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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:04

- Il fait très chaud dehors, non ? fis-je sans préalable lorsque Lydie me rejoignit dans ma chambre… La peinture ne va pas le supporter.
- Ne faites pas l’innocente, Fiona… Vous le savez très bien…
- Qu’est-ce que je sais très bien ?
- La température qu’il fait dehors puisque vous êtes allée faire un petit jogging dans le jardin du Luxembourg au lieu de vous détendre dans le hammam comme prévu.
Je n’avais qu’un seul mot qui me venait en tête. Pas spécialement le plus classe mais sûrement le mieux adapté à ma situation.
Merde !!!
- Ne cherchez pas à vous défendre… D’abord cela vous évitera de continuer à mentir et je ne me sentirais pas obligée de vous montrer quelques images en mouvement qui me sont parvenues sur mon téléphone portable.
Ce qui me troublait c’était le ton gentil avec lequel tout cela était dit. C’était une façon de me faire la morale qui suintait de tendresse et de compréhension. Au vrai, on aurait dit que Lydie ne m’en voulait pas le moins du monde.
- Vous voulez que je vous explique pourquoi j’ai fait cela ?…
- S’il vous plait, Fiona… Cela permettra d’occuper agréablement votre temps de maquillage.
Je laissai tomber le second peignoir que j’avais enfilé après ma douche pour offrir largement mon corps à Lydie. Avec la chaleur qu’il faisait, il était impensable que je sorte vêtue d’un pantalon et de vêtements à manches longues.
- Lydie, je vais être très franche avec vous… Cela me changera de tous les mensonges que j’enfile depuis un bon moment au point de ne plus trop savoir où se situe la frontière avec la vérité… Mais être franche, cela veut dire que vous allez entendre des choses qui ne vous plairont pas.
- Je l’accepte… N’oubliez pas que je vous connais bien depuis toutes ces années.
- Alors j’y vais… J’espérais être repérée par la seule personne en qui j’ai une entière confiance dans votre monde de tordus impénétrables. La seule personne qui a une rectitude morale suffisante pour ne pas mentir, pour ne pas trahir et pour se sentir humiliée quand elle ne parvient pas à faire une chose à laquelle elle s’est engagée.
- Quelque part c’est un peu votre portrait que vous venez de faire là…
Je n’avais jamais envisagé les choses ainsi. Nolhan ? Me ressembler ?… A première vue c’était grotesque mais, effectivement, si on prenait en compte la définition que je venais de donner de lui, il y avait de grosses ressemblances avec moi… Enfin, moi avant toute cette histoire qui m’avait fait basculer dans un monde d’intrigues bizarres et de sentiments faux.
- Je parle de l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan, affirmai-je avec une sévérité de ton qui entendait prouver que je ne partageais pas le sentiment de Lydie.
- Je sais bien que vous parlez de lui. C’est un être brillant, fait d’un seul bloc, d’une fierté incommensurable et qui aime plus la vérité que son prochain… Un peu comme vous il y a quatre ans… Mais il apparaît bien plus difficile à guérir que vous… Nous nous y employons pourtant mon mari et moi…
- Vous vous ?…
- Nous nous exactement, fit la maquilleuse en explosant de rire… Mon Dieu, ma chère Fiona, si vous voyiez vos yeux… On dirait deux billes d’agate grosses comme des callots… Oui, oui, nous avons mis l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan à l’abri dans notre appartement personnel d’où il continue à épier le monde entier avec ses yeux numériques. Il n’y avait que trois personnes à le savoir, vous êtes la quatrième. Est-ce que cela vous rassure sur la confiance que nous vous portons, Fiona ?… Est-ce que vous êtes enfin décidée à nous faire confiance ?
Elle avait encore appuyé sur le « nous »… Ce fameux « nous » qui avait déjà servi lorsqu’elle avait parlé de mon avenir. J’avais un peu la sensation d’entendre une mère très possessive qui se serait mis en tête de régenter totalement le futur de sa descendance. Sur le fond en revanche, j’étais toujours sceptique. Qu’est-ce qui me prouvait que ce n’était pas une nouvelle séance d’enfumage en règle ?
- Je pourrais le rencontrer ? demandai-je mue par une soudaine impulsion.
- Nolhan ?!… Pourquoi faire ?
- Pour être sûre que c’est bien lui… Vous savez peut-être que j’ai parlé pendant des semaines à quelqu’un qui se prétendait être lui.
- Nous le savons…
- Je pense être devenue comme saint Thomas d’Aquin. Il me faudra le voir pour vous croire.
Je sentis Lydie réticente à cette perspective. Cela se traduisit même dans son peinturlurage qui commença à être moins régulier. Les coups d’éponge n’arrivaient plus que de manière saccadée sur mes épaules.
- Je vous sais suffisamment tolérante en matière gastronomique pour accepter une invitation à la fortune du pot. Si vous êtes prête à vous contenter seulement de conserves avec du pain décongelé au micro-ondes pour les faire passer, je peux vous proposer de venir manger à la maison.
- C’est loin ? demandai-je.
Miracle d’un esprit bien équilibré en dépit du perpétuel tangage qui l’affectait, je ne laissais pas les événements présents me faire oublier que je pourrais à partir de 17 heures visiter la bibliothèque Sainte Barbe où j’aurais dès le lendemain à œuvrer pour mon premier oral.
- Pas très… Mais, en échange, expliquez-moi comment vous avez berné ce pauvre Poly.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:16

Le « pauvre Poly » nous regarda partir avec la mine désolé de celui qui doit rester. La manière dont Lydie s’était adressée à ce type qui faisait près de deux têtes de plus qu’elle en disait beaucoup sur l’autorité déléguée dont jouissait la maquilleuse. Etant l’épouse du chef, tout ce qui venait d’elle était considéré comme parole divine.
- 49 avenue d’Italie, lança Lydie à la chauffeuse de taxi qui nous récupéra sur le boulevard Saint-Michel.
L’avenue d’Italie ce n’était effectivement pas très loin. Boulevard de Port-Royal, puis avenue des Gobelins jusqu’à la place d’Italie et on y était.
Le 49 était un immeuble de trois étages crêpi en beige clair avec de jolies fenêtres en bois bleues. De part et d’autre d’une sorte de porte de garage, bleue elle aussi, deux magasins invitant au voyage occupaient le rez-de-chaussée : un cybercafé au nom indien et un Club Méditerranée. J’en étais à me demander à quel étage le colonel et son épouse avaient bien pu choisir de s’établir lorsque Lydie me poussa doucement l’épaule.
- Fiona ? Vous croyez que j’allais donner l’adresse exacte à un taxi ?… Vous savez, j’ai appris deux ou trois choses en vivant avec lui… Suivez-moi.
Mon cerveau se mit à hurler « Naïve ! Naïve ! Naïve ! » ce que mon estomac eut du mal à accepter. J’en avais assez de me faire avoir, de ne pas intégrer certaines formes de prudence. Mon esprit était sensé être réfléchi et performant, il restait hermétique à d’autres formes de réflexion fondées sur des postulats différents des miens.
- Je pense que vous allez avoir quelques surprises… Nous espérions qu’elles seraient pour plus tard. Mais, à quelques jours près…
La première surprise ne fut pas bien longue à attendre. Lydie m’indiqua qu’il fallait tourner dans la première rue à gauche. Comme je le fais toujours quand je suis dans un endroit que je connais mal, je regardai le nom de la rue. Elle s’appelait rue Toussaint-Féron. Toussaint comme mon père et Féron comme ma mère…
Cette découverte eut pour effet de m’oppresser. Ma poitrine était écrasée par le double effet de la chaleur et de la stupéfaction.
- Je ne comprends pas, murmurai-je.
Lydie se fit plus amicale et me prit par la main au risque de voir mon noir venir à nouveau recouvrir sa peau claire.
- Ne vous en faites pas… Tout s’explique… Toujours…
- Mais…
- Attendez… Nous allons au numéro 6.
La rue Toussaint-Féron faisait partie de ces rues parisiennes improbables où se résumaient l’histoire et la géographie de la ville. Elle débutait par un garage de mécanique générale qui devait se trouver là depuis les premiers tours de roue d’une automobile dans la capitale. A l’autre bout, on devinait, de par la présence d’enseignes dorées, la présence d’un hôtel de grand standing. Le numéro 6 pouvait à lui seul résumer cet hétéroclisme ; la façade proposait plusieurs types de volets (en bois, en métal et même roulants… du moins pour les fenêtres ayant des volets), le crépis n’était pas uniforme et avait été rapetassé sur de vastes surfaces comme si on avait récemment supprimé des ouvertures, la gouttière descendait en plein milieu de la façade et conduisait les eaux de pluie aux égouts en longeant la porte double en bois.
Si Lydie considérait que l’architecture étrange de cette habitation était une surprise, alors je pouvais lui donner raison sur le pluriel. Cela en faisait déjà deux.
Elle introduisit sa clé dans la serrure, poussa la porte non sans me prévenir :
- Attention ! Le changement de température va être violent. Toute la maison est climatisée. Il aurait mieux valu que vous ne soyez pas peinturlurée pour entrer ici… Vous allez commencer à fondre…
Elle avait diablement raison. Du four de la rue où il faisait plus de 30 degrés, je passais à une sorte de « glacière » où il faisait vingt degrés. J’en eus immédiatement des frissons et une petite chair de poule se forma sur ma peau avec les conséquences qu’on imagine sur mon pelage noir.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:19

Lydie poursuivit la visite sans m’attendre grimpant déjà à l’étage. Elle ouvrit une porte, m’appela.
- Fiona ?! Venez…
J’étais littéralement congelée et, en même temps, soucieuse de ne pas dégueulasser le sol en parquet précieux en laissant choir de grosses taches à chacun de mes pas. L’appel se renouvelant, je montais l’escalier quatre à quatre à la façon d’un Chaban-Delmas survolté. En plus, ça réchauffait !…
- Ceci est la chambre que nous avions prévu pour vous.
- Prévu pour moi ?…
- Oui… Au cas où il aurait été nécessaire de vous sauver…
- De me sauver de quoi ?
- Vous le savez bien…
Elle ne le disait pas clairement parce que peut-être l’idée lui faisait horreur. S’il avait fallu que je disparaisse totalement, si un ordre était venu de tout en haut ordonnant de m’exécuter pour en finir avec les chantages me concernant, le colonel m’aurait logé sous son toit sans doute après avoir maquillé mon assassinat. Pour quelqu’un qui n’était sûr de n’être mon père que depuis quelques jours, peut-être quelques semaines, il avait eu l’esprit paternel développé de manière très anticipé. La découverte de cette grande chambre donnant sur l’arrière renforça mon malaise : elle ressemblait beaucoup à celle dans laquelle j’avais grandi à Montauban. Elle était plus grande mais la disposition était la même, le bureau était le même… et l’ordinateur posé dessus était le mien. Le vrai mien si j’ose dire… Celui qu’on m’avait retiré à Bruxelles.
- Vous allez trouver que je me répète, Lydie… mais je ne comprends pas.
- Alors, approchez et regardez cette photographie dans ce cadre…
Je m’approchai. La photo aux couleurs passablement délavées devait avoir une bonne trentaine d’années et montrait une femme d’environ vingt ans, les yeux noisettes rieurs et plein d’intelligence, avec, barrant ce regard, une longue mèche châtain.
- C’est ?…
- Il l’affirme…
C’était mon premier contact avec ma mère biologique. La ressemblance n’était pas frappante bien sûr mais il y avait certains points qui me rappelaient quand même le visage de la femme que je maquillais tous les matins dans ma salle de bain.
La fraîcheur de l’ambiance, la fatigue, le stress et cette émotion eurent raison de ma résistance. Je fondis en larmes de couleur sur l’épaule de Lydie dont le beau tailleur gris perle s’ourla de trainées noires.
- Fiona, s’il vous plait, ne me faites pas regretter de vous avoir montré tout ceci… Je vous en prie, séchez ces larmes et passons à la suite.
- La suite ?… Quelle suite ?… interrogeai-je en reniflant comme une gosse inconsolable. Qu’allez-vous sortir de votre chapeau encore ?… Est-ce que vous comprenez que je ne sais plus où j’en suis ?
Et quelque part, mon esprit me lançait des signaux pour me dire que c’était peut-être le but recherché… Comment savoir ?
- Je le comprends très bien, ma chère Fiona… Et je suis en train de me dire que j’ai eu tort de céder à l’admiration et à la sympathie que je vous porte… Allez, venez… Quoiqu’il arrive, cette chambre est la vôtre.
A plusieurs reprises depuis janvier, je m’étais étonnée de ne pas me réveiller du cauchemar dans lequel j’étais plongée. Là, cela dépassait tout. Dans une rue portant mon nom, il y avait « ma » chambre et une photographie de ma vraie mère. On aurait mis une plaque commémorative sur le mur ou une enseigne annonçant la présence d’un musée consacré à ma vie et à mon œuvre, je n’en aurais pas plus été étonnée que ça.
Sur le palier s’ouvraient trois autres portes.
- Toilettes, fit Lydie en me désignant la première.
Je serais bien allée y vomir un bon coup pour me libérer de cet étouffement qui m’écrasait… Mais mon savoir-vivre résistait à ce genre de demande quand j’étais reçue quelque part.
- Ici, c’est l’antre de votre ami Nolhan. Hormis quelques balades dans la cour, il n’a pas mis le nez dehors depuis la fin janvier. Ca sent plutôt le putois que la rose…
Après avoir toqué à la porte et reçu une approbation sous forme de grognement, Lydie s’effaça pour que je puisse entrer la première.
Au milieu d’un capharnaüm impossible, trônait avachi dans un fauteuil à roulettes l’énigmatique inspecteur Nolhan, les yeux fatigués et rougis, le visage mangé par une barbe mal taillée (voire pas taillée du tout). La pièce était plongée dans le noir et devait correspondre à la seule fenêtre donnant sur la rue qui avait des volets (lesquels étaient d’ailleurs fermés).
- Bonjour Fiona… Alors, ce footing ?…
- Salut Jean-Gilles… Footing très positif puisque j’ai réussi grâce à lui à vous retrouver… Mais vous, vous avez renoncé aux frais superflus ?… Tout pour Victor ?…
- Oui… Tout pour Victor et tout pour la justice. On va plonger ces salauds dans la nasse et on va les cravater vite fait bien fait.
- De quels salauds parlez-vous, Jean-Gilles ?…
- Ah ça ! fit-il en levant les yeux au ciel.
- Vous voulez dire que vous ne savez pas ?…
- Les pièges sont tendus, Fiona… Mais on ne sait toujours pas qui viendra se laisser prendre dedans.
A quelques jours de la fin programmée de la « mission » avec l’exécution des deux plans aux noms si bizarres, ce manque de certitudes ne pouvait qu’être inquiétant. A moins qu’il ne faille le mettre sur le compte du culte du secret…
- Vous voulez manger, Jean-Gilles ? demanda Lydie…
- Merci, madame Jacquiers mais je me suis pris une salade dans le frigo vers 5 heures…
L’inspecteur montra du menton un bol plastique où gisaient encore quelques feuilles vertes graissées de vinaigrette.
- Salade gersoise, fit-il en me regardant et en pouffant… Pour se rappeler du pays.
J’avais beau savoir que Nolhan était parfois aux limites de l’état de folie, son regard hagard me faisait peur. J’avais l’impression qu’il était dans un état totalement second, perdu dans les méandres de l’affaire qui l’occupait et qu’il semblait tenir pour une affaire personnelle.
- Je vous porte un café alors ? s’enquit Lydie…
- Volontiers, madame… Parce que je crois que je commence à m’assoupir un peu… Ca me réveillera.
Nous quittâmes la chambre dans laquelle des monceaux de poussière trainaient au pied des meubles.
- Il perd la raison, non ?…
- Je crois surtout qu’il ne dort plus que quelques heures par jour et qu’il s’épuise, répondit Lydie.
- Mais que veut-il ?
- Il vous l’a dit… Faire justice.
- C’est au-dessus de ses forces. Il donne l’impression de vouloir éradiquer le crime sur toute la planète.
- Détrompez-vous… Il sait précisément ce qu’il cherche pour l’affaire qui vous intéresse…
- Et que cherche-t-il ?
- Là vous m’en demandez trop… Certains soirs, mon mari s’enferme avec lui et quand il ressort, il n’est pas à prendre avec des pincettes. Visiblement, Nolhan lui ouvre les yeux sur des faits que le colonel ne veut pas accepter. Raison de plus pour ne pas m’en parler… Si vous pensez qu’Arthur Maurel vous racontera sur l’oreiller les scoops qui se préparent dans sa rédaction, je crains que vous ne vous fassiez des illusions.
- On n’était pas venues ici pour manger ? fis-je comme toujours gênée qu’on évoque ma vie amoureuse.
- Manger d’abord et vous remaquiller ensuite… Vous êtes en train de vous déguiser en zèbre, Fiona.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:21

La chaleur de l’extérieur nous cueillit comme un uppercut au menton.
- Pourquoi fait-il si frais chez vous ? demandai-je. C’est un truc à chopper des angines et des rhino en séries.
- Parce que si on ne mettait pas la clim à fond, on suffoquerait à cause du Victor de Nolhan. Branché en permanence, correspondant en puissance à une vingtaine de PC fonctionnant en simultané, vous imaginez le dégagement de chaleur…
- J’imagine aussi la facture électrique. Ca doit douiller…
- Oh c’est pas le plus grave, lâcha Lydie… C’est vous qui payez…
Il n’était pas simple de se mouvoir dans la touffeur parisienne du milieu d’après-midi mais la révélation de la maquilleuse me donna l’impression que mes chaussures s’étaient engluées dans le goudron fondu du trottoir.
- Qu’est-ce que vous dites ?!
- Ne vous arrêtez pas ! Marchez ! On va prendre un taxi sur l’avenue de Choisy, mais là, je vous le promets, c’est moi qui paye.
- Expliquez-moi au moins…
- Là encore, vous savez…
- Nolhan a récupéré l’argent que mon ancienne secrétaire avait détourné vers des paradis fiscaux.
- Tout juste… Cet argent a été pour une partie placé sur des valeurs sûres et rémunératrices, pour l’autre mise au service de la mission en cours.
- Autrement dit, à chaque fois que j’ai imaginé rembourser le contribuable pour les dépenses faites à mon profit, comme les bouquins ou les vêtements, j’aurais en fait fait cadeau de cette somme à l’Etat tout en me dépouillant une seconde fois.
- C’est exactement cela, approuva Lydie.
- Dans ce cas-là, et à partir de maintenant, je vous interdis de m’acheter des sandwichs dans des boulangeries chic. Nous nous contenterons de grignoter des triangles jambon-beurre pris dans des gammes économiques… Et ce soir, ce sera régime complet…
Le rire qui suivit tira le rideau sur cette parenthèse riche en surprises – comme annoncé - et en émotions… et bien sûr en nouveaux mystères. Je rebasculai instantanément en mode agrégation.
Visite de la bibliothèque Sainte Barbe, douche, décrassage intellectuel avec des séries de quizz construits par Ludmilla, petits sandwichs au saumon en accompagnement, un sédatif léger et au lit.
En espérant faire de beaux rêves…
Mais c’était loin d’être gagné.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:23

VENDREDI 2 JUILLET
Fiona Toussaint n’existait plus…
Louise Cardinale devait puiser en elle son savoir, ses capacités intellectuelles mais bloquer toute autre image, tout autre sentiment qui aurait appartenu à Fiona. Il y avait notamment une photographie qui ne devait sous aucun prétexte venir polluer les dix heures qui allaient suivre.
Pendant que Lydie me transformait, j’essayais de m’auto-persuader que j’étais Louise Cardinale. Si je n’y parvenais pas, j’allais exploser en vol. A l’habitude, la schizophrénie est une maladie ; dans mon cas, elle devenait une nécessité.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:29

Il était près de neuf heures, soit une heure trop tôt, lorsque je me suis présentée à l’entrée de la bibliothèque Sainte-Barbe munie de ma convocation et de ma (fausse) carte d’identité. La personne de l’accueil m’a orientée vers une petite salle d’attente dans laquelle devait s’opérer le tirage des sujets. Ensuite commencerait la folie furieuse d’une préparation tout schuss mais avec de nombreux obstacles à éviter. Le premier, et non le moindre, était de réussir à trouver les ouvrages indispensables à la préparation de la question posée. J’avais visité la salle de la bibliothèque la veille et avait été effrayée par le chaos qui y régnait. Pire encore que ce que j’avais entendu raconter. Le cadre de la bibliothèque était somptueux (et on sait combien j’aime les livres et les bibliothèques) avec des structures métalliques apparentes peintes en bleu et soutenant une verrière majestueuse ; un endroit inondé de lumière, idéal pour mener un travail de recherche d’informations sauf que, en fin de journée, il y avait des bouquins partout, dérangés plus que rangés, mélangés de la manière la plus aberrante qui soit, sans souci d’auteur, de collection, de logique chronologique ou thématique. De grandes tables blanches accueillaient des livres serrés les uns contre les autres dont on ne voyait que la tranche ; certains cependant étaient tombés au sol ou avait été reposés à l’envers après avoir été consultés. Les étagères disposées dans cette ancienne salle de dessin du collège sainte Barbe rendaient la même impression de chaos. Et à ce désordre ambiant, il fallait ajouter les effets de la concurrence féroce entre agrégatifs qui faisait que certains candidats prenaient un peu de leur temps de préparation pour planquer les manuels de base pouvant être utiles à d’autres. Ambiance…
Deuxième gros souci, l’agrégation commençait à peine à se pencher vers les technologies de communication les plus modernes. En l’occurrence, on avait une heure, la première de préparation, pour utiliser une base de données informatique, le SUDOC (Système Universitaire de DOCumentation), grâce à laquelle on pouvait obtenir les références d’ouvrages très précis et très spécialisés ; si ces ouvrages n’étaient pas disponibles sur place, on pouvait demander aux appariteurs d’aller les chercher dans d’autres bibliothèques de la capitale. C’était une démarche que j’avais tendance à trouver globalement improductive : sauf exception notable, le jeu n’en valait pas la chandelle. Hormis le SUDOC, l’informatique restait persona non grata aux oraux. Impossible de présenter un powerpoint au jury ou d’imprimer sa bibliographie. Le moindre jeune professeur se ferait démonter s’il n’avait recours, au moins épisodiquement, à l’outil informatique dans ses cours ; à l’agrégation, on l’encourageait clairement à ne pas s’en servir. Heureux monde quand même que celui dans lequel on présente une gravure tirée d’un ancien manuscrit en passant successivement devant les membres du jury. Qu’on imagine la même procédure devant 35 élèves !
Troisième problème majeur, et même central… Le jury. On était affecté à un jury composé de cinq personnes. Une seule sur les cinq - tous universitaires ou inspecteurs généraux - avait posé le sujet tiré au sort. Il en était le spécialiste et, forcément, le spectateur le plus assidu ; les autres pouvaient se passionner ou non pour ce qui pouvait se dire, mais tant qu’on n’avait pas quitté la pièce, n’importe lequel était susceptible de vous interpeller pour vous poser une question. Il existait une règle dont je n’étais pas certaine qu’elle fût vraiment écrite qui disait qu’on ne pouvait se présenter devant un jury comprenant des personnes qu’on connaissait directement ; il ne devait y avoir aucune suspicion de tricherie ou de favoritisme C’est parfaitement compréhensible mais fort épineux dans mon cas puisque je connaissais, plus ou moins personnellement, la plupart des modernistes, la grande majorité des enseignants de l’université d’Amiens et quelques-uns qui avaient été mes maîtres à Toulouse. Autant dire que potentiellement, je pouvais tomber sur l’un d’entre eux. Que faire si le cas se présentait ? Devais-je considérer qu’ils évaluaient Fiona Toussaint ou Louise Cardinale ? C’était assez inextricable comme situation car si je dévoilais ma véritable identité je me mettais hors-concours, mais si je la cachais on pourrait toujours venir me chercher des noises après coup.
Comme il n’y avait que deux jurys par épreuve et que la géographie se passait à l’Institut de géographie, nous étions quatre à tirer en même temps à dix heures moins quelques secondes. Chaque appariteur avait disposé en face du numéro du jury trois petits papiers qui étaient des portes ouvertes sur l’enfer ou le paradis. Le choix était d’autant plus difficile que, quoi qu’il arrive, on pouvait toujours supposer avoir pris le meilleur ou le pire des trois, c’était fonction de la nature de chacun.
Forcément, la main tremblait un peu lorsque nous fûmes autorisés à prélever le morceau de papier si redoutable. Je fis pourtant durer un peu le « plaisir » juste pour observer mes concurrents et entendre leurs réactions. Le premier que j’avais jugé arrogant dans sa manière de revendiquer ostensiblement son appartenance à l’Ecole Normale changea de couleur en tirant « le discours de Calgacus », extrait de la Vie d’Agricola de Tacite. La deuxième, prototype de la parfaite petite étudiante modèle, d’apparence bûcheuse et de tempérament réservé, s’effondra en tirant en « hors-programme » un truc improbable : « La musique et les musiciens en Grèce (VIIIè au Ier siècle avant J.-C.) ». Le dernier à tirer poussa un énorme cri de joie en découvrant la question qui lui était posée : « La nuit du 4 août 1789 ». A mon sens, c’était un sujet casse-gueule car on pouvait rapidement se demander qu’inventer de neuf sur cet événement. Juste retour des choses, les trois autres candidats attendirent de savoir à quelle sauce je serais dévorée. « La Bohême en 1619, extrait du recueil des choses les plus mémorables qui se sont passées en Allemagne » me fut attribuée par le sort. Je dus me contraindre à ne pas manifester de manière trop voyante ma satisfaction. Si je ne connaissais pas précisément le document, j’en avais déjà entendu parler et, comme il portait sur le XVIIème siècle, la moderniste que j’étais avait forcément une longueur d’avance sur les trois morts de faim qui se ruèrent dans la bibliothèque pour aller interroger le fameux SUDOC.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:36

Ils sont cinq dans la salle à m’attendre. Avant de venir, j’ai pris un temps pour passer aux toilettes me refaire une beauté (ici, pas de petite trappe secrète… juste une petite éponge imbibée de peinture dans une pochette plastique glissée dans la poche de ma veste). Sur les cinq, j’en connais personnellement deux, la moderniste et la présidente du jury elle aussi moderniste. Autant dire que sur le texte que j’ai tiré, je vais avoir au moins deux interrogatrices spécialistes. J’en connais deux autres de nom, surtout pour les avoir lus au cours de la préparation. Quant à la dernière, qui représente l’Histoire ancienne en cette noble assemblée, je n’ai jamais entendu parler d’elle.
Certains pensent qu’il faut absolument connaître les membres du jury, d’autres que c’est une incitation à la flagornerie, volontaire ou non, et donc un danger. On peut effectivement plaire à un membre du jury en vantant l’importance de ses travaux mais c’est avec certitude qu’on se met alors à dos les quatre autres personnes. Ma situation était là encore on ne peut plus délicate car, si la présidente du jury – plutôt spécialiste du premier XVIème siècle - m’avait plutôt à la bonne, sa consœur m’avait égratignée dans un article de la revue XVIIème siècle. Nous avions eu depuis l’occasion de nous en expliquer de vive voix et j’avais pu percevoir que le problème n’était pas de l’ordre du scientifique mais plutôt de l’ordre de la rancune ; certains auraient voulu pouvoir bénéficier de la même exposition que moi dans les médias… Franchement, je la leur laissais volontiers, mais ils refusaient de l’entendre.
L’appariteur installe la carte murale représentant l’Europe centrale au XVIIème siècle. C’est une antiquité (la carte, pas l’appariteur !) mais difficile d’avoir mieux (alors que sur le net… mais bon…). D’un autre côté, elle est indispensable vu le nombre conséquent de lieux que je vais devoir montrer au jury (qui les connaît bien évidemment…). C’est toute l’ambiguïté de la situation : vous parlez à des spécialistes, de choses qu’ils connaissent mieux que vous et dont ils ont expressément souhaité que vous leur parliez. Quelle est votre chance de vous en tirer en toute logique ? Ils ont posé un sujet qu’ils maîtrisent après des années de travaux et vous, vous avez six heures pour vous hisser à leur niveau. C’est là que je comprends pourquoi Fiona Toussaint n’aurait jamais pu passer le concours sous son nom propre. Elle ne serait pas entrée dans cette norme-là… Ou alors, il aurait fallu l’exclure des questions liées à l’Histoire moderne. Elle aurait été jugée en collègue et non en candidate ; cela voulait dire avec rancœur par les uns, avec solidarité pour les autres.
Je tends ma bibliographie à la présidente en espérant que je ne vais pas lui remettre en même temps mes empreintes digitales. J’ai bien fait attention de ne pas tenir la feuille trop longtemps entre mes doigts, l’ayant transportée ainsi que le texte à commenter, mes brouillons et deux transparents pour rétroprojecteur (summum de la technologie disponible pour l’instant) dans une grande feuille A3 pliée en deux. Je tente là un premier coup de poker en prenant des libertés avec ce qu’on conseille à des candidats « normaux » : un peu moins de 10 titres, de préférence (selon certains) en évitant les manuels de base (d’autres évidemment réclament leur présence). J’en ai froidement noté 23 organisés en rubriques depuis les ouvrages de base sur le XVIIème siècle jusqu’aux études sur le Saint-Empire germanique et la Bohême en passant par les bouquins sur la guerre de Trente ans. Je sais que le jury voudra me coincer là-dessus mais je les attends ; sur les 23, j’en ai lu 18 et les cinq autres je les connais par le biais de recensions dans des revues.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:37

« Nous vous écoutons »
La phrase est presque rituelle et marque le lancement du chrono. J’ai 25 minutes pour montrer ce que ce texte a dans le ventre, lui faire dire ce qui est écrit entre les lignes et que seuls les contemporains pouvaient - à la limite – comprendre et qui est étranger même à l’honnête homme de 2010. 25 minutes pour décortiquer la pensée de l’auteur et étaler ses partis pris, ses incohérences, ses lacunes. 25 minutes pour montrer la singularité de la Bohême de 1619, un royaume qui rejette le souverain couronné deux ans plus tôt et en appelle un autre au trône, un royaume dans lequel se croisent et s’interpénètrent les rivalités religieuses et « nationales », un royaume qui est unitaire mais fractionné en espaces différents et, en même temps, élément d’une structure impériale qui l’écrase.
« Nous vous écoutons » est en même temps une exagération manifeste. Sur les cinq membres du jury, il n’y en a que trois qui prennent des notes… Et encore, le troisième, spécialiste d’histoire médiévale, fait des quadrillages sur sa feuille. Le contemporanéiste a le menton appuyé sur ses deux mains et me semble plutôt fasciné par mes jambes. L’inconnue, spécialiste d’antique, tient environ dix minutes puis insensiblement se dégage de mon propos avant d’y revenir parfois quelques instants.
Le temps n’a jamais été un problème. Si je lance régulièrement des coups d’œil à ma montre, c’est plus pour me caler que par peur de déborder. Les notes ne me servent à rien, je les ai oubliées sur le bureau depuis le début de mon exposé et elles ne me manquent pas. Je rythme l’avancée de mon plan en faisant glisser une feuille sur le transparent posé sur la vitre éclairée du rétroprojecteur. C’est comme une sorte d’ancêtre du powerpoint mais sans la possibilité d’utiliser des images. Lorsque je veux localiser un espace, une ville, je me rapproche de la carte murale ; lorsque j’ai besoin d’illustrer mon propos, j’ouvre un des quatre bouquins qui m’ont suivie depuis la bibliothèque et je viens les coller alternativement sous le nez des membres du jury tout en leur expliquant ce qu’ils doivent y voir. Bien sûr, lorsqu’un nom difficile se présente (et les noms en Bohême le sont pour la plupart) je viens l’inscrire au tableau constituant ainsi une colonne de mots à faire fantasmer un adepte du Scrabble.
Bref, je bouge, je suis à l’aise, totalement dans mon élément. Peut-être même trop car je ne me comporte pas en candidate mais en prof, attitude qui peut emporter l’adhésion du jury ou les déranger. J’adresse ainsi un sourire complice au prof de médiévale dont j’ai surpris les griffonnages appliqués. Je glisse une allusion très volontaire à une comédie musicale dans laquelle Georges Guétary chantait « c’est la vie de Bohême, la vie de patachon ». Je m’auto-flagelle même en critiquant une interprétation personnelle de la politique de Louis XIII – et de son favori Luynes - à l’égard de cette question de Bohême.
Au bout de 25 minutes et 10 secondes d’exposé, je conclue sur une comparaison du texte qui m’a été proposé avec la vision qu’aura de la situation bohémienne de cette époque un protestant français exilé en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes.
« Je vous remercie ».
C’est l’autre constante de l’exercice paraît-il, et qui prouve que le jury n’est pas complètement hypocrite, après le « nous » initial, on termine par un « je ».
La suite est plus directe.
- Mademoiselle, poursuit la présidente, je n’ai pas le droit de porter un jugement devant vous sur votre prestation mais je pense que si vous n’êtes pas encore agrégée, cela ne devrait pas trop durer. Ce que vous nous avez proposé était très cohérent, très maîtrisé, mais mérite que nous vous interrogions davantage pour essayer de démêler ce qui est propre à votre culture personnelle et ce qui relève d’une érudition que je qualifierai de circonstances. Par exemple, dans votre bibliographie sur la question, très complète et bien ordonnée, vous indiquez les ouvrages de Geoffrey Parker et d’Henry Bogdan sur la guerre de Trente ans, quelle différence feriez-vous entre ces deux ouvrages ?…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:38

Ils s’y sont tous mis. Avec la très nette intention de me coincer. C’était en fait un signe de plus de la réussite de mon oral. Ils essayaient juste de sauver les apparences, de réaffirmer leur supériorité face à une candidate trop brillante. L’affrontement dura 20 minutes sans que ma fierté consentit à baisser pavillon comme j’avais pu le faire quatre ans plus tôt face à un ado boutonneux dans Sept jours en danger. Parfois (souvent ?) je savais et la réponse fusait ; de temps en temps, la réponse venait par déduction. C’était une peu comme un remake du « Quitte ou double » radiophonique ; plus je répondais, plus la question suivante était compliquée et pointue.
Je suis sortie sur un petit nuage, épuisée mais contente de ne pas avoir failli dans mon domaine de spécialité. L’appariteur, qui avait eu quelques mots sympas tandis que nous attendions d’entrer dans la salle du lycée Louis le Grand pour l’oral, vit en venant me récupérer que cela s’était bien passé.
- Je le savais, fit-il… C’est la deuxième année que je fais ça… Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi calme avant de se présenter devant le jury. On dirait que vous faites ça tous les jours.
- Elle les a caramélisés, intervint un autre candidat qui m’avait demandé la permission d’assister à mon oral. C’était du ping-pong…. Et ils n’ont pas pu la battre… Je crois, ajouta-t-il, que tu peux te coucher tranquille ce soir. Pour toi, ça sent bon…
Me coucher tranquille ? Oui peut-être… Sauf que dans une grosse vingtaine de minutes, Louise Cardinale se déliterait sous la douche pour laisser renaître Fiona Toussaint. Et Fiona Toussaint n’avait pas spécialement l’esprit tranquille.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:43

MARDI 6 JUILLET
Evidemment, la géographie avait été une autre paire de manches. Ce n’était pas ma spécialité même si je n’avais pas les préventions de beaucoup d’historiens pour cette discipline complémentaire de la nôtre. Le tirage au sort avait semé quelques instants le doute dans mon esprit tant les choses se présentaient anormalement bien. Si c’était de la chance, alors j’étais vernie au-delà de toute logique. Mon sujet était « Aménager une métropole : Toulouse au 1/25 000 ». Il est clair que si j’avais concouru sous les couleurs de l’université du Mirail, ce sujet n’aurait pas été glissé parmi les trois qui m’avaient été proposés. Le candidat passé en même temps que moi avait dû plancher sur un dossier documentaire intitulé « La baie de Somme » ; il avait de quoi faire la gueule ! Il arrivait de Nice.
La bibliothèque de géographie était bien moins riche en ouvrages que celle d’Histoire… Et en plus, il était impossible de demander des ouvrages supplémentaires. Passant la dernière, une grande partie des ouvrages généraux sur les villes ou la géographie de la France était déjà partie… ou pas encore revenue. Sur Toulouse proprement dite pas grand chose à part un vieil ouvrage de Guy Jalabert sur Toulouse métropole incomplète et l’Histoire de Toulouse dirigée par Philippe Wolff (les géographes n’étaient apparemment pas au courant de la publication d’une nouvelle édition chapeautée par Michel Taillefer au début des années 2000). Il avait donc fallu faire avec les moyens du bord, c’est-à-dire d’abord une lecture attentive de la carte au 1/25 000 pour déceler les éléments relevant de la fonction métropolitaine toulousaine et, surtout, ceux qui étaient apparus depuis l’impression de la carte ou en cours de construction (le tramway notamment). Ce bricolage m’avait permis de tenir les 25 minutes indispensables avec parfois quelques coups de bluff comme le recours à des schématisations d’espaces stratégiques de la ville comme la ZAC Marengo ou l’hypercentre. Les 20 minutes suivantes m’avaient paru interminables : définition de concepts, réflexion sur la place du développement durable dans l’aménagement de la métropole, comparaison avec la situation d’autres villes françaises et/ou européennes comparables. Les réponses partaient un peu au jugé en fonction d’une sorte de ressenti par rapport à celui qui posait la question. Si je le sentais vachard, je me creusais les méninges ; si je le sentais conquis par mon travail initial, je cherchais une réponse évidente. On m’avait aussi demandé pourquoi je n’avais pas utilisé tel bouquin, tel exemplaire de la Documentation photographie ou tel dossier ; j’avais lâché avec toute la froideur indispensable « parce que sur les questions urbaines, il ne restait que des ouvrages sur l’Australie et l’Amérique latine ». Dans le couloir, un des membres du jury m’avait dit qu’il comprenait ma frustration mais qu’il était périlleux de l’exprimer ainsi pendant l’entretien. J’avais rétorqué que dans un concours de la République il était anormal que les premiers arrivés soient les mieux servis et que le jour où quelqu’un aurait le courage de porter la question devant un tribunal administratif, cela risquait de faire du barouf. Il avait haussé les épaules comme si j’avais agité le spectre d’une vieille lune, tant de fois soulevé mais jamais vraiment ramené à la vie.

Comment aborder cette dernière journée ? Elle était un peu comme la dernière scène d’un film… mais un film dans lequel plusieurs intrigues auraient été menées en même temps, un film choral à la manière de Robert Altman. Tout allait s’éclairer d’un seul coup… Du moins c’est ce qu’on m’avait annoncé et je voulais y croire tant j’étais fatiguée de tout. De la tension nerveuse comme de l’attente entre les journées d’oraux, de ne pas savoir comment allaient ceux que j’aimais (à part Arthur qui, finalement, faisait une semaine de plus à l’antenne) comme de la distance qui s’était faite avec ceux qui m’avaient accompagnée durant les six derniers mois. Je me sentais dans la même disposition d’esprit qu’un élève qui aborde la dernière journée de l’année, qui pense qu’il va passer toute la journée dans la cour de récréation mais qui découvre qu’on lui a collé un dernier devoir décisif pour son passage le jour même du conseil de classe.
Il devenait de plus en plus difficile de faire le partage entre l’aventure dans laquelle on m’avait plongée et le concours qui aurait dû être le seul à occuper mes esprits. Pour essayer de me concentrer au maximum sur mon travail, j’avais obtenu l’autorisation de retourner visiter le 5 au soir la bibliothèque Sainte-Barbe. Là-bas, j’avais entendu parler d’un contretemps qui avait dérangé le bon déroulement des épreuves de la journée : un enseignant de « hors-programme » avait fait un malaise pendant une présentation et avait dû être évacué par les pompiers. Il était visiblement dans l’incapacité de terminer les oraux et allait être remplacé. J’imaginais, au-delà de la question de santé de ce collègue inconnu, la situation du candidat et des membres du jury confrontés à l’événement. Comment faire abstraction de ce fait ? Comment finir son exposé pour le candidat ? Comment finir les oraux pour les membres de la commission d’évaluation ?
Je n’étais donc pas la seule dans ce petit monde à crouler sous les questions.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:51

Le calme que l’appariteur de vendredi dernier avait vanté n’est plus qu’un bon et lointain souvenir. Je me sens stressée comme jamais, mal à l’aise sous la peinture généreusement étalée par Lydie. J’ai envie que cette imposture cesse et que tout craque enfin. Oui que tout finisse mais vite !
Je me presse devant la table où viendront se poser les trois petits papiers.
- Louise Cardinale… Je passe devant quelle commission de « hors-programme » ?
- Commission n°1… Celle où il y a eu un problème hier…Il y a un nouveau membre… Monsieur…
L’appariteur fouille dans ses papiers, regarde finalement au dos de l’enveloppe brune qui contient les sujets…
- Monsieur le professeur Loupiac… De Toulouse…
Le cercle de la chance se referme sur moi avec des mâchoires acérées. Il est impensable que Robert Loupiac ne me reconnaisse pas. Il a entendu ma voix pendant des journées entières et ce depuis près de dix ans. Je pourrais être peinte en violet et en doré, porter un kilt écossais et une perruque poudrée, il me reconnaîtrait encore. Il est impossible que je passe devant lui !
- Il faut que je change de jury…
- Pardon ?…
- Oui je sais, c’est un truc dingue que je vous demande à dix minutes de tirer, mais je le redis avec force et avec calme : il faut que je change de jury !
La force y est, le calme beaucoup moins. Mon corps et mon esprit sont comme une pile de 1,5 volt qui aurait été branché sur le 220.
L’appariteur, qui n’est rien d’autre qu’un étudiant recruté pour une quinzaine de jours, n’est pas en mesure de statuer sur ma demande. Il n’en comprend pas vraiment la logique et se demande pourquoi il faut que ça tombe sur lui… Et le dernier jour en plus !
Il s’éclipse en serrant contre lui la précieuse enveloppe brune pour aller en référer au secrétaire général du jury lequel décroche aussitôt un téléphone pour appeler, du moins je le suppose, le président. L’échange est bref, il raccroche, se lève et vient vers moi.
- Bonjour mademoiselle… Vous comprenez bien que votre demande n’est pas recevable sans une excellente raison. Voulez-vous bien me dire quelle est cette raison ?
- Monsieur Lemonnier, je ne voudrais pas vous paraître une sorte de Jeanne d’Arc refusant de parler à toute autre personne que le gentil Dauphin de France… J’ai conscience de ce que je sollicite mais cette demande va dans l’intérêt du concours lui-même… Si le professeur Loupiac est déjà arrivé, laissez-moi le voir deux minutes. Deux minutes suffiront et il vous dira pourquoi je ne peux être dans un jury auquel il appartient.
- Votre requête influe également sur le sort du candidat qui attend pour tirer en même temps que vous.
- Je le sais et je ne veux en rien le pénaliser… C’est pour cela que je vous demande instamment de me mettre en correspondance, même téléphonique, avec le professeur Robert Loupiac.
- Il serait plus simple de nous dire…
- Il vous le dira.
Je suis décidée à être inébranlable. Le secrétaire général du concours le comprend tout en se disant sans doute que je suis la chieuse XXL de l’année.
- Très bien, suivez-moi...
Je lui emboite le pas le long d’un couloir qui mène vers la base arrière du jury, lieu à la fois de réunion et de repos.
- Monsieur Loupiac, nous avons un problème qui vous concerne, fait le secrétaire général sans entrer tout à fait dans la grande salle où quelques membres des jurys discutent en buvant un café.
Comment exprimer ce que cela me fait de retrouver mon maître adoré, la première personne de mon proche entourage que je vois depuis Adeline il y a plusieurs mois ? Par des mots peut-être mais des mots qui ne peuvent pas retranscrire la confusion extrême qui m’habite à ce moment-là. Je viens le voir pour le rejeter ou pour qu’il me rejette.
Il s’approche. Je le trouve un peu usé, fatigué… Peut-être est-il arrivé par un train de nuit ou par le premier avion du matin au départ de Toulouse ?
- Quel est ce problème ? demande-t-il.
- Cette étudiante affirme qu’elle ne peut pas passer son oral dans le jury qui lui a été attribué parce que vous la connaissez. Confirmez-vous cela ?
Avec une telle question et en me regardant à peine, la réponse était évidente.
- Je suis désolé, mademoiselle.. Je ne vous connais pas…
- Pourtant, Robert… Vous ne pouvez oublier que vous m’avez empêchée un jour de me fracasser la tête dans un escalier…
Ce rappel lui ouvre les yeux. Il me détaille le visage, jauge ma taille, analyse ma voix avec son accent du sud léger mais bien présent. Il veut parler mais se retient, conscient que tout ce qu’il pourra dire pourra être retenu contre moi. Il y a un témoin, nous ne sommes pas libres.
- Je verrais Michel pour lui expliquer en temps et en heure mais cette demoiselle a raison. Je ne peux honnêtement être juge de ses capacités dans un oral.
- Pour quelles raisons ? demande le secrétaire général.
- J’ai dirigé plusieurs de ses travaux et je ne peux être objectif la concernant.
Je sens monsieur Lemonnier dubitatif. Soit le vieux professeur perd la boule, soit il est complètement miraud au point de ne plus reconnaître ses anciennes étudiantes, soit il se trame un truc étrange.
- Bien ! lâche-t-il finalement… Si vous assumez les conséquences de ce changement…
- Je les assumerai… Quant à vous, dit-il en me transperçant du regard, je compte bien vous revoir bientôt.
- Je l’espère aussi, Robert… Dès ce soir…
Je résiste à l’envie de lui claquer une bise sur la joue. Pas tant du fait de la présence d’une tierce personne qu’en raison du risque de contamination cutanée noire.
- Il faudra quand même qu’on m’explique, grommelle dans son coin le secrétaire général.
- Plus tard, monsieur Lemonnier… Pour le moment, j’ai un sujet à tirer et je ne suis pas seule.
Le tirage au sort s’effectue avec deux minutes de retard sur le timing normal. Rien de scandaleux, ni même d’inhabituel en soi… Mon sujet porte sur « les génocides de la fin du XVIIIème siècle à nos jours ». Celui de mon voisin sur « les rois de France et la papauté au XIIIème siècle ». J’en viens presque à regretter d’avoir réclamé l’inversion.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:55

Le sujet n’est pas gai en lui-même mais, en plus, il est casse-gueule car la définition d’un génocide, si elle est précise pour les institutions internationales, a donné lieu a beaucoup d’interprétations diverses chez les historiens… ou les pseudos historiens. La première borne du sujet est évidemment une invitation à discuter l’existence d’un génocide des Vendéens à l’époque de la Révolution française. Le XIXème siècle pose la question de certains massacres en Afrique mais surtout en Amérique du Nord envers les tribus indiennes. Le XXème siècle apparaît comme le véritable cœur de la question avec le génocide arménien (qui fut à l’origine de la création du mot), l’holocauste pendant la seconde guerre mondiale, le Rwanda et la purification ethnique en Bosnie… sans compter les autres, ceux qui font là aussi débat.
A 10h45, la question prit un tout autre sens pour moi. Par la faute de deux mots trouvés dans un ouvrage sur le génocide arménien. Deux mots qui ne provoquèrent pas un chamboulement complet de ma problématique et du plan que je cherchais seulement à étoffer mais m’ébranlèrent en tant que personne. Deux mots turcs qui signifiaient la disparition d’un peu plus d’un million d’Arméniens.
Ermeni Kirimi.

Ces deux mots effacèrent ma part de Louise Cardinale. Il me devenait impossible de réfléchir sur les génocides des temps passés avant d’avoir bien analysé le sens de la révélation que mes sources venaient de me faire. Donner le nom d’un génocide à une mission (officiellement deux) ne pouvait être un hasard. Dans le meilleur des cas, les mots avaient été choisis pour leur sonorité et leur complémentarité mais sans savoir à quoi ils faisaient référence. Je balayais cette option qui était bien trop optimiste. Il s’agissait bien de supprimer un ensemble de personnes et cela pouvait fort bien correspondre à l’éradication de la nébuleuse Lecerteaux, de ses relais, de ses hommes-clés et de leurs hommes-liges. Mais on parlait de génocide ! Donc d’élimination physique et systématique… Une sorte de nuit de Luçon à grande échelle… Un truc qui ne pouvait pas passer inaperçu même en tendant de gros écrans de fumée du style Coupe du monde de foot et Tour de France. Et quel rapport avec ce que le colonel avait appelé la mission Kirimi qui consistait à aller récupérer ma mère supposée en Amérique latine. On m’avait annoncé que dans la nuit tout serait fini… Mais qu’y avait-il finalement derrière ce tout ? Si comme je l’avais supposé, quelqu’un avait manœuvré habilement au cours des derniers mois pour prendre le contrôle de la pieuvre Lecerteaux, il n’avait pas besoin d’une élimination systématique des éléments majeurs de cet engrenage géant. Bien au contraire ! Ceux qui étaient gênants pour lui… ou pour elle… étaient toutes les personnes qui, de près ou de loin, pouvaient avoir été les témoins indirects de cette prise de contrôle. En premier lieu, et au terme d’une courte réflexion égoïste, il y avait moi. Moi et tous ceux qui savaient quelque chose là-dessus. Arthur, Ludmilla, Jean-Gilles Nolhan à coup sûr… Adeline, le professeur Loupiac, le docteur Pouget. Le nom de cette opération ne me disait pas qui la pilotait mais il était d’une grande clarté sur les victimes désignées, sur ceux qui devaient tomber dans une sorte de terre brûlée systématique. Tous ceux que j’aimais… Tous ceux qui m’avaient été fidèles d’une manière ou d’une autre. Cela ne faisait qu’une grosse dizaine de personnes à faire disparaître de la surface de la Terre mais en se débrouillant bien, cela pouvait se faire sans que ça se remarque. Un terrible accident de voiture avec de très bons amis à l’intérieur et on pouvait éliminer d’un coup cinq personnes.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 19:59

Je regarde autour de moi avec dans les yeux tous les sentiments allant de la détresse à l’horreur. Personne ne le remarque et quand bien même ils le verraient ce ne serait qu’une candidate qui perd pied, qui craque. Plutôt une bonne nouvelle ! Une en moins !…
Que faire ?
Evidemment, le plus raisonnable serait de partir tout de suite, de tout plaquer… mais pour aller où ? Avant de quitter l’hôtel, j’ai transféré toutes mes affaires dans la chambre de Lydie. Poly – ou Bournazel ? – devait venir les récupérer, les mettre dans le coffre d’une voiture. Une voiture pour me ramener à Toulouse dans la soirée si je le souhaitais. C’est clair ! Il ne faut pas que je prenne cette voiture…
Il me faudrait un téléphone… Un téléphone pour appeler quelqu’un… Mais qui ? Jacquiers ou sa femme ? Qu’est-ce qui me dit qu’ils ne sont pour rien là-dedans ?… De toute manière, je n’ai pas leur numéro… Quel numéro est-ce que je connais d’ailleurs ? Aujourd’hui, avec les répertoires électroniques, on n’apprend plus les numéros par cœur.
Je me sens impuissante.
Tant que je ne serais pas sortie d’ici…
Mais mon esprit refuse cette idée d’un abandon qui pourrait être perçu comme une fuite. Fierté de mierda ! Je ne vais quand même pas laisser massacrer ceux que j’aime juste pour pouvoir avoir une note non éliminatoire en épreuve d’histoire générale. Ce serait indéfendable moralement !
Pourtant, par je ne sais quel miracle, mon esprit reprend le contrôle de mes émotions. Je passe à 14 heures… A 15 heures 15 à tout casser, je suis dehors. Entre temps, je me suis débrouillée pour prévenir Robert Loupiac. Lui, il a un téléphone portable et il doit avoir les numéros de Ludmilla, peut-être d’Adeline et d’Arthur… Ceux qui ont manigancé Ermeni Kirimi ne peuvent pas savoir que j’ai découvert le sens de ces deux mots. Si tout avait été calculé pour me détourner de la mission en me donnant des sujets qui me « parlent », je devrais être en train de plancher sur les rois de France et la papauté au XIIIème siècle, ignorer encore – et sans doute pour toujours – le sens de ces deux mots turcs. C’est affreusement paradoxal à imaginer et à dire mais j’ai du temps ! Du temps pour finir mon job avant de redevenir Fiona Toussaint et de faire en sortir d’en finir un autre à mon avantage.
Je fais un tour aux toilettes pour finir de me calmer, me recolore sous les yeux que quelques larmes de rage ont mouillés et je replonge aussi froidement que possible dans la question des génocides.

Avouons-le. Ce n’est ni Louise Cardinale, ni Fiona Toussaint qui passe devant le jury de « Hors-programme » mais une sorte de zombie qui a terminé sa préparation en état de décomposition mentale avancée. Tout ce que je fais alors, je n’en ai pas de véritable souvenir, je le fais mécaniquement, l’esprit en sous-régime, pratiquement bloqué. Il faut croire que cela plait. Le jury me questionne encore pour juger de ma culture historique. Ce sont des noms, des faits, des dates que je fais sortir de ma mémoire comme un magicien de son chapeau mais sans savoir quel est le truc. Il n’y aura pas de candidat spectateur pour me le dire puisque c’est le dernier jour d’épreuve. Cette interrogation de 15 minutes est le dernier raidillon à franchir avant d’être au sommet du col. Si j’avais l’esprit à ce que je fais, j’aurais pu lever les bras en me disant que j’avais assuré ma place parmi les soixante premiers. Je n’avais pas trop salopé la géo et là on n’était pas vraiment venu chercher à reprendre ma présentation initiale. De ce côté-là, ça sentait bon…
Mais de l’autre côté, quelle débâcle ! La machine à questions s’est remise en route et elle tourne à plein régime. Il n’y a pas le moindre petit instant de répit pour essayer de réamorcer une pensée cohérente, organisée. Je tourne en rond parce qu’il est impossible de savoir à qui je peux me fier au milieu de cette tourmente… Les seules personnes de confiance, je ne peux que les prévenir ; en aucun cas leur demander d’agir à ma place. Je suis encore plus seule que devant mes sujets d’oraux. Pas de bibliographie, de documents d’époque, de sources incontestables. Juste une intelligence épuisée confrontée à un piège terrible dans lequel elle s’est laissée conduire sans résister.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:03

Lorsque le candidat quitte la salle voisine suivi de son appariteur qui a récupéré sa carte murale et ses bouquins, je me précipite vers l’encadrement de la porte et ose appeler le professeur Loupiac malgré la présence dans la salle du président du jury - un moderniste lui-aussi et qui me connaît.
Robert Loupiac se lève sans précipitation pour ne pas donner du grain supplémentaire à moudre à la curiosité de ses collègues et me rejoint dans le couloir.
- Fiona ! murmure-t-il avec cette voix si râpeuse lorsqu’elle se fait critique. Qu’est-ce ce que c’est que ce déguisement ridicule ?
- Je ne peux pas vous l’expliquer tout de suite… Ce que je dois absolument vous dire c’est que la situation est grave et que…
Je parle trop vite, je m’en rends compte mais je ne peux pas contrôler mon débit. Le professeur m’arrête avec, cette fois-ci, ce ton paternel que je lui ai souvent connu.
- Du calme ! Je ne vous comprends pas…
Il me tire un peu à l’écart de la porte.
- Je t‘écoute.
Le tutoiement me scotche littéralement. C’est le moyen qu’il a choisi pour me remettre les idées en place. C’est le bon ! Comme s’il me faisait enfin totalement passer du rang de disciple à celui d’égale.
- Je ne peux vraiment pas vous expliquer, ce serait trop long. Ce qui est important, c’est que vous devez mettre à l’abri votre famille et quelques personnes que vous connaissez bien et qui me sont proches. Je crains qu’on ne veuille dans la soirée ou dans la nuit les effacer purement et simplement de la surface de la Terre…
- Mais pourquoi ?
- Je ne peux pas expliquer… Pas maintenant…
- C’est lié au fait que tu sois ma fille ?…
Second coup au menton… et qui justifie l’utilisation précédente du tutoiement.
- D’où tenez-vous cela ? m’exclamé-je
- Un type des services secrets s’est présenté il y a trois semaines avec une lettre officielle faisant état de résultats ADN…
- Non, professeur !… Pas vous ! Vous n’avez pas pu faire ça…
- La sagesse vient avec l’âge, Fiona. A 30 ans, un thésard en Sorbonne est encore une espèce de bleu dans la vie. Qu’on lui propose une occasion de tirer un coup avec une créature de rêve et il n’hésite pas… Après bien sûr, il comprend de quoi il retournait exactement mais les autorités les plus respectables lui ont assuré qu’il n’y avait pas crime, alors il réussit tant bien que mal à enfouir ça dans le coffre des mauvais souvenirs. Jusqu’au jour où on le met en demeure de faire réussir une de ses étudiantes sinon… La suite tu la connais…
- C’est sous la pression que vous avez fait tout ce que vous avez fait pour moi ?
- Au début, oui… Après, cela n’a plus été pareil bien sûr… C‘est pour cela que quand ils t’ont habillée comme une pute et qu’ils ont voulu filmer, j’ai dit « non »… Ils n’avaient pas le droit de te traiter comme ça, même si tu étais leur jouet. C’est après seulement qu’ils ont commencé à me faire du chantage à l’envers. Le prof qui a favorisé sa fille adultérine… Voilà pourquoi il y a eu cette nuit avec Lagault. J’ai été leur complice sur ce coup-là et je ne m’en remets pas…
- Lagault non plus apparemment…
J’ai presque le sourire en prononçant ce nom. Je l’avais totalement oublié celui-là… Et pourtant, voilà où je dois aller chercher du soutien. Le plus paradoxal des soutiens. Chez un homme qui ne m’aime pas et que je déteste cordialement depuis sa dernière entourloupe… Mais il faut que j’aille frapper à la plus haute porte de l’Etat pour espérer arrêter Ermeni Kirimi.
- Professeur, vous êtes mon deuxième père de la semaine… Qu’est-ce que cette révélation-là vous dit ?
- Je ne sais pas… Je me suis habitué à cette idée et depuis qu’elle m’a été confirmée officiellement, je dois dire que je me sens finalement libéré…
- Je vous résume un point qui va vous permettre de comprendre où nous en sommes. J’avais proposé que des tests ADN soient pratiqués sur toutes les personnes à qui on avait fait miroiter une paternité sur moi… tests qui se concluraient par un enterrement total de la chose. Personne ne devait savoir… Or deux hommes, et pas des moindres, ont été avisés que les résultats établissaient leur paternité. Soit un de ces deux hommes ment, soit on a repris le chantage sous une autre forme. Si le chantage a repris, c’est que l’espèce de mafia qui devait être détruite au cours des derniers mois n’est pas en cours de destruction mais au contraire repart de plus belle… Et c’est bien la preuve qu’ils vont liquider tous ceux qui pourraient s’opposer à eux. Nous en faisons partie tous les deux même si c’est à des degrés divers.
- Que vas-tu faire ?
- J’ai eu beaucoup trop de pères dans ma vie, mais un m’a toujours répété que j’avais le chic pour être chiante à force d’être exigeante… Enfin pas dans ces termes-là tout à fait mais l’idée est bien celle-ci. Je vais donc m’efforcer d’être suffisamment chiante pour qu’ils nous foutent une bonne fois la paix.
Après les belles phrases déroulées pour le jury, quelques mots fleuris ne peuvent pas faire de mal à ma langue et à mon palais. Je les laisse rouler en bouche avant de les cracher. Cela fait du bien et finit de me requinquer. Déjà, je commence à établir la liste des étapes à franchir pour parvenir à l’Elysée. La première est de quitter Louis-le-Grand sans être repéré par Poly qui doit m’attendre avec la fameuse voiture chargée de mes affaires. Ensuite aller défier Lagault pour le convaincre de me conduire chez le Président. Enfin, accéder au chef de l’Etat et tout lui déballer. Quelle que soit l’opinion que je peux avoir sur sa politique, une chose est certaine, c’est un homme qui n’aime que l’action, il saura quoi faire. Et, après, s’il n’était pas trop tard, il me faudrait retourner rue Toussaint-Féron…
- Professeur, prévenez Ludmilla… Prévenez Arthur et Adeline si vous le pouvez ou demandez à Ludmilla de le faire. Qu’ils disparaissent le plus mystérieusement possible, qu’ils s’évaporent… Et demandez à votre femme et à vos enfants d’en faire autant… Ensuite, je vais être d’une grossièreté terrible mais si vous pouviez me donner le maximum d’argent que vous avez sur vous… Je n’ai pas un centime.
Il cherche son portefeuille dans la poche arrière de son pantalon, tire quatre billets de vingt euros, complète par quelques pièces.
- Cela ira ?
- Avec ça, je suis prête à aller jusqu’au bout du monde.
Cette fois-ci, je lui claque un gros bisou sur la joue.
- Passez par les toilettes avant de reprendre… vous avez du noir sur la joue, ça va faire jaser… A propos, comment s’appelait le fameux agent qui vous a apporté les résultats des tests ADN ?
- Je n’aurais peut-être pas retenu son nom si, par extraordinaire, cela n’avait pas été le nom d’un ancien collègue de la fac… Il s’appelait Bizières.
Le pire c’est que cela ne m’a même pas surprise. Les agents secrets français étaient peut-être défaillants dans de nombreux domaines mais au moins, ils avaient la peau dure…
Les deux appariteurs déjà reviennent avec les candidats de 15 heures. Il est temps de filer récupérer mes affaires et de filer tout court.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:15

La voiture est sensée m’attendre rue Valette. Le stationnement est payant et le membre du duo Poly-Bournazel qui sera chargé de me convoyer va sûrement me coûter une fortune en horodateur. Cette pensée légère termine de me remettre d’aplomb. Hors de question de sortir par là. Après avoir fini de remplir mon sac, je me faufile dans l’indifférence générale dans le passage qui conduit du collège Sainte-Barbe au lycée Louis-le-Grand, remonte des couloirs, traverse une cour, force un peu une porte récalcitrante pour débarquer dans l’entrée du prestigieux établissement et gagner la rue Saint-Jacques.
Il était de notoriété publique que Maximilien Lagault habitait place Saint-Sulpice dans le sixième arrondissement de la capitale. A chaque fois qu’on l’accusait d’utiliser des nègres, l’académicien ressortait la même rengaine sur la lampe de son bureau qu’on pouvait voir allumée dès 4 ou 5 heures du matin depuis la place. Saint-Sulpice, ce n’est pas très loin et je me résouds de faire le trajet à pied. Cela me donnera le temps de réfléchir sur les derniers (mais pas forcément ultimes) développements de l’affaire.
Bizières n’était donc pas plus mort que Loyer lors de la fusillade de Luçon. A se demander donc à qui profitaient tous ces non-crimes… et, surtout, par quel miracle, tout le monde avait pu assister au film d’une fusillade qui, si elle avait bien eu lieu, n’avait en rien ressemblé au récit qu’en avaient fait les témoins. L’explication d’un Lebecq récupérant Loyer pour lui faire avouer où je me trouvais n’en devenait que plus grotesque. Bizières était encore mieux placé pour le savoir et cela, Lebecq ne l’aurait pas ignoré. Quel était donc le sens de tout cela ? L’élimination froide et déterminée d’un réseau rival, celui de Minois, déguisée en bavure ? La volonté de me faire peur pour que je regarde pas de plus près ce qui se tramait dans la « mission » ?
Il fait une chaleur de four sur Paris. Je cherche l’ombre absolument afin de ne pas détériorer davantage ma peau noire et je m’efforce de ne pas marcher trop vite. Je résiste tant bien que mal à l’envie de m’acheter une boisson fraîche de peur d’abimer la couleur autour de ma bouche. Je pourrais bien me moquer de ce problème désormais mais une femme couleur pie ne peut qu’attirer de trop les regards.
Je tire la langue. Courage ! J’entre dans la rue Saint-Sulpice, c’est bon signe. Si Lagault est chez lui, je suis certaine qu’il ne pourra pas résister à l’envie de me recevoir. Surtout s’il y a un visiophone à son entrée et qu’il me découvre en black affolante dans mon tailleur cintré rouge.
Que penser de Jacquiers ? J’hésite toujours à le condamner même si les faits sont quand même têtus. C’est lui qui m’a expliqué l’affaire Lebecq-Loyer, c’est lui qui m’a annoncé son départ dans la nuit prochaine pour aller chercher ma mère. C’est aussi lui, vraisemblablement, qui m’a fait découvrir – par Lydie interposée - cette chambre et cette photo destinées à me ramener une nième fois dans son camp. Il a vu le film de la fusillade de Luçon… Et il s’est aussi bien gardé de tenir ses autorités de tutelle au courant de ses agissements.
Que penser du lieutenant Patrick ? Je n’avais pas pour lui les mêmes sentiments que pour Jacquiers sans trop savoir pourquoi. Au début, il avait été trop laudateur à mon égard avant de se montrer à plusieurs reprises agacé par mon attitude – que je persistais à trouver cohérente – pour finalement passer l’éponge. Il était le responsable des opérations de Luçon et de Grenoble, et aussi le grand pote de Bizières. Voilà qui incitait à se poser des questions sur lui. D’un autre côté, cela ne prouvait pas grand chose… Ils étaient tous potes avec le tabagique Bizières et donc tous candidats déclarés à un cancer du poumon dans les années à venir…
Le seul point sur lequel j’avance finalement est d’ordre kilométrique. J’arrive enfin au bout de la rue Palatine sur la petite placette ombragée sur laquelle donnent les fameuses fenêtres de Maximilien Lagault.
Petite pause sur un banc pour finir de mettre mes idées en place. Ne pas oublier de lui demander en préalable un grand verre d’eau sans quoi ma bouche restera scellée par la sécheresse. Lui promettre l’impunité quoi qu’il ait pu faire de dégueulasse – sur ce point, ma confiance lui était acquise – dans cette affaire. Exiger qu’il me mette en contact avec le Président.
Reprenant mon souffle une dernière fois, je vois débouler soudain une moto qui, sans vraiment ralentir, pile net pour se garer sous un arbre. Le motard descend, regarde autour de lui puis se dirige vers l’entrée de l’immeuble de Lagault. C’est peut-être une bonne occasion d’entrer sans passer par la case sonnette, interphone et éventuellement visiophone. Je me lève pour me précipiter à la suite du type lorsqu’il ôte son casque gris métallisé. Cheveux en brosse, moustache… Il ne se ressemble pas et pourtant c’est lui. Jordan Bizières revenu d’entre les morts.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:16

Je détourne la tête en espérant qu’il ne sait pas que Fiona Toussaint est devenue Louise Cardinale. Si peut-être d’ailleurs puisqu’il jouait à Nolhan lorsque ce nom a été inventé… Enfin, je ne sais plus…C e qui compte c’est qu’il ne s’est pas ému de ma présence à quelques mètres de lui. Ce n’est pas de cette femme noire bien habillée qu’il se méfie mais d’une menace autre qui existe peut-être mais que, pas plus que lui, je n’ai remarquée.
J’ose… Je reprends ma marche à grandes enjambées vers lui tandis qu’il compose le code d’ouverture de la porte… S’il me reconnaît, cela va mal finir. S’il me prend pour une simple visiteuse de l’immeuble, il me tiendra la porte et je pourrais entrer.
- Please…
Anglais à accent traînant du Sud pour finir de composer mon personnage. Bizières se retourne, me remarque enfin et me tient la porte. Je me retrouve face à l’escalier avec le faux macchabée sur les talons. A quel étage habite Lagault ? Je n’en sais fichtre rien. J’ai compté cinq étages… S’il habite sous les toits, l’autre va comprendre où je comptais aller, s’il crèche plus bas, Bizières s’arrêtera au bon palier et moi je pourrais continuer ni vu ni connu.
Cela ne se passe pas comme je l’avais imaginé. Bizières ne me suit pas. Il prend l’ascenseur, un ascenseur installé dans un coin et que je n’ai pas vu. A l’oreille, j’essaye de deviner à quel étage il s’arrête… Le dernier peut-être… Si c’est le cas je bénis ceux qui ont installé la cage d’acier dans cet immeuble ancien.
Je continue à grimper. Il m’a semblé entendre un coup de sonnette, une porte qui s’ouvre et une sorte de bousculade. Je ne suis sûre de rien. J’aimerais être vieille d’une heure de plus pour savoir ce qu’il va ressortir de tout cela. Bizières aux ordres de Lagault, c’est intellectuellement envisageable mais je ne peux pas non plus exclure que Lagault soit aussi concerné par l’exécution d’Ermeni Kirimi.
Il y a une énorme plaque dorée sur la porte au dernier étage. « Monsieur Maximilien Lagault de l’Académie Française ». Sans prendre un temps de réflexion supplémentaire, je sonne.
Œil électronique en action. On m’ausculte.
La porte s’ouvre juste ce qu’il faut pour amorcer un dialogue.
- You’re Katherine ?
- Yes I am…
Je ne sais pas qui est cette Katherine mais visiblement Bizières l’attendait. Il ouvre la porte en grand. Je l’entends marmonner :
- Elle m’avait pas dit que ce serait une black des States…
Information importante. Nous sommes en plein quiproquo… Cela veut dire que la vraie Katherine – peut-être bien Catherine d’ailleurs – ne va pas tarder et que quand elle va débarquer, ça va se compliquer pour moi.
Bizières tient entre ses mains toujours gantées une sorte de tige noire. Je l’identifie lorsque nous quittons l’entrée sous-éclairée. C’est une cravache !
- For you ! dit-il en me la tendant.
Je ne sais quelle doit être ma réaction. Surprise ou experte ?… A tout hasard, je fouette l’air à deux reprises comme si je voulais éprouver l’accessoire qu’on vient de me confier. Connaissant les dérèglements de Lagault en matière sexuelle, je me doute bien que la cravache n’est pas là par hasard…
- Follow me Katherine… I would present to you your slave…
- My slave ? Mon esclave ? Là, ça ne cadre plus avec ce que je sais de la sexualité tourmentée de Lagault. Ce qu’il aime c’est dominer des dominatrices, se montrer qu’il a le pouvoir de trainer à ses pieds et dans son lit les femmes les plus rebelles. C’est bien ce qui l’a toujours fasciné chez moi, ma capacité à lui dire « non »… Et la seule fois où j’ai été contrainte de dire « oui », j’ai réussi à le ridiculiser… devant les caméras de l’Organisation en plus.
Le salon est sans dessus-dessous ou du moins agencé de manière très étrange. La table est poussée sous la fenêtre, les banquettes sont empilées l’une sur l’autre. Et au milieu trône un grand fauteuil de style duquel je vois dépasser deux bras gantés de noir et menottés.
Mon esclave m’attend. Bâillonné, entravé au niveau des pieds, entièrement recouvert d’une combinaison en latex vert foncé, cagoulé de noir.
Je crains de deviner la suite. Dans une hypothèse basse, il va y avoir une séance photo un peu particulière dans l’appartement destinée à ruiner la réputation du nouvel instituteur national. Mais des photos ou des films de ce genre doivent déjà exister ; pourquoi faudrait-il en avoir de nouveaux ?… L’autre hypothèse, la plus plausible, c’est que tout cela n’est que le préambule à une mise en scène macabre.
- For you, fait Bizières en me tendant un cintre sur lequel se déploie une somptueuse combinaison noire traversée de flammes rouges.
Autre accessoire remarquable accroché au cintre, une pochette en plastique transparent avec à l’intérieur plusieurs billets violets de 500 euros.
- Your shoes, ajoute-t-il.
Là, cela commence à se compliquer. Si les cuissardes ne font pas du 37…
- Quickly !…
Je fais mine de chercher la salle de bain.
- Tu vas pas faire ta chochotte avec le prix qu’on te paye… Fous-toi à poil ici…
Il en a de bonne, lui. Je suis noire de visage, de bras et de jambes mais rosée du reste. Je n’ai pas envie qu’il commence à se poser des questions sur cette créature « épidermiologiquement » hybride.
- I need mirror… and some talcum…
- Ok… Come on !… Quelles chieuses ces putes de luxe !
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:17

Je n’ai pas le temps de m’extasier sur la salle de bains du maître de maison toute en marbres et en dorures. La vraie Catherine peut arriver d’un instant à l’autre…
Je me déshabille, me talque le corps et enfile la tenue moulante en prenant bien soin de ne pas la déchirer. Ce ne serait pas très professionnel.
Même pas peur, c’est ça qui est dingue…
Je retourne dans le salon. Bizières a entre les mains un appareil photo numérique et il commence à me mitrailler comme l’aurait fait sans doute Lagault avant de se laisser entraver par sa maîtresse du jour.
- Now… You…
Il me tend l’appareil. Je commence à tendre le bras pour me prendre en photo. Mon visage, ma poitrine, mes jambes gainées dans des bottes pointure 39 (ouf !!!)…
- No… You don’t understand… You and him… Like that…
Il me prend l’appareil des mains, se place à côté de Lagault et me montre comment il veut que je nous shoote en plein jeux excitants.
Que faire sinon obéir et attendre… Attendre l’ouverture…
Je m’assois sur Lagault qui est assez stupide pour ne pas rester insensible à la scène. A-t-il seulement compris ce qui se trame ?
Je le cravache d’une main tout en déclenchant l’appareil de l’autre. Là, il n’aime pas et s’agite…
- And now, you will be playing with his sword.
Son épée d’académicien ?… En un instant, tout s’éclaire. La combinaison verte, le fauteuil… Oh les tordus !… Je sais comment ça va finir… Lagault embroché par sa propre épée… La pute effrayée qui hurle et qui, horrifiée par son geste, se défenestre (la table n’est-elle pas opportunément devant la fenêtre pour servir de marchepied et passer par-dessus le garde-corps ?). Laissant sur le sol l’appareil photo comme témoignage de ce qui s’est passé…
Je prends une grande inspiration et prend entre les mains la précieuse flamberge avec sur le pommeau les quatre personnages de l’Histoire que Lagault a voulu distinguer. Je choisis délibérément d’aller dans le sens que veut Bizières. Je plante d’un coup sec la lame dans le fauteuil entre les jambes écartées de l’académicien qui sursaute en sentant le vent frôler ses attributs masculins.
- Lovely !
Je me retourne vers Bizières pour le prendre à témoin. Je ne sais pas ce qu’il farfouille mais cela n’annonce rien de bon. Je fais une ou deux photos supplémentaires, je récupère l’épée qui a labouré le précieux tissu du fauteuil mais reste encore bien coupante comme je peux le sentir sous mes doigts.
En fait, je me délecterai presque de la peur palpable de Lagault. Je crois que lui aussi a compris parce qu’il l’a lu dans mes yeux. Cette épée sera bientôt en travers de son corps. Tout ce qu’il vit là n’est que du cinéma avant la mise à mort, en aucun cas une joyeuse plaisanterie orchestrée par des amis. Une sorte de corrida sado-maso dont ma catsuit écarlate serait la muleta.
On frappe à la porte.
Bizières sursaute, dégaine un flingue, court vers l’entrée. Je le suis l’épée à la main.
Nouveau coup d’œil dans l’œilleton… et pointe de l’épée académique qui vient se ficher au bas du dos de Bizières.
- Pose ton flingue, Bizières… La plaisanterie est terminée.
Bien sûr, ce con n’obtempère pas. A-t-il seulement réalisé que je lui avais parlé en français ? Il se retourne, tend le bras qui tremble trop (sevrage tabagique en cours ?)… La sonnette retentit à nouveau. Il hésite visiblement à tirer parce que ça ruinerait sa mise en scène. Je pousse le bras en avant. Il tombe les yeux grands ouverts.
Un de moins !
Et là, je me rends compte de ce que je viens de faire… Et, horrifiée, que cela ne me fait plus rien du tout… J’ai juste l’impression d’avoir réparé une erreur de chronologie.
La fille sur le palier continue à s’exciter sur la sonnette. Elle le veut son fric ! Je plonge la main sous ma combinaison où j’ai caché les billets comme le font je crois les professionnelles. J’ouvre la porte, balance les biftons au visage de la fille (bien foutue et bien plus grande que moi… d’où la pointure 39 des bottes) et lui lance d’une voix qui ne tolère aucune réplique.
- Casse-toi Catherine ! Les flics arrivent !
Je referme la porte. Cette fois-ci, c’est moi qui tremble.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:21

En évitant de regarder Bizières et ses yeux éteints, je rejoins le salon. Lagault, sous sa cagoule, roule des yeux inquiets pour ne pas dire affolés.
- C’est bon Maxou, lancé-je… Tu vas encore t’en sortir cette fois-ci… T’as vraiment le cul bordé de nouilles ma parole… Enfin, presque… Tu me reconnais ?
Il secoue la tête.
- J’espère bien être ton pire cauchemar… Parce que ce que je vais faire, tu ne vas pas aimer… Il doit y avoir dans ton bureau une feuille de papier sur laquelle j’ai écris que je renonçais à un manuscrit…
Chaque nouveau mot fait éclater dans le regard de l’académicien les signes évidents de la compréhension.
- D’un autre côté, je suis très pressée… Donc si tu consentais à me dire où est ce fichu papier, on pourrait en finir plus vite et commencer à parler toi et moi. Ca te va ?
Nouveau mouvement de tête cette fois-ci clairement affirmatif.
Je m’approche du fauteuil, déboucle le bâillon et arrache dans le mouvement qui suit la cagoule en latex.
Le regard noir de l’académicien est bien le seul reste de son charme vénéneux. Lagault est trempé de transpiration, bouffi, la bouche encore écartelée malgré sa libération récente.
- Le papier dont vous parlez est dans mon secrétaire. Tiroir du haut à gauche…
- Pas de double ?
- Aucun…
- Vous êtes une enflure, vous savez ?
- Je sais…
Ce renversement du rapport de forces est terriblement jouissif mais il n’est pas du tout intéressant d’un point de vue du temps qui passe. Je laisse donc Lagault reprendre vent et haleine comme on disait au XVIème siècle et me précipite pour récupérer le précieux document. En le prenant entre mes doigts, je récupère la possession pleine et entière de mon Louis XIII. Il y a quelques heures, j’aurais considéré cela comme une excellente nouvelle… Là, c’est juste un détail.
- Lagault, quel est votre rôle dans l’organisation Lecerteaux ?
- Aucun, je vous le jure…
- Ne commencez pas à jurer, je n’ai que faire de la parole des menteurs !… Dites-moi pourquoi vous venez tout le temps foutre votre nez dans mes affaires.
- Je crois vous l’avoir déjà expliqué… Mes ouvrages ne sont pas miens…
- Cela, je le sais depuis longtemps… Mais, vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas… Comme quand vous êtes venu me voir à Prouilhe, comme quand vous êtes allé dans l’émission d’Arthur… Pourquoi ?
Lagault haussa petitement les épaules du fait de ses entraves.
- Disons que je ne peux pas m’empêcher de jouer et que j’aime avoir plusieurs fers au feu.
- Ce n’est pas une explication…
- C’est la seule que j’ai à vous fournir…
- Ne recommencez pas ! Sinon, je termine le travail qui était dévolu à cette malheureuse Catherine.
- Vous n’en êtes pas capable…
Ca y est ! Il recommençait à me provoquer !
Et j’avais besoin de lui…
- Demandez à ce pauvre Bizières… S’il avait su qu’une combinaison en latex était plus protectrice qu’un blouson de motard, sûr qu’il se serait converti aux joies de vos plaisirs louches… Putain, Lagault !… Vous ne pouvez pas vous en sortir cette fois-ci sans moi…Ermeni Kirimi, ça vous dit quelque chose ?
Il fit « non » de la tête.
- Vous deviez en être la première victime… Et quelque chose me dit que quand les petits copains de Bizières vont apprendre qu’aucune prostituée de luxe n’est malencontreusement tombée du dernier étage de l’immeuble occupé par Maximilien Lagault, ils vont envoyer quelqu’un finir le travail. Ermeni Kirimi, c’est l’équivalent de la terre brûlée. Après ça, rien ne doit pouvoir repousser. J’attends donc de vous deux choses. Connaître votre rôle dans ce merdier et qu’ensuite vous me conduisiez auprès du plus haut personnage de l’Etat pour qu’il prenne toutes les mesures nécessaires pour que tout ça s’arrête.
J’avais haussé le ton au fur et à mesure, preuve que j’étais excédée et déterminée à en finir.
- Fiona, dans toute diplomatie, vous le savez aussi bien que moi, il faut des intermédiaires. L’Etat a pu avoir intérêt parfois à utiliser la mafia de Lecerteaux pour certaines affaires. Un pays ne peut pas toujours vendre officiellement des armes à un autre… Mais, en sous-main, la chose peut s’envisager… Quand vous avez un adversaire politique qui a certains comportements déviants, il peut être bon de l’aider à se saborder… Un cocaïnomane a besoin de came… On ne peut pas le fournir depuis les services d’un ministère mais on peut l’amener à se perdre dans les mirages de sa drogue jusqu’à ce qu’une dose fatale l’emporte. Il suffit de connaître des fournisseurs « indépendants » et de pouvoir traiter avec eux. C’est là que j’entrais en scène parce que j’avais la confiance des deux côtés… Tout le monde me tenait mais moi je tenais tout le monde… N’oubliez pas mon parcours politique. On m’a dit girouette parce que je suis passé de la gauche à la droite un peu avant le milieu des années 90 mais il n’y avait aucune motivation politique dans cette translation. Juste une nécessité puisque Lecerteaux voulait que je demeure l’interface entre le pouvoir officiel et son propre pouvoir occulte.
- Eh bien monsieur l’interface, je vais vous prier de renoncer à toute translation pendant un petit moment ce qui vous laissera le temps de réfléchir à comment vous allez pouvoir vous habiller en cinq minutes pour sortir m’accompagner. Moi je prends dix minutes pour redevenir pleinement moi-même.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:24

La baignoire ne tenait pas de la piscine olympique mais elle avait clairement deux places et permettait sans doute bien des fantaisies à un maniaque des plaisirs comme Lagault. Ce n’est pas tant elle qui me posa problème que mes vêtements qui, de par la transpiration étaient souillés de peinture. Le plus simple était encore de rester habillée avec la fameuse combinaison intégrale (ou presque) rouge et noire. Je pouvais me doucher avec, elle sécherait rapidement… et puis de toute façon, je ne me voyais pas demander à Lagault d’aller faire en urgence les magasins pour me saper. C’était la meilleure façon de ne plus le revoir.
En regardant partir la peinture noire (je ne comptais pas nettoyer le marbre de la baignoire cette fois-ci), je disais adieu symboliquement à Louise Cardinale. Elle allait rejoindre cette polissonne de Florence Woodworth et ses cheveux roux dans la penderie de mes identités secondes. J’avais la très agréable sensation qu’au contraire la combinaison de latex se mettait à épouser encore plus mes formes. Sensation délectable mais me garantissant bien des tourments lorsqu’il me faudrait affronter la rue ainsi vêtue. Le rapide passage d’un sèche-cheveux termina de me rendre prisonnière de cette nouvelle seconde peau.
- Alors, vous avez réfléchi ? m’écriai-je en revenant dans le salon.
- Positivement… S’ils ont décidé de me supprimer, c’est qu’ils ne comptent plus sur moi pour leurs affaires et qu’ils ont déjà quelqu’un d’autre dans la place. Je suis donc totalement grillé… Et s’ils ont voulu me supprimer en premier, c’est qu’ils savent ce que je connais.
- Et que savez-vous, monsieur le bavard soudain ?
- Je sais où est le centre névralgique de l’Organisation… Là-bas, vous pourrez avoir toutes les réponses que vous souhaitez…
- Combien de fois avez-vous vu Kill Bill, monsieur Lagault ? Vous me prenez pour ce que je ne suis pas même si, à part sa couleur, cette seyante combinaison peut très bien ressembler à celle d’Uma Thurman.
- Je sais ce que cela donne quand vous êtes déterminée… Si vous analysez les forces en présence, vous m’accorderez que, seule, vous n’avez aucune chance… Mais si vous prenez en compte la situation présente, la seule manière de tout stopper reste encore de frapper directement au sommet.
- D’autres peuvent le faire à ma place… Et sont plus qualifiés en plus…
- Décapitez à nouveau l’organisation et elle s’effondrera… Attendez et c’est elle qui aura frappé ses plus irréductibles adversaires. Vous, moi et quelques autres.
L’entendre se ranger parmi les irréductibles adversaires de la nébuleuse Lecerteaux était proprement sidérant. Malheureusement pour moi, son raisonnement se tenait.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:27

J’avais accordé cinq minutes à Lagault pour se changer. Il en prit huit mais en trouvant le temps d’appeler un taxi qui viendrait nous cueillir en bas de chez lui, devant le 1 de la rue Henry de Jouvenel.
Je suis certaine que quand nous avons grimpé dans son taxi, le chauffeur a dû se demander pourquoi il avait accepté cette course. Un célèbre académicien et une partenaire de jeux lubriques, chauve et aux yeux verts trop brillants, c’était à peine moins dangereux dans un taxi que de transporter plusieurs bâtons de dynamite.
- 15 rue Henri Barbusse à Gennevilliers, commanda l’académicien. Et que ça saute !
L’injonction finit d’effrayer l’artisan taxi qui se demanda si Maximilien Lagault ne lisait pas en plus dans les pensées.
- Et montez le son, reprit l’académicien… On n’entend rien derrière.
- C’est qu’il n’y a plus d’émission, monsieur… La radio s’est arrêtée tout d’un coup, il y a quatre minutes et..
Le célèbre indicatif de RML coupa la parole au chauffeur…
- RML, il est 18 heures et deux minutes… Le journal vous est présenté par Arthur Maurel.
- Il y a quelque chose qui ne va pas, dis-je… On a l’impression qu’elle parle avec la peur au ventre. Je connais cette speakrine, ce n’est pas normal.
La voix d’Arthur interrompit mon espèce de soliloque.
- Mesdames, messieurs, bonsoir… Avant de passer aux nouvelles du jour, quelques explications sur ce long blanc à l’antenne et le retard dans le début de ce journal. Un individu se réclamant d’un mouvement islamiste a fait irruption il y a dix minutes dans les locaux de notre station. Il a tiré à plusieurs reprises sur les agents de sécurité qui voulaient l’intercepter avant de réussir à atteindre nos studios. Là, il a demandé à me rencontrer pour passer à l’antenne pendant le journal. Devant mon refus, il a pointé son arme sur moi…
J’avais beau entendre la voix d’Arthur, un Arthur bien vivant, mon esprit se racontait sa propre histoire. Le type tirait, Arthur tombait, il avait les mêmes yeux vitreux et froids que Jordan Bizières.
- Je dirais simplement à ce micro… Merci Judith !
J’aurais accepté à la rigueur qu’Arthur remercie la sainte Vierge de lui avoir épargné le pire… Mais Judith, son assistante !…
Lagault, qui avait d’abord blêmi tant cette tentative d’assassinat lui rappelait qu’il avait été le premier sur la liste de l’opération Ermeni Kirimi, se laissa aller à se moquer de moi.
- Allons, Fiona… Effacez cette moue jalouse… Judith n’est pas que l’assistante de votre cher Arthur. C’est aussi l’efficace garde du corps que Jacquiers a placé depuis septembre auprès de lui en prévision d’un moment tel que celui-là.
Une virgule musicale de trois secondes plus tard, la voix d’Arthur était de retour à l’antenne. Un peu plus assurée qu’avant la courte parenthèse…
- Un dernier message personnel avant de commencer à dérouler l’actualité de ce jour… Fiona, si tu m’entends, je t’aime…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:29

Ce n’est pas la première fois que je le dis ou que je l’écris. Je me sens perdue tandis que ce taxi nous emporte vers la banlieue nord de Paris. Perdue parce que, comme à chaque fois que je pense avoir réussi à prendre le contrôle de la situation, celle-ci m’échappe. D’un seul coup. Brutalement. Comme si je venais percuter un mur à grande vitesse.
Les événements se sont accélérés et ont confirmé l’existence de cette opération faisant table rase de tout ce qui avait rapport avec moi. Je ne peux qu’espérer que Ludmilla, Adeline, le professeur Loupiac, Célestin Pouget ont pu échapper à ce qui leur était destiné. J’ai l’impression que j’arrive trop tard, que j’ai traîné en route pour satisfaire des plaisirs personnels. Celui d’avoir mon agrégation tout d’abord. La jouissance de voir Lagault obligé de rendre les armes.
Les mots d’amour d’Arthur lancés sur les ondes ont encore compliqué ma situation émotionnelle. Peut-être faudrait-il faire demi-tour et que j’aille à RML lui dire que moi aussi je l’aime et que j’en ai assez de n’entendre que sa voix. Que son corps me manque.
Impossible ! La machine est lancée. La machine des « méchants » comme la mienne. Elles vont bien finir par se rencontrer, par se heurter, et on comptera les victimes.
Je n’en peux plus de ce taxi qui se traîne…
- Vous ne pouvez pas aller plus vite !…
- C’est six heures, madame… On n’est pas tous seuls…
Evidemment que c’est l’heure de pointe… Même un 6 juillet.
Il faut que je parle. Tant pis si c’est à ce fumier de Lagault.
- Où on va exactement ?
- Vous ne serez pas déçue…
- Ce n’est pas une réponse !
- Certes, mais c’est une surprise.
Ma colère retombe. Et si je donnais droit dans un piège ? Une surprise qui ne va pas me décevoir ? Qu’est-ce que cela veut dire ?…
- Faites-moi confiance, reprend l’académicien.
Je préfèrerai plutôt faire confiance à un cafard.
- N’y a-t-il pas quelque chose qui vous inspire encore plus de haine et de dégout que ma pauvre personne ?
Je vais répondre bien sûr que « non, décidément non, il n’y a rien de plus abject que lui à part ces barbouzes diaboliques qui m’ont pourri au moins six mois de ma vie ». Sauf que je me retiens. Quelque chose d’indéfinissable. Le sentiment que je ne maîtrise pas tout, que je n’ai pas tous les documents sous les yeux pour analyser finement les faits. La certitude que j’ai fini par verser dans le manichéisme à force de trop vouloir comprendre.
- Je vous faire confiance, dis-je finalement. Cela me coûte mais s’il y a pire que vous et que j’en convienne, alors je réviserai peut-être mon opinion vous concernant.
L’académicien redresse sa haute stature jusqu’à toucher le toit de la Renault Scénic qui nous emporte vers ce lieu mystère. Il est déjà loin le spectre avachi que j’ai libéré de ses fers une demi-heure plus tôt.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:34

- C’est quoi Orath ?
- Un éditeur de presse magazine… répond Lagault dont le positionnement un pas derrière moi commence à m’inquiéter.
- People Life c’est eux ?
- Parfaitement…
- Et maintenant qu’est-ce que vous me conseillez ?
- Vous vous présentez là-bas d’un air tranquille et dégagé. Vous demandez le chef du personnel, monsieur Sassier… On vous répondra qu’il n’est pas là… Alors, demandez le DRH, monsieur Thil…
- Qui sera absent lui aussi n’est-ce pas ? C’est une sorte de signe de reconnaissance ?…
- Tout à fait… Complètement innocent… Les hôtesses de l’accueil savent que si on demande ces deux responsables qu’elles n’ont jamais vraiment vus, il faut proposer une entrevue avec monsieur Caron qui est l’homme de confiance de la maison.
Il ne faut pas que je m’emballe… Des Caron il y en a des milliers en France. Je connais déjà pas moins de trois historiens possédant ce patronyme. Alors, de là, à imaginer que ce fameux monsieur ait un rapport avec Isabelle si énigmatique quant au nom de famille qu’elle porte...
- Vous le connaissez ce monsieur Caron ?
- Bien sûr… Ce n’est pas toujours le même, mais il me reçoit à chaque fois que j’en fais la demande selon la procédure que je viens de vous rapporter.
- Et vous allez m’accompagner pour le rencontrer ?
C’est la question vérité. Si l’académicien refuse, c’est que sa combine est foireuse et qu’il n’attend qu’une chose : que je m’éloigne pour mettre les bouts.
- Ce monsieur vous importune, mademoiselle ?
La jeune femme, très jolie, qui nous aborde ainsi, est descendue depuis un petit moment d’une voiture garée un peu plus loin. Elle a semblé hésiter avant de se décider à se rapprocher de nous.
- Vous importune-t-il ? répète-t-elle en sortant une carte blanche rayé de bleu et de rouge qui ne laisse aucun doute sur sa profession.
- Oui, réponds-je. Je ne sais jamais si je dois lui faire confiance ou non.
- Etre Fiona Toussaint et faire confiance à Maximilien Lagault ?… Si vous voulez mon avis, c’est une forme de suicide… Oui, je vous connais… Alors, je vais vous proposer de garder votre « ami » au frais, le temps que nous discutions de la meilleure façon de flanquer en l’air cette pétaudière.
La policière inconnue attrape Lagault par le col, lui fait une clé au bras et, avec une force insoupçonnée, commence à le traîner vers sa voiture.
Je reste interdite devant cette intrusion inattendue dans « mon opération solitaire à moi ».
- Qui êtes-vous ?
- Inspecteur Virginie Roncourt actuellement détachée aux services spéciaux du Ministère de l’Intérieur sous les ordres du gentil commissaire Renaudet. Accessoirement, je suis la sœur aînée de mon crétin de frère qui vous adore mais qui en fiche pas une rame à la fac, l’éphémère coéquipière de Jean-Gilles Nolhan et un très bonne connaissance de votre petite sœur adoptive. Vous voyez que le monde est petit… Allez, Maxounet, baisse la tête, tu auras l’air d’un coureur !
Elle pousse Lagault dans la voiture. Il ne se défend pas spécialement ni par son attitude, ni par le verbe. Trop content sans doute de ne pas être convié à notre petite expédition.
- Regarde ce que je te propose pour tromper l’attente… Tu vas a – do - rer !
Virginie Roncourt sort une paire de menottes de la poche arrière de son jean et attache l’académicien au volant. Elle se penche ensuite, ouvre le capot, bricole un peu dans le moteur…
- Voilà !… Des fois que tu aurais voulu t’amuser avec le klaxon… Plus de batterie… Du coup, tu n’auras pas la radio non plus… Eh ! On peut pas tout avoir tous les plaisirs, coco !… Si on n’est pas revenues demain matin, tu auras le droit de commencer à te faire du souci.
L’inspectrice claque la portière, condamne les issues en appuyant sur le bouton inclus dans sa clé et se tourne vers moi.
- Il faut d’abord que je vous donne des nouvelles de Ludmilla… Elle m’a appelée il y a une demi-heure. Suite à un appel urgent du professeur Loupiac, elle a ramassé son chéri, Adeline, et ils sont allés se réfugier à l’hôtel de police de la ville. Ils vont bien… J’ai appris pour votre Arthur mais visiblement il avait une bonne assurance-vie.
- Mais vous, qu’est-ce que vous faites ici ? C’est quoi votre rôle dans l’histoire ?
- Moi je suis le poil à gratter officiel. Je mets le doigt où ça fait mal et les pieds dans le plat. Deux mois qu’à raison de 50 heures par semaine, je suis garée devant ce bâtiment à voir qui entre et qui sort. Le problème c’est que les voitures les plus intéressantes sont de grosses berlines grises allemandes aux vitres encore plus fumées qu’un saumon de Norvège. Deux mois que j’attends que le commissaire Renaudet qui n’est pourtant pas un frileux me donne l’ordre d’aller voir d’un peu plus près la trombine de ces gens qui ont tant à cacher. Alors si vous y allez, foin des ordres ! J’y vais aussi !…
- « Ils » sont là ?
- Huit voitures différentes, toutes à peu près du même pedigree, sont arrivées il y a 4 heures et entrées dans le parking souterrain. Depuis, une seule sortie. Une moto, il y a environ trois heures.
- Le motard est hors service, dis-je. Cela nous en fera un de moins… Vous êtes certaine de vouloir venir avec moi ?
- J’avais promis à Ludmilla de vous retrouver… Maintenant que je vous tiens, je ne vous lâche plus.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:37

Sur le carrelage précieux du hall d’entrée des éditions Orath, les talons de mes bottes trop grandes sonnent de manière bizarre. Suffisamment en tous cas pour que l’agent de sécurité pointe son nez tout de suite. Virginie Roncourt le désamorce en lui montrant sa carte. Je l’ignore encore mais ces deux là se sont déjà rencontrés et le cerbère en garde un souvenir peu valorisant.
- Bonjour, mademoiselle… Je voudrais voir le chef du personnel, monsieur Sassier…
- Il est actuellement absent… Il est vacances…
- Alors, pourrais-je voir le DRH, monsieur Thil ?
- Il est en mission à l’étranger. Je suis désolée, madame…
- Et il n’y a personne d’autres à rencontrer dans votre boite ?
- Non, mademoiselle, en plus nous allons fermer…
Soit le tuyau de Maximilien Lagault est crevé, soit il ne fonctionne qu’avec un homme bien habillé et pas avec un improbable duo de jolies filles dont une en tenue hautement provocante.
- Dites-moi quand même si monsieur Caron…
C’est moi qui avance le dernier nom du code… On verra bien…
- Monsieur Caron est bien présent, me répond l’hôtesse, mais il n’a pas de rendez-vous prévu à cette heure-ci. Il est en réunion.
- Alors osez le déranger avant de partir… Dites lui qu’Ermini Kirimi est arrivé.
- Ermeni Kirimi ? Qui est-ce ?…
- Franchement, vous ne comprenez pas, intervient Virginie… Qu’est-ce qu’un homme ayant ses responsabilités peut faire avec deux filles comme nous après l’heure de fermeture de sa boite ?
- Cela m’étonnerait… Il est arrivé avec sa femme…
Là, cela commence à faire beaucoup trop d’indices en faveur d’une implication d’Isabelle dans le côté obscur et inquiétant de cette affaire. L’inspectrice Roncourt qui n’a pas les mêmes choses que moi en tête continue à enfoncer l’hôtesse dans ses doutes sur l’attitude à tenir.
- On le sait bien qu’il est avec sa femme… C’est elle qui nous a prié de venir… Alors, prévenez-les… Ermeni Kirimi est arrivé…
L’hôtesse hésite encore. Sa raison ploie face à l‘illogisme de la situation. D’un autre côté, il y a bien eu les codes d’identification habituels pour les visiteurs « spéciaux » comme on les appelle à l’accueil. Elle pense, comme ses collègues, que ce sont de simples informateurs, des porteurs de ragots, qui tiennent à rester discrets. Nous ne cadrons juste pas, surtout moi, avec les profils habituels…
Enfin, elle se décide… et pas qu’un peu.
- Montez directement… Au cinquième étage. Salle Lazareff…
- Vous ne voulez pas nous accompagner ? rajoute Virginie Roncourt qui connaît visiblement les bons leviers pour déstabiliser les gens.
L’hôtesse détourne la tête. Nous en profitons pour filer vers l’ascenseur.
- Et maintenant ?
- Maintenant, fait l’inspectrice dont la présence et le calme me rassurent, on va savoir qui ils sont.
- C’est une erreur de ma part ou Ermeni Kirimi ça vous parle ?
- C’est effectivement une expression dont j’ai beaucoup entendu parler ces derniers temps… c’est du turc non ?…
Un nouveau nuage passe dans mon esprit. Cela doit se remarquer car Virginie Roncourt pose sa main sur mon épaule et me rassure.
- No souci, Fio ! La situation est plus simple que vous ne l’imaginez…
- Alors, on fait quoi ?
- On entre, on dit bonjour et on compte les gens dans la salle. S’ils sont plus de dix, on referme la porte et on dit qu’on s’est trompé d’étage… A moins de dix, le coup est jouable et on s’incruste.
Je me demande si elle est vraiment sérieuse… Ou si elle est aussi sensée qu’elle en avait l’air jusque là.
- A supposer bien sûr qu’il n’y ait pas une armée de gardes du corps devant la porte, ajoute-t-elle tranquillement au moment où le chiffre 5 s’allume en rouge vif au-dessus de la porte.
Elle sort un pistolet d’un étui sous son aisselle, l’arme et me lance, soudain protectrice.
- Restez dans l’ascenseur tant que je ne vous aurais pas dit de venir.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:50

Le couloir est aussi tourmenté qu’un bouquin de Kafka. Il tourne sans cesse, ce qui fait que les recoins sont nombreux. Le doigt crispé sur le bouton qui maintient la porte de l’ascenseur ouverte, je regarde progresser l’inspectrice Roncourt pas à pas, le dos collé aux cloisons. Elle jette des coups d’œil rapides dans toutes les directions, avance de trois pas, recommence. Lorsqu’elle disparaît de ma vue, je n’y tiens plus, je quitte l’ascenseur et je me précipite pour la rejoindre. La moquette épaisse étouffe mes pas… ce qui me vaut un regard noir de la part de l’inspectrice lorsqu’elle me voit débouler dans son champ de vision.
- Trois types devant la porte, souffle-t-elle… J’ai besoin de vous…
- Pour quoi faire ?
- A votre avis ? répond Virginie en tirant sur ma peau de latex.
Je coule un œil au-delà de l’angle pour regarder la configuration des lieux.
- Merde ! J’en connais un !…
- Lequel ?
- Celui du milieu… Il m’a déjà tiré dessus.
C’est le mec à l’imperméable de Luçon. Encore un ressuscité. Mais cette fois-ci de l’autre camp. Mes soupçons se précisent.
Avant que l’inspectrice ait pu me retenir, je déboule en essayant de chalouper des hanches comme une professionnelle.
- D’où vous sortez ? me lance un des gros bras.
- Je suis la récréation de ces messieurs…
- Ce n’est pas prévu… Dégage de là et va faire tes saloperies ailleurs…
Il a le tort de me bousculer. Rejetée en arrière, je libère l’angle de tir pour Virginie Roncourt qui fait trois cartons nets et précis. La moquette commence à changer de couleur.

- Police ! On ne bouge pas !
Il faut quand même avoir du cran pour se précipiter tête baissée dans une salle remplie d’ennemis potentiels. Virginie Roncourt n’en manque pas et, comme c’est décidément contagieux, je la suis.
La description de la salle Lazareff serait superflue. Ce qui compte en entrant c’est l’assistance présente. Je ne suis pas déçue. Il y a là, parmi la quinzaine de participants, des têtes connues voire même très bien connues. D’abord ceux que j’appellerais les intermédiaires : Pantel, Minois (lui aussi revenu des Enfers), Roth (le Lorrain), Chelon (l’homme de Picardie). Il est vraisemblable que parmi ceux que je ne connais pas dans l’assistance il doit y en avoir encore trois ou quatre du même acabit. Après, il y a les survivants de la photo de Luçon : Roche et sa tête d’ampoule à vis, Isnard aussi transparent qu’à l’habitude, Gérard Loyer qui a encore une nouvelle tronche, Francis Brauz le photographe et Isabelle Caron… Ma chère Isabelle dont j’avais toujours refusé de croire qu’elle pouvait être pour quelque chose dans cette merde. Comme quoi, elle avait bien raison depuis le début, j’étais une grosse naïve. Je suppose que le type à côté d’elle est le fameux Caron, ce mari dont elle a toujours refusé d’avouer l’existence, faisant de « Ni père, ni mari » une sorte d’étendard de sa condition de femme libre. Il est aussi petit qu’Isabelle peut être élancée et sportive. Comme on dit, un couple bien mal assorti.
Deux places sont encore vides autour de la table. Cela me donne l’occasion d’ouvrir la bouche pour la première fois.
- Vous pouvez retirer le couvert de Jordan Bizières. Il ne viendra plus.
Mon intervention met fin à trente secondes d’un long et lourd silence. Chacun juge la situation et le rapport de force. Il ne nous est pas favorable, c’est une évidence. Ils sont plus nombreux et je pense que certains ont déjà bippé leurs hommes de mains qui doivent attendre dans le parking pour obtenir du secours.
- Bon, je pense que tout le monde me connaît, même le rachitique monsieur Caron… Isabelle, je comprends mieux pourquoi tu ne voulais pas parler de lui… Vraiment, quel nabot !
Oh le vilain sourire sur la face grêlée du dénommé Caron ! Elle vaut toutes les répliques. Ce sourire-là me dit tout simplement que je dois profiter de mon ironie car elle ne durera pas.
J’en profite donc.
- Ainsi, sur la photo qui me fut remise après le faux massacre de Luçon, il y avait toute la joyeuse équipe que je trouve ici réunie. Si sympathique et si attachée à moi qu’elle m’offrit un beau déshabillé couleur grège pour habiller mes nuits. Qu’avait-il de si particulier ce somptueux cadeau ?… Un petit truc miniaturisé dans l’ourlet pour qu’on puisse me suivre à la trace ?… Je vois dans le regard du camarade Roche comme une lumière, je dois donc avoir touché juste… Quelle belle bande de pourris quand même ! Vous imaginiez quoi ?… Vous entendre avec ces messieurs de la pègre régionale et couler des jours heureux en vivant de vos rentes crapuleuses ?…
- Fiona, arrêtez vos sarcasmes, intervient Roche… Vous ne comprenez rien…
- Qu’est-ce que je ne comprends pas ?…
- Nous ne sommes que des rouages dans toute cette histoire. Il n’y a qu’un seul cerveau, un seul chef…
- Qui doit occuper la place vide à côté du sieur Caron, je sais… Mais votre chef, ce cerveau brillant fait défaut à votre petite réunion… Ne serait-il pas en train de vous lâcher face à la tournure des événements ?
Nouveau silence. Ai-je semé le doute ? Pas sûr… J’ai l’impression d’être arrivée dans une sorte de réunion de travail. On attend d’avoir des certitudes sur l’éradication des adversaires potentiels avant d’aborder les nouvelles bases d’un accord. Le chef n’arrivera qu’ensuite pour apposer le sceau de son autorité.
Ce chef qui est-il ? Qui est le pourri suprême ? Le colonel Jacquiers ou le lieutenant Patrick ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:52

Trois petits « toquements » sur la porte et une femme blonde, habillée chez les meilleurs couturiers et glaçante de grâce, s’invite dans notre petite assemblée. Elle essuie machinalement ses escarpins souillés de sang sur la moquette tout en gagnant le fauteuil « présidentiel ».
- Vous voilà fort étonnée de découvrir une inconnue à la tête de ce grand manège… Et pourtant, mademoiselle Toussaint, quoi de plus évident ?! L’organisation Lecerteaux ne peut demeurer qu’entre les mains d’une Lecerteaux. Ma sœur, Aude, n’a rien vu venir… Je l’ai livrée aux mains des services spéciaux parce que j’avais déjà pris le contrôle des choses en sous-main, parce que je tenais les hommes et les femmes dont j’avais besoin pour ma conquête. L’argent corrompt même les cœurs purs dit-on… Cela fonctionne même avec les cœurs les plus endurcis et les plus indéfectiblement attachés à leur pays. Il suffit de mettre le prix, d’avoir les moyens de pression suffisants, de leur montrer à quel point leur gouvernement ne fait pas crédit à leur sens du devoir. Tout se négocie. Bien sûr, il y a toujours des irréductibles comme vous ou le colonel Jacquiers. Alors, il faut savoir vous écarter progressivement, vous diviser de manière systématique avant de vous porter le coup de grâce. Pendant six mois, nous avons fait en sorte que Jacquiers et Patrick en viennent à se méfier l’un de l’autre. Il a fallu aussi vous convaincre qu’ils cherchaient à vous utiliser, sans cesse vous plonger dans le doute quant à leurs intentions réelles à votre propos. Les trois pointes de ce triangle si dangereux pour nous n’ont cessé de s’écarter. A l’heure où je vous parle, ils attendent tous les deux que leurs subordonnés leur apportent les résultats des opérations en cours. Lorsqu’il aura confirmation de l’arrestation de ces messieurs et de leurs bandes respectives, le colonel Jacquiers, qui a la naïveté de vous prendre pour sa fille et le grand tort de mal s’entourer, se rendra à l’aérodrome de Villacoublay où un avion d’affaires l’attend pour l’amener en Bolivie. Deux heures après son décollage, l’appareil s’abimera en mer. Le lieutenant Patrick, lui, a eu le tort immense de tomber amoureux d’une femme qu’il rejoindra dans une luxueuse résidence des hauteurs de Cannes. Allez savoir pourquoi, ils se disputeront, les choses tourneront mal et j’aurais un geste malheureux. Le malheureux s’écrasera au bas de l’escalier. L’enquête montrera qu’il s’était endetté plus que de raison par amour de cette belle inconnue dont la trace se perdra dans une défaillance du système de vidéosurveillance de la belle villa.
- Vous n’êtes pas un brin trop optimiste ? interroge Virginie Roncourt. J’irai même jusqu’à dire trop sûre de vous. Jusqu’à preuve du contraire, tout ce que vous avez voulu faire a échoué. Votre islamiste a échoué à descendre Arthur Maurel, notre « ami » Lagault est sain et sauf et je suppose que Fiona devait, à un moment ou un autre, y passer. Or, elle est devant vous.
- Elle a échappé une première fois à son destin. Notre amie Caroline Barthélémy aura refroidi ces camarades Poly et Bournazel pour rien… La star de toute cette histoire a trouvé plus habile de partir par la sortie des artistes. Ce qui n’aura pas changé grand chose à sa destinée… puisque ladite destinée était de venir ici boire le calice jusqu’à la lie en apprenant la disparition de ces amis et surtout de son Arthur Maurel chéri. Moyennant quoi, elle se serait enfoncée dans une grave dépression dont nous n’aurions pas manqué de relater toutes les étapes à nos lecteurs jusqu’à la tragique issue finale.
- Je trouve, dis-je, que l’esprit de la famille Lecerteaux est glauque à souhait. Combines foireuses, assassinats déguisés en suicide, perversions sexuelles et chantages à gogo…
- Ce sont les moteurs du monde, répond la frangine Lecerteaux.
- Vos moteurs m’emmerdent !… Ce ne sont pas les miens…
- Vous êtes une idéaliste… Je suis certaine qu’en ce moment vous vous dites que vous allez quand même vous en sortir. Votre copine a un flingue mais nous sommes dix-sept… et il y a autant d’hommes en armes dans le parking.
- Si c’est pas malheureux d’être aussi classe et d’avoir jamais compris aux additions ! grogne Virginie Roncourt. Moi, je dis Fukuyama…
- Fukuyama ? Quelle est cette ineptie ? s’emporte la sister.
- Francis Fukuyama, c’est bien le mec qui a dit que c’était la fin de l’Histoire, non ?
Les dalles du faux plafond explosent soudain une à une faisant voler des débris sur les tables. Des canons de fusils d’assaut avec leurs mires rougeoyantes accrochent les différentes personnes dans la salle Lazareff. La cavalerie n’a pas eu besoin de charger au son du clairon. Elle était déjà là, tapie en silence depuis le début.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 3 Juin 2011 - 20:56

Dix minutes plus tard, avec une discrétion qui, comme me le confiera Virginie, est inhabituelle, le commissaire Renaudet s’invite aux éditions Orath. Pendant que ses hommes évacuaient tous les participants à la fameuse réunion, on m’a isolée dans le bureau du fameux Albin Caron, l’avocat des éditions en même temps que celui de la nébuleuse. Ce sont dix minutes étranges où les sentiments les plus étranges me vrillent l’âme. Le soulagement parce que c’est fini, cette fois-ci bien fini. La peur rétrospective parce que si les policiers d’élite du commissaire Renaudet n’avaient pas été là, nous étions bien mal embarquées. La déception d’avoir pu vérifier qu’Isabelle était celle qui m’avait le plus manipulée au cours des derniers mois jusqu’à ce que je la tienne pour une amie et que je plaigne ses problèmes paternels. La colère de ne pas avoir vu les indices (mais y en avait-il ?) qui disaient que tout était fait pour que je me méfie des deux personnes les plus importantes de la mission. L’incompréhension, surtout, devant cette issue heureuse qui ne pouvait s’expliquer que parce que quelqu’un d’autre avait bien fait son boulot.
- Alors, miss Toussaint, pas trop chamboulée par cette journée ?
- Vous voulez la vérité, commissaire, je viens à peine de réaliser qu’il y a quelques heures j’étais devant un jury de concours… Les heures que je viens de vivre m’ont paru durer des journées entières.
- Ca se comprend… Je tenais à vous remercier personnellement pour votre action dans tout ce qui est arrivé ce soir. L’inspectrice Roncourt, qui n’est pas la dernière des buses quand elle le veut bien, m’a dit toute votre détermination à faire échouer Ermeni Kirimi.
- Vous en saviez visiblement assez pour avoir tendu le traquenard ici.
- Sans doute… Mais vous n’avez pas cessé de semer le désordre dans les têtes de nos adversaires avec vos initiatives… Sans compter que vous avez permis à un Immortel de le rester ce qui vous vaudra sûrement d’être chaleureusement félicitée en hauts lieux.
- Commissaire, expliquez-moi…
- Ce sont des secrets d’Etat, mademoiselle… Et je n’oublie pas que vous rêvez de vous marier avec un torche-copie de premier plan… Moi je ne peux rien vous dire… Maintenant, si mon honorable ami, le colonel Jacquiers veut vous en dire plus. Sachez qu’il vous attend à son domicile de la rue Toussaint-Fréron avec sa charmante épouse. Une voiture banalisée vous attend pour vous y conduire.
- Et ces gredins, que va-t-il leur arriver ?
- Nous sommes dans un Etat de droit, mademoiselle Toussaint. La justice des citoyens aura à en connaître de leurs actes… Du moins pour ceux qui ne relèvent pas de la justice militaire laquelle pourrait fort bien en l’espèce s’arranger avec la loi Badinter de 1981.
Cela veut dire douze balles dans la peau ou toute autre forme d’exécution pour les traîtres au drapeau. Même si je trouve que c’est mérité sur le principe, cela me met terriblement mal à l’aise parce que j’ai l’impression d’avoir été la première à punir en embrochant Bizières sur l’épée d’académicien de Maximilien Lagault. Et sans jugement.
- Remerciez particulièrement l’inspectrice Virginie Roncourt… Qu’elle sache qu’elle fait partie de ma famille désormais et pas seulement parce qu’elle est l’amie de ma meilleure amie…
- Je n’y manquerai pas. Comme elle devrait obtenir des vacances bien méritées prochainement, vous pourrez le faire vous-même à l’occasion.
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