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 Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 20:08

Le colonel se contenta d’esquisser un sourire. Ma remarque sur ma situation capillaire venait d’alerter son esprit carré et méthodique.
- A l’avenir, évitez ce genre de transformations esthétiques. Cela permet de dater vos apparitions avec certitude, donc d’établir une chronologie précise de vos apparitions « publiques ». C’est ce que font les sportifs de haut niveau ; un look différent chaque saison de manière à « tracer » leur carrière et à éviter l’utilisation incontrôlée de leur image. Pour samedi prochain, vous retrouverez votre chevelure d’avant ; un perruquier de nos services va s’occuper de cela cette semaine.
La « moi » d’avant la tondeuse caennaise me paraissait devenu presque irréel. Tous les matins depuis un mois j’avais cette sorte de paillasson brunâtre dans mon miroir. Cela avait quand même fini par me marquer les rétines, par s’imposer comme étant ma vérité. Je n’étais même pas sûre de me retrouver dans l’ancienne Fiona Toussaint. Paradoxalement, après avoir voulu me nier dans notre première évocation de la « mission », le colonel voulait me rendre à moi-même, à celle que j’étais, à l’image qui était la mienne dans l’opinion et dont People Life avait expliqué la transformation par la volonté de me soumettre aux caprices de mon nouvel amant (c’est du moins ce que m’avait expliqué Isabelle Caron). En fait, il s’agissait surtout de me figer, de me rendre immuable et presque, à la limite, de me désincarner.
- Vous avez évoqué Nolhan, reprit le colonel. Par l’intermédiaire du lieutenant Patrick, il m’a chargé de vous remettre ce cd. Il paraît que vous avez tous les deux de la vénération pour un chanteur du nom de Roy Wood et il vous a récupéré des morceaux inédits. Je ne vais pas faire mon vieux quinquagénaire grincheux mais j’ai du mal à admettre cette manière de se graver des disques sans passer par un achat au départ.
Je pris bien garde à ne pas trop réagir aux propos du colonel. Le disque de Roy Wood ne pouvait pas être innocent ; j’envisageais très sérieusement qu’il contint de nouvelles instructions de la part du petit Mozart de l’informatique et qu’il annonçât la reprise de nos contacts via le puissant routeur wifi.
- Parfait, dis-je en attrapant le boitier lancé par le colonel, cela m’aidera à me détendre un peu. Je commence un peu à saturer de tout ce boulot.
De l’art et de la manière de mener sa barque en mentant. Plus ça allait, plus je trouvais cela confortable d’avoir cette corde à mon arc. Au lieu de dire ce que je pensais, ce que je faisais, je me planquais derrière un confortable paravent de mots qui ne correspondaient pas à la réalité. Tout comme je n’étais pas sortie intacte de mon passage sur Channel 27, il m’apparaissait évident que les derniers mois – de mes aventures blésoises à la mission en cours – allaient faire de moi une autre personne. Mes cheveux allaient peut-être figer mon image, cela ne m’empêchait pas d’évoluer en profondeur. En frémissant des conséquences, de l’impact de ces transformations fondamentales.
- Autre problème à régler… Plus délicat celui-ci car marginal à ce qui est en train de se construire grâce à vous mais pouvant se révéler épineux à terme. Avez-vous bien renoncé à votre manuscrit au profit de Maximilien Lagault ?
Menteuse comme j’étais en train de le devenir, je crois que rien n’aurait pu m’empêcher de répondre par la négative si ce n’est un vieux reste de franchise pas encore digéré.
- J’ai hélas commis cette ânerie monumentale un dimanche matin après les laudes à Prouilhe. Pour que l’homme de ma vie cesse de se lancer sur mes traces au risque de causer du tort à tout le monde… Je m’étonne que vous ne soyez pas au courant.
- Ai-je dit cela, Fiona ?… Nous savons que Lagault est venu vous voir et pourquoi il est venu. Nous ne pouvons que nous incliner lorsqu’il débarque car il a reçu de nos supérieurs une sorte d’autorisation à se mêler de tout ce qui vous touche. En revanche, il ne s’est pas vanté de cette histoire de manuscrit.
- Vous ne pensez pas qu’il va se vanter de faire du chantage pour avoir des bouquins tout prêts à publier après avoir longtemps payé pour en avoir ?
- Je n’aime pas ce type, lâcha le colonel dont les mâchoires serrées confirmaient le jugement.
C’était rare mais là je devais le reconnaître, j’étais d’accord à 100 % avec lui.
- Pourquoi le laissez-vous alors mettre son nez dans cette affaire depuis le début ?
- Vous le savez très bien…
C’est vite dit. J’avais bien compris qu’il avait été une sorte de cheval de Troie au sein de la nébuleuse Lecerteaux, qu’il avait pris la responsabilité des opérations visant à faire le buzz autour de moi, puis de m’abaisser dans l’opinion publique. Cela ne me permettait pas de trouver d’explications au fait qu’il s’en sortait toujours indemne et qu’il pouvait intervenir à tout propos sans que même Jacquiers puisse l’en dissuader. L’amitié du Président ne pouvait à elle seule tout expliquer.
- Admettons que je parvienne à accepter qu’il soit toujours là avec ses combines à vomir, ses interventions intempestives dans ma vie et sa sexualité pervertie à laquelle il semble bien décidé à me lier… Je dis bien, admettons… S’il peut aider, pourquoi s’en priver ?
C’était un cauchemar, j’allais me réveiller : je me retrouvais en train de défendre Lagault devant quelqu’un qui m’avait montré – et de quelle manière cruelle – qu’il était capable de débarrasser la planète d’un pourri sans la moindre hésitation. Il n’aurait pas fallu le pousser beaucoup je le sentais pour qu’il passe à nouveau à l’acte contre le tout nouvel académicien.
- C’est ce que je me dis depuis des mois, concéda-t-il… Ca commence juste à être un peu plus lourd chaque jour… Et encore plus après ce que vous venez de me dire… Donc, quand votre ami Ludmilla a reçu ce matin une lettre recommandée de votre éditeur lui annonçant qu’elle refusait finalement de publier votre Louis XIII, elle a eu raison de s’énerver au téléphone contre les gens de la maison d’édition ?
- Je le crains. Elle a dû le relire en entier avant de l’envoyer… Donc beaucoup de son temps passé là-dessus. J’imagine qu’elle a dû rédiger elle-même l’avant-propos que je n’avais pas fait voulant prendre un peu de recul avant de m’y mettre. Donc, elle n’a pu qu’être furieuse.
- Surtout quand on lui a répondu que le directeur de la maison d’édition avait reçu personnellement un appel de Maximilien Lagault… pour l’informer que vous lui aviez dérobé son travail sur Louis XIII lors de l’agression commise lors des Rendez-Vous de l’Histoire à Blois.
- Mais je ne l’ai pas agressé à Blois !… m’écriai-je outrée que ce mensonge du passé serve encore comme vérité.
- Vous avez toujours autant envie de le défendre, votre ami Lagault ?
Par chance, l’académicien était loin. Sans quoi je ne suis pas certaine que j’aurais résisté à une pulsion profonde : lui arracher les yeux et la langue comme dans la grande tradition des supplices byzantins. Avec lui, on ne pouvait jamais refermer complètement un chapitre, il revenait toujours en arrière, récupérait tout ce qui pouvait lui servir de justification et parvenait – mais par quel miracle, bon Dieu ?! – à apparaître comme une victime.
- Que voulez-vous de moi? repris-je… Car, forcément, tout ce cirque autour de Lagault n’est pas innocent et vous gêne.
- Il faut que Ludmilla Roger se calme et qu’elle cesse de menacer d’attaquer en justice l’éditeur et Lagault. C’est une affaire qui va faire un vacarme épouvantable et ruiner nos intérêts. Vous allez donc lui écrire une lettre que vous authentifierez de manière telle qu’elle ne puisse douter de sa provenance. Vous lui expliquerez la situation et vous lui demanderez de laisser tomber.
- Je croyais que mes amis devaient rester en dehors de tout ce micmac ?
- A-t-on le choix ?… Je prends le risque de les mouiller un peu pour éviter que l’ensemble tourne au naufrage. Ecrivez ce mot et Julien Roger part sur l’heure pour Toulouse le remettre en main propre à votre amie… Mais soyez certaine d’une chose, Fiona, lorsque j’en aurais terminé avec cette affaire, et même si ça doit foutre ma carrière en l’air, j’écraserai Lagault. En mon nom et au vôtre !…
- Merci colonel, vous êtes un père pour moi !…
- Ne plaisantez pas avec ça, Fiona. Vous savez très bien que c’est une possibilité qu’on ne peut écarter.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 22:50

Après le départ du colonel Jacquiers, je suis restée longtemps assise dans mon lit, les bras enserrant mes genoux, le regard vide, attendant que le sommeil veuille à nouveau me faire signe. Les sentiments qui s’entrechoquaient en moi ne m’étaient pas inconnus mais leur addition était pratiquement inédite. Je ressentais de la peur et de la haine, de l’incompréhension et de l’abattement mais plus que tout cela – ou bien parce qu’il y avait tout cela – un formidable appétit de vivre. Dormir devenait une activité superflue, un temps perdu dans ma préparation. Pas ma préparation au concours. Ma préparation aux épreuves qui s’annonçaient. Si les mois difficiles qu’on m’avait promis avaient été le Tour de France, je sortirais à peine des étapes de plaine et les premiers grands cols seraient désormais à l’horizon.
J’essayais de mettre des mots sur ce qui était indéfinissable : la crainte de ne pas être à la hauteur des objectifs qui m’étaient fixés, la sensation d’avoir des choix fondamentaux à effectuer en aveugle, la certitude de ne pouvoir véritablement compter que sur moi-même. Et au-delà de ces mots, il y aurait des actions à mener, encore plus de mensonges à proférer, peut-être bien de longs voyages à faire. Où étaient les visages que j’aimais ? Quand entendrais-je à nouveau les voix qui me réchauffaient l’âme ? Quelque part, ces questions étaient toujours les mêmes depuis des semaines. Je piétinais faute de pouvoir esquisser le moindre élément de réponse. J’étais perdue.
Chamboulée, j’avais même oublié de laisser ma liste au colonel Jacquiers. Il avait fallu le sens de l’organisation d’Isabelle Caron pour qu’in extremis, alors que la porte électronique était déjà close, la fameuse liste passât de mon bureau aux mains du colonel Jacquiers. Celui-ci emportait également avec lui le message pour Ludmilla. Quelle émotion dans ces mots pourtant simples en se disant qu’elle les lirait dans quelques heures ! Quelle émotion aussi avec le rappel de deux ou trois événements vécus en commun et que personne, pas même Nolhan et son Victor démoniaque, ne pouvaient connaître.
Au pied de mon lit, la poche avec ma précédente commande et le cd de Nolhan. Il était trop tard – ou trop tôt – pour aller écouter les nouveaux conseils de connexion de l’inspecteur mais peut-être que passer mes nerfs sur le bouquin de Lagault serait une des meilleures façons d’apaiser mon mal-être. Je piochai à tâtons dans la poche jusqu’à extirper le demi-pavé d’environ 350 pages prétendument signé de l’académicien en attente de réception officielle sous la Coupole. En première page, le célébrissime tableau de Philippe de Champaigne comme toujours recadré jusqu’à faire oublier qu’il s’agissait d’un portrait en pied. En quatrième de couverture, comme faisant pendant à celle de l’évêque de Luçon, la haute stature de « l’auteur » fixant de son regard noir l’objectif du photographe. Le visage fermé mais d‘une expression déterminée, il semblait inviter le lecteur à le rejoindre. Du genre « t’es pas chiche de connaître l’histoire de ton pays ». Et dire que des dizaines de milliers de gogos s’y laissaient prendre.
J’étais bien déterminée désormais à mettre à profit mon insomnie pour entamer la démolition du mythe. Prendre ligne après ligne, mot après mot. Traquer les affirmations inconsistantes, l’absence de mises en perspective, les simplifications abusives. Réclamer la source des passages dialogués, des descriptions vaguement entreprises. Le colonel avait promis d’écraser Lagault ; avec le recul, je trouvais cette idée excessivement simpliste. Se débarrasser de l’homme, ce n’était pas purger l’humanité de « sa » prose désastreuse. Avant de détruire l’humain – ce qui, malgré tout, me répugnait – il fallait liquider quinze années de littérature historico-pathétique. S’il me restait une véritable mission, c’était bien celle-là.
J’ouvris le livre. Sur la page de garde, comme je l’avais demandé –mais sans trop y croire – s’étalait une dédicace signée du « maître ».
« A Fiona Toussaint qui a le talent et l’avenir. Tout ce qu’il me manque. Maximilien Lagault ».
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Dim 1 Mai 2011 - 23:44

Je me suis endormie aux alentours de la cinquantième page, fatiguée de zébrer des phrases entières, de biffer les erreurs factuelles ou d’interprétation, d’écrire en lettres microscopiques dans les marges étroites de l’ouvrage mes remarques assassines. J‘avais cessé de regarder ma montre après cinq heures du matin convaincue que ma rage ravivée par la visite de Jacquiers me porterait sans faiblesse jusqu’à l’heure normale de mon lever. La fatigue l’avait finalement emporté sur les tourments, les frustrations et la colère. J’avais rejoint cette bonne vieille Morphée.

Je n’ai pas entendu le lieutenant Caron venir déverrouiller la porte ; lorsque je me suis levée, vers 13 heures, elle l’était pourtant déjà.
J’étais dans le pire cirage de ma vie, la tête écrasée entre deux chapes de plomb, les yeux brûlants d’une fièvre que ma peau n’exsudait même pas. Comme retombée dans le jetlag terrifiant qui avait suivi ma « nuit » avec Maximilien Lagault. Décidément cet homme ne me réussissait pas. A force, j’aurais dû le savoir…
- Toasts au saumon et salade verte, cria Isabelle Caron depuis la partie cuisine. Ca vous va ?
- Parfait, répondis-je, un peu de légèreté dans un monde de brutes.
Ma gardienne s’installa en face de moi mais, contrairement à son habitude, ne dit rien. Aucune allusion à l’actualité du jour ou au temps qu’il faisait dehors et dont nous ne verrions rien sinon par l’infime lucarne de la buanderie. Elle m’observait tranquillement comme si mon visage portait profondément gravés les stigmates de cette nuit féroce.
La fraîcheur de la laitue et la pointe de citron qu’Isabelle Caron ajoutait à la sauce me ranimèrent peu à peu. Le saumon, fin et léger, trouva tout naturellement la voie jusqu’à mon estomac. Manger me remit les idées – et d’abord les sens – en place.
- Vous voulez savoir ce qui ne va pas chez vous ? fit ma geôlière lorsqu’il lui apparut que je reprenais des couleurs à peu près normales.
- Dites toujours. Je verrais bien si je suis assez naïve pour le croire…
- Vous ne bougez plus depuis plusieurs semaines. Vous vous encroûtez… Que diriez-vous de vous astreindre à quelques exercices physiques en ma compagnie ? Si vous continuez sur le rythme actuel, vous vous écroulerez à la première difficulté.
Dans une certaine mesure, c’était un peu ce qui s’était passé durant la nuit précédente. La fatigue nerveuse me tenait éveillée sans qu’une fatigue physique vienne m’abattre. Je ne sécrétais plus véritablement d’endomorphine et mon moral s’en ressentait.
- Vous avez lu ma fiche, vous savez que le sport et moi sont deux choses sinon incompatibles du moins difficilement conciliables.
- On peut changer… Du moins s’adapter… C’est un signe d’intelligence ça l’adaptation. Et comme vous n’en manquez pas…
- Je ne pense pas que le colonel Jacquiers apprécierait que vous me laissiez aller gambader dans la nature corrézienne.
- Sans doute pas mais c’est lui qui m’a demandée de veiller sur votre condition physique. Il vous a trouvée très proche de l’épuisement.
- Qu’il prévienne avant sa prochaine visite, je prendrai la peine de me maquiller en forçant sur le fond de teint, persiflai-je.
- Pas besoin d’aller gambader, comme vous dites, on peut déplacer la table après le repas et pratiquer certains exercices physiques qui vous détendront.
C’était une invitation que j’aurais pu aisément repousser. Pourtant, je devais reconnaître que combattre une certaine forme de sclérose physique s’imposait pour m’assurer un équilibre vital. En temps normal, quand je saturais, j’allais marcher une ou deux heures et je rechargeais ainsi les accus. Les promenades à Prouilhe s’étaient limitées à quelques tours de cloître ; ici, elles étaient devenues inexistantes.
- J’en profiterai pour vous donner quelques leçons d’autodéfense, ajouta l’agente spéciale.
La proposition prenait un tour nouveau et un peu inquiétant. Dans la perspective de ma sortie du prochain week-end, le colonel ne cherchait-il pas à me permettre de faire face si les événements tournaient mal ?
- Vous ne craignez pas que j’utilise ce que vous allez m’apprendre contre vous ? demandai-je.
- Je pense avoir un peu d’avance… Au moins 20 ans… Alors ?
- Vous tenez vraiment à prendre un dessert ?… J’aimerais bien commencer tout de suite.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 2 Mai 2011 - 10:47

La première séance ne pouvait qu’être légère. A base d’étirements et de travail sur les abdominaux, Isabelle Caron m’amena jusqu’à cette sensation très désagréable qu’est pour moi la transpiration. Je fis tout ce qu’elle demanda, sans ronchonner ni récriminer ce qui aurait fort étonné mes anciens profs d’EPS. Peu à peu, la fatigue cessa d’affecter principalement mes nerfs et mes neurones pour venir se loger dans des muscles dont j’avais eu trop tendance à sous-estimer l’existence.
- Savez-vous frapper ? me demanda mon entraineuse d’un jour lorsqu’elle sentit que je ne pourrais plus encaisser la moindre pompe.
- J’ai dû donner quelques claques dans la cour de récré même si je me retrouvais au piquet surtout pour des cheveux tirés. Ca ne va pas loin, vous voyez.
- C’est même carrément le degré zéro, rétorqua en souriant Isabelle Caron. On va donc partir de la base. Essayez de me frapper…
- Je croyais que c’était de l’autodéfense… Je ne suis pas sensée attaquer…
- Chaque chose en son temps. Je veux d’abord vous montrer.
- Si je me casse les doigts deux mois avant l’écrit, j’aurais l’air fine, fis-je remarquer.
- Je ne vous ai pas non plus demandé de frapper comme une brute.
- Bon…
Je pris un peu de distance avec ma partenaire de combat. Courageuse sans doute mais pas téméraire, j’appréhendais un peu ce qui allait se passer. Comme souvent, des images cinématographiques m’encombraient l’esprit. L’attaque repoussée à coups de pieds fouettés balancés dans la figure ; le blocage de la main trop avancée dans une tenaille suivi d’un coup de coude porté au niveau du plexus ; le balayage rapide qui vous fait choir en arrière et vous laisse incrédule et ridicule, le cul par terre.
Sur ma première tentative portée poing serré, Isabelle Caron se contenta de mettre sa paume de main ouverte en opposition ; j’eus l’impression désagréable d’avoir frappé dans un mur. Sur la seconde, elle contra de l’avant-bras et lança sa main ouverte qui, avec maîtrise, s’arrêta à deux centimètres de mon front. Si elle avait appuyé le coup, j’étais ko pour le compte !… Encouragée par l’absence de frappe en retour, j’essayais de taper plus fort et plus vite. Nouveau contre ultra précis et d’une fulgurance telle que je n’eus pas le temps de réagir pour me protéger. Deuxième ko potentiel en trente secondes.
- Ca suffira, fit-elle. Il faut que je vous explique deux ou trois petites choses, Fiona. Vous pensez que plus vous balancez votre poing vite, plus votre coup fera mal ; ce n’est pas tout à fait ça. Vous confondez en fait la force et la puissance. La puissance ne sera efficace que si vous arrivez à diriger votre force dans la direction voulue. Vous pouvez être robuste, bien charpentée, peser 90 kilos et manquer de puissance. Pourtant, à la base, vous êtes forte. C’est bien la preuve que la force ne suffit pas.
- Vous avez eu raison de me recommander de faire du sport, je n’avais pas pris conscience de cet excès pondéral. 90 kilos… Vos miroirs sont donc menteurs.
- Concentrez-vous, Fiona… Si vous n’avez pas de bons appuis, si vous n’êtes pas solide au plan musculaire, votre force se diluera et vous perdrez de votre puissance. Plus vous serez compacte, mieux vous dirigerez votre force sur l’adversaire.
- Je ne vois pas en quoi cela est important. Vous l’avez bien vu, je ne suis pas assez rapide.
- La rapidité n’est qu’un des éléments du problème. Si vous portez un coup avec toute la puissance que peut délivrer votre corpulence – même moyenne – vous pouvez faire suffisamment de dégâts à votre adversaire pour qu’il hésite à venir vous chercher à nouveau des noises. Toucher l’adversaire ne suffit pas à lui faire mal, vous l’avez bien senti quand vous avez porté votre premier coup. Ma main a suffi à encaisser le choc de l’attaque et ce sont vos doigts qui ont tout pris. Si vous mettez toute la force de votre corps dans votre geste, l’impact sera tout autre.
- Je crois que je comprends ce que vous essayez de me dire… Montrez-moi maintenant ce que cela donne concrètement.
Il faudrait du temps avant que je passe une première ceinture de karaté mais, en attendant, ces petites miettes de savoir technique n’étaient pas inintéressantes. Je me mis à modifier peu à peu mes appuis sur le sol, à mieux orienter mes épaules, à canaliser ma force pour donner plus de puissance à mes coups.
- Ca suffira pour aujourd’hui, me dit Isabelle Caron au bout d’un quart d’heure de conseils, de placements et de replacements. A la douche ! Vous avez bien travaillé… Nous poursuivrons demain.
- Je vais être cassée demain, prévins-je… Je n’ai pas l’habitude de tout ça…
- Mais vous le serez plus que les jours qui suivront. D’ici samedi, si vous montrez la même application, vous saurez assez de karaté pour vous défendre contre une petite frappe…
- Laquelle sortira un couteau pour me « crever ».
- Pas si vous l’avez étendue avant. Allez, rompez !… Ca sent la salle de gym ici !… Je vais « aérer » pendant qu’on se débarrasse de certaines odeurs.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 2 Mai 2011 - 12:47

Je me serais bien laissée choir sur le lit pour reprendre ma nuit là où je l’avais laissée mais l’effort physique m’avait regonflée le moral. Le gros coup de déprime consécutif aux multiples questionnements de la veille et au dernier tour de cochon de Lagault paraissait s’être évanoui d’un seul coup. Je me sentais ragaillardie, prête à rattraper le retard pris au cours de ma longue matinée passée à marmotter.
D’autant que le moment était propice aux actions un peu clandestines. Isabelle Caron allait filer sous la douche pour une bonne dizaine de minutes. Un temps pendant lequel elle ne risquait pas de débouler dans ma chambre pour jeter un coup d’œil sur mes activités. Je devais en profiter pour écouter le cd de Nolhan, trouver la piste avec ses commentaires, modifier sans doute quelques paramètres pour établir la nouvelle connexion et attendre.
Au préalable, il fallait endormir la confiance de ma geôlière. Je fermai d’abord la porte de ma chambre, me déshabillai tranquillement, entrai dans la salle de bain et ouvris les robinets en grand. Sans pénétrer dans la baignoire, j’enveloppai mon corps encore en sueur dans une grande serviette et glissai ma tête sous le jet. Comme ça, si j’avais droit à une visite impromptue, je pourrais toujours expliquer que j’étais sortie de la douche pour chercher des affaires oubliées dans mon armoire.
Après avoir laissé deux ou trois minutes à Isabelle Caron pour se préparer elle aussi à se mettre sous la douche, je quittai la salle de bain pour rallumer mon ordinateur. Je tremblai un peu au moment d’installer le cd dans le logement prévu pour l’accueillir… Pas vraiment à cause de ce que je faisais (quoi de plus innocent que de vouloir écouter de la musique) mais plutôt parce que mes – rares - cheveux ayant été mouillés à l’eau encore froide, celle-ci me ruisselait de manière très désagréable dans la nuque et même jusqu’aux reins. Brrr… Les écouteurs vissés dans les oreilles, je décidai de tenir compte des leçons de la fois précédente en allant directement à la dernière des neuf pistes : This is the story of my love. La chanson durait plus de cinq minutes mais la voix de Nolhan s’était faite entendre dès la fin de l’intro… Sauf que là, rien !… J’eus beau prendre une par une les huit autres introductions musicales, à la fin c’était toujours la voix de Roy Wood qui arrivait et pas celle de Nolhan. Rattlesnake Roll, Dear Elaine, Whisper in the night, Main street… il y avait forcément quelque chose de planqué dans ces chansons ! Je décidai de me concentrer sur Dear Elaine qui était déjà dans l’album Boulders et qui y contenait le message secret. La retrouver dans cette compilation ne pouvait pas être une erreur de Nolhan mais une indication destinée à me faciliter la vie. Tu parles !… Même en faisant des défilements rapides, l’écoute de la piste me prit deux bonnes minutes. Pour rien ! Roy Wood parlait toujours à sa chère Elaine mais Jean-Gilles Nolhan restait muet.
En désespoir de cause, je me mis à regarder le boitier. Il était on ne peut plus classique : transparent dans sa partie mobile et noire pour la partie recevant le disque. Pas de rectangle de papier avec les titres des chansons ou une image précisant un peu à quoi ressemblait le fameux Roy Wood (je n’en avais toujours aucune idée). Le papier aurait pu encore être porteur d’un message à l’encre sympathique mais, vu qu’il n’y en avait pas, l’hypothèse tombait d’elle-même. De là à supposer que le lieutenant Patrick avait regardé avec méfiance ce bout de papier et l’avait enlevé… Mais dans ce cas-là, il avait sans doute aussi écouté ou fait écouter le contenu du disque. Et s’il n’y avait pas pensé, le colonel Jacquiers, à qui rien n’échappait visiblement, l’avait peut-être ordonné lui-même. Pouvait-on imaginer que de tels professionnels laissent ainsi circuler un possible vecteur de messages secrets ? Ils l’avaient donc écouté ce maudit cd, la chose était certaine. Ce qui voulait dire que les pistes par elles-mêmes ne contenaient aucune information ! Ou ne les contenaient plus…
Que restait-il alors pour transmettre les indications relatives à une reprise de contact entre Nolhan et moi sinon les titres eux-mêmes ? Le fait de retrouver Dear Elaine en playlist demeurait toujours inexplicable… et donc pouvait me dire que les chansons choisies dans la compilation l’avaient été pour une raison bien précise. Laquelle ? Leurs durées qui en s’additionnant pouvaient donner une heure de vacation ? Pourquoi pas ?… Mais le total, fait rapidement de tête, donnait quelque chose comme 41 minutes. Un rendez-vous à minuit et 41 minutes ?… Bon sang ! C’était si simple ! Tellement évident que je ne l’avais pas vu et les yeux de censeurs du lieutenant Patrick pas davantage ! Les initiales des chansons faisaient RDWMINUIT. Rendez-vous à minuit !
Le cœur plus léger, j’ai débranché les écouteurs, monté le volume et relancé la lecture du disque. J’étais sensée aimer la musique de Roy Wood, il était donc normal que j’écoute son cd en me relaxant dans mon bain. Peut-être pas jusqu’à minuit quand même… J’avais bien des choses à faire encore.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 2 Mai 2011 - 14:35

MERCREDI 24 FEVRIER
A minuit, Isabelle Caron, dont la matinée avait été plus active que la mienne, avait déjà fermé à double tour la porte de ma chambre et était sans doute partie piquer du nez sur le troisième volume de la saga des Vialhe de Claude Michelet. Vaille que vaille, malgré les douleurs qui commençaient à irradier mes muscles, j’étais toujours plongée dans l’étude des questions agricoles en Europe. Le sujet était complexe en lui-même (espaces de production à connaître, spécialisations à mémoriser, logiques commerciales particulières – ah ! les Britanniques et l’agneau néo-zélandais ! -, rôle décisif de quelques grandes multinationales du secteur de l’agroalimentaire…) mais il prenait une tournure clairement technocratique lorsque on abordait les problèmes spécifiques à l’Union européenne : depuis les balbutiements de l’Europe verte jusqu’aux dernières réformes de la PAC, il y avait largement de quoi perdre un agriculteur passionné par son métier… Alors que dire d’une pauvre historienne dont le compagnonnage avec la géographie, même s’il n’était pas inexistant, avait eu tendance à se réduire depuis quelques années.
L’icône de connexion au net changea d’aspect et de couleur au moment précis où l’horloge bascula vers les trois zéros. Ayant pris le temps de me remémorer la procédure en suivre pendant la soirée, je terminai le travail de connexion. Instantanément la fenêtre de dialogue s’ouvrit.
- Bonsoir Fiona. En forme ?
- Un peu cassée mais content de vous retrouver, Jean-Gilles… Je ne vais pas dire que vous m’avez manqué mais ce n’est quand même pas loin. Avec vous, je me sens moins seule.
- Parfait alors. Je suis désolé de vous imposer un horaire aussi tardif mais toute la journée j’ai B. ou R. sur le dos. Un poil sangsues les gars !
- R. a vu mon amie L. ?
- Tout à fait. Elle a suivi votre conseil sans discuter.
- Vous en pensez quoi vous de cette histoire de Louis XIII ?
- Que vous êtes bien trop naïve si vous avez cru que vous alliez obtenir quelque chose de ML. Et vous avez abandonné quelque chose qui valait bien plus que la contrepartie proposée.
Encore !!! Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous à me parler de ma naïveté ?! Pendant des années, on m’avait rabattu les oreilles avec ma fierté – que je ne niais pas d’ailleurs – et maintenant c’était de naïveté qu’on me parlait sans cesse !
- Vous êtes où ? demandai-je pour changer de sujet.
- A l’autre bout du village. C’est ce qui rend la communication plus périlleuse. Ici, plein de routeurs peuvent détecter la présence de mon réseau. Autre bonne raison pour ne communiquer que lorsque les gens sont couchés.
- Et pas plus de 5 mn comme avant ?
- Le compte-à-rebours reste programmé à l’identique.
- Donc allons à l’essentiel… Qu’avez-vous d’important à m’apprendre ?
- Que pendant mon absence, je me suis quand même occupé de vous. J’ai percé les secrets du serveur de l’Education nationale et j’ai modifié l’inscription qui avait été faite au nom de Fiona Toussaint par votre ami Frédéric de Moray. Vous passerez les épreuves à Bordeaux sous le nom de…
- Laissez-moi deviner… Liane Faupin peut-être ?
- Exactement. Je me suis dit que ça valait mieux que vous infliger une identité dans laquelle vous ne vous sentiriez pas à l’aise.
- Merci.
- Et vous ? Quoi de neuf ?
- Rien que vous ne sachiez déjà, puisque vous seriez fort bien capable de connaître la manière dont je suis actuellement habillée. Ici, je travaille et maintenant, en plus, on se soucie de ma forme physique. S’il n’y avait tous les à-côtés flippants, ce serait presque des vacances. Mais, vous qui êtes quasiment dans le secret des dieux, est-il prévu qu’on me « donne » le concours ou, au contraire, qu’on me barre d’autorité toute chance de réussite ? Ca me turlupine.
- En dernier recours, je suppose qu’on peut toujours s’arranger pour changer vos notes. Mais je ne suis au courant de rien pour le moment. Dans un sens ou dans l’autre.
- Je refuse toute manipulation de ce genre, affirmai-je avec toute la fermeté qu’on peut montrer en appuyant sur les touches d’un clavier.
- Fiona, je crains de vous décevoir… Ce n’est pas vous qui déciderez, je le crains.
- Et vous ferez ce qu’ils vous demandent ?… Même si c’est contre moi ?
- Je ferai ce qu’ils m’ordonnent de faire… Et à regret si cela va contre votre conscience.
Nolhan coupa la communication brusquement. Le sujet le dérangeait visiblement. Je le pensais toutefois honnête quand il affirmait ne pas savoir. C’était peut-être sur ce point-là d’ailleurs que j’étais la plus naïve.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Lun 2 Mai 2011 - 20:04

SAMEDI 27 FEVRIER
- Ca va souffler !
- Pardon ?
Affalée dans le canapé, essayant de me concentrer sur le roman que j’avais entrepris pour me faire penser à autre chose, je n’avais pas pris garde aux images de la chaine info qu’Isabelle Caron regardait un casque sur les oreilles pour ne pas me déranger.
- Météo France annonce des vents violents sur toute la partie nord du pays pouvant aller jusqu’à la tempête. Vigilance orange au nord d’une ligne Bordeaux-Genève.
- On est concernés ?
- Je le crains…
Il ne manquait plus que ça ! Depuis hier, je stressais à mort pour cette première sortie d’une Fiona Toussaint « chef de gang ». J’avais bien conscience que ce n’était pas avec le peu que m’avait appris Isabelle Caron que je pourrais me défendre si ça tournait mal. Et cette histoire depuis que le colonel Jacquiers m’en avais parlé, je sentais qu’elle allait finir en eau de boudin si ce n’est en drame. Alors imaginer la « rencontre » et la signature (sans papier ni stylo) de l’allégeance de cette bande de voyous à « mon » organisation au milieu des vents hurlants et des tuiles qui volent, c’était encore plus flippant.
- On n’annule pas dans un cas comme ça ?
J’aurais tant aimé qu’elle me dise oui. L’horreur vécue dans la nuit sinistre de Blois, traquée par le frangin Rivière, je n’avais nulle envie de la revivre. Pas même des moments équivalents à seulement la moitié des frayeurs de cette nuit-là.
- Vous imaginez qu’on se téléphone pour se fixer une nouvelle date comme vous le feriez avec votre dentiste ?… S’ils ne sont pas là ou si vous ne pouvez arriver jusqu’à eux, il faudra renouer des contacts longs et difficiles. Cela pourrait prendre des semaines, peut-être deux ou trois mois.
- Ok, je comprends.
Comprendre cela ne voulait pas dire l’accepter. J’étais une intellectuelle et, dans de telles circonstances, je percevais bien tout ce qu’il y avait derrière ce mot. J’aimais le calme, la tranquillité, les habitudes, la douce fermentation d’une idée dans un cerveau. Le mouvement impulsif, l’utilisation de la force, le bruit, les cris, l’inattendu, ce n’était décidément pas mon monde même si depuis plusieurs mois j’avais fait de trop nombreuses incursions à mon goût dans cet univers-là.
Consciencieusement j’avais appris puis récité ma partition pour ce « spectacle » unique programmé à Luçon. Je devais confirmer les pourcentages consentis à la bande de voyous – sans avoir une idée très précise de leur nombre exact – et recevoir une sorte de serment qui n’avait rien à voir avec ceux qui pouvaient s’échanger au Moyen Age dans une cérémonie d’hommage. D’ailleurs – et c’était la seule chose qui me faisait sourire – j’échapperais ainsi au rituel du baiser de paix sur la bouche. Pour le reste, le cahier des charges disait que je devais en imposer, parler sèchement mais sans jamais crier, ne pas faire de gestes brusques qui pourraient laisser penser que je donnais un signal. L’entrevue ne durerait que peu de temps ; ensuite chacun reprendrait le chemin de la « maison ». Sagement. Du moins je l’espérais.
Les consignes avaient aussi prescrit un code vestimentaire bien particulier. Je devais être prête à quitter la planque lorsqu’Isabelle Caron recevrait un signal des deux agents devant me récupérer. Ils seraient en tenue de randonneurs pour passer inaperçus et, bien évidemment, il me fallait me fondre dans leur groupe. Je portais en conséquence des vêtements déposés avec les victuailles le lundi précédent : un vieux jean en partie déchiré, un pull sombre, des grosses chaussures de marche montantes. Près de moi, attendaient une doudoune qui me faisait quasiment doubler de volume et un bonnet. Après essayage, le bonnet plus la capuche de la doudoune serrée et nouée sous le menton suffisaient à me manger une grande partie du visage. En marchant en plus la tête baissée, je pourrais effectuer sans trop de risques les quelques deux cent mètres qui nous sépareraient de la voiture garée près de l’église.
- Je ne sais pas si je vais en imposer à ces minables dans cette tenue, avais-je dit à ma gardienne après le premier essayage.
- Tranquillisez-vous, je pense que vous aurez droit à quelque chose de plus conforme à votre position supposée dans l’organisation.
- Vous savez ce qu’ils vont me coller sur le dos ?
- Pas exactement… Mais le colonel a dit en rigolant que ça devrait vous plaire.
Même si j’avais un certain respect pour Jacquiers et une grande confiance en lui, je ne pouvais que m’inquiéter d’une telle affirmation. Je sentais confusément que j’allais me retrouver en reine des amazones ou un truc comme ça.
Le téléphone portable d’Isabelle Caron émit une série de bips.
- C’est l’heure !
- J’ai la pétoche !…
- Je sais… Mais vous verrez, c’est un peu comme les grands manèges à la foire du Trône, ça fout les jetons avant, à la limite pendant, et après on n’a qu’une envie, c’est d’y retourner.
Je n’ai pas osé avouer à Isabelle Caron que je n’avais jamais mis les pieds sur un de ces manèges. Mes seules références en la matière étaient de gentils chevaux de bois et des avions qui décollaient d’un mètre cinquante quand on appuyait sur un petit bouton rouge.
- A demain matin.
J’aurais donné beaucoup de moi-même pour être certaine qu’on se reverrait au moment dit.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 3 Mai 2011 - 0:27

Mes deux guides étaient, sans trop de surprise, le duo Roche-Bizières. Si c’était là la seule protection qu’on m’assurait, j’avais de quoi m’inquiéter. Non pas qu’ils soient incompétents – je n’avais pas les connaissances pour en juger – mais je doutais que le groupe qui devait me faire allégeance se déplace en aussi petit nombre. Il y aurait un boss et ses hommes de main, au bas mot d’après mes estimations une dizaine de personnes et sans doute pas des enfants de chœur.
- Nous partîmes cinq cents etc… Cela vous dit quelque chose, répondit Julien Roche lorsque je fis part de mon inquiétude. Le dispositif sur zone devrait comprendre 25 hommes… ou femmes. Certains visibles, d’autres non. Ne vous inquiétez pas de cela !
Ils étaient bien gentils tous à me dire de ne pas m’inquiéter. Peut-être que si j’avais fait preuve de confiance avant le grand moment, on m’aurait trouvé trop naïve. Les gens qui veulent vous conseiller sont quand même largement déconcertants.
- Nous partons pour Niort, m’expliqua Bizières. Une chambre est réservée pour vous dans un hôtel Formule 1 où vous pourrez vous préparer. Nous vous apporterons votre repas à 20 heures. Départ à 22 heures pour Luçon. Un peu moins d’une heure de route. Le rendez-vous est à 23h30 dans le jardin Dumaine.
- Dans le jardin ?… m’étonnai-je. Mais il y a la tempête qui s’annonce !
- On ne pouvait pas savoir il y a 15 jours ! Faudra faire avec…
- Mais je le connais ce jardin… Il y a plein d’arbres…
- Vous le connaissez ? ironisa Bizières. C’est peut-être bien pour cela que le rendez-vous a été fixé là alors…
- Je suis venue pour un séminaire de travail sur « Les villes de Richelieu » il y a deux ans, expliquai-je en essayant de ne pas me laisser aller à répondre sur le même ton. Ce parc est un endroit charmant avec un beau bassin et un kiosque à musique. Idéal pour aller pique-niquer en famille ou faire jouer des enfants, mais pas pour aller traîner un soir de tempête. Il y a des arbres centenaires qui n’attendent qu’une bonne bourrasque pour se déraciner. En 99, c’est un coin qui avait durement morflé déjà.
- C’est votre terrain, mademoiselle Toussaint. Je veux dire que c’est vous qui l’avez choisi. En changer maintenant serait une preuve de faiblesse.
J’avais affaire à deux grands bêtas irresponsables, la cause était entendue. Je préférai me replier dans mon coin avec mon roman en attendant la chambre d’hôtel et un peu de tranquillité pour patienter, lire et peut-être bien même – puisque j’avais appris à le faire désormais - prier.

J’eus un peu une idée du look qui allait correspondre aux indications de « mise en scène » qu’on m’avait fait travailler. Sur le lit de la chambre de l’hôtel Formule 1 de Saint-Maixent (mes deux rigolos étaient en plus nuls en géographie française), m’attendaient un pantalon de cuir souple, des bottines à chainettes, un chemisier rouge et une veste cintrée noire. Pour recouvrir le tout, une sorte de trench en vinyle noir. Je n’étais pas tombée très loin en parlant de reine des Amazones. Il y avait là-dedans un côté dominatrice qui n’était pas fortuit… venant de mecs bien évidemment. Sur la table de nuit, posée sur une tête de mannequin, reposait ma perruque. Celle qui devait me rendre l’aspect de la Fiona Toussaint d’avant, celle qu’on avait vu deux mois auparavant à la une de People Life. Une perruque, un soir de tempête ! Tout se goupillait vraiment mal dans leur plan ! Un nécessaire de maquillage, accompagné de quelques recommandations sur le choix des couleurs à privilégier – c’était à tomber par terre quand on y pense -, terminait cet inventaire que je n’oserais dire « à la Prévert ».
Dans le courant de l’après-midi, le vent commença à se lever pour accompagner la pluie qui tombait drue. Pas grand chose encore mais ce pas grand chose annonçait une inflation constante. Le flash météo d’avant 20 heures me confirma qu’on n’allait pas y échapper. La carte de vigilance pour la Vendée et pour les départements voisins avait viré au rouge. La vitesse des vents annoncée dépassait les 120 km/h. L’apocalypse était prévue à partir de 22 heures.
- Vous voyez, dis-je à Bizières m’apportant un repas venu du fast-food le plus proche, c’est le truc le plus fort qu’on ait connu depuis la tempête Klaus dans le Sud-Ouest. Vous imaginez vous balader sous des arbres au milieu d’un machin pareil.
- Mademoiselle, encore une fois, tranquillisez-vous. La tempête c’est beaucoup moins dangereux qu’une embuscade dans laquelle vous tombez et où vous vous faites trouer deux fois la peau.
L’agent spécial releva la manche de son pull pour me montrer une longue cicatrice sur le bras gauche.
- Tout est affaire de bonne étoile. Vous pouvez me faire confiance sur ce point. Mes trois copains y sont restés. Pas moi… Mangez et commencez à vous préparer.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 3 Mai 2011 - 8:59

A force de me regarder dans le miroir, je parvins à m’accepter telle que j’étais, une sorte d’image de mode fétichiste, attirante mais brûlante comme une flamme. La couleur cuivrée que le maquillage donnait à mon regard avait un côté magnétique et froid qui semblait une invitation à la soumission. Cela tombait on ne peut mieux puisque c’est ce qu’on attendait de moi. Que je montre une supériorité intransigeante à des caïds bourrés d’hormones et de certitudes. Je doutais toujours que l’apparence soit une chose suffisante pour y parvenir. Si vis pacem para bellum comme disait l’autre.

La nuit était tombée et la pluie faisait une pause lorsque je me glissais dans la Peugeot haut de gamme louée par Julien Roche dans l’après-midi.
- Elle en jette, pas vrai ? fit-il avec jovialité. On n’allait pas quand même vous conduire là-bas en Clio…
- J’espère que le toit est renforcé parce que les branches commencent à voler… Bientôt ce seront les troncs d’arbres.
- Quel pessimisme !… Vous pensez toujours que nous sommes seuls pour vous accompagner. Regardez derrière vous et dites-moi si la voiture qui nous suit ne ressemble pas trait pour trait à celle qui vous a conduit ici depuis Soursac ?
- Avec la nuit noire, répondis-je après m’être retournée, je veux bien vous faire confiance mais cette voiture pour moi ce ne sont que deux phares blancs.
- Vous allez donc la voir de plus près, promit Roche.
Une minute plus tard, la voiture qui roulait derrière nous commença à se rapprocher tandis que les deux véhicules entraient sur la bretelle menant à l’autoroute. Juste avant le péage, elle nous dépassa, nous fit une petite queue de poisson pour nous contraindre à nous garer sur la bande d’arrêt d’urgence. Je vis émerger une silhouette de la place avant droite qui marcha vers ma portière, l’ouvrit avant de s’asseoir à mes côtés.
- Bonsoir Fiona.
- Bonsoir lieutenant… Vous travaillez aussi les soirs de tempête ?
- On ne choisit pas ses jours, que voulez-vous ! Le vent, la pluie, la nuit, ce ne sont pour nous que des éléments périphériques. Je ne nie pas que nous pouvons et que nous savons les utiliser lorsqu’il le faut, mais pour ce soir ça ne compte pas vraiment… Tout se passera bien, soyez-en assurée. Les moyens sont là pour vous couvrir si cela venait à mal tourner.
- D’accord. Alors on y va !…
Je n’étais pas plus rassurée après les remarques du lieutenant Patrick mais je n’aimais pas être en retard à un quelconque rendez-vous. Quitte à jouer à être une autre, je préférais instiller dans le caractère de celle-ci beaucoup du mien.
Nous repartîmes après un dernier échange de consignes entre le lieutenant Patrick et ses hommes. L’autoroute était balayée par des rafales de plus en plus fortes qui déportaient la voiture lancée à vive allure. Je comprenais mieux désormais la façon de conduire de Jordan Bizières comme son mépris pour la santé de ses poumons ; il se croyait invincible et invulnérable. Ni la tabagie, ni la vitesse ne lui paraissaient assez fortes pour l’abattre. A moins que le remords d’avoir survécu ne l’ait amené à vouloir flirter toujours plus avec la mort. Auquel cas sa proximité était une chose encore plus dangereuse que de rester sous un arbre en pleine tempête.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 3 Mai 2011 - 13:17

Nous avons ralenti à l’approche de Luçon avant de nous immobiliser sur le parking d’in concessionnaire automobile.
- Il ne faut pas être en avance, lâcha Jordan Bizières. Ca permet à l’adversaire de mesurer votre force… Et puis cela va nous donner du temps pour finir de nous préparer.
- Il reste encore quelque chose à faire ?
- Oui. Un truc capital. Une sorte de on-ne-sait-jamais… Enfilez ça sous votre veste.
« Ca » n’était autre qu’un gilet de protection.
- Pare-balles ? demandai-je en hésitant entre l’impression d’avoir été dupée sur la dangerosité du rendez-vous et le sentiment qu’on tenait à moi.
- Ou un coup de couteau… C’est si vite arrivé dans le noir.
Le gilet qui ne couvrait que le torse et le dos n’était pas aussi lourd que je l’avais d’abord craint. Il ne limitait pas mes mouvements de bras mais devait quand même ralentir mon déplacement. Que valait-il mieux ? Pouvoir s’échapper à toutes jambes et se faire flinguer dans le dos ou rester à se faire tirer dessus sur place avec le risque qu’une balle parte directement vers la tête ?
J’aimerais écrire que face à la tension montante, à l’adrénaline qui me courait dans tout le corps, j’étais calme, sereine et proche de la sagesse orientale. Ce serait mentir gravement. Même des années plus tard, j’éprouve encore en racontant ces moments la lutte qui s’était installée entre ma raison froide et la panique brûlante qui enflait en moi. Mes doigts tremblants d’une trouille moite ne me permirent d’ailleurs pas d’agencer convenable le gilet ; je dus demander le secours de Julien Roche qui, surgissant du nuage de fumée qui environnait les places avant, termina l’installation puis m’aida à enfiler ma veste par-dessus.
Une lumière verte se mit à clignoter sur le récepteur posé sur le tableau de bord.
- Les abords du parc sont sécurisés et l’ennemi arrive. On peut y aller, traduisit Bizières.
La traversée de Luçon se fit à petite vitesse ; les objets les plus incongrus volaient désormais dans la rue. Des cartons virevoltaient en arabesques étranges, des tuiles s’échappaient des toits, tournoyaient un moment avant de s’abattre à la verticale vaincues par la gravité terrestre. C’était affolant. Les menaces venaient de partout et surgissaient au dernier moment, noyées sous un rideau serré de pluie. On ne pouvait qu’attendre et espérer que les projectiles veuillent bien nous éviter.
Etait-ce la fameuse bonne étoile de Jordan Bizières ? Nous arrivâmes sans encombre jusqu’au carrefour entre la rue du Président De Gaulle et la rue de l’Hôtel de Ville. Une voiture, tous feux éteints, vint se garer juste derrière nous. Julien Roche attendit que les quatre hommes à bord du véhicule inconnu descendent et encadrent notre Peugeot pour descendre et venir m’ouvrir la porte.
- C’est l’heure d’entrer en piste, mademoiselle Toussaint. Nous allons pénétrer dans le parc par cette porte-ci qui a été forcée par nos soins il y a dix minutes. Nous marcherons jusqu’au kiosque où l‘ennemi est sensé vous attendre. Pierre et Gérard, que voici, seront devant vous ; Jordan et moi derrière ; Sylvain et Nathalie couvriront nos arrières. Vous vous placerez au centre du carré que nous formerons. Tant que nous avancerons, vous ne devrez pas quitter cette place-là. Ensuite, quand nous serons au kiosque, nous nous placerons de la même manière afin que votre contact et ses bras droits restent toujours sous notre regard et sous la menace de nos armes. Si vous sentez que la situation vous échappe, ne paniquez pas ; nous saurons quoi faire.
Je l’espérais bien. Si on m’avait demandé à cet instant précis de réciter l’alphabet ou de compter jusqu’à 100, j’en aurais été bien incapable. Mon cerveau venait de basculer en mode survie.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 3 Mai 2011 - 14:04

Marcher m’aida à décontracter mes muscles tétanisés par la trouille. Depuis le temps que j’étais enfermée, l’air extérieur me manquait. Bien sûr, l’agitation que causaient les grandes rafales de vent, le déluge de pluie, m’oppressaient et finissaient de me glacer, mais tant que je bougeais, j’étais en vie. C’est ce qu’il fallait que je parvienne à comprendre.
Chaque pas m’aidait paradoxalement à muer, à me transformer en celle que je devais être. Les signes de fragilité, la peur sur mon visage, les mains qui tremblent ne pouvaient qu’inciter l’adversaire à sentir la position de faiblesse. Je me fis violence pour les combattre. Dans les hurlements de la tempête et les craquements sinistres des branches qui se détachaient, les quatre ombres qui encadraient ma marche en avant réussissaient peu à peu à me redonner courage. Bizières, inconscient comme à son habitude, se signalait par un point rouge lumineux au bout de ses doigts. Sa clope.
A force, je parvins à avoir dans la tête l’image de la femme du miroir. Sophistiquée et dangereuse, sexy et inflexible… Mon esprit devait se caler sur ce modèle, sur ce qu’elle dégageait de fort et d’inquiétant, s’adapter à elle. Effacer temporairement surtout toute référence à celle que j’étais vraiment pour ne me situer que par rapport à elle. Elle parlerait sèchement, quasiment par monosyllabes. Elle se camperait solidement sur ses jambes et jouerait de la hauteur supplémentaire conférée par 7 centimètres de talons. Elle aurait le regard hautain et méprisant. La nouvelle Fiona Toussaint était vénéneuse comme Poison Ivy et obsédante comme Catwoman.
La scène bétonnée où j’allais jouer ce rôle de composition approchait. Dans l’ombre chahutée par les rafales, la silhouette caractéristique du kiosque se dessinait sur la gauche du chemin. Je repoussais avec virulence un souvenir personnel de ce lieu qui n’aurait réussi qu’à me détourner de celle que j’étais sur le point d’habiter entièrement. Pas de souvenir mais une conviction. Bizières l’avait dit : c’était mon terrain ! Quasiment mon territoire !… J’étais la maîtresse de ce parc, de cette ville, de ce pays. Rien ne pouvait s’entreprendre, se dire, se faire sans que je n’en sois partie prenante de manière souterraine. Je décidais du sort des uns et des autres, j’orientais les opinions, je flétrissais les réputations par mille canaux clandestins. J’étais Aude Lecerteaux ressuscitée.
Insensiblement, le rythme des deux agents qui me précédait ralentit. Leurs regards se firent de plus en plus mobiles traquant dans l’obscurité, derrière les ondulations humides qui nous douchaient, tout signe pouvant annoncer une éventuelle mauvaise surprise. Au pied des marches conduisant au lieu de rencontre, ils s’arrêtèrent et m’invitèrent à passer la première. Je ne pris même pas le temps de réfléchir ou d’hésiter. Sans faiblir, j’attaquais de la pointe de ma bottine droite la première marche tandis que mes quatre gardes du corps se déployaient à mes côtés. Avec le recul, je me rends compte qu’à cet instant précis, j’étais vraiment devenue une autre. L’adrénaline n’était plus un vecteur de peur mais l’élément essentiel d’un sentiment de force, de puissance et, pour tout avouer, d’invulnérabilité.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Mar 3 Mai 2011 - 15:55

On n’imagine pas avec quel facilité on ingurgite les stéréotypes. Je pensais trouver sur la plate-forme du kiosque à musique une bande d’encagoulés à capuches venus dans leur Porsche Cayenne de ces « quartiers » stigmatisés à coups de reportages « au cœur des cités ». A bien considérer les choses, les jeunes caïds des cités de l’ouest de la France n’assuraient peut-être qu’une sorte de sous-traitance des hommes en face de moi… et dans une certaine manière de Fiona Toussaint, celle qui avait repris en main la nébuleuse Lecerteaux.
Celui qui s’avança vers moi, dans la lumière des lampes allumées par nos gardes du corps respectifs, était un trentenaire en costume clair. Plutôt compact de forme, le genre cubique façon pilier de rugby, il avait tout du golden boy ayant réussi honnêtement dans les affaires, de la montre de luxe à l’épingle de cravate sertie de diamants. A en croire ces signes extérieurs de richesse, sa voiture ne devait pas être une Porsche mais au moins une Ferrari… enfin, les jours où il laissait la Rolls au garage.
Lui aussi était accompagné de quatre hommes. Derrière lui, une sorte de valet portait sur son bras replié l’imperméable détrempé qui avait protégé de la pluie les plis impeccables du costume. A ses pieds, un parapluie disloqué qui n’avait pas résisté à la tempête. Les trois autres gardes du corps tapaient plutôt dans la stature de deuxième ligne, autant dire qu’ils avaient tous une tête de plus que le Pierre – ou Gérard ? – le plus grand de ma garde rapprochée.
- Jean-Jacques Minois, se présenta l’homme en costume en tendant sa main vers moi.
Ma préparation psychologique joua à plein dès cette prise de contact. Sans même réfléchir, je refusai la main tendue et enfonçait avec un sens démonstratif assumé les miennes dans les poches de mon trench en vinyle.
- Je suppose que vous savez qui je suis, dis-je.
Les mots claquèrent à mes oreilles comme s’ils avaient été détachés de ma gorge à coups de marteau. Cette voix abrupte n’était pas la mienne. Elle montait de je ne sais où. D’une partie sombre de moi-même que mon éducation avait dû refouler pendant des années.
- Parfaitement… Vous avez plus de cheveux que la dernière fois que je vous ai vue.
- Il ne faut pas croire tout ce qu’on voit dans les journaux.
- Sans doute…
- Pressons !… Je ne voudrais pas que vous soyez retardé par la tempête et que votre petite famille s’inquiète.
- Justement… Pour le confort de ma petite famille, je me demandais si une augmentation de 7 % au lieu de 5…
- Non !
C’était à prévoir – et Isabelle Caron me l’avait laissé entendre – une demande d’entrevue avec la tête du réseau ne pouvait s’expliquer que par l’attente d’une nouvelle négociation au sommet. Dans un tel cas, il importait de ne pas prêter le flanc à cette tentative de déstabilisation. Un seul mot s’imposait : « Non ! »… Sans quoi c’était la porte ouverte à la chienlit et au bazar.
- Vous savez ce que je représente, reprit-il passant outre mon premier refus pourtant net et énergique. Je suis une puissance avec laquelle vous devez compter si vous entendez reprendre en main toutes les branches de l’organisation de feue miss Lecerteaux. Avec 7 % de plus, vous avez mon appui inconditionnel.
- Non !
Histoire de renforcer ma détermination, je sortis les mains de mes poches pour les placer sur mes hanches dans une attitude qui suffisait à dire que toute insistance se heurterait à la force.
- Vos grands airs ne me font pas peur. Je vous ai vue dans cette émission pour débiles décérébrés il y a quelques années. Ce n’est pas parce que vous avez un joli cul que vous avez forcément de la chance. On ne s’improvise pas chef de gang comme cela. Par opportunité… Faut en avoir si vous voyez ce que je veux dire.
- Ferme ta gueule, petit con ! lançai-je sans donner à ma voix le ton de la colère.
Tout coup d’œil vers un de mes gardes du corps aurait été pris comme une preuve de faiblesse. Soit Minois tâtait le terrain pour savoir jusqu’où je pouvais aller dans la résistance, soit il était parfaitement au courant de mon vrai caractère et ne croyait pas du tout à la sorte d’icône froide et autoritaire en face de lui. A tout prendre, je lui aurais filé ses 7 % et je lui aurais ensuite appris à les regretter en lui pourrissant la vie.
- Petit, pourquoi pas… Mais je n’ai pas comme vous dix centimètres de talon pour fausser le jeu. Tout est pipé ici, mademoiselle. Tout… Et surtout vous ! Vous n’êtes qu’un vaste bluff, une marionnette manipulée par d’autres qui vont se faire des couilles en or sur votre dos. 7 % et je vous aide à nettoyer votre entourage.
- Pourquoi pas 10 % ? Pourquoi pas 30 % ? Pourquoi pas tout tant que vous y êtes !… Non, c’est non !
- Je pense que vous ne saisissez pas la situation… Vous êtes en toc !…
Et pour démontrer ce qu’il avançait, il arracha la perruque que le vent violent n’avait pas réussi à ébranler suffisamment pour qu’elle sauta d’elle-même de mon crâne.
- Me touche pas, connard !
Dans l’état second qui était le mien, mon bras droit est parti vers l’avant et ma main, paume bien ouverte et durcie par la tension, est venue frapper Minois au niveau de la pomme d’Adam. L’élève appliquée d’Isabelle Caron a parfaitement réussi son coup ; Minois est parti en arrière, le souffle coupé. J’étais plutôt fière d’avoir montré ma force et donné une leçon à cet voyou en col blanc arrogant. Jusqu’au moment où j’ai vu le canon du pistolet dépasser sous l’imperméable et compris ce qui allait suivre.
J’ai senti ma poitrine exploser, mon corps se vriller et partir en arrière. Le reste n’a été qu’une bouillie de bruits : détonations sourdes, craquements dans la toiture du kiosque, chute de branches et de corps.
Jusqu’à ce que le silence enveloppe mon regard de noir.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 12:33

MARDI 2 MARS

Tout ce qui est blanc n’est pas le paradis. C’est avec cette conviction que mon esprit se prouva qu’il était en train de retrouver sa lucidité. Des heures – des jours ? – précédents, il ne me restait qu’une écharpe de souvenirs confus et pâteux. Des sons indéfinissables, des images floues, des douleurs fulgurantes. Rien qui puisse établir une chronologie certaine et intelligible des événements.
La chambre d’hôpital était banale. Une forme de « L » dans laquelle un poste de télévision agrippé au mur aurait servi à matérialiser l’intersection entre les deux parties de la lettre. Un lit dans lequel je n’étais pas couchée mais plutôt surélevée. Un appareillage de bonbonnes en suspension au-dessus de ma tête dont je ne parvenais pas vraiment à savoir si elles me nourrissaient ou si elles me vidaient le corps de mon énergie vitale. La dominante de tout cela, le blanc ! Les draps, les murs, les meubles, la porte des toilettes. Dans cet univers de coton, seule une bande beige qui courait le long du mur en face de moi rompait vraiment l’impression monochrome.
Un hôpital ou une clinique… Mais où ? Par la fenêtre, sur ma droite, on ne voyait que d’autres bâtiments, gris pour l’essentiel mais avec des taches de couleurs vives et des lettres énormes pour mieux les identifier. Où et quand ?…
Dans cet embrouillamini de questions, une seule avait une réponse certaine. J’étais vivante !… Heureuse de l’être car lorsque je fermais les yeux, je revoyais le canon de l’arme pointée contre moi et j’entendais, étouffée par le brouillard anesthésique, le crachotement mortel du coup de feu. Je devrais être morte et j’étais vivante. Quel pied !… Alors, la chambre tristounette, les bouteilles de la perfusion qui transformait mon bras en plaie violette, le lit inconfortable, et même ces douleurs dans la poitrine, la belle affaire !…
J’ai bien dû rester une demi-heure – mais comment savoir ? je n’avais plus de montre – à reconstruire patiemment les circonstances qui m’avaient menée là où j’étais… C’est-à-dire en fait nulle part encore. Ce qui était dingue, c’est que mon cerveau avait recommencé à fonctionner avant même que mon corps ait retrouvé une certaine sensibilité. Je vérifiais que mes doigts bougeaient, que mes jambes pouvaient remuer. Tout paraissait normal sauf que mes mouvements étaient lents, difficiles, douloureux et terriblement épuisants. Raison de plus pour se contenter de penser et renoncer à la tentation d’étirer le bras droit jusqu’au bouton marqué d’une cloche sur la table de nuit : la sonnette d’appel.
- Vous êtes réveillée !…
Ben non, justement… J’avais dû repiquer un peu du nez et la voix – un tantinet infantilisante – de l’infirmière me fit bondir dans mon lit.
- C’est parfait… Ne bougez pas, je vais chercher l’interne…
Ne bougez pas… Elle en avait de bonnes, cette blondasse peroxydée avec sa blouse bleu lavasse et ses mouvements horriblement rapides. Je ne comptais pas m’enfuir pour aller courir un marathon !
En un temps très court, l’infirmière avait noté quelque chose sur ma feuille de soins, baissé le store comme si le petit soleil tristounet avait menacé mes rétines, réduit le débit du goutte à goutte, puis elle avait disparu avant même que j’ai trouvé la force d’articuler une question. Je l’entendis encore babiller dans le couloir, puis la tempête passée, le silence revint.
La tempête… Le mot me ramenait à avant ce black-out complet, à cette soirée dramatique, à cette Fiona Toussaint trop sûre d’elle qui avait joué et perdu. Je devais être aujourd’hui à des années-lumière au plan esthétique de l’arrogante domina qui avait usurpé mon corps et une partie de mon âme. C’est vrai quoi ? Hormis dans le secteur de la chirurgie esthétique – et encore ! – il était bien rare qu’on embellisse après un séjour à l’hosto… Un effort, qui me réclama une concentration et une énergie incroyables, amena ma main droite juste au-dessus de ma tête. Mes cheveux étaient toujours aussi ras, constatation qui me permit d’estimer que je n’avais pas passé des jours et des jours avant d’émerger de ma léthargie artificielle.
- Mademoiselle Rinchard… Enfin, vous revenez parmi nous !… Votre mari et votre papa seront heureux de l’apprendre… Pour l’instant, ils sont partis déjeuner… Je vous ausculte rapidement et je les fais appeler pour qu’ils viennent vous voir.
L’interne avait beau avoir le dynamisme et le sourire éclatant d’un animateur de club de vacances, ses plaisanteries n’avaient rien pour me faire sourire. Je ne m’appelais pas Rinchard même si j’avais hérité d’un comte de ce nom-là. Je n’avais pas de mari, du moins pour l’instant. Je n’avais pas – ou plus, selon comment on lisait l’itinéraire de ma vie – de père.
D’un autre côté, s’il le proclamait avec tant d’assurance, c’est que c’était ce qu’on lui avait raconté.
- Où suis-je ?
- CHU de Limoges…
- Et quel jour ?
- Mardi 2 mars…
- Et qu’est-ce que j’ai ?…
Il m’expliqua tout en palpant, vérifiant, observant – trop peut-être ? – mes seins et toute la zone environnante.
- Fort traumatisme au niveau de la cage thoracique avec une grosse contusion au niveau des tissus. Quelques côtes froissées… C’est assez bénin mais vous avez eu beaucoup de chance. Quand vous êtes arrivée ici, vous étiez susceptible de faire une hémorragie interne. Ca s’est joué à une demi-heure, une heure, que ça bascule dans quelque chose de beaucoup plus compliqué à résoudre.
- Et comment est-ce arrivé ?
- Vous ne vous souvenez de rien ? s’étonna l’interne.
J’étais peut-être encore un peu dans le cirage mais pas tout à fait conne. Si je me trouvais un mari et un papa soudain pour me border dans mon lit d’hôpital, j’imaginais mal qu’ils se soient présentés à l’hosto en indiquant qu’il fallait m’admettre après une blessure par balle tirée quasiment à bout portant.
- Vous avez été blessée dans un accident de voiture pendant la tempête. Une branche a volé, fracassé votre pare-brise et vous a frappé juste à la hauteur du cœur. Votre mari a dit que vous étiez restée consciente un moment, c’est pour cela que je pensais que vous vous souveniez de l’accident… Dans tous les cas, vous pouvez dire merci à votre ceinture de sécurité. S’il n’y avait eu que le tissu de vos vêtements lorsque la branche vous a frappé, vous auriez sans doute été embrochée.
Bizarrement, l’idée d’être traversée par une balle au niveau du cœur me dérangeait moins que ce que l’interne venait de suggérer. J’eus un haut-le-cœur et mes nerfs lâchèrent soudain.
- J’appelle l’infirmière… Elle va vous administrer un sédatif…
- Non, dis-je en essayant de refouler mes larmes, pas de truc pour m’endormir. Je suis vivante et j’ai envie d’en profiter… Tant pis si je souffre et si gamberge un peu trop dans ma petite tête… C’est un moindre mal, vous ne croyez pas ?…
- Comme vous voulez… Essayez en tous cas de vous reposer… Le professeur Piquet passera dans l’après-midi pour vous examiner et ce soir, vous pourrez recommencer à vous alimenter normalement… N’essayez pas de lutter contre le sommeil. Avec ce qu’il y a dans votre perfusion, vous allez passer par des phases de somnolence et des moments de lucidité comme celui dans lequel vous êtes en ce moment.
- Je suis là pour combien de temps ?
- Il est encore trop tôt pour le dire. Reposez-vous… Comme vous l’avez dit très justement, vous êtes vivante et croyez-moi, votre vie vous faites bien de vouloir en profiter. Beaucoup de gens n’ont pas eu votre chance dans cette tempête…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 12:34

Dix minutes plus tard, débarquaient dans ma petite chambre aux murs si blancs mon « papa » et mon « mari ». Si vous avez bien suivi ce récit en forme de chronique, vous n’aurez aucun mal à définir qui jouait qui. Le colonel Jacquiers avait décidé de dépasser son statut de père putatif pour l’assumer en vrai. Le lieutenant Patrick avait glissé du rôle de bras droit à celui de gendre idéal. A tout prendre, je me serais plutôt choisi le professeur Loupiac – voire le bon docteur Pouget – comme papa ; quant à avoir un époux, la place était dévolue d’avance à mon cher Arthur. Sans concurrence passée, présente ou à venir.
- Vous nous avez fait peur, fit le colonel après avoir pris bien soin de vérifier que la porte avait été convenablement refermée derrière lui.
- J’ai merdé, pas vrai ? répliquai-je désolée d’un fiasco que je devinais sans en connaître l’exacte portée.
- Ce n’est pas le moment de parler de ça. Comment vous sentez-vous ?
- Immobile, apathique et inutile… Voilà trois mots pour commencer.
- Vous avez oublié vivante, intervint le lieutenant Patrick qui, pour un mari supposé, se montrait peu démonstratif regardant obstinément par la fenêtre.
- Je n’ai pas arrêté de m’en extasier auprès de l’interne… Le gilet a arrêté la balle mais après, que s’est-il passé ?
- On en parlera plus tard, répéta le colonel Jacquiers.
- Non, on va en parler tout de suite, rétorqua le lieutenant. De toutes manières, il faudra qu’elle sache et elle a envie de savoir. Pourquoi attendre ?… Après, il y a eu fusillade générale autour de vous. Deux morts et deux blessés chez nous…
- Qui est… ?
Je ne pouvais finir ma question. Je redoutais ce que j’allais entendre.
- Bizières est tombé le premier, tué sur le coup. Une balle en plein front… Gérard Loyer est mort pendant son transfert à l’hôpital.
- Et les autres ?
- Les autres ?… Vous voulez dire la bande à Minois ?… Il a fallu faire un exemple… Ils sont tous repartis dans des housses plastiques… On ne les reverra plus… Sauf ce fumier de Minois dont le corps criblé de balles suffira à faire comprendre aux autres qu’on ne discute pas avec l’organisation Toussaint.
J’étais effondrée. Tout ce sang versé. Et par ma faute !…
Sur mon visage décomposé, le colonel lut ce qui me chamboulait.
- Vous n’avez commis aucune erreur, Fiona… Aucune, vous m’entendez…
- J’ai frappé Minois… Si je ne le fais pas, ça ne dégénère pas.
- Faux ! s’écria le lieutenant Patrick. Vous avez entendu ce que Minois exigeait, les raisons qu’il avançait. Ce n’était pas 2% de plus qui l’intéressait mais bien vous dégager de son chemin. Le pistolet planqué sous l’imperméable n’était pas là au cas où. C’était un acte délibéré, prémédité.
- Calmez-vous, Patrick !… On en a déjà parlé. Ce n’est pas votre faute et ce n’est pas la faute de Fiona, non plus. Juste un concours de circonstances malheureuses. Sans la tempête, Bizières qui, quoi qu’on en pense, n’était pas la moitié d’un imbécile, aurait trouvé étrange cet imperméable sur le bras d’un des hommes de main de Minois. Sans la tempête, Loyer aurait pu arriver à temps à l’hosto et il serait peut-être encore des nôtres. Ils savaient tous les deux à quoi ils s’exposaient dans ce boulot… C’est pas comme cette cinquantaine de malheureux qui ont été piégés par la montée des eaux.
- Je leur avais dit que c’était insensé, fis-je consternée d’apprendre le bilan de cette vraie guérilla dans le jardin Dumaine et celui, plus lourd encore, des intempéries.
- On a fait fermer le parc pour pouvoir évacuer les corps, expliqua le lieutenant Patrick… En tous cas, un objectif est atteint. Votre réputation est faite dans le milieu… Ils n’oseront plus se frotter à vous…
- A quel prix !
- Le prix importe peu, Fiona, expliqua le colonel… c’est le résultat final qui compte… On a plus de chances aujourd’hui d’extirper le mal qu’avant la nuit de samedi à dimanche.
- Qu’est-ce que je deviens désormais ?…
- Rien de changé pour la suite. Vous continuez à bosser, vous vous présentez au concours, vous l’avez haut la main et vous retrouvez votre place à la fac.
- Votre stratégie m’aura grillée avant.
- Les gens oublient…
- Pas ceux qui ont la vengeance dans le cœur. Je ne suis pas Jason Bourne, colonel. Je ne pourrais pas vivre une vie entière avec ce genre de risque planant au-dessus de moi.
- Je le sais, Fiona…
C’était à nouveau un dialogue. Le lieutenant Patrick s’était replié dans son coin et me paraissait ruminer les événements de la nuit tragique. Une rumination liée à ses propres erreurs ou à la magnanimité dont Jacquiers faisait preuve à mon égard ?
- Et comment se fait-il que vous ayez pris le risque de m’emmener dans un hôpital public ?
- On n’allait pas vous laisser y passer…
- Ce n’est pas ce que je voulais dire… Même avec un nom d’emprunt, on peut me reconnaître. Et après il y aura des photos partout qui compromettront la mission.
- Ne vous faites pas de souci pour ça. Ce service est « à nous »… Les gens qui travaillent ici sont fiables, ils sont tout disposés à croire sur parole tout ce qu’on leur dit. Il n’y aura pas de photos, il n’y aura pas de fuites.
Les faits m’avaient rendue méfiante quant à ce genre d’affirmations. La rencontre de Luçon devait être sans danger. On avait vu ce qu’il en avait été.
- Colonel, s’il vous plait, pourriez faire quelque chose pour moi ?
- Si je le peux, ce sera sans hésiter.
- Sortez-moi d’ici le plus vite possible.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 13:48

JEUDI 4 MARS
Un séjour à l’hôpital c’est comme une vie qu’on vivrait en raccourci. On est tout à la fois – et parfois en même temps – enfant, adulte et vieillard. Ayant été admise en état de choc et inconsciente, j’avais échappé au rituel de l’entrée où on est sensé être un adulte responsable et performant, capable en un instant de dégainer la bonne carte, le bon document, d’avoir en tête une succession de chiffres et de lettres permettant de vous identifier sans le moindre risque d’incertitude. Et ce à plusieurs reprises bien sûr, sans quoi ce ne serait pas marrant… Dans un moment de lucidité, l’après-midi qui avait suivi ma rencontre avec Jacquiers et Patrick, j’avais jeté un coup d’œil à la masse des papiers posés sur ma table de nuit. Un permis de conduire, une carte vitale, une carte d’identité, une attestation de mutuelle (militaire), le tout au nom de Louise Rinchard. Visiblement, ces documents étaient prêts de longue date comme pouvait l’attester le prénom qui m’était donné. N’étais-je pas sœur Louise au monastère de Prouilhe là où seul un prénom servait à vous identifier ? Je me contraignis à apprendre les codes d’identification, histoire d’être au top lorsque viendrait le moment de s’échapper d’ici.
Hormis lors de ces deux moments capitaux – au plan administratif et comptable - de
l’entrée et de la sortie, vous vous retrouvez ballotée entre la petite enfance et le grand âge. Vous êtes inapte à tout par définition !… Sur les quatre infirmières qui se présentèrent dans ma chambre pour les tâches les plus diverses, aucune ne daigna vraiment me considérer pour ce que j’étais, une jeune trentenaire au corps meurtri et à la tête chamboulée. Je n’étais qu’un « on » impersonnel à qui elles parlaient avec une intensité sonore telle que même avec un casque collé sur les oreilles, j’aurais entendu quand même. Et puis, en terme de richesse de vocabulaire, on s’approchait du degré zéro ; même une chaîne de télévision généraliste n’osera jamais descendre aussi bas.
« Allez, on se remet dans son lit ! »
« On n’a pas encore fait son petit pipi ?… »
« On se sent comment ce matin ?… »
« Il faudrait qu’on arrête de lire un peu et qu’on se repose ! »
« Le repas du soir !… On va essayer d’avoir un peu plus d’appétit qu’à midi, hein ? »
Le contraste avec le passage du professeur Pelletier – que j’appelais Biscotte par souci de dédramatiser sa venue - n’en était que plus violent. Environné d’une nuée d’internes, d’étudiants et d’infirmières, il me donnait du « elle » ce qui était à peine plus personnel que le « on » subi toute la journée. N’ayant pas subi d’opération mais juste des soins et une ribambelle de radios et de prises de sang pour savoir comment « ça évoluait », je ne m’évitais pas pour autant d’être ramenée à une suite d’hypothèses probables, possibles ou hypothétiques selon que ceci ou que cela. Le tout avec un vocabulaire que même la pratique assidue du dictionnaire médical Larousse ne m’aurait pas permis de maîtriser. La crainte de la complication était toujours présente dans les propos du praticien qui, me traitant comme une enfant incapable de comprendre qu’on parlait d’elle, n’hésitait pas à dépeindre les risques que j’encourais si… Il y avait pour terminer un sourire chaleureux, une poignée de main, un « c’est en bonne voie » qui s’opposait frontalement aux horreurs que j’avais entendues et plus ou moins bien interprétées.
Je ne me sentais vraiment adulte et grande fille que lorsque la nuée était repartie se poser ailleurs et bourdonner dans une autre chambre. Pas pour longtemps ! Des bruits sourds, des cliquetis incessants comme le ferraillage de deux escrimeurs sous la plume d’Alexandre Dumas, annonçaient le bouquet final, la synthèse ultime de ce mixage des trois âges de la vie. Le repas ! Une vraie régression… Il commençait invariablement par une sousoupe (oserais-je une sous-soupe ?) pour petit vieux, présentée au nom de l’hygiène mais sûrement pas de la gastronomie dans une assiette de plastique tiède fermée par un couvercle de plastique fin et transparent. Ensuite, on en venait à l’âge adulte, celui où on peut tout parce que l’esprit et le corps sont en pleine possession de leurs moyens. Tout ! Même couper une viande trop dure et trop cuite avec un couteau et une fourchette dans les mains… et une perfusion dans le bras qui limite la mobilité de vos membres de manière drastique. Sans doute parce qu’on vous suppose épuisée par ce combat, le dessert se réduit à sa plus simple expression. Un goûter pour gamin. Une portion de Kiri dans son emballage couleur aluminium avec cette fichue tirette qui ne peut être attrapée que par des doigts fins. Des doigts de gosse.
On comprendra donc aisément que lorsque le professeur Pelletier m’a annoncé que je sortais le lendemain, j’ai poussé un soupir de soulagement tel que j’aurais pu animer pendant plusieurs minutes un parc d’éoliennes à moi toute seule.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 15:45

VENDREDI 5 MARS
Les procédures de départ avaient été finalement assez limitées ; j’avais pu me défiler de l’hôpital par une sortie discrète. Louise Rinchard, j’en étais persuadée, ne resterait ps très longtemps sur les listings informatiques de l’hosto. Nolhan devait déjà s’activer à faire disparaître toute trace de l’hospitalisation de cette inconnue des services de l’Etat-civil… Des fois que…
Pour m’accompagner dans ce retour, j’avais comme compagnons de voyage deux agents inconnus qui s’étaient présentés à moi comme étant François Ravier et Ondine Plassard. Ravier avait dans mes âges mais Ondine, dont les cheveux cascadant collaient parfaitement au patronyme, faisait figure de jeunette. Première mission ou pas loin sans doute. Quelque part, c’était inquiétant. Si la mise hors-circuit de quatre agents contraignait Jacquiers à faire appel à des bleus, on pouvait se faire du souci pour la pérennité du service.

J’avais retrouvé ma tenue de randonneuse afin de regagner discrètement mon abri corrézien. Le pull et la doudoune n’étaient pas de trop car si le soleil était revenu et brillait avec constance et application, les températures commençaient à chuter. « Un flux de nord va peu à peu congeler la France » avait dit, avec sans doute de l’exagération, le présentateur du flash météo sur la radio qu’on écoutait dans la voiture.
Je n’arrivais toujours pas à détacher de mon esprit - même trois jours après la révélation du massacre du kiosque à musique - mon geste et les conséquences qu’il avait eues. Je le voyais et le revoyais, le décomposais et, à force, doutais de ce que ma mémoire en avait retenu. Le visage de Jordan Bizières m’obsédait particulièrement et celui de l’autre victime de notre camp c’était pareil… Enfin presque… Je n’avais même pas réussi vraiment dans la nuit d’encre à savoir à quoi il ressemblait.
Echapper à ces lancinantes réminiscences ne pourrait se faire que lorsque j’aurais réussi à accepter l’inéluctabilité des choses. Minois était là pour me flinguer – ou me faire flinguer car je supposais qu’il n’avait pas très envie de tacher son beau costume clair – en espérant se saisir des leviers de commande de l’organisation. Mais admettons qu’il ait réussi son coup – cela supposait évidemment que je n’étais plus là pour y songer – par quel moyen se serait-il imposé ? Comment aurait-il pu s’emparer des rênes ? Pour y parvenir, il fallait forcément avoir des intelligences dans la place, être assuré que certains « cadres » de l’organisation basculeraient sans hésiter de son côté. Avec les codes d’accès aux comptes en banque, l’organigramme – même flou – des « sous-traitants » comme je les avais appelés, les relais locaux, la liste des gens sur qui l’organisation faisait pression, les fournisseurs... Or, cela, pour basculer d’une direction de l’organisation par Aude Lecerteaux à la mienne, il avait aussi fallu en disposer. Donc, à quoi rimait cette opération d’intoxication ? Minée par l’arrachement à ma « familia », je n’avais pas du tout prêté attention à toutes ces problématiques. Quelque chose m’échappait là-dedans. Soit les services de Jacquiers avaient mis la main sur tout ce qui leur permettait de tenir la nébuleuse Lecerteaux et dans ce cas je ne voyais pas ce qui les empêchait de déclencher la grande rafle qu’on m’annonçait pour les prochains mois. Soit ils n’avaient pas tout, des pans entiers de l’organisation étaient en dissidence et ils essayaient de faire cracher à ces groupes les informations dont ils disposaient encore en propre. Soit, et c’était une option qui méritait que je m’y arrête, il y avait un rival bien affirmé, quelqu’un qui avait une partie des adresses, des codes, des mots de passe et qui faisait exactement le même travail que mes « agents ». Si c’était le cas, je constatais qu’on avait oublié de m’en informer. Ce ne pouvait pas être par simple négligence…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 18:59

En approchant de la planque de Soursac, que je voyais vraiment de l’extérieur pour la première fois, mon esprit bifurqua vers une autre source d’inquiétude. Comment Isabelle Caron allait-elle m’accueillir ? Si j’avais bien compris le peu qu’elle avait laissé filtrer de sa vie aventureuse, elle connaissait Bizières et Roche depuis longtemps et ce n’était pas la première fois qu’ils bossaient ensemble sur une mission.
- On ne peut pas marcher un peu plus ? demandai-je à mes accompagnateurs. Je sais bien que je suis supposée réintégrer la planque au plus vite mais, là, j’ai besoin de prendre l’air. Il fait beau e je ne vais plus voir le soleil pendant des jours, voire des semaines. Dix minutes, un quart d’heure de rab s’il vous plait.
Ils s’entre-regardèrent comme pour se renvoyer la responsabilité de la décision. Bien sûr, le plus simple – et le plus conforme à la procédure militaire - aurait été de rendre compte et d’attendre les ordres. Sauf que faire cela risquait fort de demander un temps équivalent à ce que je quémandais comme sursis. Un temps pendant lequel nous allions rester plantés devant la porte à l’apparence déglinguée de la planque et donc attirer l’attention sur elle. Demander l’autorisation apparut donc comme improductif aux deux agents qui s’en passèrent finalement.
- Ok, décréta Ravier… On continue jusqu’à l’ancienne voie de chemin de fer.
Nous passâmes donc sans nous arrêter devant la planque. Le chemin de terre se rétrécissait ensuite ; des arbres, comme semés au hasard de part et d’autre, annonçaient la forêt qui s’étalait à environ deux cent mètres devant nous.
- C’est tout droit, précisa Ondine Plassard.
Cette information me donna à penser qu’ils connaissaient bien les lieux et qu’il devait se passer un certain nombre de choses aux alentours de la planque pendant que j’étais à l’intérieur penchée sur mes livres. Je n’étais pas gardée que par Isabelle Caron et une sorte de mini état-major dans une autre bicoque du village.
- C’est quoi cette voie ferrée ? interrogeai-je. On n’entend pas passer de train par ici.
J’avais déjà oublié que de l’intérieur de la maison on ne percevait aucun son venant de l’intérieur, super isolation phonique oblige.
- J’ai dit voie ferrée pour faire simple, expliqua la jeune agente. En fait, c’est une route qui emprunte l’ancien tracé d’une voie ferrée entre Tulle et Ussel. Vous savez, une de ces lignes locales qui servaient à compléter le réseau ?
- Plan Freycinet ?
- Non, encore après… C’est Poincaré qui a inauguré la ligne, et notamment le splendide viaduc des Rochers Noirs, en 1913.
- Et une route a remplacé la voie ferrée lorsqu’elle a fermé ?
- Exactement.
- Vous êtes bien au courant, mademoiselle Plassard. Vous avez travaillé la question ?
- Pas exactement… Je suis du coin… Et avant d’entrer dans la carrière que vous savez, j’ai fait un master sur l’histoire de cette voie ferrée à la fac de Limoges.
- On peut dire que je suis protégée par de dangereux intellectuels, fis-je mi-amusée mi-étonnée.
- Cela vous étonne ? intervint Ravier qui marchait derrière nous deux. Dans le service du colonel, il n’y a que des mentions très bien au Bac et des Bac+5. L’époque des agents bas de plafond et n’ayant que des muscles est révolue depuis longtemps.
- D’ailleurs, poursuivit Plassard, vous auriez tout aussi bien pu être recrutée vous aussi.
- C’est clair que j’ai le profil mais, ne le répétez pas au colonel car ça lui ferait de la peine, cela ne m’attire pas du tout… Et encore moins aujourd’hui qu’avant le week-end dernier… Il est encore loin ce fameux viaduc ?
- Trop loin pour qu’il soit raisonnable de nous y aventurer, répondit Ravier. On a dit dix minutes.
Je me le tins pour dit. En apparence sympas mais aussi carrés que leurs aînés, ces jeunes !
Profitant de l’absence de regards curieux, je fis tomber le bonnet et la capuche. Je gonflai à plusieurs reprises ma poitrine - encore douloureuse au niveau de l’hématome - de l’air frais d’un hiver finissant, les yeux levés vers le ciel bleu. Ce genre de situation avait généralement un effet très positif sur mon moral et m’aidait à chasser le spleen. Et contrairement à mes habituels lieux de désintox, ici ça sentait le conifère et les sous-bois humides.
C’était une occasion à ne pas laisser passer. Même si on allait vers le printemps, je n’étais certaine de revoir le soleil avant longtemps.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 21:22

Le soleil commençait à entamer sa descente vers la pénombre lorsque la porte à serrure électronique s’est ouverte.
- Bon courage pour la suite, ai-je souhaité à mes accompagnateurs du jour avant de me faufiler à l’intérieur.
Je n’ai pas eu de réponse ; la porte s’était déjà refermée. Ils ont dû repartir tranquillement, peut-être en se tenant la main pour donner l’impression dans le village qu’il s’agissait d’un couple revenant d’une simple promenade d’oxygénation.
- Content de te revoir saine et sauve, Fiona !
J’ai dû sursauter ostensiblement en entendant le tutoiement. Je m’attendais à un accueil glacial et lugubre ; j’avais droit à des bras ouverts prêts à me dorloter et à un langage encore plus amical qu’avant mon départ.
- Ca te… enfin, ça vous embête qu’on se tutoie ?
- Pas du tout, Isabelle, répondis-je. Pas du tout… On a quand même tout un vécu ensemble… J’espère que tu as pu prendre un peu l’air pendant mon absence…
- J’ai pu… Mais je ne peux pas t’en dire plus…
C’était quand même spécial ce type de relation : l’amitié, la proximité que supposait un tutoiement, m’apparaissaient peu compatibles avec le verrouillage systématique de la parole par le secret-défense. Il était donc inutile d’évoquer le détail de ce qui était arrivé à Luçon. Rien ne transpirerait si Isabelle avait connu des faits qu’on avait oublié de porter à ma connaissance ou dont on avait remis la divulgation à plus tard.
- Bien, fis-je pour rompre avec le silence un peu pesant qui s’était installé… Je crois que je vais aller m’allonger un petit moment… ça m’a fait beaucoup trop d’air d’un seul coup aujourd’hui… Et je crois qu’il est temps que je me remette à bouquiner autre chose que des romans… Sans vouloir t’offenser.
J’avais fait la fière avec François Ravier et Ondine Plassard mais là, tout d’un coup, je commençais à sentir l’effet d’une hospitalisation de quelques jours. La position verticale n’était pas la plus appropriée pour le moment.
Sur mon lit, je découvris deux objets qui ne m’appartenaient pas. Le premier était une sublime nuisette en soie grège et dentelles. Le second, une photographie sur laquelle se tenaient cinq personnes serrées les unes contre les autres pour mieux rentrer dans le cadre. Je reconnus Bizières, Roche, Isabelle ; les deux autres hommes m’étaient inconnus.
- Je ne comprends pas, dis-je à Isabelle qui m’avait suivie…
- C’est votre équipe de « traitement » comme on dit. Ceux qui vous accompagnent, de plus ou moins près, depuis que vous avez quitté l’Elysée. Une sorte de deuxième famille…
- Et la nuisette ?…
- C’était notre cadeau d’après-mission… Un petit souvenir de votre première expérience sur le terrain en quelque sorte. On s’est cotisés, sans rien dire aux boss, et je vous ai acheté ça sur le chemin de Luçon.
- Les deux que je ne connais pas sur la photo, ce sont les deux agents que j’ai à peine distingués dans le jardin Dumaine ? Celui qui est… enfin tu comprends… et l’autre ?
- Oui… Gérard Loyer et Pierre Isnard…
- Cette photo, elle a été prise samedi soir, non ? Je reconnais les vêtements qu’ils portaient…
- Prise devant le McDonald’s de Luçon… Avant que Jordan et Julien foncent vous amener votre repas au Formule 1.
- Mon Dieu !…
Je refusais de m’effondrer encore mais, putain, que c’était dur de résister. Des cinq regards qui me fixaient, deux étaient éteints à jamais. Ces sourires ne pourraient plus exister que sur des photographies. Moi qui me croyais blindée parce que Je côtoyais des morts à longueur d’archives… Mais là, ce n’était pas pareil. C’était déplorable et insupportable.
- Je n’oublierai jamais ça, promis-je en agrippant l’avant-bras d’Isabelle. Déjà avant cette photo et ce cadeau, j’étais mal pour ce qui s’était passé… Mais là…
- Pas de regrets à avoir. Ils savaient qu’il y avait un risque que ça dérape, que quelque chose foire. On le sait tous et on vit avec.
- Je vivrai donc avec moi aussi… Du moins je ferai tout ce qu’il faut pour cela.
- Allez, maintenant qu’on a parlé de ça…
C’était juste « ça ». Pas le drame, l’embrouille, l’embuscade… Non, « ça » ! Si le risque faisait partie de leurs vies, ils n’en parlaient pas vraiment. Comme les astronautes au moment de la conquête spatiale, les pilotes d’essai ou de grand prix. Y penser toujours mais n’en parler jamais. Et repartir aussitôt au taf avant de gamberger.
- A 19 heures, je te conseille de te brancher sur RML… Arthur Maurel a une surprise pour toi.
- C’est quoi ?
- Une surprise…
Du noir, Isabelle me basculait sans ménagement vers le rose. Pourtant, par je ne sais quelle alchimie bizarre dans mon cerveau, alors qu’elle s’éloignait dans le salon, j’ai jeté une dernière question.
- Qui l’a prise cette photo ?
J’attendais qu’elle me cite Nolhan… ou, éventuellement le lieutenant Patrick.
- Francis Brauz, le photographe.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Jeu 5 Mai 2011 - 22:27

Je travaillotais un moment sur la question d’histoire moderne. Un choix pas vraiment innocent. Sachant pertinemment que je n’allais pas être du tout efficace avec toutes ces images qui tournoyaient dans ma tête, je me rabattais sur mon domaine propre, juste pour vérifier des petits points de détail. Points de détail qui auraient semblé à certains du pinaillage insensé. Tiens, par exemple, cet entrepreneur rencontré quand j’enseignais à Amiens lors d’un de ces « pince-fesses » mondains où il fallait parfois se traîner pour représenter l’université et convaincre quelques généreux sponsors. Ce patron, la cinquantaine dynamique comme on dit, m’avait abordé franco – peut-être parce que ma jupe ce soir-là était un peu plus courte que la moyenne -, s’était pris de passion pour ma vie – qui ne le méritait pas tant que ça – avant d’arriver à parler de ma profession. Quand je lui avais dit que j’étais historienne, il avait manqué s’étouffer avec ses petits-fours.
- Historienne ?… Mais à quoi ça sert ?…
Vaste question qui aurait mérité des développements si longs que je me doutais bien que mon curieux n’allait pas accepter de les entendre.
- A connaître le passé mais aussi à réfléchir sur le présent, avais-je répondu faisant preuve d’une concision et d’un esprit de synthèse qu’on aurait pu juger remarquable.
- Le passé, on s’en fout, avait tranché l’entrepreneur. Et le présent, pas besoin de réfléchir dessus, il suffit de le vivre et de bien le vivre… En clair, si je comprends bien, c’est à vous et à votre passe-temps inutile que je dois l’augmentation de mes impôts.
C’était tellement réducteur et surtout tellement con que je n’ai pas su quoi répondre. Visiblement, il était sur la même longueur d’ondes que le chef de l’Etat par rapport à la Princesse de Clèves. D’un autre côté, ça m’avait aidé depuis à relativiser l’importance et le poids de mes travaux. Finalement, je ne servais pas à grand chose dans la vie des gens, bien moins qu’un enseignant de collège ou de lycée qui traitait de manière généraliste de l’Histoire ou de la Géographie face à des publics souvent apathiques. En revanche, je me voyais un peu comme une vigie, regardant plus loin, accompagnant les changements de perspectives et de focales face au passé et puis, surtout, faisant passer aux « ouvriers » des étages d’en-dessous le résultat de mes observations. Un peu comme mon cher Arthur dont j’attendais l’irruption de la voix sur les ondes de RML, j’étais une communicante sauf que – je vérifie d’abord qu’il ne regarde pas par-dessus mon épaule tandis que j’écris cette abomination – lui déversait une sorte de tout-venant quand je me réservais le miel et l’ambroisie.
L’espèce de grande pendule historique de RML daigna enfin sonner les six coups que je désespérais d’entendre. Je rangeais mon stylo et mes fiches de couleur dans le tiroir où ils dormaient en mon absence et je me calais du mieux possible contre le dossier de ma chaise.
- Bonsoir à tous, lança Arthur… Je vous en avais parlé il y a quelques jours. Elles sont aujourd’hui les invitées de cette tranche d’informations. Ludmilla Roger et Adeline Clément président aux destinées de Parfum Violette, une structure originale centrée sur l’Histoire. Elles nous en parleront dans une dizaine de minutes après que nous ayons balayé ensemble les grands titres de l’information de ce vendredi 5 mars… Près d’une semaine après le passage de la tempête Xynthia, les problèmes perdurent sur l’ensemble des régions entre les estuaires de la Loire et de la Garonne…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 0:20

Après la première édition du journal et une page de « réclames », le rouge se ralluma dans le studio Herbert Salvetti. Je n’avais pas besoin de forcer mon imagination pour deviner ce qui se passait dans la tête et dans le cœur de mes deux amies. Un premier passage en radio, c’est forcément impressionnant. On parle à une personne à côté de soi mais en fait à des centaines de milliers qu’on ne connaît pas, qu’on ne connaîtra jamais mais qui eux croiront vous connaître simplement parce qu’ils vous auront entendu causer « dans le poste ». Je voyais sans les voir les grands signes d’encouragement de Judith derrière la vitre et, sans doute aussi, de la speakrine qui intervenait pour donner l’heure et ajouter quelques informations légales en complément de publicités. J’imaginais les sourires confiants d’Arthur, les mêmes dont il m’avait gratifiée il y a deux mois lors de ma première intervention dans son émission ; bon, la suite avait prouvé qu’il avait aussi une idée bien précise en tête me concernant. Mais, là, la réunion de ces trois personnes en un même lieu et le fait que je puisse les entendre ensemble prenaient une importance colossale pour moi ; cela venait édulcorer un peu les tragiques événements dont j’avais tant de mal à me remettre.
- Je vais commencer par vous présenter la plus jeune de mes deux invitées. Présenter n’est peut-être pas le mot exact car les plus fidèles d’entre vous se souviendront peut-être l’avoir déjà entendue à ce micro il y a quelques semaines. Adeline Clément est étudiante en deuxième année de licence d’Histoire à l’université de Toulouse. Voilà pour celle qui occupe le fauteuil à ma droite. A ma gauche, plus tendue parce que c’est une première pour elle, Ludmilla Roger qui est enseignante dans cette même université toulousaine…
Je manquais en tomber de ma chaise ! Ludmi enseignante à la fac ?!… Quelle satisfaction et quelle source de fierté cela devait être pour elle !… Surtout que je devinais sans peine qui elle avait remplacée. Cela semblait être le leitmotiv des dernières semaines : mes amies me suppléaient dans toutes les activités que j’avais été contraintes – à mon corps défendant – de laisser tomber. J’y voyais une preuve d’attachement à ce que j’avais pu faire et aussi, je dois le reconnaître avec amertume, une marque d’opportunisme qui me chagrinait un peu. Mais après tout, elles devaient comme Mac Mahon au début de la Troisième République « garder la place ». Il n’empêche qu’Adeline, en petite souris coquine, s’était bien gardée de me révéler la promotion de ma chère sœur adoptive. Promotion derrière laquelle je devinais l’ombre tutélaire de mon mentor, le professeur Loupiac.
- Mais en fait, poursuivit Arthur, comme les trois mousquetaires étaient quatre, vous n’êtes pas deux mais pas trois.
- Tout à fait, fit Ludmilla avec une voix un peu mangée par l’émotion. Ce projet est aussi celui de notre amie Liane Faupin qui, suite à des problèmes personnels, a dû prendre un peu de recul. Nous ne l’oublions pas et nous voulons l’associer, si elle nous entend, à l’émission de ce soir.
- Je m’associe à cet hommage, intervint Arthur sortant sans doute là du rôle qui aurait dû être le sien.
Mais une intelligence peut-elle lutter à armes égales avec un cœur rempli d’absence ?
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 0:21

- Le projet de Parfum Violette a plusieurs originalités. Pouvez-vous rapidement présenter celles-ci à nos auditeurs ?
J’eus pendant le blanc d’une seconde entre question et réponse la crainte que mes deux amies chevauchent leurs voix. Soit qu’elles se fussent mises d’accord au préalable, soit qu’elles aient échangé des signes avant de prendre la parole, il n’en fut rien et Ludmilla – ce qui me parut historiquement et moralement juste – commença à expliquer.
- Nous sommes dans une époque où l’Histoire apparaît d’une certaine manière en perte de vitesse. Quel plus bel exemple de cette « crise », pour utiliser un terme pratique mais sûrement impropre, que la suppression de l’Histoire et de la Géographie au Bac dans la série scientifique. On a froidement décidé que le passé n’avait aucun sens, aucune utilité pour les élèves empruntant la filière la plus recherchée, celle que, à tort plus qu’à raison, on considère comme la filière d’élite. Ce n’est qu’un exemple bien sûr. Aujourd’hui, il n’y a plus guère, à la télévision notamment, d’émissions pouvant faire briller des Le Roy Ladurie, des Braudel, des Duby, des Jacques Le Goff comme à l’époque où ils étaient reçus chez Bernard Pivot. Ce qui se vend porte surtout sur les deux guerres mondiales ou sur quelques figures emblématiques de notre Histoire… Mais avec quels dégâts ! Voyez le sort fait à cette malheureuse Jeanne d’Arc…
- Vous cherchez donc à être une réponse à cette « crise » ?
- Dire que ce que nous faisons est une réponse à ces difficultés serait quand même bien présomptueux, assura Adeline. Nous avons juste essayé de réfléchir aux problèmes qui se posent aujourd’hui… Car si l’Histoire apparaît en « crise » c’est aussi parce qu’elle est utilisée à tort et à travers et avec des arrière-pensées plus ou moins honorables.
- Il est évident que ce que nous disons là n’est pas nouveau, rajouta Ludmilla… La mémoire collective a enregistré au cours des générations des lectures fausses ou biaisées d’événements fondamentaux simplement parce qu’ils ont été instrumentalisés au profit d’idéologies. Combien de Français pensent par exemple que le 14 juillet suffit à faire la Révolution ?… Et ce qui était vrai aux XIXème et XXème siècles l’est tout autant aujourd’hui avec une complication supplémentaire qui s’appelle internet. Le vrai et le faux, la connaissance brute comme la connaissance interprétée circulent si rapidement qu’il devient difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.
- Vous vous attaquez donc d’une certaine manière à la recherche d’une Vérité en Histoire ?
- Sûrement pas… La Vérité dans une science humaine n’est toujours que relative. Prétendre la poser serait aller contre le sens commun de l’Histoire. En revanche, faire en sorte qu’il existe un espace qui ne dirait pas la Vérité mais les vérités, les lectures qu’on peut faire des temps anciens, avec comme parti pris de ne proposer que ce qui est historiquement fondé, tordre le cou à toutes les thèses conspirationnistes, rejeter ce qui est de l’ordre du fantasme, pourquoi pas. C’est un peu ce qu’on essaye de faire.
- Avec trois axes essentiels, précisa Arthur. Publier, centraliser, former. Adeline, pouvez-vous préciser le sens de ces trois axes ?
- Publier, c’est permettre que la connaissance se diffuse sous la forme traditionnelle et si pratique du livre. En utilisant les nouvelles techniques de publication, on peut obtenir des ouvrages ne passant pas par les circuits traditionnels de diffusion. Presque du producteur – souvent un universitaire qui ne trouve pas d’éditeurs assez courageux pour parier sur une œuvre issue de la recherche ou portant sur des domaines jugés mineurs – au lecteur. Il est quand même étonnant qu’on ne trouve pas en français d’ouvrages accessibles sur l’histoire de certains pays… Pas des pays du bout du monde, non… Des pays qui sont avec nous au sein de l’Union européenne comme le Danemark ou la Bulgarie…
- Centraliser, enchaîna Ludmilla, c’est construire une sorte de base de données historiques répondant aux critères que nous posions tout à l’heure.
- Un Wikipedia à l’abri des erreurs et des règlements de compte nauséabonds ?
- En quelque sorte… C’est bien sûr une épreuve de longue haleine mais si la communauté scientifique française et européenne voulait bien se donner la main pour nous aider.
- Mais jusqu’où aller ?… Quelle est votre ambition ultime ?
- Si on part du principe que tout est histoire, on peut aller très loin… De Jesse Owens à l’histoire de la brouette, de Montauban à Tombouctou, de l’histoire de la colère à l’art religieux. Cela veut dire des contributions mais aussi puisque c’est destiné au net des images, des sons, des animations.
- Et des sous aussi ?…
- Pas nécessairement… Nous n’avons pas forcément un esprit très mercantile et nous savons que la situation économique n’est pas suffisamment favorable pour aller sonner à la porte des ministères. Disons qu’on peut imaginer des formes particulières de financement sachant qu’il nous paraît essentiel que l’accès à la base de données demeure ouvert à tous.
C’était le côté délicieusement utopiste de Ludmilla qui ressortait là. Mais après tout, je lui avais abandonné mes « petites économies » et elle les gérait comme elle le voulait.
- Quand vous dites « former », vous entendez vous substituer à l’université ? Ou peut-être au lycée ?…
- Se substituer non, répondit Adeline, mais accompagner oui… Pour employer un terme qui a été longtemps un gros mot dans la bouche de nos profs, l’enseignement de l’Histoire forme à la citoyenneté. Donc apprendre à analyser, à chercher, à mettre en relation des faits, à critiquer surtout des sources pour ne pas gober le premier bobard venu, voilà qui est important. Sur ce point, il est évident que les prestations proposées ne seront pas gratuites mais, contrairement à certaines boites, le résultat final ainsi que les ressources de ceux qui nous contacteront seront des éléments de définition du prix...
- Après la chronique jardinage de Nicolas Lebel et le rappel des titres de 18h30, nous reviendrons avec vous sur les premiers projets concrets de Parfum Violette que vous avez lancés avant même l’inauguration e votre « boutique » et sur une histoire de plagiat qui risque de faire du bruit dans le landerneau de l’édition. A tout à l’heure, mesdemoiselles.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 10:38

Il n’y eut pas pour moi de deuxième partie d’émission. Deux minutes après la fin de l’intervention de Ludmilla et Adeline, Isabelle Caron débarqua dans ma chambre en brandissant son téléphone portable.
- Patrick, souffla-t-elle… Ca barde !…
Elle me tendit l’appareil que j’eus le tort de porter à mon oreille. Les hurlements du lieutenant m’obligèrent à prendre instantanément une certaine distance avec le haut-parleur sous peine d’y laisser mon tympan.
- Je croyais que vous aviez « sécurisé » vos amis !… Franchement, vous bousillez tout notre travail au lieu de nous aider comme vous vous y étiez engagée… Vous bousillez le boulot et vous bousillez les hommes… C’est quoi ce bordel ce soir à la radio ?
Cette fois-ci, mon « mari » de circonstance lâchait vraiment ce qu’il avait sur le cœur depuis le début. Oublié l’ancien auditeur de mes cours à Amiens, il n’y avait plus de gestes attentionnés ou de propos flatteurs, plus de louanges et de couronnes de lauriers tressées. Il me rentrait carrément dans le lard !… Pourtant, à tant m’avoir étudiée, il aurait dû savoir que c’était la meilleure façon de me faire réagir et de me libérer de mes doutes. En trouvant de la mauvaise foi en face de moi, j’avais tendance à ordonner mes arguments et à faire en sorte qu’ils portent ce que je parvenais pas à faire lorsqu’on se contentait d’instiller en moi le doute sur mon attitude.
Malgré la fatigue – que j’oubliais comme par enchantement – je me campais à l’entrée de ma chambre, l’épaule droite, appuyée contre l’encadrement de la porte, les griffes prêtes à sortir.
- Comment voulez-vous que je sache ce qu’il se passe à la radio si vous m’empêchez d’écouter ?
- Ne me prenez pas pour un con ! Vous avez forcément écouté et entendu… Dès le début, ils ont prononcé le nom de Liane Faupin…
- Et alors ? Vous auriez aimé qu’ils évoquent celui de Fiona Toussaint pour bien faire ressortir la merde soulevée par People Life ? Qu’ils relancent la question de ma « disparition » ?
- Mais pourquoi, bordel, sortir ce nom-là ?!
- Parce que c’était le seul qui pouvait avoir un sens pour moi et qu’ils espéraient bien que j’allais entendre l’émission… Même là où j’étais supposée être. Dans mon monastère de Prouilhe. Vous saviez qu’ils connaissaient le nom de Liane Faupin et vous avez entendu comme moi quand Adeline a fait le rapprochement entre cette Liane Faupin et moi-même. Vous avez écouté et enregistré cette conversation. Repassez-vous la bande si vous avez un trou de mémoire !… Après ce n’est pas ma faute si vous avez justement choisi le nom de Liane Faupin pour m’inscrire à l’agrégation.
Il y eut un gros souffle à l’autre bout de la ligne. Le lieutenant Patrick n’aimait pas – mais qui aime cela ? – qu’on lui balance le listing de ses erreurs en pleine figure.
- Après, je ne vois pas où est le drame. Vous n’aurez qu’à demander à Nolhan de changer de nom dans les fichiers du ministère.
C’est en prononçant le nom de Nolhan que je me suis rendue compte que j’avais fait une gaffe énorme. Je ne connaissais cette inscription à l’agrégation sous le nom de Liane Faupin que par les petites discussions nocturnes avec l’inspecteur. C’est lui qui m’avait parlé de son intrusion dans le serveur du Ministère de l’Education. C’est lui qui m’avait appris que je serais inscrite sous le nom de Liane Faupin. C’était la big boulette !
Pourtant, emporté par sa colère tempétueuse, le lieutenant Patrick ne se rendit compte de rien. Il faut dire que ce qu’il avait à me révéler était encore plus dingue.
- Et à votre avis, qu’est-ce qu’il va se passer si on se met à gratter derrière les revenus de Parfum Violette ?
- On va tomber sur moi et sur l’héritage Rinchard. Je suis riche et alors ? C’est une chose que je n’ai pas spécialement cherchée à cacher même si je ne me suis pas étalée dessus.
- Et d’où vient selon vous cette richesse ?
- Je viens de vous le dire… Du comte de Rinchard qui… Mon Dieu, non !… Vous ne voulez pas dire que ?…
Là c’est moi qui, tout d’un coup, sans signe avant-coureur, m’en prenait plein la gueule. Tout ce que j’avais commencé à bâtir ne l’avait pas été fait avec de l’argent honnête !
- Bien sûr que si… Cet argent est d’origine très peu reluisante… Oh pas la traite des blanches ou une spéculation immobilière acharnée comme on l’a longtemps cru… Mais derrière ces millions, il y a des contrats douteux passés avec des tyrans africains, des commissions occultes sur des ventes d’armes ou de secrets industriels. Et le tout en relation avec, je vous le donne en mille… Un certain Lecerteaux… Attendez qu’un vrai muckracker mette son nez là-dedans et mesurez l’ampleur du désastre pour vous.
Ludmilla était-elle au courant de cela ? Etait-ce pour cette raison qu’elle avait refusé pour elle-même l’héritage ?… Auquel cas elle m’aurait fait sciemment un cadeau empoisonné… Non c’était impossible ! Pas Ludmilla !… Ou alors j’étais décidément plus que naïve !…
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 11:17

Mais le lieutenant Patrick n’en avait pas terminé avec moi. Je l’avais contré sur le premier point, il m’avait assommée avec le deuxième. Restait à porter le coup de grâce qui devait me renvoyer dans les cordes pour le compte.
- Selon nos informations, ils avaient décidé de parler quand même de votre Louis XIII et de son détournement par Maximilien Lagault. Vous avez bien entendu votre cher Arthur annoncer tout à l’heure… attendez, quels sont les mots exacts ? « une histoire de plagiat qui risque de faire du bruit dans le landerneau de l’édition »… Vous n’allez pas me dire que ça n’a pas fait tilt dans votre cerveau réputé si brillant !
Le pire était bien là. J’avais entendu la phrase sans l’analyser vraiment, étant encore en train d’évaluer la qualité et la clarté de la présentation de Parfum Violette faite par mes amies.
- Roche avait dit que Ludmilla était d’accord.
- Quelqu’un l’aura fait changer d’avis… Quelqu’un qui réserve un chien de sa chienne à Lagault depuis qu’il a voulu l’expédier en Chine, au Vietnam et même, si avait fallu, au Bhoutan pour retrouver votre trace… Vous ne voyez pas qui ?
- Vous ne pouvez pas stigmatiser dans une phrase les journalistes qui ne font pas le boulot et accuser quelqu’un qui décide de se saisir d’un véritable scandale et de le dénoncer à l’antenne…
- Ce qu’il ne pourra pas faire, hélas pour lui… Plus fort que les scandales à la radio ou à la télé, il y a le direct !… Avant même que nous ne commencions à parler ensemble, une information est tombée à la rédaction de RML. Provenant d’une source fiable… mais qu’ils ne prendront pas le temps de vérifier parce que c’est tellement énorme qu’il ne faut pas laisser la concurrence réagir plus vite… Un ministre vient d’être enlevé !
- Un ministre ?… Lequel ?…
- Peu importe en fait… La source dit qu’il y a un branle-bas terrible au Ministère de l’intérieur, que des forces d’intervention ont été mises en alerte et que c’est dû à la disparition d’un ministre. Ca va les occuper une bonne heure le temps d’identifier le ministre, de vérifier les agendas sur le net. Vers 19h30, le ministre sera réapparu… Ce n’était pas un enlèvement mais un cinq à sept mal organisé… Demain matin, Arthur Maurel se fera convoquer par sa direction, prendra un soufflon et se le tiendra pour dit. Entre-temps, l’essentiel sera sauf.
Il y avait dans la voix du lieutenant une forme de vanité et de supériorité que je ne lui avais jamais vraiment entendue exprimer. C’était peut-être encore le contrecoup de l’embuscade de Luçon, il cherchait à se rassurer en se prouvant qu’il avait les moyens de tout contrôler. Peut-être plus encore, il marquait sa supériorité par rapport à moi. Je n’avais pas été capable de tenir mes amis hors du coup comme je m’y étais engagée ; lui avait les moyens – et quels moyens ! L’enlèvement d’un ministre ! Rien que ça ! – de tout remettre en ordre en quelques instants.
- Est-ce que je vais un jour pouvoir comprendre pourquoi Maximilien Lagault est intouchable ?
- Qui vous a dit qu’il était intouchable ?… Il est simplement utile, il le sait et nous le savons. C’est une bonne base d’entente, non ?
Il y avait là une discordance entre Jacquiers et Patrick. L’un voulait écraser Lagault, l’autre pas… Ce n’était en fait qu’une interprétation hâtive de ma part. Le premier m’avait promis de l’écraser quand la mission serait terminée, le second l’estimait intouchable tant qu’il était utile. Finalement, cela revenait pratiquement au même. Il y avait juste une différence dans la manière de parler de celui qui, bien que s’estimant essentiel, n’était en fait qu’un pion.
- Je vous laisse finir d’écouter votre émission, persifla le lieutenant avant de raccrocher.
Avant même de ramener le portable à Isabelle, je remontai le son du poste de radio.
- J’appelle maintenant Alizée Rousselle qui est devant le Ministère de l’Education Nationale…
- Oui Arthur. Eh bien, ici, tout est calme. Selon les renseignements que j’ai pu obtenir, le ministre travaille actuellement dans son bureau. Il a aujourd’hui même lancé, via un communiqué de presse la nouvelle exposition de la fondation GoodPlanet, présidée par yann Arthus-Bertrand, consacrée cette année à l’eau, ressource vitale…
J’ai éteint le poste.
Dégoûtée.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 15:45

DIMANCHE 7 MARS
Isabelle avait décidé que le dimanche était notre journée de sortie. Sortie toute virtuelle évidemment puisque nous ne pouvions quitter notre bunker déguisé en maison abandonnée. La symbolique de la sortie reposait sur le fait que nous consommions au repas de midi des hamburgers comme au fast-food, ma gardienne poussant le parallélisme jusqu’à me proposer le choix entre plusieurs sandwichs directement copiés de la carte de « l’enseigne au clown ».
- Si tu ne veux pas perdre ta jolie silhouette, il faut reprendre l’entrainement physique, me dit Isabelle en m’observant piquer goulûment dans ma portion de frites. Une semaine de repos, ça fait déjà beaucoup.
- Je ne suis pas certaine que mes côtes seront d’accord, objectai-je.
- Elles n’ont pas à faire la loi…
- Et puis, ajoutai-je, à quoi bon m’inculquer les rudiments du karaté ? Quand on voit ce que j’en fais…
- Je ne suis pas d’accord. Il était très bien ton Kizami zuki sur ce pourri de Minois.
- Qu’est-ce que tu en sais ?
- Ben, je t’ai vue le donner. La manière dont il est parti en arrière, ce n’était pas de l’exagération de sa part ou le fait qu’il était en déséquilibre quand tu as frappé. Tu as parfaitement transféré la puissance dont tu disposais dans ton mouvement. L’idéal aurait été de le finir avec une deuxième frappe à la racine du cou… Comme ça…
Elle mina le mouvement comme si son verre de coca était un cou humain. Un coup donné en diagonale de haut en bas avec le « tranchant » de la main.
- Mais, si tu l’avais fait, reprit-elle avec un calme qui me glaça, tu ne serais pas là pour en parler. L’autre con n’aurait pas visé le cœur mais la tête…
- En tous cas, fis-je, c’est radical… J’ai plus faim…
- Le colonel m’avait prévenue que tu allais être psychologiquement fragilisée par tout ça. Il ne se trompait pas… C’est fait, c’est fait, tu comprends ? Tu n’y peux rien ! Que tu aies bien ou mal agi, tout le monde s’en tape…
- Pas Patrick ! J’ai encore dans les oreilles ces hurlements l’autre jour…
- C’est lui qui a tort. Tu n’as rien à te reprocher.
- Mais comment peux-tu être aussi affirmative ?… Je veux dire sur mes responsabilités et même sur la qualité du coup que j’ai porté à Minois.
- On voit tout cela parfaitement sur le film…
- Le film ?!… Quel film ?
- Le film que Francis Brauz a fait de l’opération. Pourquoi crois-tu qu’il était là ? Seulement pour nous tirer le portrait devant le Mc Do ?
- Un film en infrarouge de toute la scène… murmurai-je furieuse de ne pas avoir déduit cette possibilité de la présence à Luçon du photographe.
- Il nous a servi pour le débriefing de l’intervention, lundi…
- Et ?…
- Et je crois que j’en ai déjà trop dit… Seule chose que tu as à savoir, et on te l’a tous déjà répété, tu as agi comme l’autre Fiona Toussaint aurait agi. Dans sa position, Minois n’avait pas à négocier, il n’avait pas à te menacer, n’avait pas à porter la main sur toi. Tu étais dans ton rôle en le remettant à sa place. L’erreur est venue de ceux qui étaient avec toi. Voilà… On n’en parle plus…
Je finissais par trouver suspecte cette volonté généralisée – ou presque – de m’exonérer de toute responsabilité dans le naufrage de Luçon. Etait-on véritablement aux petits soins pour moi ou me préservait-on en vue d’autres rencontres du même type ? Je n’avais pas à attendre de réponses à ce genre de question, je m’abstins donc de m’aventurer sur ce terrain. Pourtant, il y avait un truc qui me turlupinait depuis la veille au soir et pour lequel j’espérais obtenir une précision.
- Juste un truc, Isabelle… En géographie, on pourrait assimiler Minois, son entourage, sa sous-traitance à un réseau. Concrètement, comment reprend-on le contrôle des plus petites ramifications quand les grosses ont disparu ? Les revendeurs de coke dans les cités ? Les proxénètes ?
- Difficilement. On va devoir affecter quelqu’un à cette mission. C’est comme une sorte de greffe… ça peut prendre parce que les petites ramifications ont besoin de ce que l’organisation leur fournit mais elles peuvent aussi en profiter pour décider de s’émanciper.
- Et si c’est le cas ?
- On les laissera vivre leur vie. Le problème ce n’est pas eux… Bon, tu as fini de manger, tu es sûre ? On débarrasse et on pousse la table. On va voir si tes côtes sont si douloureuses que cela.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 18:53

J’avais repris le travail comme un homme à la mer s’accroche au premier morceau de bois flottant à la surface. Avec l’envie d’y trouver la force de survivre et d’oublier. Magie d’un cerveau habitué à son rituel quotidien, hormis quelques coups de pompe très ponctuels, j’avais retrouvé un bon rythme dès le dimanche matin.
Plus j’avançais vers le concours, plus la géographie me faisait peur. C’était bien sûr idiot. Il y avait six questions pour l’agrégation d’Histoire, quatre dans la matière dominante et deux seulement en géo. On pensait quatre épreuves et une seule était en géographie. Et, en plus, dans ma scolarité universitaire, je m’étais plutôt bien débrouillée dans mes UE de géo. Quand le sujet s’y prêtait, je truffais mes articles ou mes ouvrages de cartes que je dessinais moi-même avec l’ordi. Cela pouvait donc passer pour une peur irrationnelle mais j’avais entendu tellement de collègues raconter comment ils s’étaient gaufrés au concours en géo que je ne voyais pas comment je pouvais faire autrement que les imiter. Je me sentais capable d’assurer dans tout ce qui était méthodologique, épistémologique, historiographique mais ma faible durée de préparation me condamnait à ne pas maîtriser de manière assez approfondie les contenus. L’agrégation était un vrai concours d’érudition ; s’il ne fallait pas TOUT savoir, il ne fallait surtout pas avoir de TROUS. Je savais que j’en aurais fatalement… Fin janvier à mi-avril, c’était bien trop court pour avaler le contenu de bibliographies volumineuses et parfois indigestes. De là la nécessité pour moi de me rattraper par rapport à mes concurrents – car dans un concours, on est forcément seul contre les autres – en faisant plus que limiter les dégâts en géographie. Voilà pourquoi je ne pouvais me permettre de me planter dans cette épreuve… Celle qui, en plus, serait la dernière des quatre journées de composition. Celle qu’on aborde épuisé physiquement et nerveusement. Celle qui, ne serait-ce que pour ces raisons-là, dépasse les simples 25 % dans le poids des épreuves écrites.
La France m‘inspirait des sentiments ambivalents. Comme beaucoup, j’avais l’impression de bien connaître (surtout que j’avais eu une « mère » qui avait tenu à ce que j’apprenne départements, préfectures et sous-préfectures dans la grande tradition scolaire des Troisième et Quatrième Républiques) ; depuis que j’enseignais, je m’étais mise à bouger beaucoup plus que dans ma jeunesse et, mue par ma curiosité légendaire et mon appétit d’apprendre, je ne me contentais pas de faire du tourisme « stupide ». J’essayais de comprendre l’organisation des villes, de saisir les logiques d’aménagements des transports, d’observer les transformations des espaces ruraux que je traversais en chemin. Je prenais des photos et je me nourrissais de paysages. Mais au-delà de la fréquentation des grandes villes, de leurs palais des congrès ou de leurs universités, que restait-il de vraiment géographique dans ma tête ? Penser la France en terme de territoires, de nouvelles gouvernances, de développement durable, de pôles intermodaux et autres joyeusetés m’effrayait… même si une fois passé les spécificités de vocabulaire, on finissait par retomber sur des réalités bien concrètes.
La question sur l’Europe était à mon sens encore plus épouvantable. Ce n’était pas seulement l’Union européenne mais bien tout le continent avec ses limites si discutables. De l’Islande coupée par le rift médio-océanique à Chypre la si peu européenne par sa localisation, des étendues glacées de Laponie aux plages de la Costa del Sol, de la mégalopole rhénane aux bourgs perdus au fin fond de l’Ukraine… Tous les espaces, tous les aspects. Une paille !…
Pendant ma convalescence, Isabelle avait pris l’initiative de m’imprimer tous les articles qu’elle avait pu trouver sur des revues en ligne comme EchoGéo, GéoCarrefour, Mappemondes, Géoconfluences. Cela me faisait un tas considérable de feuilles à dépouiller couvertes de croquis, de graphiques et de schémas. Certaines étaient écartées d’emblée car traitant d’aspects déjà travaillés, d’autres ne me servaient qu’à faire des fiches d’exemples, les dernières enfin, qui faisaient office de synthèse, nécessitaient des heures d’un travail forcené pour réussir à écarter les points les moins signifiants.
Soucieuse de consolider autant que possible ce domaine d’étude qu’inconsciemment j’avais un peu trop laissé de côté depuis le départ, je m’y remis après le repas du soir (plus léger qu’à midi). Et de fiche en fiche, je parvins jusqu’à minuit. La veille, j’avais attendu en vain une connexion au routeur de Nolhan. Ce soir, j’espérais pouvoir communiquer avec l’inspecteur. Je ne doutais pas qu’il eût des choses intéressantes à me raconter.
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MessageSujet: Re: Les chemins d'encore [Fiona 7 - terminé]   Ven 6 Mai 2011 - 20:15

L’icône vira au bleu et, quelque part, moi je virai au rose… De satisfaction. Enfin, une parole amie vraie et forte !… Je ne sais pas pourquoi mais j’avais toujours du mal à comprendre l’évolution d’Isabelle Caron à mon égard ; je la regardais avec un mélange d’affection et de méfiance sans parvenir à me décider pour l’un ou l’autre de ces sentiments. Pour toutes les raisons qu’on connaît, il en allait autrement avec l’inspecteur Nolhan.
- Heureux de pouvoir vous parler à nouveau, fut le premier message que je reçus.
Avant même que je commence à répondre, il était complété par des excuses plates et sans aucun doute sincères.
- Je suis désolée si vous avez attendu hier soir. Je pensais que vous auriez besoin de vous reposer encore un peu.
- Non, ça allait… C’est pas grave. Merci… Pour ce coup, même si c’est passé près, je m’en tire bien… Vous en savez plus sur l’accrochage de Luçon ?
- Pas grand chose de plus que vous sûrement, répondit Nolhan. Sauf que j’ai vu les images et que c’est sacrément impressionnant… Même pour moi.
Tu m’étonnes !… Même si Nolhan ne dédaignait pas d’aller se colleter avec la racaille, il était plus du genre intellectuel dans ses enquêtes que gros bras. Il aurait pu passer pour une synthèse assez réussie de l’inspecteur Harry et de Sherlock Holmes. L’informatique en plus.
- Vous pouvez me confirmer qu’ils ne m’en veulent pas ? questionnai-je.
- D’abord ils ont besoin de vous et cela suffirait à vous blanchir de toute accusation à leurs yeux, mais en plus ils sont convaincus qu’ils ont été piégés et que vous n’y êtes pour rien.
- Sauf P…
- Oui, sauf Patrick… Mais Bizières était son pote depuis des années. Ca se comprend.
- Vous savez que vous allez devoir encore changer mon nom dans le fichier de l’EN ?…
- Oui, il paraît que là, par contre, vous avez merdé. Lol…
Lol ?…
Nolhan prenait vraiment un coup de jeune… En travaillant avec une équipe et non plus en loup solitaire, il commençait à s’humaniser ; l’idée qu’il pourrait ressortir de cette aventure plus ouvert aux autres ne me déplaisait pas. Après tout, j’y étais bien passée avant lui… Ca faisait d’abord mal et puis, on s’y faisait… Un peu…
- Comme quoi, on a du mal souvent à savoir où sont les vraies erreurs dans une vie ! jugeai-je péremptoirement en espérant clore ce débat.
- Vous voulez quel nom cette fois-ci ?
- Je n’y ai pas spécialement réfléchi… Je dois donner une réponse tout de suite ?
- Le plus tôt serait le mieux… Ils veulent continuer avec Louise Rinchard…
- Ce devrait être Louise de Rinchard plutôt… Ne me privez pas de ma noblesse, je vous prie !… Elle vient de loin !
Les accusations sévères du lieutenant Patrick me revinrent en tête à l’évocation de feu le comte. Si elles étaient vraies – ce que je ne pouvais écarter – je préférais éviter de m’associer à nouveau au plan patronymique à celui qui m’avait pourtant légué sa fortune. Autant éviter aussi les noms à clé trop évocateurs du style Ludmilla Clément ou Frisca Noël…
- Je réfléchis, tapai-je sur le clavier.
Se trouver un pseudo. Comme ça… Au débotté… Et pour la seconde fois en deux mois… Ca faisait quand même beaucoup. J’étais douée en analyse mais limitée en imagination.
- Tout le monde va hurler mais je ne trouve pas…
A force de regarder autour de moi désespérément à la recherche d’un petit quelque chose qui pourrait déclencher une idée, mes yeux se posèrent sur le bouquin de Lagault dont je comptais reprendre le dézingage en règle une fois couchée. Ce fut enfin l’illumination que j’attendais.
- Je veux bien m’appeler Louise Cardinale, écris-je.
- Enregistré, répondit Nolhan. C’est tellement limpide et évident que ça passera totalement inaperçu.
- Surtout, je crois que c’est une identité dans laquelle je me sentirai à l’aise.
La suite devait venir doucher mon optimisme en la matière… Mais n’insistez pas ! Il est trop tôt encore pour que vous sachiez pourquoi.
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