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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 21:20

SAMEDI 6 FEVRIER
La dernière vacation du jour est venue confirmer les précédentes. En dépit de mes relances, c’était niet pour mon idée. J’avais pourtant mis au point un texte à l’appui de ma proposition. Liane Faupin y racontait comment revenant de Paris, elle avait aperçu Fiona Toussaint sur le quai de la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Son TGV redémarrait vers Angoulême, Fiona semblait attendre quelque chose ou quelqu’un ; elle ne l’avait pas vue. Cela me paraissait une situation tout à fait plausible. D’ailleurs il m’était déjà arrivée d’apercevoir quelqu’un que je connaissais dans de pareilles circonstances. Ce n’était donc pas inconcevable.
Sauf qu’en dépit de l’envoi de ce texte à Nolhan pour appuyer ma proposition, les autorités refusaient toujours l’idée (officiellement d’ailleurs, une idée de Nolhan puisqu’il n’était pas sensé communiquer avec moi).
- Vous n’êtes pas très persuasif, dis-je acide.
- N’oubliez pas que je ne suis qu’un élément rapporté, répondit le flic. On considère que je dois surveiller l’éther pour traquer les faits et gestes de ceux qui vous connaissent. Ca ne va pas plus loin… Et s’il vous prenait l’envie de jouer la fille de l’air, je serai chargé de vous retrouver en mobilisant toutes les caméras de vidéosurveillance du pays. Je l’ai déjà fait.
- C’est rassurant de se savoir bien protégée… Par vous en tous cas car vous pourrez dire à vos chefs quand les méchants auront été remis sur mes traces par l’opiniâtreté de mes amis qu’ils auraient mieux fait de vous écouter. Le triomphe sera rétrospectif mais peut-être plus jouissif.
Nolhan n’a pas répondu. Il était franc, je l’étais aussi. Quitte à ce que ça lui pique un peu les joues. Entre alliés, il valait mieux régler les contentieux éventuels avant qu’ils ne se déclenchent en vrai.
- Des nouvelles de mes amis justement ? demandai-je.
- Ils s’entêtent. Malheureusement pour eux et pour vous…
C’est sur cette dernière remarque que la communication fut interrompue. Le « Ils s’entêtent » faisait d’évidence référence au retour prévisible d’Adeline le lendemain en compagnie de son ami vendeur de volailles. Sœur Marceline avait parlé d’abondance et j’avais pu, par son entremise, identifier mon étudiante préférée comme la mystérieuse visiteuse du jeudi après-midi. Elle avait aussi rajouté des éléments à son histoire du monastère si bien que j’avais fini par m’occuper toute la journée de vendredi à consigner de mémoire ces informations. J’avais dans la foulée transmis à sœur Marie-Dominique une nouvelle liste de bouquins, tous sur l’histoire de l’ordre dominicain et de l’Aude. Si elle m’avait paru sceptique sur cette demande, elle n’avait pas fait de remarques. Tant que je ne faisais pas de vagues dans la vie courante du monastère, elle était satisfaite.

« Ils s’entêtent » avait dit Nolhan. Je n’étais même pas persuadée que ce fut le cas en la circonstance. Le hasard pouvait fort bien avoir joué son rôle. D’un autre côté, j’avais bien semé les pièces d’un rébus qui disait que j’étais chez les nonnes… Allais-je être par mon inconscience à l’origine d’un cataclysme qui pourrait nous broyer tous ?
Je mis des heures à m’endormir. Les plans de riposte se multipliaient dans ma tête. Sauf que je ne savais pas vraiment quel était leur objectif. Repousser Adeline loin de Prouilhe comme je l’avais envisagé dans un premier temps ou profiter de la venue de dizaines de fidèles pour fausser compagnie à mes geôlières voilées ?
Je me suis relevée et, pour détourner ma tête de ces questions sans réponses, j’ai entrepris de commencer à raconter par écrit l’histoire du monastère de Prouilhe. Pas à la façon de sœur Marceline mais à la mienne, celle d’une incroyante insensible aux signes du Très-Haut et soucieuse de replacer chaque fait dans le contexte de son époque. Je n’avais pas vraiment le temps d’une telle digression dans mon travail. L’écrit du concours débutait dans un peu plus de deux mois et je n’en étais dans ma préparation qu’aux hors-d’œuvre. Mais je me sentais le sacré devoir de témoigner ma reconnaissance et mon respect grandissant pour les femmes de la communauté. A ma façon.
Demain, peut-être, elles ne me regarderaient plus tout à fait de la même manière.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 23:19

DIMANCHE 7 FEVRIER
Dès le retour des laudes, sœur Marie-Dominique s’est invitée dans ma chambre. Le egard noir sous sa coiffe bleue, elle était visiblement courroucée à mon égard.
- Lorsque vous êtes arrivée ici, je vous ai dit que vous pourriez vous appuyer sur moi, fit-elle en levant vers moins un index accusateur. J’ai cru pendant un moment que vous aviez compris l’importance de tenir secrète votre présence au monastère. Je vous ai fait confiance. Et voilà comment vous me remerciez…
La seule explication que je pouvais donner à cette diatribe était peu rassurante. D’une manière ou d’une autre, la sœur avait appris que j’avais utilisé son téléphone portable. De cette découverte pouvaient découler bien des désagréments pour moi.
Ce n’était même pas ça.
- Je ne sais pas comment vous avez fait pour les prévenir mais le fait est que vos amis sont là aujourd’hui. Et je doute qu’ils soient venus seulement pour contempler l’architecture lourdingue de notre basilique et entendre chevroter les voix d’une chorale de petites vieilles.
J’aurais dû prendre la défense des moniales qui se trouvaient injustement calomniées. J’aurais dû… Seulement, j’avais d’autres choses en tête : « Vos amis », cela désignait-il seulement Adeline et son copain ? Ou le terme était-il plus général ? Je vis défiler devant mes yeux les visages d’Arthur, de Ludmilla, du professeur. Etait-il possible qu’après le voyage d’Adeline en éclaireuse ils aient tous décidé de venir à ma rencontre ? Qu’ils soient tous là ? Prêts à me tirer de la gueule du loup ?
- Si cela ne tenait qu’à moi, je vous bouclerais dans cette chambre toute la journée pour être sûre que vous ne nous jouerez pas encore un de vos tours pendables. Malheureusement je n’ai pas la clé et la mère supérieure aurait mal compris que je lui impose de me la remettre. Me voici obligée de vous faire confiance. Vous resterez ici tout au long de l’office et vous vous abstiendrez de paraître à l’église !
- N’est-ce pas ce que je fais déjà tous les dimanches ? fis-je remarquer avec une fausse ingénuité.
- Raison de plus pour ne pas déroger à cette règle. Vous montrer serait une folie ! Pour vous comme pour eux !
- Croyez-vous qu’ils me reconnaitraient sous cette coiffe et la tête humblement baissée ? demandai-je en redoublant d’innocence.
- Vous n’avez pas à discuter les ordres ! rugit la moniale piquée par le poison de mon ironie.
Il me sembla bien que son bras droit se soulevait comme pour me flanquer une claque destinée à me faire taire. Je l’avais vraisemblablement bien méritée.
Cette soudaine poussée de violence eut pourtant un effet rigoureusement contraire à celui qu’il était sensé provoquer. Je n’étais absolument pas décidée à me faire reconnaître de ceux de mes amis qui étaient parmi les fidèles mais j’avais un besoin physique de les voir, de me nourrir de leurs visages pour continuer à croire en eux. Il me devenait proprement insupportable de ne pas me mêler aux sœurs dans la basilique. Sœur Marie-Dominique – et plus encore Gaëlle Le Kerouek – me faisait peur mais mon parti était pris. Il fallait que je le fasse ! En bougeant, en bousculant mes gardiens, je comptais bien les amener à faire ce qu’ils m’avaient refusé depuis deux jours : faire entrer Liane Faupin dans le jeu et orienter ceux qui me cherchaient avec des intentions honnêtes vers la Touraine plus que vers le Lauragais.
Je fis celle qui se soumettait. Sans contester plus outre, je repris ma lecture du court article de Gilbert Millat sur l’identité britannique, la fameuse « Britishness », comme si rien ne s’était passé. Retour à la normale, retour à l’étude.
- A la bonne heure, murmura sœur Marie-Dominique.
Il en est de la force comme de certaines piles. Elle ne s’use que si on s’en sert. Sans s’en rendre compte, la moniale en rompant avec le message évangélique qu’elle était supposée défendre et en me menaçant, m’avait délivrée de certains de mes scrupules. Si elle n’avait que la force à m’opposer, elle était perdue.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 25 Avr 2011 - 23:47

L’article de Gilbert Millat, un collègue de l’université Lille III, ne m’occupa que le temps de compter jusqu’à deux cents. J’ajoutais cent de plus comme sécurité avant de me décider à reposer les feuilles photocopiées sur le bureau. Cela avait, dans mon calcul, donné le temps à sœur Marie-Dominique de redescendre vers le cloître et de rejoindre les autres moniales rassemblées à l’entrée du couloir conduisant à la basilique. En pressant le pas – je commençais à m’habituer à mes vêtements monastiques – je pouvais les rejoindre juste avant l’entrée dans l’église. Et là on verrait bien ce qu’il adviendrait. Par son ancienneté dans le monastère, sœur Marie-Dominique avait le privilège d’être parmi les premières à pénétrer dans la basilique. En jouant bien, elle ne me verrait pas… et cela me donnerait le temps de voir. Sans être vue. J’y tenais. C’était même essentiel pour la suite.
J’ai rattrapé le train des moniales à la fin du couloir en évitant de dépasser sœur Florence et son voile blanc qui fermaient la marche. Je devais être la dernière. Absolument la dernière. Pour pouvoir regarder tranquillement en direction de la nef, scruter les visages jusqu’à reconnaître Adeline et, éventuellement, d’autres têtes connues.
J’ai cru que mon cœur s’arrêtait quand je l’ai reconnue. Elle, j’en suis bien sûre ne m’a pas vue, elle regardait ailleurs. Mais moi, sans l’ombre d’un doute, malgré la pâle lumière d’un jour encore hagard, j’ai clairement distingué son visage. Ludmilla ! Ma chère sœur d’adoption ! Et à ses côtés Adeline, la mine grave et le regard perdu vers le chœur de la basilique.
Dieu du ciel ! Quelle surprise et quelle chance ! Je l’avais revue ! Je les avais revues ! Je pouvais bien en reprendre pour deux ou trois mois de monastère, mes batteries étaient en quelque sorte rechargées. A tout prendre, il valait mieux qu’Arthur n’ait pas été présent. Je n’étais pas sûre que j’aurais pu résister et l’image scandaleuse d’une moniale rompant les rangs pour se jeter sur un homme et l’embrasser à perdre haleine n’était pas de celles qui arrangeraient mes affaires au sein de la communauté.
J’en étais là de mes pensées quand mon corps s’est arrêté sur place, mon cerveau a cessé de commander à mes nerfs. Sans en prendre conscience, je me suis effondrée dans la travée. Comme foudroyée.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 26 Avr 2011 - 20:56

Ma torpeur s’est peu à peu dissipée. Je n’étais plus dans la basilique mais dans ma chambre. Au-dessus de moi, trois visages tendus, nerveux et passablement en colère. Lorsque le brouillard se déchira tout à fait, je pus identifier sœur Marie-Dominique, le lieutenant Patrick et ce fou du volant de Bizières.
- Que m’est-il arrivé ?
Je reconnais que cette remarque, bien que parfaitement en situation, ne m’aurait pas valu un Oscar ou un César comme dialoguiste. Elle ne faisait que refléter ma première pensée vraiment cohérente depuis un moment. Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu’on ne passe pas d’un seul coup du carreau dur et froid d’une église au matelas trop souple d’un lit.
- Petite sotte, il est arrivé ce que je craignais ! Vous avez voulu en faire à votre tête…
C’était la voix rogue et rauque de la sœur qui aboyait après moi. Sans se lasser. En y prenant même, me sembla-t-il, un certain plaisir.
- Vous avez manqué tout foutre en l’air, écervelée que vous êtes. Que se serait-il passé si on vous avait reconnue ?
- Rien ne prouve que cela n’a pas été le cas, intervint le lieutenant.
- Mon lieutenant, elles sont reparties après la messe, affirma Bizières. Roche les a filées, elles ont regagné la ferme du beatnik.
- Et quand bien même ! lança Patrick lui aussi énervé. Ce qui compte pour elles c’est de savoir où se trouve Fiona. Elles peuvent très bien être reparties en ayant une réponse, totale ou partielle, à cette question. Même s’il ne s’agit que d’une probabilité, nous devons la détruire dans l’œuf, tendre un écran de fumée autour du monastère et les conduire à regarder ailleurs.
- J’avais bien raison de me méfier, intervint sœur Marie-Dominique qui entendait visiblement mettre en avant son action. J’ai attendu dans l’ombre pour être certaine d’entrer la dernière dans le chœur… Et là, je vous ai vue arriver comme une fondue en galopant dans le couloir…
- Comment m’avez-vous arrêtée ? demandai-je. Je ne me souviens de rien
La sœur plongea la main dans la poche de sa robe et en retira un objet qu’elle me colla sous le nez.
- Pistolet à impulsion électrique. Plus communément appelé Taser du nom du fabricant. Je vous ai mis 50 000 volts dans le corps quasiment à bout portant. Votre système nerveux est tombé en panne un bon moment et vous dans les pommes… Il était moins une !
- Moins une comme vous dites, c’est encore trop près de l’heure juste, enchaîna le lieutenant Patrick. Je prends sur moi de mettre en œuvre l’idée de l’inspecteur Nolhan. Un mail de la fameuse et mystérieuse Liane Faupin signalant qu’elle a vu ce matin Fiona Toussaint à l’autre bout de la France.
Encore étourdie, je faillis faire remarquer qu’il fallait que ce soit près de Tours pour que ce soit crédible. La pensée ne trouva heureusement pas la force de suivre son chemin normal jusqu’à mes lèvres.
- Quant à vous, reprit l’agent spécial, vous avez de la chance que nous ayons besoin de vous. Si on ne peut pas vous faire confiance, vous n servez à rien…
Comme il me paraissait loin le lieutenant tout en sourires qui me remerciait pour les cours que je lui avais dispensés à Amiens. Ok, j’étais allée très loin mais avec le même objectif qu’eux : ne pas être reconnue et éloigner mes amis qui s’ingéniaient à retrouver ma trace.
- Vous vouliez qu’ils regardent ailleurs, non ?… Vous m’avez envoyé ce brave académicien pour me convaincre de cela d’ailleurs. Avant que tout le monde file en Chine ou au Vietnam à essayer de renifler mon parfum au milieu des pollutions industrielles, vous pouvez quand même comprendre que j’avais envie de les revoir même un court instant. Je ne suis pas de votre monde, moi. Je n’ai pas l’habitude de partir en mission comme ça, en rompant avec tout ce que j’ai sans un « au revoir »…
- Arrêtez, je vais pleurer…
Non contente de me coller des décharges à tuer un bœuf dans la couenne, sœur Marie-Dominique se permettait de se foutre de moi. Etait-ce lâche de ne pas lui répondre ? Dans mon état, peut-être pas… Mais un jour viendrait où je serais en position de force et là…
Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Un sentiment de vengeance ?… Oh ! Ils étaient en train de me rendre dingue, de me chambouler, de me pousser à bout. Ca plus ça plus ça plus ça, ça commençait à faire vraiment beaucoup. Trop pour que je reste parfaitement stoïque.
- Comme il est hors de question que vous puissiez recommencer vos gamineries irresponsables, nous allons faire venir quelqu’un qui vous surveillera 24 heures sur 24… Officiellement, vous êtes tellement affaiblie qu’il vous sera impossible de quitter votre chambre pendant au moins une semaine. Cela nous donnera le temps de vérifier que votre petite improvisation n’a pas eu de conséquences fâcheuses.
- 24 heures sur 24 ? Vous voulez dire que quelqu’un sera avec moi en permanence ?
- Exactement… Le lieutenant Isabelle Caron est en train de troquer son treillis pour une robe identique à la vôtre. Elle viendra vous veiller en faisant valoir ses diplômes médicaux – faux bien sûr - et à sa ceinture noire de karaté, bien réelle au contraire… Ne craignez rien pour votre confort, elle ne partagera pas votre lit. Le parquet lui suffira largement. Elle a l’habitude de vivre à la dure.
- J’espère qu’elle ne fume pas comme un pompier comme notre ami Bizières, dis-je.
- C’est une personne très saine, intervint la moniale étrangement radoucie, et qui devrait vous apprendre à vous comporter convenablement. Je suis bien placée pour le savoir, c’est ma fille.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 27 Avr 2011 - 0:43

LUNDI 8 FEVRIER
Je me suis réveillée avec une sorte de gueule de bois. Du moins j’imagine que cela ressemble à ça puisque je n’ai aucune forme d’appétence pour les boissons alcoolisées.
Ils m’avaient forcée à avaler deux comprimés d’un puissant somnifère. Dame ! Comment leur en vouloir ? Les portes ne fermaient pas et, après mon entourloupe de la veille, ils ne pouvaient que craindre une tentative de ma part de jouer la fille de l’air.
En guise de fille de l’air, j’avais désormais la fille de la sœur à demeure. Elle somnolait sur la chaise ; j’ai failli écrire « ma » chaise ce qui prouve bien que j’avais apprivoisé cette chambre et la considérait désormais comme mon territoire. Elle y était l’intruse.
Si j’avais été moins vaseuse – et aussi carrément inconsciente – j’aurais pu profiter des circonstances pour tenter une évasion. Mais pour aller où ? Ici j’étais loin de tout, je n’avais aucun moyen de me soustraire à des alliés supérieurement équipés et je n’avais de plus aucun intérêt à le faire.
Je profitais de ces instants pour jauger ma geôlière, du moins le peu que je devinais d’elle dans les lueurs hésitantes de l’aube naissante. Aussi carrée d’épaules et de stature que sa mère, des cheveux courts et noirs qui donnaient à son visage un air sévère même sans la coiffe des moniales. Une impression de puissance féline, de force domptée mais toujours prête à s’exercer. Etrangement, en plein milieu de l’hiver, sa peau était aussi bronzée que la mienne était pâle. Retour d’une mission au soleil ou de vacances au ski ? Abus d’uv en cabinet d’esthéticienne ? Rien de tout cela. Je finis par comprendre qu’Isabelle Caron était métisse… La dédicace du livre feuilleté dans la chambre de sœur Marie-Dominique me revint aussitôt en mémoire. Le « A ma gazelle » induisait visiblement l’existence de rapports très charnels entre l’ancien chef d’Etat africain et l’agente du SDECE. Mission commandée ou relation sincère ? Impossible de le savoir en l’état de mes connaissances. Quelque chose me chiffonnait cependant dans la chronologie des faits. Si ma mémoire ne me trahissait pas – mais l’ordinateur pourrait toujours me le confirmer – l’adorateur de la gazelle avait été évincé du pouvoir et exécuté vers le milieu des années 70. Isabelle Caron avait-elle bien dépassé les 35 ans, âge qui confirmerait sa filiation ? J’avais toujours cette incapacité à donner un âge aux gens. Selon comment je regardais la jeune femme endormie, je lui trouvais une alerte quarantaine ou une petite vingtaine d’années. Autre problème, autre doute : pourquoi Caron comme nom de famille ? Gaëlle Le Kerouek s’était-elle mariée en faisant adopter cette fille illégitime par son époux ? A moins qu’Isabelle Caron ait été mariée elle-même ? Et si c’était simplement un « nom de guerre » ?…
C’était des questions en plus. Questions superflues à l’évidence au regard du reste de mes soucis. Pourtant je me disais que ma gardienne avait eu tout loisir de bosser ma biographie en venant prendre son poste alors que j’ignorais quasiment tout d’elle. C’était nous mettre dès le départ dans une situation inégale. Elle pourrait anticiper sur mes réactions, me deviner sans que j’ai la possibilité de lui rendre la pareille. Mon objectif numéro un devait donc d’essayer d’être au mieux avec elle. Sinon de l’amadouer, du moins de lui rendre la vie facile pour qu’elle relâche peu à peu sa garde (je veux dire ici à la fois sa surveillance sur moi et la protection de ses petits secrets). Le lieutenant Patrick avait parlé d’une semaine de coexistence, cela me laissait du temps pour cerner la « fille de la gazelle ». Tout en continuant à mener mon grand chantier d’agrégative et mon chantier secondaire d’historienne du monastère. Je ne risquais pas de manquer d’occupations.
- Bonjour, dis-je quand je la vis ouvrir les yeux (elle les avait grands et d’un bleu qui tirait sur le violet, un peu comme ceux d’Elisabeth Taylor). Il y a longtemps que vous êtes là ?
- Je ne sais pas. Il est quelle heure ? fit-elle en s’étirant.
- 7 heures environ. J’ai entendu les sœurs partir pour les laudes.
- Je suis arrivée vers 3 heures. Je ne vous ai pas dérangée j’espère.
C’était un peu surréaliste. Je m’attendais à être rembarrée par la demoiselle Caron ; elle se souciait du confort de mon sommeil.
- Rien entendu ! J’ai dormi comme une junkie !… Shootée comme c’est pas possible…
- Parfait !… Vous n’en aurez que l’esprit plus clair pour votre travail. Vous verrez, je sais me faire terriblement discrète. Au bout de quelques heures, vous aurez déjà oubliée ma présence… Mais si jamais vous dérivez de vos activités pour venir me pourrir la vie, je vous fais bouffer votre oreiller et je vous laisse vous étouffer avec ses plumes. Compris ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 27 Avr 2011 - 18:07

La malade que j’étais supposée être avait repris son rythme dingue de travail. Isabelle Caron tenait parole, elle s’était installée sur mon lit et engloutissait les pages d’un roman avec voracité. Hormis quelques quintes de toux de sa part – ce qui, vu la situation, était hautement comique – nous œuvrions en silence chacune dans notre domaine. Elle ne s’absenta que deux fois, à chaque fois pour descendre chercher nos repas à la cuisine et donner des nouvelles de mon état de santé.
- J’espère que vous n’affolez pas les moniales, dis-je lorsqu’elle revint porteuse de nos déjeuners sur un plateau.
- Asthénie due à un surmenage avec tendance à la fibromyalgie. Douloureux et épuisant mais pas mortel, je vous rassure.
- C’est quoi cette fibro je ne sais quoi ? demandai-je.
- Un SPID ou syndrome polyalgique idiopathique diffus. La maladie se caractérise par un état musculaire douloureux et chronique étendu ou localisé à des régions du corps diverses. En l’occurrence pour vous, c’est tout le côté droit. Epaule, coude, poignet, cheville, genou…
- Vous en savez des choses pour quelqu’un qui a de faux diplômes de médecine, fis-je remarquer.
- Que voulez-vous ? Quand on a réussi à trouver un truc qui fonctionne, on le réutilise. Les termes sont suffisamment pompeux pour qu’on se dispense de creuser au-delà et comme c’est plus embêtant que grave, tout le monde finit rapidement par s’en désintéresser. Croyez-moi, on vous fichera la paix… Vous allez pouvoir travailler tout votre saoul.
- Mais les sœurs ont un esprit de solidarité et de charité, elles chercheront à me prodiguer leur aide spirituelle.…
- Tant que j’interdis les visites, elles ne chercheront pas à vous voir ; elles se contenteront de prier pour vous. C’est cela aussi le fonctionnement d’une communauté monastique. On obéit d’abord et on évite de trop réfléchir aux commandements qui ont été donnés.
L’agente spéciale Isabelle Caron était d’un cynisme à toute épreuve. Il fallait faire le boulot, elle le faisait et le reste n’avait guère d’importance. En premier lieu les sentiments.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 27 Avr 2011 - 18:16

Evidemment, cette présence dans ma chambre me privait de certaines libertés. Celle d’écrire de temps en temps ces petits comptes-rendus de type « cahier bleu » qui me permettaient d’évacuer mes doutes et ma frustration et qui finissaient, après avoir été lus et relus, dans la poubelle collective de la cuisine. Plus grave, je ne pouvais plus communiquer avec l’inspecteur Nolhan et ce au moment où j’avais besoin de savoir ce qu’il en était de mon plan. Après réception du mail de Liane Faupin, s’étaient-ils précipités vers Tours ? Avaient-ils honoré le repas commandé par le brave docteur Pouget ? Avaient-ils goûté au plaisir de la découverte des chambres toutes neuves consacrées au Caire et à Shanghai ? J’avais beau retourner le problème dans ma tête, le prendre par tous les bouts possibles, je ne voyais pas comment me débarrasser de l‘encombrante Isabelle Caron soit à 14 heures, soit à 21 heures. Elle aurait pu se trouver à cette heure-là à redescendre le plateau… ce qui aurait bien pris cinq minutes. Sauf qu’elle s’était organisée pour qu’on – sans doute sœur Florence, la bonne poire de service - vienne récupérer le plateau, la vaisselle et les reliefs de nos repas devant la porte de la chambre. Elle était donc bien présente et le serait tous les jours à ces moments si importants pour moi.

J’eus en fait des nouvelles par le lieutenant Patrick qui passa un coup de téléphone à ma geôlière en milieu d’après-midi.
- Il veut vous parler, dit-elle au bout d’un moment en me tendant le portable.
C’était le même modèle que celui que j’avais trouvé planqué dans la chambre de sœur Marie-Dominique. Soit l’Etat et les services secrets avaient un contrat d’exclusivité avec la marque scandinave, soit ces petits joujoux avaient quelque chose de particulier qui les faisaient choisir par les agents en mission. Ma constatation n’alla pas plus loin. Sûr que Nolhan aurait pu me renseigner… mais Nolhan n’était plus qu’un correspondant aux abonnés absents.
- Mademoiselle Toussaint, nous avons un problème…
Le retour du « mademoiselle » disait que ma côte était remontée depuis la veille. J’en concluais, peut-être de manière précipitée, que mon plan avait eu les effets que j’escomptais. La mention d’un « problème » contrebalançait de manière négative cette résurgence d’une forme de respect à mon égard. Restait à savoir si j’étais partie prenante dans ce « nous » ou s’il ne désignait que la cellule des services secrets affectée à la conduite de l’affaire du réseau Lecerteaux.
- Vous vous souvenez des photos réalisées à Bruxelles ? Nous comptions les utiliser pour distiller au besoin des informations pour intoxiquer l’adversaire. Pour une raison que nous ne connaissons pas encore – mais dont nous devons trouver l’origine très vite – ces photos sont entrées en possession d’une société d’édition parisienne.
- Vous auriez mieux fait de surveiller l’étanchéité de vos services au lieu de me transformer en prise électrique, fis-je remarquer non sans plaisir.
- Ne vous moquez pas, mademoiselle… La suite sera moins réjouissante, croyez-moi. Il apparaît que ces photos ont été trafiquées à l’aide d’un logiciel professionnel de type Photoshop. Doublement d’ailleurs… Nos services techniques avaient masqué le lieu exact où avaient été pris les clichés pour donner l’impression qu’ils venaient du Proche-Orient. Des mains moins bien intentionnées ont rajouté des situations plus embarrassantes pour vous.
- Que voulez-vous dire ?
- Un magazine que vous connaissez bien pour avoir déjà souffert de ses outrances se prépare à publier mercredi un numéro affirmant, ces photos à l’appui, que vous avez un nouvel amant et que vous vous êtes « enfuie » avec lui à l’autre bout du monde.
Je dus faire un effort pour ne pas laisser exploser ma fureur. Une malade atteinte de fibromyalgie et asthénique ne se met pas à hurler comme un veau à l’heure de la sieste.
- Vous avez dit, lieutenant Patrick, que vous aviez un problème. Votre solidarité me touche mais c’est moi qui ai un sacré problème. Comme s’il ne suffisait pas de me rayer du monde des vivants, il faut encore qu’on y ajoute la calomnie et le mensonge. Est-ce que vous avez pensé à l’effet que ces photos vont avoir sur les gens qui m’aiment ?
Je voyais surtout une personne qui allait être anéantie. C’était une sensation très douloureuse que de se dire qu’on était responsable de cette souffrance… A défaut d’en être coupable.
- Il est là le problème !… Cette publication tombe on ne peut plus mal. Vous aviez raison, vos amis se sont détournés du monastère pour courir vers votre château. Adelien Clément et Arthur Maurel y ont dormi hier soir et ont cherché à tirer les vers du nez au docteur Pouget. Jusqu’à ce qu’ils apprennent ce matin l’existence de ces photos et du scoop de People Life, la surveillance de leur activité par l’inspecteur Nolhan montrait qu’ils avaient pris le parti de vous attendre et de ne plus se lancer sur vos traces.
L’idée qu’Arthur avait déjà été en contact avec ces clichés, avec les commentaires répugnants les accompagnant, me soulevait le cœur, me dévastait littéralement.
- Et qu’en dit Nolhan ?
- Vous le connaissez, mademoiselle Toussaint. Il ne dit rien, il ne parle qu’à son ordinateur.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mer 27 Avr 2011 - 20:51

Accessoirement, Nolhan, le flic toulousain, avait pris l’habitude de causer dix minutes par jour – parfois moins – avec moi. Le fait de savoir qu’il allait devenir, par canard nauséabond interposé, mon amant supposé aurait mérité que nous échangions sur l’attitude à tenir. Là encore, les événements ne se goupillaient pas au mieux puisque notre relation se trouvait précisément rompue au même moment. Comme quoi les informations vont vite mais rarement la vérité !
S’il n’y avait eu l’agent Caron pour me couver en permanence de son regard si peu délicat, je crois bien que j’aurais tenté pour de vrai l’évasion. Il fallait que je dise à Arthur que tout ça c’était du flan, un avatar de ce conflit entre forces du Bien et forces du Mal dont j’étais l’innocente victime. D’ailleurs, je n’y comprenais plus rien. Quel était l’intérêt de l’organisation Lecerteaux de me faire réapparaître ainsi à la une d’un journal à scandale ? Le capitaine Jacquiers avait mis en œuvre ma proposition de tests ADN pour « libérer » les victimes des maîtres-chanteurs de l’organisation. Tout cela était en train de rentrer dans l’ordre. Pourquoi me faire ressurgir du néant si je ne pouvais plus servir à rien ?
La réponse me sembla finalement évidente. D’un côté on me cachait, de l’autre on voulait me débusquer. C’était bien ça leur idée, m’amener à bouger, à me précipiter dans les bras de mon Arthur chéri. Et après, poum ! Une balle dans la tête. Ni vu, ni connu. La page Fiona Toussaint était tournée, la parenthèse refermée, les nouveaux maîtres de la nébuleuse Lecerteaux pouvaient passer à autre chose. Comprendre cela c’était totalement transformer les perspectives de ma situation. Je n’étais pas prisonnière mais protégée. Isabelle Caron n’était pas ma geôlière mais mon garde du corps particulier. La souffrance d’Arthur allait être sa meilleure garantie de me retrouver un jour.
Bien sûr, je trouvais cette interprétation terriblement manichéenne et réversible. Le Bien, le Mal. Où était la différence quand les défenseurs de l’ordre agissaient avec des méthodes similaires à ceux qu’ils prétendaient combattre ?
- Est-ce que vous pouvez comprendre ce que je suis en train d’éprouver en ce moment ? ai-je demandé à l’agent Caron.
- Je peux, répondit-elle. Mais je ne peux rien pour vous, sinon vous encourager à reprendre votre boulot. J’aimerais finir mon roman.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 0:55

MERCREDI 10 FEVRIER
- Comment vous arrivez à lire ça ?
Isabelle Corbin avait épuisé en un peu plus de deux jours les cinq bouquins qu’elle avait amenés avec elle. C’était des livres d’une certaine tenue, pas des « romans de gare » comme on disait de manière méprisante il y a quelques temps. Surtout pas de romans d’espionnage ou policiers évidemment, ça rappelait trop le boulot. Seulement, aucun ne dépassait les 250 pages et, une fois lancée, et en ayant comme seules sorties trois repas à aller récupérer en cuisine, elle les avait « cramés » les uns après les autres. J’admirais son apparente impassibilité pendant la lecture ; on aurait dit que c’était une occupation comme une autre et qui ne lui apportait rien. Par des petites questions posées comme si de rien n’était, j’avais pu vérifier qu’elle en avait retiré l’essentiel et qu’elle pouvait en parler avec une certaine flamme. J’avais fini par en conclure que sous sa façade froide et déterminée, la trentenaire planquait quelque chose d’autre, de plus intime et personnel. Une vie intérieure quoi ! Et sans doute pas mal de fragilités.
Tombée en panne de littérature, elle avait commencé à tourner en rond – plus exactement d’ailleurs en ovale – entre la porte et le dossier de ma chaise, lançant des regards de plus en plus envieux vers ma petite bibliothèque garnie par la grâce des impôts de nos concitoyens.
- Vous pouvez vous servir, dis-je lorsque le manège devint tellement évident que même un inattentif chronique l’aurait remarqué.
- Il n’y a aucun roman ?… observa-t-elle.
- Je le crains… Je n’ai pas le temps de lire des romans…
- C’est un tort… Il paraît que ça développe l’imaginaire.
- C’est peut-être pour cela que je vis en permanence dans le réel, répondis-je. Avec une forme d’hygiène intellectuelle extrême… Pour moi, une affirmation sans petite note en bas de page paraît toujours louche.
- Et vous conseilleriez quoi à une néophyte pour qui le suivi régulier de l’actualité est une obligation professionnelle mais qui a mis de côté depuis longtemps tout ce qui a précédé la seconde guerre mondiale ?
Je me rendis compte que ce qu’elle me demandait comme « produit » pour s’occuper correspondait parfaitement au créneau de Maximilien Lagault. Un ouvrage racontant juste les faits, sans les marques de l’érudition, sans s’embarrasser des débats historiographiques, en posant comme un préalable la réinvention du passé à la lumière du présent. Je me revis aussitôt signant l’odieuse cession au romancier de ma biographie de Louis XIII. J’avais évité d’y penser au cours des derniers jours. J’enrageais rétrospectivement que ce sacrifice n’ait finalement servi à rien. Lagault m’avait piégée – volontairement ou non, mon esprit trouverait le temps d’en débattre plus tard – en jouant sur mes sentiments et une réaction épidermique.
- Vous pouvez toujours essayer la biographie de la reine Victoria de Roland Marx…
- Marx ? répéta Isabelle Caron avec dégoût comme si ce nom ne pouvait correspondre qu’à un certain philosophe allemand du XIXème siècle.
- Un historien du monde britannique mort il y a quelques années… Ca se lit bien, ajoutai-je. Je m’en suis servie pour faire des fiches sur le pouvoir politique au XIXème siècle et le rayonnement britannique pour ma question de contemporaine.
Il n’empêche que je sentis rapidement la fille de sœur Marie-Dominique se crisper sur le bouquin, tourner les pages en avant puis en arrière, aller de grattements de tête en profonds soupirs. La mayonnaise ne prenait pas. Comme on le dit parfois, le livre ne rencontrait pas son public… Dans une si petite pièce, il fallait vraiment le faire exprès…
Lorsque elle me demanda comment j’arrivais à lire ça, je compris que nous allions passer rapidement de relations calmes et pacifiques à une tension croissante. Ce en quoi j’avais raison et tort tout à la fois.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 11:35

A 16h11, un coup de téléphone a tout changé.
- Il y a du nouveau, me lança - mâchoires serrées – Isabelle Caron. Une de vos relations, Adeline, vient de débarquer à la gare de Bram. Pour le moment, elle attend devant le bâtiment mais elle devrait débarquer ici rapidement selon notre analyste.
- Elle devrait être en cours, murmurai-je sidérée par cet inhabituel manque de sérieux.
Qu’est-ce qui pouvait être plus fort pour Adeline que ses études ? Immodestement – je le reconnais – moi ! Si elle avait fini, avec sa logique méthodique, par assembler tous les petits bouts d’indices semés ici ou là, elle revenait « chez les nonnes » pour prendre des nouvelles de la moniale ayant eu un malaise le dimanche précédent. Si j’en venais à cette déduction, nul doute que Nolhan, le lieutenant Patrick et tous ceux qui suivaient cette affaire, étaient en train d’en faire de même. Cela sentait mauvais pour ma jeune étudiante et collaboratrice.
- Que comptez-vous faire ? demandai-je.
- Sortir d’ici et me trouver un truc de potable à bouquiner, répondit Isabelle Caron.
Cette saillie n’était pas du tout à mon goût. C’était me mettre hors du jeu et, pis encore, laisser planer un doute terrifiant sur le sort réservé à Adeline. Dieu sait ce qu’ils pouvaient faire pour écarter une visiteuse trop curieuse.
- Si vous me laissiez lui parler, proposai-je…
- Vous étiez sensée avoir écarté tout le monde de vos traces. Compliments, mademoiselle Toussaint !… Très efficace votre stratégie !… Bravo !… Alors, s’il vous plait, cette fois-ci, laissez faire les professionnels.
- Où ça des professionnels ?… Vous appelez professionnels des gens qui ne sont pas fichus de conserver au secret des photos et les laissent se retrouver à la une d’un journal à scandales ?… Vous appelez professionnels un lieutenant mal embouché, une moniale qui craint par-dessus tout qu’on retrouve sa trace et une lectrice boulimique désespérée qu’un peu de science intelligente fatigue ?…
Le bouchon de ma bonne éducation venait de sauter ; le flot des reproches et des règlements de compte pouvait inonder la malheureuse Isabelle Caron qui n’y était en fait pour pas grand chose.
- Laissez-moi continuer, fis-je en la voyant ouvrir la bouche. Je ne comprends rien à vos manigances, je n’en vois que les effets sur ma vie et ils ne sont pas spécialement réjouissants. Alors, de grâce, dîtes à vos chefs de ne pas piétiner en plus celles des gens qui m’entourent. Elle l’st déjà assez comme ça… Avant de sortir le canon de 75 pour tirer sur une pauvre Adeline, prenez le temps de vous informer, de comprendre ce qu’elle fait là. Rien ne dit qu’elle soit là pour me retrouver.
C’était ce que je pensais une minute plus tôt mais il était hors de question de le leur avouer.
- Selon vous, qu’est-ce qu’elle viendrait faire alors ?…
Voilà une question qui méritait d’être posée et à laquelle je n’avais pas la réponse. Hélas pour moi ! Hélas, surtout, pour Adeline !
- Elle le dira en arrivant ici… Si elle arrive ici d’ailleurs… De grâce, ne l’interceptez pas ! Laissez-la aller au bout de sa démarche et ensuite nous aviserons.
- Vous avez dit « nous » ? s’étrangla l’agente du gouvernement. Vous ne manquez pas d’air !
- Le lieutenant n’a-t-il pas dit avant-hier « nous avons un problème » en m’incluant dans ce « nous » ?… Si vous m’écartez de la prise de décision concernant Adeline, ce n’est pas elle qui viendra à moi, mais c’est moi qui irai à elle. Même si je dois vous assommer pour sortir de cette pièce.
La manière dont j’avais parlé n’avait pas ébranlé Isabelle Caron qui avait dû en voir d’autres en matière de menaces et qui savait de quelle supériorité elle pouvait m’écraser. Elle l’avait cependant suffisamment avertie de mes intentions pour qu’elle en réfère à son supérieur opérationnel.
Un quart d’heure plus tard, il débarquait dans ma chambre.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 12:18

Dans la nuit inquiétante du couloir, je tremblais qu’une noctambule invétérée, du style de sœur Patience qui trompait ses insomnies par des promenades nocturnes, ne vienne allumer les lumières et me surprendre. Après tout j’étais sensée être au plus mal…
Je me glissais le plus silencieusement possible vers la cellule qu’on avait attribuée à Adeline pour la nuit en serrant dans ma main la clé de sa chambre. L’indispensable sésame vers une entrevue parmi les plus importantes de ma vie.
Le fait que ma jeune collaboratrice ait voulu entrer comme moniale à Prouilhe avait quelque peu détendu l’atmosphère… Même si le lieutenant Patrick y avait d’abord vu une demande machiavélique : en étant sur place, Adeline était certaine de me croiser et la conjugaison de nos forces, plus la complicité extérieure du dénommé Greg qui connaissait bien les lieux, pouvait permettre de tenter une évasion. J’avais fini par le convaincre de la psychologie particulièrement prompte au doute d’Adeline en resituant cette sorte de crise mystique dans le contexte de la fin d’une période d’examens.
- Quelle serait la situation idéale ? demandai-je lorsqu’il m’apparût qu’il me croyait.
- Qu’elle s’en aille ! répondit sœur Marie-Dominique qui nous avait rejoints en apportant le récit de la conversation entre Adeline et la mère supérieure.
- Ce serait un moindre mal, en effet, fit le lieutenant Patrick… Mais, par voie de conséquence, vous devrez partir vous aussi. On ne peut pas prendre de risques.
- Si vous me laissez lui parler, je suis sûre qu’elle repartira sans faire d’histoire.
- Vous êtes trop sûre de vous. Qu’est-ce que cela cache ? intervint sœur Marie-Dominique toujours aussi remontée contre moi.
- Un truc assez simple mais qui me met mal à l’aise… Surtout en devant l’expliquer dans un lieu tel que celui-ci… Je suis son Dieu, vous comprenez ?… C’est une forme de relationnel qui se développe fréquemment entre maître et élève, entre formateur et formé. Sans qu’on sache vraiment pourquoi, quelqu’un se met dans vos pas, vous prend pour modèle. C’est une sorte d’alchimie, les spécialistes diraient peut-être un transfert. Le professeur Loupiac a longtemps été mon Dieu avant que je réussisse à prendre un peu de distance avec ce type d’admiration un peu béate. Adeline, pour plein de raisons, est dans ce schéma-là.
Le lieutenant opina du chef. Lui-même n’était-il pas le bras droit du capitaine Jacquiers ?… Et peut-être un peu plus que cela encore ?
- Vous savez que vous ne pouvez pas lui dire les raisons…
- Je sais que je dois lui mentir. Croyez-moi, c’est assez difficile à accepter comme situation pour moi. Je vais essayer de me convaincre que c’est comme lorsqu’on parle à un enfant pour le protéger de lui-même : on invente des monstres ou des loups pour l’empêcher d’aller dans un endroit dangereux ; on lui décrit les jouets du papa Noël pour le calmer. Je ne sais pas ce que je lui dirais. Un peu de vrai, beaucoup de faux, parfois un mix des deux… Mais elle me croira puisque cela viendra de moi. Demain, elle sera partie.
Tout en défendant mon projet, je me rendais compte que je justifiais en même temps les mensonges qu’Arthur avait pu me faire quelques semaines plus tôt. Ce n’était pas pour m’humilier, c’était juste pour me protéger. J’avais été vraiment conne de ne pas le comprendre… ou du moins de ne pas l’accepter.
Les quatre participants à cette réunion improvisée – Bizières nous avait rejoints - étaient tous contre le fait de me laisser agir à ma guise. Tous… sauf le lieutenant Patrick qui, une fois encore, prit sur lui et oublia d’en référer à Paris. Il assumait grave auraient dit mes étudiants.
- Vous aurez une dizaine de minutes pour la convaincre de partir, trancha-t-il. Ensuite vous descendrez vers l’entrée. Le lieutenant Caron vous attendra au volant de sa voiture médicalisée et vous quitterez Prouilhe. Officiellement, des complications auront nécessité votre transfert dans une structure médicale plus adaptée.
- Et officieusement ?
- Vous me croyez tombé de la dernière pluie ? Si je vous confiais votre prochain point de fuite, vous seriez capable de le faire deviner à votre amie Adeline au détour d’une phrase… Pour plus de sécurité, vous serez d’ailleurs équipée d’un micro et d’un émetteur. Comme cela, nous entendrons tout ce que vous direz.
- Et selon la formule consacrée, tout ce que je dirais pourra être retenu contre moi…
Il n’y avait pas que la peur de faire une rencontre mal venue qui me tétanisait. Dans ce couloir si froid par rapport à ma chambre surchauffée par la coexistence de plusieurs personnes depuis des heures, j’avais le sentiment de jouer une sorte de qui perd gagne à grande échelle. D’abord en sauvant Adeline, puis en me sauvant moi-même. Si la chose restait encore possible.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 13:25

Je grattais à la porte plus que je ne frappais. Il était hors de question de faire du bruit après avoir passé trois longues minutes à m’escrimer à n’en faire aucun. J’ouvris lentement en posant mon index devant ma bouche. Adeline ne devait pas être surprise, elle ne devait pas crier.
Peine perdue.
- Fiona ?! s’exclama-t-elle
- Chut ! Adeline, voyons !… Les sœurs sont assez âgées et leur sommeil est léger… Et certaines sont un peu sourdes aussi… Mais il ne faut pas qu’elles entendent… En aucun cas, elles ne doivent apprendre que nous nous sommes vues. Ce serait dramatique pour tout le monde.
- Mais que faites-vous ici ?… demanda Adeline dont les yeux se mouillaient de larmes d’émotion.
- Peut-être que je ne suis là que pour une chose : t’éviter de faire une énorme bêtise… Depuis que sœur Marceline m’a confié que tu étais revenue avec l’intention de prendre le voile, je me sens coupable… Regarde-moi… Tu t’imagines vêtue ainsi toute ta vie ?… Il fut un temps où, moi aussi, cela ne m’aurait pas dérangé plus que cela. Depuis que j’ai pris conscience que j’étais une femme dans un monde où l’apparence joue un rôle essentiel, je ne peux pas m’aimer avec ce tas de draps en permanence sur le dos !
- Je ne comprends toujours pas…
Evidemment qu’elle ne pouvait pas comprendre. Je me sentais incapable de forcer les portes de la Vérité pour pénétrer sur le territoire du mensonge. Tout ce que je trouvais à lui donner, c’était des conseils, des avis. Peut-être seraient-ils suffisants mais j’en doutais.
- Je me doute que tu es pleine de questions, repris-je… Et ce sont ces questions qui t’ont conduite ici cette nuit. Tes questions sont logiques, cohérentes et sincères mais la réponse que tu t’apprêtes à leur donner n’est pas la bonne… Je te savais fragile, hésitante sur ton avenir, sur ce que tu es et ce que tu veux. C’est pour cela que j’aurais voulu te tenir hors de ce micmac.
- Vous ne m’avez pas envoyé ce fameux mail de « rupture »… Je n’étais donc pas compris dedans ?
- Exactement… D’un autre côté, il était impensable que tu ne sois pas au courant… J’aurais voulu éviter plein d’événements, tu sais… A toi encore plus qu’aux autres… Je n’ai pas pu grand chose… Il a fallu, il faut et il faudra ruser…
- Mais pourquoi ?
Ah, pourquoi ! La question préféré des historiens avec « comment ». Il était inévitable qu’elle arrive sur les lèvres d’Adeline. Et là, je ne pouvais pas m’en sortir avec des remarques générales. J’essayais pourtant…
- L’affaire au centre de laquelle je me trouve depuis des années n’a de cesse de rebondir. C’est comme les mauvaises herbes, ce n’est pas parce que tu arraches ce qui dépasse que la plante est éradiquée. Ici, c’est pareil… Avant que je puisse réapparaître au grand jour, reprendre ma vie d’avant, il faudra avoir arraché toutes les racines des mauvaises herbes. « La politique du mouton » m’a dit un gars de la cellule sécurité. Cela prendra du temps…
- Combien de temps ?
- Peut-être bien six mois… En attendant, je suis ici au secret et à l’abri… et tout est fait pour que je serve de chiffon rouge qu’on agite devant le taureau pour qu’il charge…
- Que faites-vous de vos journées ?
- Je travaille, que crois-tu ? J’ai cette chance d’avoir à ma disposition tous les ouvrages que je souhaite pour pouvoir préparer au calme mon agrégation. Crédit illimité, c’est le contribuable qui paye. Tu comprends pourquoi j’en use modérément et pourquoi je préfère autant que possible récupérer mes propres bouquins.
C’était à moitié – voire beaucoup moins – vrai. J’avais trois livres à moi et une bonne quinzaine avaient été commandés sur les fonds secrets de l’Etat.
- Les livres prêtés à Liane Faupin ?… s’exclama Adeline.
Enfin, elle comprenait !… Certes, je n’avais pas imaginé que la connexion se fasse instantanément dans la tête de mes amies mais quand même ! Moi, prêter des livres qu’on risquait de me rendre soulignés abondamment au crayon ou pire avec du fluo partout ?… Ca ne tenait pas la route une seconde !
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 13:26

- Vous avez donc votre ordinateur ?
- As-tu le tien ?… Bien sûr qu’on ne me l’a pas laissé. Trop dangereux ! Je dois me plier aux règles de la communauté… J’avais pris la peine de m’inventer cette fausse adresse avant de quitter Paris. Quand je dois communiquer, je profite du fait d’avoir une alliée dans la place pour accéder qui à l’ordinateur, qui à un téléphone dans le monastère…
En donnant cette explication, je me rendis compte que j’étais en train de détruire un vrai mensonge. Celui de mon adresse poubelle. J’allais entendre parler de Liane Faupin et de son adresse mail dans les heures à venir ! C’était une certitude. Et s’ils se mettaient à chercher cette supposée alliée, cela risquait de faire un sacré barouf dans le monastère.
- Que savez-vous au juste de ce qui se passe au dehors ? demanda Adeline.
Là c’était trop comme demande. J’essayais de ne pas répondre… Sauf que maladroitement, j’allais livrer des informations qui n’auraient jamais dû franchir mes lèvres. Rétrospectivement, je ne peux que me maudire. Une chose m’apparaît certaine : j’aurais fait un très mauvais agent de la Résistance pendant la guerre.
- Ce que je sais, je le tiens de sœur Marie-Dominique… Ne vas pas pour autant imaginer que c’est elle qui m’aide… Au contraire… Avant de devenir sœur Marie-Dominique en religion, elle s’appelait Gaëlle Le Kerouek. Officiellement traductrice internationale auprès de l’ONU. Clandestinement agent du SDECE et gâchette redoutable pour le compte de l’organisation. Seulement, même les agents secrets prennent leur retraite et certains expient leurs actes par le renoncement au monde. C’est ce qu’a fait Gaëlle Le Kerouek en entrant chez les Dominicaines. Cela n’éteint pas pour autant un certain sens du devoir envers la nation. On m’a envoyée à Prouilhe non parce que c’était proche de Toulouse – c’était plutôt un désavantage – ni pour la charge historique du lieu, mais bien parce qu’on savait qu’il y aurait au sein de la communauté quelqu’un pour me surveiller et rendre compte de mes actes à l’échelon supérieur.
- Vous savez par exemple pour les photos dans People Life ?
- On m’en a parlé hier soir… Un des responsables de la cellule spéciale a déboulé sans prévenir dans ma « carrée » pour m’expliquer le binz et me dire que toutes mesures avaient été prises pour que cette nouvelle affaire ne me porte pas préjudice. Destruction du numéro du magazine, menaces à ceux qui le dirigent pour qu’ils la bouclent.
- Il s’est bien foutu de vous alors d’après ce que j’ai pu lire ce matin. Le numéro est simplement retardé dans sa parution mais ça tease dur sur votre nouvel amant…
- Nolhan, mon amant ?! Qui va croire cela ?
C’était sorti tout seul. Adeline n’avait donné aucun nom…
- Je vois bien, repris-je, que j’ai eu raison d’exiger qu’il soit dans les premiers temps mon « chevalier servant ». Avec lui, au moins, j’étais assurée d’une écoute et même – aussi étonnant que cela puisse paraître – de quelques conseils qui m’ont été utiles. Comment ces photos ont-elles été prises ? Par qui ? Dans quel but ? Je ne le sais pas…
Là, je m’étais lancé dans un demi-mensonge. En parlant d’écoute de la part de Nolhan, je pensais à nos vacations de 14 et 21 heures… Mais ceux qui m’écoutaient ne le savait pas.
- Les photos ont été trafiquées. Ludmilla en a fait la démonstration.
- Sûrement… Je ne me souviens pas d’un seul contact physique avec Nolhan… Ah si ! Une fois !… J’ai perdu mon escarpin, j’ai trébuché et je me suis rattrapée au cou de Nolhan… C’était au Plaza…
- Où avez-vous pris l’avion ?
- A l’aéroport de Bruxelles… Jusqu’au Caire… Où on a posté les cartes postales… Avant de revenir à bord d’un patrouilleur de la Marine nationale.
Encore un demi-mensonge ! Je ne pouvais quand même pas raconter n’importe quoi. Adeline était trop fine – quoique j’ai pu dire sur sa dévotion à mon égard - pour ne pas s’en rendre compte. Il fallait apporter des réponses acceptables à ses questions et tant pis si ce que je disais ne plaisait pas à mon auditoire.
- Ces fameuses cartes postales qui nous ont tellement donné à penser…
- N’est-ce pas ?! Un grand moment de solitude devant ces cinq cartes. Je devais dire à la fois tout et son contraire, vous renouveler mes sentiments sans vous laisser d’espoir à court terme. Le coup du timbre, c’est une idée de Nolhan…
Pauvre inspecteur, il allait lui aussi en prendre pour son grade. Je ne pouvais quand même pas assumer toutes mes « trahisons » à l’égard de mes « alliés »…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 13:26

- Mais pourquoi avoir été si dure avec Arthur ?… Ce « Non » dans un cœur…
Malgré la maîtrise que j’affectais, ce coup-là fut terrible. La mine consternée d’Adeline, la manière dont elle avait dit cela. Une sorte de mise en accusation. Je faillis m’écrouler.
- Mais cela ne voulait pas dire…
- Rassurez-vous… Il ne le sait pas… Nous avons verrouillé l’info avec Ludmilla…
Encore un mensonge ! Cette fois-ci dans la partie « adverse » si j’ose dire… Mais comme je l’aimais ce gros oubli ! Comme il me faisait chaud au cœur et comme il me prouvait que je ne m’étais pas trompée sur les gens qui étaient proches de moi !
- Il n’empêche, reprit Adeline, qu’il est persuadé que vous l’avez trahi, que vous ne l’aimez plus… Il a perdu confiance en vous et, par ricochet, il a perdu la plupart de ses repères… C’est un mec très bien, Fiona… Je suis fière de le connaître, qu’il m’ait fait confiance pour une de ses émissions et je trouverais indigne de votre part de ne pas lui expliquer…
- Tu lui expliqueras, toi… Puisque tu le connais si bien !
Ca c’était de la jalousie ou je ne m’y connaissais pas. Si j’avais encore douté de mes sentiments pour Arthur Maurel, là je tenais une belle preuve. Cela me faisait presque peur.
- Je le connais essentiellement à cause de vous… Ou par votre faute, devrais-je dire… Car, je n’ai plus aucun mal désormais à reconstituer les événements de dimanche dernier. Un concours de circonstance particulier – la découverte des messages derrière les timbres – a fait que nous nous sommes retrouvés avec Ludmilla chez un de mes amis lequel nous a conduit ici pour assister à la messe des donneurs…
- Dont je suis et je serai à l’avenir… Car, même si on me maintient d’une certaine manière prisonnière ici, je suis traitée au mieux par les sœurs avec lesquelles, hormis celle que tu sais, mes rapports sont empreints de joie et de confiance…
Et dire que j’allais les quitter… Là encore, c’était stupide de mesurer trop tard les sentiments qui s’étaient développés dans mon cœur sans que j’y fasse attention. Trop concentrée sur ce maudit travail, trop centrée sur moi-même…
- A cette messe, une bonne sœur fait un malaise avant d’entrer dans le chœur. C’était vous n’est-ce pas ? Vous nous avez repérées et vous vous êtes dit qu’il était dangereux que nous vous identifions… De là, un tourbillon de conséquences que vous lancez sous l’identité de Liane Faupin en faisant part à Ludmilla de la présence de Fiona Toussaint à Tours… Ce qui oriente tout le monde vers le château de Charentilly où le docteur Pouget nous joue tout à la fois la grande scène du II, la complainte de la décrépitude et le bonimenteur professionnel. Par des canaux différents, Arthur Maurel et moi nous sommes retrouvés invités pour être les uniques spectateurs de ce grand moment d’art théâtral.
Puisqu’il fallait trouver une explication à mon évanouissement, autant saisir au bond celle que proposait Adeline. Il valait mieux un faux évanouissement qu’une vraie électrocution. Quant à tout coller sur le dos du docteur Pouget, il avait pour certaines choses les épaules suffisamment larges.
J’enchaînais en repartant dans ce mix de vrai et de faux qui devait donner une véracité acceptable à mon propos.
- Ludmilla était quand même bien placée pour savoir que le docteur est fidèle au souvenir du comte de Rinchard et peut mentir comme un arracheur de dents si les intérêts de la famille du comte – moi en l’occurrence – sont concernés. J’ai réussi à l’avertir de l’arrivée imminente de mes amis et de mon souhait – triste souhait mais souhait quand même – de les voir me croire ailleurs que là où je me trouvais…
- Le docteur sait donc que vous êtes ici…
Ouille !… Je m’étais pris les pieds dans le tapis. Comment expliquer au lieutenant Patrick cette prise de contact avec le docteur Pouget ? La colonne de mes actifs diminuait rapidement à la grande bourse du mensonge. Pourtant il fallait continuer… Sans faiblir.
- Il me l’a fait avouer en quelques phrases… Mais je sais qu’il ne dira rien. C’est un tombeau que cet homme-là !… C’était un jour où j’étais tellement mal dans ma tête que seul un médecin pouvait m’aider.
- Cela n’a réussi qu’à anéantir davantage Arthur lorsque l’annonce de l’existence des photos lui a été faite. Il a eu l’impression d’avoir été trahi par vous mais aussi, je suppose, de vous avoir ratée de peu au château… Une occasion qu’il a craint de ne plus voir se renouveler. Vous savez, la chance ultime qu’on a et qui passe…
- Pauvre amour !… Tu lui expliqueras, Adeline ?…
- Je ferai de mon mieux.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 13:27

- Pour en revenir à toi, j’aimerais que tu comprennes que ce que tu espères trouver ici n’est rien d’autre qu’une chimère. Tu ne seras pas plus heureuse, plus épanouie dans l’amour de Dieu que dans l’amour de ton travail. Tu trouveras très vite que le temps de l’étude n’est pas suffisant par rapport à ce que tu imaginais dans tes rêves ; tu passeras plus de temps à effectuer les tâches que les sœurs les plus âgées ne pourront plus accomplir. Je vois bien ce qu’est le sort des trois plus jeunes d’entre nous. Leur foi est sincère, leur cœur est pur mais leur sacerdoce prend certains jours l’aspect d’un chemin de croix. Très vite, tu auras envie de faire de la recherche et tout ce que tu pourras faire ici sera de te consacrer à une étude hagiographique d’un Dominicain quelconque… C’est sans doute un peu outré ce que je te dis mais il faut que je fasse passer mon message. Ne reste pas ici, rejoins tes amis et ceux qui t’aiment. Recommence à croire à ta vie, à ton destin. Fréquente les chemins d’encore, ces voies qui font qu’on recommence et qu’on recommence jusqu’à réussir, jusqu’à trouver le plaisir de l’effort même au cœur des plus terribles souffrances… Ouvre tes ailes et laisse-toi planer. Tu verras, tu iras loin. Plus loin sans doute que moi…
- Serez-vous là pour me guider ?
- Je te le promets… Je ne sais pas si les engagements pris envers moi seront tenus mais je devrais être réintégrée à la rentrée prochaine. Bien sûr, ce sera difficile à accepter pour mon remplaçant… Je ne doute pas qu’on saura le récompenser d’une autre manière.
Si j’avais su à ce moment-là que ce remplaçant n’était autre que Ludmilla… Seulement voilà, Adeline, fine mouche, ne pipa pas mot sur le moment. Des fois que j’aurais songé à m’éclipser définitivement au profit de ma « sœur adoptive ».
- Il faut que je regagne ma cellule, dis-je en constatant que le temps était passé à une vitesse folle… Sœur Marie-Dominique aime bien me rendre de petites visites à l’improviste. Il est préférable qu’elle me trouve endormie ou le nez penché dans mes bouquins… Tu leur feras comprendre n’est-ce pas que je les aime et que je prie – dans la mesure où mes prières peuvent avoir une valeur et un sens ici – pour les retrouver au plus vite ?
- Bien sûr…
Je me souviens en avoir profité pour donner à Adeline le texte de mon étude sur Prouilhe. En étant bien certaine que, d’une manière ou d’une autre, les services qui me gardaient trouveraient le moyen de vérifier que ce petit carnet ne contenait rien d’autre qu’un texte à vocation scientifique.
J’ai embrassé Adeline sur le front puis je l’ai serrée contre moi. Je savais qu’une nouvelle période de ma « cavale » commençait précisément à cet instant.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 17:59

JEUDI 11 FEVRIER
Mes affaires avaient été rassemblées et rangées à l’arrière de la Renault Espace blanche et bleue d’Isabelle Caron. Il y avait en fait plus de livres que de vêtements, ceux que je portais en arrivant au monastère ayant rejoint les quelques autres que je pouvais avoir dans mon sac.
- Vous ! fit le lieutenant Patrick en pointant vers moi un index accusateur.
Le temps des explications semblait venu. Après ce que j’avais pu dire à Adeline, je n’attendais pas qu’on me tresse des louanges et j’étais prête à assumer. Envers et contre tout. Et contre tous.
- Elle va partir, rétorquai-je. Elle ne dira rien si ce n’est à trois ou quatre personnes qui vont cesser d’être dans vos pattes. Où est le problème ?
- Vous avez parlé de Gaëlle Le Kerouek !…
- C’est vrai, c’est une erreur, je le reconnais. J’aurais pu inventer un autre nom, je n’ai pas eu l’idée de le faire. Que voulez-vous ? Je ne suis pas une menteuse professionnelle, moi.
- Si jamais, ce nom-là réapparait, dit-il en voilant la menace d’une épaisse gaze de mystère.
- Il ne réapparaîtra pas, je vous l’assure. Vous pouvez cesser de vous tourmenter pour cela.
- Et, dites-moi aussi par quel tour de passe-passe vous avez contacté le docteur Pouget ?…
- Allons, lieutenant, vous n’allez pas non plus croire tout ce que j’ai raconté à Adeline. Je vous avais promis que je mixerai le vrai et le faux. Le vrai, vous l’avez reconnu. Le faux, c’était le reste.
Comme toutes les simplifications, celle-ci était hautement abusive. Elle réussit cependant à calmer le militaire.
- Je suis bien obligé de vous faire confiance, concéda-t-il.
- Tout comme moi… Vous remarquerez que je ne cherche même pas à savoir où vous allez me faire conduire. Il faudrait peut-être que vous arrêtiez de me suspecter sans arrêt, j’agis toujours dans le sens de votre mission… parce que je n’oublie pas que lorsqu’elle sera couronnée de succès, je pourrais retrouver et ma vie et mes amis et mon travail… C’est bien ce que le capitaine Jacquiers m’a promis…
- Colonel… Il a été promu…
- C’est vrai… Je n’arrive pas à m’y faire… Et tout colonel qu’il est, il demeure le maître d’œuvre de la mission ?
- Il a pris un peu de champ mais je le tiens au courant deux fois par jour par communication protégée. L’équipe demeurera la même autour de vous ; Bizières, Roche, Nolhan, moi-même, deux ou trois agents encore que vous ne connaissez pas… et le lieutenant Caron que vous commencez à bien connaître. Là où vous allez, le décor ne sera pas le même, le cadre quotidien non plus. Il nous fallait, il vous faudra une présence féminine.
Je mis un peu de temps à intégrer le sens de la remarque du lieutenant. Au monastère, j’étais entourée de femmes, je ne vivais qu’avec des femmes. Aucun risque de dérapage, de mains baladeuses ou même pire. Visiblement, mon intimité avec la fille de sœur Marie-Dominique allait se poursuivre – j’ose à peine dire d’intensifier – au quotidien. Nous deux dans une petite maison isolée et une garde à distance dotée de tous les muscles et de tous les appareillages électroniques nécessaires.
Pourvu qu’il y ait une bonne librairie à proximité !…
- En voiture ! lança le lieutenant Patrick. Il est temps d’y aller…
- Je peux monter devant cette fois-ci ? demandai-je.
- Non ! Désolé !… Et même cette fois-ci moins que lors de votre précédent voyage. Avec des milliers de points de presse en France qui étalent votre frais minois sur leur devanture, il est hors de question qu’il apparaisse même de nuit derrière des vitres fumées. Vous voyagerez donc couchée sur le brancard. Et pour être certaine que vous serez bien sage et que vous ne tomberez pas dans les virages, nous allons prendre bien soin de vous sangler au préalable. Isa, à toi de jouer !…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 29 Avr 2011 - 12:26

On pourrait croire que voyager couché est un véritable plaisir. Les images d’Epinal du passé présentaient ainsi les « rois fainéants » mérovingiens se déplaçant mollement étendus sur des couches tractées par des bœufs. Cela donnait une impression de calme, de tranquillité, de luxueuse oisiveté. Dans le cas présent, mon voyage fut un véritable enfer ne pouvant en rien s’assimiler à ces migrations anciennes largement fantasmées par des générations d’écoliers. Point de lenteur sage mais une vitesse excessive y compris sur les routes étroites et sinueuses. Point de tranquillité mais une tension croissante de ne pas savoir – une fois encore – jusqu’où on allait me trimbaler. Impossible de surcroît de bouger, de se tourner, de se repositionner pour éviter un début – puis une véritable – paralysie. Interdit enfin de s’arrêter pour satisfaire au moindre besoin naturel.
- On ne peut pas prendre le risque que vous soyez reconnue, fut la réponse d’Isabelle Caron à une demande pourtant pressante.
Certes, deux femmes en costume de bonne sœur sur une aire d’autoroute vers deux heures du matin, cela ne pouvait qu’attirer les regards curieux cherchant à éviter le sommeil. On pouvait cependant oser quitter l’autoroute, trouver un chemin de campagne et faire ce qu’on avait à faire sans risquer que l’information fasse la une de la presse nationale dès le lendemain matin. Les ordres c’était les ordres ! Je comprenais fort bien qu’elle refusât de les remettre en cause… Mais quand même…
Le lecteur pourra me faire remarquer qu’après tout ma situation aurait pu être bien pire. Le lieutenant Patrick aurait fort bien pu m’intimer l’ordre de me plier dans le coffre d’une voiture et de subir dans une position de yogi, sans lumière et presque sans air, le long trajet vers ma nouvelle « résidence ». Certes, on peut toujours trouver pire comme situation mais qu’il suffise d’imaginer ce que purent être les derniers trente kilomètres faits de virages et de contre-virages, la montée des nausées jusqu’aux lèvres, la tête qui se vrille à force d’être secouée dans tous les sens. Un véritable supplice rendu plus pénible encore par le fait de ne pas savoir combien de temps il allait durer encore.
J’accueillais donc le « on arrive » d’Isabelle Caron avec le même sentiment qu’un prisonnier apprenant qu’il vient d’obtenir une grâce présidentielle. De tout le trajet, c’était la première fois qu’elle proférait des mots positifs ; jusque là, je n’avais enduré que refus pseudo-justifiés, invitation à me tenir tranquille et à dormir. Comme si, par je ne sais quelle magie télépathique, j’aurais été susceptible de transmettre l’information hors de l’ambulance, elle avait repoussé la divulgation d’éléments sur notre localisation. Ne pouvant voir ni la route ni ses abords depuis mon brancard déposé à même le plancher de l’Espace, j’en avais été réduite à me faire une opinion en prenant en compte les éclairages, la fréquence des postes de péage, la durée de roulage. Je savais ainsi qu’à Bram, nous avions pris l’autoroute vers Toulouse, que nous avions contourné la ville et continué vers le nord. Après – là, forcément, j’avais les meilleurs repères – nous étions sorties vers Montauban avant de continuer l’A.20 en direction de Limoges. C’est ensuite que j’avais perdu le fil en même temps que ma perception des durées se faisait beaucoup plus aléatoire.
Il était à ma montre un peu plus de trois heures du matin lorsque Julien Roche – celui-là même qui m’avait affirmé que j’étais un élément à part entière de l’équipe de la mission – me libéra de mon carcan de sangles et m’aida à quitter l’Espace. Je dus faire un effort gigantesque pour ne pas m’effondrer aussitôt, trouvant un appui salvateur sur la carrosserie de la voiture ; mes jambes ne me portaient plus, mon estomac exhalait des relents de yaourt aigre et ma vessie était prête à exploser. A ça s’ajoutait le terrible désagrément du passage d’une voiture surchauffée à un monde extérieur frigorifiant, piqueté de petits flocons de neige… Surtout lorsqu’on n’avait sur la peau qu’une robe monastique en guise de rempart. Comme si la chose avait été prévue d’avance, Roche me jeta rapidement sur le dos une grosse couverture de laine verte.
- Ca va vous changer du Sud, fit-il en m’attrapant par les épaules pour me guider. Bienvenue à Soursac, département de la Corrèze.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 29 Avr 2011 - 18:04

L’avantage de mon nouvel havre se révéla très vite : je retrouvais une chambre rien qu’à moi. Julien Roche m’y conduisit avec toute la prévenance d’un homme galant envers une femme fatiguée lorsque la nuit est largement entamée.
Bien sûr, la roche tarpéienne était toute proche. Elle s’imposa à moi avec une certaine violence et me ramena à ma condition de simili-prisonnière.
- Il y a une fenêtre avec une grille et des volets qui ne s’ouvrent pas, m’expliqua l’agent spécial au crâne rasé. Vous pourrez ouvrir la fenêtre pour avoir un peu d’air mais avec les températures qui s’annoncent, je pense que ce n’est pas pour demain… La porte sera fermée à clé la nuit et, s’il le faut, pendant la journée. Pour l’hygiène, vous avez un cabinet de toilettes ici.
Il fit glisser une porte coulissante que j’avais prise pour une porte de placard. La salle de bain était plus grande que dans un hôtel classique ; il y avait une baignoire, un sèche-serviettes et un grand miroir permettant de s’examiner sous toutes les coutures.
- C’est plein de surprises par ici, dis-je.
- Plus que vous ne croyez… Cette maison est une planque en service depuis des années et personne n’en a jamais soupçonné l’existence. De l’extérieur, on dirait une habitation à l’abandon… mais l’intérieur est très confortable et parfaitement protégé des intrusions… Et en plus, depuis quelques mois, merveille des merveilles, le téléphone portable « passe » jusqu’ici. Pour les modalités pratiques, Isabelle s’occupera de toute l’intendance au quotidien, nous surveillerons à distance et nous vous approvisionnerons en denrées essentielles pendant la nuit. Le reste du temps, aucun mouvement… Même si la maison est en retrait du village, elle est au bord d’un chemin qui conduit à un pont suspendu pittoresque. Cela fait que ouverture des volets, ombres passant derrière les fenêtres ou fumée se dégageant de la cheminée seraient aussitôt repérées. Comme je vous le disais, cela ne s’est jamais produit… D’un autre côté, comment distinguer des agents en mission de surveillance et des touristes en promenade ?… Là aussi c’est très appréciable… Je vais aller récupérer vos affaires dans la voiture ; vous pourrez ensuite vous coucher et vous reposer. Si vous avez besoin d’ouvrages supplémentaires pour votre travail, faites-moi une petite liste sur ce bloc. Je ne suis pas certain que la fnac livre jusqu’ici mais, s’il le faut, on fera un petit saut jusqu’à Limoges pour vous trouver ça.
Julien Roche – alias « Fabien Barthez » - était beaucoup plus attentionné à mon égard que sœur Dominique. Je me jurai pourtant de ne pas m’y fier plus qu’à la moniale de Prouilhe. Les démonstrations positives dont il m’avait gratifiée à plusieurs reprises étaient tellement atypiques – Nolhan mis à part bien sûr – qu’on pouvait légitimement douter de leur sincérité. J’avais déjà suffisamment payé pour savoir que l’ombre et la lumière ne sont souvent que des réalités mouvantes et pas forcément contraires.
M’installant au bureau (plus large qu’au monastère), je me mis en devoir de répondre aux désidératas de l’agent spécial. Sur ma liste, je commençais par une demande - voir si les manuels de chez Atlande étaient déjà sortis – avant d’indiquer que je souhaitais l’étude de François-Xavier Fauvelle-Aymar sur l’Histoire de l’Afrique du Sud (à part, l’apartheid et Mandela, je n’en connaissais pas grand chose), l’Atlas d’une nouvelle Europe (dans son édition de 2008), la vieille biographie (à mon échelle) de Gerbert d’Aurillac par Pierre Riché. Cela ne représentait, si je tenais le même rythme qu’à Prouilhe, que deux journées de travail mais ce serait ma « réserve » documentaire si, pour une raison ou pour une autre, la route de la culture était coupée par la neige qui visiblement menaçait. Je terminais par une dernière demande, malicieuse et douloureuse en même temps : un exemplaire du dernier ouvrage de Maximilien Lagault sur le Grand Cardinal… si possible dédicacé. Oh pas pour moi bien sûr, je n’avais pas le temps de me plonger dans ce ramassis de raccourcis fumeux de l’Histoire et de poncifs à peine revisités. Je comptais l’offrir à ma geôlière. Si tout se passait bien, elle allait devoir me supporter et me chouchouter pendant deux mois. Il était préférable d’essayer de l’amadouer.
- Et Nolhan ? demandai-je lorsque Julien Roche déposa mon sac, ma malle de bouquins et ma sacoche d’ordinateur dans la chambre. Il arrive bientôt ?
- Il n’est pas prévu qu’il suive dans un premier temps. Sa surveillance va rester à distance puisque il se concentre surtout sur votre entourage et sur ce qui se dit de vous. Ici, même avec le raccordement au réseau ADSL, c’est quand même un sacré trou du cul du monde.
Cela voulait dire qu’il n’y aurait plus de communication par super WIFI à heures régulières chaque jour. Pour le coup, j’étais seule désormais… Mais au moins il me semblait avoir parfaitement rempli ma part du boulot : tenir mes proches à l’écart de la nouvelle Fiona Toussaint que les services secrets cherchaient à créer. Pas l’amoureuse transie de People Life, l’ambitieuse prête à prendre le contrôle de l’organisation Lecerteaux ! Même en ne le jouant qu’à distance et à mon corps défendant, ce rôle était finalement plus pesant que des heures quotidiennes passées sur des ouvrages scientifiques d’Histoire et de Géographie.
Après que j’ai refusé une proposition de boisson chaude, Roche s’éclipsa. La clé tourna dans la serrure. Je me déshabillai sans hâte malgré la fatigue qui gagnait. En déposant la robe de moniale, j’abandonnais l’éphémère sœur Louise à ses malaises répétés et à sa fragilité. Elle disparaissait comme elle avait vécu. Virtuellement.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 29 Avr 2011 - 21:04

Le premier des privilèges de ma nouvelle condition se révéla lié au sommeil. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, je pus m’offrir une vraie grasse matinée. Les volets hermétiquement clos ne laissaient passer qu’un trait fin d’une lumière grise, il n’y avait aucun bruit dans la maison et aucun office de laudes où paraître absolument à l’aube. Moi qui n’avais rien d’un loir, je laissais mon corps reprendre le dessus sur la fatigue et n’émergeais finalement que passé midi.
Je me trouvais évidemment tributaire du bon vouloir d’Isabelle Caron et de ses horaires. S’il prenait à l’agente spéciale des envies de grasse mat’ encore plus longue que la mienne – après tout, elle avait conduit une partie de la nuit – je risquais d’attendre un long moment le petit déjeuner ou le repas de mi-journée selon son choix. A réfléchir davantage à la question, je commençais à m’inquiéter d’une autre possibilité de déroulement des « opérations » : on pouvait très bien me laisser mariner ici plusieurs jours juste pour me punir de mes révélations de la veille à Adeline. Après tout, quel degré de confiance pouvais-je avoir dans ces gens-là ?
Je me fis couler un bain, histoire de me relaxer un peu et d’essayer d’éliminer de mon esprit cette lecture pessimiste de la situation. Je trouvai ensuite un plaisir manifeste – qui m‘aurait surpris quelques années plus tôt – à me maquiller à nouveau, rompant par cet artifice de poudres et de crèmes avec ma sage discrétion au monastère. Tout cela me mena jusqu’à une heure, horaire dont mon estomac souligna assez vite le caractère tardif.
Un tour de clé dans la serrure me rassura sur la suite des événements.
- Vous venez ? Je vous ai préparé une omelette aux pommes de terre et une salade verte.
- Je croyais que je n’avais pas le droit de sortir de la chambre ?
- Les ordres ont été modifiés ce matin, fit le lieutenant Caron sans qu’il me soit permis de dire si cela la réjouissait ou non. Vous êtes libre d’aller et venir dans la maison. De toutes manières, il vous est impossible de sortir, la serrure est électronique avec un code et à moins de les attaquer à la scie circulaire, les volets ne s’ouvriront pas pour vous.
- Alors j’arrive… On ne va pas laisser ce festin refroidir.
J’avais à peine aperçu en arrivant l’organisation intérieure de la maison plongée dans le noir. Je découvris donc son agencement très particulier : une pièce centrale tenant lieu de salon, de salle à manger et de cuisine sur laquelle s’ouvraient quatre portes donnant accès à des chambres et une cinquième à l’arrière à une sorte de buanderie. La fameuse porte à serrure électronique, à l’avant, était en fait la seule ouverture sur l’extérieur ; il n’y avait dans cette pièce principale aucune fenêtre ce qui était psychologiquement assez dérangeant.
Mon regard devait contenir tellement de curiosité qu’Isabelle Caron devança certaines de mes interrogations.
- Oui, nous allons être tout le temps sous lumière artificielle mais celle-ci est calculée pour tenir compte de l’intensité lumineuse du dehors. Plus forte le jour, plus sourde la nuit. On ne devrait pas ressortir d’ici en ayant perdu nos repères… L’air est renouvelé en permanence ce qui évitera les odeurs stagnantes… L’isolation phonique nous permet d’écouter la radio ou la télé sans que le bruit ne transpire au dehors ; en revanche, cela peut être très désagréable si le volume est trop élevé parce que les sons jouent à ricocher sur les murs et ça peut vous rendre dingue très vite.
A écouter une telle description, ça ressemblait à une sorte de sous-marin…
- Vous êtes déjà venue ici ? questionnai-je.
- Joker, mademoiselle Toussaint. Cela ne vous regarde pas…
- Oh, je ne pensais pas à mal avec cette question. Je me demandais juste si vous aviez déjà lu les livres qui sont dans la bibliothèque.
- J’y ai jeté un œil. Je vous rassure, je pense que j’ai de quoi faire.
Cette réponse militait plutôt pour une première visite d’Isabelle Caron dans cette planque. D’un autre côté, on pouvait très bien avoir largement renouvelé le stock d’ouvrages à lire puisque telle semblait être la principale activité de l’agente quand elle se muait en garde-chiourme.
- En ce qui concerne la radio, il a semblé au lieutenant Patrick que ne pouvant accéder comme au monastère à la presse quotidienne il était important pour votre préparation de concours que vous ayez la radio. Je vous donnerai tout à l’heure un petit récepteur… Vous pourrez vous brancher sur RML sans difficulté, j’ai pris le temps de vérifier qu’on captait convenablement les émissions.
C’était dit avec juste ce qu’il fallait de sous-entendu pour ne pas paraître agressif et lourd. A mon grand étonnement, on avait plutôt tendance à me choyer vraiment désormais. Si Julien Roche avait été dans une attitude plutôt positive depuis le début, Isabelle Caron semblait pour sa part métamorphosée par rapport à la veille. Je décidai de voir jusqu’où cette bonne volonté pouvait aller.
- Et pour internet ?… Aujourd’hui, en géographie, l’essentiel de la production d’articles se fait via des revues en ligne comme Mappemondes ou Géoconfluences. Ce sont des références auxquelles je ne peux pas accéder alors que le moindre candidat le peut sans difficulté.
- Vous n’aurez qu’à me donner les références, je vous les trouverai et j’imprimerai…
- Il y a donc un accès au net ici ?…
- Dans ma chambre… Mais ne rêvez pas, mademoiselle Toussaint, vous n’y aurez pas accès.
Cette dernière remarque bémolisait un peu le reste. Cependant, je ne pus m’empêcher de penser que si Isabelle Caron était une cuisinière acceptable et s’il lui prenait en plus l’envie de discuter à table de la pluie et du beau temps, tout cela pouvait fort bien faire un séjour agréable.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 29 Avr 2011 - 23:39

Le plaisir d’entendre la voix d’Arthur dans le poste de radio - en fait un gros radio-cd – pouvait s’apparenter, en plus soft, bien sûr à quelque chose d’orgasmique. Cette perspective m’avait chamboulée une bonne partie de l’après-midi et mon travail en avait largement pâti. J’avais pris soin dès qu’Isabelle Caron m’avait porté le poste de vérifier qu’on captait effectivement RML. Rassurée, je n’en avais pas moins remis ça toutes les heures en me donnant le prétexte d’écouter les infos pour apaiser ma mauvaise conscience. Je ne me souviens même pas de quoi on parlait ce jour-là dans les flashs mais je ne peux pas oublier qu’à chaque fois les voix, les jingles ravivaient des images, des sensations, des moments, heureux ou pas, connus dans les locaux de cette station.
Pourtant, au bout de quelques minutes, la jouissance se fit douleur. Il était si près et pourtant si loin que cela en devenait insupportable. Je comprenais un peu mieux ce que m’avait dit Nolhan à propos de l’émission avec Maximilien Lagault : la distance créait un fossé entre lui et moi. J’avais envie de lui reprocher sa voix parfaitement tenue et maîtrisée, de critiquer doucement à son oreille l’ordre des informations, de le serrer contre moi pendant les pauses publicitaires. Il ne fallait surtout pas que je pousse l’écoute jusqu’au rendez-vous de C’est à vous de le dire sous peine de craquer nerveusement.
Je coupais le son pour essayer de me reprendre. Arthur ne faisait que son métier, il n’était pas en train de me parler à moi. Savait-il d’ailleurs à ce moment-là ce qu’il en était de ma situation réelle ? Adeline m’avait affirmé qu’il avait cessé de croire en moi, qu’il pensait que je l’avais trahi. Impensable de mon point de vue mais je n’étais pas lui et je n’avais pas vu fleurir au su de toute la rédaction les photos accusatrices de People Life.
Me remettre au travail se révélant impossible, je pris un peu le large et gagnai le salon dans lequel Isabelle Caron – sans surprise – lisait un des romans de la bibliothèque.
- Vous lisez quoi ?
- Vous allez être contente… Un roman historique… De Michel Peyramaure… Ca s’appelle la Vallée endormie. C’est sensé se passer pas très loin d’ici dans la vallée de la Dordogne.
- Et ?…
- Je commence à peine. Pour le moment, il est question de la descente de la rivière au début du siècle par des barcasses ballotées par le courant. Le narrateur n’était encore qu’un enfant. Le roman racontera sa vie.
- Je dirais plutôt que c’est un roman de terroir qu’un roman historique…
- En feuilletant, j’ai vu qu’il y était question du Front populaire et de la seconde guerre mondiale…
- Cela ne suffit pas forcément à faire un roman historique.
Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? Je me piquais de faire une conférence sur ce qu’était – ou n’était pas – un roman historique. Je n’étais pas forcément qualifiée pour cela… A part pour dénoncer les pseudos ouvrages historiques scientifiques d’un Lagault.
- Vous êtes vraiment une boulimique de lecture, dis-je pour changer de cap.
- Cela vous va bien de dire cela.
Certes… Certes… Moi aussi j’avais toujours le nez dans un bouquin, mais je ne m’arrêtais pas là. J’écrivais, je prenais des notes et je ne cherchais surtout pas à me laisser envahir par ce que je lisais. J’abordais ma lecture avec une certaine froideur. Au contraire d’Isabelle Caron qui, comme j’avais pu en juger dans le cadre étriqué de ma chambre à Prouilhe, intériorisait chaque phrase mais en les vivant intensément.
- C’est votre… votre… métier qui vous a amené à ça ?
J’avais hésité sur la formulation de la question devinant qu’allait m’être à nouveau opposé le joker du secret professionnel.
- Même pas… J’ai toujours lu.
C’était comme si la glace s’était rompue d’un seul coup. Isabelle Caron se mit à raconter ce qu’avait pu être sa vie d’enfant et d’adolescente avant d’entrer dans les services secrets. Avant aussi que sa mère ne la prenne un jour à part pour lui expliquer qu’elle devait la laisser pour très longtemps, peut-être à tout jamais. Elle avait été habituée durant ses premières années à ces fréquentes disparitions avant des retours les bras chargés de cadeaux. De livres notamment. Des livres qui lui permettraient d’attendre le retour maternel lors de l’absence suivante. Cette longue disparition n’avait fait que décupler sa boulimie de lecture la poussant à entamer des études en fac de lettres. Jusqu’au jour où un fantôme déposa dans sa boite aux lettres une invitation à se présenter au Ministère de la Guerre pour des informations relatives à sa mère.
- La suite, me dit-elle, vous la devinerez sans problème.
- Retrouvailles avec votre mère à Prouilhe, explications et justifications, engagement dans la même carrière parce que bon sang ne saurait mentir.
- C’est vous qui le dîtes, fit Isabelle Caron avec un sourire las qui ne pouvait que confirmer mon affirmation.
- Arrêtez-moi si vous trouvez que ma curiosité va trop loin… Mais pourquoi vous appelez-vous Caron ? Il y a un personnage dont vous ne parlez jamais et qui vous a donné ce nom. Un père ? Un mari ?
- Je n’ai jamais eu ni l’un ni l’autre ! répliqua-t-elle avec une fermeté qui contrastait avec la réponse précédente.
Là, elle mentait forcément.
- Ma couleur de ma peau ne vous donne pas une idée du problème, mademoiselle Toussaint ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 30 Avr 2011 - 11:54

Une idée du problème ? Bien sûr que j’en avais une. A vrai dire, j’en avais même plusieurs…
Et encore, sans forcer.
De la relation amoureuse – pour le service - de Gaëlle Le Kerouek avec un chef d’Etat africain à « l’erreur d’un soir » avec un inconnu, il y avait de nombreuses possibilités pour expliquer la naissance d’Isabelle Caron. En Afrique ou ailleurs… Dans un univers aussi secret que le sien et celui de sa mère, je pouvais quand même m’interroger sur ce qu’elle pouvait savoir vraiment de son origine. Connaissait-elle l’existence du livre dédicacé que j’avais trouvé dans la chambre de sœur Marie-Dominique ? D’ailleurs, prouvait-il quelque chose sur la vie passée de Gaëlle Le Kerouek et sur la venue au monde de sa fille ?
Nous avions, ma gardienne et moi, quelque chose qui nous rapprochait en dehors de notre frénésie littéraire. Une évidente recherche de notre passé. Je sentais qu’elle n’était pas sûre des circonstances de sa naissance et de son origine paternelle ; n’assimilait-elle pas sa couleur de peau, pourtant délicieuse au regard, comme un problème ? Quant à moi, même si j’évitais de trop y penser, je ne connaissais ni mon père, ni ma mère, ceux qui m’avaient élevée (ma « mère » essentiellement après le décès brutal de mon « père » d’adoption) n’étant pas ceux qui m’avaient transmis leur sang et leurs gênes.
- On pourra en reparler, fis-je. Je crois que nous avons bien des points communs.
- Méfiez-vous toujours des gens qui se ressemblent trop, Fiona. Ce sont souvent des usurpateurs.
C’était une énigme lancée en l’air – et avec une familiarité nouvelle - avant de replonger le nez dans son bouquin. Une énigme dont la solution était tout sauf claire. Et une manière d’échapper à toute question supplémentaire que j’entendis fort bien. Je retournai donc sans un mot de plus retrouver mes fiches de bristol et les membres de la Reichkirche.
Un peu après 23 heures, j’entendis dans mon dos une clé tourner dans la serrure. J’étais à nouveau enfermée pour la nuit. Nouvelles consignes ou simple prudence d’une femme qui estimait en avoir trop dit sur elle-même ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 30 Avr 2011 - 13:19

LUNDI 22 FEVRIER
Nous aurions pu n’apprendre le temps qu’il faisait dehors que par les informations à la radio et à la télé (si nous l’avions regardée). Fort heureusement dans notre enfermement si hermétique, il restait une toute petite ouverture sur l’extérieur, une petite fenêtre dans la buanderie qui donnait sur l’arrière de la maison. A chaque fois que je venais mettre une machine de linge à tourner ou passer les vêtements encore humides au sèche-linge, mon premier regard était pour la couleur du ciel, l’inclinaison des arbres sous le vent, la densité des précipitations. Le vrai monde n’existait qu’à travers cette petite lucarne que seules les variations de la nature animaient. C’était peu pour un monde si vaste.
La météo semblait changer. Après des journées de froidure et de neige, la douceur revenait peu à peu même si les nuages qui commençaient à défiler dans le ciel se faisaient de plus en plus lourds de pluies océaniques. Je n’en saisissais que mieux la fascination et l’intérêt des retraités pour le temps du jour-même ou du lendemain. Ce n’était pas tant les conséquences de l’humidité à venir sur leurs rhumatismes qui les intéressaient que la possibilité de se rattacher à quelque chose qui changeait dans une vie désormais immuable.
Je ne tenais plus le compte des romans qu’Isabelle Caron avait lu en dix jours. Peut-être douze ou treize… Elle était en train d’épuiser à elle seule l’Ecole de Brive. A Michel Peyramaure avaient succédé Denis Tillinac, Claude Michelet ou Gilbert Bordes. Quelque part, cette immersion dans une ruralité française « profonde » pouvait surprendre de la part d’une jeune femme aux origines plus « exotiques ». Etait-ce un moyen de s’ancrer dans une terre de France qui avait pu à certains moments la rejeter ? Ou un pur hasard lié à l’emplacement de la planque ; en Normandie, elle aurait lu des écrivains normands parce que leurs ouvrages auraient été dans la bibliothèque.
Mon travail continuait à progresser. De manière plus chaotique qu’à Prouilhe cependant car je ne retrouvais pas les respirations que représentaient les offices ou certaines activités communes auxquelles j’avais pu, timidement, participer. Ici, il n’y avait que les repas et l’écoute ponctuelle de la radio pour rompre avec le travail. Comme Isabelle Caron en restait désormais à des sujets généraux tels que l’actualité ou les problèmes de la formation universitaire, nous n’avions plus abordé de questions plus personnelles. Même sur l’évolution de la mission en cours, je n’avais plus aucune information. Mes journées se résumaient donc à de larges tranches de boulot entrecoupées de méditations interrogatives sur le sens de ma vie, sur la probabilité de revoir les gens que j’aimais voire sur mes origines qui restaient si douloureusement mystérieuses.
Ce soir-là, tandis que je ramenais dans ma chambre mon linge sec, Isabelle Caron m’annonça le passage nocturne de l’équipe de ravitaillement.
- Pas trop tôt, dis-je. On commençait à manquer de fruits.
- Vos livres sont annoncés. Si vous avez de nouveaux besoins, on récupérera votre liste. Pensez à me la faire passer avant de vous coucher.
- Je vais m’occuper de cela d’ici le repas. Toutefois, plus j’avance et plus ces bouquins sont spécifiques et ne se trouvent pas en cliquant sur la première librairie en ligne venue.
- Ils se débrouilleront… Au besoin, ils les voleront.
C’était dit si tranquillement que je compris que ce n’était même pas une plaisanterie. J’avais bien eu raison de m’interroger sur la fragilité de la frontière entre vice et vertu chez mes « alliés ».
- Je crois que j’éviterai donc de taper dans le trop rare. Histoire de ne pas défavoriser les autres candidats.
- Pardon de vous le dire aussi franchement, Fiona, mais êtes-vous naïve ?
Naïve ? Peut-être… On me l’avait parfois suggéré même si je ne voyais pas exactement à quoi on faisait allusion. J’avais plutôt l’impression de prendre en considération les réalités. Même – et surtout – quand je les trouvais désagréables.
- Pourquoi dites-vous cela ? m’étonnai-je.
- Vous pensez que les autres candidats auraient les mêmes scrupules que vous ?
- Je l’espère… même si, justement, je ne suis pas naïve au point de le penser. Je suis donc plutôt idéaliste que naïve… Et je déteste l’idée que je puisse être favorisée d’une manière ou d’une autre. Visiblement, votre chef, que ce soit le colonel ou un de ses supérieurs, tient à ce que je décroche cette agrégation. Peut-être histoire de me rembourser les dommages dont j’ai pu être la victime depuis plusieurs années… Mais moi je ne demande rien. S’il y a 70 postes et que je suis 71ème, je n’aurais à m’en prendre qu’à moi-même… Et si je suis pile 70ème, ça me ferait vraiment chier de me dire toute ma vie que j’ai dû ma réussite à un vol de bouquins dans une bibliothèque. On m’a déjà trop protégée, trop poussée en avant pour que j’ai la fierté de vouloir faire au moins le dernier pas par moi-même.
- C’est bien ce que je disais, laissa tomber Isabelle Caron. Vous êtes naïve.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Sam 30 Avr 2011 - 23:59

Un appel à me méfier des gens qui me ressemblaient trop, une mise en garde quant à ma naïveté supposée, Isabelle Caron laissait tomber quelques jugements énigmatiques. Bien sûr, et par définition, un mystère est une chose qu’on ne comprend pas, dont on n’a pas la clé. Là c’était plus grave : je ne comprenais même pas les données du problème. Hormis Ludmilla – qui était au-dessus de tous soupçons – personne ne me ressemblait au plan moral. Quant à l’aspect physique, je doutais fort qu’il y eût beaucoup de femmes de mon âge avec des cheveux presque ras mais bicolores, la repousse blonde se mêlant désormais aux pointes toujours brunes.
Sur la question de la naïveté, je ne trouvais qu’une interprétation possible aux propos de ma gardienne : « on » continuerait à favoriser ma carrière en me faisant réussir d’office l’agrégation ; après tout les jurys n’étaient-ils pas composés de personnes travaillant pour l’Etat ? Pour qui connaissait le système, c’était proprement incroyable, impensable, surréaliste. J’avais déjà rencontré à plusieurs reprises le président du jury, un moderniste comme moi. Pas vraiment du genre à se laisser dicter son attitude et même, au contraire, susceptible de ruer dans les brancards avec véhémence si on essayait. Je ne voyais pas comment cela pourrait être possible.
Alors ? A quoi rimaient ces mises en garde enfouies sous une épaisse brume de mots ?
Si on se proposait de me donner l’agrégation, quel était l’intérêt de me fournir sans discuter tous les ouvrages que je pouvais demander ? La réponse s’imposa d’elle-même et me renvoya l’image sinon d’une grande naïve, du moins d’un curieuse peu inspirée. Qu’aurais-je fait de ces mois en retrait si je n’avais eu cette carotte au bout ? Le concours c’était le moyen de m’occuper, de m’empêcher de trop gamberger, de me détourner peut-être de questions que j’aurais dû et pu me poser. Faire en sorte que cette mise à l’écart se passe sans heurts valait bien la dépense de quelques centaines d’euros, voire même éventuellement d’un larcin immoral dans les rayons d’une BU. Dans leur esprit, il fallait que je me pénètre de l’idée que tout était fait pour me mettre dans les meilleures conditions de réussite. Quand bien même celle-ci était déjà assurée…
La conclusion s’imposa d’elle-même, il était urgent de profiter de la plus grande liberté qui m’était laissée pour mettre mon nez dans tout cela. Si Isabelle Caron fouillait dans mes affaires, elle ne pouvait le faire que pendant que j’étais à la salle de bains… et jusqu’à maintenant, tous les petits pièges que j’avais tendus s’étaient révélés infructueux. Ou la jeune femme était particulièrement adroite et vigilante ou elle n’était jamais venue regarder ce que je pouvais fabriquer. Elle paraissait en tous cas m’inciter à me détacher un peu de ma préparation pour réfléchir sur ce que j’étais en train de vivre. Je laisserais donc mijoter tout cela un ou deux jours avant d’essayer de mettre au clair les tenants et aboutissants de la situation. Rien ne pressait.
On approchait de 18 heures. Je branchai la radio pour le journal d’Arthur. Peu à peu, je m’étais habituée à ce contact à sens unique. Sa voix me faisait toujours un effet incroyable mais l’excitation retombait au bout d’une dizaine de minutes et lorsque la rencontre avec l’invité prenait le pas sur les nouvelles, j’arrêtais tout.
Après un dernier spot publicitaire, la voix de la speakrine annonça le journal.
- Bonsoir à tous, lança Arthur… Et un bonjour particulier à toute l’équipe de Parfum Violette à Toulouse qui m’a accueilli si chaleureusement samedi dernier pour l’inauguration de sa boutique… Et encore merci à toutes les trois pour le cadeau… Ce cadeau, chers auditeurs, n’était pas un jerrican de sans plomb 98 pour remplir le réservoir de ma voiture, mais ce n’est peut-être que partie remise car la pénurie de carburant c’est peut-être pour demain ou après-demain… En effet, le blocage des raffineries se poursuit en France et…
L’inattendue mention de Parfum Violette en début de journal me flanqua la chair de poule. Grâce à Arthur, j’apprenais plusieurs choses. D’abord que les travaux avaient été menés jusqu’à leur terme permettant l’ouverture de la boutique… Ensuite – mais en doutais-je ? – que Ludmilla avait assuré sans trembler ma succession… Enfin qu’Arthur était descendu à Toulouse ce qui prouvait qu’à l’évidence il ne se désintéressait plus de moi. D’ailleurs, il avait remercié trois personnes pour le cadeau. Trois c’était le nombre de permanents à Parfum Violette ; il y avait Ludmilla, Adeline… et moi. A moins bien sûr que Ludmilla ait embauché quelqu’un pour me remplacer. Le simple fait de le dire me parut suffisamment aberrant pour ne pas poursuivre dans cette direction. D’ailleurs, le cadeau n’était peut-être pas quelque chose de matériel, c’était peut-être tout simplement l’annonce de ma rencontre avec Adeline et de l’assurance que je lui avais donnée que mes sentiments envers Arthur n’avaient pas changé.
Bref, cette annonce en introduction du journal du soir me procura ma première vraie occasion de planer et de croire en l’avenir depuis plusieurs semaines. J’étais certaine qu’Arthur ne s’était pas adressé seulement à Ludmilla et Adeline mais qu’il avait lancé cette petite phrase sur les ondes en espérant que je l’entende.
Mon Dieu, c’était géant comme sensation !
Tellement géant et planant que j’ai écouté les infos du jour en intégralité (il n’y avait pourtant rien de capital au menu), subi sans grincer des dents l’autopromotion d’un écrivain sans talent et généralement sans lecteur, pris un certain plaisir à partager la joie de notre biathlète qui avait décroché une médaille d’argent aux JO la nuit précédente. Dans la foulée, je n’ai pas décroché lorsqu’Arthur a annoncé le début de C’est à vous de le dire après la page de pub. J’avais tellement envie de l’entendre encore et encore et encore… Même si je devais pour cela supporter Hubert Beaufort et son racisme ordinaire, Ludwig Schaffer et sa raideur germanique, Yolande Libert et ses petits rires nerveux, Jean-Gérard Bonnart et ses « n’est-ce pas » à répétition.
Sauf que très vite, les quatre intervenants ont commencé à parler d’un fait divers à mes yeux sans intérêt : un confrère avait malencontreusement dérapé dans une interview en évoquant des éléments de la vie privée de son « client ». Comme un seul homme – et même la femme ! – ils se sont subitement tous trouvés d’accord pour défendre l’honneur de leur profession, l’honnêteté du confrère et ont porté au pinacle la déontologie journalistique. La droite extrême et la gauche bien rouge se retrouvaient au moins sur cela : pas touche à notre métier, nous sommes essentiels à la démocratie !
Ca m’a dérangé, énervé et fait redescendre dare-dare de mon nuage d’amoureuse aux anges. Ils étaient bien tous pareils, tiens ! Donneurs de leçons pour les autres mais incapables de se regarder en face…
Tous pareils… Donc ils se ressemblaient par-delà leurs apparentes différences… Cela me ramenait à la remarque très vague d’Isabelle Caron. Qui pouvait me ressembler sinon d’autres professeurs d’université. Mes confrères !… Cela pouvait relativement bien cadrer avec les propos de ma geôlière. Mais pourquoi devais-je me méfier d’eux ?
Sauf à considérer qu’ils n’allaient pas être incités à me « donner » l’agrégation mais, au contraire, à me barrer l’accès au précieux concours.
Si tel était le cas, alors oui, je voulais bien le reconnaître, j’étais naïve… Et même plus que cela.
Je me faisais entuber dans les grandes largeurs !
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 15:14

Le produit de cette réflexion n’était pas à franchement parler très agréable. Il était véritablement de nature à torpiller mon moral et mes activités quotidiennes. Bref, on avait peut-être trouvé là le meilleur moyen de me déstabiliser. Quelle devait être mon attitude ? Poser des questions directes en sachant que je n’aurais que des dénégations forcenées à y opposer ? Cesser de travailler comme une malade en estimant que – en positif ou en négatif – les jeux étaient déjà faits ? Ne pas me laisser distraire par ce qui ressemblait d’une manière ou d’une autre à une forme d’intoxication ?
La troisième option s’imposa d’évidence. Je n’avais rien à faire d’autre que lire et bosser. Ce n’était pas du temps perdu puisque je me cultivais, je renforçais mes connaissances sur ces périodes historiques que je maîtrisais moins bien que mon cher Grand Siècle. Ces choses-là ne me resserviraient peut-être pas dans l’avenir – que je retrouve mon poste à la fac ou pas – mais elles seraient toujours là à me tenir chaud, à me rassurer quand je commencerais à noter avec l’âge les premiers signes de perte de mémoire. Quoi qu’il en soit de la suite, c’était tout bénéfice.
Toutefois, il ne fallait pas perdre de vue qu’il pouvait très bien s’agir d’une manipulation. Dans un sens ou dans l’autre. Qu’Isabelle Caron en soit, par ses propos, l’instigatrice, l’intermédiaire ou la victime. Alors, moi aussi, je me devais d’essayer de mettre un grain de sable dans leur engrenage tordu.
Je le fis par l’intermédiaire de ma liste de livres. Les trois premiers étaient des incontournables pour les questions du concours, les dix (!!!) suivants n’avaient strictement rien à voir. Une biographie de Mao Zedong, une synthèse sur l’Eglise à la fin du Moyen Age, une histoire des Etats-Unis, une monographie sur Limoges de la collection Univers de la France de chez Privat. Je complétais avec des titres de romans relevés dans la liste monumentale des œuvres de Michel Peyramaure : La Lumière et la boue ; Le Parc aux cerfs ; Vidocq ; Les grandes falaises… De quoi plonger dans la perplexité mes « partenaires » sur le maintien de ma motivation. Je comptais bien aussi donner le change par certaines attitudes de non-travail : promenades dans la maison ; lecture dans le salon sans prise de notes en pleine après-midi ; rendez-vous incontournable devant Questions pour un champion en fin d’après-midi… Cela ne compromettait en rien mes chances de réussite à l’agrégation mais cela compliquerait le déchiffrage de mes pensées par l’équipe du colonel Jacquiers.
J’avais toujours cette petite forme d’arrogance qui consiste à croire qu’on ne pouvait pas me berner très longtemps.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 18:19

MARDI 23 FEVRIER
Le fait d’avoir rapidement adopté une réponse à la problématique qui m’avait envahie durant tout le début de soirée ne m’assura pas pour autant un endormissement facile. Je tournais et retournais dans mon lit – confortable et large – sans pouvoir extirper de mon esprit toutes ces petites choses qui peu à peu venaient complexifier ma réflexion : la vraie nature des sentiments d’Isabelle Caron envers moi, le degré d’implication du colonel Jacquiers dans la mission et, comme toujours, le rôle exact de Maximilien Lagault dans tout ça.
Je trouvai donc très désagréable d’être réveillée en sursaut quelques minutes – en fait un peu plus de deux heures – après m’être si difficilement endormie.
Ce fut le tour de clé dans la serrure qui me fit me redresser instinctivement. Je tirai quasiment dans le même mouvement la couette vers moi comme pour m’en protéger.
- Pardon de vous réveiller en sursaut, Fiona… Puis-je allumer la lumière ?
Voix chaude et posée. Je reconnus le colonel.
- Allez-y, colonel… Je vais essayer de ne pas vous étriper de m’avoir interrompue dans mon joli rêve. J’étais reçue major à l’agrégation et je quittais la Sorbonne sous les acclamations d’un jury en délire.
- C’est donc un rêve prémonitoire en quelque sorte.
Voilà où j’en étais rendue. Me réveiller et essayer tout de suite de mentir à mon visiteur. Juste pour voir comment il prendrait ce que je lui racontais. Je n’étais pas déçue en l’occurrence ; le colonel Jacquiers allait dans le sens d’une réussite déjà acquise avant même le concours. Soit c’était de la politesse, soit c’était… autre chose…
- J’avais plusieurs raisons de vous interrompre dans votre sommeil. Il y a certains points dont je ne peux discuter qu’avec vous quand bien même les intermédiaires dont je dispose soient de la plus haute fiabilité.
S’il l’affirmait, comment ne pas le croire ?
- Premier point, fit-il après avoir pris le temps de s’asseoir sur la chaise à roulettes devant le bureau, je vais avoir besoin de vous sur le terrain. Le week-end prochain, vous devrez recevoir l’allégeance d’une branche de l’organisation. Après la disparition de qui vous savez, ils ont voulu mettre en place leur propre structure de trafic, jouer leur propre jeu et leur propre partition.
- Quel genre de trafic ?
- Un peu de tout… Les paris clandestins, la drogue, les filles… Tout ce qui rapporte un maximum et qui ne demande pas une trop grosse mise de départ. L’agent qui est chargé de remonter les différentes filières et de remettre de l’ordre en votre nom a négocié une nouvelle répartition des revenus des trafics : 5 % de plus pour eux. Ils veulent vous voir pour conclure.
- Ou pour se débarrasser de moi…
- C’est une option que nous ne pouvons exclure en effet mais quand ils verront le déploiement de forces à vos côtés, je suis certain qu’ils renonceront sur le champ.
- Quand et où cette petite rencontre sympa ?
- Dans la nuit de samedi à dimanche à Luçon.
- Chez le cardinal ?
- Le lieu n’est pas vraiment un hasard. C’est vous qui invitez… Il y a déjà eu des opérations du même style dans des endroits également fortement marqués par le XVIIème siècle : citadelle de Besançon, Vaux-le-Vicomte… Cela ne surprendra pas car ça fait partie de votre « légende », celle que nous avons pris la peine de construire… Je vous laisse un mémo sur ce que vous devrez dire, sur l’attitude que vous devrez avoir… Ils doivent comprendre que vous êtes la boss, accepter votre autorité et apprendre à obéir. Comme ça, le jour J, lorsque nous refermerons le piège, ils seront venus s’y jeter d’eux-mêmes. Sur un ordre de vous.
- Sur le papier, c’est diablement séduisant et efficace. Vous permettrez à une béotienne d’avoir quelques doutes. Les mêmes qui doivent voir en moi une autorité inflexible ont pu me découvrir main dans la main avec Nolhan dans un certain journal il y a quelques jours. Sûr qu’ils vont trembler devant moi après ça !
- C’est un épiphénomène contre lequel nous avons agi en conséquence. L’intervention a été confiée au commissaire Renaudet, un dur à cuire détaché auprès du ministre de l’Intérieur. Il m’étonnerait que People Life ou tout autre canard du même style vous cherche à nouveau des poux dans la tête.
- Des poux, mon colonel, où ça ? demandai-je en passant la main dans ce qu’il me restait de chevelure.


Dernière édition par MBS le Dim 1 Mai 2011 - 20:09, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 20:08

Le colonel se contenta d’esquisser un sourire. Ma remarque sur ma situation capillaire venait d’alerter son esprit carré et méthodique.
- A l’avenir, évitez ce genre de transformations esthétiques. Cela permet de dater vos apparitions avec certitude, donc d’établir une chronologie précise de vos apparitions « publiques ». C’est ce que font les sportifs de haut niveau ; un look différent chaque saison de manière à « tracer » leur carrière et à éviter l’utilisation incontrôlée de leur image. Pour samedi prochain, vous retrouverez votre chevelure d’avant ; un perruquier de nos services va s’occuper de cela cette semaine.
La « moi » d’avant la tondeuse caennaise me paraissait devenu presque irréel. Tous les matins depuis un mois j’avais cette sorte de paillasson brunâtre dans mon miroir. Cela avait quand même fini par me marquer les rétines, par s’imposer comme étant ma vérité. Je n’étais même pas sûre de me retrouver dans l’ancienne Fiona Toussaint. Paradoxalement, après avoir voulu me nier dans notre première évocation de la « mission », le colonel voulait me rendre à moi-même, à celle que j’étais, à l’image qui était la mienne dans l’opinion et dont People Life avait expliqué la transformation par la volonté de me soumettre aux caprices de mon nouvel amant (c’est du moins ce que m’avait expliqué Isabelle Caron). En fait, il s’agissait surtout de me figer, de me rendre immuable et presque, à la limite, de me désincarner.
- Vous avez évoqué Nolhan, reprit le colonel. Par l’intermédiaire du lieutenant Patrick, il m’a chargé de vous remettre ce cd. Il paraît que vous avez tous les deux de la vénération pour un chanteur du nom de Roy Wood et il vous a récupéré des morceaux inédits. Je ne vais pas faire mon vieux quinquagénaire grincheux mais j’ai du mal à admettre cette manière de se graver des disques sans passer par un achat au départ.
Je pris bien garde à ne pas trop réagir aux propos du colonel. Le disque de Roy Wood ne pouvait pas être innocent ; j’envisageais très sérieusement qu’il contint de nouvelles instructions de la part du petit Mozart de l’informatique et qu’il annonçât la reprise de nos contacts via le puissant routeur wifi.
- Parfait, dis-je en attrapant le boitier lancé par le colonel, cela m’aidera à me détendre un peu. Je commence un peu à saturer de tout ce boulot.
De l’art et de la manière de mener sa barque en mentant. Plus ça allait, plus je trouvais cela confortable d’avoir cette corde à mon arc. Au lieu de dire ce que je pensais, ce que je faisais, je me planquais derrière un confortable paravent de mots qui ne correspondaient pas à la réalité. Tout comme je n’étais pas sortie intacte de mon passage sur Channel 27, il m’apparaissait évident que les derniers mois – de mes aventures blésoises à la mission en cours – allaient faire de moi une autre personne. Mes cheveux allaient peut-être figer mon image, cela ne m’empêchait pas d’évoluer en profondeur. En frémissant des conséquences, de l’impact de ces transformations fondamentales.
- Autre problème à régler… Plus délicat celui-ci car marginal à ce qui est en train de se construire grâce à vous mais pouvant se révéler épineux à terme. Avez-vous bien renoncé à votre manuscrit au profit de Maximilien Lagault ?
Menteuse comme j’étais en train de le devenir, je crois que rien n’aurait pu m’empêcher de répondre par la négative si ce n’est un vieux reste de franchise pas encore digéré.
- J’ai hélas commis cette ânerie monumentale un dimanche matin après les laudes à Prouilhe. Pour que l’homme de ma vie cesse de se lancer sur mes traces au risque de causer du tort à tout le monde… Je m’étonne que vous ne soyez pas au courant.
- Ai-je dit cela, Fiona ?… Nous savons que Lagault est venu vous voir et pourquoi il est venu. Nous ne pouvons que nous incliner lorsqu’il débarque car il a reçu de nos supérieurs une sorte d’autorisation à se mêler de tout ce qui vous touche. En revanche, il ne s’est pas vanté de cette histoire de manuscrit.
- Vous ne pensez pas qu’il va se vanter de faire du chantage pour avoir des bouquins tout prêts à publier après avoir longtemps payé pour en avoir ?
- Je n’aime pas ce type, lâcha le colonel dont les mâchoires serrées confirmaient le jugement.
C’était rare mais là je devais le reconnaître, j’étais d’accord à 100 % avec lui.
- Pourquoi le laissez-vous alors mettre son nez dans cette affaire depuis le début ?
- Vous le savez très bien…
C’est vite dit. J’avais bien compris qu’il avait été une sorte de cheval de Troie au sein de la nébuleuse Lecerteaux, qu’il avait pris la responsabilité des opérations visant à faire le buzz autour de moi, puis de m’abaisser dans l’opinion publique. Cela ne me permettait pas de trouver d’explications au fait qu’il s’en sortait toujours indemne et qu’il pouvait intervenir à tout propos sans que même Jacquiers puisse l’en dissuader. L’amitié du Président ne pouvait à elle seule tout expliquer.
- Admettons que je parvienne à accepter qu’il soit toujours là avec ses combines à vomir, ses interventions intempestives dans ma vie et sa sexualité pervertie à laquelle il semble bien décidé à me lier… Je dis bien, admettons… S’il peut aider, pourquoi s’en priver ?
C’était un cauchemar, j’allais me réveiller : je me retrouvais en train de défendre Lagault devant quelqu’un qui m’avait montré – et de quelle manière cruelle – qu’il était capable de débarrasser la planète d’un pourri sans la moindre hésitation. Il n’aurait pas fallu le pousser beaucoup je le sentais pour qu’il passe à nouveau à l’acte contre le tout nouvel académicien.
- C’est ce que je me dis depuis des mois, concéda-t-il… Ca commence juste à être un peu plus lourd chaque jour… Et encore plus après ce que vous venez de me dire… Donc, quand votre ami Ludmilla a reçu ce matin une lettre recommandée de votre éditeur lui annonçant qu’elle refusait finalement de publier votre Louis XIII, elle a eu raison de s’énerver au téléphone contre les gens de la maison d’édition ?
- Je le crains. Elle a dû le relire en entier avant de l’envoyer… Donc beaucoup de son temps passé là-dessus. J’imagine qu’elle a dû rédiger elle-même l’avant-propos que je n’avais pas fait voulant prendre un peu de recul avant de m’y mettre. Donc, elle n’a pu qu’être furieuse.
- Surtout quand on lui a répondu que le directeur de la maison d’édition avait reçu personnellement un appel de Maximilien Lagault… pour l’informer que vous lui aviez dérobé son travail sur Louis XIII lors de l’agression commise lors des Rendez-Vous de l’Histoire à Blois.
- Mais je ne l’ai pas agressé à Blois !… m’écriai-je outrée que ce mensonge du passé serve encore comme vérité.
- Vous avez toujours autant envie de le défendre, votre ami Lagault ?
Par chance, l’académicien était loin. Sans quoi je ne suis pas certaine que j’aurais résisté à une pulsion profonde : lui arracher les yeux et la langue comme dans la grande tradition des supplices byzantins. Avec lui, on ne pouvait jamais refermer complètement un chapitre, il revenait toujours en arrière, récupérait tout ce qui pouvait lui servir de justification et parvenait – mais par quel miracle, bon Dieu ?! – à apparaître comme une victime.
- Que voulez-vous de moi? repris-je… Car, forcément, tout ce cirque autour de Lagault n’est pas innocent et vous gêne.
- Il faut que Ludmilla Roger se calme et qu’elle cesse de menacer d’attaquer en justice l’éditeur et Lagault. C’est une affaire qui va faire un vacarme épouvantable et ruiner nos intérêts. Vous allez donc lui écrire une lettre que vous authentifierez de manière telle qu’elle ne puisse douter de sa provenance. Vous lui expliquerez la situation et vous lui demanderez de laisser tomber.
- Je croyais que mes amis devaient rester en dehors de tout ce micmac ?
- A-t-on le choix ?… Je prends le risque de les mouiller un peu pour éviter que l’ensemble tourne au naufrage. Ecrivez ce mot et Julien Roger part sur l’heure pour Toulouse le remettre en main propre à votre amie… Mais soyez certaine d’une chose, Fiona, lorsque j’en aurais terminé avec cette affaire, et même si ça doit foutre ma carrière en l’air, j’écraserai Lagault. En mon nom et au vôtre !…
- Merci colonel, vous êtes un père pour moi !…
- Ne plaisantez pas avec ça, Fiona. Vous savez très bien que c’est une possibilité qu’on ne peut écarter.
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