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 Emotions universelles

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Vic Taurugaux

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Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Emotions universelles   Mar 5 Avr 2011 - 19:29

De nouveau, la limite entre le monde et lui s'estompait. Les choses, leurs fracas, mais aussi leurs tendresses, leur réalité, la réalité de leurs fracas et de leurs tendresses le pénétraient, ou plutôt, le traversaient, comme s'il ne possédait plus de frontières. Il sentait cette porosité gagner sur sa propre consistance et avait l'inquiétante sensation de n'y rien pouvoir. L'extérieur entrait en lui avec le même calme d'un tsunami convaincu de sa supériorité sur les éléments terrestres. Déjà, il ne se trouvait plus en lui, il observait l'invasion dont il était victime de loin, comme à la dérive, impliqué pourtant, mais à la façon des journalistes de guerre qui, dans les conflits les plus violents sentent qu'ils doivent à la fois être là, sur le « théâtre des événements » et à l'abri dans leur hôtel international.
Les inondations sont toujours insidieuses. Le monde aussi. Le lointain comme le proche. Tout cela avait démarré avec la vision des terribles mésaventures du Japon. Les télévisions avaient repassé en boucle les mêmes images monstrueuses, irréelles parce que trop lointaines, incontestables parce que trop proches de cette vague que rien n’arrêtait, ni la technique d'un pays si moderne, ni le courage d'un peuple pourtant réputé pour sa bravoure et son héroïsme face aux pires catastrophes. Le flot avait gagné et gagnait toujours. Il s'était joué des digues et n'avait fait aucun cas des systèmes de sécurité aussi prévoyants que ceux d'une centrale nucléaire. Court-circuitant l'électricité que cette dernière produisait et dont elle avait besoin pour son propre fonctionnement, l'océan, contre toute vraisemblance réchauffait des cœurs qu'il aurait du refroidir en les submergeant. De là, la radioactivité gagnait le monde, ses nuages transgressant toutes frontières tant politiques que physiques, et, par un autre canal, radio-télévisé celui-là, la peur se répandait de même, l'angoisse se propageait sans plus de considérations pour les barrières ou les distances. Le monde, autrefois si vaste, s'était tout à coup rétréci, condensé dans ce que les baba-cools avaient rêvé comme village planétaire, mais qui se révélait de plus en plus sous la forme d'un ghetto.
Il avait somatisé, c'était certain, comme à son habitude. C'est le docteur qui le lui avait dit sous forme de boutade. Pour ne pas prononcer le terme trop péjoratif d'hypocondrie, le médecin avait plaisanté avec le fait qu'il avait pour la énième fois devant lui son « meilleur client ». Le praticien n'avait pas de pilules contre les tsunamis mais avait plutôt proposé, comme forme de traitement, de revenir le voir aussi souvent que nécessaire.
Cette consultation, pour frustrante qu'elle lui était d'abord apparue, (mais, pouvait-il raisonnablement en espérer autre chose ?) avait instillé en lui un sentiment inconnu, qui maintenant se diffusait à tout son organisme, et qu'il ne pouvait mieux définir que par le mot tendresse. Le docteur ne lui en avait pas voulu de ne lui présenter aucune maladie véritable . Son simple mal-être semblait suffire pour nourrir une consultation de vingt trois euros. Il se doutait pourtant que, dans ce même cabinet, devaient défiler des cas bien plus graves, sérieux ceux-là : des cancers, des dépressions, des accidents du travail, l'angoisse palpable de mamans pour leurs bébés fiévreux et non seulement de simple vague à l'âme comme il se plaisait à présent à diagnostiquer son propre cas. Pourtant, la honte, qui normalement aurait du l'envahir comme si souvent elle avait su le faire par le passé, ne se montra pas. La tendresse du médecin semblait l'avoir endiguée. Pour l'instant.
Il ne serait jamais un samouraï. Il ne l'avait jamais été. L'idée de se battre contre plus fort que soi lui apparaissait incongrue. L'idée de se battre tout court d'ailleurs. Oui, c'est çà : il était un non-violent. Il aurait pu manifester contre les guerres, toutes les guerres, contre le nucléaire aussi, maintenant qu'il y pensait ! Mais, il n'avait jamais participé à la moindre manifestation ; l'idée de s'opposer aux CRS lui avait stoppé très jeune toutes velléités un tant soit peu révolutionnaires...
Son engagement n'avait été guère plus brillant du côté des femmes ou dans l'administration qui l'employait de façon statutaire depuis près de vingt ans : son existence en était devenu insipide, ce qui rendait d'autant plus curieux l'intérêt que lui manifestait son médecin … Comme, somme toute, à part cela, tout lui semblait normal, il s'entreprit donc d'analyser cette bizarrerie.
La fierté d'être un cas médical s'installa en lui peu à peu. Il se documenta, soucieux de préparer au mieux sa prochaine entrevue thérapeutique. Puisque le docteur investissait sa personne, il s'agissait désormais de se montrer à la hauteur des espérances de celui qui avait utilisé à son encontre le précieux qualificatif de meilleur. Du plus loin qu'il se souvenait, personne n'avait jamais usé de cet adjectif à son égard. Lui revenait plutôt en mémoire, l'épithète de moyen. Il avait été moyen en tout : pour ses parents d'abord, confortés en cela par le très officiel « élève moyen » décerné chaque année par ses professeurs qui se gardèrent bien d'annoter leur docte avis du commentaire « peut mieux faire » et qui pourtant ne leur aurait pas coûter grand chose. Sa carrière lancée, il devint très vite un fonctionnaire moyen, puis un époux moyen, enfin, selon le qualificatif de Madame qui possédait le verbe haut : « un père très moyen ». En cherchant plus avant un synonyme à ce premier qualificatif qui le définissait sans nuance, il pensa au substantif discret. C'est cela, il était un discret moyen. Il pouvait ainsi à loisir se fondre dans la masse, faire oublier sa présence grâce au gris de ces vêtements, à sa figure inexpressive, à sa très grande compétence dans l'évitement des situations délicates. Il avait toujours eu horreur de ces moments de la vie qui vous demandent de choisir : de prendre position entre noir ou blanc.
Parfois, les jours de méforme, quand les éléments du dehors l'envahissaient trop, (je veux parler de sa femme, de ses deux enfants, sa mère désormais veuve, mais aussi ses collègues de bureau), la honte le gagnait en même temps qu'affleurait à sa conscience le concept de lâcheté. C'était là une pensée terrible qui le clouait au lit, l'empêchant d'affronter le regard de qui que se fut. Il savait qu'il aurait un jour à prendre enfin parti entre sa mère et sa femme, sa femme et ses enfants, entre son fils et sa fille, entre ses collègues zélés et les je m'enfoutistes,mais l'idée qu'il avait à choisir un camp, à donner son opinion, le pétrifiait. Seul, l'exercice démocratique lui permettait de se sentir comme les autres. Il ne manquait pas une élection. Il se présentait au bureau de vote dès la première heure et s'y éternisait, goûtant le plaisir de cohabiter avec des adversaires politiques ne pouvant débattre ou se contredire durant cette trêve qu'imposait le jour du scrutin. Il parlait à chaque camp, félicitant chacun d'assumer si brillamment de hautes responsabilités au conseil municipal, et faisait durer les conversations sur le temps qu'il faisait pour mieux savourer le moment où, enfin seul, à l'abri de l'isoloir, il glisserait méticuleusement dans l'enveloppe les bulletins de tous les candidats. Ce luxe d'appartenir à un pays qui permet périodiquement à tous ses citoyens, dans le plus grand secret, de ne pas choisir entre plusieurs projets politiques procurait à son comportement de tous les jours une légitimité citoyenne et une garantie constitutionnelle à son statut de Français moyen. Sa honte refluait alors, il allait mieux et pouvait de nouveau supporter toutes les disputes familiales ou professionnelles qui composaient son paysage. L'acrimonie perpétuelle de sa femme glissait sur lui comme de l'eau sur les plumes d'un canard. Il se sentait recouvert d'un duvet de bien-pensant, sûr de son droit et de son devoir accompli.


L'écoute bienveillante de son médecin avait agi sur sa personne comme une journée électorale. Le reportage télévisé du journal du soir sur la petite île de Lampedusa ne l'effraya pas. Le danger migratoire, le spectre d'un Islam menaçant ne lui procuraient étrangement ce jour là aucune aigreur d'estomac, pas la moindre céphalée. Au contraire, à la vue des malheureux africains débarquant de leurs boat-people, se développa à l'intérieur même de sa poitrine une sensation de douce chaleur, un sentiment encore inconnu mais dont les symptômes postés sur l'encyclopédie médicale en ligne qu'il consultait toujours fébrilement avant de se coucher définissait comme : un sentiment de compassion. Ce sentiment nouveau le décontracta, il se coucha sans prendre son somnifère, s'assoupit bien vite, en se jurant, que dès le lendemain matin, il chercherait dans le dictionnaire la définition exacte de ce mot, pour lui, étranger.
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lucarne



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MessageSujet: Re: Emotions universelles   Mar 5 Avr 2011 - 20:15

chinois

Si c'est un homme...
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blue note

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MessageSujet: Re: Emotions universelles   Mer 6 Avr 2011 - 0:27

Absolument.
Je vote pour l'intelligence discrète de ce texte.
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MessageSujet: Re: Emotions universelles   

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