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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 11 Avr 2011 - 17:26

J’ai ouvert la fenêtre pour que se dissipe la légère odeur de brûlé qui s’était dégagée du début de combustion du papier. J’ai ensuite pris le temps de m’asseoir sur le lit avant de commencer à déchiffrer les mots du message « secret ». Je m’attendais tellement à la révélation d’un secret extraordinaire que je préférais m’assurer d’amortir ma chute… Déception ! Le tout tenait en fait en peu de lignes. Trois exactement portant chacune un mot unique précédé d’une flèche courbée vers la droite.
Musique.
Wood.
Boulders.
Autant dire que si le message était secret par son caractère invisible, il l’était tout autant dans son contenu. A la limite, Nolhan aurait très bien pu écrire directement les trois mots sur le papier. Ils ne contenaient rien de bien particulier. De la musique, du bois et des rochers. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?… Je me mis à la fenêtre pour essayer de deviner le paysage. Peut-être y verrais-je les rochers et le bois dont il était question ? Mais non, on ne voyait rien d’autre que le cloître et la partie supérieure de la basilique. Tout mon univers visuel se trouvait réduit aux bâtiments monastiques. Quant à entendre de la musique, je m’attendais plutôt à entendre celles de chants à la gloire de saint Dominique…
En utilisant mes connaissances géographiques de la région et ce que j’avais vu en arrivant à Prouilhe, il pouvait bien y avoir quelques petites forêts dans le secteur mais pour les rochers il fallait grimper plus au nord vers la Montagne Noire. Là, oui, il y en avait des rochers ! Et pas vraiment des petits… Mais si Nolhan se figurait que j’allais pouvoir quitter le monastère, trouver un bois avec des rochers d’où monterait de la musique, il n’avait rien compris au film de mon histoire. Selon toute vraisemblance, c’était donc moi qui faisais fausse piste.
D’abord, pourquoi le premier mot était-il francisé alors que les autres étaient clairement en anglais ?
Et à quoi faisaient référence les flèches ?
J’ai bien dû rester cinq minutes comme une conne à laisser macérer ces deux questions l’une contre l’autre. En omettant, en bonne historienne, d’interroger ma source. Lorsque j’ai réagi, la solution s’est imposée d’elle-même. Nolhan, flic et auteur du message, était dingue d’informatique. Pour lui, cette liste de mots n’était pas qu’une simple liste de mots. Elle était un chemin ! Une succession de dossiers informatiques qu’il fallait ouvrir les uns après les autres pour arriver sans doute au vrai message.
J’ai écrit « conne » il y a quelques lignes. Je réitère ce jugement. C’était tellement évident que si Nolhan avait espéré de ma part une réaction rapide, il devait être bien déçu et attendre impatiemment que je donne signe de vie. Mauvais point pour moi auprès de la seule personne que j’imaginais être mon allié plein et entier dans ma mésaventure actuelle !
Le lancement de l’ordinateur me parut bien long cette fois-ci. Comme quoi tout est relatif…
Il y avait bien un dossier Wood dans le dossier Musique du disque dur. Travaillant dans le silence la plupart du temps, je n’avais guère garni cet espace qu’en plus je ne visitais pratiquement jamais. Il s’y trouvait juste quelques grands classiques de la chanson française ou de musique pop, des petites madeleines de Proust entendues dans la cuisine de « maman » et dont je n’avais jamais réussi à me séparer tout à fait. C’était tout ce que contenait ma bibliothèque sonore informatique. Jusqu’à ce que Nolhan y ajoute un espace dédié à la musique d’un certain Roy Wood. Deux albums au total. Le fameux « Boulders » et un autre album intitulé « Mustard ». C’était à se demander si ce n’était pas le laconisme de ces titres qui avait attiré Nolhan le taiseux.
Dans le dossier « Boulders », il y avait 10 petits fichiers correspondant à autant de pistes de l’album original. Le numéro 1 portait le titre hautement à propos de « Songs of praise ». Les chansons de glorification ! Un instant, l’idée d’une blague de Nolhan me traversa l’esprit. Avoir garni mon PC d’hymnes religieux anglo-saxons, juste pour me souhaiter la bienvenue au monastère, voilà qui aurait été du dernier comique… Sauf que Nolhan n’était pas du genre à rigoler. Jamais avec le boulot en tous cas… D’ailleurs les titres suivants ne confirmaient pas ma première interprétation. Si « Nancy sing me a song » ou « Wake up » pouvaient encore, à la rigueur, être perçus comme des appels à entonner à la gloire de Dieu, on ne pouvait en dire autant de « Rock Down Low » ou, pis encore, de « When Gran’Ma plays the banjo ». Le « Miss Clarke and the computer » avait lui un je ne sais quoi de personnel.
La belle affaire en somme ! Nolhan m’avait copié deux albums de musique classifiés rock selon l’explorateur de Windows et me l’avait fait comprendre par un message à l’encre sympathique. Quelque part je devais sans doute lui savoir gré d’avoir occupé mon après-midi… Au moins je n‘avais pas trouvé le temps de mâcher et remâcher ma solitude et mon enfermement. Et les réjouissances n’étaient pas terminées. S’il y avait bien quelque chose à découvrir, et je n’en doutais pas un seul instant, c’était quelque part au milieu de ces dix pistes.
Première chose à faire : fermer la fenêtre ! Du rock en pleine après-midi dans un monastère, cela risquait de ne pas passer inaperçu et de faire franchement désordre. Ensuite, fouiller dans la sacoche de l’ordinateur pour voir si, par hasard – ou par une volonté délibérée -, il ne s’y trouvait pas une paire d’écouteurs. Il y en avait justement une ! Je n’en fus même pas surprise…
« Songs of praise » débutait par une sorte de bruit tournant qui enflait peu à peu avant qu’une guitare sèche et un orgue étouffé ne s’imposent. Quelques secondes d’une ambiance musicale paradoxalement baroque et le tempo changeait soudain avec l’intervention de la voix du chanteur. C’était parti pour une sorte de pastiche de chanson gospel avec chœurs indéfinissables et claquements de mains bien en place. J’étais trop dans ma quête pour me demander si j’aimais ce genre de musique et si, dans mes longues soirées au monastère, je m’écouterais les chansons de Roy Wood pour m’échapper un peu du cadre rigide des lieux.
« Wake up » me sidéra. La partie rythmique de la chanson ressemblait à… des battements de mains dans une bassine d’eau. A n’en pas douter, ce Roy Wood était un grand farceur. Mais le premier étonnement passé, la chanson me sembla interminable. J’avais tout le temps d’y revenir pour en profiter. Je voulais le message, le signe, le « truc » que Nolhan m’avait destiné et si bien planqué que je n’arrivais pas à mettre la main dessus.
Dès l’intro de « Rock Down Low » avec ses sonorités de faux cuivres torturés par des effets sonores, je mis le player sur pause. Ma patience était déjà à bout. Il fallait que je me mette dans la tête de Nolhan lorsqu’il avait essayé de se mettre dans la mienne. Etrange démarche mais c’était bien celle qui m’avait tant de fois aidée à saisir les ambiguïtés et les tournures d’esprit de mes adversaires ou de mes amis. Soit Nolhan avait imaginé que j’allais écouter toutes les pistes les unes après les autres et c’est bien ce que j’étais en train de faire… mais dans ce cas j’aurais déjà eu un premier indice. Enfin, il me semblait… Soit il avait supposé que face à un disque inconnu, j’irai vérifier la track-list originale pour découvrir une éventuelle piste en trop… Mais je n’avais pas internet et jusqu’à il y a un gros quart d’heure je n’avais jamais entendu parler de Roy Wood de toute ma vie. Aucune chance de percer le mystère par ce biais… Soit j’allais au plus simple et au plus évident : la piste dite cachée que, depuis au moins « Abbey road » des Beatles, certains artistes prenaient un malin plaisir à planquer en fin d’album.
En fin d’album, il n’y avait visiblement pas de piste cachée. Juste une version bonus sans doute apparue avec une réédition de l’album : « Dear Elaine » [rough mix]. Durée, 4 minutes 12 quand l’original faisait à peine quatre secondes de moins. Rien de caché là-dedans en apparence. Il arrivait souvent que le titre caché soit inclus dans la dernière piste du cd… Mais alors cela se voyait avec une durée qui flirtait avec les huit ou neuf minutes… quand ce n’était pas plus.
Mais si j’avais été Nolhan essayant de penser comme moi, c’est cette idée-là que j’aurais suivie. Alors j’ai lancé le dernier fichier du dossier.
Il y a eu quelques bruits d’instruments (dont une sorte de mirliton), une voix indiquant visiblement l’enregistrement d’une « first voice » et puis un violoncelle a attaqué dans une ambiance toujours aussi baroque de guitares et de haubois. Après quelques pizzicati, Roy Wood a lancé « My dear Elaine, may I see you again » et le son a cessé…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 12 Avr 2011 - 0:03

- Bonjour mademoiselle Toussaint ou, si vous me le permettez toujours, Fiona… Si vous entendez ma voix, c’est que les événements auront tourné comme je les avais imaginés. Vous aurez reçu mon message et compris ce qu’il signifiait… Je n’ai pas beaucoup de temps pour vous expliquer les choses. En clair, j’ai une confiance très modérée envers nos nouveaux amis et je crois qu’au fond de vous il en sera très vite de même. De là les précautions que j’ai prises. Ils m’ont laissé m’occuper avant notre départ de Paris du transfert de vos données d’un ordinateur à l’autre. J’ai pris la liberté de mettre quelques fichiers de côté et d’en rajouter certains dont celui-ci. J’ai aussi découvert l’existence de Liane Faupin et vos petites manigances un peu naïves. N’ayez crainte, ils seront au courant tôt ou tard – et il sera même mieux que je les mette moi-même au courant… sans dire vos véritables intentions bien sûr - mais, en attendant, nous devons utiliser cette identité factice au mieux de nos intérêts. J’ai configuré votre ordinateur de manière à ce qu’il puisse se connecter sur un puissant routeur wifi installé dans ma chambre. A horaires fixes, je vous propose 7 heures, 14 heures et 21 heures, j’activerai la passerelle vers votre portable. Nous aurons à chaque fois cinq minutes pour communiquer entre nous… Vous l’avez sans doute compris, cela ne vous permettra pas d’aller vous promener sur la Toile mais si Liane Faupin a des messages à envoyer, ou si elle en reçoit, je me réserve la possibilité de les faire transiter sans rien en dire à mes supérieurs du moment. Rendez-vous j’espère, ce soir à 21h…
Et Roy Wood recommença à appeler sa chère Elaine.
Je ne saurais dire, même avec le recul, ce qui me fit le plus impression sur le moment. Ce long monologue de Nolhan ou l’idée qu’il avait déjà développé – une bosse à l’appui – que nos « gentils » ne l’étaient peut-être pas forcément autant qu’ils le proclamaient. Dans tous les cas, sa proposition astucieuse – mais à laquelle je ne comprenais pas grand chose d’un point de vue technique – m’offrait un petit soupçon d’air libre un quart d’heure par jour. C’était beaucoup par rapport à ce qu’on me promettait le matin même.
A condition que tout fonctionne à la perfection. Ce qui était loin d’être sûr… Comme la suite des « réjouissances » devait me le prouver.

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Dernière édition par MBS le Mer 13 Avr 2011 - 19:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 12 Avr 2011 - 18:31

Il devait être dix-sept heures. La gris du jour finissait de se diluer dans une nuit d’encre. Par la fenêtre je distinguais les lumières du cloître et la procession des sœurs se rendant à la basilique pour prier ensemble.
Depuis plus d’une heure, je ne faisais rien, regardant à de trop nombreuses reprises le coin inférieur droit de mon écran d’ordinateur pour réussir à me cacher que j’attendais la connexion promise par Jean-Gilles Nolhan. C’était long ! Interminable !
La porte de ma cellule s’est ouverte brusquement dans mon dos. Sans coups frappés au préalable. Comme si on avait voulu me surprendre en train de… En train de quoi d’ailleurs ? Je n’avais rien à faire sinon jeter de temps en temps un œil terriblement indolent sur un article du Mourre… De préférence sur les sujets que je connaissais mal… L’histoire de la Birmanie ou de la Mésopotamie par exemple. Ca ne me servait à rien dans l’immédiat mais qui c’est si… En leçon d’Histoire à l’oral de l’agreg… Là où les sujets les plus improbables pouvaient vous dégringoler dessus sans prévenir…
- Qu’est-ce que c’est déjà que cette histoire ?
Le capitaine Jacquiers avait un ton que je ne lui connaissais pas. On était bien loin de ses propos encore protecteurs de la veille.
- Vous parlez d’histoire, capitaine… C’est un sujet qu’il est risqué d’évoquer avec moi. Comme vous pouvez le voir…
Je montrais l’épais pavé que constituait le dictionnaire historique en un volume.
- … je suis armée pour vous répondre.
- Ne commencez pas à faire votre intello et à jouer sur les mots… On avait trouvé un terrain d’entente, je crois…
- Vous l’aviez largement balisé pour moi, capitaine. S’il n’en tenait qu’à moi, je ne serais pas ici à balancer entre odeur de cire fondue et eau bénite avant de me parfumer le corps pour cette nuit.
Dès qu’on m’agressait, je sortais les griffes sans prendre de gants. Mon système de défense depuis des années était toujours le même. Les mots !… Par je ne sais quelle disposition naturelle, poussée aux limites de l’exaspération, je parvenais à en faire des piques redoutables qui désarçonnaient l’adversaire… Quand elles ne l’obligeaient pas à reculer.
Le membre de la cellule sécurité de l’Elysée, confronté à ma riposte, ne se laissa pas démonter. Lui aussi, j’avais pu le constater, aimait la force des images.
- Qui est cette Liane Faupin ?…
- Tiens, c’est curieux… On m’a justement posé la même question par écrit dans l’après-midi… Ne liriez-vous pas mon courrier par hasard, mon capitaine ?
- Cessez ce jeu… Nous perdons du temps !… Répondez !… Qui est Liane Faupin ?
Répondre ?… Je n’avais rien à répondre… Voilà une question qui aurait certes mérité que je me penche dessus durant l’après-midi plutôt que sur les conséquences du traité de Yadabo en 1826.
- C’est ma seconde identité sur le net, dis-je en essayant de ne pas montrer que j’avais réfléchi un quart de seconde avant de parler…
Cela ne mangeait pas de pain et ça permettait toujours de mettre en mouvement la mécanique de ma cervelle.
- Nous le savons… L’inspecteur Nolhan nous l’a dit…
Pas étonnant ! Il devait donner des gages à nos « nouveaux amis » afin d’avoir les coudées plus franches pour jouer son propre jeu.
- Donc vous savez tout… Je n’ai rien à vous apprendre…
- Justement non !… Nous avons ce nom inconnu qui déboule de nulle part… Pas une seule occurrence dans nos fichiers… Et même rien sur Google, c’est dire… Forcément, nous nous posons des questions.
Etrangement, le côté coléreux du capitaine s’apaisait comme s’il basculait lui aussi dans une escrime de mots plutôt que dans un affrontement dur et violent.
- Lesquelles ?…
Cela gagnait du temps… Du moins c’est ce que je crus.
- A vous de me donner des réponses et je jugerai si elles correspondent à mes propres interrogations.
Il n’y avait pas d’échappatoires possibles. Je devais me résoudre à mentir. Sans garantie sur l’efficacité de la chose.
- C’est mon adresse poubelle…
- Pardon ?…
- Ben oui, fis-je en me raccrochant à la grosse part de vérité qu’allait contenir mon affirmation. Vous n’avez pas cela, vous ?… Quand vous allez sur un site où on vous propose de vous inscrire et que vous ne voulez pas être inondés ensuite de pubs et de spams, il vaut mieux ne pas donner son adresse mail perso, sinon gare à l’avalanche… Donc j’ai une adresse poubelle qui ne me sert qu’à ça…
- Et vous avez omis de nous en parler ?…
- Capitaine, si vous me faites visiter votre petit chez vous, me montrerez-vous spontanément la benne à ordures ?…
Oh là ! J’avais assuré comme une grande sur le coup !… Le militaire était visiblement ébranlé par ma défense. Je résolus de sauter sur l’occasion pour pousser mon avantage tout en détournant la conversation…
- Mais de votre côté, ne m’aviez-vous pas promis d’avoir à ma disposition de quoi travailler ?… Regardez ce qui a été mis à ma disposition… C’est comme si on avait donné un microscope à un astrophysicien… Ca ne me sert à rien !…
- Faites une liste… J’ai promis, je tiendrai parole…
- Et le contribuable ?…
- Il n’en saura rien… Comme d’habitude…
Je ramenais par ma question le capitaine quelques jours en arrière lorsqu’on s’était pressé de faire acheter à grands frais un ouvrage indisponible à la bibliothèque de la Sorbonne.
- Cependant…
- Oui, fit Jacquiers…
- Dans cette liste, je voudrais trois bouquins qui soient les miens… Je vais les encadrer... Comme je vous l’ai déjà expliqué….
- Je me souviens. Les notes déjà prises, l’odeur, le sentiment de savoir qui vous êtes grâce à eux… Mais vous aviez dit aussi que la disparition de votre bibliothèque paraîtrait suspecte à votre amie Ludmilla Roger…
- La disparition de toute la bibliothèque, capitaine… Qu’est-ce que c’est que trois livres sur plus de trois cents ?… Envoyez donc Bizières s’il est dans le secteur… Au moins j’aurais de quoi bosser demain matin. C’est un rapide… Dans tous les sens du terme…
Je savais très bien ce que je faisais en balançant ce nom. J’avais apparemment foiré la carte Liane Faupin. Avec un tant soit peu de chance, j’allais m’en donner d’autres. Je faisais une confiance aveugle dans les sens exacerbés de Ludmilla.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 13 Avr 2011 - 17:22

Après le départ du capitaine Jacquiers, il a encore fallu attendre une bonne heure avant que sœur Marie-Dominique vienne me chercher. Nous avions convenu qu’elle m’assisterait tout au long du « week-end » - mot dont le sens ici était plutôt relatif – pour me donner loisir de prendre mes marques ; ensuite, ce serait à moi de me gérer, de connaître notamment les horaires des repas, des activités d’artisanat et – elle avait lourdement insisté – des prières…
Le long cérémonial précédant le diner n’avait rien à envier à celui qui avait retardé le déjeuner. Par certains côtés, cette lenteur exaspérante avait du bon ce soir puisqu’elle occupait mon temps – à défaut de mon esprit - jusqu’à la vacation de 21 heures et à cette prise de contact avec l’inspecteur Nolhan…
Sauf que plus le repas avançait et plus je sentais monter en moi une crainte diffuse : celle d’être en retard et de rater le rendez-vous. Sœur Marie-Dominique m’avait conseillé d’enlever ma montre et de me fier pour mesurer le temps au décompte égrainé par les cloches de la basilique et aux mouvements des moniales. J’enrageai en constatant que sœur Florence, une des plus jeunes d’entre nous, en portait une au poignet. C’était dit ! Sur ce point, on ne m’aurait pas deux fois…

Le diner se termina sur une dernière parole sainte. Ce fut aussitôt une sorte de grand capharnaüm dans le réfectoire. Le silence relatif qui régnait depuis le début se déchira et, qui par les mouvements des unes et des autres, qui par les bavardages qui s’engagèrent, une agitation jusqu’alors inconnue en ces lieux se manifesta à mon grand étonnement.
- Que se passe-t-il ? demandai-je à sœur Florence.
- Nous sommes samedi… C’est notre soirée de détente…
- De détente ?!…
Le mot me parut véritablement incongru. J’imaginais mal les sœurs pousser les tables pour se mettre à danser ou, au contraire, les rapprocher pour se lancer dans de longues parties de poker. La transformation du réfectoire en salle de cinéma pour assister sur écran géant à la diffusion d’un western ou d’un vieux film de Louis de Funès m’aurait tout autant surprise. En fait, je me rendais compte que, quoi qu’ait pu m’expliquer sœur Marie-Dominique, j’avais toujours beaucoup de difficulté à me départir d’idées simplistes sur la vie d’une communauté monastique. Travail et prières me paraissaient être les seules activités compatibles avec l’état monacal. Hors de cela, si j’ose dire, point de salut !… La détente était une idée qui me renvoyait tellement au vice de l’oisiveté que je ne la rattachais pas spontanément à l’état contemplatif…
- Je vais aller chercher ma guitare et nous allons chanter, m’expliqua sœur Florence… Joindrez-vous votre voix aux nôtres, sœur Louise ?
Chanter ?… En public ?… Mon Dieu !… Cela ne m’était plus arrivé depuis une éternité. Il fallait remonter quelques années en arrière… A mon légendaire « déshabillez-moi » en karaoké dans ce bar coquin de Montauban… Les images devaient encore tourner quelque part sur YouTube. Pas sûr que cette référence informatique et ce genre de répertoire soit de nature à satisfaire les attentes de sœur Florence et de l’auditoire.
- Je pense, répondis-je, que je vais demander à la mère supérieure l’autorisation de me retirer car je me sens encore lasse… Mais, avant cela, pourriez-vous me donner l’heure s’il vous plait ?…
- Bien sûr, sœur Louise… Mais vous me promettez que samedi prochain, vous serez des nôtres…
Pouvais-je faire autrement que donner ma parole ? Pour découvrir qu’il n’était que 20h42, j’aurais abandonné mon dessert du soir et la promesse d’un petit-déjeuner le lendemain matin.
Mère Sophie m’autorisa sans difficulté à me retirer. Autant sœur Marie-Dominique paraissait m’inciter à me mêler pleinement à la vie de la communauté, autant la mère supérieure paraissait vouloir limiter mes apparitions à un strict minimum. Cette seconde option avait plutôt mes faveurs. Je me dépêchais donc d’en profiter.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 13 Avr 2011 - 21:13

A 21 heures précises, l’icône réseau de la barre des tâches se mit à clignoter passant alternativement de l’indication d’une absence de réseau à une série de barres croissantes. Un double-clic nerveux me conduisit sur une fenêtre de connexion. Nerveux, oui. Je ne savais pas du tout où j’allais mais j’y allais en étant convaincue que, à tout prendre, l’action valait mieux que l’immobilisme.
La ruralité du coin ne présageait pas d’un choix considérable de réseaux wifi disponibles. Il y en avait quand même trois. Celui d’un fournisseur d’accès très connu et se voulant indépendant des grands opérateurs du secteur. Celui du Relais de Saint-Dominique qui affichait à peine une barre en terme de puissance. Un dernier d’un anonymat parfait se limitait en terme d’identification à une série de chiffres et de lettres que je n’eus pourtant aucun mal à reconnaître. C’était ceux de mon compte en banque.
Nolhan avait vraiment des signes de reconnaissance très personnels.
Je validai la connexion. L’ordinateur m’annonça triomphalement que j’étais connectée, l’icône réseau se bleuta, l’antivirus se mit à aspirer goulûment des bases neuves mais il ne se passa rien d’autres. Jusqu’à ce que j’ai l’idée d’ouvrir mon logiciel de messagerie… ce qui prit bien trente longues secondes à mon esprit soudain dépassé par tant de manœuvres nouvelles.
Une petite enveloppe m’annonça l’arrivée d’un message. Il m’invitait à cliquer sur un lien, type d’invitation à laquelle je réfléchis un bon moment en temps normal… Sans donner suite en général… Mais là j’avais déjà perdu plus de 45 secondes en préliminaires infructueux. J’ai donc cliqué avec la frénésie d’un netsurfer en manque.
Presque instantanément un logiciel de type hotmail – mais vraiment simplifié graphiquement - s’est ouvert dans une nouvelle fenêtre me mettant en communication directe et exclusive avec un interlocuteur baptisé Minimes. Nouvelle preuve de l’esprit joueur de Nolhan… Outre pour les hommages répétés de Claude Nougaro, le quartier des Minimes est connu à Toulouse pour sa « passerelle » au-dessus du canal du Midi… Sans compter bien sûr que les Minimes, comme les Dominicaines de Prouilhe, appartenaient à un ordre religieux. Double allusion !
- Bonsoir… Des problèmes pour vous connecter ?…
J’ai répondu si vite au première message apparu que les « s » et les « t », comme souvent, ont eu tendance à se mélanger sous mes doigts.
- Un peu… Ce n’ets pas évident au début…
- Pas grave… Rien de tout ce que nous échangerons ne sera archivé. Prenez l’habitude de supprimer les fichiers créés par cette communication et pensez à vider votre corbeille aussi.
Nolhan n’était pas qu’un simple maniaque de la sécurité. Il avait dû constater à quel point les vieilles versions de logiciels et les fichiers obsolètes s’empilaient sur mon disque dur. Je me trouvais donc fortement encouragée à faire le ménage très régulièrement…
- Votre bosse va mieux ? demandai-je.
Un silence dans l’échange. Interminable même s’il ne dura que dix malheureuses secondes.
- Ne m’en parlez pas !…
Il n’y avait pas le ton pour savoir s’il fallait prendre la réponse au sérieux ou à la blague. Je pris le parti de ne pas poursuivre dans cette voie.
- Ok. On parle de quoi alors ?
- Je vous propose d’échanger les informations que nous pourrions apprendre chacun de notre côté.
- On fait pot commun en somme ?
- Oui.
Je pris le temps d’essayer de rassembler quelques idées. Qu’est-ce qui était fondamental dans ma vie – et pour « notre » affaire, depuis que j’étais arrivée ici ?
- J’ai demandé des bouquins à J.
- Je sais. Ce con de B. est déjà parti chercher les vôtres et je suis chargé de commander les autres sur un site qui les livrera au plus vite. Lundi aprem, ça vous va ?
- Je survivrai…
J’aurais bien aimé en être certaine.
- Vous pensez quoi de la situation ? demandai-je.
- Confuse, fluctuante, incertaine et mal assise…
On aurait dit du Pierre Dac de la grande époque. J’allais décidément de surprise en surprise avec ce drôle d’animal qu’était le « Nolhan à bosse ».
- Autrement dit ?
- Je suis content pour vous qu’il y ait quelqu’un comme moi pour vous protéger de ces dingues.
C’était peut-être immodeste et peu rassurant pour moi comme affirmation mais oui, il y avait effectivement de quoi se réjouir de ne pas être totalement abandonnée entre les mains de si tortueux personnages.
- Pas de messages pour Liane ?
- Si… De la part de LR… Elle propose à chacun de tenir un cahier bleu pendant votre absence.
C’était touchant comme attention de la part de Ludmilla. Plus que cela, je constatais froidement et prosaïquement que mon idée de créer Liane Faupin avait finalement eu du bon. Cela pourrait me – nous – servir.
- Je peux répondre à cela ?…
- Non !!!!
Quatre points d’exclamation, cela situait un certain niveau de virulence. Sans que je comprenne très bien pourquoi.
- Pourquoi ?
- C’est trop tôt.
Dans le coin supérieur gauche de la fenêtre de transmission, un compte à rebours aux lettres écarlates s’alluma à 00 :30 et se mit à défiler à l’envers. Il était visiblement temps d’en terminer pour ce soir.
- Demain matin, sept heures ?
- Oui.
- Vous travaillez donc même le dimanche ?…
- Pour vous, oui…
Et boum ! Rideau ! La fenêtre se referma automatiquement et l’icône réseau rebascula au rouge. C’était terminé !
Je fis scrupuleusement le ménage dans mon ordinateur en supprimant les fichiers créés au cours des cinq dernières minutes. L’antivirus rouspéta un peu de ne pas avoir eu le temps de se réalimenter complètement mais bon… Un arrêt complet lui cloua le bec.
- Qu’est-ce que je dois penser de tout ça ? murmurai-je en me laissant tomber sur le lit.
J’avais l’impression de jouer le premier rôle dans une pièce de théâtre dont je n’aurais que vaguement connu l’argument, dont j’ignorais les péripéties et, surtout, dont les personnages étaient en permanence planqués derrière des masques pour que leurs intentions ne soient pas décryptées. Et le pire c’était qu’on attendait de moi que je réussisse malgré tout à rester juste dans mon rôle.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 14 Avr 2011 - 14:19

DIMANCHE 24 JANVIER
Ma première nuit au monastère fut aussi paisible que possible. Hormis les carillonnements réguliers des cloches, c’était le silence complet, une sorte de bulle ouatée dans laquelle on pouvait se laisser couler en toute quiétude. Serrée dans mon lit étroit, je découvris pourtant la cartographie complète des tâches au plafond pendant deux bonnes heures avant de trouver le sommeil. Ensuite, comme je le disais fréquemment à ma mère en mes jeunes années, je dormis « comme un clignotant »… mais, étonnamment, à 6h45, lorsque ma montre sonna le réveil des troupes, je me sentais à peu près la tête à l’endroit.
A 7 heures tapantes, la connexion se fit avec le routeur de l’inspecteur Nolhan. Plus efficace que la veille, je dégainai mon texte la première.
- Bonjour. Bien dormi ?
- Pas eu le temps, fut la réponse.
Qu’avait-il encore fabriqué cet animal durant tout ce temps dévolu au repos pour le commun des mortels ? Peut-être était-il encore sur les traces d’une partie de ma fortune détournée dans un entrelacs de paradis fiscaux ? Ou bien avait-il cherché à renouer le contact avec son cher Victor ?
Quitte à me faire rabrouer une seconde fois, j’en vins aussitôt à la question posée la veille et restée sans réponse.
- Pourquoi est-ce trop tôt pour une réponse de Liane ?
- Je veux qu’ils soient convaincus que c’est bien votre adresse poubelle.
Tiens ?! Comment il était au courant de ma réponse au capitaine ?
- C’est J. qui vous a parlé de ça ?
- Oui. Il m’a demandé de vérifier… Ce qui veut dire qu’ils vont surveiller l’adresse pendant quelques temps… C’est pour ça que j’ai dû remplir votre boite de spams et autres cochonneries. Ils vont être satisfaits de ce qu’ils vont trouver.
- Du genre ?…
L’inspecteur se révélait bien moins déroutant à l’écrit qu’à l’oral. Ses réponses souvent elliptiques « en live » - quand elles n’étaient pas monosyllabiques - avaient tendance à faire perdre de vue à quel point il était un esprit brillant. Le fait d’être privée de sa présence physique et de sa bougonnerie perpétuelle permettait une meilleur estimation de ses capacités réelles. Avoir songé à transformer cette adresse créée deux jours auparavant en dépotoir rempli jusqu’à la gueule depuis des mois de courriers informatiques sans intérêt, c’était proprement génial. Et fort bienvenu.
- Pas important… Vous savez bien ce qui circule…
Ok. Pas important… Je me le tins pour dit.
- Passons à autre chose alors.
- Vos livres sont là. Vous les aurez dans la matinée.
- Chouette !… De quoi m’occuper ! Ca m’évitera de penser à ceux que j’aime… Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas les prévenir ?… Sans rien leur dire vraiment bien sûr… Je ne voudrais pas que…
- Impossible !… Certains ne sont pas nets.
Je faillis tomber de ma chaise. Pas nets ? Mes amis ?…
- Qui n’est pas net ?…
- On ne sait pas. C’est pour cela qu’ils ont voulu vous séparer de tout le monde.
- Vous avez une idée, vous ?
- Comme vous, sans doute.
La communication s’interrompit avant même que le compte-à-rebours rouge ne s’affiche. J’étais doublement perplexe. D’abord sur l’interruption qui pouvait signifier que quelque chose ou quelqu’un était venu déranger Nolhan pendant nos échanges. Et surtout du fait du sujet que nous étions en train d’aborder : quelqu’un dans mon entourage proche serait suspect aux services de sécurité. Suspect cela voulait dire en clair être en relation avec l’organisation Lecerteaux. Cela voulait dire être depuis des mois auprès de moi juste pour me surveiller et renseigner l’ennemi sur mes faits, mes gestes, mes pensées.
Le plus sidérant c’était de se dire que Nolhan était persuadé que j’avais déjà ma petite idée sur la chose.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 14 Avr 2011 - 20:10

Je finissais à peine mon petit ménage informatique lorsque sœur Marie-Dominique a déboulé, sans frapper, dans ma chambrette. J’ai juste eu le temps de me saisir de la robe accrochée sur un cintre pour couvrir ma semi-nudité (personne n’ayant songé, pas même moi d’ailleurs, à me procurer un pyjama ou une chemise de nuit).
- Ma sœur ! m’insurgeai-je. Vous pourriez prévenir avant d’entrer !…
J’avais grandement gagné en impudeur depuis Sept jours en danger, mais je n’étais quand même pas familiarisée avec le principe de me montrer déshabillée devant la première personne venue.
La sœur ne s’excusa pas et, au contraire, grogna plus fort que moi.
- Que faites-vous encore dans cette tenue ? Avez-vous donc oublié les laudes, petite sotte ?
Oublier les laudes ? Sûrement pas… Cet office du matin destiné à rendre grâce pour le jour nouveau qui commence faisait partie de cette foultitude d’événements dont la sœur m’avait parlé la veille. J’avais même réussi par je ne sais quel miracle à mémoriser l’horaire. 6h45 ! Sauf le dimanche où il était placé une heure plus tard.
Il n’était même pas 7h10, la nuit recouvrait encore le monastère, il ne régnait aucun bruit dans le couloir. Bref, il n’y avait nulle urgence à venir me houspiller quasiment au saut du lit. Sœur Marie-Dominique était décidément impossible avec ses exigences !
Elle se tenait là, plantée face à moi, telle un phacochère aux naseaux fumants, prête à me charger si je n’obtempérais pas immédiatement à ses ordres.
- N’avait-on pas précisé que je serais dispensée ce week-end de participations aux prières et aux cérémonies ? fis-je remarquer.
- Vous le serez pour l’office de 10 heures car il est ouvert à l’extérieur et votre visage pourrait y être reconnu. Mais il est impératif que vous vous montriez aux sœurs avant qu’elles ne commencent à jacasser comme de vieilles pies…
La comparaison n’était guère flatteuse pour l’ensemble des moniales. Elle me paraissait finir de révéler sœur Marie-Dominique sous son jour véritable : ni une vraie contemplative, ni même une femme chaleureuse et sincère. Elle ne devait guère avoir plus de foi que moi mais avait appris depuis longtemps à faire semblant sans le moindre remords, c’est tout. Son empressement à me voir me fondre moi aussi dans les usages de la communauté s’expliquait surtout par un sentiment qui ressemblait à la peur. Tout trouble au sein du monastère générait des questionnements, des dérangements… et, en fin de compte, amenait à des soubresauts. Que les sœurs se mettent à « jacasser », au magasin par exemple, et c’était la possibilité que fuite au dehors l’existence d’une jeune sœur qui ne respectait pas les règles au monastère. Une fois lancée, l’information pouvait courir de relais en relais jusqu’à parvenir aux oreilles de personnes susceptibles d’être intéressées par la chose.
Etait-ce pourtant mon intérêt que sœur Marie-Dominique entendait défendre ?… Je n’en croyais rien. La vérité était ailleurs et je la trouvais finalement assez simple : en ne voulant pas attirer l’attention sur le monastère de Prouilhe, c’est avant tout elle-même que sœur Marie-Dominique voulait protéger. Soit son âge avancé l’avait inscrite au tableau d’honneur des grandes paranoïaques, soit elle devait savoir es trucs qu’on souhaitait enterrer avec autant d’hermétisme que la centrale de Tchernobyl sous son coffrage de béton.
- Vous ne bougez pas ?…
- Commencez par bouger vous-même, ma sœur… Vous ne voyez pas qu’il s’agit d’une chambre individuelle ?
Elle sortit en maugréant.
- Chouette ! murmurai-je. Je ne suis pas là depuis 24 heures que j’ai déjà une ennemie mortelle dans la place.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 14 Avr 2011 - 23:24

Une toilette rapide et un habillage accéléré me permirent de ne pas être la dernière à rejoindre le cloître où les sœurs s’assemblaient avant de gagner la basilique. Sœur Marie-Dominique, qui était là - mais me tourna ostensiblement le dos à mon arrivée -, pouvait au moins être rassurée quant aux bavardages des nonnes sur mon compte.
En dépit de l’épais vitrage qui séparait la partie couverte du cloître et le jardin, on percevait à travers la robe blanche et la capeline bleue la fraîcheur hivernale. Des courants d’air froid et humide tourbillonnaient sur les dalles et remontaient le long des jambes. Un thermomètre accroché près de la porte de la basilique indiquait seulement 5°. Ce n’était pas glacial mais quand même bien frisquet. Pour rajouter encore à ces conditions peu agréables, des gouttes de pluie agressives venaient s’écraser avec une régularité métronomique contre les vitres. Cela faisait un fracas terrible comme si le verre eût été bombardé par une litanie de petites billes de métal.
- Avez-vous passé une bonne première nuit parmi nous, sœur Louise ?
Je relevai la tête, jusque là obstinément baissée, pour identifier mon interlocutrice. Bien évidemment, je ne la connaissais pas et restais un peu hébétée quelques instants.
- Pardonnez-moi, ma sœur… Qui êtes-vous ?…
- Oh mille pardons, ma jeune enfant !… Je suis sotte parfois. Que voulez-vous ? C’est l’âge…
- Ne vous excusez pas, ma sœur… Je suppose qu’à vivre ainsi ensemble on n’a plus l’habitude de se présenter puisqu’on connaît tout le monde et que tout le monde vous connaît.
- C’est sans doute cela, vous avez raison sœur Louise… Vous êtes d’une grande sagacité… Donc, si je reprends au début et dans le bon ordre, je me dois de vous dire que je suis sœur Marceline…
- L’historienne des lieux ! m’exclamai-je.
La vieille religieuse un peu boulotte se rengorgea avant d’acquiescer avec un petit rire.
- C’est ce que tout le monde dit derrière mon dos… Alors cela ne m’étonne pas que cela soit arrivé jusqu’à vos juvéniles oreilles… Mais croyez-moi, c’est très exagéré. Je ne connais que ce que j’ai vécu ici et ce qu’ont pu me raconter les sœurs qui étaient là à mon arrivée. Cela ne couvre guère qu’une soixantaine d’années d’histoire…
Elle baissa la voix avant de rajouter en s’approchant au plus près de mon oreille.
- Le reste, je l’ai appris dans des livres.
Dans sa bouche, c’était quasiment l’aveu d’un échec personnel. La religieuse aurait sans doute préféré être tenue pour la mémoire du monastère en ayant tout vu et tout entendu depuis les origines. Sans être bibliodolâtre à l’extrême, je me méfiais davantage des égarements malheureux des cerveaux soumis à l’usure du temps que des imprimés savants.
- M’apprendriez-vous cette histoire ?…
Je n’avais pu résister à l’appel de la connaissance, aux mystères insondables des siècles passés. C’était à se demander si cette curiosité maladive n’était pas inscrite dans mes gênes. J’avais ce besoin insensé et incessant de comprendre, de savoir. Consciemment ou pas, le capitaine Jacquiers – ou un éventuel supérieur – avait décidé de m’installer « au frais » dans un lieu chargé d’Histoire. Il fallait saisir le cadeau et essayer d’en profiter au maximum.
Sœur Marceline rosit doucement et m’attrapa la main qu’elle serra fortement entre les siennes.
- Je vous enseignerai, mon enfant… Tout ce que je sais… Si vous êtes assez patiente bien sûr pour écouter une vieille folle déblatérer pendant des heures.
Je faillis rétorquer qu’une ou deux fois j’avais eu des profs à la fac qu’on avait envie – et même moi ! - de lapider au bout d’un quart d’heure pour qu’ils se taisent.
Non ! Non ! Non !…
Fiona Toussaint pouvait avoir ce type d’anecdote à raconter. Pas sœur Louise…
- Je suis patiente, ma sœur, dis-je…
La vieille moniale passa sa main parcheminée sur ma joue encore lisse.
- Croyez-moi, ma chère enfant, cela ne dure pas.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 15 Avr 2011 - 18:15

Comme à l’école, nous nous engageâmes en rangs par deux dans le couloir qui menait au chœur des moniales. Je cheminais parmi les dernières ayant « choisi » comme voisine sœur Florence qui, à bien l’observer et en prenant en compte le critère de la joue lisse que venait de définir sœur Marceline, était sans doute plus jeune que moi. Nos deux voiles blancs tranchaient dans la masse des voiles bleus de nos aînées.
Il flottait dans l’air quelque chose d’indéfinissable. Une odeur que je trouvais incongrue sans pouvoir toutefois l’identifier exactement. Etrangement c’est un bruit - ou plutôt une absence de bruit - qui m‘aida à trouver : la lourde porte de séparation entre le couloir et l’église s’ouvrit sans le moindre couinement, comme si elle avait été posée de la veille. Voilà ! J’y étais !… Cette odeur atypique en ces lieux, c’était celle de travaux récents. Le plâtre ou le ciment frais… Et l’évidence me sauta alors aux yeux, ce couloir était « neuf »…
L’entrée dans la basilique fut un grand moment d’émotion. Oh ! Ce n’était ni la cathédrale de Chartres, ni Saint-Sernin, mais les volumes majestueux – et visiblement en train eux aussi d’être restitués par des travaux – m’impressionnèrent. Je n’osais cependant trop lever la tête n’étant pas spécialement là pour faire du tourisme. L’espace était immense mais, pour une raison qui devait tenir justement au réaménagement des lieux, les sœurs s’entassèrent dans un tout petit bout de nef au pied de l’autel. Il se trouvait là quelques bancs disposés de manière étrange pour s’adapter à l’exiguïté de l’espace. Dans un silence, qui n’était pas pesant en dépit de la solennité du lieu, elles s’installèrent une à une, sans précipitation, sans énervement, déjà entrées en recueillement. C’était une mécanique aussi bien huilée que la porte de communication avec le cloître. Une telle maîtrise, un tel détachement m’impressionnait.
Je suivis sœur Florence et m’installai la dernière… Et au dernier rang ! Même s’il devait y avoir dans cette disposition bien réglée des sœurs quelque chose d’ordonné et d’immuable, cela me donnait conscience d’être une sorte de mauvaise élève qui cherche à se planquer aux yeux du maître en s’installant au fond et dans l’ombre. D’ailleurs c’était bien ce que j’étais ! Une très mauvaise élève ! Une bien piètre croyante ne sachant du « Notre père » que les deux premières phrases. J’aurais été recalée impitoyablement si j’avais dû subir une sorte d’examen d’entrée dans la communauté.
A croire que le Maître suprême avait l’œil – mais étant omniscient, comment imaginer qu’il pût ne pas l’avoir ? – et que ses voix avaient couru jusqu’à l’esprit de la mère supérieure car, à peine avions-nous terminé un recueillement muet de plus d’une minute, celle-ci rompit le silence pour m’appeler à faire la première lecture du jour.
- Oui, vous, sœur Louise ! ajouta-t-elle devant mon manque de réaction.
Panique à bord ! Mon esprit se mit à rouler sous des vagues de questions sans réponses. Que fallait-il lire ? Comment ? Jusqu’à quand ?… Et d’abord, comment fallait-il marcher jusqu’à la grande Bible posée sur un lutrin ? Mon premier réflexe de femme du XXIème siècle, angoissée qui plus est par les circonstances, fut de me précipiter. Je me rendis compte en essayant de faire un pas trop long que ce n’était pas le bon rythme ; la preuve, la robe ne me permettait pas d’avancer aussi vite. Je fis donc un deuxième pas plus court et le troisième le fut encore davantage. Cela me permettait en plus de gagner du temps pour réfléchir.
En dépit de la lenteur de ma progression, la Bible précieuse aux tranches de pages dorées se présenta devant moi avant que j’ai pu porter solution à toutes mes interrogations. J’avais dans la tête des images piochées sans doute dans des films – quelle crédibilité leur donner ? – où, au moment de la lecture, la nonne tourne les pages frénétiquement pour trouver le texte attendu par la communauté. Si la Bible n’était pas ouverte à la bonne page, j’étais perdue ! Il était impensable que la lectrice se trouvât libre de choisir elle-même le sujet du jour. Comme tout le rituel, cela devait être codifié de manière savante depuis plusieurs siècles. L’idée de rompre cette harmonie éternelle me terrifiait proprement.
A l’appel de mon nom, il y avait eu un mouvement parmi les sœurs. Rien de précis, de formulé, juste l’émanation spontanée d’une curiosité. J’eus la sensation que beaucoup retenaient leur souffle tandis que je m’installais face au Livre saint. Oui, c’était bien une sorte d’examen de passage ! J’essayais juste d’éviter de me demander si cette lecture était une épreuve délibérée qu’on m’envoyait ou un cadeau qui m’était fait. S’agissait-il de clouer le bec des « jacasseuses » ou de me montrer dès le début que je n’avais pas ma place dans tous ces moments de foi ?
Un petit post-it jaune avait été disposé sur la page déjà ouverte. C’était peut-être sacrilège mais c’était le jalon que j’espérais sur mon petit chemin de croix. Il n’y avait plus qu’à se lancer !…
Sauf que, comme lors d’une première visite sur le plongeoir de trois mètres, j’avais du mal à faire le dernier pas. D’une voix ferme, mère Sophie me poussa dans le dos (si on me permet cette image audacieuse).
- Lisez, ma sœur !
Lire. Bon sang, ce n’était pas bien difficile ! J’avais ce qu’il fallait d’éducation, de formation et – osons l’autosatisfaction – d’intelligence pour y parvenir sans problème.
Je pris ma respiration et plongeai mes yeux vers les mots sacrés.
- Le peuple de Dieu redécouvre la Parole... Livre de Néhémie… « Quand arriva la fête du septième mois, tout le peuple se rassembla comme un seul homme sur la place située devant la Porte des eaux. On demanda au scribe Esdras d'apporter le livre de la loi de Moïse, que le Seigneur avait donnée à Israël…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 15 Avr 2011 - 18:25

- … Esdras leur dit encore : « Allez, mangez des viandes savoureuses, buvez des boissons aromatisées, et envoyez une part à celui qui n'a rien de prêt. Car ce jour est consacré à notre Dieu ! Ne vous affligez pas : la joie du Seigneur est votre rempart ! »
La communauté toute entière répéta en réponse la dernière phrase. Je restai un moment silencieuse me demandant ce que je devais faire. Continuer ? Partir ? Un psaume repris par toutes les sœurs me libéra de mes doutes. On passait à autre chose…

La loi du Seigneur est parfaite,
qui redonne vie ;
la charte du Seigneur est sûre,
qui rend sages les simples.

Les préceptes du Seigneur sont droits,
ils réjouissent le cœur ;
le commandement du Seigneur est limpide,
il clarifie le regard.

La crainte qu'il inspire est pure,
elle est là pour toujours ;
les décisions du Seigneur sont justes
et vraiment équitables.

Accueille les paroles de ma bouche,
le murmure de mon cœur ;
qu'ils parviennent devant toi,
Seigneur, mon rocher, mon défenseur !


J’en profitai pour regagner à pas mesurés ma place. Sur le parcours, mon regard croisa celui, toujours froid et gris, de sœur Marie-Dominique. Elle inclina cependant la tête comme pour me remercier. Ses craintes envers les « jacasseuses » semblaient désormais évanouies. J’en déduisis que j’avais marqué un bon point.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 16 Avr 2011 - 0:48

De la basilique, nous gagnâmes directement le réfectoire pour le petit-déjeuner. Par un de ces prodiges qui vous feraient presque croire en l’existence sacrée de la Divinité, mon estomac, habituellement noué si tôt, trouva de bonne grâce d’accepter quelques tartines de pain beurré et confituré d’une production locale. J’avais cependant quelque scrupule à me nourrir autant. Contrairement aux autres sœurs, j’allais pouvoir regagner ma chambrette tandis qu’elles iraient célébrer l’office du dimanche à 10 heures. Prendre des forces me paraissait largement superflu dans mon cas.
Il était environ 9h20 lorsque je retrouvai « mes appartements » avec l’idée bien arrêtée de faire toilette et d’être prête à me remettre au travail lorsque mes bouquins me seraient « livrés ». A ma grande surprise, ils étaient déjà là, posés maladroitement – faute de place - à côté de l’ordinateur. Comme les surprises volaient visiblement en escadrille, je trouvai aussi sur le lit mon sac personnel avec les quelques effets qui m’avaient suivis lors de mon voyage vers Paris le vendredi précédent. Ce contact visuel, et bientôt tactile, avec ces choses de ma « vie d’avant » emplirent ma poitrine de sanglots mal contenus. Quand pourrais-je passer des objets aux êtres ? Les serrer contre moi comme je le faisais niaisement avec ce pull, avec ces grosses chaussettes ?
Le dimanche était pluvieux et le monde réel, le vrai, celui qui était au-delà des hauts murs du monastère, n’existait plus. Comme s’il avait été entièrement étouffé derrière le rideau ininterrompu de grosses gouttes. C’était le temps idéal pour la gamberge… Il me fallut donc effectuer un énorme effort pour ne pas sombrer dans l’apathie et m’en tenir à ma résolution de travail. Pendant dix bonnes minutes, je restais cependant relativement inerte sans savoir par quel bout prendre mon boulot. Irais-je vers la question de médiévale qui m’avait occupée ces derniers temps ? Prendrais-je plutôt de la distance pour m’évader à travers la question de géographie sur l’Europe ? Au moment de faire ces choix – par ailleurs pas vraiment capitaux – ma coach, Ludmilla, me manquait. On en aurait discuté pendant quinze minutes au téléphone en échangeant arguments et contre-arguments plus ou moins fantaisistes… Et en fin de compte, je n’en aurais fait qu’à ma tête !…
Finalement, j’optais pour un subtil compromis en me plongeant dans les deux gros volumes de l’Histoire de l’Europe urbaine. Une lecture serrée, quoique forcément parcellaire vue l’épaisseur des deux livres, m’apporterait de quoi remplir des cases vides sur la romanisation pour la question d’antique, sur les pouvoirs religieux et laïcs dans les villes des IXème-XIIème siècles, sur Londres au XIXème siècle cœur de ce monde britannique dont le gigantisme continuait à m’effrayer et, bien sûr, finirait par me conduire à l’époque actuelle à travers une approche de géographie urbaine. Ce que je visais dans ce travail c’était surtout les exemples, ces cas, souvent très révélateurs, dont la bonne maîtrise et la restitution venue à propos, font s’additionner les décimales dans l’évaluation d’une copie de concours. Satisfaite de ce choix qui, par ses seules vertus, me rendait toute ma motivation, j’allumai l’ordinateur.
Ce qui m’alerta demeure encore aujourd’hui indéfinissable. Un ralentissement, un affichage hésitant de l’image de fond, les icônes du bureau légèrement décalées, je ne saurais le dire. En tous cas, j’eus l’intime conviction qu’on avait allumé l’ordinateur en mon absence. La consultation de l’observateur d’événements m’apporta la preuve qui me manquait : il y avait eu à 8h37 une tentative – avortée forcément – de connexion au réseau de la part de l’antivirus. A 8h37, j’étais au réfectoire et, même si ce n’était pas véritablement mon ordinateur personnel, je connaissais assez bien le modèle pour savoir qu’il n’avait pas de subites aspirations à l’indépendance.
Donc, on était venu regarder de près « mon » ordinateur. Mais pour y chercher quoi au juste ?… En allant au plus évident on pouvait penser à une volonté de trouver la trace de mes réactions, une sorte de journal intime dont j’aurais pu entamer l’écriture. En étant beaucoup plus parano, à la recherche de mes fameuses photos dénudées. Si j’essayais d’être plus pragmatique et raisonnable, le seul élément vraiment inquiétant concernait le logiciel de communication à distance installé par Nolhan. Si le curieux – je pensais en premier lieu à Bizières – ou la curieuse – sœur Marie-Dominique ? – s’y connaissait en informatique, il y avait de grandes « chances » que le pot aux roses soit déjà découvert. J’en saurais plus sur ce point à la vacation de 14 heures… Si elle avait lieu…
Dans tous les cas, cette intrusion montrait et qu’on ne me faisait pas confiance – sans doute à juste titre – et que cet ordinateur n’était pas un compagnon fiable pour mon travail. A supposer qu’en mettant leurs sales pattes dans mes fichiers ils en détruisent une partie, je me retrouverais bien embêtée (pour rester polie). Avec un gros soupir désenchanté, j’ai donc écarté l’ordinateur que j’ai posé sur le lit sans l’éteindre (au cas où), je me suis levée pour récupérer les paquets de fiches bristol et je me suis mise à travailler « à l’ancienne »…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 16 Avr 2011 - 19:57

J’ai abordé la communication de 14 heures avec un bordel monstre dans la tête. Pendant le repas, insensible à ce qui pouvait se passer autour de moi, j’avais rouvert la grande boite aux questions. Suprême raffinement, je rebondissais allégrement d’une problématique historique à une interrogation majeure sur ma propre situation ce qui, on le comprend sans peine, était de nature à perturber l’esprit le plus cartésien. Nolhan pourrait peut-être me rassurer sur l’inviolabilité de son système de communication. Il y avait moins de chance en revanche qu’il consente à me faire part de ses soupçons sur la personne qui autour de moi jouait un jeu trouble. Je n’attendais absolument pas qu’il m’éclaire sur la naissance des forums dans les colonies romaines de l’Europe rhénane.
Lorsque l’ordinateur a détecté les ondes émises par le routeur de l’inspecteur, j’ai immédiatement accepté la communication et balancé la question qui conditionnait les autres.
- Vous êtes sûr de votre système ? On est venu visiter mon ordi ce matin.
- Aucun problème… C’est ce crétin de B. qui a fait du zèle. Mais pas de risques, cette andouille est incapable de faire la différence entre une dll et un fichier en javascript.
- Alors je suis aussi une andouille, répondis-je.
On ne pouvait pas dire que Nolhan portait ses coéquipiers dans son cœur. Il faut bien reconnaître qu’ils n’avaient rien fait pour cela. Sans parler forcément de guerres des polices, il y avait manifestement des façons de travailler et de voir les choses en totale opposition entre lui et les hommes de Jacquiers. Ce qui me ramenait toujours à cette question sans réponse : pourquoi avait-on fait expressément appel à Nolhan dans cette enquête ?… Surtout pour lui couper tout contact avec son superordinateur.
J’enchaînai par une autre de mes préoccupations.
- Quelles nouvelles de mes amis ?
- L. a quitté le château pour rentrer à Toulouse. Un de nos agents la file… A. devrait regagner son domicile ce soir et reprendre ses émissions demain… Les autres n’ont pas bougé.
- Ils sont tous sous surveillance ?
- Oui. Tous.
- Mais, fis-je remarquer avec amertume, ils ne sont pas dangereux, eux !
C’était quand même dingue de se dire qu’alors que les services qui m’avaient mise à l’abri entendait démanteler une organisation mafieuse, ils s’acharnaient surtout à surveiller mes proches. D’un autre côté, si l’un d’eux n’était pas à la hauteur de la confiance que je pouvais lui porter…
- Ils ont peur de tout le monde, répondit Nolhan.
Cette forme de parano XXL pouvait sans doute se comprendre… Mais quand même…
- De vous aussi ?…
- C’est leur erreur… Ils devraient pourtant…
- Quel est votre rôle exactement, Jean-Gilles ?
Le coup du prénom me parut une bonne façon d’essayer de réduire encore la distance entre l’inspecteur et moi puisqu’il était visiblement le seul allié que j’avais dans la place… ou pas très loin en tous cas. Il manifestait toujours envers moi une certaine déférence courtoise – improbable quand on le connaissait au quotidien – qui s’accompagnait souvent d’une réticence à livrer le fond de sa pensée. Comme s’il était porteur d’un lourd secret me concernant qui le contraignait à me protéger mais pas vraiment à me traiter en partenaire.
- Surveillance informatique de tout ce qui tourne autour de vous, me confia-t-il.
- Mais je n’ai plus de moyen de communication avec l’extérieur…
- Justement.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Qu’on l’avait mis sur une voie de garage en le chargeant d’une surveillance sans objet ou qu’il assurait à lui seul l’observation de ce qui pouvait se dire ou s’écrire sur moi sur la Toile ?
- Je ne comprends pas.
- Pas grave !… Vous avez bien le temps de comprendre… A ce soir.
La communication s’interrompit aussi soudainement qu’en début de journée. Avant même l’apparition du compte-à-rebours. Cela sentait la volonté de ne pas trop en dire.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 18 Avr 2011 - 23:48

LUNDI 25 JANVIER
Il faudra que le lecteur s’y fasse : mes journées au monastère de Prouilhe furent très vite la copie carbone des précédentes. La plupart du temps, il ne s’y passait rien qui ne fut déjà survenu la veille et n’annonçât par avance le lendemain.
J’allais aux laudes et aux vêpres et séchais, avec l’accord de mes deux « supérieures », les principaux offices par définition ouverts aux regards extérieurs. Je participais à la préparation et au service des repas, prenais ma part des tâches d’entretien quotidiennes mais le reste du temps, je demeurais bien calfeutrée dans ma chambrette entre mes bouquins, mes fiches et mes coups de blues. Jamais dans ma vie je n’avais pleuré autant et peut-être bien que jamais – hormis dans les derniers mois de ma thèse – je n’avais bossé avec autant de rage. Les seuls moments perturbant cet intangible ordonnancement étaient constitués par mes échanges avec Nolhan. Par lui j’avais à la fois des informations sur le monde extérieur (en dépit de ma demande pressante, je n’avais pas été autorisée à disposer d’un poste de radio), sur la vie de mes amis et sur les mésaventures de la « bande » à Jacquiers.
Dès le dimanche soir, nous avions décidé d’abandonner la vacation du petit matin qui se trouvait concurrencée par la liturgie des laudes. Mon attente des nouvelles n’en était que plus intense. La perspective de cet échange de cinq minutes suffisait à me soutenir durant mes six heures de travail matinales (j’étais généralement levée dès cinq heures). L’après-midi, j’avais encore trois heures d’activité avant les vêpres et autant avant de me coucher. En 12 heures de labeur quotidien, il y avait certes quelques faiblesses, des moments de doute, des questions à n’en plus finir sur le comment et le pourquoi de ce qu’il m’arrivait. Sachant que ma chambre était régulièrement fouillée, je n’osais consigner quoi que ce soit par écrit. Pas moyen d’élaborer un de mes fameux schémas pour mettre à plat ces pensées annexes qui n’avaient rien à voir avec les questions du concours. Je finissais généralement par prendre en compte l’inanité d’une telle perte de temps : j’étais enfermée, à l’abri, et incapable, bien qu’il m’en coutât de me l’avouer, d’agir d’une manière ou d’une autre dans l’affaire dont j’étais pourtant la pièce centrale.
Quand Nolhan m’annonça à 14 heures qu’il – enfin, que Liane Faupin – avait reçu un message d’Arthur Maurel, je me mis à trembler d’aise et d’inquiétude. D’aise parce que j’allais avoir des nouvelles fraîches et « directes ». D’inquiétude parce que la jalousie d’une femme trouve toujours à s’exercer lorsqu’elle apprend qu’en son absence « son homme » se permet d’écrire à une autre.
- Il se présente, explique le sens de sa démarche (en gros ses rapports avec vous) et demande qu’on lui communique toute information éventuelle vous concernant.
- Je suppose que je vais avoir droit à tout un stock de points d’interrogation si je me permets de suggérer une réponse.
- Au contraire. Si Liane Faupin ne répond pas, votre ami ira fouiller de ce côté-là. Il faut le détourner absolument de cet excès de curiosité. Vous vous en chargez ?
Je dus me pincer pour y croire. Nolhan voulait que j’écrive à Arthur !… Certes, de manière purement anonyme et sans rien lui dire qui l’avance dans sa quête, mais allez donc savoir comment sont faits les cœurs, pour moi c’était comme l’avoir un peu à moi seule un court instant.
J’ai donc mis entre parenthèses le déchiffrage (il n’y a pas d’autre mot) du plan schématique de Dorestad, un « wik » établi à la bifurcation du Rhin et du Lek… De toute façon, je doutais de la pertinence de passer du temps sur ce morne croquis en dépit de la présence de quatre églises et d’un cimetière sur un espace restreint. Il fut donc avantageusement remplacé par une page de pure invention.
Dans une première version, j’ai laissé les mots couler jusqu’à mes doigts en oubliant parfois que je n’étais que la porte-parole de la fantomatique Liane Faupin. Je commençais ainsi par un « cher Arthur » que je pensais convenable et qui fut promptement transformé en « Bonjour monsieur Maurel » à la relecture. J’inventais assez rapidement – comme quoi je suis plus habile menteuse à l’écrit – la trajectoire personnelle de Liane Faupin, les circonstances de sa rencontre avec moi. Au quatrième passage, je me décidais à intégrer un petit signal à destination de Ludmilla – était-il trop ouvertement optimiste d’imaginer qu’Arthur lui communiquerait le message de l’inconnue ? -. C’était une référence aux trois bouquins prêtés à ladite Liane Faupin. Trois bouquins dont Ludmilla constaterait forcément la disparition dans mon appartement. Trois bouquins dont elle noterait rapidement qu’ils correspondaient au programme de l’agrégation d’Histoire. Trois bouquins que je n’aurais donc prêté à personne. Pas même à elle !
Si avec ça, elle ne comprenait pas…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 19 Avr 2011 - 23:00

Je passais le reste de mon après-midi à m’inquiéter d’un problème que j’avais omis de considérer tant était grande mon envie d’écrire cette réponse. Comment allais-je protéger ce texte du petit fouineur (ou de la méchante fouineuse) qui venait de temps en temps épier ce que je stockais sur mon disque dur ? A 17h30, je devrais descendre pour les vêpres et laisser l’ordinateur à la merci du premier curieux venu. Ce n’était pas une perspective particulièrement réjouissante que d’imaginer des yeux découvrant que Liane Faupin n’était pas qu’une « poubelle » informatique.
Si seulement j’avais pris la peine de considérer ce problème au prélable, je ne me serais pas ruée sur mon traitement de texte pour rédiger une réponse. J’aurais attendu le début de soirée et je me serais ainsi évité ce casse-tête.
Et tant qu’à en être au rayon des regrets… Si seulement j’avais eu une clé USB !… Mais justement, je n’en avais pas et il m’apparaissait évident qu’il ne s’agissait pas là d’un oubli de la part des « gentils organisateurs » de mon séjour à Prouilhe. En me privant d’un autre support de stockage, ils s’assuraient que je ne pouvais rien leur cacher. C’était bien vu et cela me plongeait dans des abymes de réflexion sur leur degré de confiance à mon égard.
La procédure qui finit par s’imposer comme la meilleure me coûterait une grosse perte de temps mais, en pesant le pour et le contre, je décidais de l’adopter quand même. J’allais recopier mon texte sur une fiche bristol, plier celle-ci en quatre et l’enfouir dans la poche profonde de ma robe. Cela me prendrait de longues minutes mais ensuite je pourrais faire disparaître corps et bien le fichier texte de l’ordinateur (en n’omettant ni les fichiers temporaires ni ceux de la corbeille). Après le repas, je n’aurais plus qu’à recréer une version numérique de ma réponse, l’envoyer en pièce jointe à Nolhan pendant les cinq minutes de connexion et tout détruire à nouveau. Dernier problème à régler, faire disparaître la fiche bristol compromettante. Il était évidemment hors de question de la déchirer dans la poubelle. Trop dangereux car trop accessible aux mêmes regards inquisiteurs. Transformer les toilettes en moyen d’évacuation des morceaux de bristol n’était guère réaliste, il pouvait toujours y avoir des éléments récalcitrants… d’autant que la chasse d’eau était un rien neurasthénique. Non ! Le plus simple était encore de redescendre à la cuisine après la vacation du soir, de prétexter des douleurs de ventre pour me préparer une infusion – alors que je ne bois jamais de boissons chaudes, mais personne ne le savait – et de me débarrasser de la fiche bristol dans la grande poubelle collective. Ni vu, ni connu !

Avant de quitter ma chambrette pour gagner le cloître, je décidai de tendre un petit piège à mon visiteur. Un petit truc tout simple, efficace et incontestable… A mon retour, je me précipitai vers mon petit bureau pour constater - sans surprise - que la boite de fiches que j’avais laissée sur le clavier de l’ordinateur avait bougé. Et ce n’est pas le genre d’objet qui peut se déplacer sous l’effet d’un courant d’air !… Alors que la boite était alignée à mon départ sur le bord gauche de la touche E, elle était désormais décalée plus vers la droite. Le fouineur manquait vraiment d’attention et, à ce niveau, cela relevait carrément de la faute professionnelle. C’en était même trop gros pour être vrai. A croire que c’était un moyen de me rappeler qu’ils me tenaient à l’œil.
L’identité du visiteur demeurait pour l’heure énigmatique. Si Nolhan m’avait affirmé que Bizières était venu la veille fouiller dans mon ordinateur, rien ne prouvait qu’il était l’auteur de l’intrusion du jour. S’il s’avérait qu’il y avait eu retour du fumeur compulsif – lequel n’avait pas laissé la moindre trace tabagique de son passage ce qui était difficilement envisageable – cela signifierait que le monastère était un véritable moulin ; j’y croyais moyennement... Mise en demeure de parier quelque monnaie sur l’auteur de ces visites intempestives, j’aurais plus aisément choisi d’incriminer quelqu’un de l’intérieur. Sœur Marie-Dominique avait le profil idéal pour cela. A moins qu’une tierce personne, pour l’instant tapie dans l’ombre et attendant l’heure de se dévoiler, soit déjà entrée en action…

En moins d’une minute, j’expédiai ma pièce jointe à Nolhan. Il en restait donc quatre pour faire le point sur les événements de la journée. Je décidai d’exposer mes soupçons au flic.
- B. est reparti, m’apprit Nolhan. Il ne revient que jeudi. Son remplaçant n’a pas bougé de sa chambre, il s’acharne sur une console de jeu.
- Vous avez des infos sur sœur Marie-Dominique ?
- Un ancienne des services action du SDECE. Même les jeunes en parlent en baissant la voix… C’était une gâchette redoutable mais un jour, dans les années 70, elle s’est trompée de cible. Grosse boulette aux conséquences irréparables. Depuis, elle se terre là.
- Elle est chargée de m’espionner ?
- Bien sûr !… C’est donnant-donnant. Le service lui assure sa tranquillité mais elle doit veiller sur les protégées de passage… Ce qui ne veut pas dire qu’elle ait besoin de surveiller votre ordinateur.
- Pourquoi ?
- Parce que c’est moi qui suis chargé de le faire… Et je peux m’y employer sans me déplacer. Il suffit que votre portable soit allumé et que vous soyez connectée.
- Comme maintenant ? demandai-je interloquée.
- Oui.
Nolhan était en train de m’avouer – froidement, tranquillement - qu’il utilisait nos deux vacations quotidiennes pour récupérer les données de fonctionnement de mon ordinateur. Je me retrouvais avec la désagréable sensation de me faire posséder sur toute la ligne… La dinde parfaite ! Crédule et manipulable !
- En clair, vous vous foutez de moi depuis le début ?
- A vous de voir. Vous aimez bien vous casser la tête à tout comprendre… Amusez-vous un peu !… Seulement, si j’avais des intentions malhonnêtes envers vous, vous croyez que je vous l’aurais dit ?
Comme dans un feuilleton radiophonique des années 50, il coupa la communication pour être certain de ménager le suspens jusqu’à la fois prochaine…
Et pour être sûr d’avoir le dernier mot…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 20 Avr 2011 - 12:37

DIMANCHE 31 JANVIER
Au retour des laudes, je découvris une silhouette penchée sur mon ordinateur. Une silhouette seulement car il faisait toujours nuit et la lumière était éteinte. Mon cœur se mit à s’accélérer, à battre frénétiquement. Enfin ! J’allais prendre en flagrant délit mon curieux quotidien. Mon index en tremblait d’excitation en cherchant l’interrupteur.
La lumière – qui n’avait pourtant rien de divine sur le coup – me foudroya sur place. J’avais pensé à bien des gens mais sûrement pas à « lui ». L’étonnement se mua aussitôt en colère.
- Qu’est-ce que vous foutez là, Lagault ?
L’historien à deux balles déplia sa longue carcasse, me toisa avec un air amusé avant de me renvoyer dans les cordes.
- Arrêtez de vouloir mordre sans arrêt, Fiona… Vous allez y perdre vos jolies dents… Calmez-vous et asseyez-vous, je viens en ami.
Il voulait que je me calme mais il me provoquait en employant un mot improbable pour le qualifier. Même sous la torture, je refuserais de le nommer ainsi. Ce type était quand même gonflé et je me permis, tout en essayant de maîtriser mon emballement, de le lui rappeler.
- Un ami ?… Dois-je vous résumer les épisodes précédents ? Vous me laissez accuser délibérément de vous avoir agressé à Blois. Vous essayez de me détruire moralement et professionnellement. Moralement en voulant faire de moi la complice de vos turpitudes sexuelles, professionnellement en usant de votre influence pour qu’on me vire de l’université. A ce compte-là, je crois que je préfère encore inviter mes ennemis à discuter… J’en reviens donc à ma question initiale : qu’est-ce que vous foutez là ?… Que je sache, je suis sensée être protégée et au secret ici. Et parmi les personnes dont j’aurais bien aimé être protégée, vous êtes assurément en tête de liste… Et putain ! Arrêtez de me regarder comme ça !
J’imaginais derrière ses yeux noirs le défilement de certaines images de moi – celles-là, j’aurais donné cher pour qu’elles disparaissent à jamais. Combinaison moulante noire, collier clouté, menottes, le summum d’un état de soumission à laquelle ma fierté légendaire refusait de se plier… même par jeu intellectuel. Il avait fallu cette nuit de décembre dernier pour remettre les compteurs à zéro entre nous, cela ne signifiait pas que j’avais oublié… Et lui non plus d’ailleurs. D’autant moins sans doute qu’il avait eu par la suite la preuve de ma duplicité et ne devait pas s’en être remis.
A ma demande, il répondit avec le même sourire supérieur et compatissant… J’eus l’intelligence de comprendre que ma perpétuelle rancœur à son endroit le flattait et lui procurait une certaine forme de jouissance. Hors de question de lui apporter plus longtemps une telle satisfaction ! Je remballai ma bile amère et me laissai choir sur le lit en indiquant du doigt à Lagault que je lui abandonnais la chaise.
- Vous avez décidé de vous faire moniale, c’est ça ? dis-je.
L’ironie paierait sans doute davantage avec lui que la colère. J’avais monopolisé la parole depuis le début et je n’en savais finalement pas plus sur l’irruption hautement improbable en ces lieux du principal propagateur du « roman national ».
- Je pense plutôt que j’ai envie que vous ne le restiez pas ad vitam aeternam…
Si c’était pour prolonger mes pires cauchemars de la semaine qu’il était venu jusqu’ici, il pouvait bien repartir ; je n’avais pas besoin de lui.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 20 Avr 2011 - 12:44

- Je suis venu vous proposer un marché, finit-il par avouer après m’avoir laissée mariner dans mon jus une bonne minute.
- Encore un marché ?! m’exclamai-je sans pouvoir empêcher la résurgence de mon dégoût pour ce type… Qui vous envoie ?
- Personne !
- C’est dur à imaginer… Cela signifierait que vous êtes le principal responsable de tout ce bordel, que c’est vous qui tirez les ficelles depuis le début.
- Eh ! Pourquoi pas ?…
Sur l’échelle de la vantardise, ce gars tutoyait les sommets. Il aimait clairement se foutre de ma gueule. C’était sa façon à lui de me remettre à ma place, celle de petite universitaire de province quand lui était devenu « l’instituteur national » et caracolait en tête des chiffres de ventes de l’édition française. Il m’écrasait de son mépris de perpétuel vainqueur.
- Ce que je sais de votre affaire, je dirais presque de votre histoire, vous n’avez aucun moyen de l’imaginer ou de le comprendre… Malgré vos qualités que je connais, respecte et parfois même admire… J’ai proposé aux autorités compétentes d’être un intermédiaire de confiance avec vous.
- Ils ont bien ri j’espère ?… « Confiance » après « ami », décidemment vous vivez en plein rêve, mon cher !
- Ils m’ont laissé carte blanche…
- Alors c’est qu’ils doivent bien être embêtés !…
- Plutôt !… Figurez-vous qu’en dépit de ce qui a pu être imaginé pour les écarter de vous, vos amis se sont plus ou moins tous émus des circonstances de votre disparition… Pour aller à l’essentiel, ils ne croient pas à votre fugue et se sont mis en tête de vous chercher. A l’heure où je vous parle, ce cher Arthur Maurel doit être en train de se réveiller doucement dans la petite maison de monsieur Marc Dieuzaide, petit ami comme vous ne pouvez l’ignorer de votre chère Ludmilla. Ces trois personnes étaient hier soir au restaurant avec monsieur le professeur Robert Loupiac et mademoiselle Clément, une de vos étudiantes et collaboratrices. Belle photo de groupe, non ?
L’idée que tous mes amis s’étaient ainsi soudés pour exorciser ensemble ma disparition eut un effet lacrymogène que je ne parvins pas à dissimuler au vieux chacal. Il en profita pour pousser son avantage tant que ma gorge restait nouée par l’émotion.
- C’est dangereux pour eux. Ils doivent accepter l’idée que vous êtes partie vous installer en Asie… Sans quoi ils se mettront en danger et ils vous mettront en danger. Leurs gesticulations ne passeront pas inaperçues de nos adversaires. La suite ne pourra qu’être sanglante et douloureuse.
- Mais, objectai-je, il y a les cartes postales…
J’en venais à souhaiter soudain que personne n’ait jamais l’idée d’examiner le dos des timbres. Le rébus contenu par les petits carrés philatéliques mettrait encore plus mes amis en situation périlleuse si j’en croyais les sombres prédictions de Maximilien Lagault.
- Elles ne sont pas encore arrivées à leurs destinataires mais quelque chose me dit, en vous connaissant comme je vous connais, que vous vous êtes ingéniée à semer le doute dans leur esprit par ce biais également. N’ai-je pas raison ?
- Vous pensez ce que vous voulez… C‘est vous qui êtes tordu, fétichiste et manipulateur.
- J’en déduis donc que j’ai vu juste… Ma démarche n’en a dès lors que plus d’importance. Figurez-vous que je suis invité mardi prochain dans l’émission d’Arthur Maurel pour évoquer le succès en librairie de ma biographie du cardinal de Richelieu. Si à cette occasion, je pouvais lui confirmer votre départ pour l’Asie… sous le sceau du secret bien évidemment… nul doute que je le conduirais à poursuivre sa quête en des lieux où sa destinée ne risquerait plus de contrarier la vôtre.
L’idée était difficile à avaler pour une femme amoureuse… Mais justement, parce que j’étais une femme amoureuse, je refusais de mettre en danger l’homme que j’aimais. Si aller me chercher en Chine ou en Indonésie ou au fin fond de l’Himalaya pouvait le détourner – lui et les autres – d’un sort dramatique, je ne pouvais faire autrement qu’encourager Lagault dans son action.
- Quelle est la contrepartie que vous attendez de ma part ?… Avez-vous amené une tenue de nonne en latex, un fouet pour flagellant et une croix pour m’entraver ?… Venez-vous obtenir une vengeance ?…
- Votre corps ne m’intéresse plus… Les émotions qu’il m’a procuré et me procure encore – certaines images ont du bon – me suffisent grandement… C’est le fruit de votre esprit qui m’intéresse.
- Seriez-vous un nouveau Faust ?…
- Je ne pense avoir autant de puissance… Même si l’idée d’une jeunesse éternelle pour votre frais minois serait chose tentante… Rappelez-vous plutôt que, par votre faute, j’ai perdu il y a peu un collaborateur de grande valeur.
- Par ma faute ?… Les frères Rivière y sont quand même pour beaucoup…
- Admettons… Le résultat est quand même bien là, je me trouve actuellement sans manuscrit pouvant être publié dans le mois qui vient et mon éditeur n’aimera point cela.
- Vous voulez faire de moi votre nègre ? m’écriai-je. Vous êtes dingue !
- N’avez-vous pas un Louis XIII déjà tout prêt à être publié ?

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 20 Avr 2011 - 17:52

L’abjection a des degrés. Si la proposition de Maximilien Lagault ne se classait pas aux échelons les plus élevés, c’était tout comme pour moi. Il me demandait de renoncer à des mois de travail à son seul profit… et cela en échange d’une chose que je ne pouvais que vouloir de toute mon âme. Le marché était inégal autant qu’injuste.
Fallait-il lui jeter à la face mon paquet de rancœurs ? Puiser au fond de moi les insultes les plus blessantes en espérant qu’une d’entre elles pourrait l’amener à comprendre que ce qu’il faisait était innommable. Même pas ! J’étais bien certaine qu’il n’attendait que ça. C’était sa drogue, son kif : voir sa puissance faire plier l’autre, le tordre le rabaisser, l’humilier. Et moi, pauvre femme forte d’un caractère sans souplesse, je refusais par principe de céder ainsi, de supplier, de me rendre à merci. Plutôt crever que ramper devant lui !…
Il ne me restait qu’un moyen de contrer Lagault : lui opposer des arguments, le contrer avec des faits plutôt qu’avec des émotions. Cela relevait du baroud d’honneur ; cela me paraissait pourtant indispensable pour panser un peu mon honneur flétri.
- Vous savez bien que ce n’est pas possible, fis-je aussi calmement que possible.
- Et pourquoi donc ?
Il avait peut-être espéré que je bégaierais, que j’hésiterais, que je chercherais avec effort des faits à dresser face à sa proposition. Il déchanta très vite ; je savais quoi dire.
- Parce que j’ai un contrat en bonne et due forme avec un éditeur pour ce livre et qu’il en attend le texte définitif le mois prochain. Je ne peux pas faire autrement que publier ce Louis XIII.
- Votre éditeur et le mien appartiennent au même groupe industriel, cela s’arrangera… Et même sans aucune douleur pour vous !… Comme je crois savoir que vous n’avez pas perçu d’avance, vous n’aurez donc rien à rembourser à l’éditeur… Et je m’engage à ce qu’on ne vienne pas vous chercher noise pour ce défaut de livraison. Il ne manquerait plus qu’on vous attaque pour rupture du contrat !… Diable ! Ce ne sera pas la première fois que des choses comme ça arrive… Vous avez sans doute en tête comme moi des collections dans lesquelles des ouvrages sont annoncés depuis des années et ne paraissent jamais… sans qu’on sache très bien pourquoi.
Un point pour lui ! C’était dur à avaler mais il avait raison. Rien que dans la collection Points Histoire, on pouvait relever l’absence de la fin d’une série sur les relations internationales depuis le XIXème siècle, un volume de la Nouvelle Histoire de l’Antiquité sur les origines de Rome ou, encore plus fort, une synthèse sur la France et l’Occident médiéval annoncée depuis le début des années 90. Avec l’entregent de Lagault, cette histoire de contrat pouvait très bien se régler en quelques coups de téléphone.
- Autre objection, repris-je sans me décourager. Mon style d’écriture n’a rien de commun avec le « vôtre »… si tant est que ce soit bien à vous qu’on le doit. En général je fais des paragraphes de plus de cinq lignes, je n’invente pas des dialogues juste pour que ça fasse plus vrai et, pis encore, je truffe mon propos de références à des ouvrages scientifiques et à des sources. Votre lectorat serait fort marri de ces bouleversements !
- Je n’ai jamais dit que je comptais le publier tel quel…
C’était encore pire que ce j’avais imaginé ! Il allait reformater entièrement mon texte, le dessécher, l’atrophier, le dénaturer. En coupant bien, au prix de quelques réécritures, il arriverait à ses 300 pages habituelles. Et il imposerait sa vision de l’Histoire. Un grand Cardinal et un petit Louis XIII. L’opposé exact de ce que j’entendais démontrer dans mon pavé. Contrairement au rapprochement fréquemment effectué, Louis XIII n’était pas Philippe IV d’Espagne et Richelieu le duc d’Olivares… Même si les deux duos étaient contemporains. Le roi avait été l’inspirateur de la politique de Richelieu et le plus ferme soutien de celui-ci, même au plus fort des tempêtes de 1630 ou de 1636.
- Vous êtes une ordure !…
Cela avait fini par sortir en dépit de mes efforts de « zénitude » face à l’outrage. Je n’en étais pas fière mais c’était tellement vrai. Il y avait si peu d’autres manières de dire et de voir les choses. Oui, Lagault était l’ordure incarnée dans toute sa terrible perfection. Manipulateur, cynique, sans état d’âme.
- Si cela peut vous faire plaisir, concéda-t-il… Mais dites-vous que c’est l’ordure qui va faire le sale boulot à votre place. Puisque vous n’avez pas su rompre vraiment avec votre ancien monde, je vais devoir vous aider à le faire. Arthur Maurel ira se perdre dans des émissions spéciales en Chine – croyez-moi, je saurais lui vendre l’idée – ou en Corée du Sud. Ludmilla Roger vous remplacera à la fac parce que c’est encore le meilleur moyen de lui apprendre à se passer de vous. Le professeur Loupiac prendra sa retraite avec quelques émoluments supplémentaires en remerciement pour ses interventions décisives en faveur de l’université. Dans un an, l’un sera lassé, l’autre parfaitement en place et le dernier à la pêche…
- Vous voulez donc qu’ils m’oublient ?
- C’est leur intérêt même… Vous êtes comme une allumette allumée à proximité d’un baril de poudre…
- Dans un an, j’espère bien m’être sortie d’ici et de tous mes « tracas »… Et ils ne m’auront pas oubliée.
- Je l’espère pour vous… moins pour vos amis.
- Mais vous, vous ne craignez visiblement pas de m’approcher… Seriez-vous immunisé contre les risques que vous promettez à ma « famille » ?
Lagault prit son temps avant de répondre. Non parce qu’il ne savait quoi dire mais bien pour donner une force décisive à ce qu’il se préparait à m’asséner.
- C’est que je c’est moi qui tiens le seul extincteur !
L’écrivain me brandit sous le nez plusieurs feuilles de papier. Le contrat de cession de mon Louis XIII.
- Vous le signez ?
- Avec la rage au cœur mais, oui, je vais le signer… Tout en vous prévenant que vous ne l’emporterez pas au paradis.
- Le paradis ? Mais vous y êtes déjà, mon enfant... Regardez-vous… On dirait un ange sous votre voile… Profitez-en !… Ici la vérité et la franchise règnent. Ce n’est pas comme dans ce monde que vous avez pu quitter et dans lequel je vais devoir replonger d’ici une demi-heure…. D’ailleurs, si vos loisirs vous le permettent, pourquoi ne pas entreprendre une grande histoire de l’ordre dominicain ?… Cela me fournirait de la matière pour une publication prévue à l’automne.
Je l’aurais giflé !
Je me suis juste contentée de dater et de signer.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 20 Avr 2011 - 22:11

LUNDI 1er FEVRIER
Je n’ai pas parlé à Nolhan hier soir de la visite de Maximilien Lagault. Vraisemblablement était-il au courant ? Il n’y a pas pour autant fait allusion. Nous avons donc nos petits secrets l’un pour l’autre. Tu parles de deux alliés !

Toute la journée, je me sentis l’âme meurtrie, mâchée, écrasée par le remords. Sans doute trop de travail, trop de notes de lecture, trop de fiches bristol accumulées depuis une semaine. Il pleuvait encore et toujours et ma fenêtre restait grise comme si la nuit avait décidé de stagner à tout jamais au-dessus de moi. Comment parvenir à oublier l’humiliation de la veille ? J’avais vraiment l’impression d’avoir vendu mon âme au diable en même temps que je coupais le cordon ombilical me rattachant à ma vie d’avant. J’étais partie à la dérive, flottant entre celle que j’étais avant et celle je devais me contraindre à devenir. Dans ce naufrage, je ne savais plus trop à quoi à me rattraper. Comment ne pas sombrer corps et bien ? Comment surnager ?
Nolhan m’apporta sans le savoir un dérivatif à la déprime lors de notre communication de 14 heures. Liane Faupin avait reçu un e-mail assez sec de Ludmilla dans lequel celle-ci lui rappelait l’obligation de rendre assez vite les bouquins que j’étais sensée lui avoir prêtés. Elle pointait de manière très acerbe l’indifférence de Liane Faupin à l’égard du mystère de ma disparition.
J’ai demandé à Nolhan si Liane Faupin devait répondre.
- Pourquoi le ferait-elle ? répliqua-t-il. Pour se justifier ?… Mais de son point de vue, elle est parfaitement en règle avec sa conscience. Si vous répondez, L. va chercher à accroître les échanges avec elle… Et cela peut mener tout le monde à la catastrophe…
C’était plus ou moins le même discours que Lagault, la différence étant que Nolhan n’envisageait pas de ma part une rupture totale avec mon passé. Peut-être parce qu’il en faisait partie ?
J’avais tellement envie de répondre que je me suis mise en demeure d’écrire sur une page de mon bloc à couverture orange ce que Liane Faupin aurait pu dire à Ludmilla. Lui parler de sa vie morne entre pluie, étude et solitude. Lui donner des indications sur l’avancée de son travail. L’histoire de l’Europe urbaine avait été promptement disséquée, l’histoire de la Gaule avait suivi le même chemin. J’allais désormais piocher dans le Theis. Au rythme actuel, dans deux-trois jours, j’en aurais fini avec ces bouquins… ce qui tombait bien car j’avais reçu les ouvrages commandés à Jacquiers le jour de mon arrivée. Il était cependant impensable de renvoyer Bizières les remettre en place. Par quel miracle Liane Faupin aurait-elle eu les clés de mon appartement ? Et si Ludmilla n’avait pas fleuré l’odeur du tabac la première fois, je ne voulais pas prendre le risque qu’elle ait une séance de rattrapage. Mais Liane Faupin, elle, se devait d’avoir l’intention de rendre les ouvrages quand bien même cela était techniquement impossible.
Ces quelques lignes griffonnées sur le bloc eurent un effet cathartique. En devenant Liane Faupin, je me mis à regarder différemment Fiona Toussaint. De quoi souffrait-elle vraiment ? Pas de l’ennui, elle ne manquait pas d’occupation et avait même tendance certains jours à dépasser les bornes du raisonnable. Non, lorsqu’elle posait le stylo, lorsqu’elle se mettait à balancer les fiches d’un revers de manche énervé, c’était parce qu’une image venait de se télescoper à sa triste réalité. Les étudiants, Ludmilla, Marc, le professeur Loupiac lui manquaient certes… Mais Arthur !… Quel vide sans lui ! Pourtant, ils n’avaient passé ensemble que trois nuits – elle passait son temps à les recompter encore et toujours - et n’avaient fait l’amour qu’un nombre de fois suffisant pour savoir qu’ils aimeraient longtemps ces moments. C’était si peu dans une existence mais le vide dans son cœur – dans mon cœur – était si grand !
Et c’était cet homme que j’allais jeter sans remords aucun sur les routes du continent asiatique. Lui qui avait fini par détester l’avion, lui si attaché désormais à une sédentarité raisonnable. Oui, il y avait bien de quoi avoir l’âme meurtrie et le dégoût de soi-même.

Je fis disparaître la page le soir venue de la même manière que la fiche de bristol quelques jours plus tôt. Mais tout le temps que le morceau de papier fut dans ma poche, il me parût brûlant comme s’il portait en lui toutes les cendres dont je ne cessais de me couvrir.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 21 Avr 2011 - 22:52

JEUDI 4 FEVRIER
Mes nouveaux bouquins m’ont amenée encore plus loin dans l’étude des questions de l’agrégation. Si loin que je m’enfonce chaque jour davantage dans la conviction que rien ne pourra me sauver d’un échec programmé au concours. Pourtant, de temps en temps, je me mets à planer d’aise lorsque je m’aperçois que ma mémoire absorbe les faits, les dates, les problématiques avec la facilité d’une éponge dernière génération. Alors, quelle partie de moi croire ? L’optimiste ou la négative ?

En dépit d’exhortations enflammées de ma part, Nolhan a refusé de me faire passer sous quelque format que ce soit l’émission d’hier sur RML. Entendre la voix d’Arthur, ce serait tellement… Tellement… Jouissif ?… Surtout si, comme je l’espère, il en profite pour me venger en massacrant Maximilien Lagault par un flot de questions sans concession.
- Ce n’est techniquement pas possible, a réaffirmé Nolhan alors que je revenais une nième fois à la charge. Une heure d’émission, même super compactée, ne pourra pas vous être transmise en cinq minutes.
- Rallongez la vacation !
- Hors de question ! C’est trop dangereux pour vous et pour moi.
- Fractionnez le fichier son en plusieurs morceaux.
- N’insistez pas… Ce serait un très mauvais service à vous rendre.
Je ne crois pas être particulièrement têtue mais il suffit qu’on me dise « non » sans justifier ce refus pour que mon esprit entre en fusion et demande à en savoir plus. Pourquoi me faire entendre l’émission serait-il un mauvais service à me rendre ? Parce que ce serait pour moi renouer d’une manière sensorielle avec mon amoureux ?… Ou bien parce que Lagault avait réussi malgré tout à se tirer de ses griffes ?

Au retour du déjeuner, mon détecteur d’intrusion me signala une nouvelle visite. Cette fois-ci, j’avais laissé avant de partir un bic quatre couleurs en-dessous de la barre d’espace ; il se trouvait désormais à droite de la souris. Question négligence du côté de l’adversaire, ça allait de mal en pis ! J’en venais à me dire que c’était devenu entre le visiteur mystérieux et moi une sorte de petit jeu absurde : plus j’essayais de le piéger, plus il montrait délibérément qu’il s’en foutait.
J’ai rallumé l’ordinateur pour être certaine de ne pas rater la vacation de 14 heures avec Nolhan. Un bruit anormal s’est aussitôt déclenché. Paniquée – était-ce un sabotage de mon instrument de travail ? – j’ai cherché à tout arrêter. Avant que je puisse faire quoi que ce soit, le lecteur Windows Media s’est ouvert et une voix chère s’est trouvée expulsée des deux hauts parleurs en façade.
- Bonsoir. Ce soir, l’invité du journal est Maximilien Lagault que tout le monde ou presque connaît en France. Auteur à succès de romans historiques, il triomphe à nouveau en librairie avec un ouvrage consacré au cardinal de Richelieu. Bonsoir monsieur Lagault.
Le visiteur de la mi-journée ne s’était pas contenté d’espionner mon disque dur (activité jusqu’à ce jour décevante tant je m’astreignais à un nettoyage sérieux de toutes les scories de mes activités « secrètes »), il m’avait apporté un petit cadeau. Le bruit qui s’était fait entendre en premier n’était autre que le démarrage d’un cd placé à l’intérieur de l’ordinateur. Et ce cd n’était autre que l’enregistrement de la tranche d’informations du soir de RML de l’avant-veille.
- Je suppose que l’idée n’est pas de vous, ai-je lancé à Nolhan trois minutes plus tard après la connexion de nos deux ordinateurs sur son réseau très privé.
- Quelle idée ?
- Je viens de trouver un cd audio dans mon ordinateur. Pas du chant grégorien ! Mais une page de l’histoire de la radio française…
- Vous avez écouté ?…
- Pas eu le temps… Je dois dire que je suis pressée et qu’en même temps je redoute d’être déçue…
- Alors ne perdez pas votre temps avec cette émission. Il n’y a rien de positif à en tirer.
- Je pense être encore la plus capable de me faire une opinion… Si vous êtes si affirmatif c’est que vous avez été un auditeur attentif ?
- C’est mon rôle dans cette mission, ne l’oubliez pas, rappela le flic.
- Et pourquoi selon vous me faire alors ce cadeau s’il est empoisonné ?…
- Parce que, comme pour la pomme bien rouge donnée par la sorcière à Blanche-Neige, vous ne pourrez pas résister à l’envie de croquer dedans. Et après plus rien ne sera pareil.
Nolhan dut se rendre compte qu’en me « parlant » ainsi, il ne faisait qu’aviver mon impatience. Il resta silencieux presque trente secondes sans répondre à mes relances sous forme de « Pourquoi ». Enfin, il se manifesta à nouveau pour préciser ses avertissements.
- Comme vous l’avez dit vous-même, c’est une « page de l’histoire de la radio française », mais ce n’est pas la plus glorieuse. Et n’oubliez pas que ce que vous pourriez entendre n’est que la partie émergée de l’iceberg, ce qui est passé à l’antenne. Si j’en crois les informations recueillies par nos honorables correspondants sur place, la tonalité du dialogue fut toute autre hors micro. N’allez pas condamner Arthur Maurel pour ce qu’il s’est dit pendant cette interview. Ce serait dommage et injuste.
- Pourquoi ? Parce qu’il a cru Lagault quand il lui a précisé qu’il savait de source sûre que j’étais en Asie ?…
- COMMENT SAVEZ-VOUS CE TRUC ?
La conversation n’est pas allée au-delà. Visiblement en colère – ou épouvanté – Nolhan avait « raccroché ». J’avais par le biais de cette réaction la réponse à la question que je ne lui avais toujours pas posée : il ne savait pas que j’avais vu Lagault dans ma chambrette. Pour quelqu’un chargé de me surveiller, ça la foutait mal ! Mais, connaissant bien l’inspecteur, j’avais la conviction que cette défaillance ne pouvait être imputable à un défaut de vigilance.
Contrairement à ce qu’il imaginait sans doute, on ne lui disait pas tout. Et ce qu’on lui cachait était à n’en pas douter ce qui avait le plus d’importance.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 24 Avr 2011 - 19:05

La volonté d’éloigner ce fouineur d’Arthur Maurel se comprenait de la part des services en lutte contre la nébuleuse Lecerteaux. De là à l’envoyer en Asie ! Il y avait quand même une exagération manifeste.
Etre complice d’une telle forfaiture – même si je saisissais parfaitement que cela pouvait être pour le bien d’Arthur et de mes autres amis – me déplaisait fortement. J’étais tellement irritée du rôle qu’on me faisait jouer dans cette histoire – sans compter toutes les autres couleuvres à avaler – que je fus incapable de me replonger dans mon travail ; même les phrases les plus simples n’avaient plus aucun sens. Mon esprit se trouvait empoisonné en permanence par mille questions dont il m’était impossible de me guérir d’un simple effort de concentration.
Dans ces moments-là, telle que je me connaissais, une seule thérapie pouvait fonctionner : un changement d’air radical.
Mes possibilités en la matière étant fort limitée, je résolus d’aller faire un tour dans les jardins du cloître. Le temps n’était guère favorable mais l’air brassé par un violent vent d’Autan pourrait, peut-être, m’aérer suffisamment l’esprit pour que je trouve remède à une partie de mes problèmes.
- Enfin ! Vous mettez un peu le nez dehors, sœur Louise !… Votre labeur vous occupe tant que vous êtes d’une grande pâleur. La mère supérieure avait bien raison de nous prévenir de vos accès de faiblesse.
Sœur Marceline, la robe remontée jusqu’aux genoux, grattait avec une binette quelques mauvaises herbes qui, en dépit de la mauvaise saison, avait entrepris de prospérer sur les chemins du jardin.
- Permettez, ma sœur. Je vais vous aider.
- Mais il n’en est pas question ! s’insurgea-t-elle… Je viens de vous dire que je vous trouve la mine bien fatiguée, ce n’est pas pour vous laisser vous épuiser à faire ce genre d’efforts… C’est bon pour les vieilles femmes comme moi ce travail. Croyez-moi, la mauvaise graine, même portée par ce vent fou, je finis toujours par la rattraper.
- Je m’en voudrais, ma sœur, dis-je, de ne pas vous accompagner dans votre tâche.
- Voilà que vous vous montrez insistante ! fit-elle en feignant la colère. C’est de l’insolence, ma parole !
Je l’aimais bien, sœur Marceline. Pas seulement parce qu’elle était la mémoire et l’historienne des lieux ce qui me la rendait forcément proche et sympathique. Non, elle avait surtout cet accent languedocien très prononcé qui en faisait aussi la « régionale de l’étape » (elle était de Millas près de Perpignan) ; lorsqu’elle n’y prenait garde, elle semait des « macarel » à la fin de ces phrases ce qui lui attirait des regards noirs de la part de certaines autres moniales… et me faisait sourire dans ma barbe. Son « ma parole » aurait fort bien pu être d’ailleurs un « macarel » mais elle avait été réprimandée par mère Sophie le matin même et devait se tenir sur ses gardes.
- Eh bien, reprit-elle, asseyez-vous dans l’herbe et parlez-moi de vous. Cela me distraira. Et si vous voyez une mauvaise herbe arrachée qui tente de s’enfuir, rattrapez-la !
L’idée de m’asseoir dans une herbe certes sèche mais par une température d’à peine 10 degrés n’était pas la plus tentante qui puisse être. J’avais surtout envie de déambuler et de laisser mes idées vagabonder en même temps. Stagner était précisément ce que je voulais éviter. Que ce soit dans une chambre ou dans un jardin. D’un autre côté, un dialogue avec sœur Marceline ne pouvait qu’être divertissant. Ses réparties, sa faconde étaient propres à me changer les idées. A condition que ce soit elle qui parle car que pouvais-je lui raconter ? Pour lui parler de moi, il fallait lui mentir et, outre les réticences qu’on me connaît, je l’aimais trop pour enfiler des sornettes en chapelet.
- De toute manière, ajouta-t-elle, le Midi Libre de ce matin disait qu’un système dépressionnaire allait s’installer sur le golfe du Lion. Nous aurons bientôt la pluie… Et il nous faudra rentrer… Nous pourrons toujours finir cette discussion autour d’une bonne verveine.
La sœur voyait loin. Elle s’imaginait peut-être que j’avais une vie aussi longue que la sienne et qu’il me faudrait des heures pour la raconter. J’espérais bien pour ma part me libérer avant d’en venir au chapitre de l’infusion ; on ne devait pas me voir refuser de prendre une boisson chaude alors que je venais assez régulièrement en préparer une le soir… pour couvrir mon passage à la poubelle collective.
- Alors, ma sœur ? questionna sœur Marceline. Par quel biais Dieu vous a-t-il appelé à lui ?
Je fis semblant d’hésiter à me confier. A la fois pour réfléchir à ce que je pouvais répondre et en espérant que sœur Marceline renoncerait, face à mon trouble, à me relancer.
- Eh bien, reprit-elle, seriez-vous soudain privée de parole ?…
- C’est que ma sœur, je ne suis pas certaine que ma destinée mérite tant que cela d’être racontée. J’étais dans l’erreur et le chemin vers la Vérité a pris la forme que vous connaissez.
Le poisson était noyé avec une habileté qui me combla d’aise. Avec la virtuosité d’un trois-quarts aile de rugby, je changeais de pied pour prendre une autre direction.
- Mais vous m’aviez promis de me raconter l’histoire de Prouilhe. Je crois vous l’avoir dit, j’aime beaucoup l’Histoire. S’il vous plait, puisque nous sommes seuls et que nous en avons le temps…
La manœuvre fonctionna encore mieux que je ne l’avais imaginé. Sœur Marceline se lança sans hésiter. Son talent de conteuse fit le reste. En quelques secondes, je me retrouvais avec Dominique de Guzman à l’extrémité du faubourg de Fanjeaux. Une boule de feu traversait le ciel, s’abattait sur le village abandonné de Prouilhe à proximité d’une chapelle dédiée à la Vierge. Signe évident du Très-Haut qui appelait le moine espagnol à organiser sur le lieu ainsi désigné une communauté de moniales. On était en juillet 1206 d’après sœur Marceline.
Deux heures plus tard, la dernière mauvaise herbe avait depuis longtemps disparu dans le sac de toile où sœur Marceline les enfermait mais la moniale racontait toujours avec la même flamme… Comme si les premières gouttes de pluie n’avaient pas d’importance. Comme si les détails de la construction de la basilique pouvaient être des moments capitaux de l’histoire de l’humanité. Sa verve et sa faconde étaient impressionnantes. Moi, j’écoutais en regrettant de ne pas avoir sur moi de quoi prendre des notes.
- Sœur Marceline !…
La voix impérieuse, qui interrompit la conteuse, était celle de sœur Marie-Dominique. Elle tiqua en constatant ma présence auprès de la « vieille pie catalane ». Cette proximité ne lui apparaissait pas de bon aloi.
- Notre frère Grégory vient d’arriver avec ses volailles. Voulez-vous venir m’aider à l’accueillir s’il vous plait ?… Sœur Sophie, vous me paraissez bien lasse. Montez donc vous reposer ! Je vous dispense de paraître aux vêpres.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 24 Avr 2011 - 21:07

Cette dispense me donna fort à penser. Tout comme l’irruption de sœur Marie-Dominique qui, à ce qu’il me sembla rétrospectivement, ne cherchait pas sœur Marceline mais plutôt mon humble personne. Pourquoi s’était-elle ainsi tout d’un coup mise sur mes traces ? Je ne devais saisir l’explication à tout cela que bien plus tard. L’ancienne exécutrice des basses œuvres du SDECE avait été avertie par ses contacts de l’arrivée « sur zone » d’Adeline. Il fallait gérer la situation imprévue et éviter absolument tout contact entre elle et moi. Pour ce faire, on me renvoyait dans ma chambre comme une sale gamine prise en faute et on convoquait sœur Marceline pour occuper l’étudiante en Histoire par une visite de la basilique. Le tout était d’empêcher l’historienne bavarde de parler de moi. Sœur Marie-Dominique s’y employa par une sévère mise en garde chuchotée à l’oreille de la Catalane.
On aurait pu me boucler dans ma cellule. L’idée aurait même été rétrospectivement de la plus grande logique. Mais soit que, l’alerte passée, l’adversaire se soit relâché, soit qu’on me fît confiance après près de deux semaines sans anicroches, je gardais ma liberté de mouvement. J’en profitais pour descendre chaparder quelques gâteaux au miel à la cuisine et errer un peu dans le cloître. A ma grande surprise, j’entendis derrière moi des pas.
- Sœur Marceline, vous n’êtes pas aux vêpres ?
Un instant, l’idée saugrenue qu’elle pût être mon espionne me traversa l’esprit. C’était tellement ridicule que je balayais cette pensée en deux secondes.
- Et il me semble, rétorqua la sœur, qu’on vous a prié de vous reposer !…
- J’y retournai…
Je plongeai la main dans ma poche pour exhiber les restes de mon petit larcin.
- Vous avez bien fait. Cela vous revigorera… J’aurais dû en proposer à la jeune fille qui vient de partir. Elle aussi m’a semblé bien fatiguée… Elle m’a raconté qu’une de ses profs d’université avait disparu il y a quinze jours et que ça l’affectait beaucoup. Vers l’Egypte ou en Chine. Personne ne sait vraiment… Je lui ai dit que la prière l’aiderait à attendre son retour. N’ai-je pas eu raison ?…
- Sans aucun doute, ma sœur, répondis-je en essayant d’empêcher de montrer les tremblements nerveux qui agitaient mes membres. Dieu seul peut donner aux êtres honnêtes la force d’attendre.
- Eh bien, sœur Marie-Dominique m’a grondée d’avoir écouté les sornettes – c’est bien ainsi qu’elle s’est exprimée – de cette jeune déséquilibrée. Encore heureux pour moi que je ne lui aie pas dit que j’avais convié cette pauvre enfant à venir dimanche à l’office des donateurs.
- Sœur Marceline, vous serez encore houspillée si vous ne vous dépêchez pas de rejoindre nos sœurs pour les vêpres… Allez !…
D’un geste que j’essayais de rendre ferme, j’orientais la vieille moniale vers le couloir menant à la basilique. J’avais vraiment besoin de réfléchir aux perspectives que m’ouvrait l’annonce de la présence dans trois jours d’une de mes étudiantes à l’office. Car, évidemment, cette enseignante étrangement disparue ne pouvait être que Fiona Toussaint.
Si je ne croyais toujours pas en Dieu, ce coup de pouce du destin me faisait regarder d’un œil plus compréhensif la divine providence.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 0:25

Le départ de sœur Marceline vers la basilique me laissa face à moi-même. Ce n’était pas la première fois que je me sentais ainsi désemparée. Devant la caméra de Channel 27, poursuivie par toutes les polices de France, échappant à une explosion, j’avais déjà eu en quelques années mon quota d’émotions et de pétage de plombs.
Que faire ? Que dire ? Comment agir ? Les questions se bousculaient et tressaient autour de ma tête une guirlande qui m’écrasait et m’oppressait de plus en plus. Il fallait que je fasse quelque chose mais j’étais incapable de savoir quoi. Si cette étudiante avait débarqué, était-ce par hasard ou bien parce que le message des timbres avait été décrypté ? SI tel était le cas, je pouvais légitimement supposer qu’il s’agissait d’Adeline. Mes amis s’étaient peut-être partagés tout simplement les couvents de femmes de la région, histoire de mener une première enquête, de renifler ma trace. Comment savoir ? Comment être sûre ? Et si tel était le cas, devais-je les encourager dans leur recherche ou les dissuader d’une manière ou d’une autre ?
Cette angoisse – à moins que ce ne soit l’abus de gâteaux au miel – me nouait le ventre. Dans un cerveau agité, je ne saurais expliquer la circulation des flux d’informations, les logiques de raisonnement ; ce qui est sûr c’est que de ces maux d’estomac ou d’intestin – je ne suis pas douée, je le confesse – j’en suis venue à penser à un médecin et en pensant à un praticien généraliste la figure du brave docteur Pouget s’est imposée à moi. Par quel hasard extraordinaire, cet homme avait-il échappé depuis le début de cette affaire aux regards des services spéciaux ? A aucun moment, on ne l’avait évoqué devant moi, on ne m’avait interrogée sur mes liens avec lui. Jamais Nolhan ou Jacquiers ne s’étaient souciés de lui. Cela pouvait-il signifier qu’il était hors du coup ou jugé insignifiant en raison de son grand âge ?
Il me fallait en avoir le cœur net… Et pour cela, quoi de mieux que lui passer un coup de téléphone ? C’était évidemment une idée folle comme il en germe dans les cerveaux épuisés qui commencent à battre la campagne. Pour pouvoir téléphoner, il me fallait avoir un téléphone… Je n’en avais pas et le « bureau » de la mère Sophie était soigneusement fermé dès qu’elle quittait les lieux. En revanche, il y avait un téléphone à l’infirmerie, je l’y avais vu après avoir aidé à conduire une sœur qui avait eu un coup de fatigue lors des laudes du vendredi précédent. L’infirmerie était-elle fermée ? Dans tout autre lieu, j’aurais certifié que oui car la présence de certains produits – notamment aux vertus euphorisantes - pouvait exercer un attrait pour une population en manque. Mais à l’intérieur d’un monastère ? En pleine campagne ? A l’écart des grandes villes ?
J’aurais dû courir mais on ne court pas avec une robe de moniale. A moins de relever ladite robe d’une certaine manière… que je ne maîtrisais pas. J’ai donc gagné le plus rapidement possible l’infirmerie, tendu une main tremblante vers la poignée… laquelle s’est bien abaissée mais a refusé de céder sous ma poussée. Ce qui s’appelle faire chou blanc !
Allez savoir pourquoi dans ces cas-là on s’entête ?! Une deuxième puis une troisième tentative, accompagnée pour cette dernière d’un semblant de coup d’épaule, n’ébranlèrent pas la sourde détermination de la porte à me résister. Ce ne fut pas un ange qui passa mais un voile de tristesse et de déception qui s’étendit sur mon regard. Je détournai les yeux refusant de continuer à fixer la cause première de ma frustration.
Mon royaume pour un cheval s’était écrié Richard III sous la plume de William Shakespeare. Je n’avais pas de royaume et je n’avais rien à faire d’un cheval. J’étais prête à donner beaucoup en revanche pour une clé d’infirmerie… Ou, à défaut, un téléphone portable. Mais les sœurs disposaient-elles d’un tel appareillage ? A mon sens, mener une vie contemplative, même au sein d’un ordre inspiré par les principes d’ouverture vers les autres de saint Dominique, ne cadrait pas avec la frénésie communicante de notre époque. J’avais du mal à imaginer des sœurs passant leur temps au téléphone à papoter avec la famille ou d’anciennes amies. On m’avait certes coupée de l’extérieur pour m’en protéger et m’en isoler mais si j’avais été une véritable novice il en eût été vraisemblablement de même. Ma chance de pouvoir appeler le bon docteur de Charentilly devenait de plus en plus infime.
A moins que…
Sœur Marie-Dominique avait bien un moyen de communiquer avec l’extérieur puisqu’elle était en relation avec le « groupe Jacquiers ». Si quelqu’un avait un téléphone dans sa chambre, c’était bien elle. Or, aucune des sœurs ne fermait sa cellule ; c’était contraire à l’idée de partage au sein de la communauté. L’idée de provoquer une femme au passé si lourd de crimes me tétanisa pendant une bonne minute. Une partie de mon cerveau s’auto-stimula à coups de bonnes excuses pour m’inviter à renoncer.
Mais non ! Je ne pouvais m’arrêter là ! Je devais entrer dans la chambre de sœur Marie-Dominique, trouver son téléphone portable, appeler le docteur Pouget et bien songer ensuite à supprimer toute trace de mon appel de la mémoire de l’appareil. Et cela en 15 minutes au maximum !…
Le temps de l’immobilisme, pour ne pas dire de l’immobilité, prenait fin. J’entrais dans le domaine de l’action. Jusqu’à maintenant, je m’en étais plutôt bien tirée. Cet afflux de confiance me décida à rallier l’étage et à entrer fouiller dans la chambre de l’ancienne agente du SDECE.
Tout en sachant bien que cela revenait peut-être à me jeter dans la gueule du loup !…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 10:23

Je n’étais pas une fouilleuse professionnelle. « Maman » disait même que je n’avais pas les yeux en face des trous tellement il m’arrivait, étant enfant, de ne pas voir quelque chose pourtant bien en évidence devant moi. M’imaginer fouiner rapidement et efficacement dans les affaires de quelqu’un d’autre pouvait dès lors apparaître comme un doux rêve. C’est peut-être en raison de cette difficulté que j’avais développé une forme de raisonnement me permettant de trouver plus facilement les choses. Au lieu de les chercher, j’imaginais leur trajectoire, j’essayais de reconstituer les circonstances qui les auraient amenées à disparaître d’un endroit où on aurait dû logiquement les trouver. Vu le peu de temps dont je disposais, perdre une ou deux minutes à « humer » la pièce, à essayer de me mettre à la place de sœur Marie-Dominique en pensant comme elle, tenait du risque insensé. C’était pourtant ainsi que je m’imaginais avoir le plus de chances de réussite.
La chambre était pratiquement le clone de la mienne. Même lit, même armoire, même petite table pouvant servir de bureau ou d’espace de lecture. Seule différence, sœur Marie-Dominique n’avait pas d’ordinateur ce qui renforçait mon idée qu’elle possédait un téléphone quelque part. Si mon intelligence avait daigné fonctionner à plein, je me serais enfuie sans tarder de la chambre : quel était le meilleur endroit pour garder ce portable sinon la poche de la robe de la sœur ? Seulement voilà, la peur d’être surprise me mettait dans un état second et je ne mobilisais mon intelligence que pour chercher le téléphone « dans » cette pièce.
- C’est petit, cela peut se trouver n’importe où, et il ne faut pas que n’importe quel intrus dans cette chambre le trouve. Où le cacher ?
Comme l’ancienne Gaëlle le Kerouek était grande et encore athlétique pour son âge, elle pouvait peut-être choisir les hauteurs de la pièce. Je grimpais sur la chaise tout en mémorisant au préalable son emplacement exact au cas où… Les mains lancées un peu au hasard sur le dessus de l’armoire ne rencontrèrent que de la poussière. Nada !… Je me fis au surplus quelques frayeurs au moment de redescendre en prenant mon pied dans les plis de ma robe. Conclusion : même si sœur Marie-Dominique avait plus que moi l’habitude de porter la robe monastique, elle ne pouvait sacrifier aux joies de la cascade au moindre appel téléphonique. Il fallait chercher ailleurs.
Ailleurs ce fut sous le traversin, sous le matelas, sous l’austère lavabo du coin toilette. Sans résultat autre qu’une inflation de déprime. Je voyais s’envoler ma chance de toucher par la voix quelqu’un d’extérieur au monde clos de Prouilhe. Avec dans lequel quelque chose qui ressemblait au désespoir du rêveur confronté à la froideur des réalités. Ce fut encore une fois ma curiosité de bibliophile qui me sauva la mise. Alors que, découragée, je me préparais à disparaître, j’avisais une dizaine de livres bien rangés sur une étagère près du bureau, sous le seul miroir de la chambre. Deux Bibles, un livre d’heures, deux ouvrages signés du pape Jean-Paul et un émanant de son successeur. Plus étonnant en ce lieu, une autobiographie d’un chef d’Etat africain. Avec précaution, je pris l’ouvrage entre mes mains, l’ouvrit. Une grande dédicace barrait la première page de la main même de l’auteur : « A ma grande gazelle avec tout mon respect et mon admiration ». Semées le long des pages du bouquin, des photographies semblaient jalonner les étapes d’une mission en Afrique. Visiblement, Gaëlle Le Kerouek n’avait pas renoncé à tous les objets de sa vie d’avant en prenant l’habit. Conséquence inattendue de ma curiosité, je constatais qu’hormis les deux bouquins des extrémités, tous les autres étaient moins larges. Il y avait donc la place de glisser derrière eux un objet aussi plat qu’un téléphone. Je glissais ma main et ramenais triomphalement un Nokia dernière génération. L’astuce était bien vue. Lorsque le téléphone « sonnait », la led rouge qui s’allumait sur l’appareil se reflétait dans le miroir. Pas de sonnerie ou de bruit de vibreur pour signaler de manière intempestive la présence du portable.
Combien de temps avant la fin de l’office du soir ? Six minutes d’après un rapide calcul. C’était trop peu pour tenir un long discours au docteur Pouget. Il me faudrait aller à l’essentiel. J’avais encore besoin de temps pour effacer ensuite toute trace de mon passage dans la chambre.
C’était pas gagné comme disait Adeline.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 16:36

A cette heure-ci, un jeudi, le docteur devait être à son cabinet et consulter. Il y avait donc de bonnes raisons qu’il décroche lui-même (n’ayant pas de secrétaire) et rapidement (à moins qu’il ne soit lancé dans un examen approfondi). La chance voulut bien me sourire ; avant même la fin de la deuxième sonnerie, la voix étonnamment alerte du vieux praticien se fit entendre.
- Cabinet du docteur Pouget.
- Coucou docteur, c’est Fiona !
Je crois que personne parmi les hypothétiques lecteurs de ses lignes ne pourra mesurer l’émotion qui me submergea d’entendre cette voix connue et de réaliser ainsi une prise de contact vraie avec quelqu’un que j’aimais. Cela faisait près de trois semaines que j’étais en manque…
- Fiona ?!… Vous êtes souffrante ?… J’ai du mal à entendre votre voix.
Sans même m’en rendre compte, écrasée par la situation, j’avais chuchoté. Tant pis pour le risque d’être entendue et surprise ! Je devais me forcer à parler normalement. Il était hors de question de perdre du temps à répéter ce que j’avais à dire.
- Non, docteur, répondis-je. Disons que je suis dans une situation compliquée…
- Encore ?!
- Encore ! fis-je sans sourire. Et j’ai encore besoin de vous.
- Tout ce que vous voulez.
- Avez-vous reçu ma carte postale ?
- Pas que je sache mais c’est possible. Je ne suis pas repassé par chez moi depuis midi…
- Bien… Voilà ce que vous allez faire… Vous découperez le timbre sur la carte postale et vous le décollerez. Vous savez comment on fait je suppose ?
- On le met à tremper dans un bol d’eau et on attend. Tout le monde a fait ça au moins une fois dans sa vie.
- Ce sera parfait ainsi… Laissez bien tremper surtout… Et si vous remarquez que du noir se dégage du dos du timbre, ne vous en souciez pas… Il est vraisemblable que des personnes viendront vous questionner à propos de ce timbre. Si ce sont des policiers, vous n’avez aucune nouvelle de moi sauf une carte postale reçue d’Egypte mais que vous avez malheureusement déchirée suite à un problème que je vous laisse inventer.
- Et je dois effectivement la détruire cette carte ?
- Une fois le timbre décollé, oui… Brûlez-la !
- Et si ceux qui demandent après vous ne sont pas de la Police ?…
- Vous leur dites que vous ne savez pas où je suis mais que j’ai laissé des instructions téléphoniques.
- Ce qui ne sera pas un gros mensonge, remarqua-t-il fort justement.
- Tout à fait.
- Et ces instructions ?
Je pris ma respiration. J’avais cogité, pendant que je fouillais la chambre, un truc dont je ne savais pas encore s’il pouvait tenir la route. Pour rassurer Arthur, Ludmilla et les autres… Tout en les dissuadant d’aller chercher plus loin ! Un moyen de leur faire comprendre que je ne rompais pas vraiment avec eux, que j’escomptais bien revenir chausser mes pantoufles chez moi. Un truc de dingue que seuls les cerveaux survoltés peuvent concevoir. Je ne pourrais juger de la faisabilité du projet qu’en l’exposant à Célestin Pouget. S’il me disait que c’était n’importe quoi, que c’était irréalisable, j’aviserais.
- Dimanche soir… ou lundi peut-être, expliquai-je, vous aurez une visite. Je veux que vous ayez mis les petits plats dans les grands pour ces visiteurs. Qu’ils sachent qu’ils étaient attendus.
- Même si c’est la Police…
- Même si… Mais j’espère que ce seront des amis fidèles qui viendront. Vous les inviterez à dormir dans deux chambres aménagées spécialement pour l’occasion. Une aura pour thème la ville du Caire, l’autre celle de Shanghai.
- Je dois faire aménager deux chambres à thème d’ici dimanche ? Comme pour transformer le château en chambres d’hôtes… Ce sont bien vos ordres ?
- Disons des demandes appuyées, mon cher docteur… Pour les frais, je vous prierais d’avancer les fonds. Vous pouvez être certain qu’ils vous seront remboursés avec intérêt.
- Je ne me fais aucun souci pour cela. En revanche, je m’inquiète de votre santé mentale, Fiona.
- Ne craignez pas pour cela docteur. Je suis bien entourée… Que des femmes en vêtements bleus et blancs. On me soigne bien… Pour ce qui est de notre affaire, je fais entièrement confiance à votre discernement et à votre sens de l’improvisation théâtrale. Il n’y a que Ludmilla qui pourrait s’y laisser prendre mais je pense qu’elle ne sera pas là.
- Où êtes-vous Fiona ? Dans un hôpital ?…
- Dans votre intérêt, docteur, il vaut mieux que vous ne sachiez rien… Pas plus du « où » que du « pourquoi ». Je vous embrasse…

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 17:39

J’ai craint un moment que Nolhan ne se connecte pas. Sa fureur de la mi-journée n’était visiblement pas dirigée contre moi, cependant elle disait bien des choses sur l’évolution à venir de ses rapports avec ses nouveaux supérieurs. M’en dirait-il sa râtelée au cours de cette nouvelle vacation ? J’en doutais. De mon côté, je ne pouvais lui avouer mes exploits de fin d’après-midi. C’était trop tôt et trop risqué. Pour des compères s’étant promis d’échanger des informations, nous commencions sérieusement à manquer à nos obligations.
J’ai choisi de reprendre la conversation là où nous nous étions arrêtés au risque que nos échanges du soir n’aillent pas plus loin.
- ML – et vous autres aussi - voulez que mes amis me croient de manière certaine en Asie. Les cartes postales ne suffiront pas. J’ai une meilleure idée.
- C’est trop tard, ils les ont reçues, rappela Nolhan.
C’était une constatation. Juste une constatation. Il ne m’encourageait pas à développer mon idée. Soit qu’il n’y portât aucun intérêt, soit qu’il sût par avance que je la livrerais de toutes manières.
- Il faut que l’information leur arrive de la manière la plus sûre qui soit.
- Quoi de plus sûr que votre écriture et vos mots ?
- On pourrait les avoir forcés, les avoir dictés… Non, il faut les orienter vers quelqu’un qu’ils jugeront fiable et qui leur certifiera que je suis bien partie au bout du monde… Mais avec l’intention de revenir… Car c’est bien cela qui doit les inquiéter en ce moment. S’ils savent que ce n’est qu’un départ provisoire, vous verrez qu’ils sauront m’attendre sans faire de vagues, en remplissant au mieux leurs fonctions comme si de rien n’était. Là, je les devine en plein doute.
- Effectivement, confirma Nolhan, ils s’activent beaucoup sur vos traces. On a même pensé cette après-midi…
- J’ai cru comprendre effectivement que quelqu’un qui me connaissait s’était présenté ici. Vous voyez bien qu’il faut agir autrement. Même si c’est involontaire, ils cherchent et se rapprochent. Ils finiront par mettre l’adversaire sur mes traces.
- Comment faire selon vous ?…
- Utiliser la parole de quelqu’un qui m’aurait vue…
- En Egypte ? En Chine ?…
- Impossible… Je ne connais personne qui pourrait se trouver là-bas… En revanche, si Liane Faupin me voyait, m’apercevait plutôt… Fortuitement et sans possibilité de me parler…
- Ils sauraient que vous n’êtes pas là où vous avez dit aller. Cela les renforcerait.
- Croyez-vous qu’ils ne s’en doutent pas ?… La piste était trop bien tracée pour qu’ils mordent dans le piège. En jouant sur plusieurs intermédiaires fiables en revanche…
- Plusieurs intermédiaires ?…
- Si Liane Faupin voit FT non loin de Tours, on pensera que je suis dans mon château de Charentilly. Vous verrez, ils y courront en vitesse… Là-bas, une personne de confiance leur dira ce qu’ils ont envie d’entendre et de croire. Ils seront hors-circuit. Vous serez contents et moi rassurée pour eux.
- Vous voulez que je vende ça à J. ?
- Pourquoi pas ?… L’idée que mon amoureux se balade à travers toute l’Asie me gonfle prodigieusement.
- C’était leur volonté.
- Ma suggestion est plus sûre à moyen terme. Réfléchissez-y ! Les fourmis sont moins gênantes endormies qu’en train de grouiller sur vos pieds.
- Je transmettrai. Sans espoir mais je transmettrai. Bonsoir.

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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 21:20

SAMEDI 6 FEVRIER
La dernière vacation du jour est venue confirmer les précédentes. En dépit de mes relances, c’était niet pour mon idée. J’avais pourtant mis au point un texte à l’appui de ma proposition. Liane Faupin y racontait comment revenant de Paris, elle avait aperçu Fiona Toussaint sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Son TGV redémarrait vers Angoulême, Fiona semblait attendre quelque chose ou quelqu’un ; elle ne l’avait pas vue. Cela me paraissait une situation tout à fait plausible. D’ailleurs il m’était déjà arrivée d’apercevoir quelqu’un que je connaissais dans de pareilles circonstances. Ce n’était donc pas inconcevable.
Sauf qu’en dépit de l’envoi de ce texte à Nolhan pour appuyer ma proposition, les autorités refusaient toujours l’idée (officiellement d’ailleurs, une idée de Nolhan puisqu’il n’était pas sensé communiquer avec moi).
- Vous n’êtes pas très persuasif, dis-je acide.
- N’oubliez pas que je ne suis qu’un élément rapporté, répondit le flic. On considère que je dois surveiller l’éther pour traquer les faits et gestes de ceux qui vous connaissent. Ca ne va pas plus loin… Et s’il vous prenait l’envie de jouer la fille de l’air, je serai chargé de vous retrouver en mobilisant toutes les caméras de vidéosurveillance du pays. Je l’ai déjà fait.
- C’est rassurant de se savoir bien protégée… Par vous en tous cas car vous pourrez dire à vos chefs quand les méchants auront été remis sur mes traces par l’opiniâtreté de mes amis qu’ils auraient mieux fait de vous écouter. Le triomphe sera rétrospectif mais peut-être plus jouissif.
Nolhan n’a pas répondu. Il était franc, je l’étais aussi. Quitte à ce que ça lui pique un peu les joues. Entre alliés, il valait mieux régler les contentieux éventuels avant qu’ils ne se déclenchent en vrai.
- Des nouvelles de mes amis justement ? demandai-je.
- Ils s’entêtent. Malheureusement pour eux et pour vous…
C’est sur cette dernière remarque que la communication fut interrompue. Le « Ils s’entêtent » faisait d’évidence référence au retour prévisible d’Adeline le lendemain en compagnie de son ami vendeur de volailles. Sœur Marceline avait parlé d’abondance et j’avais pu, par son entremise, identifier mon étudiante préférée comme la mystérieuse visiteuse du jeudi après-midi. Elle avait aussi rajouté des éléments à son histoire du monastère si bien que j’avais fini par m’occuper toute la journée de vendredi à consigner de mémoire ces informations. J’avais dans la foulée transmis à sœur Marie-Dominique une nouvelle liste de bouquins, tous sur l’histoire de l’ordre dominicain et de l’Aude. Si elle m’avait paru sceptique sur cette demande, elle n’avait pas fait de remarques. Tant que je ne faisais pas de vagues dans la vie courante du monastère, elle était satisfaite.

« Ils s’entêtent » avait dit Nolhan. Je n’étais même pas persuadée que ce fut le cas en la circonstance. Le hasard pouvait fort bien avoir joué son rôle. D’un autre côté, j’avais bien semé les pièces d’un rébus qui disait que j’étais chez les nonnes… Allais-je être par mon inconscience à l’origine d’un cataclysme qui pourrait nous broyer tous ?
Je mis des heures à m’endormir. Les plans de riposte se multipliaient dans ma tête. Sauf que je ne savais pas vraiment quel était leur objectif. Repousser Adeline loin de Prouilhe comme je l’avais envisagé dans un premier temps ou profiter de la venue de dizaines de fidèles pour fausser compagnie à mes geôlières voilées ?
Je me suis relevée et, pour détourner ma tête de ces questions sans réponses, j’ai entrepris de commencer à raconter par écrit l’histoire du monastère de Prouilhe. Pas à la façon de sœur Marceline mais à la mienne, celle d’une incroyante insensible aux signes du Très-Haut et soucieuse de replacer chaque fait dans le contexte de son époque. Je n’avais pas vraiment le temps d’une telle digression dans mon travail. L’écrit du concours débutait dans un peu plus de deux mois et je n’en étais dans ma préparation qu’aux hors-d’œuvre. Mais je me sentais le sacré devoir de témoigner ma reconnaissance et mon respect grandissant pour les femmes de la communauté. A ma façon.
Demain, peut-être, elles ne me regarderaient plus tout à fait de la même manière.

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