement, c’est promis. D’abord, votre cuir chevelu n’a pas l’habitude du traitement que je lui fais subir et il est forcément très sensible. Vous n’imaginez pas ce que c’est susceptible un cuir chevelu… Autre problème, il y a plein de petits vaisseaux sous la peau et si je vous coupe, cela saignera plus que pour une coupure ailleurs… et cela mettra plus de temps à cicatriser. Raison de plus pour prendre votre mal en patience. Patience et longueur de temps font plus que force au rasage, comme disait mon prof.
Lydie prit effectivement son temps (ce qui ne m’arrangeait guère en ces dernières journées de boulot). Elle allait et venait régulièrement (si tant est qu’on puisse qualifier de mouvement ses rotations du haut du corps pour passer de mon crâne au lavabo dans lequel elle rinçait à l’eau très chaude les lames du rasoir). A la fin, mon crâne étant endolori ou blasé, je ne sentais plus rien sinon des petits picotements lorsque les derniers cheveux récalcitrants cédaient sous un nième assaut du rasoir.
- Attention, on change de température, m’avertit Lydie.
Même prévenue, le contraste entre le rasoir chaud et la serviette froide dont elle m’enroula la tête fut violent. Elle frotta assez énergiquement avec la serviette pour éjecter les derniers poils restés collés au cuir chevelu et avaler les traces de mousse à raser.
- Un peu de crème pour hydrater et vous allez pouvoir vous découvrir sous un nouveau jour.
Le dernier massage me donna des sensations nouvelles. C’était comme une caresse dans le dos ou sur les fesses. Très doux, très agréable.
- Pas une coupure, aucune cicatrice embêtante en vue, s’enthousiasma Lydie. Je n’ai pas trop perdu la main… Allez, vous pouvez vous lever et regarder le résultat dans le miroir.
Le résultat… C’était moi sans être moi, mais dans la situation qui était la mienne c’était encore trop moi. La transformation de Fiona Toussaint en Louise Cardinale ne faisait que commencer.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 21 Mai 2011 - 20:37

De retour dans la chambre, la fiche sur les ordres monastiques rentra directement dans son tiroir. Ce qu’il y avait dessus, je le savais. C’était passé en moi pendant les trois derniers mois jusqu’à faire corps avec toutes mes autres connaissances, à constituer un bloc homogène de savoirs indissociables.
- C’est ça qui fait que les élèves ne réussissent pas, m’avait expliqué un jour Marc Dieuzaide, le chéri de Ludmilla. Ils n’ont pas de bases, pas de fondations. Tout ce que l’école peut déverser sur eux de connaissances n’est pas retenu parce qu’il n’y a rien à quoi s’accrocher. Plus les élèves savent de choses, plus ils en apprennent et plus ils en retiennent. Et inversement…
Ce n’était pas le moment de faire ma modeste. J’avais révisé le programme d’Histoire-Géo au bac en 10 minutes parce que les titres des chapitres suffisaient à dérouler dans ma mémoire le contenu et les idées principales. Moyennant quoi j’avais pris 18 sans forcer. La bio, sur laquelle j’avais passé des heures et des heures, m’avait renvoyée dans les cordes avec un 6 retentissant. La vérité, c’est que j’aime apprendre et pas réviser…
Parce qu’il fallait bien se rassurer, je pris une nouvelle fiche au hasard dans mon paquet. Les Bosonides. Tu parles d’un thème ! Pas facile à placer dans une conversation en ville… Et alors avec Caroline Barthélémy… Pourtant, c’était passionnant comme sujet. Ces descendants de Boson l’Ancien avaient tenu tout le quart sud-est de la France actuelle (pour faire vite) pendant un siècle avec des personnalités fortes comme cet autre Boson qui s’était proclamé roi de Bourgogne, une Bourgogne qui courrait alors jusqu’à la Méditerranée, ou son frère Richard le Justicier qui avait refusé le trône de France qu’on lui offrait. Le fils du premier et neveu du second, Louis, avait été marié – alliance prestigieuse – à la fille d’un empereur de Constantinople avant de connaître un destin tragique qui lui vaudrait à juste titre le surnom de Louis l’Aveugle. De la branche seconde, venait, par Hubert puis Thibaut, le fameux Hugues d’Arles, pièce maîtresse de la diplomatie et de la politique sud-européenne dans la première moitié du Xème siècle, un homme qui se ferait roi d’Arles et roi d’Italie. Certes, la dynastie s’était rapidement éteinte mais son sang allait continuer à couler dans les veines des principales dynasties de l’Occident.
Pendant que je reconstituais les yeux fermés la chronologie (et même la géochronologie) des descendants de Boson l’Ancien, Lydie avait multiplié les va-et-vient pour installer tout son matériel dans ma chambre. A en juger par tout ce qui s’entassait désormais entre la porte et mon lit, l’arrivée nocturne de la maquilleuse avait tenu du véritable déménagement. Outre la fameuse valisette qui trônait, encore fermée, sur ma couette, je pouvais reconnaître un tabouret, une psyché, un séchoir à main (pourquoi faire ? je n’avais plus de cheveux), six longues housses à vêtements translucides, un ordinateur portable.
- Fiona, ce n’est plus le moment de méditer, rouspéta-t-elle… Approchez-vous et posez-vous sur ce tabouret dos au mur… Vous pouvez garder votre fiche, ajouta-t-elle en me voyant la ranger.
- Non, je sature… Et puis j’ai envie de vous voir à l’œuvre.
La maquilleuse préférée du colonel Jacquiers hocha la tête, me positionna sur le siège sans dossier puis vint planter le grand miroir en face de moi.
- Comme ça, vous aurez le temps de vous faire à votre nouvelle image, fit-elle.
Je baissai les yeux. Cette femme fatiguée et sans cheveux, ce n’était pas moi. Elle me rappelait trop la mère d’un copain de lycée qui avait fait une chimio. Elle non plus, je n’avais pas su comment la regarder parce que les ravages de la maladie (en l’occurrence d’ailleurs du traitement) me dérangeaient. Lorsque j’avais fini par avoir le courage d’accepter les signes de ce que je prenais alors pour une déchéance, je l’avais trouvée immensément belle, troublante même. Au point qu’elle fut la seule femme que j’eus jamais envie d’embrasser sur les lèvres. Pour lui témoigner mon amour, mon admiration et essayer de lui insuffler un peu de vie en plus. En cet instant de malaise, je pensais à elle en pensant à moi et ce genre de transfert n’est jamais bon pour une tête faible comme la mienne. Oui, il était mieux que je baisse les yeux. Au moins le temps d’intégrer et d’accepter cette nouvelle métamorphose de mon apparence. Ou de la voir évoluer.
- Je ne vais pas vous transformer complètement aujourd’hui, expliqua Lydie. En revanche, je vais chercher à définir le dosage exact de couleur pour me rapprocher au plus prêt de l’apparence qui a été générée sous Photoshop. J’ai besoin également de calculer à partir de votre corps et des vêtements qui ont été achetés pour vous la surface à couvrir… et donc le temps qu’il faudra pour vous donner la bonne couleur.
- C’est long ?
- On compte deux heures pour un corps entier quand il s’agit de le peindre avec un motif… Là, nous pourrons nous contenter des parties seulement visibles, visage, cou et bras… et la couleur à étaler sera uniforme à l’exception notoire de la paume des mains. Cela ira forcément plus vite. Je vais être franche avec vous, Fiona, j’aurais préféré qu’ils me soumettent leur idée avant de tout mettre en branle. Qu’est-ce que vous devenez si votre peau ne supporte pas la couleur ? C’est rare parce que nous utilisons des bases aqueuses mais cela peut toujours arriver.
- Comment faites-vous concrètement ?

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 21 Mai 2011 - 21:26

JEUDI 15 AVRIL
J’avais passé une partie de la nuit à chercher mes cheveux. Y compris dans un rêve (et quand on sait que mon esprit les oublie généralement, s’en souvenir voulait dire à quel point ce rasage intégral m’avait traumatisée).
Avant que Caroline Barthélémy n’ouvre ma porte, j’avais retravaillé quelques biographies romaines pour me convaincre que je les maîtrisais correctement. Les empereurs, c’était ok depuis longtemps. En revanche, il demeurait quelques petits doutes à lever sur certains gouverneurs de province et je tenais à relire mes notes sur la reine Boudicca, femme fascinante qui avait pris au cœur du Ier siècle la tête de la révolte « bretonne » contre Rome. Cela m’avait pris une heure. Une heure de bonheur simple finalement.
L’entrée dans la salle de bains me ramena à ma triste condition de créature en cours de métamorphose. Mes sourcils absents renforçaient le caractère dur de mon visage. J’avais hurlé comme une bête blessée quand Lydie les avait successivement arrachés à ma tendre affection. Elle avait poussé le vice jusqu’à terminer l’exécution à la pince épilée pour qu’il ne reste plus un seul poil récalcitrant. La maquilleuse avait quelque chose d’un Drusus ou d’un Agricola dans la manière de faire la guerre à ceux qui lui résistaient.
Bien qu’étant quasiment en larmes, j’avais trouvé la force (ou le courage… ou la folie ?) de demander à Lydie de procéder au plus tôt à sa première tentative générale de peinture corporelle. Il fallait que je sache à quoi j’allais ressembler, que je ne sursaute pas à tout bout de champ en croisant mon reflet dans une vitre, que je m’habitue et peut-être même que je commence à habiter Louise Cardinale.
La première étape était donc la douche avec un produit hypoallergénique qu’on utilisait habituellement dans les hôpitaux avant les opérations. Je fis cela avec toute la conscience qu’on me connaît… Et même plus… A partir de maintenant, les erreurs pouvaient me coûter très cher. Etre prise en situation de triche dans un concours et ma carrière – si tant est que j’en eus encore une – était terminée.
Le tabouret m’attendait face au psyché. Il allait encore falloir croiser cette image qui me meurtrissait. Je fis une tentative pour prendre ma place en gardant les yeux baissés. A part un coup de coude dans l’armoire, cela fonctionna plutôt bien.
- Prête, Fiona ?
Cette manie de toujours me demander si j’étais prête… Maman avait une philosophie souvent rudimentaire mais son « quand faut y aller, faut y aller » m’avait toujours paru comme le summum du bon sens populaire. Voire une forme de stoïcisme à part entière.
- Dans une heure, je suis une black ?
Je n’aimais pas le mot « black », il m’avait toujours paru offensant pour les « gens de couleur » comme on disait aussi avec ce sens de la périphrase qui n’était jamais bien franc. L’employer n’était qu’une preuve supplémentaire de mon trouble au moment d’aborder ce passage vers une autre peau… et peut-être même vers une autre histoire. L’essai réalisé la veille sur mon épaule, mon poignet gauche et ma joue droite avait au moins indiqué que je tolérais les produits et permis de déterminer une coloration acceptable. Cela ne m’avait pas donné le loisir d’imaginer quand même le résultat une fois le « travail » terminé.
- Choisissez une tenue pour dimanche, répondit Lydie.
- Si seulement je savais le temps qu’il fera dimanche prochain à Limoges…
- On n’a heureusement pas pour nous prévu de vous habiller en minijupe, c’est au moins la certitude de ne pas devoir vous transformer complètement.
Je désignai parmi les six ensembles déhoussés la veille et accrochés dans la penderie une robe à fleur boutonnée sur le devant et qui tombait au-dessous du genou. Celle que je ne mettrais assurément pas pour aller écrire pendant sept heures… Le cas le plus difficile pour Lydie puisque dans tous les autres tenues proposées, il y avait un pantalon ce qui limitait le travail de peinture.
- Ah ! s’exclama Lydie, vous avez fait le choix de la surface la plus étendue. Cela va nécessiter une petite modification dans notre petit atelier…
Elle fouilla dans un sac, en retira une grande bâche plastique qu’elle étala sur le sol.
- Pour aller plus vite, on ne va pas travailler à l’éponge et au pinceau mais au pulvérisateur, expliqua-t-elle… Couchez-vous sur le plastique…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 22 Mai 2011 - 0:59

J’ai regardé mes jambes nues puis mes bras changer de couleur. Des imaginatifs auraient dit que je glissais de la vanille vers le chocolat, moi je préférais voir s’effectuer une mue étonnante. Les jets légers de peinture noire traçaient des lignes, puis construisaient des zones de plus en plus étendues jusqu’au moment où Lydie commençaient à homogénéiser le tout en faisant la chasse aux « trous ».
Puis Lydie passa au peinturlurage de mon crâne chauve. Elle me guidait par des ordres simples qu’elle accompagnait de petites pressions sur ma tête pour me faire pencher la tête à droite ou à gauche, en avant ou en arrière. Je ne voulais rien voir des étapes de son travail. Les yeux obstinément fermés, j’ai senti l’éponge remplie de couleur se rapprocher de mes tempes, gagner mon front, descendre sur mon nez, aborder mon menton, remonter sur mes joues.
- Gardez les paupières fermées pendant quelques minutes pour que le séchage se fasse correctement.
- Pas de risque que je les ouvre maintenant, répondis-je.
- Accompagnez donc ce mutisme des yeux d’un mutisme de la bouche, je vais dessiner maintenant le contour de vos lèvres.
D’un mouvement de la main – ma main déjà devenue noire – j’indiquai ma volonté de respecter le silence qu’on me demandait. Je poursuivis encore cette retraite en moi-même pendant que Lydie tamponnait mon cou, lissait au pinceau les ultimes détails. J’avais perdu le décompte des minutes, cela me semblait interminable et pourtant je n’avais qu’une crainte. Que cela finisse, qu’elle me commande d’ouvrir les yeux.
- Vous ne voulez toujours pas voir le résultat ? questionna Lydie.
- Vous avez terminé ?
- Cela dépend… Il faudrait que je termine l’intérieur des mains… et aussi que je place les lentilles vertes sur vos yeux.
Les lentilles, je les avais oubliées celles-là. Là encore, je n’étais pas vraiment pressée de découvrir cette sensation nouvelle d’avoir ces espèces de bouts de plastiques dans les yeux. Pourtant, il fallait bien y passer. Quand faut y aller, faut y aller…
- Vous pouvez me les poser sans que je me vois dans le miroir ?
- En me mettant devant vous, vous ne verrez rien… Il faut juste patienter le temps que je rince la peinture que j’ai sur les mains. Là encore, si vous n’êtes pas vigilante au plan de l’hygiène, vos lentilles seront très douloureuses pour vos yeux… et Louise Cardinale aura les yeux verts le lundi mais les aura rouges le mardi…
Le séjour de Lydie dans la salle de bains m’apparut interminable. Je l’entendis enfin revenir, farfouiller dans sa valisette, puis sentis son déplacement lorsqu’elle vint prendre place devant moi.
- Vous pouvez ouvrir grands les yeux, Fiona… Regardez vers le plafond mais sans bouger la tête. Contentez-vous juste de lever les yeux… Voilà comme ça.
La première lentille atterrit dans mon œil droit par surprise. Cela suscita en moi deux réactions contrastées : une gerbe de grosses larmes qui éclaboussèrent le haut de ma pommette ; l’étonnement de constater à quel point c’était si rapide à mettre en place.
- Ne fermez pas l’œil, me conseilla Lydie. Apprenez à apprivoiser cette douleur. Elle est fulgurante mais elle ne durera pas. La lentille a beau être un corps étranger, le fait qu’elle épouse le contour de la cornée facilite son intégration à l’ensemble. Demain, vous pleurerez encore un peu… Dans trois ou quatre jours plus du tout… Allez, on passe à l’œil gauche.
Il n’y eut pas de miracle. Ce fut le même déchirement, les mêmes larmes, la même sensation de gêne.
- Ce qui est important, c’est qu’il n’y ait rien entre l’œil et la lentille. Pas de poussière, pas de substance laissée par le doigt qui l’a installée… Habituez-vous, regardez à droite, à gauche, en haut, le temps qu’elles prennent leur place. Quand vous vous jugerez prête, je me décalerai.
J’ai regardé sur les côtés sans vraiment regarder, levé les yeux sans jamais les baisser. C’était toujours très désagréable. Un peu comme si on m’avait enfoncé des aiguilles droit dans l’iris. Ca gênait, ça démangeait, ça donnait envie de hurler mais, peu à peu, comme l’avait prophétisé Lydie, on s’y faisait.
- Je crois que je suis prête à regarder le résultat, murmurai-je lorsque les larmes s’apaisèrent.
- Sûre ?
- Certaine ! confirmai-je d’une voix plus décidée.
Lydie approcha sa main qu’elle étendit à dix centimètres devant mes yeux, puis se décala. Enfin, elle retira sa main et, dans le psyché, je vis une jeune femme noire superbe, aux yeux brillants, me regarder sans baisser le regard.
Merde !
Freud allait avoir du boulot pour m‘expliquer de qu’il m’arrivait. Pour la première fois de ma vie (ou presque), je me trouvais belle ! Et cela arrivait pile au moment où je ne me ressemblais plus.
- Bravo, Lydie !m’exclamai-je… Cela valait le coup de patienter… C’est splendide !… Le travail comme le résultat…
- Je vous remercie, Fiona… Le modèle a toujours sa part dans le succès…
- Peut-être mais je crois quand même que vous allez finir par détester votre modèle… Ce côté bicolore me gêne. Comment voulez-vous que je devienne Louise Cardinale s’il reste tout ce blanc sur ma peau. S’il vous plait, finissez-moi.
Et avant que la maquilleuse ait pu répondre, je dégrafai mon soutien-gorge pour lui indiquer le chemin à suivre.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 22 Mai 2011 - 20:29

Au final, je devins noire de la tête aux pieds. Pour accompagner cette mutation, Lydie continua à me parler beaucoup. Il y eut des conseils pratiques quant à la peinture et à ses effets, quelques jugements sur le grain de ma peau d’origine et, pour couronner le tout, une révélation inattendue.
- Fiona, maintenant que nous sommes seules, je dois vous avouer que lors de Sept jours en danger je n’étais pas là tout à fait par hasard.
- Je crois que depuis avant-hier soir, c’était déjà comme une évidence pour moi.
- Je ne voudrais quand même pas que vous vous trompiez dans l’interprétation de mon rôle. Je n’étais pas là pour vous, Fiona Toussaint, mais pour surveiller les agissements de Richard Lepat, le producteur. Je pense que vous savez que ce type n’était pas spécialement recommandable.
- J’ai vaguement appris cela, répondis-je en repensant à la volonté de vengeance du producteur à mon égard.
- Vous êtes devenue intéressante aux yeux des services secrets à partir du moment où votre attitude, votre résistance aux épreuves imposées mais aussi la zizanie que vous avez mise, sans le savoir, dans le couple Lepat servait nos intérêts. Vous avez coulé l’émission et anéanti la poule aux œufs d’or grâce à laquelle Lepat comptait se refaire après ses déboires de narcotrafiquant. C’est comme cela que vous avez déboulé en pleine lumière et que tout le monde s’est rendu compte que vous étiez « bankable » comme on dit au cinéma. Vous pouviez rapporter. Et à tous les coups ! Pour l’organisation à laquelle Lepat faisait allégeance, vous alliez devenir le moyen d’augmenter les revenus de leurs chantages. Non seulement ceux qui avaient participé aux « expériences » que vous savez, continueraient à verser leur écot pour éviter le scandale mais en plus on pourrait leur faire miroiter une paternité prestigieuse propre à stimuler leur docilité. Pour nous, vous deveniez le cheval de Troie par lequel il devenait possible d’infiltrer l’organisation Lecerteaux. A condition bien sûr de vous accompagner dans votre marche vers les sommets…
- Pourquoi est-ce que vous me dites ça maintenant ?… Je veux dire, j’ai appris une chose au cours des derniers mois : on ne me fait des révélations importantes que lorsqu’on veut gagner mes bonne grâces ou lorsqu’on veut « m’intoxiquer »… Donc, pourquoi attendre aussi longtemps pour m’expliquer pourquoi, depuis quatre ans, je me suis retrouvée à plusieurs reprises entre le marteau et l’enclume ?
- Parce que le moment de l’affrontement final arrive, Fiona… Comme dans les films de capes et d’épées ou dans les bons vieux westerns… Bientôt, plus personne ne pourra se cacher… Les masques tomberont et on y verra bien plus clair…
- Que voulez-vous dire ?
- Pendant que Louise Cardinale va mettre toute son intelligence à décrocher brillamment un concours très difficile, le colonel Jacquiers va mettre en œuvre deux opérations ultrasecrètes… Tellement secrètes que même la hiérarchie des services secrets n’est pas au courant, histoire d’éviter les fuites. Une vingtaine d’agents triés sur le volet, officiellement en charge d’opérations de surveillance ou d’infiltration de longue haleine qui les éloignent pour plusieurs mois. Les brebis galeuses qui s’étaient glissées parmi nous ont été identifiées et éliminées. Désormais, l’opération Ermeni va finir le travail entamé et faire exploser la nébuleuse mafieuse de feue Aude Lecerteaux ; dans le même temps, l’opération Kırımı va s’employer, et c’est une juste récompense pour vous , à retrouver la trace de votre mère biologique…
- Ermeni et Kirimi, mumurai-je comme si ces deux mots pouvaient signifier à eux seuls l’extinction de tout un pan de ma vie.
Un coup d’œil dans le miroir me fit sursauter. On parlait à Louise Cardinale de la vie d’une certaine Fiona Toussaint… et ça avait l’air de la passionner.
- Lydie, ne le prenez pas mal… Pourquoi est-ce vous qui me racontez tout cela ? Pourquoi ces nouvelles transitent-elles par une « simple » maquilleuse ?… Excusez-moi, je vous avais prévenue que je n’allais pas faire dans le politiquement correct… Vous êtes une artiste dans votre domaine mais je ne vous vois pas en barbouze surarmée prenant d’assaut un ennemi en balançant des grenades…
- Je comprends votre incompréhension, Fiona… N’en soyez pas désolée, elle est pleinement légitime. Non, je ne fais pas dans l’action violente mais je peux être – la preuve – très impliquée sur le terrain… Mais pour transmettre certains messages, le colonel Jacquiers a le bon goût parfois de passer par mon entremise… Il me fait confiance.
- Au nom de quoi vous ferait-il plus confiance qu’à quelqu’un d’autre ?
- Au nom de ça ! répondit Lydie en levant vers moi sa main gauche.
Son index droit vint se poser sur son alliance dorée.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 22 Mai 2011 - 22:53

Une bonne partie de la journée, c’est donc Louise Cardinale qui a révisé à ma place. Elle a aussi mangé à ma place… ce qui n’a pas été sans problème. Prendre le pain à pleine main et le tenir serré n’était pas une bonne idée, laisser de l’eau déborder de mes lèvres l’était encore moins. Cette répétition en costume – si j’ose dire – me permettait de mesurer les difficultés qui m’attendaient pendant les quatre fois sept heures du concours.
A la pause goûter, tandis que Lydie dégustait un thé au citron et moi mon éternelle menthe à l’eau, la problématique des bavures et autres coulures liées à la boisson revint nous occuper.
- On ne peut évidemment pas vous demander de ne rien boire et de rien manger pendant plus de sept heures… Mais n’oubliez pas que tout ce qui rompra l’uniformité de la couleur sera remarqué… Si vous avez une retouche à faire, il faudra demander à aller aux toilettes et réussir à dissimuler la partie défaillante jusque là…
- Un petit flacon de peinture, une éponge, un pinceau… Tout cela dans ma poche ?
- Nous saurons positionner ce petit matériel dans les locaux. Vous savez, avec un peu de savoir faire on entre où on veut…
- Mais les toilettes seront vérifiées avant le début des épreuves…
- Ne vous occupez pas de cela. Tout vous sera expliqué en temps utile.
Le moment le plus redoutable de ma fin d’après-midi fut la difficile extirpation de mes lentilles vertes. Rendus à leur état normal, mes yeux me firent payer pendant un petit moment les désagréments qu’ils avaient subis. Des tiraillements, des picotements redoutables me firent fermer les yeux à plusieurs reprises comme pour les empêcher de prendre leur indépendance et de se barrer loin de ces sensations de torture.
Un peu avant 18 heures, Lydie se réinvita dans ma chambre pour me montrer comment me débarrasser de la peinture corporelle noire.
- Très simple… De l’eau tiède, le jet sur la peau… Regardez !…
Elle prit ma main gauche, la tendit au-dessus du bac de douche et commença à faire couler l’eau.
- La pression permet de dégager la peinture sans difficulté. Frottez doucement avec votre autre main… Vous allez voir…
Effectivement, en deux ou trois passages, la couleur noire commençait à s’en aller. Moment frustrant sans doute pour l’artiste que celui où son œuvre se dissolvait ainsi, sans possibilité de trouver une quelconque pérennité.
- Je vous laisse, fit Lydie…
- Attendez… Est-ce que vous pourriez rapprocher le poste de radio et l’allumer s’il vous plait ?…
- Ah ! s’exclama la maquilleuse en me lançant un regard espiègle… 18 heures ! L’heure du journal d’Arthur Maurel… Vous savez, ma chère, que vous auriez pu plus mal tomber. C’est un homme très perspicace et d’une grande pugnacité. Et plutôt pas mal de sa personne. Comme on dit, vous faites un beau couple.
Je ne sus quoi dire… Un début de strip-tease m’aida paradoxalement à retrouver une contenance.
- Ces habits sont fichus… fis-je observer en retirant ma robe et en observant l’état de mes dessous souillés par la couleur.
- C’est fatal… Bien sûr, on peut les récupérer puisque la peinture s’en va à l’eau… Mais quand nous serons à l’hôtel il sera impossible de les laver et de les faire sécher sans que cela attire l’attention… N’ayez pas de regret pour la dépense, cette garde-robe n’est qu’une goutte d’eau dans ce qu’aura coûté cette mission… Croyez-moi, ce n’est pas de l’argent jeté par les fenêtres…
Sur ces propos rassurants – ce n’était pas les premiers dans sa bouche – Lydie m’abandonna aux joies d’une douche décolorante. Sous Louise Cardinale, Fiona Toussaint réapparut. Toujours aussi chauve et le regard toujours aussi froid. Avec une petite question excitante dans un coin de la tête. Arthur, dont la voix racontait les banales horreurs du monde dans le poste, aurait-il aimé faire l’amour à mon enveloppe noire ?

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 25 Mai 2011 - 17:19

DIMANCHE 18 AVRIL
Louise Cardinale prenant pension l’hôtel Royal Limousin, ça avait franchement de la gueule. Le pire, c’est qu’il n’y avait là aucune espèce de clin d’œil ; l’hôtel de la place de la République était tout simplement le plus proche – environ 200 mètres – du bâtiment du rectorat où devaient se dérouler les épreuves écrites.
Je suis arrivée en cliente normale… Ou presque… Car pendant que Lydie s’occupait des formalités d’entrée, je me tenais en retrait feuilletant négligemment un magazine. Ordres supérieurs : ne pas trop parler, ne pas trop se mettre en évidence, avoir une attitude simple et détachée.
Comme d’habitude, les services du colonel Jacquiers – et donc l’innocent contribuable - avaient bien fait les choses. A croire que dans ce pays, pour vivre caché, il faut aller s’installer dans les établissements les plus classes. Peut-être bien qu’effectivement, le sens de la discrétion est proportionnel au prix ; plus ce dernier augmente, plus l’autre s’accroît. Le silence est d’or, c’est pour cela qu’il s’achète.
La chambre était donc d’un grand confort. Je devrais dire « ma » chambre car, à ma grande surprise, on comptait bien respecter mon intimité en me laissant seule maître à bord. Lydie avait son propre lit, son propre monde, sa propre vie, de l’autre côté du couloir. J’avais le contrôle de ma porte ce qui m’offrait la possibilité de sortir comme je voulais. J’avais un téléphone qui pouvait me permettre d’appeler qui je voulais (et j’avais quatre ou cinq correspondants potentiels qui auraient eu certainement envie que je le fasse). J’avais un accès Wifi pour mon ordinateur et la possibilité d’aller surfer sur tous les sites du monde. J’avais… J’avais soudain presque tout dont peut rêver une femme libre et pourtant, je savais par avance que, quelles que soient mes envies profondes, je n’en userais pas. Les consignes avaient été claires : ne pas trop parler, ne pas trop se mettre en évidence, avoir une attitude simple et détachée (oui, je sais, je commence à me répéter). Je n’allais certainement pas mettre tout en péril en ne contrôlant pas ma raison, en la laissant jouir de la possibilité de tout foutre en l’air. Après trois mois de « bagne », cela aurait été vraiment ballot.
Lydie m’a accompagnée dans ma chambre située au dernier étage, nous avons fait la visite ensemble (des fois que je me serais perdue dans les vastes étendues beiges de ces 20 m²) avant qu’elle ne gagne sa propre chambre. On ne peut, je crois, imaginer la satisfaction que peut constituer la possibilité de s’enfermer soi-même quelque part. C’est paradoxal peut-être mais c’est le début de la liberté et la renaissance du libre arbitre. Enfin, c’est comme cela que je le ressentis sur le coup.
La première chose que je devais faire était d’aller effectuer un long passage sous la douche afin de me débarrasser de ma couche de peinture. J’étais « habillée » de noir depuis 14 heures soit un peu plus de trois heures. Plus vite je me « déshabillerais » mieux ce serait dans la perspective des jours suivants. Ne voulant pas risquer les problèmes dermatologiques que Lydie craignait, j’obéissais sans réserve aucune et m’installais dans la salle de bain. Cerise sur le gâteau, je tournais le verrou de cette seconde porte. Sans aucune raison. Juste pour le plaisir de pouvoir le faire.
La douche était de bien meilleure qualité que dans la planque de Soursac (et encore mieux qu’à Prouilhe où une rigueur dominicaine involontaire imposait parfois de subir de larges paquets d’eau froide). Ici, l’eau cascadait sur mon corps, douce et tiède, sans aucun changement intempestif de température. Le pied ! Bien sûr, voir les flots de peinture noire se former en tâches dans le bac, lécher et s’accrocher désespérément à mes orteils, n’était pas spécialement ragoutant mais ce n’était l’histoire que d’un petit moment. Je l’avais déjà fait une fois et il me faudrait recommencer demain et les jours suivants. Je n’allais pas faire ma chochotte…
Les bras et le buste étaient déjà débarrassés de leur coloration lorsque j’entendis un grand bruit dans la chambre. Comme un corps qui s’étale de tout son long !…
J’arrêtai l’eau. Le son si rond de l’écoulement hydraulique dans le siphon mourut dans les secondes qui suivirent. Je n’eus plus que le silence pour m’accompagner dans ma quête d’un nouveau bruit.
Rien !
Dix secondes, vingt secondes, trente secondes… Toujours rien !
Je ne pouvais qu’avoir rêvé. J’étais seule, la porte était fermée à clé de l’intérieur et, à moins de supposer une erreur du personnel de l’hôtel croyant la chambre vide, il n’y avait aucune espèce de probabilité que quelqu’un ait pu entrer. Le bruit devait venir de la chambre voisine.
Quand la poignée de la salle de bain a commencé à bouger vers le bas, j’ai contenu avec peine un cri d’effroi. Ce n’était pas Psychose mais ça commençait sacrément à y ressembler. Sauf que je n’étais pas Janet Leigh et que je comptais me défendre. Au besoin à coup de sèche-cheveux… Sauf aussi que la voix qui se fit entendre n’avait rien d’agressif.
- Tu peux sortir, Fiona ? Il faut qu’on parle…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 25 Mai 2011 - 21:06

La voix, bien qu’un peu déformée par le rempart de la porte, était féminine. Le tutoiement, ainsi que la mention de mon prénom, disait une certaine proximité avec moi. Depuis le début, dans cette affaire, une seule personne m’avait tutoyée. Isabelle Caron.
J’enfilai en hâte un peignoir aux armes de l’hôtel. Trop vite pour réfléchir que ce faisant je le dégueulassais de manière quasi irrémédiable en même temps que je laissais une preuve au personnel de l’hôtel du passage d’une femme peinte en noir dans leur établissement. Mauvaise inspiration !
J’ouvris doucement la porte, en proie à une méfiance bien légitime. Si Isabelle était dans ma chambre, par quel miracle était-elle entrée ? Avec ces drôles d’oiseaux des services secrets, on pouvait s’attendre à tout : « double » de ma clé électronique, pré-positionnement dans la chambre planquée dans l’armoire, entrée spectaculaire par la fenêtre en se laissant glisser depuis le toit puisqu’on était au dernier étage… Sans compter qu’il pouvait bien s’agir du piège qui ferait éclater au grand jour ma naïveté.
En coulant un œil par l’ouverture, je vis Isabelle tranquillement installée sur le fauteuil à côté du lit.
- Alors, Fiona, fit-elle en me chambrant gentiment, on a décidé de passer du côté obscur de la force ?
- Tu dis ça à cause de la peinture ?…
- Entre autres…
- Comment es-tu entrée ? J’avais bouclé la porte…
- Tu n’as pas entendu comme un bruit il y a une petite minute ?… Je t’attends depuis deux heures dans la chambre d’à-côté… Normalement la porte de communication n’aurait pas dû être verrouillée, il a fallu que je l’aide un peu à s’ouvrir…
D’un geste en apparence las, comme souvent chez elle, elle me montra effectivement la porte - que j’avais d’abord prise pour une porte de placard - qui communiquait avec la chambre voisine.
- Moi qui croyais qu’on allait me lâcher un peu la grappe, fis-je. Je dois être vraiment naïve… En tous cas, c’est bien la preuve qu’on continue à se méfier de moi…
- On ne se méfie pas de toi… On s’inquiète de ce qui pourrait t’arriver. Lydie est parfaite pour la préparation psychologique et pour dessiner les peintures de guerre mais, s’il faut sortir un 22 et s’en servir, elle est bien moins efficace. Donc, je suis là… On a pensé, en haut lieu, que cela te ferait plaisir que ce soit moi…
- Et toi, tu en penses quoi ? demandai-je avec toujours dans un coin de ma tête les remarques amères de mon ancienne gardienne lors de notre rapide séjour en Isère.
- Je ne suis pas payée pour penser…
- Pourtant, ce que tu m’as dit quand tu as dû me débarbouiller…
- Oublie… Ce sont des conneries qu’on peut dire quand on a l’esprit en vrac… Et ce soir-là j’avais l’esprit en vrac…
- Pourquoi ?
- Tu poses trop de questions… C’est moi qui ai demandé à te parler, pas l’inverse.
Je me repliai sur des positions plus sûres mais sans perdre de vue que si Isabelle paraissait déterminée à ne rien dire, elle pouvait « sortir » ce qu’elle avait sur le cœur si on lui mettait la tête en vrac comme elle disait.
- Je suis venue planifier avec toi certains points de sécurité pour ce soir et les jours qui viennent, poursuivit Isabelle. Officiellement, nous sommes deux dans ma chambre. On ne trouvera donc pas étonnant que je commande deux petits-déjeuners le matin et deux repas le soir. A servir dans ma chambre. Sitôt le personnel reparti, je t’amène ton plateau…
- Tu sais bien que le matin, je ne prends rien…
- Eh bien, il faudra te forcer… Si tu ne manges pas, tu ne tiendras pas au-delà des quatre premières heures… On n’a pas fait tout ça pour que tu t’effondres en pleine hypoglycémie avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer lorsqu’un toubib t’examinera.
J’avais aussi effectué à plusieurs reprises ce raisonnement mais je comptais plus sur du grignotage en cours d’épreuve lorsque mon estomac se libérerait et du stress et de son incapacité matinale à avaler quoi que ce soit. Apparemment, on ne me laissait pas le choix…
- Tu dois donc limiter toute absorption de liquide pendant l’épreuve pour ne pas détériorer tes belles couleurs. Si jamais cela se produisait soit du fait d’une consommation mal maîtrisée, soit d’une sudation trop importante, voici une clé qui te permettra de récupérer de quoi te refaire une virginité épidermique.
- Avec une clé ?
- Ne cherche pas de serrure… Cette clé te permettra de faire apparaître une cache dans le dernier WC des toilettes pour dames. Dans le coin à droite, tu glisses la clé dans la rainure entre la faïence sur le mur et le carrelage. Tu fais levier pour soulever le carrelage. Il y aura là un tube de peinture corporelle, une éponge, un pinceau et un miroir… Le tout à remettre en place après la réparation évidemment. Comme cela pourrait prendre du temps, je te conseille de prévenir le surveillant qui t’accompagnera que tu as la diarrhée. Cela pourra aussi justifier le fait que tu y retournes plusieurs fois… Mais, moins tu iras te repoudrer, mieux ce sera…
- Surtout pour l’avancée de ma copie.
- Aussi… Passons à la question des allers et venues. Demain matin, je te suis… Ou plus exactement, je te précède jusqu’au rectorat. Après, tu te débrouilles… On ne peut pas être partout. Quand tu as terminée, tu sors du rectorat sur ta gauche et tu marches une centaine de mètres jusqu’à un magasin à l’enseigne de Désirade Exotic…Une enseigne jaune avec des lettres stylisée. Je t’attendrai là.
- Toute la journée ?!… m’exclamai-je. Ca va te paraître interminable.
- Ce sont mes oignons… De toutes les manières, tu ne vas rester moins de cinq heures…
- On ne sait jamais… Je peux être en panne sèche.
- A d’autres la fausse modestie ! Je t’ai vue bosser ! J’y crois pas au coup de la panne… Tu ne dois t’occuper que de toi, faire ce que tu as à faire et comme tu sais le faire, c’est-à-dire avec excellence. Quand tu as fini, tu me rejoins et tu verras, une fois arrivée au magasin, tu feras encore plus « couleur locale » que moi. Après on rentre, tu redeviens Fiona au plus vite et tu te reposes, toi et ta peau, jusqu’au lendemain. C’est compris, championne ?
- Je crois que oui…
- Ah… Une dernière chose, n’oublie pas de vérifier dès que tu rentres que la porte de communication n’est pas verrouillée de ton côté. Je n’ai pas envie de la faire sauter plusieurs fois par jour à coups d’épaule.
- J’y penserai… Ca doit encore être dans mes compétences…
- Pour le peignoir, ne t’en fais pas… Je vais aller chercher celui de ma chambre et le déposer sur ton lit. Je récupérerai l’autre demain matin. Scrupuleuse comme tu es, tu serais capable de ne pas oser le voler toi-même… Allez, file terminer ta douche !… Et, pour ce que tu sais, ne t’en fais pas… C’est toujours un plaisir d’être à ton service… Ordre ou pas.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 25 Mai 2011 - 22:33

Etrangement, au moment ou j’écris ces lignes, je ne me souviens plus de ce que j’ai mangé ce soir-là. Pourtant cette veillée d’armes ne provoquait pas de véritables angoisses, juste une appréhension somme toute légitime : celle de décevoir ceux qui, d’une manière ou d’une autre, avaient fait en sorte que je puisse en un peu plus de trois mois abattre le travail qu’un candidat « normal » réalise en trois fois plus de temps, voire souvent sur deux années de préparation.
Qu’avais-je à perdre ? Au vrai, je ne le savais pas exactement. Si on en était resté au chantage de l’ignoble Frédéric de Moray, j’aurais mis dans la balance mon avenir universitaire et cela aurait pu peser sur mon esprit au moment d’entamer les hostilités. Sauf que, même de cela, il n’était plus vraiment question. Après tout, Louise Cardinale pouvait bien décrocher l’agrégation sans que cela rapportât le moindre éclaircissement dans la situation compliquée de Fiona Toussaint. Mon avenir à la fac était entre de si grosses parenthèses que je ne pensais pas que l‘obtention d’un concours - fut-il très difficile – puisse à elle seule les rouvrir. Dans le pire des cas (du moins de mon point de vue égoïste), je me retrouverai en septembre dans un collège sensible de l’académie de Créteil à bataille contre les semblables des énergumènes qui m’avaient si durement ébranlée à l’époque de Sept jours en danger… Et puis, à quoi bon essayer de voir au-delà des montagnes qui se dressaient dans mon futur proche ? Renseigné par une quelconque taupe non encore identifiée dans la pétaudière des services du colonel Jacquiers, un margoulin de l’acabit de Minois ou Pantel pouvait fort bien me faire flinguer demain en pleine rue. C’était peut-être ça tout simplement mon avenir. Alors, il valait mieux profiter de la chance qui m’était offerte, prendre ça de la meilleure des manières. Comme un jeu. Comme un défi. L’agrégation n’aurait jamais tué Bizières ou Ravier. C’était quand même une sacrée différence, suffisante en tous cas pour m’inciter à relativiser les petites poussées d’adrénaline qui avaient pu me titiller au cours des derniers jours.
En fait, j’avais confiance en moi. Pas une confiance aveugle bien sûr. J’étais trop au fait du système pour m’illusionner sur sa parfaite objectivité. Même avec une double correction des copies et une grille commune, on n’était pas certain qu’un demi-point perdu par-ci ou par-là, juste parce que quelque chose ne revenait pas aux correcteurs, n’allait pas fermer les portes de l’oral. Car, dans ma tête, le problème principal du concours c’était maintenant et pas en juin. L’objectif c’était s’extraire d’une masse de plus de 2000 individus pour faire partie des 150 et quelques bienheureux conviés à se présenter à la deuxième étape du concours à Paris. Le « cut », comme on dit en golf, se situait aux alentours de 8 ou 9 sur 20. Splendeur des concours à la française dans lesquels on fixait un niveau d’exigence tel que les meilleurs flirtaient souvent à peine avec la moyenne. Vu de l’extérieur, on offrait ces postes à des nuls…
Depuis combien de temps en fait n’avais-je pas subi d’épreuves écrites ? Depuis mon année de licence. Rien que ça ! Cela commençait à faire un bail !... S’il y avait un point noir dans ma préparation, c’était bien celui-là, je n’avais pas fait d’écrits blancs, pas subi le regard inquisiteur, et peut-être malveillant, d’un correcteur ivre de se supériorité. D’un autre côté, j’étais potentiellement susceptible d’être du côté de celui qui tenait le stylo rouge donc supposée être à même d’évaluer à ce niveau de compétence. Sauf que, et le lecteur fidèle le sait bien, la personne dont je doutais le plus au monde, c’était moi... Et j’avais une tendance très affirmée à penser que, même en bossant sérieusement, je faisais de la merde en permanence.
L’oral c’était autre chose. J’avais soutenu mon mémoire de maîtrise, puis ma thèse de doctorat et enfin, plus récemment, mon habilitation à diriger des recherches. A chaque fois, les jurys étaient composés de personnes plutôt favorables à ma personne et à mes travaux. Pourtant, comme dans un jury de concours, il y avait toujours le pinailleur, celui qui voulait absolument vous coincer avec l’idée, volontaire ou non, de réaffirmer la primauté de son savoir et la valeur sacrée que confère l’ancienneté. J’étais donc habituée à défendre mes positions sous ce genre de feu roulant, à mobiliser les connaissances les plus improbables pour contrer l’offensive voire même à passer à l’attaque moi-même pour calmer l’agressif et le remettre à sa place.
Mais l’oral ne viendrait que si j’étais capable d’avaler quatre étapes de haute montagne avec un vélo de course que je jugeais trop petit pour m’amener jusqu’au sommet. Bah ! Tant que cela n’empêchait pas de pédaler, on pouvait toujours y croire un peu.

A 21h30, j’étais au lit avec comme seule lecture possible l’édition dominicale du Populaire du Centre.

A 22 heures, je dormais déjà.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 26 Mai 2011 - 23:05

LUNDI 19 AVRIL
Imaginons que ce soit un curieux qui dans 10, 20 ou 50 ans exhume ce récit et qu’il lui trouve un intérêt si fort qu’il ait envie de le rendre public, je crains fort qu’il tranche sans hésiter dans tout ce qui pourrait ne pas avoir d’intérêt pour un lectorat de non spécialistes. Autant le faire tout de suite et accepter de ne pas détailler outre-mesure les aspects techniques du concours. J’essayerai donc, pour faciliter l’éventuelle besogne de ce lointain et hypothétique découvreur, de ne pas relater les tourments de la candidate que je fus quatre jours durant mais de m’attacher davantage au cadre et aux faits étonnants survenus durant cette période. Mais, comme le spécialiste d’Histoire aura peut-être envie, lui, d’en savoir un peu plus, je lui livrerai bien volontiers quelques clés de mon travail.

Pour aller du Royal Limousin jusqu’au rectorat, comme on me l’avait annoncé, ce n’était pas bien sorcier. On remontait depuis la place de la République vers la rue des Combes. Un rond point et on s’enfilait dans la rue François Chénieux (un ancien chirurgien et maire de Limoges à la fin du XIXème siècle pour les plus curieux…). Le numéro 13 abritait dans un bâtiment qui avait dû être moderne en son temps (les années 80 ?) les services de l’académie et du rectorat de Limoges. Pour entrer, il fallait franchir de hautes et fines grilles, pointues à leur sommet et pas spécialement encourageantes pour un candidat un peu dépressif. Un sas était ménagé entre le premier portail et le second qui comprenait des grilles semblables ; pour rajouter à l’impression de forteresse, il y avait entre les deux une barrière blanche et rouge que surveillait, avec des airs de bouledogue atrabilaire, un concierge entre deux âges.
Il faisait encore un peu frais, autour de 6-7°, mais le temps était clair et la journée promettait, selon les infos météo données par Isabelle au petit déjeuner, d’être chaude pour la saison. Ce n’était une nouvelle réjouissante ni pour la bonne santé de mon pelage artificiel, ni pour mon gosier qui risquait de se déshydrater rapidement et nécessiter un recours exagéré aux deux petites bouteilles d’eau que je portais dans mon petit cartable. Question nourriture, Isabelle avait sur ma demande expresse dévalisé un distributeur de friandises pour me garnir en M and M’s et en fraises tagada. Mes chères sucreries antistress ! Tant que je les mâchonnais, j’avais l’impression que rien ne pouvait m’arriver.

En cette heure matinale, on ne se précipitait par pour entrer dans les locaux du rectorat et il fallait – oh ! le vilain jeu de mot vu ma situation ! – montrer patte blanche pour être autorisée à pénétrer dans l’enceinte académique. Après avoir triomphé du regard soupçonneux du cerbère – à cause de ma couleur de peau ? – je pus aborder un drôle d’escalier que je qualifierais de « plat » car il ménageait, entre des séries de 4 ou 5 marches, de longs perrons sur lesquels on avait installé des tableaux indiquant les salles vers lesquelles il fallait se diriger. Renseignée sur ma destination finale, je passai sous une sorte de gigantesque porche bétonné et gris comme la façade du bâtiment. Au-delà, le paysage commençait à devenir plus sympathique avec de la verdure et des murs couverts de grandes dalles couleur brique.
Suivant le fil d’Ariane du fléchage, je gagnai la salle réservée aux candidats de l’agrégation externe d’Histoire.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 26 Mai 2011 - 23:05

Ce n’était pas à proprement parler un cagibi mais l’espace n’était guère plus vaste qu’une salle de classe normale. Un coup d’œil sur la liste des inscrits me donna la raison de cette exiguïté. Il n’y avait que 19 candidats inscrits dans l’académie. C’était très peu… Et quand on savait que généralement tous les candidats ne se présentaient pas, que certains abandonnaient en cours de route, je me demandais combien il en resterait à la fin. Et s’il n’en restait qu’un serais-je celui-là ?
Comme disait l’autre…
Je n’étais pas la première à pénétrer dans la salle. Deux types étaient déjà là. Encore plus matinaux que moi… Quoique, si je n’avais eu à passer par la case relooking complet, j’aurais bien été capable d’être là avant eux. Peut-être que Limoges étant une ville de taille plus réduite que Toulouse, on y circulait plus facilement le matin et que les étudiants habitués savaient jusqu’où aller dans la prise de risque avec les horaires… A moins qu’ils aient tous subi les affres du volcan islandais au nom imprononçable et qu’ils soient bloqués ailleurs dans un aéroport européen (le pire c’est qu’il y avait peut-être quelques imprévoyants dans cette situation abracadabrante)… La probabilité la plus raisonnable était cependant de les imaginer dans le petit jardin extérieur en train de s’en griller une dernière en discutant de tout et de rien.

Je faillis ne pas trouver ma table. Elle était au fond, légèrement en retrait par rapport aux autres, presque dans l’ombre du mur. Un hasard ? J’avais peine à l’imaginer. Si on avait pu pénétrer dans le rectorat, desceller un morceau de carrelage dans les toilettes, creuser une cache pour y loger mes « produits d’entretien », on pouvait fort bien avoir décalé suffisamment les tables pour m’écarter au maximum de mes congénères. Bonne idée. A supposer bien sûr que les surveillants ne trouvent pas la chose assez extravagante pour s’en émouvoir et me demander de m’avancer davantage.
- Salut !…
C’était assez étonnant de me dire que j’étais presque déjà une mamie pour les deux étudiants présents qui avaient, s’ils avaient bien franchi toutes les étapes de leur cursus dans les temps, sept ou huit ans de moins que moi.
- Je t’ai jamais vue à la fac ?… D’où tu débarques ?…
Il fallait s’y attendre ! Le candidat anxieux a besoin de parler. Quel plus beau sujet de discussion qu’un inconnu ?… Ca occupe bien et ça ne vous amène pas à traiter de questions existentielles puisque c’est quelqu’un dont vous n’avez au vrai rien à foutre…
Je pouvais traiter ça par le mépris et ne rien dire. Autre solution, le mettre mal à l’aise en supposant une connotation raciste dans sa question et lui affirmer que je débarquais de mon arbre. Sans doute efficace mais risqué pour la suite de mon séjour ici. Autant s’inventer vite fait un parcours plausible et pour cela, je n’avais pas trop à me forcer : en quatre ans, j’en avais connu des situations de galère dans le cursus de mes étudiants.
- J’étais à Paris avant mais je ne pouvais plus payer mon loyer… Alors je suis venue ici parce que c’est moins cher… Enfin c’est ce que je croyais… Faut quand même que je bosse et j’ai travaillé toute seule dans mon coin pour préparer.
Comme toujours, je ne pouvais pas faire de vrais et gros mensonges. Il y avait une petite part de vérité dans ce que j’avais dit.
- Ah !… Bonne chance alors…
C’était à tout prendre aussi efficace que l’offuscation antiraciste. Ce candidat roux et maigre, agité de petits tics nerveux, n’en demanderait pas plus. Il était rassuré. Préparer l’agrégation sans suivre les cours et tout en ayant une activité salariée, c’était l’échec assuré. Je sentis son visage se détendre et je vis dans ses yeux qu’il m’écartait d’emblée de la liste de ses rivales pour décrocher le pompon.

Pour me soustraire à cette petite inquisition qui ne manquerait pas de recommencer, je me rendis aux toilettes, histoire de vérifier l’état de mon camouflage. Lydie avait bossé comme une chef. Aucun effet d’accumulation de peinture, aucun trou, cela paraissait totalement naturel, homogène et légèrement brillant comme une vraie peau. Et pour ajouter encore plus à cette impression de vrai, elle m’avait dessiné un petit maquillage léger sur les yeux et les pommettes.
Mon inspection terminée dans le miroir, je fis un petit passage par le WC supposé me servir de refuge au cas où. Le coup d’œil fut rassurant, il était clair que le carrelage n’était pas scellé et qu’à l’intérieur de la cache, le nécessaire promis m’attendait. A moi de faire en sorte de ne pas avoir à en user trop souvent.

Je repris le chemin de la salle d’écrit à pas lents, cherchant une concentration qui je le savais ne viendrait qu’une fois installée devant ma feuille. Un des deux surveillants venait d’arriver précédant de peu quelques candidats supplémentaires. Il avait commencé à distribuer aux places marquées d’une étiquette d’identification, trois copies doubles et une mini-ramette de trois feuilles pelure colorées (les miennes étaient jaunes). On était à H moins 10 minutes. Tout allait bien… et j’étais convaincue – une bouffée d’optimisme parfois, ça fait du bien – qu’il en serait ainsi au moins jusqu’à la divulgation du sujet.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 27 Mai 2011 - 21:56

Lorsque l‘enveloppe arrive, les dernières discussions s’arrêtent, l’atmosphère change. Il y a évidemment une solennité, une gravité dans l’événement qu’on ne retrouve pas pour un quelconque devoir ou un examen de fin d’année. C’est un peu comme si tout ce qu’on avait pu vivre avant n’était qu’un entraînement pour ce moment, comme si on passait d’un jeu de gamin à une guerre à balles réelles, d’une tartelette à une énorme pièce montée. Le moindre écart, la moindre défaillance se paieraient cash, seraient irrattrapables. Du coup, le même frisson électrique courait dans toutes les moelles épinières, enflait, vibrionnait, jusqu’au moment où, enfin, la feuille officielle serait entre nos mains.
Ma dernière place dans la salle était peut-être un privilège par certains côtés, elle me causa cependant quelques secondes de frustration car j’assistais, impuissante, à la découverte du libellé par les autres, à leurs réactions tantôt déconfites, tantôt satisfaites. Petit supplice qui prit fin lorsque la feuille, négligemment jetée, se posa sur ma petite table. Avant même que j’ai pu en prendre connaissance, le second surveillant, aussi âgé que l’autre (les deux avaient dépassé les 50 ans, pour une fois j’en étais sûre), lança :
- Il est 9h01. Vous avez jusqu’à 16h01.
Je battis mentalement des mains en découvrant le sujet de la première dissertation. Hommes d’Eglise et pouvoirs temporels dans les royaumes de France, Bourgogne et Germanie (de 888 aux premières années du XIIème siècle). A mon sens, ce n’était pas un sujet tordu ; après une bonne analyse des composantes du libellé, on pouvait déjà éliminer tout ce qui n’était pas dans le sujet. En premier lieu la question des pouvoirs spirituels… Pas besoin de s’embarrasser des pouvoirs qu’un évêque ou un curé peut exercer dans le cadre de son diocèse ou de sa paroisse. Les pouvoirs temporels étaient ces pouvoirs qui donnaient autorité, commandement, sur des territoires ou des lieux comme des châteaux, ces pouvoirs qui s’exerçaient aussi bien au plan politique, qu’économique ou culturel. Derrière l’expression « pouvoirs temporels », on pouvait voir également se dessiner ceux qui exerçaient normalement ces pouvoirs comme les rois, les grands féodaux mais aussi les plus insignifiants des sires locaux. Que se passait-il lorsque des hommes d’Eglise exerçaient ou réclamaient ces pouvoirs qui n’avaient rien à voir avec l’état ecclésiastique ? Comment géraient-ils la contradiction entre leur état, leurs vœux et des pouvoirs qui supposaient non seulement de commander, mais aussi de juger, de faire mettre à mort voire de faire la guerre ? Quelles pouvaient être leurs relations avec les laïcs, grands ou petits, pacifiques ou belliqueux ? Voilà des questions qui prenaient tout leur sens et leur importance au cœur du Moyen Age au moment même où, confrontés à l’emprise des laïcs sur leurs terres et leurs possessions, les hommes d’Eglise cherchaient, par les mouvements de paix puis par la réforme grégorienne, à les reprendre en mains.
Je n’irais pas plus loin dans la présentation de mes idées premières mais on aura compris que j’abordais l’épreuve avec confiance et le sentiment – horriblement immodeste – que je pouvais fort bien faire sur ce sujet-là. Les points qui sont pris ne sont plus à prendre…

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