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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 27 Mai 2011 - 21:56

Lorsque l‘enveloppe arrive, les dernières discussions s’arrêtent, l’atmosphère change. Il y a évidemment une solennité, une gravité dans l’événement qu’on ne retrouve pas pour un quelconque devoir ou un examen de fin d’année. C’est un peu comme si tout ce qu’on avait pu vivre avant n’était qu’un entraînement pour ce moment, comme si on passait d’un jeu de gamin à une guerre à balles réelles, d’une tartelette à une énorme pièce montée. Le moindre écart, la moindre défaillance se paieraient cash, seraient irrattrapables. Du coup, le même frisson électrique courait dans toutes les moelles épinières, enflait, vibrionnait, jusqu’au moment où, enfin, la feuille officielle serait entre nos mains.
Ma dernière place dans la salle était peut-être un privilège par certains côtés, elle me causa cependant quelques secondes de frustration car j’assistais, impuissante, à la découverte du libellé par les autres, à leurs réactions tantôt déconfites, tantôt satisfaites. Petit supplice qui prit fin lorsque la feuille, négligemment jetée, se posa sur ma petite table. Avant même que j’ai pu en prendre connaissance, le second surveillant, aussi âgé que l’autre (les deux avaient dépassé les 50 ans, pour une fois j’en étais sûre), lança :
- Il est 9h01. Vous avez jusqu’à 16h01.
Je battis mentalement des mains en découvrant le sujet de la première dissertation. Hommes d’Eglise et pouvoirs temporels dans les royaumes de France, Bourgogne et Germanie (de 888 aux premières années du XIIème siècle). A mon sens, ce n’était pas un sujet tordu ; après une bonne analyse des composantes du libellé, on pouvait déjà éliminer tout ce qui n’était pas dans le sujet. En premier lieu la question des pouvoirs spirituels… Pas besoin de s’embarrasser des pouvoirs qu’un évêque ou un curé peut exercer dans le cadre de son diocèse ou de sa paroisse. Les pouvoirs temporels étaient ces pouvoirs qui donnaient autorité, commandement, sur des territoires ou des lieux comme des châteaux, ces pouvoirs qui s’exerçaient aussi bien au plan politique, qu’économique ou culturel. Derrière l’expression « pouvoirs temporels », on pouvait voir également se dessiner ceux qui exerçaient normalement ces pouvoirs comme les rois, les grands féodaux mais aussi les plus insignifiants des sires locaux. Que se passait-il lorsque des hommes d’Eglise exerçaient ou réclamaient ces pouvoirs qui n’avaient rien à voir avec l’état ecclésiastique ? Comment géraient-ils la contradiction entre leur état, leurs vœux et des pouvoirs qui supposaient non seulement de commander, mais aussi de juger, de faire mettre à mort voire de faire la guerre ? Quelles pouvaient être leurs relations avec les laïcs, grands ou petits, pacifiques ou belliqueux ? Voilà des questions qui prenaient tout leur sens et leur importance au cœur du Moyen Age au moment même où, confrontés à l’emprise des laïcs sur leurs terres et leurs possessions, les hommes d’Eglise cherchaient, par les mouvements de paix puis par la réforme grégorienne, à les reprendre en mains.
Je n’irais pas plus loin dans la présentation de mes idées premières mais on aura compris que j’abordais l’épreuve avec confiance et le sentiment – horriblement immodeste – que je pouvais fort bien faire sur ce sujet-là. Les points qui sont pris ne sont plus à prendre…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 1:20

Dans un premier temps, on plonge dans le travail comme un Jacques Mayol s’enfonçant dans les grandes profondeurs. Jusqu’à s’asphyxier, jusqu’à ne plus pouvoir regarder les gribouillis sur le brouillon, l’enchevêtrement des idées, les petits schémas fléchés bourrés de pistes à creuser et de questions à se poser. Alors seulement on relève la tête et on jauge l’état de l’opposition en présence. Je me souviens de ces partiels à l’université au cours desquels j’émergeais l’esprit confus de mes feuilles pour découvrir des visages torturés ou concentrés mais sans aucune trace de la sérénité que je sentais en moi. Là, c’était un peu pareil sauf que, de ma position un peu plus reculée, je ne voyais que des dos ou des nuques. Certaines me paraissaient déjà usées par la première demi-heure, tendues au-delà du raisonnable. Une ou deux gardaient une certaine souplesse, les marques d’un détachement et d’une tranquillité qui disaient que ça se passait bien, qu’on ne piochait pas au marteau-piqueur pour extraire d’une mémoire rebelle les éléments dont on avait besoin mais qu’ils venaient d’eux-mêmes comme jaillis d’une source abondante et prolixe. L’un de ces esprits relâchés habitait le corps d’un type qui était sans conteste le doyen des candidats. Drôle d’idée que de se frotter à l’agrégation passé la quarantaine ! Habituellement, à cet âge-là, on se tournait plutôt vers le concours interne plus léger en préparation mais pas forcément plus simple car intégrant des compétences en pédagogie (que je savais pour ma part ne pas posséder). Que voulait-il donc montrer, prouver, en se colletant les quatre jours d’épreuves ? Un défi personnel peut-être, le besoin de reprendre le cours d’un cursus interrompu par un échec cuisant plusieurs années auparavant, la nécessité impérieuse de se prouver qu’il pouvait le faire ? En tous cas, c’était une démarche qui se respectait… et qui, visiblement, portait ses fruits car le quadra avait déjà réclamé une dose supplémentaire de brouillon et alignait les phrases avec l’aisance d’un auteur de best-seller sûr par avance du succès de son prochain roman.
J’eus du mal à me remettre à mes hommes d’Eglise confrontés à leurs pouvoirs temporels. Le prolifique multiplicateur de lignes me dérangeait par sa facilité. Certes, sa façon n’était pas très orthodoxe ; il écrivait d’un seul jet alors que depuis le début je m’ingéniais par exemple à jeter des idées sur mon brouillon, idées que je regroupais ensuite pour leur faire constituer une étape de ma réponse future. Ce type donnait l’impression que la dissertation sortait toute écrite de sa tête et venait se poser sur sa feuille verte comme une évidence. Il ne raturait rien, ne s’arrêtait jamais pour se relire. C’était impressionnant !
C’était surtout très dérangeant ! Même franchement horripilant…
Pendant cinq bonnes minutes, les affres de l’archevêque Arnoul de Reims déposé au concile de Saint-Basle en 991, le rôle de la famille ottonienne dans la fondation des monastères féminins de Saxe, le transfert de l’héritage temporel bourguignon de Rodolphe III à de nombreux ecclésiastiques restèrent en apesanteur dans la pointe de mon stylo-feutre. Peut-être de par ma trop longue fréquentation de barbouzes experts en coups tordus je cherchais le truc, l’explication rationnelle à cette écriture à jets continus. Avait-il appris par cœur des dissertations traitées à la fac au cours de sa formation avec la chance de tomber sur le sujet de l’une d’entre elles ? Etait-il relié à l’extérieur par un appareillage si discret qu’on ne voyait ni oreillette, ni fils par lesquels transitaient « l’inspiration divine » ?… Ou bien était-ce un génie se révélant sur le tard ? Sans grand mérite donc mais aussi sans trucage…
Un coup d’œil sur ma montre me ramena dans le « réel ». J’étais en train de rêvasser depuis presque dix minutes. Moi qui houspillais souvent mes étudiants pour leur trop grande facilité à se déconnecter de leur travail, je ne valais pas mieux sur le coup. Il n’empêche que, même en reprenant le collier avec une intensité redoublée par la nécessité de rattraper le retard pris, je ne pus éviter de jeter périodiquement des regards en coin sur ce phénomène d’aisance.
Vers 10h30, sa source sembla enfin se tarir. Il posa son stylo-plume avec un lourd soupir, se massa le poignet puis les doigts de la main droite, regroupa sa dizaine de feuilles de brouillon remplies recto-verso et les tapota à plusieurs reprises avant de les poser au coin de sa table. Pas n’importe comment… Les bords gauche et supérieur bien alignés sur le rebord de la table ! Méthodique et maniaque jusqu’à la déraison !… Commença alors un mini-récital gastronomique à base de brioches fourrées à la crème pâtissière et de gobelets de café noir. Là, ce n’était plus fascinant ou inquiétant, cela devenait véritablement comique puisque le candidat proposait d’un geste muet aux autres forçats de la copie de leur passer sa tasse et de les abreuver en Arabica. Les refus, muets également, furent plus ou moins véhéments, plus ou moins accompagnés de grosses exhalations plaintives devant une telle agitation. Frustré de voir que son tempérament partageur ne suscitait pas les réactions espérées, la fusée littéraire referma sa bouteille thermos, reprit son stylo et entreprit de retranscrire sur sa copie en belles lettres calligraphiées l’émanation de son premier jet.
Vers 12h30, il demanda à sortir pour gagner les toilettes. Ce n’était pas le meilleur moment car un des deux surveillants était parti manger et le suppléant, prévu pour compléter le duo pendant cette période particulière, brillait toujours par son absence. L’unique accompagnateur vigilant de nos efforts intellectuels (qui, en fait, n’avait cessé de se taper des mots fléchés depuis le début) refusa donc toute sortie vers les toilettes… ce qui provoqua un bon quart d’heure de tension dans la salle entre le geôlier et l’aspirant à un relâchement de vessie. Lorsqu’il put enfin sortir, ce dernier fusilla du regard le fonctionnaire – qui n’avait fait que son travail – à l’aller puis, encore plus consciencieusement, au retour. Moyennant quoi, il reprit sa place, se servit un nouveau café et commença à relire ses quatre doubles-pages. Relecture qui dura jusqu’à 15h45… Pratiquement sans retouche.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 13:32

Mon propre travail s’était mis en forme sans grande inquiétude quant au contenu ou à l’organisation que je comptais lui donner. Comme je l’ai déjà dit, ce sujet avait un caractère d’évidence par rapport à la question générale ; il suffisait d’être vigilant et de rester dans les clous en évitant de s’emballer vers des développements sur la foi, les croyances, la spiritualité. Surtout ne pas tomber dans une présentation un peu caricaturale de l’opposition entre clercs et laïcs ! Bizarrement, je me guidais dans ma propre réflexion en imaginant les erreurs, les contre-sens ou les hors-sujets que mes propres étudiants avaient l’habitude de commettre dans leurs copies d’examen. Comme si j’avais été dotée d’une boussole indiquant le Sud.
Je ne pris qu’une seule pause vers midi pour aller me voir dans le miroir des toilettes après avoir ingurgité plusieurs rasades successives de boisson. Seul le rouge à lèvres n’avait pas tenu ; pour le reste, la peinture s’accrochait à ma peau sans la moindre défaillance. Cependant, effet de mon imagination ou réalité, il me semblait que la fine carapace noire se mettait à me serrer, presque à m’en étouffer. Je remis une bonne couche de rouge sur mes lèvres et je repartis à l’assaut. Il me restait alors à rédiger mes deux dernières parties et la conclusion (déjà bien échafaudée au brouillon). J’étais dans les temps.
A 15h30, j’en avais terminé. Fallait-il relire ? La prudence la plus élémentaire le commandait ne serait-ce que pour traquer les étourderies orthographiques, les mots oubliés en route. D’un autre côté, je me connaissais par cœur en l’espèce : relire c’était m’exposer à la terrible frustration de ne pas pouvoir recommencer une grande partie de ce que je venais de coucher sur le papier. On peut écrire la même phrase sous une dizaine de formes différentes, mettre en lumière une idée en l’amenant selon des approches multiples. A la relecture, j’étais toujours intimement – et sincèrement – persuadée de ne pas avoir choisi la bonne. Après avoir balancé cinq bonnes minutes, la copie fermée devant moi, je me décidai à entreprendre la relecture de mes huit doubles pages. En essayant autant que faire se pouvait de ne pas réfléchir sur le sens de ce que je lisais mais de traquer uniquement les scories d’une rédaction parfois trop rapide et haletante.
Je quittai ma place pour rendre mes feuilles dix minutes avant la fin. Il demeurait encore dans la salle quatre candidats arc-boutés sur leurs copies, tirant la langue pour essayer de rentrer dans les temps. Pas simple visiblement pour un qu’on entendait bougonner « je vais pas y arriver » toutes les deux minutes depuis un bon quart d’heure. Comme d’habitude – et c’était une attitude qui n’était pas très conforme à un tempérament d’historienne – je laissai mes feuilles de brouillon aux bons soins de la corbeille à papier. Hors de question de les retrouver, même fortuitement, sous mon nez pour commencer une autocritique généralement destructrice.

La salle étant restée relativement au frais durant la journée (un coup de bol !), je fus terriblement oppressée en quittant le bâtiment. La chaleur était étouffante et sentait l’orage. Du fait du contraste de température, de grosse gouttes se mirent rapidement à perler sur mon front ce qui, évidemment, n’était pas bon signe pour la peinture corporelle. Je pressai donc le pas en direction du magasin indiqué par Isabelle comme lieu de rendez-vous.
Le magasin Desirade Exotic était situé au rez-de-chaussée d’un immeuble étrange recouvert d’une sorte d’enduit et dont les fenêtres, sans volets, n’avaient ni la même taille ni le même aspect. On en déduisait que la couleur du crêpis, oscillant entre le rose et le gris, était surtout là pour masquer l’aspect sans doute disparate du mur donnant sur la rue. A vrai dire, on pouvait même croire que la longue enseigne jaune, qui courrait jusqu’à un porche permettant d’accéder à un parking intérieur, était la véritable poutre maîtresse qui tenait l’ensemble. Si l’immeuble voisin n’avait été fait de bonnes pierres avec un balcon en fer ouvragé et un blason républicain bien en évidence, on aurait pu imaginer être tombé dans un quartier en cours de dégradation avancée.
A l’intérieur, ce n’était pas spécialement le souk mais, par rapport à un commerce alimentaire classique, il y avait un certain laisser-aller dans la disposition des produits et dans l’organisation des rayons. Le propriétaire, assis derrière son comptoir, me sembla pour le moins étonné de voir entrer une cliente inconnue en pleine après-midi, quelques instants après une autre cliente qu’il ne connaissait pas. Ce type de commerce fonctionnait plutôt comme centre d’un réseau d’habitués venant se fournir en produits en provenance d’Afrique ou des Antilles. L’arrivée successive de deux inconnues pouvait donc signifier un regain d’attractivité pour son commerce, l’implantation de deux nouvelles familles « de couleur » dans son secteur ou bien, et cela restait possible, relever d’un hasard improbable. Il n’empêche que tout en me saluant, comme l’y obligeait pratiquement son état, le vendeur me regarda de haut en bas comme l’aurait fait un scanner corporel dans un aéroport. Avec attention et avec inquiétude.
- Tu fonds du crâne, me fit Isabelle lorsque je la rejoignis devant un alignement de bouteilles d’alcools forts venues en droite ligne des Antilles.
- Merde ! m’exclamai-je
Je passai un doigt sur le sommet de ma tête et le ramenait poisseux. Ce que je prenais pour des gouttes de sueur n’était autre que des larmes noires de peinture.
- Qu’est-ce que je fais ?…
Ici, il n’y avait pas de cache secrète dans les toilettes…
- On va acheter ce beau boubou en coton africain avec sa toque, répondit Isabelle en me désignant quelques vêtements pendus dans un coin… Tu vas enfiler tout ça par-dessus tes vêtements et on va rentrer dare-dare à l’hôtel.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 15:20

MARDI 20 AVRIL
Preuve que la question de médiévale n’avait désarçonné personne, les quatorze candidats de la veille étaient encore présents pour la deuxième journée de l’écrit. Seule certitude, ce ne serait pas un sujet d’antique puisque la règle voulait que les deux compositions d’Histoire soient posées dans un ordre chronologique. Autrement dit, aujourd’hui ce serait soit l’Histoire moderne (ce qui ne m’inquiétait pas le moins du monde), soit la question d’Histoire contemporaine sur le monde britannique (tellement vaste qu’elle me faisait vraiment peur). L’antique, à mon sens la plus périlleuse car on passait plus de temps à discuter de la vraisemblance de nos sources qu’à affirmer quoi que ce soit, ne pouvait donc plus tomber que le troisième jour à travers le commentaire de document. De ce point de vue-là au moins, les choses se goupillaient plutôt bien.
J’étais partagée entre deux attitudes en arrivant – un peu plus tard que la veille – dans la salle de composition. Ma pente naturelle inclinait vers l’isolement dans mon coin, vers une discrétion que ma situation de fausse noire ne pouvait que renforcer. D’un autre côté, les candidats étaient beaucoup plus loquaces que la veille et commençaient à établir entre eux – pour ceux qui ne se connaissaient pas déjà avant – des relations qui avaient pris naissance par des échanges de regards amusés ou inquiets pendant l’épreuve. Je les entendais se plaindre du manque de temps pour finir, de l’ambiguïté de la notion de pouvoirs (certains n’avaient pas pensé à traiter des détenteurs de ces fameux pouvoirs) ou évoquer leurs espoirs pour le sujet du jour.
- Surtout pas le monde britannique, disait l’un… Je l’ai surtout bossé pour le CAPES et je ne sais rien sur la période après 14….
- Si on pouvait avoir le sujet de moderne mais juste sur la France, espérait un autre. Parce que sur l’Europe centrale, j’ai pas tout réussi à comprendre…
Le seul qui, comme moi, demeurait en retrait, était l’espèce d’extra-terrestre buveur de café et adepte du jet écrit direct. Spontanément, parce qu’il m’intriguait et parce qu’il paraissait lui aussi être au-dessus des questionnements rétrospectifs des plus jeunes, j’allais à sa rencontre.
- Bonjour, dis-je. Ca a bien marché hier ?…
- Ca va, répondit-il en cherchant à ne pas croiser mon regard émeraude. J’ai rempli six copies doubles. Et vous ?
- Huit !
- Vous aviez des choses à dire…
- Pas vous ?… Vous avez démarré comme un furieux… Comme si le sujet vous avait inspiré.
- Le sujet ?… Quel sujet ?…
Je restai interloquée par cette réponse. Parce que le regard du quadragénaire marquait véritablement l’étonnement devant ma remarque. Comme si j’avais proféré une absurdité absolue !… Ce gars semblait littéralement débarquer de la Lune ou même de la planète Mars. Qu’est-ce qu’il foutait là à part enfiler des litres de café et bouffer des « petits Chinois » ?
- Venez avec moi, fit-il en posant la main sur mon bras (du moins sur le gilet fin qui le recouvrait de manière à ce que la peinture noire n’aille pas au-delà du poignet)
Il me conduisit en dehors de la salle, dans le couloir. Je restais trop abasourdie par l’attitude du type pour réussir à trouver le moindre commencement d’explication aux actes incohérents de cet original.
- Où allons-nous ? demandai-je un peu inquiète désormais de m’isoler avec lui.
- Je veux qu’il n’y ait personne pour écouter ce que je vais vous dire… Puisque visiblement vous n’êtes pas au courant… Je m’appelle Thibaut Bur, je travaille en temps normal au secrétariat du colonel Jacquiers et je ne dois avouer que je ne connais pas grand chose à l’Histoire. A part quelques vagues souvenirs de lycée. Je suis là juste pour vous accompagner. Je dois donner le change, rester aussi longtemps que vous mais me débrouiller pour quitter le bâtiment cinq minutes plus tôt que vous… De manière à ce qu’on sache quand venir vous récupérer. Je dois aussi vous surveiller… Surtout la couleur de votre peau. J’ai vu que vous n’aviez touché à rien hier dans la cachette des toilettes… Mais on m’a dit que vous aviez eu des problèmes après. Je vais donc faire plus attention aujourd’hui et si je vois quelque chose qui cloche, je vous le ferai comprendre en vous demandant un crayon de couleur.
Là, au moins, le n’importe quoi prenait un véritable sens. Ce candidat n’en était pas un. Le colonel avait dû le choisir pour sa capacité à pouvoir rester en place pendant sept longues heures, voire pour ses facilités de plume.
- Mais vous écrivez quoi alors ? questionnai-je.
- Ce qui me passe par la tête. Hier, j’ai écrit une sorte de grande nouvelle romantique. Un coup de foudre entre un candidat à un concours et la surveillante de l’épreuve. Ils ne peuvent pas se parler pendant sept heures mais leurs regards, leurs gestes disent déjà tout.
- Eh ben !… Vous avez de l’imagination !… En tous cas, je vous remercie de vous occuper de moi.
- Vous n’imaginez pas à quel point c’est excitant pour moi de me retrouver sur le terrain… D’habitude, je reste dans les bureaux…
Il y avait peut-être une autre explication à la désignation du prolifique Thibaut Bur pour m’accompagner dans la salle d’examen. Le colonel Jacquiers n’avait plus qu’un carré de fidèles (sa femme, son secrétaire, quelques agents…) pour boucler cette mission qui, aux yeux des autorités, n’en était pas une.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 19:42

On ne peut quand même pas avoir tout le temps de la chance. Plutôt que de traiter de Paix et guerres de religion, la question d’Histoire moderne, j’eus à affronter un sujet de contempo : Mythes et réalités de l’hégémonie britannique dans le monde 1815-1931. Contrairement à la veille, je ne sus comment saisir ce monstre immense aux interminables tentacules qui nécessiterait de visiter la Chine confrontée à la guerre de l’opium puis à la politique de la canonnière, les Etats-Unis pour une « guerre du cochon » aussi courte que ridicule, le Soudan évidemment avec la bataille d’Omdurman et Fachoda, l’Inde définitivement soumise après la répression de la révolte des Cipayes mais aussi Gibraltar et Malte, la base navale obtenue du Chili et tous les points d’appui de la première thalassocratie mondiale. Mais l’hégémonie britannique était aussi économique et il me faudrait passer également par les usines de Manchester, les ports de Londres et de Liverpool, elle était culturelle ce qui me conduirait à fréquenter les écrivains britanniques thuriféraires des « l’Empire » comme Rudyard Kipling, les splendeurs des Expositions universelles londoniennes, les rivages du Saint-Laurent où les descendants des premiers colons français défendaient leur parler et leurs traditions.
Vaste programme comme aurait dit le Général !… Si vaste que je bégayais mon plan, ne parvenant à me décider entre une approche dialectique (oui, il y a hégémonie / non, il n’y en a pas), une thématique (moyens, étapes et limites d’une hégémonie), une chronologique mais dont les différentes articulations grinçaient à mes oreilles et une chrono-thématique plus convaincante sans doute mais qui refusait de se plier au sacro-saint plan en trois parties. Et puis, quelle misère que ce terme d’hégémonie ! Fallait-il le prendre à sa racine grecque, hegemon, et le considérer comme l’émergence d’un chef de file destiné à conduire la marche des nations en avant ? Devait-on voir au contraire une domination implacable, voire dictatoriale, faisant que rien ne pouvait se construire, se décider, s’exécuter, dans le monde sans que le Royaume-Uni en fût l’ordonnateur, l’organisateur ou le protecteur ? En clair, l’hégémonie était-ce la superpuissance ? Londres avait-elle précédé Washington et New York mêlées, comme cœur, cerveau et poumon du monde ?
Très en retard sur mon tableau de marche, j’accouchai d’un plan en trois parties. Celui en quatre me paraissait bien plus équilibré et réaliste mais quatre parties, bon sang ! Quatre parties ! L’ouverture d’esprit de certains collègues en la matière était si étroite que cela me paraissait un risque énorme que d’aller jusqu’à quatre. Entre Amiens et Toulouse, j’en avais entendu quelques-unes pas piquées des vers dans la bouche d’étudiants s’étonnant de mon pragmatisme en la matière : il y avait ce collègue (spécialiste du monde britannique en plus) pour qui une bonne problématique amenait à un plan en deux parties correspondant à une réponse oui à la question posée, puis ensuite à sa négation ; il y avait cette autre pour qui, au contraire, c’était trois parties ou rien du tout, et qui interrompait ses étudiants à l’oral en leur faisant remarquer qu’ils n’auraient jamais le temps de faire leur troisième partie… quand bien même les téméraires n’en avaient pas prévue. Je pourrais en citer d’autres mais à quoi bon. Là où je devins rétrospectivement verte, c’est lorsque je lus le compte-rendu du jury quelques mois plus tard préconisant un plan en quatre parties et affirmant que « le rythme ternaire d’un plan n’est pas plus sacré que l’équilibre entre les parties ».
Je pris la peine de constater dès l’introduction qu’à l’exception notable d’un ouvrage de O’Brien et Cleese en 2002, il n’existait aucune synthèse globale par rapport à cette question. On avait beaucoup travaillé, discuté, ferraillé, sur l’impérialisme mais la notion d’hégémonie britannique sur le monde n’avait pas encore eu les honneurs d’une approche exhaustive de la part des historiens (même britanniques). J’en profitai pour rattacher cette question à cette world history qui refusant de considérer l’échelle nationale voire locale cherchait à présenter l’état de force et les relations des civilisations à un instant donné. La vision globale devait supplanter un européocentrisme que plus rien ne justifiait vrament au début du XXIème siècle. Etudier l’hégémonie britannique ce n’était pas seulement la voir du point de vue des marchands de Londres et des marins d’une canonnière sur le Yan-Tsé, c’était aussi la lire dans les yeux de l’étudiant de Buenos Aires découvrant le rugby, dans ceux du marchand d’opium de Nankin comme dans ceux des patients d’un dispensaire créé en Afrique australe par Livingstone.
On le comprend, j’avais de la matière mais cette matière n’était pas aussi bien maîtrisée que je l’avais espéré. Elle arrivait par blocs compacts mais ne se recomposait pas facilement sous mes doigts en une progression équilibrée permettant de peindre les réalités d’une domination sur le monde avant d’en souligner les exagérations, les limites et toutes les déformations (notamment celles présentées par les rivaux économiques de la « Perfide Albion »).
Quand il apparut que le temps allait me manquer pour terminer dans les sept heures imposées (quand on y pense, ne pas se satisfaire de sept heures pour un travail d’érudition, quelle folie !), je me mis à appuyer fortement sur les idées clés, à remplacer les exemples détaillés que j’avais prévu de présenter par les références des ouvrages ou des articles dans lesquels je les avais trouvés. Je remplaçais même un gros paragraphe par une sorte de schéma synthétique, troussé en quelques coups de crayons et de feutres à partir d’une vague esquisse faite au brouillon pendant que je galérais à la recherche d’un plan.
Il n’y eut pas de relecture possible. Je ne dirais pas qu’on m’arracha la copie des mains mais en tous cas on me fit bien remarquer que j’étais la dernière. Même mon garde-peau s’était déjà éclipsé pour annoncer que je trainais anormalement.
Comme toujours, le brouillon finit à la poubelle mais je ne pus m’empêcher cette fois de me venger sur lui de ma frustration. Mise en boule ou déchirée, chaque feuille de papier-pelure fut sacrifiée à ma colère. J’avais foiré cette seconde dissertation d’Histoire et c’était mauvais signe. Les deux dernières journées avaient un caractère beaucoup plus aléatoire. Que ce soit le commentaire ou la géo, je pouvais me retrouver ou odieusement favorisée par la chance ou en gros danger de plantage total et final.
Je mis nerveusement la toque sur mon crâne dégarni sur lequel de petites amorces de cheveux commençaient à renaître, saluai les deux surveillants d’un vague grognement avant de m’éloigner à grandes enjambées.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 20:40

Je dus quasiment supplier Isabelle pour que nous ne retournions pas immédiatement à l’hôtel. Certes, comme la veille, le retour à l’air libre avait eu un effet dévastateur sur la peinture de mon crâne mais j’avais un urgent besoin de me réconcilier avec l’Histoire… Et cette réconciliation passait par l’achat d’un nouveau bouquin. Pour pouvoir me changer les idées.
- J’en ai marre de n’avoir que le Populaire du Centre à lire le soir, dis-je avec un ton qui portait encore toute la frustration de l’épreuve du jour.
Isabelle comprit qu’il était vain de me proposer un de ses romans et accepta un rapide passage par la fnac de Limoges qui n’était qu’à quelques encablures du Royal Limousin. Dix minutes plus tard, nous en ressortions avec deux bouquins chacune. Deux romans pour elle, le quatrième tome de la Nouvelle Histoire du Premier Empire de Thierry Lentz consacré aux Cent jours et le Galilée de Jean-Yves Boriaud. L’air de rien, c’était la première fois depuis plus de trois mois que je remettais les pieds dans une librairie. La sensation était à la fois agréable, vertigineuse et angoissante comme peut l’être celle d’un affamé qui redécouvre une table bien garnie. Je dois dire que rien ne fut plus important dans le retour du moral que les caresses appuyées sur le dos des bouquins dans le magasin. Je dois être clairement fétichiste des livres. Sans aucune envie de me soigner.

Après la douche qui me libéra de Louise Cardinale pour une douzaine d’heures, je dus subir un nouveau rasage en règle de mon crâne. Ce fut pour Lydie l’occasion d’ausculter ma peau et en particulier celle du sommet de la tête si fragile pour les raisons que j’ai déjà indiquées.
- Il commence à y avoir des petites traces d’irritation, fit-elle… Ces produits ne sont pas prévus pour être « portés » aussi longtemps.
- Et ?…
- Et il faut souhaiter que cela ne s’aggrave pas trop vite.
- Vous ne pouvez rien faire ?
Lydie n’aimait pas – tout comme moi – se retrouver en position de reconnaître une incompétence dans son domaine professionnel. Je compris à son long silence que la réponse à ma question était irrémédiablement « non ». Elle prit cependant la peine d’argumenter.
- Le premier principe étant de ne pas poser de peinture sur des zones lésées ou irritées, il est difficile de poursuivre si l’infection gagne et s’aggrave. Après, on peut toujours prendre le risque d’y aller quand même ou bien réduire la quantité de couleur… mais là, le maquillage deviendra terriblement instable. Dans tous les cas, il vaut mieux éviter… Je vous avais bien dit dès le début que je trouvais la solution envisagée difficilement réalisable.
- Je ne l’ai pas oublié, Lydie. Quoi qu’il y ait à faire, je vous fais confiance…
C’était la deuxième mauvaise nouvelle de la journée. Après mon foirage en règle sur la dissertation, il s’avérait possible que je ne puisse pas aller de toute manière au bout des quatre épreuves. Je ne voyais pas le colonel Jacquiers prendre le risque que la supercherie soit découverte avec toutes les conséquences possibles pour lui et pour ses services. Tout cela me perturba beaucoup et je passai ma soirée à tourner en rond, touchant à peine au diner et traquant fréquemment sur mes mains ou mon visage les signes avant-coureurs du désastre peut-être déjà programmé.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 28 Mai 2011 - 21:32

MERCREDI 21 AVRIL
Le sujet sur le monde britannique avait fait le ménage plus efficacement que celui sur les hommes d’Eglise et les pouvoirs temporels. Nous n’étions plus que onze au moment de l’ouverture de l’enveloppe scellée renfermant les sujets. Exit le rouquin grêlé qui m’avait parlé l’avant-veille. Exit celui qui affirmait la veille qu’il n’avait travaillé la question de contemporaine que jusqu’à 1914. En revanche Thibaut Bur était bien au poste avec ses deux thermos de café, un énorme paquet de biscuits apéritifs – qu’il essaierait sans doute encore de partager avec les autres candidats – et un volumineux sandwich. Je le saluai en entrant dans la salle, il me répondit d’un sourire. Cela n’alla pas plus loin parce qu’il n’était pas nécessaire que nous ayons encore une petite discussion.
Chaque jour ayant sa propre vérité, il ne servait à rien de continuer à se lamenter sur le désastre de la veille. Je n’avais qu’à accepter avec fatalisme ce qui pouvait arriver désormais. Que l’enveloppe sacrée dévoile un texte obscur émanant d’un gouverneur tout aussi obscur d’Espagne citérieure et je pouvais dire adieu à mes chances de succès ; du coup, on pourrait éviter les risques pour ma peau d’une dernière journée de peinture. En revanche, si le sujet tombait sur l’histoire moderne, le rapport des forces se modifiait en ma faveur mais le risque de voir mes chances être anéanties par un facteur extérieur devenait réel. Alors ? De quel côté allait tomber la grande pièce de monnaie du hasard ?
Elle tomba sur sa face la plus immédiatement positive Le texte à commenter était un extrait des mémoires de Jean de Saulx-Tavannes. C’était un texte que je connaissais, que je connaissais très bien même puisque j’en utilisais des extraits dans mes cours, dans certains oraux et même une année comme sujet de partiel. Mon avantage ici devenait véritablement gênant. Combien de candidats allaient connaître « intimement » ce Jean de Saulx-Tavannes ? Vicomte de Tavannes, né en 1555, il était le fils de Gaston de Tavannes, chef de l’armée royale aux batailles de Jarnac et Moncontour et fait maréchal de France à la suite de ses victoires. Son fils, l’auteur du texte proposé, avait lui aussi connu une vie pleine d’aventures qui l’avait conduit notamment dans les prisons du Sultan à Constantinople. Rallié à la Ligue contre Henri III puis Henri IV, il avait été un catholique zélé, pourfendeur (à tous les sens du terme) des protestants avant de se soumettre en 1595 et évoluer dans sa retraite paisible vers une attitude plus tolérante… La tolérance à l’époque consistant à continuer à n’en penser pas moins tout en acceptant pour un temps limité de reconnaître le fait que l’autre, le rival religieux, existe et qu’il a bien le droit de faire ce qu’il veut… mais dans son coin, sans faire de bruit et en ayant bien en tête que ça ne durerait pas éternellement.
Ce sujet était une double bonne nouvelle car il me permettrait de travailler plus vite, de ne pas hésiter comme la veille. Avec un peu de chance, j’en aurais terminé en six heures ; ce serait une heure de repos supplémentaire pour ma peau. Cela pouvait peut-être compter.

J’en terminai en un temps record de 5h45… et en ayant gratté dix copies doubles. Trois candidats m’avaient déjà précédée sur le chemin de la sortie mais pas Thibaut Bur qui fut en quelque sorte surpris de me voir ranger mes affaires. Il faut dire que je n’avais pas non plus relu ma prose et qu’il n’avait donc pas pu percevoir les signes avant-coureurs d’une fin prochaine. Je lui laissai donc le temps de me rejoindre dans le couloir, de me dépasser et d’annoncer mon arrivée prochaine à son habituellement correspondant (sans doute directement Isabelle).
- Si vous pouviez demander qu’on me récupère devant le rectorat plutôt qu’au point habituel, soufflai-je lorsqu’il me rejoignit. Je commence déjà à ne plus supporter les regards déshabilleurs du propriétaire de la boutique.
Il hocha la tête avec d’autant plus de satisfaction que ma requête lui donnait l’occasion d’accroître son rôle. De simple indicateur, il devenait relais majeur…
Lorsque, après un passage aux toilettes pour essayer de traquer d’éventuels trous dans ma peinture corporelle mais aussi des traces d’éruptions cutanées, je rejoignis la rue François Chénieux, Isabelle m’attendait assise sur le muret d’où partaient les grandes grilles.
- Sortie rapide inquiétante ? me demanda-t-elle.
- Non, pas vraiment… Les affaires reprennent, répondis-je avec un immense sourire.
A cet instant précis, on m’aurait affirmé que j’étais d’un naturel profondément pessimiste, j’aurais refusé de le croire.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 0:23

JEUDI 22 AVRIL
Lydie m’avait regardé le crâne la veille sans piper mot. Elle fut plus directe au matin.
- Fiona, il y a trois points où des rougeurs et des petits boutons se sont développés. Ce n’est pas dramatique pour le moment, un peu de crème suffirait à faire rentrer ça dans l’ordre mais…
- Si vous me maquillez à nouveau, il y a risque…
- Exactement… L’infection peut se poursuivre et de violentes démangeaisons se déclencher et vous faire de plus en plus souffrir. Aussi, je vous le demande très sérieusement. Que voulez-vous faire ?
Ce que je voulais faire, quelle question ! Je voulais qu’elle me maquille, réussir à avaler les tartines confiturées du petit déj et partir dans les traces d’Isabelle jusqu’au rectorat de Limoges. J’étais comme un athlète à qui on annoncerait au dernier moment qu’il ne peut pas aller aux Jeux Olympiques mais à qui on laisserait le choix entre risquer de se blesser plus gravement en tentant de concourir quand même et renoncer sur le champ. J’avais précisément en tête le souvenir de ce hurdler chinois qui avait été au bout de la souffrance pour essayer de tenir son rôle quand même à Pékin devant tout un peuple dont il était l’idole. J’étais dans le même état d’esprit.
- Vous en avez parlé à quelqu’un ? demandai-je.
- Evidemment… Il a dit que votre décision serait la sienne.
- Alors j’y vais… Si ça devient insupportable, j’abandonnerai mais en ayant au moins évité le zéro éliminatoire.
- Comme je vous l’ai dit l’autre jour, je vais essayer de faire une couche plus légère afin que la peau respire mieux…
- Non, Lydie… Faites comme d’habitude. Cela s’est très bien passé jusque là, il n’y a pas de raisons que cela change.
Je n’arrivais pas vraiment à m’inquiéter pour ces problèmes de peau. C’est vrai que j’avais eu quelques petits soucis à ce niveau-là, notamment au moment de la puberté. J’étais partiellement allergique aux moquettes et à certains tapis. Et alors ! Cela ne me tuerait pas !… Avec ce que j’avais vu et vécu au cours des derniers mois, je trouvais les précautions de Lydie superflues et inutilement pessimistes. En plus, à partir de ce soir, j’étais « en vacances » et j’aurais bien quelques jours tranquilles pour me soigner.
La tension de la maquilleuse devint palpable à travers ses gestes qui me semblèrent plus heurtés, moins fluides qu’à l’habitude. A plusieurs reprises, elle revint éponger mon front, mon nez, ma nuque, pour recommencer son travail. Je la soupçonnais fort de ne pas m’écouter et d’essayer quand même d’alléger au maximum la charge en peinture.
Du coup, nous partîmes un peu en retard par rapport au timing habituel et, un malheur ne venant jamais seul, une petite pluie orageuse se mit à tomber sur le chemin. Quelques grosses gouttes seulement mais suffisantes pour que je sente sur mon crâne la peinture commencer à se liquéfier. Je collai la toque sur mon crâne, histoire d’éviter qu’on remarque le piquetage « blanc » sur ma « peau » noire et pressai encore davantage le pas.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 1:26

La planque dans les toilettes trouva donc à servir pour la première fois et dans des circonstances qui n’avaient pas été spécialement envisagées à la base. Il fallait que j’œuvre en un temps très limité mais en dehors du cadre des sept heures réglementaires. Pour aller droit à ma problématique du moment, j’avais moins de dix minutes pour me « repoudrer » le crâne, ranger le matériel, gagner la salle du concours. Arriver après l’ouverture de l’enveloppe c’était tout perdre… Mais d’un autre côté, je ne pouvais pas arriver avec une tête bicolore. La situation était dramatique et cornélienne puisque dans tous les cas, je perdais.
J’essayai d’imiter les gestes de Lydie, tapotant le sommet de mon occiput avec une petite éponge imbibée de peinture crémeuse noire puis lissant avec le pinceau pour éviter les accumulations. Ce n’était pas simple. D’abord parce que je voyais mal ce que je faisais… Mais surtout parce qu’à certains endroits, il se déclenchait de petites décharges électriques lorsque j’appuyais un peu trop l’éponge, lorsque le pinceau, pourtant caressant, se promenait trop énergiquement. Il ne m’avait pas fallu longtemps pour comprendre la réalité des inquiétudes de Lydie concernant ma peau. Ce qu’elle avait vu ne relevait pas du fantsme, j’avais vraiment un problème.
Et avec mon retard potentiel, j’en avais même deux. Enormes !
A H moins 4 minutes, je remballais le matériel, finissais en lissant le surplus de peinture sur mes mains et, après un dernier coup d’œil dans le miroir des toilettes, je me mis à courir le long du couloir – soudain interminable – vers la salle. Mon entrée, une minute avant l’heure précise, fit de moi la neuvième personne présente, le contingent local ayant encore fondu de deux éléments dans la nuit. Au total, il restait moins de la moitié des inscrits. Belle hécatombe !… Par certains côtés, l’agrégation c’était pire que Verdun…
La question de géo allait sans doute se charger de finir le massacre. Les effets géographiques de l'intégration communautaire en Europe. Pas facile parce que vraiment tordu. C’était quoi au juste des effets « géographiques » ? Juste des effets spatiaux ? Ou bien fallait-il prendre en compte aussi des choses plus immatérielles comme les effets économiques, culturels, financiers, politiques ? Par exemple – je sais que l’exemple fera sourire – le fait qu’au concours de l’Eurovision, beaucoup de pays aient renoncé, suite à un nouveau règlement, à chanter dans la langue nationale au profit de l’anglais, était-ce un effet géographique ? Il fallait aussi réussir à définir précisément l’intégration qui, justement, pouvait prendre des formes différentes mais dont l’idée centrale était bien la même, le rapprochement entre les différents espaces de l’Europe. Une Europe qui était à prendre dans son sens continental et non dans son sens étroit et médiatique d’Union européenne. Ne pas être attentif à ce point précis était la voie la plus sûre vers une banane !… L’avoir pris en compte ne me paraissait pas être suffisant pour prétendre triompher du sujet. Le rapport du jury dira après coup que ce choix de sujet correspondait à la volonté d’avoir un sujet « sélectif ». Il faut reconnaître qu’ils y avaient réussi. La salle, peuplée il faut le rappeler d’historiens de formation, accusait le coup. Moi la première… Comme pour le monde britannique, je ne savais pas trouver le bout par lequel prendre la question qui m’était posée. Quant à imaginer comment construire le croquis et sa légende, c’était encore autre chose.
Pour rajouter à mes tourments – ou bien justement parce qu’ils m’assaillaient – mon esprit commença à prendre en compte les avertissements que lançait mon corps. Irritations, démangeaisons, brûlures sur la tête, sur les mains, dans le cou. Pendant dix bonnes minutes, je n’eus plus que cela dans mon esprit. Je devais faire des efforts gigantesques pour éviter que mes ongles aillent labourer les zones irritées, pour contenir l’envie irrépressible de me frotter comme le mur et son crépis léger. Comme un avion perdu dans un orage, j’avais la sensation de ne plus avoir aucun repère, de ne plus rien savoir, d’être ballotée et soumise à des signaux contradictoires. Quand je parvenais à reprendre un peu d’empire sur moi-même, la machine se réenclenchait… Sauf que cela ne durait qu’une ou deux minutes avant qu’à nouveau, les douleurs reviennent et me collent, inerte, au dossier de ma chaise. J’étais totalement en perdition, sans possibilité du moindre secours, et, pire encore, sans possibilité de quitter la salle. C’est peut-être bien cette interdiction-là qui me sauva car, obligée de demeurer en place et confrontée à mes problèmes de peau qui m’obsédaient, j’en tirais d’une manière inattendue la trame de mon plan. Si mon corps était l’Europe, la peinture avait eu pour but premier d’en unifier la couleur afin de lui donner une certaine identité : n’avais-je d’ailleurs pas demandé à Lydie le premier jour de me peindre entièrement afin de pouvoir éprouver la chose dans sa globalité ? Cependant, alors que cette peinture m’avait effectivement unifiée, elle avait aussi très rapidement généré des effets inattendus, multiples, et surtout inégaux spatialement. Les brûlures ne concernaient évidemment pas les zones qui avaient échappé au peinturlurage de Lydie ; toutefois, j’avais clairement la sensation qu’elles gagnaient aussi mes bras et mon dos. Ces mêmes brûlures ne touchaient pas toutes les zones peintes, mes doigts ou mes joues par exemple en étaient exempts… ce qui ne voulaient pas dire qu’ils ne le seraient pas un jour. Pour ce continent européen qu’était ma peau, la volonté d’unifier s’était donc traduite par des effets positifs globaux mais au lieu de vraiment rapprocher chaque cm² d’épiderme, elle avait fini par fragmenter celui-ci en différentes zones plus ou moins bien en adéquation avec le projet d’origine. Je tenais, presque sans l’avoir voulu, ma problématique générale : Comment les politiques d’intégration, essentiellement liées au dynamisme communautaire de l’Union européenne, ont-elles pu à la fois conduire à une unification en Europe tout en débouchant sur une fragmentation accrue des espaces ?
Cette petite victoire sur le sujet atténua mon stress et me permit de redémarrer. Les éléments à localiser sur le croquis et l’articulation à donner à la légende se mirent en place sur une de mes feuilles de brouillon, les points majeurs commencèrent à s’organiser sur une autre. Je savais qu’il me fallait varier les exemples tant au plan des espaces (pas question de ne parler que de la France) que des situations (se focaliser sur les évolutions des frontières et des transports ne pouvait être suffisant). J’avais conscience aussi que si j’avais aux alentours de 15 aux deux devoirs que je pensais avoir réussis, le fait de me sortir honorablement de celui-ci m’assurerait des points capitaux dans la perspective de l’oral. Il devenait hors de question d’abandonner pour quelques malheureuses démangeaisons.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 8:41

A 14h25, alors que j’étais en pleine finalisation de mon croquis, une voix chuchotée m’amena à relever la tête. Cette voix me parlait mais de manière si indistincte que je ne saisissais pas ses propos.
- Vous pouvez me prêter un crayon bleu s’il vous plait ?
Comme j’étais hyper-concentrée sur mon coloriage, je répondis mécaniquement en tendant un crayon de la couleur demandée. Thibaut Bur dut se lever à moitié pour s’en saisir mais il accompagna son geste d’un regard si insistant que le sens caché du message me revint à l’esprit.
Un des deux surveillants, celui qui toussait régulièrement lorsque quelque chose lui paraissait suspect dans une salle pourtant sage et concentrée, était déjà arrivé sur zone pour rouspéter.
- C’est à vous d’avoir votre matériel, rétorqua-t-il à Bur qui se défendait d’avoir parlé à un autre candidat en pleine épreuve en brandissant le crayon bleu foncé.
- Je le lui laisse, dis-je… Il n’y a pas de problème… J’ai presque terminé… Par contre, si je pouvais aller aux toilettes…
Le surveillant hocha la tête après avoir haussé les épaules, preuve qu’il passait l’éponge sur le coup du crayon et, dans un réflexe quasi pavlovien au bout du quatrième jour de surveillance, commença à s’éloigner vers la sortie sans m’attendre. Cela n’arrangeait pas pour autant ma situation ; il devenait difficile d’affirmer que j’étais prise de diarrhée alors que ma demande n’apparaissait que comme une manœuvre de diversion pour éteindre l’incident. Il s’agirait donc de faire vite pour ne pas éveiller l’attention du surveillant et, surtout, pour rester dans le timing de l’épreuve. Il restait en gros une heure et trente minutes pour faire la dernière partie et la conclusion. Pas impossible bien sûr mais très compliqué si je perdais comme le matin dix minutes enfermée aux toilettes.
Le problème était de savoir comment éviter de montrer à tout le monde que j’étais en train de me dépigmenter. D’ailleurs où se situait le problème ?… Nuque ? haut du crâne ? visage ? En me levant, j’aperçus sur le brouillon (bleu aujourd’hui) de Thibaut Bur le dessin grossier d’un visage avec une double flèche pointant le menton et la base de la joue gauche. Bien joué camarade !… J’avais dû user cet endroit en y posant ma main et le massant frénétiquement pendant mes moments de réflexion. Je me baissai aussitôt pour ramasser ma petite bouteille d’eau vide que je mis devant la zone en train de se décolorer comme si je voulais montrer que j’allais aux toilettes aussi (surtout ?) pour la remplir. C’était un pis-aller ; si le problème de peinture existait aussi pour l’arrière de mon crâne, la découverte de mon secret était imminente.
Les surveillants vous conduisaient toujours jusqu’à la porte des toilettes mais n’y entraient jamais eux-mêmes préférant discuter avec d’autres surveillants venus là pour accompagner d’autres candidats à d’autres concours saisis d’un même besoin. Raison pour laquelle, ils avaient toujours tendance à filer sans vous attendre, trop pressés de pouvoir enfin se mettre (ou se remettre) à bavasser avec quelqu’un. Le mien était en la matière du genre prolixe ; il était déjà arrivé qu’il ne revienne dans la salle que deux ou trois minutes après le candidat qu’il avait accompagné. Parlait-il des résultats de foot, du chaos créé par le volcan islandais ou de son ennui mortel pendant cette surveillance, je ne saurais le dire. En tous cas, cela me permettrait peut-être de gratter deux ou trois minutes de plus avant qu’il ne se rende compte que j’étais exceptionnellement longue à ressortir. Petite bouteille à remplir en sus ou pas.
Je passai devant lui à toute vitesse pour m’engouffrer, ma petite clé bien calée au creux de ma main droite, dans le dernier cabinet de toilettes. Libre fort heureusement… Il n’aurait plus manqué que cela ! Je fis sauter le carrelage, ouvris le tube de peinture et imbibai l’éponge. Ma main gauche se saisissait presque dans le même mouvement du miroir rectangulaire pour inspecter mon visage et saisir l’ampleur de mes soucis. Ils étaient somme toute assez modestes. Quelques striures blanchâtres, visibles à deux mètres peut-être mais suffisamment discrètes pour échapper à un regard manquant de vigilance. L’éponge entra aussitôt en action, tapotant énergiquement pour déposer la couleur puis la lissant. Moi qui n’étais pas spécialement adroite de mes mains, je trouvais dans cet exercice une satisfaction de gamine ; j’avais pigé très vite le bon tour de main grâce aux conseils de Lydie et les griffures ne furent bientôt qu’un désagréable souvenir. Par acquis de conscience, j’inspectai à l’aide d’un second miroir le reste de mon crâne. Horreur ! Il y avait plusieurs plaques plus claires sur le sommet de ma tête. Là où j’étais déjà intervenue, la couleur n’avait pas tenu aussi bien que celle déposée par la maquilleuse. L’éponge entra à nouveau en action mais avec des sensations douloureuses accrues par rapport à la matinée. Il était inutile de consulter un médecin pour savoir que mes problèmes dermatologiques étaient en train de s’aggraver.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 8:42

J’étais en pleine concentration sur mon ravalement de façade arrière (un gros coup d’éponge, un regard en jouant avec l’inclinaison des deux miroirs… ce qui était chronophage) lorsque j’entendis des pas sonner sur le carrelage des toilettes.
- Mademoiselle ?… Cela fait dix minutes que vous êtes là…
Première réaction, la panique… Mais il était hors de question de le montrer. Pour passer par-dessus ce sentiment oppressant, il n’y avait que la colère dans la palette des émotions que je me sentais capable d’exprimer sur commande.
- Je sais… Mais par contre, vous, vous ne savez pas ce que c’est que d’être une femme ! Je suis en avance de trois jours et si vous étiez dans ma culotte, vous seriez aussi mal à l’aise que moi… Alors, je termine de nettoyer le plus gros et je sors.
J’espérais bien l’avoir dégoûté par mon allusion à demi voilée à des problèmes intimes pour qu’il me lâche la grappe encore deux ou trois minutes. Même pas !
- Dépêchez-vous de sortir sinon je serai contraint de faire un rapport d’incident.
Je me sentis en droit de me défendre. Ne serait-ce que pour gagner un peu de temps supplémentaire…
- Vous allez noter quoi dessus ? Règles abondantes ?…
Tant pis pour mon crâne, il faudrait se contenter de cette réparation de fortune. Je commençai à ranger le matériel dans sa cache, replaçai le carrelage lorsque trois grands coups de poing frappés contre la porte me firent sursauter.
- Vous sortez oui ou non ?
- Je peux ouvrir, rétorquai-je, mais si vous vous retrouvez avec un procès pour voyeurisme, vous l’aurez bien cherché.
J’étais fascinée par ma capacité à sortir la remarque déstabilisante qu’il fallait au bon moment. Quelle mutation en quelques années ! Quelle transformation par rapport à la petite fille, à l’adolescente coincée, qui ne savaient que dire « amen » lorsqu’on les agressait verbalement ou bredouillaient lamentablement faute de répartie.
Cet autosatisfaction, si brève avait-elle été, aurait pu me coûter cher. J’étais sensée être avec mon jean sur les chevilles. Si l’autre avait de l’oreille et l’esprit aux aguets, il s’étonnerait de ne pas entendre sonner la grosse boucle métallique de ma ceinture. Je la dégrafai rapidement et silencieusement avant de la laisser tintinnabuler deux secondes comme si elle s’était mise à résonner pendant que je remontais mon pantalon. Je terminai mon mini concerto de bruitage en déclenchant la chasse qui, je l’avais déjà remarqué, était tout sauf discrète. Elle couvrit sans peine mes derniers gestes de lissage de peinture sur le dos de mes mains.
Lorsque je sortis, le surveillant me lança un « Attendez là ! » cinglant qui n’avait rien de sympathique. Le pire était que la situation que j’avais inventée était fort plausible. L’autre aurait donc agi de la même manière, menaçant d’un rapport d’incident, défonçant quasiment la porte à coups de poings. C’était donc un vrai con, un de ces êtres abjects qui se saisissent de la moindre parcelle de pouvoir ou de responsabilité qu’on leur donne pour pourrir la vie de leurs contemporains. Pour le moment, il inspectait l’intérieur des toilettes à la recherche… A la recherche de quoi au juste ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’illégal par rapport au concours dans ces toilettes à part « tuster » comme on dit chez nous ? Cela aurait supposé des notes planquées à l’avance et tout le monde savait que tout était inspecté avant le début des épreuves. Ou alors, il supposait que j’étais camée parce que mes yeux verts artificiels étaient bien trop brillants ? Sans avoir la moindre expérience de la drogue, je crois quand même pouvoir affirmer qu’on ne peut pas tenir le rythme si particulier d’une épreuve d’agrégation sans avoir l’esprit clair. Etre shooté peut calmer ou exciter mais dans les deux cas beaucoup trop pour pouvoir construire une réflexion cohérente.
- Vous voulez aussi que je vide mes poches ?
Il ne releva pas ma proposition, ferma un peu trop fort la porte et me fit signe qu’on pouvait y aller. Avec en tête un dernier piège qu’il me tendit et dans lequel je tombai faute de pouvoir faire autrement.
- Vous ne vous lavez pas les mains ?
Ben non évidemment… Sans quoi toute la peinture se serait évadée presque instantanément.
- Vous croyez que je n’ai pas assez perdu de temps comme ça, rétorquai-je… Après, vous pensez ce que vous voulez de mon rapport à l’hygiène…
Je ponctuai ma répartie en balançant la bouteille vide dans la poubelle. Il valait mieux qu’il ne la regarde pas de trop près au retour ; elle était pleine d’empreintes digitales noires.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 9:59

Connaissez-vous l’ivresse des derniers instants ? Celle qu’on éprouve lorsqu’on touche au but qu’on s’était fixé ? Celle qu’on ressent lorsqu’on comprend qu’on s’apprête à en finir avec quelque chose et qu’un nouvel ordre de possibilités s’ouvre à vous ?
Cette ivresse commença à me gagner vingt minutes avant la fin lorsque je me rendis compte que, hormis la relecture, je trouverais à finir dans les temps. Je n’étais pas entièrement satisfaite de mon travail mais il me paraissait assez solide et cohérent pour passer au tamis d’une double correction sans trop y laisser de plumes. Alors, une folie se mit à polluer ma tête ; j’allais prendre le large ! Oh, pas avec l’intention de plonger Jacquiers & Co dans de gros tracas, j’étais devenue plus responsable vis à vis de cela et puis j’aurais eu mauvaise grâce à traiter ainsi ceux qui m’avait aidée à préparer et à passer ce concours. Je ne tarderai pas à leur signaler où ils pourraient me récupérer… Ce que je voulais c’était à nouveau me sentir libre d’aller et de venir, prendre des rues qui m’étaient interdites, monter dans un train et voir d’autres paysages que ceux qui étaient les miens depuis des semaines, aller à Paris et faire l’amour avec Arthur. C’était très flou dans ma tête, complètement incohérent et irresponsable mais c’était une brûlure plus agréable à mon esprit que celles qui se réveillaient sur ma peau.
Thibaut Bur rendit sa copie presque blanche mais avec une carte de l’Europe très artistiquement coloriée. Je ne savais pas si ce type était un bon secrétaire ; c’était en tous cas un créateur dans l’âme. Je ne pouvais que sourire en imaginant la tête de ses futurs correcteurs découvrant une nouvelle ou une œuvre d’art très contemporaine dans sa copie. Nul doute que le jury allait en entendre parler longtemps… Je laissais l’artiste me devancer. Il avait été convenu avec Isabelle que nous nous retrouverions un peu plus haut dans la rue François Chénieux, devant ou dans (selon la météo) le magasin de musique La Baguetterie. Bur allait la prévenir, elle allait m’attendre. Cela me donnait cinq bonnes minutes pour prendre le large.
En quittant le rectorat, je pris à droite vers le centre-ville au lieu de remonter la rue Chénieux vers le nord. Je m’engageai bientôt dans la rue des Combes, passai en trombe devant le Royal Limousin puis, me fiant aux panneaux de signalisation, me dirigeai vers la gare. Je savais très bien n’avoir aucun argent en poche mais j’avais au moins des papiers en règle au nom de Louise Cardinale, encore une petite bouteille d’eau et des friandises pour me garnir l’estomac… Et puis Paris n’était qu’à un peu plus de trois heures en train… Paris ou Toulouse ?… Arthur ou Ludmilla ? Je me rendis compte tandis que je remontais l’avenue Charles de Gaulle qu’il m’était difficile de faire un choix entre ces deux directions, entre ces deux personnes, entre ces deux sentiments que sont l’amour et l’amitié. Je tranchai en décidant de m’en remettre au hasard : je monterai dans le premier train qui partirait.
Cheminant le long des voies, entendant déjà au loin la voix de cette chère Simone annonçant départs, arrivées et retards, j’avais l’impression d’être déjà partie. Cette liberté me saoulait, me grisait au point que je cessais d’être sur mes gardes. Tantôt je me voyais attendant Arthur devant RML, lui sautant au cou, riant de sa gêne, savourant le moment où il me reconnaîtrait enfin. Tantôt j’imaginais la gare Matabiau et cette ambiance si particulière de mon chez moi, les retrouvailles avec mes amies autour d’un énorme gâteau plein de crème qui fait grossir. Jamais il ne me vint à l’esprit que je pouvais être interceptée par un contrôleur dans le train, débarquée dans une gare de second ordre et remise aux forces de police. J’avais complètement débranché le connecteur logique entre mon cerveau et ma raison.
Je n’eus pas le loisir de savoir vers quelle direction l’heure d’arrivée à la gare m’aurait entraînée. Une voiture se gara près de moi et une voix, la même que lorsque j’étais enfermée dans la salle de bains, me héla.
- Arrête tes conneries ! Monte !

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 10:56

Je suis restée Louis Cardinale jusqu’à mon retour à Soursac. Le trajet fut avalé à vive allure par Isabelle qui ne desserra pas les dents jusqu’à l’entrée dans la bourgade.
- Lydie a pris les devants avec tes affaires, dit-elle enfin. Elle restera deux jours pour surveiller l’évolution de tes problèmes dermatologiques. Après, tu retrouveras l’univers que tu connais maintenant par cœur.
- J’aurais bien aimé en sortir un peu…
- Je sais… C’est pour cela que quand je ne t’ai pas vue rappliquer, je me suis doutée que tu allais vouloir prendre un train pour voir un peu de pays. Pas compliqué à deviner quand on t’a étudiée sur dossier puis quand on a vécu quelques semaines avec toi.
Après m’avoir affirmé que j’étais naïve, voilà qu’elle se gaussait de mon caractère prévisible. Cela commençait à faire beaucoup.
- Et si je n’avais pas été à la gare ?…
- On aurait mis en branle le système de reconnaissance faciale de ton ami Nolhan et on t’aurait repincée dans les douze heures.
- Je croyais qu’il avait été débarqué depuis un moment ?
- On a conservé quelques-uns de ses joujoux. Le système de reconnaissance qui est capable de mobiliser toutes les caméras de vidéosurveillance du pays pour te retrouver et aussi sa liaison wifi avec ton ordinateur.
La voiture était arrêtée sur le parking devant l’église de Soursac. Isabelle en venait enfin d’elle-même à ce sujet que je ne savais comment aborder avec elle depuis quatre jours.
- C’est bien toi qui m’écris ?…
Elle hésita à répondre. Estimait-elle en avoir trop dit déjà ou s’agissait-il d’une stratégie pour que, moi, j’en dise plus sur cette fameuse liaison ?
- Depuis que Bizières a été descendu, oui c’est moi… Le lieutenant dit que je suis une littéraire ; donc ça m’est tombé dessus. C’est pour cela qu’il a fallu que je m’en aille de la planque ; ça devenait impossible à gérer, j’avais peur de continuer avec toi sous l’identité de Nolhan des discussions entamées à table.
- Et Nolhan, il est où ?
- Il continue à travailler pour nous mais quelque part à Paris. Tu sais qu’avec un ordinateur, il peut faire des miracles…
- Sauf retrouver certaines parties de ma fortune qui vagabondent encore autour du monde.
- S’il n’a pas réussi dans cette tâche-là, il a au moins établi les origines de cette fameuse fortune. Le lieutenant avait été inutilement pessimiste la concernant : tout ou presque est clean, madame la comtesse.
Je ne dirais pas que ce fut un soulagement car j’avais bien d’autres soucis en tête que cette fortune, agréable par certains côtés, mais dont je savais pouvoir me passer.
- La parenthèse se referme, Fiona… Je quitte le navire. J’ai beaucoup appris à tes côtés et ce que j’ai appris, je veux pouvoir en profiter. Depuis une bonne dizaine d’années, j’ai fait des trucs pas très clairs, d’autres dont je peux être fière parce qu’ils ont été utiles à mon pays et à mes compatriotes. Pourtant, quand tu te regardes dans une glace, en blanche ou en noire, avec tes yeux noisettes ou avec ces yeux trop verts pour être tout à fait honnêtes, le reflet te renvoie l’image d’une femme bien. Je sais que c’est très important pour toi et que tu as souffert, et que tu souffres encore, de ce qui s’est passé ces derniers temps dans ta vie. Moi j’aimerais pouvoir éprouver la même tranquillité générale que toi, me trouver un copain qui m’attend avec confiance même si cela doit durer des mois, me dire que tous les bouquins que j’ai lus vont ouvrir quelque chose de différent dans ma vie. Et puis, surtout, j’aimerais en finir avec mes doutes, avec mes questions sur ce que je suis. Blanche ou noire ? Enfant de l’amour ou accident de parcours ? Française ou Africaine ? Il me faut reprendre le tracé de ma propre chronologie, la rebâtir depuis le début, lui donner une nouvelle inflexion. C’est pour cela que je t’abandonne mais, quand les choses seront plus claires, que mon nouveau cap sera fixé, je ne manquerai pas de te tenir au courant. Tu es de ces personnes magiques qui, par leur seule existence, change une vie… Surtout si tu me dis ce que je suppose que tu sais depuis un bon moment. Qui est mon père ?
J’aurais dû me douter depuis le début qu’elle voulait en venir là. Captatio benenvolentia caractérisée. Peut-être bien sincère l’Isabelle mais à coup sûr intéressée.
- Si tu vas à Prouilhe, dans la chambre de ta mère, un endroit dans lequel je suppose que tu n’es jamais entrée, tu trouveras sur une étagère un livre moins pieux que les autres. Il est dédicacé par l’auteur, ce qui te donnera un nom. De nombreuses photos ont été insérées à certaines pages ce qui atteste qu’on a voulu rattacher des images personnelles aux mots de l’auteur. Je n’ai aucune preuve que ce bouquin provienne vraiment de ton père mais je pense qu’une femme, même si elle a été Gaëlle Le Kerouek dans une vie précédente, ne conserve pas cela par hasard.
Isabelle me saisit les mains et les serra contre les siennes avec tant de chaleur qu’elle récupéra des lambeaux de peinture en train de commencer à s’arracher.
- Merci Fiona… Va maintenant !… Cette agreg, tu vas l’avoir haut la main… Fais juste gaffe à tes fesses pour le reste… Les serpents et les coyotes ont ceci de commun qu’ils savent attendre le moment de faiblesse de leur proie pour l’attaquer.
Elle redémarra le moteur et je compris qu’il fallait que je descende pour gagner la planque. La dernière phrase d’Isabelle Caron allait longtemps trotter dans ma petite tête.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 13:46

MARDI 8 JUIN
Oui je sais, c’est plus qu’un petit pas pour le lecteur, c’est un bond de géant dans le récit. Mais qu’avais-je de si spécial à raconter à propos de ce mois de mai que je n’aie déjà conté sous une forme ou une autre précédemment. J’avais retrouvé ma vie d’avant, entre travail, porte close la nuit et rares sorties. A deux reprises, on m’avait trimbalée à l’autre bout du pays (en Lorraine et en Picardie) pour imposer par le sceau de ma présence une autorité renforcée sur l’organisation dont j’étais la tête supposée pensante. J’avais retrouvé, avec un plaisir très mitigé, les tenues de dominatrice et les souvenirs sanglants de Luçon et des environs de Grenoble. Fort heureusement, peut-être parce que la rumeur de mon autorité intransigeante avait couru de proche en proche, tout s’était bien passé et le plus dur avait été d’accepter d’être véhiculée pendant de longues heures par des conducteurs qui pensaient avoir prochainement leur chance en F1.
Le colonel Jacquiers ou le lieutenant Patrick, en vertu des lois désormais bien ancrées de l’alternance, me visitaient tous les quinze jours (autrement dit une fois par mois chacun). Ils m’encourageaient désormais tous deux à faire preuve de patience m’annonçant que le temps de la libération se rapprochait à grands pas (mais sans plus trop donner de détails sur les deux opérations en cours). Les compliments ne manquaient pas ; je les accueillais toujours avec beaucoup de réserve tant je demeurais persuadée que toute la clarté n’avait pas été faite sur certains points de mon histoire récente. Les deux militaires venaient comme toujours en plein milieu de la nuit en même temps qu’on déchargeait pour un peu plus de quinze jours de vivres et les quelques ouvrages nouveaux que j’avais eu la témérité de commander (je comptais bien faire à la fin de cette histoire un généreux chèque au Trésor public pour compenser toutes ces folles dépenses).
Dans les premiers temps, le retour vers les questions au programme du concours avait été impossible ;je craignais trop de tomber dans mes nouvelles lectures, en reprenant mes fiches, sur la confirmation d’erreurs commises pendant les écrits. Je vagabondais donc à travers d’autres époques et sous d’autres latitudes… ce qui n’était qu’une perte de temps relative puisqu’on pouvait toujours dire que c’était du travail en vue de la leçon de « hors-programme ». J’avais dévoré le Lentz sur les Cent jours, atomisé le Galilée en une journée, puis, en attendant une future livraison, commencé à mettre en fiche systématique l’histoire de quelques pays improbables comme l’Indonésie, la Tanzanie ou le Surinam. Pour ceux qui ne le saurait pas, la leçon de « hors-programme », dite désormais leçon d’histoire générale, pouvait vous amener à traiter de sujets d’une grande évidence qui étaient souvent les plus casse-gueule(« Louis XVI », « la politique étrangère du Second Empire »…) comme de questions hautement improbables (« la civilisation de la vallée de l’Indus entre 2500 et 1700 avant J.-C. », « la rue de Louis-Philippe à Charles de Gaulle »…) et jamais étudiée dans un cursus scolaire et universitaire.
Vers la mi-mai, je me remis aux questions de programme non sans couper totalement avec ma découverte des histoires lointaines et des thèmes les plus tordus. L’air de rien, j’accumulais aussi des données qui pourraient par la suite être utiles au développement de Parfum Violette et à la base de données imaginée avec Ludmilla.

Dans la nuit du 7 au 8 juin, le lieutenant Patrick débarqua avec une feuille A4 imprimée qu’il me brandit sous le nez.
- Les résultats sont tombés avec un jour d’avance. Vous allez à Paris pour l’oral !…
- M’ouais…
- Ca ne vous fait pas plaisir ? s’étonna-t-il.
J’étais à moitié endormie mais assez lucide pour savoir que j’avais plutôt bien réussi l’écrit. La question n’était pas tant de savoir si j’allais être admissible que de connaître ma position à l’issue des premières épreuves. Tout est possible dit-on lors des oraux mais il est plus facile de conforter une place dans les premiers que de rattraper ceux qui sont devant s’ils sont aussi bons que vous. Or, l’information la plus importante, cette place après l’écrit on ne l’avait jamais, on restait dans le brouillard jusqu’au bout. J’avais au cours des dernières semaines révisé mes estimations à la baisse (pessimisme pas mort) et je me donnais entre 12 et 14 de moyenne générale sur les quatre épreuves. Cela pouvait me situer dans le premier tiers comme dans le second. Difficile donc de tirer des plans sur la comète.
- Combien d’admissibles à Limoges ?…
- Je crois bien qu’il n’y a que vous.
C’était bien le problème. Plus ça allait, plus la capitale et une ou deux académies trustaient les places aux concours. A l’écrit, on pouvait encore avoir des illusions. Après l’oral, cela se confirmait année après année : les universités de province étaient battues par Paris et Lyon, voire par une autre académie pour des raisons très conjoncturelles. Souvent, ailleurs, le nombre de reçus à l’agrégation était de l’ordre de l’unité quand il ne relevait pas du zéro le plus absolu. C’était aussi une des raisons qui nous avaient amenées à penser Parfum Violette comme un complément à la formation universitaire, histoire que des filles brillantes comme Adeline ne se sentent pas obligées un jour de s’exiler dans la capitale pour pouvoir décrocher le concours. La centralisation parisienne n’était décidément pas tout à fait morte.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 17:05

MERCREDI 30 JUIN
La France était en plein psychodrame après les événements d’Afrique du Sud. J’avais senti la veille que mon Arthur – dont l’amour pour le sport n’avait guère évolué au cours des dernières années – en avait plus que par-dessus la tête de devoir consacrer la moitié de son journal au chaos de Knysna et à ses conséquences. Heureusement pour lui, encore trois jours et il serait en vacances !
Je n’en étais pas exactement au même point. Encore trois jours et je serais lancée dans la dernière ligne droite du concours. Depuis l’annonce de mon admissibilité, j’avais cravaché pour remettre la machine en route. J’avais surtout essayé de colmater mes faiblesses supposées : le commentaire de carte « topographique » (en fait, cette dénomination n’existait plus vraiment) en géographie, la Germanie romaine en histoire ancienne, l’Asie dans le monde britannique… Bien sûr, il aurait été préférable de creuser aussi d’autres domaines mais c’était toujours la même chose : plus on approfondissait quelque chose, plus le reste vous paraissait mal maîtrisé. En apprenant que j’étais convoquée dans les derniers jours, je m’étais un peu relâchée. Il ne me servait à rien d’essayer de continuer à bourrer jusqu’à la gueule mon cerveau, il était proche du point de rupture. J’avais fini par me laisser guider par mes envies, mon feeling, en attendant qu’on vienne me chercher.
La date du départ avait été fixée au mercredi 30 janvier en début d’après-midi pour un premier passage le 2 juillet à 11 heures (ce qui voulait dire une présentation devant le jury à 17 heures). Dans le même temps, toujours avec cet enthousiasme fou qui ne s’était guère démenti depuis deux mois, Caroline Barthélémy m’avait annoncé que le colonel viendrait me rendre visite avant mon départ. J’attendais donc, mon sac bouclé, mes livres entassés dans trois grands poches de toile, mon ordinateur rangé dans sa housse. J’attendais avec la douce espérance que c’était un adieu à Soursac plutôt qu’un au revoir.
Je reconnais ne pas avoir mangé grand chose au repas de midi. La faute bien sûr aux conceptions culinaires très particulières de Caroline Barthélémy pour qui le micro-ondes était l’invention la plus géniale de tous les temps et le light la panacée en matière d’équilibre alimentaire. La faute surtout et bien sûr à cette angoisse qui montait chaque heure davantage. J’avais tellement considéré que l’oral c’était du gâteau que je me sentais obligée de ne pas m’y écrouler. Tout aussi dérangeant était le fait que j’allais croiser à la Sorbonne - ou plus exactement au lycée Louis le Grand qui abritait les oraux en Histoire – des gens que je connaissais bien et qui, potentiellement, pouvaient me reconnaître. Peut-être pas à travers le physique de Louise Cardinale mais à ma voix teintée d’accent occitan. Enfin, si j’avais trouvé usant à Limoges d’être au cœur de la ville et de me retrouver prisonnière d’une chambre d’hôtel, que dire à Paris ? J’avais fini par si bien connaître la capitale en habitant à Amiens ; j’en aimais jusqu’à la folie les superbes bibliothèques, les prestigieux dépôts d’archives et les grandes librairies.
Le colonel Jacquiers, accompagné de Lydie, est arrivé discrètement sur les coups de 13h30. Je l’attendais dans le salon en regardant distraitement un magazine de running de Caroline Barthélémy ; pour en arriver à ce point, il fallait que je sois dans un état de nerf et de désœuvrement pitoyable.
- Bonjour Fiona, vous êtes prête ? me demanda le colonel en me tendant étrangement la main.
- C’est la question à ne pas poser, colonel… Bonjour Lydie… Vous avez vu, j’ai recommencé à porter les lentilles vertes pour réhabituer mes yeux.
- Bonne initiative, Fiona… Comme toujours…
Il y eut un silence imperceptible pour un observateur extérieur mais ce laps de temps infime s’apparentait tant à une hésitation mal maîtrisée qu’il attira mon attention et me mit sur mes gardes.
- Fiona…
Le fait que le colonel n’aille pas au-delà de mon prénom rajoutait encore à ma certitude que quelque chose le gênait, qu’il ne trouvait pas ses mots et que ce qu’il avait à me dire était trop difficile pour être présenté sans préalable.
- Si vous m’y autorisez, j’aimerais vous parler pendant que Lydie vous transforme en Louise Cardinale.
C’était juste ça son problème ? Etre dans la salle de bain et me voir en dessous ? Trop gros pour être vraisemblable. Il y avait autre chose, j’en étais certaine. Quelque chose de lourd et qui pesait sur la conscience de ce type que je tenais globalement depuis le début pour un honnête homme.
- Je vous y autorise, colonel… De toute manière, il faut que vous le sachiez. Depuis le début de cette histoire, vous êtes un peu comme un père pour moi.
A la manière dont Jacquiers se détourna, je pus saisir que ma révélation l’avait touché. Lydie le prit un court instant par le bras ce qui confirma cette impression. Mal à l’aise d’avoir tapé si fort, je me levai pour montrer le chemin… Quand bien même ils le connaissaient par cœur tous les deux.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 19:04

Il me suffit d’ôter mon peignoir pour me livrer aux doigts d’artistes de Lydie. Première étape obligatoire, raser à nouveau mes cheveux qui avaient depuis le 22 avril repris leur croissance. Je regardais désormais ce sacrifice comme très secondaire et, pour tout dire, j’avais fait en sorte par un entretien régulier que Lydie n’eût pas à s’occuper à nouveau de mes sourcils. Ce serait ça en moins à souffrir…
Tant que son épouse joua du ciseau et du rasoir, le colonel Jacquiers n’ouvrit pas la bouche. Il demeura assis à l’envers sur la chaise, le menton appuyé sur ses mains superposées au-dessus du dossier, le regard plutôt vide. Cette prostration était si inhabituelle que je ne pus m’empêcher de le taquiner.
- Mon colonel, si vous vouliez passer le premier, il fallait le demander…
- Ma chère enfant, répliqua-t-il, j’y suis passé bien plus souvent que vous à la tondeuse à chiens… Alors, apprenez à faire votre deuil de votre crinière de Dalila en silence.
Je n’avais pas de crinière… Quant à être une Dalila, il y avait une exagération manifeste. Cette réponse n’était rien d’autre qu’une manière de se défausser, de refuser d’entrer dans le jeu d’une discussion avec moi.
Lorsque je fus devenue une parfaite émule de Yul Brynner, les données changèrent un peu. Le colonel se leva et commença à arpenter les deux mètres carrés encore disponibles dans la salle de bain. Toujours sans rien dire. Jusqu’à ce que…
- Vous vous souvenez lorsque vous avez proposé au Président cette idée de tests ADN pour savoir une bonne fois pour toute qui était votre père et en finir avec le chantage imposé par l’organisation à tous vos pères putatifs ?
- Même si elle est plutôt surchargée ces derniers temps, ma mémoire n’a rien oublié de ce moment-là. Vous étiez encore capitaine, il me semble.
La taquinerie n’était pas méchante. Elle visait surtout à aiguillonner Jacquiers en le forçant à en venir plus rapidement à son propos.
- Et vous vous souvenez donc aussi pour quelles raisons, je l’étais toujours en dépit d’états de service jugés remarquables par mes supérieurs directs.
Sans le vouloir, je lui avais tendu une perche. C’était désormais à mon tour de rester circonspecte ; le sujet de la conversation que le colonel voulait avoir avec moi portait sur ma naissance… et sans doute même sur ma conception. Sujet scabreux à évoquer en effet et encore plus en présence d’une épouse.
- Lydie sait ce que j’ai à vous dire, reprit Jacquiers qui paraissait avoir suivi à travers mon cerveau les étapes de ma réflexion… Les tests ont parlé, Fiona… Je suis votre père.
Je n’aurais pas dû m’esclaffer. C’était indigne de moi et humiliant pour le colonel… et même pour Lydie. Seulement, ma tension nerveuse poussée à l’extrême ne me permettait pas de me contrôler. J’avais associé instantanément la dernière phrase de Jacquiers à celle de Dark Vador dans le dernier épisode de Star wars. A la différence près – et malgré tout, mon esprit l’avait noté – qu’il avait continué à me vouvoyer ce qui disait le respect dont il faisait preuve envers moi. Fille ou pas…
- Je suis désolée… J’en pleure et je ne sais même pas si c’est de joie ou de honte…
Il fallut encore plusieurs expirations rapprochées pour que j’arrive à reprendre le contrôle de mon corps.
- Je vous ai dit tout à l’heure que vous aviez été un père pour moi, fis-je enfin. Je ne retire rien à ce que j’ai dit parce que je le pense. Seulement, voyez-vous, lorsqu’une femme cherche à savoir d’où elle vient, je crois qu’elle veut d’abord savoir qui était sa mère. Parce que c’est par rapport à elle qu’on se construit, soit qu’on veuille l’imiter, soit qu’on veuille au contraire ne pas lui ressembler. A 32 ans, mon colonel, j’ai passé l’âge du complexe œdipien et je ne vais pas vous sauter dans les bras en hurlant « papa ! »…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 29 Mai 2011 - 19:04

- Il faut cependant que je vous raconte les circonstances… Vous avez le droit de savoir… Je n’étais pas de la liste des « invités » si vous voyez ce que je veux dire ; j’étais juste un ado qui avait devancé l’appel pour fuir l’école, un simple bizuth qui a sauté sur l’occasion – pardon pour l’expression – de se faire une jolie fille. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre ce qu’étaient les années 70 en matière sexuelle ; certains jeunes cons, dont j’étais, avaient fini par penser que tout était possible, qu’il suffisait de vouloir pour avoir, que l’amour n’était qu’un jeu et que le sexe faisait partie de ses règles de base. Comme beaucoup de ces jeunes étrangères qu’on avait sélectionnées, votre mère était perdue, désemparée, en pleurs après ce qu’elle avait subi le premier jour. Et cette fragilité, pour son malheur, la rendait encore plus belle. Je lui ai proposé mon aide, elle a accepté. J’ai fixé le tarif, elle l’a accepté. Elle était prête à tout pour fuir cette horreur, même à continuer à la subir. Nous avons fait l’amour deux fois, plutôt plus tendrement qu’avec les autres « cerveaux » conviés à la saillir. Ensuite je suis parti vérifier si la voie était libre. Colossale erreur ! Je me suis fait alpaguer par un juteux qui trainait dans la cour à trois heures du matin et je me suis retrouvé au gnouf pour trois jours… Fin de l’histoire. En apparence évidemment car je n’ai jamais pu oublier cette femme-enfant effrayée, son accentlatino-américain, le grain si particulier de sa peau. Ca m’a donné assez de rage pour franchir les étapes qui m’ont conduit vers les services secrets. Et puis, un jour, près de dix ans plus tard, un type s’est pointé chez moi en affirmant qu’il pouvait prouver que j’étais coupable de viol. J’aurais pu me contenter de lui rire au nez, je lui ai cassé la gueule. Il est revenu trois jours après avec quatre armoires à glace et ce sont eux qui m’ont mis en miettes. Il fallait que je raque si je ne voulais pas d’ennuis dans ma carrière. J’ai refusé… Périodiquement, ils sont revenus me fracasser. Jusqu’au jour où j’en ai flingué trois. Ils ont compris à qui ils avaient à faire, ils ont arrêté l’intimidation mais je me suis mis à stagner au grade de capitaine.
J’avais écouté le récit de Jacquiers avec la même nausée que lorsque Arthur m’avait parlé pour la première fois du projet FIONA. Rien ne pouvait me certifier que le colonel n’était pas en train d’enjoliver son rôle. Un truc ne collait pas d’ailleurs : comment avait-on pu le retrouver s’il n’avait pas été un des « happy few » sélectionnés pour leurs neurones brillants et leur manque total de principes moraux ? D’un autre côté, j’avais pu me rendre compte qu’aucun secret n’était vraiment impénétrable et que dans l’organisation Lecerteaux, le pire était toujours possible. Ce n’était donc pas une preuve suffisante pour mettre en doute ce que Jacquiers m’avait raconté.
- Vous étiez au courant de ça depuis longtemps, Lydie ?
Je me sentais tellement incapable de répondre au colonel, de lui dire si je comptais me sentir sa fille ou non pour de vrai, que je me suis retournée vers la maquilleuse qui, apparemment insensible à ce qui se disait, avait commencé à me tamponner les épaules avec son éponge.
- Vous voulez dire au moment de Sept jours en danger ? demanda-t-elle.
- Bien sûr…
- Au moment de l’émission, je ne le connaissais pas… C’est après que nous nous sommes rencontrés. Quand il est venu me poser des question sur vous. Parce que vous lui rappeliez quelqu’un…
Il n’avait pas évoqué de ressemblance physique entre ma mère supposée et moi. Pourquoi en parlait-elle, elle ?
- Quand il a eu connaissance des résultats des tests ADN, reprit-elle, il a été le premier gêné. Pourtant, cela venait confirmer une conviction qu’il s’était construite au cours des quatre dernières années. Je crois qu’il était gêné parce qu’il se trouvait obligé de vous avouer qui il était pour vous, parce qu’il craignait votre réaction… Alors quand vous avez dit ce que vous avez dit tout à l’heure…
Oui, j’avais dit qu’il avait été pour moi un père. Je l’avais dit en le pensant sincèrement. Mais à ce moment-là, mon père n’était qu’un fantasme et je n’avais pas abandonné l’idée que je le trouverais moi-même plutôt qu’il ne s’imposerait à moi. Cette révélation avait tout changé, tout détruit.
- Est-ce que vous cherchez toujours ma mère ? demandai-je comme si je craignais que m’ayant reconnue, il ne veuille plus me partager.
- Rien de changé, Fiona. Les deux opérations restent en cours. Nous passerons à l’action dans la nuit du 6 au 7 juillet pour démanteler l’organisation Lecerteaux. Le lendemain, si tout s’est passé normalement, je serai dans l’avion pour aller procéder à l’identification de la femme que nous pensons être votre mère… et je vois mal pour quelle raison elle pourrait refuser de repartir avec moi pour rencontrer sa si brillante fille.
Il avait dit « sa » fille, pas « notre » fille. Lydie avait raison ; si elle l’honorait, cette paternité le gênait surtout. Seulement en raison des circonstances dans lesquelles elle s’était initiée ?

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:21

En dépit des révélations de Jacquiers sur ma conception, la route vers Paris fut un moment fort agréable. Lydie conduisit un moment puis me céda le volant sans trop craindre apparemment que j’aie perdu la main au cours des cinq derniers mois. Le tout se fit en parlant d’un peu de tout et souvent de rien. Exactement ce dont j’avais besoin pour me vider la tête. J’appris ainsi que Daphné, la présentatrice de Sept jours en danger qui avait eu l’idée délirante de tomber amoureuse de moi, avait finalement persévéré dans ses envies homosexuelles et s’était mise en ménage avec une journaliste politique de premier plan. Lydie me raconta quelques anecdotes de tournage qui ne mettaient pas spécialement nos stars du grand et du petit écran à leur avantage. Elle me parla aussi beaucoup du commissaire Renaudet, ami intime de la famille, pour lequel avoua-t-elle elle avait eu par le passé quelques égards.
- Le colonel le sait ? questionnai-je.
- Fiona, enfin ?!… Son métier c’est de savoir…
Si son métier c’était de savoir, je trouvais qu’il ignorait quand même des « trucs » vachement importants. La réapparition de Loyer, la trahison de Lebecq et de Milliot étaient des faits que je lui avais apportés sans qu’il en ait eu connaissance auparavant. Il pouvait se vanter d’avoir été bien noté par ses supérieurs, force était de constater que sur cette mission, hors de tout cadre légal en plus, il m’avait souvent paru dépassé. Mais c’était là une considération très personnelle que je ne pouvais évidemment partager avec la maquilleuse.
De toute manière, je n’avais pas envie de penser à ce qui s’était dit avant le départ de Soursac, hormis sur un point. La fin de mes oraux serait contemporaine des dernières opérations de la mission. Cela signifiait – si tout se passait bien - que le 13 juillet, date alors annoncée pour la proclamation des résultats, je pouvais fort bien me retrouver du même coup agrégée et libre de mes mouvements. C’était une conviction à laquelle il faisait bon s’accrocher avant d’entrer dans une zone de fortes turbulences. Au-delà de la tempête, le ciel pouvait enfin redevenir serein. Et pour longtemps.

J’ai cru devenir folle en voyant dans quel hôtel nous allions être logées pour au moins six jours. Le Grand Hôtel Saint-Michel, situé rue Cujas, était à deux pas (en exagérant à peine) du lycée Louis le Grand et de l’institut de géographie où je devais passer mes oraux. Avec ses quatre étoiles, il faisait presque passer le Royal Limousin pour un établissement de deuxième zone. Et tant qu’à faire, on m’avait réservé une chambre Deluxe avec son coin salon, son lit immense et son ambiance colorée alternant le blanc, le marron et un rouge entêtant de chaleur. Pour ajouter la tranquillité au confort XXL, la chambre donnait sur la une cour arrière et était protégée des émanations sonores de la rue… J’allais devoir rajouter quelques milliers d’euros sur mon chèque au Trésor Public…
Ce traitement trouvait essentiellement sa logique par ses aspects pratiques. Je n’osais supposer qu’on pensait en haut lieu que dormir dans un quatre étoiles était un quelconque avantage au moment d’affronter des préparations de six heures suivies d’une période d’environ une heure face au jury. La dépense n’était consentie que parce qu’elle permettrait à Louise Cardinale de retourner se mettre rapidement à l’abri après sa journée d’oral et de passer au calme et sans envie de sortir se promener les journées intercalaires. Ce en quoi, en dépit de la connaissance que les services de Jacquiers affirmaient avoir de moi, ils se trompaient. Un deux étoiles et un bon livre – pourvu qu’il soit abondamment garni en pages – étaient largement suffisants.
L’idée de souiller avec ma peinture corporelle les faïences délicates de la salle de bain était certes moins dérangeante que de se dire qu’avec le prix de la chambre sur la semaine on aurait pu soigner plusieurs dizaines d’enfants africains , il n’en reste pas moins que je me mis à frotter frénétiquement du pied le fond de la baignoire pour essayer que le noir ne marque pas. Ensuite, j’usais une vingtaine de grandes serviettes en papier pour finir d’éponger les derniers restes de couleur. Plus épuisée par ce nettoyage en règle que par les émotions de la journée et le trajet, je me mis au lit en oubliant le repas du soir.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:28

Les coups frappés à la porte me tirèrent de mon sommeil précoce. Lydie m’apportait des sandwichs achetés dans le quartier qu’elle avait dissimulés dans un grand sac pour pénétrer dans l’hôtel. Pour ce soir, nous nous débrouillerions ainsi. A la bonne franquette. Demain et les jours suivants, il faudrait envisager d’aller diner dans un restaurant du coin puisque l’hôtel n’était qu’un hôtel et que je refusais obstinément d’en rajouter dans la dépense en exigeant du room-service qu’il me pourvoit en plats fabriqués pour mon seul palais.
- C’est quand même trop, dis-je une fois de plus en montrant la chambre immense et si heureusement décorée.
- Fiona, à votre façon, vous êtes une star… Depuis que je vous connais, vous êtes une star… Et les stars ne descendent pas à l’hôtel de la gare !
Je repensais à l’hôtel de Savoie à Blois d’où j’avais pu compter les trains de marchandises une grande partie de la nuit. J’aurais donné beaucoup pour y être en cet instant. Ici, je ne me sentais pas à mon aise, pas à ma place. C’était peut-être un hôtel pour les stars, mais je n’en étais pas une.
Lydie ignora mon objection et répliqua avec ses arguments à elle, forcément subjectifs puisqu’elle travaillait essentiellement dans des milieux où ce type d’établissement était pratiquement la norme.
- Vous avez fait de la télévision et on vous y a remarqué, vous avez fait la une à plusieurs reprises de journaux à grande diffusion, vous avez obtenu un prix prestigieux et vous êtes amoureuse d’une célébrité de la radio. Que vous le vouliez ou non, vous êtes une star !
- Une star pour moi, c’est quelqu’un d’impossible à atteindre, un fantasme, une chimère, un être irréel. Moi je suis bien vivante et je n’ai qu’une envie, pouvoir me balader au milieu des gens.
Mon enfermement m’avait fait perdre de vue mon agoraphobie débile. Nul doute qu’en retrouvant un métro bondé ou une file d’attente trop fournie, elle reviendrait.
- Pourquoi vous acharnez-vous à refuser votre destin ?…
- Je n’ai pas envie d’accoler le mot de « destin » à ma vie, Lydie… C’est juste une vie, une petite vie que je souhaite modeste, faite de travail et d’amour. Rien de plus… Tenez, est-ce qu’une star se contenterait de sandwichs grignotés presque clandestinement dans un hôtel le soir ? Elle aurait réclamé la Tour d’Argent ou, au moins, commandé des plats chez Fauchon. Vous voyez bien que je ne suis pas une star comme vous le dites.
- Détrompez-vous… Une star, sauf certaines qui sont irrécupérables, ne cesse de se lamenter de vivre une existence de luxe et de paillettes. Elle ne demande qu’une chose, retrouver des joies simples. Se retrouver elle-même à travers des situations qui lui rappelleront sa vie d’avant. C’est la seule soupape de sûreté pour elle. Exactement comme cela l’est pour vous.
- Je ne suis toujours pas convaincue… Si ce que vous dites est vrai, je crains de me sentir obligée de faire retraite au monastère de Prouilhe pour échapper à ce destin.
- Vous les trouvez comment ces sandwichs ?
- Très bons… Pourquoi ?
- Parce qu’ils ne viennent pas de la boulangerie du coin. Je les ai commandés dans une prestigieuse boulangerie du centre et on me les a livrés directement à l’hôtel… Même quand une star veut retrouver des joies simples, elle continue à vouloir ce qu’il y a de mieux pour ne pas avoir l’impression de déroger.
C’était un des trucs les plus dingues que j’aie jamais entendu. Je vivais comme une vedette, je me prenais pour une vedette, j’avais les exigences d’une vedette et j’étais la seule à ne pas le savoir.
- Lydie, vous m’avez dit lorsqu’on s’est retrouvées que vous aviez suivi ma « carrière » depuis Sept jours en danger. Je crains fort que vous n’ayez projeté sur elle vos propres idées. Demain, nous irons dans le premier supermarché de quartier venu, j’achèterai une salade composée en bol plastique, un sandwich jambon-emmental sous cellophane et un paquet de gâteaux et vous verrez que je m’en contente très bien pour mon midi.
- Alors c’est que vous n’imaginez pas ce qui vous attend lorsque toute cette histoire sera finie, lorsque vous réapparaitrez en pleine lumière avec votre titre de major à l’agrégation et la reprise de vos amours. Vous n’allez plus quitter les écrans et les unes. Vous êtes une bonne cliente pour les médias, Fiona. Ils feront de vous ce que vous ne voulez pas être. Et vous ne pourrez rien y changer. Je suis certaine qu’il s’en trouvera même pour vous proposer d’entrer en politique.
A écouter Lydie, mon avenir était déjà planifié, j’avais déjà trop pris la lumière pour pouvoir retourner dans l’ombre. C’était proprement effrayant d’imaginer que j’avais des ficelles aux mains et aux pieds sans le savoir, que j’étais une marionnette et que je n’avais peut-être jamais cessé de l’être.
- Lydie, je vous aime beaucoup… Que vous soyez ma belle-mère ou pas… Mais ce que vous me dites là ne me convient pas. Si j’acceptais le destin que vous m’annoncez, je ne pourrais plus me regarder en face ; j’aurais trop honte de ce que je serais devenue.
- Dans les temps qui s’annoncent, Fiona, on aura justement besoin de personnes qui pourront se regarder dans leur miroir sans rougir. Une certaine hypocrisie va s’effacer, des vérités vont sortir tous azimuts, beaucoup seront éclaboussés. Le peuple aura envie de « vrai », de personnes honnêtes et de confiance. Voilà pourquoi nous pensons que vous pouvez être de ces personnes…
- « Nous » ?
- C’est une autre histoire, Fiona.
Sur cette réponse chargée d’énigmes lourdes et poisseuses, Lydie se leva, m’embrassa sur le front et sortit sans dire un mot de plus. Autant vous avouer que le sommeil ne revint me visiter que tard dans la nuit ; cette journée avait rechargé mon moulin personnel me laissant beaucoup trop de grains à moudre.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:31

JEUDI 1er JUILLET
Le jour d’avant fut consacré à quelques rapides relectures de mes fiches et à de gros maux de tête. Allez savoir pourquoi c’est au moment où j’aurais voulu réussir à me détendre que le bouchon qui retenait les questions sans réponse a finalement sauté. On m’annonçait qu’à la fin de la semaine prochaine tout serait terminé, je ne demandais qu’à le croire mais les éléments de doute étaient vraiment très nombreux. Trop nombreux.
Sur mon propre compte, j’avais laissé macérer les propos de Lydie pour en recueillir quelques affirmations dérangeantes. Déjà, il y avait l’idée de ma célébrité : tout était en plus, on s’en souvient, parti du mot de star, impropre à mon sens pour me désigner ; j’étais peut-être connue par une partie des Français mais je n’étais pas Deneuve ou Adjani… Encore moins Madonna… A la limite, je pouvais me mettre sur le même rang qu’une vedette de série télé, l’actrice qu’on ne connaît même pas sous son vrai nom car les magazines ad-hoc ne la désignent que par le nom de son personnage. Pouvait-on parler de « star » pour ce genre de célébrité ? Avec mon sens aigu de la signification des mots, je disais « non » sans hésiter. Mais il ne fallait pas perdre de vue que, quand elle n’était pas au service (secret) de l’Etat, Lydie œuvrait dans le monde du ciné et de la télé… On avait peut-être la grosse tête plus facile sous les sunlights.
Autre affirmation difficile à avaler : j’allais finir major, c’est-à-dire première, à l’agrégation. C’était une belle marque de confiance mais aussi le signe d’un optimisme largement démesuré. J’étais bien sûr mal placée pour m’évaluer par rapport aux autres copies et assez peu réaliste lorsqu’il s’agissait de mes propres performances. Toutefois, je savais la caractère aléatoire des oraux, surtout de la question de « hors-programme ». Présager d’une place de première me mettait évidemment une certaine pression mais, surtout, ravivait mes doutes quant à l’équité de traitement entre les autres candidats et moi. Si jamais les sujets m’étaient ouvertement trop favorables, je saurais à quoi m’en tenir…
Enfin, il y avait cette idée d’une future carrière politique, d’une intégrité personnelle qui deviendrait populaire et me porterait à solliciter – avec un succès acquis d’avance – les suffrages de mes contemporains. C’était des trois affirmations la plus improbable. Certes, j’avais du mal à dire « non » lorsqu’on me sollicitait pour rendre service. De là à me faire accepter de m’user les mains à en serrer d’autres, d’étaler ma bobine sur des affiches ou à distiller une indispensable démagogie dans mes propos, il n’y avait pas qu’un pas… Il y avait toute la descente du Tourmalet.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:36

A la frontière entre la « mission » et moi, il y avait cette ombre dont on m’affirmait qu’elle serait bientôt en pleine lumière : ma mère biologique. Je continuais à trouver la confession du colonel Jacquiers terriblement dérangeante. Dérangeante parce qu’il avait montré une émotion véritable qui m’avait mise mal à l’aise. Dérangeante aussi car je ne parvenais pas à croire ce qu’il racontait. J’avais trop entendu de petites musiques comme celle-là au cours des derniers mois, fredonnées par des serpents à sornettes qui n’attendaient que de m’endormir pour me dévorer. Les vessies qu’on avait voulu me faire prendre pour des lanternes ne m’avaient en rien éclairée sur les secrets de ma naissance. Bien au contraire et c’est bien cette accumulation de mensonges qui faisait que je ne croyais plus en rien. Si le colonel me ramenait cette mère toujours hypothétique, j’espérais être en mesure de savoir rien qu’en la regardant si nous avions bien le même sang. Que mon corps ressente des vibrations bien particulières, qu’une révélation quasi mystique traverse ma chair et je saurais que c’était elle. Mais face au colonel, il ne se passait rien ! Je l’appréciais certes, mais pas au point de me reconnaître en lui… D’ailleurs, je ne lui ressemblais en rien.
De deux choses l’une, ou j’étais dans l’erreur en ne croyant pas les révélations de Jacquiers, ou j’avais bien flairé une entourloupe à deux balles (ou à grand spectacle c’est selon). Dans le second cas, je pouvais légitimement me demander pourquoi. Cette simple question suffit à enflammer mon imagination. De suppositions en suppositions, je commençai à détricoter toute l’affaire.
Qu’est-ce qui pouvait amener Jacquiers à se dire mon père si les fameux tests ADN avaient désigné un autre que lui ?
Réponse évidente : on lui demandait de protéger ainsi la réputation de quelqu’un qui aurait eu été fort gêné que je vienne lui demander des comptes. Il fallait que ce quelqu’un soit diablement important pour le pouvoir, quelqu’un qu’il fallait absolument protéger. Un homme politique de premier plan, un magnat de la presse, un riche industriel vivant de contrats signés avec l’Etat ?
Dans ce cas, pourquoi aller chercher ma mère (visiblement, quelque part en Amérique latine) alors que celle-ci m’affirmerait rapidement qu’elle ne se souvenait pas de ce fameux trouffion qui l’avait troussée délicatement quand les autres l’avaient pilonnée sans douceur ?
Réponse difficile mais très largement plausible : tant que mon instinct filial serait occupé à attendre cette mère inconnue, je ne regarderai pas ailleurs. Les opérations Ermini et Kerimi étaient vraisemblablement bien plus liées que le colonel avait bien voulu le dire. Dans ses explications, la fin de la première permettrait de finaliser la seconde. Selon moi, la seconde avait pour principal objet de finir de me détacher complètement de la première. Occupe-toi d’avoir ton agrégation et pense à ta mère, le reste on s’en occupe. C’était plus ou moins le sens de ce que Jacquiers et son épouse m’avaient raconté, Lydie rajoutant même une couche en me parlant de ce qu’il y aurait encore plus tard (la starification et l’intérêt pour la politique) tout en me rappelant mes objectifs premiers en m’affirmant que je serais major de l’agrégation d’Histoire.
Si on voulait tant que je regarde ailleurs, c’est qu’il y avait un truc – peut-être pas énorme mais sûrement pas insignifiant – que j’avais capté sans m’en rendre compte au cours des derniers mois. Quelque chose qui était perçu par Jacquiers et ses hommes comme une menace.
Quoi ?
J’avais bien sûr été le témoin de graves dysfonctionnements au sein du service avec, par exemple, la disparition et la diffusion des photos prises à Bruxelles, puis du film à Luçon… Ah non, pardon ! Le film n’avait pas été volé, on m’avait fait croire qu’il l’avait été pour me forcer à sortir de Soursac et aller me « montrer » à Grenoble. Ce qui voulait dire que Lebecq n’avait peut-être pas ce vol sur la conscience… Mais s’il était innocent de la disparition du film, pourquoi ne l’aurait-il pas été aussi des photographies ?… D’ailleurs, y avait-il vraiment une taupe dans le service ou ce qui était finalement sorti sur moi dans la presse ne l’avait-il pas été par pure bienveillance de mes alliés ?… C’était un point à éclaircir.
J’avais été aussi le témoin – témoin particulier, mais témoin quand même – de drôles de pratiques allant du trafic d’armes (et je pouvais supposer qu’en d’autres circonstances, il s’était échangé d’autres « produits » tout aussi illicites) à ce que je pouvais appeler le massacre de la nuit de Xynthia. Témoin gênant donc… Parce qu’un témoin ça parle toujours à un moment ou à un autre… Surtout quand il sait parler, surtout quand il a l’occasion d’accéder aux médias, encore plus lorsqu’il vit avec un journaliste. D’un autre côté, avoir un moyen de pression sur quelqu’un parce qu’on a des images d’actes délictueux auxquels il a été mêlé, n’est-ce pas un bon moyen de lui faire faire ce qu’on veut ?… De la politique par exemple. Avec suffisamment de personnalité, de qualités et de mérites pour avoir du succès. Avec assez de candeur et de naïveté pour se retrouver coincé et rattrapé par son passé.
Ce n’était bien sûr qu’une enfilade de suppositions mais celles-ci finissaient toujours par se rejoindre. J’en savais trop pour qu’on ne veuille pas m’éliminer ; cela pouvait se faire de manière définitive en m’envoyant au cimetière comme en me transformant en marionnette docile pour de nombreuses années. Il me semblait bien avoir déjà élaboré une réflexion semblable. Le fait d’y revenir était sans doute une preuve que ce n’était pas une élucubration.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:41

L’opération Kirimi visait donc à m’écarter du jeu, à me noyer dans tout un tas de problèmes, de questions, d’occupations. Pendant ce temps, se préparait l’opération conjointe pour anéantir la nébuleuse Lecerteaux. Que savais-je finalement de ce qui devait se passer ? Des bribes, des miettes… Pour moi, Ermeni n’était pas une bataille mais continuait à m’évoquer des moutons arrachant des racines dans un paysage semi-désertique. Y allait-il y avoir simultanément en France des dizaines d’opérations de police et de gendarmerie pour arrêter en même temps tous les Pantel et tous les Minois du pays ? Cela pouvait s’apparenter à une sorte de sparadrap géant arrachant en même temps une foule de poils disgracieux. Un coup sec et on n’en parle plus ! Sauf que… Sauf que…
Sauf que… Comment mobiliser autant d’hommes sans qu’il n’y ait le risque d’une fuite ? Ce n’était pas une opération qui pouvait se décréter au dernier moment. Il y avait des repérages minimaux à faire, des surveillances à exercer sur plusieurs jours, des effectifs à mobiliser et peut-être même à entraîner. Et Jacquiers pensait pouvoir parvenir à faire tout ça sans que de tels préparatifs ne s’ébruitent ? Si c’était le cas, il était plus candide et plus naïf que moi. Sans compter que… cette « mission » n’existait pas officiellement. Il me l’avait encore laissé entendre la veille ; tout était mené par sa quinzaine d’hommes. Bien sûr, il pouvait être à l’heure actuelle dans le bureau du Président ou en communication avec lui, être en train de se faire remonter les bretelles pour avoir joué en solitaire avant d’obtenir finalement les pleins pouvoirs pour éradiquer l’organisation Lecerteaux.
J’étais libre d’y croire, de l’espérer. Je pouvais aussi trouver que cela commençait à faire beaucoup trop d’incohérences et considérer alors que Jacquiers se foutait de moi, que Lydie en faisait de même et que ce couple de prime abord si attachant n’était pas tout rose dans cette affaire.
Avec quelle idée en tête ?
Faire semblant de vouloir détruire l’organisation pour mieux s’en assurer le contrôle, bien sûr !

Quels étaient mes alliés pour contrer ceux que je venais d’identifier comme d’habiles manipulateurs, ceux qui avaient su m’endormir avec autant d’efficacité que le Marchand de sable et Nounours pour les petits enfants des années 60 ?
Ils étaient peu nombreux car tous ceux que je connaissais et qui étaient mêlés à cette affaire étaient par définition susceptibles d’être de mèche avec Jacquiers. C’était son équipe sur la mission, des hommes et des femmes qu’il avait choisis. En premier lieu, le lieutenant Patrick… Un homme qui n’avait pas hésité toutefois à s’opposer à son supérieur, après l’affaire de Luçon notamment. C’était un point qui méritait qu’on ne l’oublie pas, mais insuffisant pour extraire le lieutenant du groupe des comploteurs.
Evidemment, j’aurais pu contacter mes amis… Là, c’était le problème rigoureusement inverse. J’étais sûre de leur fidélité et de leur soutien si je faisais appel à eux, mais tout aussi certaine que cela les condamnerait. Ils n’étaient pas de force à lutter contre des agents spéciaux, entraînés et sans guère de scrupules. Sans compter qu’avant que j’aie pu leur expliquer tous les tenants et les aboutissants de l’affaire, les autres auraient réagi.
Paradoxalement, la personne la plus intéressante à contacter était celle que j’avais le moins envie de retrouver devant moi. Maximilien Lagault, l’horrible voleur de mon Louis XIII. Jacquiers le détestait, ça c’était acquis et plutôt bon signe si je persistais à voir dans le colonel le grand « enfumeur » de cette histoire. Ensuite, parce que c’est par son biais qu’Arthur avait pu entrer à l’Elysée. Lagault pouvait bien être pour moi la clé me permettant de passer par-dessus Jacquiers et sa bande.
Restait le plus sûr, le plus fiable et le moins suspect de tendresse pour les barbouzes qui l’avaient utilisé, dépouillé, rejeté : Jean-Gilles Nolhan. Selon Jacquiers, il n’était plus des « leurs » car on l’avait jugé potentiellement suspect de ne pas pouvoir tenir sa langue. Selon Isabelle, il travaillait toujours sur la mission mais très en retrait. Dans tous les cas, à supposer bien sûr qu’on ne l’ait pas fait taire à jamais ou enfoui dans un cul de basse-fosse, Nolhan devait avoir un ordinateur pour s’amuser à observer le monde, ses dérèglements et ses folies. Si tel était le cas, il était impensable qu’il n’ait pas réussi à réactiver ses données personnelles dont j’étais certaine qu’elles étaient automatiquement mises à l’abri sur des ordinateurs dispersés au coin du monde.
Comment le contacter ?…
La question était stupide. S’il était libre de ses mouvements, Nolhan me retrouverait de lui-même. Il suffisait pour cela que je me laisse filmer par quelques caméras de surveillance dans Paris. Mon absence de cheveux ne comptait pas puisqu’il m’avait déjà retrouvée avec les cheveux ras. La disparition de mes sourcils ne devait guère avoir d’importance. Ce qu’il devait considérer c’était la forme générale du visage, la distance entre différents points, la forme du nez ou des choses de ce style… Mais bien sûr, le « tri » devait s’effectuer en premier lieu sur la couleur de peau. Que Fiona Toussaint aille prendre l’air à la place de Louise Cardinale et Nolhan, encore une fois s’il était libre, le saurait très vite.
D’où ce problème simple à formuler mais compliqué à résoudre. Comment sortir de cet hôtel sans se faire remarquer ?

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:48

Sortir de la chambre n’était pas un problème puisque je n’étais pas enfermée. Il fallait échapper à la surveillance de Lydie mais j’étais certaine qu’elle ne m’épiait pas particulièrement. Il devait se trouver quelque part dans l’hôtel, en tous cas dans le hall d’entrée ou sur le trottoir quelqu’un dont la seule mission était de s’assurer que je ne partais pas en vadrouille. Le couloir était donc un espace potentiellement utilisable mais la sortie par la porte principale n’était pas à envisager.
Pour préparer ma stratégie de fuite, je disposais d’une documentation assez limitée mais riche d’une photographie générale qui me permettait à la fois de me situer et de mieux connaître les lieux : la plaquette publicitaire de l’hôtel déposée sur la table de nuit. Le quatre étoiles faisait angle entre la rue Cujas et la rue Victor Cousin. Un rez-de-chaussée avec plaquage de marbre, baies vitrées et colonnes en façade, quatre étages dans un style classique parisien fait de pierres blanches, de grandes fenêtres moulurées donnant sur des garde-corps soulignés d’un chouia de verdure, un cinquième étage où le mur était décroché par rapport aux étages inférieurs qui autorisait la présence d’un long balcon surplombant les deux rues. Enfin, extravagance née lors des récents travaux de modernisation, des sortes de cubes étaient plantés sur le toit et pouvaient tenir lieu de dernier étage. Manque de chance pour moi (ce n’était peut-être pas un hasard) je n’étais pas côté rue mais côté cour. De ma fenêtre, je ne pouvais pas apercevoir le dôme de la Sorbonne mais juste le dos de l’immeuble en face. La perspective était doublement bouchée ; tant au niveau du paysage que de la possibilité de m’enfuir par là.
Les seules solutions possibles pour sortir autrement que par l’entrée consistaient à passer par les toits… ou à pénétrer dans une suite du cinquième étage, à sauter sur le balcon et à gagner aussitôt les balcons de l’immeuble voisin au prix d’une manœuvre très risquée en raison de la hauteur mais pas compliquée si je parvenais à me persuader que je la faisais à vingt centimètres du sol. Le toit m’apparut un passage bien trop aléatoire et dangereux... Et, à la réflexion, la solution du balcon risquait de me laisser dans une position ridicule, une jambe par-dessus la rambarde et l’autre incapable de décoller pour la rejoindre. Je n’étais pas une acrobate et je ne me sentais pas capable de le devenir sur commande.
Pourtant, il me fallait sortir coûte que coûte pour essayer de me signaler à la seule personne susceptible de m’aider.

En continuant l’exploration du petit fascicule, je trouvai une possibilité de fuite beaucoup moins périlleuse quoique assez extravagante. Je me déshabillai entièrement (à part ma petite culotte), enfilai un des peignoirs aux armes de l’hôtel dans la salle de bain et me couvris la tête d’un entortillement de serviette. Un coup d’œil prolongé dans la glace me confirma que je me ressemblais encore trop. Quelques coups de crayon me dessinèrent d’épais sourcils noirs d’Italienne. C’était déjà mieux mais pas encore suffisant. J’ajoutai les lentilles vertes de Louise Cardinale. Ca commençait à le faire. Mon idée était bien de sortir par la grande porte mais sans qu’on me reconnaisse. Pour ne pas être reconnue, il fallait bien que je transforme certains détails de mon apparence mais avec les moyens du bord qui étaient forcément limités. Tout cela ne pouvait fonctionner qu’à une condition : qu’on me pense ailleurs. Au hammam de l’hôtel par exemple.
J’ôtai les lentilles, les rangeai dans leur petit boitier que je glissai dans la poche du peignoir. Je démaquillai mes sourcils avant de mettre le petit flacon de lotion et le crayon noir dans ma poche. On l’aura compris, je comptais bien recommencer cette petite transformation prochainement. Juste avant de me faire la belle… Je visitai ensuite la valise remplie de vêtements qu’on m’avait préparé pour ce séjour parisien et j’y sélectionnai les fringues les plus légères et les moins encombrantes possibles : un legging noir, une petite jupe, un tee-shirt blanc, un gilet gris. Je roulai le legging en boule, pliai le gilet et le tee-shirt avant d’enfouir le tout dans les poches. Elles commençaient à être saturées mais je jugeai que c’était encore acceptable. Je passai la jupe par-dessus ma culotte. Retour à la salle de bain et au miroir. Parfait ! En mettant les mains dans les poches pour masquer tout ce que j’y avais enfourné, on avait bien l’impression de voir une cliente prête à se rendre au bain de vapeur. Il ne restait plus qu’à prévenir l’adversaire de mes intentions.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 18:53

Je sortis de la chambre sans trembler. Ce que je me préparais à faire était peut-être dingue mais cela n’avait pas la dangerosité de mes plans précédents. Coups de doigt bien sentis frappés contre la porte de Lydie.
Elle ne cria pas « Entrez » mais vint ouvrir elle-même. Tirée à quatre épingles comme d’habitude, bien maquillée (forcément), peignée comme si elle sortait de chez le coiffeur. Bon point pour moi, ça… A 10h25, elle aurait très bien pu sortir à peine du lit et être plus réceptive à la proposition que je venais lui faire.
- Fiona ?! s’étonna-t-elle. Qu’est-ce que vous faites dehors ?
- Je suis tendue, je n’arrive à rien faire… J’ai pensé qu’un petit passage au hammam me ferait du bien. Ca vous tente ?…
- Je ne suis pas sûre que ce soit très raisonnable que vous…
- Vous craignez quoi, Lydie ?… Que je m’étouffe dans le bain de vapeur ? Qu’on me reconnaisse ? Qu’on m’agresse sexuellement ?…
J’évitais bien sûr de suggérer que je pouvais essayer de lui fausser compagnie. De toute manière, j’étais certaine qu’elle ne pensait qu’à ça.
- Ce n’est pas très raisonnable, répéta-t-elle…
- Demandez donc l’autorisation à votre cher et tendre si cela vous chagrine tant de me permettre de faire respirer un peu ma peau avant ce qui l’attend.
Elle hésita. Et l’hésitation c’était déjà une marche de franchie vers un changement d’avis.
Moi, impudique comme je peux l’être quand mon intérêt le commande, je bougeai légèrement l’épaule pour que le peignoir glisse un peu et révèle un bout de sein. Un moyen de parler à son esprit et de la convaincre que je n’allais pas sortir dans la rue quasiment à poil. C’était le meilleur moyen d’enfoncer le clou. Lui montrer que le pire était inenvisageable.
- Très bien…
Je ne la laissai pas finir et rajoutai la touche finale à ce chef d’œuvre d’illusion.
- Quand je reviens, dans une grosse demi-heure, on passe au maquillage et on part déjeuner. Ok ?
Elle approuva d’un hochement de tête mais ne referma pas la porte tout de suite. En arrivant devant la porte de l’ascenseur, je me retournai. Elle était encore en train de me surveiller. A n’en pas douter, dès que la lourde porte métallique se serait refermée sur moi, elle allait se précipiter vers son téléphone et rendre compte de ce que j’étais en train de faire.
Seule dans l’ascenseur, j’essayai de finaliser la suite des événements selon les circonstances. Un moment l’idée me traversa l’esprit d’en profiter pour commencer à me changer. Mais non ! C’était trop tôt !… Ma nudité tranquille serait un argument en faveur de mon innocence d’intentions.
Le hall de l’accueil était une merveille stylistique même si on pouvait à bon droit penser – et je ne dis pas ça seulement parce que c’est mon opinion – que tout ce cristal, ce marbre, ces miroirs, donnait un côté clinquant et chargé à l’ensemble. La réception était installée sur le côté droit de l’entrée principale tandis qu’à gauche un espace d’accueil avec fauteuils et banquettes en cuir marron permettaient d’attendre confortablement en cas d’affluence. Du coin de l’œil en sortant de l’ascenseur, je repérai un journal grand ouvert et, dépassant derrière le quotidien, une touffe de cheveux poil de carottes. Les jambes qui s’échappaient vers le bas étaient d’une longueur assez extravagante au point que leur propriétaire luttait visiblement contre l’envie de les poser sur la petite table basse. A ces quelques éléments je reconnus Michel Poly. Il était donc là le verrou destiné à m’empêcher de quitter l’hôtel, ce verrou que j’étais venue précisément faire sauter.
Sans donner l’impression de l’avoir remarqué, je marchai droit vers la réception faisant sonner le plus possible sur les carreaux de marbre du sol mes espadrilles. Un petit message subliminal : je ne cherche pas à être discrète, je ne pense donc pas à m’enfuir.
- Bonjour mademoiselle…
Il fallait que je profite de ce genre de compliment, cela ne durerait guère…
- Je souhaiterais profiter de votre hammam… Est-ce que je dois m’inscrire ou passer par une procédure quelconque ?
- Pas du tout, répondit la réceptionniste avec ce sourire fantastique de professionnelle aguerrie. Il vous suffit de vous y rendre.
- Vous n’avez même pas besoin de mon numéro de chambre ?
- Même pas…
- Et comment s’y rend-on ?
Elle m’expliqua le trajet à suivre avec de grands gestes. Me retournant pour mieux intérioriser le trajet, je laissai traîner mes yeux sur Poly qui n’était plus protégé par son journal. Il répondait au téléphone tout en me regardant. Je lui fis un large sourire (moins assuré cependant que celui de la réceptionniste) comme si je venais à peine de le remarquer.
Forte des explications de la jeune femme de l’accueil, je repartis toujours d’une démarche savamment ralentie en direction de l’espace bien-être qui comprenait également un centre de fitness. C’est maintenant qu’on allait savoir. Soit Poly me suivait pour bien s’assurer que j’allais au hammam et c’était la variante n°1 de mon plan que je devais suivre, soit il restait à sa place et j’étais bonne pour la version n°2.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:00

Il y avait des toilettes parfaitement placées à proximité de l’espace bien-être. C’était encore mieux que le centre de fitness pour ce que j’escomptais faire. Je rentrai dans le vestiaire du hammam, accrochai mon peignoir et ma serviette bien en évidence à une patère avant de ressortir les mains chargées des différents éléments d’habillement que j’avais pris avec moi et d’une ample serviette qu’on utilisait pour se protéger des regards indiscrets dans le hammam. Je m’enfermai dans les toilettes le temps de savoir si j’étais suivie mais aussi pour finir de m’habiller. Deux minutes se passèrent avant que des pas se mettent à retentir dans le couloir. Un coup d’œil dans l’entrebâillement de la porte me confirma que c’était bien Poly qui me filait le train. Je le laissai pénétrer dans l’entrée du hammam avant de me faire la belle.
Pendant quelques secondes, le temps d’enfiler mon tee-shirt, je me retrouvais topless dans le couloir mais ce n’était pas le moment pour redevenir pudique. Poly n’allait pas passer trois minutes dans le vestiaire. Il allait faire les poches du peignoir, y trouver la clé électronique de ma chambre, être rassuré et sortir. A ce moment-là, il fallait que je sois déjà dans la rue.
Si la réceptionniste me reconnut, elle n’en laissa rien paraître Il me sembla cependant qu’elle trouva fort opportunément à se baisser pour ramasser quelque chose au moment de ma sortie. Elle pourrait toujours dire de bonne foi qu’elle ne m’avait pas vue quitter l’hôtel.

La rue.
Je me rendis compte que je m’étais tellement cassée la tête pour savoir comment sortir (et rentrer) que je n’avais guère précisé ce que je ferais durant ma vingtaine de minutes de liberté. Le seul impératif était de me faire voir, de me faire remarquer, de me trouver dans le champ des caméras de vidéosurveillance. Comme je connaissais plutôt bien le coin, après plusieurs visites à la Sorbonne, je pris immédiatement à gauche en quittant l’hôtel en direction du boulevard Saint-Michel. Un axe important comme celui-ci, sans compter la proximité du jardin du Luxembourg et de la station de RER du même nom, était hérissé de ces fameuses caméras. Je résolus donc de remonter le boulevard puis de prendre à gauche la rue de Vaugirard jusqu’à trouver une entrée dans le jardin du Luxembourg. La proximité du bâtiment abritant le Sénat devait rajouter une couche supplémentaire de protection vidéo à l’ensemble. Si Nolhan m’avait repérée une fois près de la rue Saint-Denis, il ne pourrait pas me manquer aujourd’hui.
Il commençait à faire une chaleur terrible, des panneaux lumineux annonçait plus de 30° pour l’après-midi et recommandait de boire abondamment. Cela m’inspira deux réflexions très opposées bien que liées : la peinture corporelle de Louise Cardinale allait souffrir si on en restait à ce type de situation météo ; la peau de Fiona Toussaint, elle, ne pouvait pas ressortir du hammam sans avoir abondamment transpiré. Je me mis donc à courir dans les allées du jardin du Luxembourg, course ridicule comme j’étais fringuée en jupette et espadrilles. Les joggers habituels du coin me regardaient bizarrement mais je n’en avais rien à foutre. Moi je regardais plutôt ma montre afin de revenir dans les temps à l’hôtel.
Très vite, mes jambes ne me portèrent plus. Je n’étais déjà pas vraiment sportive et en plus j’avais vécu une vie largement sédentaire depuis six mois. Je me remis à marcher et, par la rue Auguste Comte, je rejoignis le boulevard Saint-Michel pour rentrer.
Un premier passage rapide devant l’hôtel me permit de vérifier que Poly n’était pas à l’accueil. Je revins sur mes pas pour entrer en mettant dans mon allure toute l’assurance de la personne qui sait où elle va. La réceptionniste, peut-être toujours penchée sous sa console informatique, ne m’interpela pas. Maintenant, commençait le plus délicat : donner l’impression de sortir du hammam sans en venir. Cela supposait entre-autre que Poly ne soit pas planté devant la porte. J’espérais en fait qu’il tournait dans l’établissement et revenait régulièrement vérifier ma présence. Un type en position stationnaire devant ce genre d’endroit ne pouvait que provoquer la suspicion des utilisateurs. Et se faire virer…
Poly n’était pas non plus devant la porte du hammam. Je retournai dans les toilettes pour récupérer la grande serviette et mettre mes vêtements (culotte comprise cette fois-ci) en boule derrière le sanitaire (je viendrais les récupérer plus tard). Enveloppée dans la grande serviette, je retraversai le couloir pour pénétrer dans le vestiaire. Personne !… Poly s’était-il donc volatilisé ? Il n’était nulle part.
Je poussai la curiosité jusqu’à jeter un coup d’œil dans le hammam proprement dit. Quelqu’un l’avait utilisé récemment car il se dégageait encore une chaleur d’autant plus oppressante pour moi qui venait de transpirer en plein soleil. J’espérais juste que ce n’était pas Poly qui avait activé le bain turc… Il aurait alors pu constater de visu mon absence et lancer l’alerte.
Comme je sortais du bain de vapeur, je me retrouvais nez à nez avec l’agent spécial.
- Où étiez-vous ? Je suis passé il y a 5 minutes… Vous n’étiez pas là…
- Pas de panique, monsieur Poly ! Je faisais juste une halte au pipi-room… Vous savez, on ne doit pas rester là-dedans en continu sinon on cuit comme dans une cocotte-minute… Regardez dans quel état je suis après un dernier petit run final de 3 minutes… C’est bon, vous êtes rassuré ? Je ne me suis pas barrée en douce…
Il ne savait pas trop quoi répondre. C’est vrai que j’étais écarlate et ruisselante (mon passage rapide dans le hammam avait fini de me rendre crédible). J’en rajoutais une louche cependant en commençant à laisser glisser ma serviette pour réenfiler le peignoir. Il devait y avoir quelques cours de savoir-vivre dans les services secrets car Poly détourna aussitôt les yeux.
- Très bien, fit-il… Vous retournez dans votre chambre ?…
- Tout de suite, monsieur Poly… Plus vite je serai rentrée, plus vite nous pourrons ressortir déjeuner… J’ai une faim de cannibale.
Je n’en revenais pas d’avoir réussi. Il ne me restait plus qu’à attendre que Nolhan mette en état d’alerte le service pour lequel il travaillait. Jacquiers et ses sbires n’avaient qu’à bien se tenir. En attendant, j’avais rendez-vous avec miss Jacquiers et, d’abord, avec une bonne douche.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:04

- Il fait très chaud dehors, non ? fis-je sans préalable lorsque Lydie me rejoignit dans ma chambre… La peinture ne va pas le supporter.
- Ne faites pas l’innocente, Fiona… Vous le savez très bien…
- Qu’est-ce que je sais très bien ?
- La température qu’il fait dehors puisque vous êtes allée faire un petit jogging dans le jardin du Luxembourg au lieu de vous détendre dans le hammam comme prévu.
Je n’avais qu’un seul mot qui me venait en tête. Pas spécialement le plus classe mais sûrement le mieux adapté à ma situation.
Merde !!!
- Ne cherchez pas à vous défendre… D’abord cela vous évitera de continuer à mentir et je ne me sentirais pas obligée de vous montrer quelques images en mouvement qui me sont parvenues sur mon téléphone portable.
Ce qui me troublait c’était le ton gentil avec lequel tout cela était dit. C’était une façon de me faire la morale qui suintait de tendresse et de compréhension. Au vrai, on aurait dit que Lydie ne m’en voulait pas le moins du monde.
- Vous voulez que je vous explique pourquoi j’ai fait cela ?…
- S’il vous plait, Fiona… Cela permettra d’occuper agréablement votre temps de maquillage.
Je laissai tomber le second peignoir que j’avais enfilé après ma douche pour offrir largement mon corps à Lydie. Avec la chaleur qu’il faisait, il était impensable que je sorte vêtue d’un pantalon et de vêtements à manches longues.
- Lydie, je vais être très franche avec vous… Cela me changera de tous les mensonges que j’enfile depuis un bon moment au point de ne plus trop savoir où se situe la frontière avec la vérité… Mais être franche, cela veut dire que vous allez entendre des choses qui ne vous plairont pas.
- Je l’accepte… N’oubliez pas que je vous connais bien depuis toutes ces années.
- Alors j’y vais… J’espérais être repérée par la seule personne en qui j’ai une entière confiance dans votre monde de tordus impénétrables. La seule personne qui a une rectitude morale suffisante pour ne pas mentir, pour ne pas trahir et pour se sentir humiliée quand elle ne parvient pas à faire une chose à laquelle elle s’est engagée.
- Quelque part c’est un peu votre portrait que vous venez de faire là…
Je n’avais jamais envisagé les choses ainsi. Nolhan ? Me ressembler ?… A première vue c’était grotesque mais, effectivement, si on prenait en compte la définition que je venais de donner de lui, il y avait de grosses ressemblances avec moi… Enfin, moi avant toute cette histoire qui m’avait fait basculer dans un monde d’intrigues bizarres et de sentiments faux.
- Je parle de l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan, affirmai-je avec une sévérité de ton qui entendait prouver que je ne partageais pas le sentiment de Lydie.
- Je sais bien que vous parlez de lui. C’est un être brillant, fait d’un seul bloc, d’une fierté incommensurable et qui aime plus la vérité que son prochain… Un peu comme vous il y a quatre ans… Mais il apparaît bien plus difficile à guérir que vous… Nous nous y employons pourtant mon mari et moi…
- Vous vous ?…
- Nous nous exactement, fit la maquilleuse en explosant de rire… Mon Dieu, ma chère Fiona, si vous voyiez vos yeux… On dirait deux billes d’agate grosses comme des callots… Oui, oui, nous avons mis l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan à l’abri dans notre appartement personnel d’où il continue à épier le monde entier avec ses yeux numériques. Il n’y avait que trois personnes à le savoir, vous êtes la quatrième. Est-ce que cela vous rassure sur la confiance que nous vous portons, Fiona ?… Est-ce que vous êtes enfin décidée à nous faire confiance ?
Elle avait encore appuyé sur le « nous »… Ce fameux « nous » qui avait déjà servi lorsqu’elle avait parlé de mon avenir. J’avais un peu la sensation d’entendre une mère très possessive qui se serait mis en tête de régenter totalement le futur de sa descendance. Sur le fond en revanche, j’étais toujours sceptique. Qu’est-ce qui me prouvait que ce n’était pas une nouvelle séance d’enfumage en règle ?
- Je pourrais le rencontrer ? demandai-je mue par une soudaine impulsion.
- Nolhan ?!… Pourquoi faire ?
- Pour être sûre que c’est bien lui… Vous savez peut-être que j’ai parlé pendant des semaines à quelqu’un qui se prétendait être lui.
- Nous le savons…
- Je pense être devenue comme saint Thomas d’Aquin. Il me faudra le voir pour vous croire.
Je sentis Lydie réticente à cette perspective. Cela se traduisit même dans son peinturlurage qui commença à être moins régulier. Les coups d’éponge n’arrivaient plus que de manière saccadée sur mes épaules.
- Je vous sais suffisamment tolérante en matière gastronomique pour accepter une invitation à la fortune du pot. Si vous êtes prête à vous contenter seulement de conserves avec du pain décongelé au micro-ondes pour les faire passer, je peux vous proposer de venir manger à la maison.
- C’est loin ? demandai-je.
Miracle d’un esprit bien équilibré en dépit du perpétuel tangage qui l’affectait, je ne laissais pas les événements présents me faire oublier que je pourrais à partir de 17 heures visiter la bibliothèque Sainte Barbe où j’aurais dès le lendemain à œuvrer pour mon premier oral.
- Pas très… Mais, en échange, expliquez-moi comment vous avez berné ce pauvre Poly.

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