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 Libération

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MBS

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MessageSujet: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:20

J’attends cet instant depuis tellement longtemps. Des semaines que je ne t’ai pas vu, des mois que tu ne m’as pas donné signe de vie. Je te croyais perdu. Perdu comme j’ai cru l’être moi-même.
Et puis hier, ce télégramme passé je ne sais comment à travers les entraves qui corsètent le pays. Ce télégramme qui me dit : « je suis libre, je reviens ». Ce télégramme qui me brise autant qu’il me libère.
Te revoir !
Enfin !
Il y a ta photographie près de mon lit. Ce beau portrait de toi pris au soir de la victoire du Front populaire au milieu de la liesse d’une foule de gavroches en casquette et d’ouvriers en bleu de travail. Toi, tu portes ce costume sombre et cette cravate qui disent clairement ta profession de secrétaire. Tu tranches un peu dans cette agitation joyeuse avec ton air un peu pincé de « monsieur »… Mais tu souris quand même. De toutes tes dents. Tu souris comme si tu venais de prendre à toi tout seul une nouvelle Bastille. Tu souris… Et ce sourire, il est pour moi.
Durant toutes ces années plus noires que grises, j’ai regardé ce portrait chaque soir. Que tu sois auprès de moi ou que tu sois ailleurs, parti te lancer dans je ne sais quelle aventure sans nom, muré dans ton silence et tes mensonges.
J’ai longtemps pleuré.
Beaucoup pleuré.
Je t’ai pleuré, toi Michel, mon homme, mon héros. Combattant de l’ombre, fantassin des ténèbres. Pendant quatre années, tu es parti, revenu, parti encore, emportant avec toi des chapelets de silence, des perles de secrets.
Si tu savais…
Si tu savais combien j’ai peur de ce qui nous attend.
La guerre a tout changé, tout bouleversé. Je l’ai vue meurtrir des chairs, broyer des cœurs, flétrir des âmes. Personne ne peut sortir indemne de ce cloaque de trahisons, de compromissions nauséabondes, d’amitiés intéressées et fétides. Moi, je ne m’en suis pas sortie comme je l’aurais espéré.
Parce que tu n’étais pas là la plupart du temps.
Parce que ton épaule me faisait défaut lorsque j’avais besoin de laisser couler mes larmes.
Parce que ta photo était la seule qui pouvait encore me ramener vers ces jours sucrés où un monde neuf semblait à portée de nos mains.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:21

Michel s’est glissé dans le compartiment sans billet. Qui aura le cœur de lui en faire le reproche ? Son billet, c’est son histoire. Celle qu’il raconte à qui le presse de questions. Avec des mots qui coupent, des silences qui glacent. Avec ce vent de l’Est qui souffle dans ses phrases.
Lyon s’est réveillée dans un manteau de grisaille. Octobre est triste. Un mois de liberté pour la ville mais rien n’a changé. Les drapeaux tricolores, les bannières étoilées, l’Union Jack claquent dans le vent du Nord, mais partout la ruine, la désolation, la mort rôdent encore. Dans le hall de la gare, Michel a entendu parler de deux vieillards qui en sont venus aux mains la veille pour un quignon de pain rassis. Cela ne l’étonne pas. L’air est lourd de menaces, de luttes encore à venir. Les Allemands reculent certes mais il reste encore bien des drames à venir. Il le sait, il le sent. Quatre années de guerre lui ont beaucoup appris sur la médiocrité, sur la lâcheté des hommes. Les flonflons de la libération sont loin.
Coup d’œil rapide sur la droite, puis sur la gauche. Le wagon a été pris d’assaut. Combien sont-ils, comme lui, à chercher à rentrer chez eux ? Combien d’anciens prisonniers libérés par l’avancée des Anglo-Américains ? Combien de maquisards rendus à la lumière par le départ des forces noires de l’ombre ? Combien de traîtres aussi, se faufilant dans le jour morose, à la recherche d’une rédemption illusoire ?
Les gens s’excusent à peine lorsqu’ils se bousculent. Deux permissionnaires ont dû séparer une femme au langage fleuri de poissonnière et une bourgeoise excédée qui s’envoyaient des injures à la tête pour une place assise. Finalement, la « poissonnière » a eu le dernier mot, la bourgeoise ayant battu en retraite après avoir lâché que tout ça ne se passerait pas comme ça si le Maréchal était encore là. Elle a disparu par la portière avant que sa petite phrase ait fait le tour du wagon.
- J’aurais bien trouvé des ciseaux pour m’occuper de ses bouclettes, lâche la « poissonnière » bruyamment approuvée par tout le wagon.
Michel jette un coup d’œil sur la pendule. Peut-on espérer raisonnablement que le train parte à l’heure ? Il n’y croit pas vraiment. Y a-t-il seulement assez de charbon pour la locomotive ? Le chef de gare, auprès de qui il s’est renseigné, lui a affirmé que le train pourrait aller au moins jusqu’à Arles.
- Pour après, faudra voir sur place… Paraît qu’ils ont commencé à réparer le pont sur le Rhône.
Attendre.
Encore.
Quand le désir d’elle le brûle, quand la faim de vie le tenaille, quand il voudrait pouvoir avaler les kilomètres pour la serrer dans ses bras.
Pauline.
Sa Pauline ! Ce fabuleux cadeau du ciel qu’il n’a pas su aimer, protéger, défendre. Entre le pays et elle, il a dû faire un choix douloureux. Le genre de choix qui a torturé, tordu le cœur de ces héros grecs dont il avait appris le tragique destin au lycée. Souvent, il s’est senti Ulysse navigant sans sa Pénélope, Orphée errant sans Eurydice. Et tel Titus, il a sacrifié à plusieurs reprises son amour à son devoir.
La dernière fois qu’il l’a vue, elle avait maigri. Les retrouvailles n’ont duré que deux jours. Deux jours de passion muette, de fausses confessions, de mensonges déguisés en cris d’amour. Il ne faisait que passer, il ne fallait pas qu’on l’aperçoive. Il a débarqué en plein milieu de la nuit, à la barbe des patrouilles du couvre-feu, il est reparti de même après avoir épuisé son âme entre les bras caressants de Pauline.
Oui, elle avait maigri. Les privations sans doute, l’angoisse assurément. Cette fois-ci, elle ne l’avait pas supplié de la laisser partir avec lui. Elle avait fini par comprendre que là où il allait, elle n’avait pas sa place.
- Tu crois que ça finira bientôt, avait-elle demandé lorsqu’il s’était arraché à elle ?
- Quoi ? Nous deux ?
- Non, cette merde !...
- On dit que…
Mais non, il ne pouvait rien lui dire. Il ne pouvait pas. Le silence était une règle d’or, une vertu indispensable aux types comme lui. Les mots pouvaient tuer.
- Tiens, avait-il dit en tendant quelques tickets de rationnement, ça t’aidera à te remplumer. Tu me fais peur avec ta maigreur…
- Ce n’est pas parce que je manque de nourriture que je suis dans cet état-là.
- Tu es malade ?
- Peut-être… Une sorte de maladie qu’on appelle la honte… La honte d’être seule, la honte de devoir me battre sans toi à mes côtés, la honte d’être montrée du doigt ou, pire encore, de susciter les moqueries silencieuses des voisines.
Le printemps commençait à peine. En claquant la porte, il avait songé que peut-être il ne la reverrait plus. Qui diable pouvait bien savoir ce que demain réservait comme coup du sort, comme coup de chance ?
Trois semaines plus tard, les Alliés avaient posé le pied sur les plages de Normandie. Dès lors, à sa grande honte, il n’avait plus eu le temps de penser à Pauline.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:21

J’évite les miroirs.
Je dois être affreuse…

Je suis affreuse.
Affreusement triste, désorientée, écoeurée par cette humanité abjecte, par cette violence, cette hystérie qui s’est mise en branle avec la Libération et qui ne finit pas. Ici, les rues éclatent de haine, de vengeance, de vieilles rancœurs qu’on règle à coups de fusil.
Ces instants me font mal. Ils m’ont touché dans ma chair, ils m’ont brûlé le cœur. Savoir que tu reviens n’apaise pas le mal. Au contraire, quelque part, il l’amplifie. Il n’y a que lorsque tu seras là que moi aussi je pourrais tirer un trait sur ce passé, remettre le compteur à zéro et recommencer à vivre.
En attendant, je me claquemure dans mon appartement. Je ne laisse passer du jour qu’une lumière étriquée qui filtre par mes volets entrebâillés.
Je voudrais être hors du monde.
Je voudrais ne pas y être venue.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:22

Le train avait fini par partir. Plus de deux heures de retard sur l’horaire le plus pessimiste que les cheminots avaient annoncé.
La locomotive avait patiné quelques instants avant de parvenir à entraîner derrière elle les huit wagons bondés, surchargés d’humains en dérive ou en quête d’un retour vers leur passé. Certains avaient osé monter sur le toit des wagons afin de s’extirper de la gangue surchauffée des couloirs bondés. On avait dû les faire descendre avant de pouvoir quitter la gare de Perrache.
Michel était coincé entre la fenêtre et un combattant de 14-18, un quasi-sexagénaire amputé d’un bras et à moitié aveugle. Ils avaient échangé quelques mots au début du voyage puis, ne trouvant rien à se dire d’autre que de vagues commentaires sur la situation du pays, ils s’étaient tus. Le vieux dormait désormais, insensible aux cahots du wagon, aux à-coups brutaux, aux cris des voyageurs qui se heurtaient les uns les autres lorsque le convoi freinait brusquement.
Le train suivait le Rhône dont les eaux fumaient une brume laiteuse. Parfois, comme un divin hasard, un rayon clair illuminait le fleuve. Cela ne durait qu’un instant mais, immédiatement, Michel replongeait dans des souvenirs heureux : les promenades avec Pauline le long du canal du Midi dans la douce ferveur de l’été 36. Un monde nouveau s’ouvrait, un monde qui leur ressemblerait. Joyeux, heureux, doux comme le miel. Un monde aux lendemains qui chantent, un monde d’amour et de paix. Ils y avaient cru avec toute la force de leurs vingt ans, battant le pavé au printemps, dévorant les routes pendant l’été. L’automne et l’arrivée des premiers réfugiés espagnols avaient fait voler en éclat leurs beaux espoirs. La guerre était là, à portée de vent, rugissant de l’autre côté de la montagne, brûlant la démocratie au feu des « régimes nouveaux ». Ils s’étaient réfugiés alors dans un amour égoïste mettant à l’unisson leurs cœurs et leurs corps, évitant volontairement de voir que leur vision du monde s’écartelait sous les réalités du présent.

- Je l’ai trop écartée de ma vie, murmura Michel.
- Pardon, fit le vieux inexplicablement éveillé par ce simple souffle de voix ?
- Ma femme…
L’infirme hocha la tête, serra son col de sa main valide pour mieux lutter contre la fraîcheur et fit mine de se rendormir.
- Vous savez, lâcha-t-il les yeux fermés, quand je suis rentré au printemps 19, ma femme croyait que j’étais mort. Elle s’était mise à la colle avec le facteur… et ce pauvre gars en avait perdu la tête… Faut dire que la Marcelle, elle savait faire tourner la tête des hommes… Le facteur, il a commencé à mettre de côté toutes mes lettres. Il les lisait dans son coin en se disant que je finirais bien par crever si je ne recevais pas de réponse. Que le désespoir serait plus fort que les obus boches… Mais il a pas eu de bol… J’ai serré les dents, je suis revenu et là, quand je les ai trouvés tous les deux dans le lit, j’ai pas eu besoin de mes deux mains pour décrocher le fusil et leur trouer la paillasse… Voilà ce que c’est quand on oublie de garder une femme dans sa cage… Elle s’envole… Alors, à votre place, je me ferais pas trop d’illusions…
- Vous croyez ?
- Sûr, mon gars… Si vous l’avez laissée seule au milieu de la tempête, elle en ressortira bien mouillée…

Le vieux n’eut pas le temps de poursuivre. Dans un effroyable déchirement de tympans, les freins venaient de stopper le train en pleine voie.
Michel finit de descendre la vitre qu’on laissait entrouverte pour éviter l’asphyxie dans le wagon. Il n’aperçut aucun signal d’arrêt, ce fameux carré blanc et rouge qui ordonnait au chauffeur un arrêt immédiat et absolu. Cet imprévu n’était donc pas lié au trafic mais à un incident. Déjà des passagers, trop heureux d’échapper à la cohue, descendaient sur le ballast.

- Vous savez ce qui se passe, demanda Michel lorsqu’il vit revenir les premiers curieux ?
- Fin du voyage mon gars… La voie avait été réparée mais ça n’a pas tenu il semble… On peut pas continuer. Va falloir marcher…
- Elle va pouvoir se donner encore un peu de bon temps votre dame, fit le vieux avec un éclair rigolard dans son œil vivant.
- Vous avez de la chance d’avoir un bras en moins et ce bandeau sur l’œil… Sinon je vous aurais cassé la gueule…
- Vous avez de la chance d’avoir ce prétexte-là pour vous dégonfler, rétorqua l’infirme.
La voix du contrôleur de billet mit fin à l’échange qui menaçait de dégénérer.
- Tout le monde descend de voiture !...

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:22

Je regarde la pendule. Son battement est sourd comme celui d’un cœur de bronze. Le temps n’avance pas. Il s’agite, il ondule, il brasse l’air mais il ne se hâte pas.
Où es-tu toi l’amour de mes vingt ans ?
Sur quelle route ? Dans quels embarras ?
Ton télégramme venait de Dijon. Peut-être as-tu filé sur Paris mais je n’y crois pas. Même ici on sait que les ponts sur la Loire n’existent plus. Redescendre vers moi serait trop long en passant par là.
Non, tu as dû prendre par Lyon.
J’ai vérifié au moins dix fois le tracé des voies ferrées sur la carte murale piquetée de petits drapeaux français. Soit tu descends vers la Provence par Valence et Avignon, soit tu coupes par le Massif central.
Si tu es pressé, tu seras sans doute passé par la vallée du Rhône.

Si je pouvais, je serais allée me renseigner à la gare Matabiau. Ils doivent pouvoir quand même avertir les gens de l’état des voies. Et même si les téléphones ne marchent pas toujours, il doit bien se trouver des voyageurs pour donner des nouvelles.
Je voudrais pouvoir matérialiser ton retour en semant de petites épingles de couleurs sur la carte. Pouvoir suivre chacun de tes pas. Savoir ce que tu vois, imaginer ce que tu regardes.
Mais je ne sais rien.
Et je vis dans un monde de conditionnels…

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:22

Michel n’avait pas attendu le train qu’on devait envoyer depuis Valence pour embarquer les naufragés du rail. Les heures qui passaient lui brûlaient le cœur. Un seul instant comptait désormais pour lui, celui où il la retrouverait. Attendre, il avait l’amère impression de n’avoir fait que ça depuis quatre années.
D’abord il y avait eu les casemates de la ligne Maginot, cet enfer de béton où la seule lumière était électrique. Il y était entré sans enthousiasme, le cœur chaviré d’avoir laissé sa jeune épouse seule au pays. Là, dans l’ombre glacée, on avait attendu cette guerre qui ne venait pas, ces Boches revanchards à qui on promettait un retour de l’autre côté du Rhin à grands coups de baïonnettes dans le cul. Jour après jour, il avait appris la haine de l’Allemand, appris à confondre le simple troufion en tenue kaki et le dictateur éructant. L’un valait l’autre puisque les deux avaient décidé de semer la guerre. La haine s’était instillée en lui avec la violence d’un poison. Ses idées, ses belles idées de 36, avaient changé au contact de la masse des soldats. Son humanité s’était flétrie dans l’atmosphère de bottes, d’huile à canons et de chants patriotiques gueulés à tue-tête. Désormais, à ses yeux, il n’y avait plus les hommes mais des hommes bons et des hommes mauvais, des peuples pacifiques et des peuples fauteurs de guerre. Il écrivait à Pauline tous les jours mais ses lettres insensiblement devenaient plus courtes. Plus violentes aussi. Il se mit à les terminer par des imprécations terribles, de ces « Mort aux Boches » qui emplissaient les couloirs avant de submerger les esprits. Il y glissa de plus en plus son impatience… Non pas de la revoir mais d’agir, de bouger, de s’extirper de cette cage bétonnée pour en finir définitivement avec « ces salauds ».
Comme les autres, il avait finalement quitté sa casemate, quelque part entre Alsace et Lorraine, les mains en l’air. Prisonnier du béton qui était censé les protéger, il n’avait eu pour seule issue que la reddition avec ses 175 camarades. Sans héroïsme… La ligne Maginot avait disparu au rythme de leurs pas. Et le bois humide d’un stalag sarrois avait succédé au béton desséché…
Durant une longue année…

Pauline lui avait manqué énormément. Plus de lettres, plus de nouvelles. Un silence total. Un goût saumâtre de défaite chaque jour plus violent. Une absence de plus en plus lourde. Et une passion de plus en plus enivrante pour cette France battue, écrasée, abandonnée.
Il avait été libéré parmi les premiers parce que son père était tombé à Verdun. Marié et orphelin, utile par son niveau d’étude, son cas avait, comme pour d’autres, suscité l’intérêt des autorités françaises qui, au cours de ces échanges sordides qu’on nomme diplomatie, avaient réussi à l’arracher avec un millier d’autres soldats aux geôles du Troisième Reich.
Libéré, il était rentré à Toulouse, avait retrouvé Pauline. Il aurait pu se poser là, attendre auprès d’elle que la roue tourne, que la guerre passe, que les vents de l’Histoire s’inversent. Il en avait été incapable. Il avait sauté à pieds joints dans l’ombre, devenant pour son épouse le plus mystérieux des êtres. Allant, venant. Toujours circonspect, muet le plus souvent, étrangement absent même lorsqu’il la serrait contre lui.
Quatre années perdues. Quatre années qu’il ne pourrait jamais effacer. Des choix qu’il devait assumer puisqu’ils lui étaient apparus comme les meilleurs, les plus justes, les plus proches de ce en quoi il croyait.
Mais maintenant le temps pressait, la fièvre du retour l’agitait en tous sens. Il restait tant de kilomètres à faire qu’il ne pouvait se résoudre à attendre encore.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:23

Une nouvelle nuit grise. Le sommeil n’est venu qu’aux premières lueurs du jour. Chaque instant est un instant de peur, d’angoisse, de doute. Quand seras-tu là ? Quand en finirais-je avec cette attente ?
Je ne peux même pas faire confiance à la grosse clé qui ferme la porte d’entrée. Il doit bien se trouver quelqu’un pour en avoir un double. Et quand bien même quelqu’un voudrait entrer sans cela, le bois n’est pas si solide qu’il puisse résister bien longtemps à une épaule vigoureuse.
Les hommes semblent fous. La nourriture est toujours rare mais le vin coule à flot. De quelles réserves, de quelles caves secrètes vient donc cette piquette qui échauffe les esprits ? La fureur de la foule enfle à la tombée du jour. On cherche, on traque, on hurle. Des détonations trouent la nuit, des rumeurs menaçantes grimpent le long des murs.
Les collabos se cachent-ils encore ? On en a arrêté beaucoup. Tous, ou presque, ont été passés par les armes après des procès sommaires. Les autres, ceux qui ont échappé aux rafles menées par les maquisards rouges, doivent être loin… Et s’ils se cachent encore en ville, les beuglements furieux de la populace doivent les inciter à rester tapis dans leurs cachettes.
Comme moi…

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:23

Dans sa poche, une croûte de fromage et un morceau de pain. C’est tout ce qu’il avait pu garder de son repas de la veille au soir. Toute la nuit, Michel avait lutté contre la fièvre et contre son estomac qui réclamait encore.
Aujourd’hui encore, il lui faudrait marcher, avancer au milieu du crachin, fuir ces terres qui semblaient vouloir l’emprisonner. Il économisait encore ses dernières cartouches nourricières. Pour combien de temps ? À un moment donné, il le savait bien, ses pas se feraient plus heurtés, la tête moins docile, les muscles plus durs. C’était des sensations qu’il avait déjà connues en courant entre Jura et Alpes, entre les mailles serrées de la ligne de démarcation.

Il avait dormi à l’abri d’un pont qui enjambait un affluent du Rhône.
Seul.
Finalement, il s’était écarté en fin de journée de la voie ferrée. Il avait renoncé à attendre le fameux train de secours… Un train fantôme qui peut-être ne viendrait jamais. Michel avait marché pendant cinq heures sans rien voir venir en sens inverse. Il en était arrivé à se dire que, peut-être, le contrôleur avait menti en affirmant avoir joint la gare de Valence par téléphone ? Qui pouvait savoir s’il avait vraiment obtenu une réponse ?! Est-ce que le téléphone le long des voies fonctionnait vraiment ?
Au moins, lui, il avançait. Trop lentement à son goût bien sûr mais plus rapidement que tous ces voyageurs qui avaient dû s’entasser encore plus dans le convoi pour passer la nuit. Là-bas, l’air devait être devenu irrespirable entre sueur, urine et injures fleuries.
Et puis là-bas, il y avait ce vieux dont les mots n’avaient cessé de défiler dans sa tête l’aiguillonnant sans cesse.
« Voilà ce que c’est quand on oublie de garder une femme dans sa cage… Elle s’envole… »
Pauline ? S’envoler ?
Comment l’imaginer ? Comment l’accepter ?
Elle n’était pas vraiment belle. Un peu osseuse, un peu tordue. Des cheveux longs qu’elle avait refusé de sacrifier à la mode « garçonne » mais ternes, éteints, sans feu. Des jambes sans grâce mais qu’elle maquillait quand même au crayon à sourcil pour faire croire qu’elle portait des bas. Un de ces trucs que seules les coquettes savent imaginer…
Elle n’était pas vraiment belle mais elle avait un charme fou. Tout était dans sa gorge, tout était dans sa langue. Elle chantait divinement bien, avait étudié le chant au Capitole et participé, enfant, à de nombreux spectacles d’opéra. Elle évoquait souvent ce « Carmen » qui lui avait permis de prendre confiance en son talent lorsque, seule, elle avait empli de sa voix de petite fille l’immense salle. Lui, parfois, l’appelait « mon petit rossignol » et ça la faisait rougir…
Elle chantait fort, elle chantait juste et savait emplir ses notes d’une chaleur, d’une émotion propre à faire fondre les cœurs les plus endurcis. Lorsqu’elle parlait, elle devenait encore plus envoûtante. Elle avait une telle force de conviction, une telle façon d’enrober les mots, de ciseler ses phrases qu’on avait du mal à lui résister. Si elle avait eu de mauvais instincts, elle aurait pu être la plus merveilleuse des manipulatrices.
Mais elle était incapable de mentir… Il en était sûr, il en aurait mis sa main à couper…
Du moins à l’époque où il la connaissait vraiment… Il y avait bientôt de cela cinq ans…

À l’entrée de Péage-de-Roussillon, Michel approcha une vieille femme qui binait son carré de potager pour en extirper les mauvaises herbes que l’automne humide commençait à accumuler.
- Pardon, Madame, vous n’auriez pas un peu de pain ?
La vieille ne prit même pas la peine de lever la tête pour répondre.
- Du pain, mon gars ?... D’où tu sors ? T’es pas au courant que c’est la guerre et que ça fait quatre ans qu’on bouffe des racines pour survivre ?
- Je sais, madame… La guerre j’en viens…
- Tu en viens, mon gars ? Et où il est ton uniforme ?
Elle n’avait toujours pas relevé la tête ce qui intrigua beaucoup Michel. Le vieux non plus dans le train n’avait pas cherché à croiser son regard. Qu’avait-il de si effrayant pour que personne ne souhaitât le regarder en face ?
- Madame, on ne fait pas toujours la guerre en uniforme… Surtout la sale guerre…
- T’étais dans le maquis ?
- Oui.
- Où ça ? Dans le Vercors ? Il paraît que ça a été terrible là-bas… J’y avais mon petit-fils et j’ai plus de nouvelles de lui depuis août 43 quand il a fui le STO… Gilbert Lochard, ça te dit quelque chose ?…
- Non, madame… Moi, j’étais du côté d’Oyonnax… Je faisais passer la ligne… ou la frontière suisse… selon les cas… Et parfois, ça tournait mal…
- Et où tu t’en reviens comme ça ?
- Chez moi, madame… À Toulouse… Ça fait cinq ans que je n’ai pas vu ma femme, mentit-il espérant amadouer la vieille jardinière.
- Cinq ans ?... Ça fait une paye !...
Michel se mit à prier pour que la femme ne rajoutât pas une remarque du même style que l’infirme du train. Prières exaucées car les questions cessèrent et un sourire presque maternel se peignit sur le visage ridé.
- Viens… Je vais te donner une miche, un quart de pinard et… - elle baissa la voix – quelques tranches d’un jambon que mon vieux avait mis à sécher avant de casser sa pipe.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:24

J’ai la gorge sèche. C’est un fléau qui ne me quitte plus depuis plusieurs jours. Un soleil brûlant semble d’y être allumé, s’y être installé, rayonnant de mille feux, absorbant ma salive, étouffant ma voix.
Cela fait des semaines que je n’ai plus chanté. Depuis qu’ils ont fermé « la Violette », cette cave malfamée où venaient s’encanailler quelques-uns des puissants de la ville. Tous les soirs, sauf les lundis et mercredis, j’y chantais douze chansons. De grands classiques de la chansonnette de ce qu’un type un peu éméché baptisa un soir du mot incongru de « patrimoine » avant d’essayer de me palucher les seins. Deux ou trois airs d’opéra aussi où je laissais ma voix escalader les sentiers les plus abrupts vers des pics de cristal.
« La Violette » c’est ma guerre à moi. Mon monde, mon univers. Sordide et glauque comme les regards posés sur toutes ces demi-mondaines dont le seul talent était rebondi derrière et fendu devant. Je n’avais rien à voir avec elles… Même si nous étions toutes à notre façon des artistes. Moi, j’avais ma voix ; elles, leur peau. Et, à en juger par l’acharnement de nos habitués à revenir les lutiner du regard et de la main, elles devaient exceller dans leur domaine.
Que sont-elles devenues ?
Julie, une ancienne ouvreuse des Variétés reconvertie dans les parties de jambes en l’air à plusieurs. Léonie, une ancienne des trottoirs, montée en grade par la faveur d’un de ses clients les plus réguliers, le proprio de « la Violette ». « Marthe » qui aurait dû devenir enseignante si la loi ne l’avait pas exclue, comme ceux de sa religion, de toutes les professions respectables.
Je pense à elles en particulier parce qu’elles m’ont parfois applaudie avec assez de chaleur pour que leurs battements de mains fussent autre chose qu’une claque de circonstance. On ne se parlait pas vraiment, on se saluait juste du bout des lèvres. Elles avaient leur mac, moi j’avais mon mec. On n’avait rien à se dire et pourtant on étaient toutes dans la même galère.
Dès la libération de la ville, le patron de « la Violette », Jules Campier, a été massacré par ses propres voisins. Ceux qui n’avaient jamais osé protester contre les éclats de voix en pleine nuit, contre cette abondance de bonnes choses quasiment sous leurs fenêtres, contre ces odeurs de viandes grillées qui donnaient le vertige. Ceux qui n’avaient pas eu le courage de dénoncer ce monde d’intouchables se sont vengés de leur lâcheté sur le premier bouc émissaire disponible. Cet homme, certes pas vraiment fréquentable, qu’ils avaient salué avec empressement tous les jours pendant huit ans. Si j’en crois les échos de couloirs, la mallette garnie de billets de banque que monsieur Campier gardait dans sa chambre a disparu. Drôle de hasard !
Alors, comment pourrais-je chanter ? Comment trouver en moi un rayon de soleil pour planter un arc-en-ciel de notes dans cette pluie froide d’automne ?
Peut-être que quand tu seras là, tout changera ?

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:24

Une gibecière d’écolier battant contre son flanc – peut-être celle du fameux Gilbert ? –, Michel reprit sa route en début d’après-midi.
La vieille dame, finalement délicieuse, avait été encore plus généreuse qu’espéré. Michel emportait deux bouteilles de vin, deux gros pains dorés et le reste du fameux jambon. Elle avait beaucoup pleuré en le regardant partir. C’est qu’il s’éloignait avec le vélo de feu « René », le fils tombé en Espagne au sein des Brigades internationales.
Ils avaient parlé longtemps. Elle avait en fait plusieurs vies à raconter. Celle de son mari qui s’était battu aux Dardanelles, celle de son fils qui avait embrassé le communisme comme on entre en religion, celle de son petit-fils qui avait veillé sur elle avant de l’abandonner pour entrer dans la clandestinité. Des autres femmes, il n’avait jamais été question. Patriarche de la famille, madame Noémie avait fait place nette autour d’elle. N’avait-elle pas répété à plusieurs reprises que « les filles de la ville étaient des salopes » faisant sans doute allusion à cette bru qu’elle n’avait jamais évoquée directement.
Peut-être pensait-elle aussi à Pauline en disant cela ? En tous cas, elle avait été assez délicate pour ne pas associer clairement son épouse à cette terrible et définitive affirmation. Pourtant, il avait suffisamment épanché son cœur, posé ses doutes sur la table pour qu’une telle conclusion eût été logique.
Elle n’avait rien dit non plus quand il était parti. Elle était juste restée à pleurer sans même pouvoir lui faire un signe de la main.

C’était vraiment un vieux clou ce vélo. La selle de cuir noir, bouffée par les insectes qui bourdonnaient dans la grange, exhalait des lambeaux de paille chaque fois que Michel reposait ses fesses dessus. Le cadre largement rouillé était lourd et, à la moindre côte, il fallait se dresser sur les pédales pour continuer à propulser la bicyclette. Bien sûr, il n’y avait pas de changement de vitesses ; on ne pouvait espérer trouver une telle innovation sur un engin aussi préhistorique… En revanche, Michel imaginait pouvoir soulager ses cuisses dans les descentes. Espoir de courte durée ! Il n’y avait pas de roue libre. En montée, en descente ou sur le plat, il fallait pédaler…
Mais après tout, il avançait… Et plus vite que s’il avait poursuivi son chemin à pied. Chaque coup de pédale, chaque effort c’était quelques mètres de plus vers elle. Il n’y avait que cela qui comptait… En plus, s’il se débrouillait bien, il pourrait poursuivre son voyage en train tout en gardant son deux-roues pour les coups durs : il se doutait qu’il y en aurait forcément.
Même sans Allemands, la moindre petite ville traversée sentait encore la guerre, les privations, parfois même la misère. On le regardait passer avec méfiance. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire là ce gars avec son vélo à la Maurice Garin et son costume maculé de boue ?

Michel arriva à Valence aux dernières lueurs du jour. La ville sombrait dans l’obscurité. Il avait traversé le Rhône par le pont du chemin de fer, miraculeusement intact, qui mettait en relation les deux voies ferrées qui coulaient de part et d’autres du fleuve.
Il tenta sa chance à la première enseigne d’hôtel qu’il rencontra. Il n’avait rien pour payer la nuit mais peut-être qu’on voudrait bien écouter son histoire et lui accorder l’abri pour la nuit. De toutes les manières, même un galetas de fortune lui serait toujours plus agréable que la perspective d’une seconde nuit à se rouler sous un pont pour avoir un peu chaud.
Deux coups secs, un coup long. Il ne frappait plus que comme ça maintenant. C’était devenu un de ses signes de reconnaissance. Un de ces foutus trucs de guerre qu’il devrait apprendre à remiser au rayon des accessoires inutiles désormais. Ça ne serait pas simple. Il n’était plus ce qu’il avait été et il craignait bien de ne jamais le redevenir.
Une femme vint ouvrir, du moins en partie, une chaînette métallique bloquant le passage.
- Vous avez des chambres ?
- Des chambres, fit la femme ? Bien sûr qu’on a des chambres… C’est un hôtel, monsieur…
L’ironie était amère. Michel comprit instantanément ce que la femme voulait dire. Il n’y avait personne dans l’hôtel. Pas un client !... Et sans doute qu’elle ne devait pas en avoir vu la queue d’un depuis un moment…
- Je veux dire, une chambre libre.
- Vous restez longtemps ?
- Juste cette nuit…
En d’autres temps, l’hôtelière n’aurait peut-être pas pris le risque d’ouvrir pour un seul client… Il sentit ce débat intense péricliter très vite dans son esprit. Elle n’avait pas les moyens de refuser…
Et lui n’avait pas les moyens de payer.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:25

La solitude, quand comme moi on a été habituée au monde, est une situation qu’on a du mal à accepter, à supporter.
Je vais du fauteuil au lit, du lit au fauteuil… Parfois, je pousse jusqu’à la fenêtre mais la ville m’exaspère alors je laisse les volets clos. Quand je ne peux pas faire autrement, je vais jusqu’au cabinet de toilettes ou au réchaud à bois pour me faire une tisane. Les gens qui ne me connaissent pas pourraient penser que je me laisse mourir, que je m’étiole volontairement pour te donner mauvaise conscience ou pour me punir de mes actes.
Ce serait bien mal me connaître.
Je suis abattue certes, la tête bourdonnante de ce qu’ils m’ont fait, le corps encore meurtri en bien des endroits. Mais je ne suis pas morte à la vie. J’en veux encore et c’est bien pour cela que je t’attends.
Je passe mes journées, mais aussi l’essentiel de mes nuits, à lire. Après tout, il fut une époque où je me destinais à être libraire. La guerre a ravagé ce rêve. Les mots que j’aimais ont servi à tant de choses malsaines que j’ai cherché à m’en détacher pendant longtemps. Toutes ces affiches revanchardes, tous ces articles dégradants, tous ces romans à la gloire d’un ordre nouveau dans lequel je ne reconnaissais pas ma philosophie du monde m’ont dégoûté de ce plaisir simple. S’asseoir, poser ses yeux sur la première ligne, sur le premier mot et puis se laisser aller, vivre l’instant sous la férule habile d’un conteur d’histoires. Voilà peut-être ce qu’est la liberté quand j’y pense. Alors, le reste, le monde, la belle affaire. Moi, je vis les affres de madame Bovary qui crève d’ennui. Je me reconnais un peu en elle, dans cette attente d’un nouveau départ, dans cette fuite en avant immobile. Mais son apathie m’aide à ne pas sombrer. L’immoralité de l’héroïne me rappelle un peu la mienne mais son univers est tellement éloigné du mien que cela me rassure plus que cela ne me trouble. Je tourne les pages une à une, je recommence la lecture de certains passages. Mon corps s’affaiblit peut-être mais mon âme se renforce. Je ne renonce pas, je m’accroche aux chapitres avec toute l’énergie d’une volonté brûlante. Je ne tomberai pas, je ne faiblirai pas.
Je continuerai à t’attendre sans douter, sans faillir.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:25

La patronne de l’hôtel était une femme d’une trentaine d’années. Une mutilée de la guerre comme tant d’autres. Elle n’avait plus de nouvelles de son mari depuis Dunkerque en juin 40. Mort ? Prisonnier ? Personne n’avait pu lui dire. Même le ministère de la guerre à Vichy avait été incapable de la renseigner. Du coup, elle n’était pas, comme elle disait, officiellement veuve ; elle s’accrochait à cette absence d’information pour croire encore au miracle. Là où d’autres avaient pris le deuil, elle refusait de le porter et, au contraire, s’habillait toujours de couleurs vives. Les esprits les plus mal intentionnés du quartier n’avaient pas tardé à la baptiser du sobriquet peu flatteur et injustifié, de « Veuve joyeuse ».
Comme toutes les personnes seules, elle avait besoin de parler, de se confier, d’étaler sa peine à longueur de phrases. Mais ça n’allait pas au-delà. Elle était fière de sa fidélité, du bouclier qu’elle avait érigé entre elle et les tentations – il y en avait eu bien sûr. Elle se foutait du qu’en-dira-t-on ayant pour elle sa conscience… et deux jeunes enfants qu’elle avait envoyés se coucher après l’entrée de l’inattendu client.
Michel était fatigué. Il avait la tête lourde et les jambes dures. Finement, l’hôtelière lui offrit un grand bol de soupe qu’il trempa d’un peu de vin de Provence. Pendant qu’il mangeait, elle était sûre au moins qu’il l’écouterait. Elle parla « fidélité » et « amour », il répondit « guerre » et « nature humaine ». Lui-même parfois, en dépit de ses sentiments pour Pauline, avait « donné quelques coups de canif dans le contrat ». Il ne lui avait bien sûr jamais avoué mais ceux qui le connaissaient savaient que ses besoins de mâle pouvaient l’emporter sur son amour.
Elle l’avait écouté se confier en hochant tristement la tête, déçue sans doute de ne pas trouver chez ce bel homme aux traits un peu tirés autant de soutien qu’elle aurait pu l’attendre. Il semblait l’inviter à fauter, à jeter ses principes par-dessus les moulins.
« On n’a qu’une vie ! ».
Elle avait mis fin à la discussion en l’accompagnant jusqu’à la chambre au second étage.
- Elle donne sur la rue, avait-elle précisé comme si cela avait été d’une grande importance dans une ville encore écrasée sous le couvre-feu.
La chambre était honnête, il en avait connu de plus sordides. Mais il avait aussi fréquenté quelques palaces parisiens ou de la Côte qui, même en temps de guerre, avaient su conserver un chic et un luxe qui, depuis, lui manquaient. Il fit une toilette rapide, se glissa entre les draps et sombra aussitôt dans le sommeil. Il devrait se lever tôt pour échapper à l’épineuse question du règlement de la chambre. Trop confiante, la patronne ne l’avait pas fait payer d’avance.

En plein cœur de la nuit, une ombre envahit le lit de Michel.
- Vous aviez raison… On n’a qu’une vie…
Michel grogna un peu. La fatigue, l’attente de revoir Pauline, tout militait pour qu’il écartât l’intruse. Cependant, il n’en fit rien.
La chambre était dès lors payée…

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:26

Je les aimais tant mes cheveux.
Ils faisaient partie de moi.
Ils étaient moi.

Je ne suis pas plus coquette qu’une autre. Mais pas moins non plus… Durant cette foutue guerre, j’ai voulu continuer à plaire. Un peu par défi car je sais que je ne suis pas d’une beauté transcendante. Beaucoup par nécessité. Parce que je ne pouvais pas faire autrement. Michel n’était jamais là et une femme a besoin qu’on se retourne sur elle, qu’on la complimente sur sa tenue, qu’on lui pose des mots sucrés de désir à l’oreille. Et puis, je me produisais sur scène et le public attend d’abord qu’on le subjugue par les yeux.
J’avais en tout et pour tout deux robes pour mon tour de chant. Un jour sur deux, j’enfilais une tenue d’un rouge violent qui scintillait malgré les pâles éclairages. Le lendemain, c’était, au mépris de certaines superstitions des métiers de la scène, une robe verte usée jusqu’à la corde mais qui, parce qu’elle s’arrêtait un peu au-dessus du genou, donnait à imaginer aux hommes.
Je devais plaire mais n’avais pour cela que ma seule force, ma seule énergie. Toujours les mêmes chaussures à talons, plusieurs fois ressemelées. Une seule paire de bas en 3 ans, toujours la même, dessinée au brou de noix dilué et au crayon.
La seule chose qui pouvait m’aider à tenir l’assistance en respect, c’était ma chevelure, ce casque brun que j’ondulais à grand renfort de bigoudis. En agitant doucement la tête, des vagues sombres se déroulaient sur mes épaules, cascadaient dans mon cou. C’était langoureux, porteur d’émotion, de sensualité. Ça plaisait. Et était-ce vraiment de ma faute si cela plaisait surtout à quelques officiers allemands ou à ces trognes franchouillardes de miliciens ?
J’étais là pour chanter.
Pour chanter et pour plaire.
J’ai très vite compris que si je n’étais ni Julie, ni Léonie, ni « Marthe », si je n’avais pas les mêmes ambitions, les mêmes attentes qu’elles, d’autres les avaient pour moi.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:26

À la gare de Valence, on annonçait un train vers Montpellier. C’était un bond de deux cents kilomètres vers le Sud. Plus de la moitié du chemin restant vers Pauline.
Michel acheta un ticket à un vendeur encore ensommeillé et acquitta un supplément pour que le vélo le suive dans le fourgon de queue du train.
Il était six heures. Le préposé au poinçonnement des billets roupillait comme un bienheureux sur sa chaise. Tout était calme dans la gare.
Par-dessus l’illusoire barrage des jambes du poinçonneur, Michel gagna le quai. Est-ce que le train pour Montpellier était déjà là ?
L’air était toujours aussi frais, un crachin collant tombait d’un ciel toujours gris.
- Vous attendez le train pour Marseille ?
- Non, je vais à Montpellier…
Le chef de gare ôta sa casquette pour se gratter l’occiput.
- Ben le train qui doit partir pour Marseille, il pourra toujours vous amener jusqu’à Arles… Parce que là, un train pour Montpellier ou Perpignan, j’y crois pas pour tout de suite… On manque de charbon… Déjà on avait des « pèlerins » à aller récupérer en pleine voie du côté de Vienne mais on n’y est pas arrivé… On a dû les renvoyer sur Lyon…
- Pourtant on m’avait assuré que…
- Ils n’en savent rien au guichet… Ils ont leur catalogue Chaix de 1943 et ils font comme si la guerre n’existait pas… Le train 75 part à telle heure et il faudrait pour eux qu’il parte à cette heure-là… Une fois que vous êtes sur les quais, vous entrez dans un autre monde… le mien… Ici, on se bat avec le charbon qui n’arrive pas, avec les wagons qui rouillent ou qui pourrissent, avec les rails qui cassent et le ballast qui glisse. C’est une autre forme de guerre… On nous demande de faire partir les trains coûte que coûte… On sait bien qu’on envoie des gars à l’aventure et ça on n’aime pas… On répare les voies détruites par les combats ou les sabotages mais ça tient pas bien longtemps car les convois qu’on envoie dessus sont bondés et donc trop lourds… Ça pète !... Et il faut tout recommencer… Alors quand c’est un pont…
Un coup de sifflet détourna le chef de guerre de ses explications. Il réajusta sa casquette où brillaient trois étoiles dorées. Son képi de maréchal à lui.
- Voilà le train qu’on vient de former… Il ne partira pas avant deux bonnes heures mais si vous voulez monter votre vélo dans le fourgon et déjà réserver votre place, ne vous gênez pas…

Michel avait fait sa nuit dans le train.
La patronne de l’hôtel ayant quatre années d’abstinence complète à rattraper avait mis une énergie terrible dans leurs ébats nocturnes, pleurant, gémissant, réclamant encore et encore. Lui avait d’abord eu du mal à se convaincre qu’il pourrait l’honorer. Elle n’était pas d’un physique agréable et, malgré le parfum dont elle s’était aspergée, elle avait une odeur indéfinissable qui lui déplaisait… Mais lui aussi n’avait pas eu de relations sexuelles depuis un bon moment et sa nature le portait peu à refuser de si joyeux exercices.
Il avait offert la meilleure prestation possible compte tenu de sa fatigue. Cela avait sans doute comblé la patronne. Au petit matin, quand il avait quitté la chambre, elle n’avait même pas bougé du lit… et il était sûr d’une chose : désormais, elle devait se ficher complètement de savoir si son mari était mort ou pas.
Le voisin de Michel qui, Dieu merci, n’était ni vieux, ni infirme, mais un notaire d’Aix-en-Provence qu’une affaire de succession avait amené à Tournon l’avait secoué peu avant d’arriver en gare d’Arles. Il avait pu descendre à temps du train, la bouche pleine d’une question à poser.
- Il y a un train qui part pour Toulouse ?
Le sous-chef de gare de Arles avait lui aussi pris le temps de soulever sa casquette avant de répondre au voyageur pressé. C’était sans doute un réflexe commun à tous les hommes des quais, cette ablation momentanée du couvre-chef. Un moyen de dire, « je vais vous parler franchement mais d’abord je réfléchis. »
- Toulouse ? Peut-être… Mais les trains ne partent pas d’ici… Ils s’y arrêtent seulement. Les trains viennent de Lyon ou de Marseille…
- De Lyon, il n’en viendra pas d’un moment apparemment… La voie est coupée près de Vienne…
- Ben je suis heureux de l’apprendre… De notre côté, on a parfois du mal avec les ponts… Il y a une semaine, un train a déraillé sur le pont du Rhône… On recommence à peine à traverser normalement…
- J’ai compris ce qu’il me reste à faire, soupira Michel…
Il mit le lourd vélo sur son épaule et sortit de la gare… Il lui faudrait pédaler beaucoup et longtemps pour espérer atteindre Lunel, sa prochaine étape, avant la nuit.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:27

Emma Bovary a bien cédé à d’autres hommes. Pourquoi aurais-je dû rester de marbre face à des hommes à qui je plaisais et qui finalement avaient pour certains du charme.
Je n’ai jamais eu d’états d’âme avant de coucher avec un militaire ennemi. Toulouse n’était pas une place assez minable pour que viennent s’y encroûter de vieux colonels à bedaine parachutés là pour ne pas risquer d’étaler leur médiocrité ailleurs. Lieutenants, capitaines et colonels en poste dans la ville étaient la plupart du temps d’allure sportive, souvent bronzés au soleil d’Afrique. Ils aimaient la gaieté plus que la guerre et, je n’en doute plus guère, ma voix et ma peau plus qu’une offensive sous le feu de l’ennemi.
Je suis devenue un repos du guerrier, une hirondelle passant dans leur nid, une alouette venant leur gazouiller l’amour jusqu’au petit matin. J’étais la plus discrète possible. D’abord parce que j’avais bien conscience que mes actes allaient contre la morale patriote… Ensuite parce que, mon alliance dorée l’attestait, j’étais une femme mariée. Mariée à un fantôme énigmatique mais mariée quand même.
Quand Michel revenait se poser quelques jours chez nous, je me faisais porter pâle à « La Violette ». Le patron comprenait ce que cela signifiait et il me remplaçait par une petite danseuse d’origine espagnole dont les mouvements de jupe et les coups de talons aiguille sur fond de musique andalouse suffisaient à étancher les envies d’émotion de l’assistance. Dès mon retour, la ronde reprenait.
Je devais prendre garde à ne fâcher personne, à ne m’attacher à personne. C’était le marché que j’avais passé avec le patron. Un soupirant par soirée. Jamais plus… et jamais le même deux soirs de suite. Monsieur Campier savait qu’une bagarre entre jaloux, a fortiori allemands, pouvait conduire à la fermeture de son établissement. « On n’est jamais assez prudent », disait-il. Sa triste fin m’a montré qu’il avait malheureusement raison… et qu’il n’avait pas su mettre en application pour lui-même ces précautionneux préceptes.
Bien sûr, j’avais fini par avoir mes petits favoris. Un lieutenant bavarois notamment dont le pilonnage intensif m’arrachait des bordées de plaisir. Lui, il savait parler aux femmes mais, plus encore, il les traitait avec politesse, courtoisie et n’abusait pas de son statut de vainqueur. Il était à mon écoute, il fixait sa cadence en fonction de ma respiration, de mes attentes, de mes incitations… Où est-il aujourd’hui ? Peut-être lui aussi, comme Michel, lâché sur une route, cherchant à renouer le fil du passé, à retrouver son nid, sa gretchen et ses trois enfants.
- Ça m’emmerde qu’ils aient appris à dire bonjour en tendant le bras, m’avait-il confié un jour.
Ce type était tout sauf un salaud. Parfois, je priais –mais qui ? je n’étais pas croyante– pour qu’il réchappe à la boucherie en Normandie, en Russie ou ailleurs. Ce gars-là méritait de vivre encore…
Ces nuits ne m’ont jamais fait oublier Michel. Elles m’ont juste permis de survivre… Mais maintenant que les dés de l’Histoire ont roulé, que le vent a tourné, je ne peux plus me regarder en face.
Ils m’ont volé mes cheveux. Ils m’ont rouée de coups. Ils m’ont violée. Ils m’ont abandonnée sur le pavé brûlant d’août avec ma robe déchirée et mon visage tuméfié.
Ils ont fini de me briser le corps et l’âme.
Je n’ai plus que l’homme qui m’aime pour me relever et me reconstruire.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:27

Peu après la mi-journée, le Mistral avait dégagé le ciel. Les nuages s’étaient éparpillés en une vingtaine de minutes et le bleu avait repris possession des cieux.
Pour Michel, le changement de temps n’avait pas eu que des effets positifs. La fraîcheur s’était accrue avec le vent. De fines piqûres froides martyrisaient constamment le cycliste. Et chaque rafale apportait sa bordée de piques… Et chaque rafale le bousculait sur la route, le couchait presque. Le terrain était plat, semé de gros cailloux blancs, le chemin sans difficulté. Pourtant, il peinait à avancer, ballotté, secoué, agité par le vent. Les bornes kilométriques semblaient être de plus en plus espacées. Pauline s’éloignait tout autant que Lunel.
Sans le secours d’une camionnette de gendarmerie, Michel se serait peut-être noyé dans sa propre sueur. Les deux pandores, compatissants, le ramassèrent sur le bord de la route alors qu’épuisé, le visage marqué par la souffrance, il maudissait le Mistral, assis sur une borne en ciment.
- Où tu vas mon gars ?
- Toulouse !...
- Ben t’es pas rendu…
- Je le sais…
- D’où t’arrives ?
- Arles, Valence, Lyon, Dijon…
- La zone des combats…
- Ouais… J’étais dans un maquis… On a retardé les Boches autant qu’on a pu pour que les gars de de Lattre les choppent, mais ils se sont dégagés quand même… Maintenant, je rentre… En attendant de repartir… Il y a encore à faire…
- Tu comptais aller jusqu’où comme ça… La nuit va tomber vite maintenant…
- Lunel…
- Ben écoute, on va t’amener à Montpellier… Tu dormiras en cellule si ça te gêne pas…
- Je dis pas non… Mais la cellule ça me rappellerait de trop mauvais souvenirs… Le stalag…
- Bah, on fermera pas la porte, fit le brigadier en soulevant la bicyclette pour l’enfourner dans la camionnette.

Les barreaux, la couchette de bois, le seau hygiénique dans un coin. Tout cela avait un air familier, tout cela sentait le passé insubmersible.
- À côté, c’est un collabo qu’on a arrêté ce matin… Un gars qui fournissait des renseignements à la Milice, qui foutait son nez partout… Il a essayé de se refaire une virginité en proposant des infos sur les planques de quelques anciens de Vichy dans la région… On l’a serré tout de suite… Enfin, évite de l’approcher de trop près…
- Merci… Ça va faciliter mon sommeil, ironisa Michel…
- On déconne, mon gars… Lui, il est bien enfermé dans sa cage… Alors si tu te mets sur ta couchette, il ne pourra rien te faire… Et s’il fait du raffut pour t’empêcher de pioncer, tu viens nous prévenir, on le fera taire à notre façon…
Un collabo comme voisin de cellule ? Quelle ironie !
Lorsque les deux gendarmes eurent refermé la porte de communication entre le bureau et la prison, le collabo ouvrit les yeux.
- Merde ! Michel ! Qu’est-ce que tu fous là ?

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:28

Emma Bovary va mourir… J’ai beau le savoir, j’y vois une annonce de mon propre destin. Mon poison à moi sera dans le regard des gens. Tout le monde m’évitera, on me montrera du doigt.
Pour survivre, il faudra que je parte d’ici, que je mette une distance suffisante avec ces murs roses qui pour moi ont viré au gris.
Partir…
Sans quoi je deviendrai folle.

Où sont-ils les hommes et les femmes qui auraient pu, qui auraient dû me soutenir, me défendre ? Absents ! Envolés ! Ils m’ont abandonnée à la foule sans lever le petit doigt pour moi. Ils ont renié leur parole, trop contents de voir une innocente servir de bouc émissaire. J’ai aimé le peuple jusqu’à la folie. Aujourd’hui il me dégoûte, il me fait peur. Je comprends mieux 93 désormais, cette folie de sang, cette énergie du crime. J’aurais été montagnarde par mes idées ; je serais girondine désormais par sympathie pour ces souffrances que nous aurons partagées.
Comme madame Roland naguère, j’ai en moi cette furieuse envie de vivre pour m’empêcher de commettre un geste définitif. On ne peut avoir été muse et se rabattre sur le ruisseau. On ne peut avoir été tourterelle et renoncer à roucouler.
Peut-être en revanche que si je n’avais pas su que Michel revenait…
Là, tout aurait été différent.

Je n’ai même plus de saccharose. Mon tilleul est fade, parsemé de petits débris mais il est chaud et cette chaleur m’importe plus que cet ersatz de sucre. Emma Bovary va mourir… Je pleure sur elle pour éviter de pleurer sur moi.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:28


Michel ne savait plus quelle attitude adopter. Les gendarmes de la brigade de Montpellier hésitaient eux aussi : devaient-ils blâmer leur hôte pour sa négligence ? Ou, au contraire, se poser de douloureuses questions sur leur incapacité ?
Le collabo s’était pendu dans sa cellule pendant la nuit. Pendu avec la cravate de Michel.
- Je le connaissais… On avait milité ensemble à la SFIO avant la guerre… Mais lui, il a suivi la tendance Déat… La France avant tout… Avant les intérêts premiers du peuple. Avant les droits de l’homme. Avant la justice sociale… Ça ne m’a pas étonné de voir qu’il avait tourné collabo… Mais bon, on a parlé un moment… On avait des souvenirs à échanger, des trucs qu’on n’oublie pas et qu’on ne peut partager qu’avec ceux avec qui on les a vécus. On a parlé beaucoup de ma femme aussi… Pauline… Deux ans que je ne l’ai pas vue… Il avait un peu le béguin pour elle que je crois…
- C’est pas pour ça qu’il s’est pendu quand même ?
Michel jeta un coup d’œil vers le corps étendu désormais sur le carrelage glacé de la cellule voisine.
- Je ne crois pas… Ce serait trop stupide…
- Comment a-t-il eu votre cravate ?
- Je ne sais pas… je suppose qu’il a dû voir qu’elle dépassait de la poche de ma veste… et il a tendu le bras à travers les barreaux pour la prendre… Il s’est aussi servi en pinard dans ma sacoche… Sans doute pour se donner du courage… Messieurs, ce mec-là c’était pas un salaud. Un paumé, une victime peut-être mais pas un salaud… On aurait tous pu finir comme lui…
- Se rendre compte de ses erreurs, et vouloir en finir… Oui, sans doute que c’est possible qu’il ait eu des remords, fit le brigadier…
- Vous allez avoir des problèmes à cause de cette histoire ?
- Des problèmes ?... Ça ne sera pas la première fois qu’un gars meurt en cellule de cette manière-là… Quand c’est un gars qui pouvait vous balancer le nom de ses complices, c’est emmerdant… Mais lui, ses complices on les connaît tous… C’est où ils se cachent qui nous importe… Comme, de toute façon, ils sont trop malins ces bougres pour confier ce genre d’informations à d’autres pourris dans leur genre, votre ancien copain il ne nous aurait rien appris. Alors…
- Je peux partir alors ?
C’était l’angoisse de Michel. Rester là. Prisonnier encore. Bloqué loin de Pauline pour des heures supplémentaires, pour des jours interminables. Si elle avait reçu son message depuis Dijon – ce qui n’était pas sûr -, elle devait s’angoisser pour lui, le guetter, l’attendre. La patronne de l’hôtel de Valence était déjà un lointain souvenir, une écharde insignifiante dans sa mémoire. Il voulait Pauline dans ses bras, Pauline dans ses draps.
- Vous voulez qu’on vous conduise à la gare ?
- Non, non… Indiquez-moi juste le chemin…
Il avait vu assez d’uniformes comme ça, de cellules, de couchettes en bois et de seaux hygiéniques.
Il lui fallait reprendre la route.
Seul.
C’était préférable…

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:29

La seule personne qui est venue me voir depuis qu’ils m’ont tondue ne pouvait pas faire autrement. Peut-être qu’il aurait évité cette corvée s’il avait pu, mais je ne crois pas. Ce facteur-là est un homme placide, qui regarde toujours les choses avec un détachement atypique chez un méridional. Il a eu en me voyant quelques mots de réconfort le jour où il m’a apporté le télégramme de Michel… sans pour autant condamner ceux qui m’ont battue, humiliée, dépossédée de ce peu de dignité que j’espérais garder pour l’avenir.
J’aimerais bien qu’il revienne avec un nouveau télégramme. Quelques mots de toi. Juste pour me dire « je suis à… j’arrive. ».
Chaque matin, j’attends, j’espère cet instant qui fixerait une échéance pour ma délivrance.
Chaque matin, je l’entends siffler dans la rue, j’entends ses « bonjours » sonores et joyeux.
Je l’entends mais je ne le vois jamais…
Je me poste près de la porte, le cœur battant comme une catherinette à son premier rendez-vous galant. Je guette le bruit des pas dans l’escalier, le souffle saccadé, le choc de la sacoche posée sans ménagement près du paillasson.
Rien.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Où es-tu ?

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:29

Le chef de gare de Montpellier lui a assuré que les trains circulaient normalement jusqu’à Toulouse. Michel a retenu la leçon de Valence, il ne croit plus aux promesses des guichetiers. Peut-il pour autant faire confiance à l’homme à la casquette bleue constellée d’étoiles dorées ?
Il aimerait que le cheminot ait raison, que pour une fois la désagréable impression d’avancer comme dans un jeu de saute-mouton disparaisse. Train, marche, train, vélo… Sans cette foutue guerre, il lui aurait suffi d’une journée pour retrouver Pauline, pour goûter à l’instant magique de leurs retrouvailles… Sans cette foutue guerre, il ne l’aurait jamais abandonnée… Sans cette foutue guerre, il ne l’aurait jamais… perdue ?
Tandis que le convoi file à toute vapeur le long des étangs, le doute est revenu le visiter. Et si elle ne l’avait pas attendu ?… Si la froideur qu’elle manifestait de manière de plus en plus perceptible à chacune de ses visites n’était pas seulement le reflet d’une certaine mauvaise humeur. Si, comme d’autres (il pensait toujours à l’hôtelière de Valence et à ses seins lourds et chauds), elle avait décidé de ne plus attendre ?... Si elle s’était jetée dans l’euphorie de la libération de la ville au bras, au cou, dans le lit d’un maquisard ?...
Michel balaya cette perspective. Il ne s’était pas battu avec la boue, le vent, la mort pour renoncer. De toutes les manières, il n’avait plus qu’elle. Elle était le seul port dans lequel il pouvait encore aller s’amarrer. Elle était la seule bouée à pouvoir le maintenir à flot. Il avait trop perdu dans cette guerre. Il ne pouvait pas la perdre, elle aussi… C’était impensable, insupportable comme idée.
La gare de Sète fut avalée sans arrêt. Bientôt ce serait Béziers puis Narbonne… La voie ferrée filait désormais au plus direct au milieu des vignes. Le paysage était monotone mais il s’en fichait, ne le regardait même pas. Il connaissait bien la ligne pour l’avoir beaucoup empruntée pendant ses missions. Il regardait nerveusement sa montre. Le compte à rebours était entamé. Cette fois, il en était sûr ; ce train-là irait au bout du voyage.
La voie ferrée filait désormais au plus direct au milieu des vignes.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:29

Ils me parlent mais je les écoute à peine. Depuis le temps que je les attendais… Ils s’en excusent mais ces excuses-là coulent sur moi comme un tapis de lave. Ils sont venus trop tard, c’est tout ce que je sais.
Je n’ai pas proposé à boire. Ni eau, ni tisane. Qu’ils regardent donc ce qu’ils ont fait de moi ! Qu’ils jugent des ravages d’une foule sur le corps, sur le visage d’une femme seule ! Qu’ils s’apitoient s’ils le peuvent, je ne les aiderai pas à trouver de fausses excuses.
Bien sûr, je suis vivante… Je n’ai pas payé de ma vie mon engagement trouble… Jules Campier, lui, n’a pas eu cette chance. Personne ne le pleure… À qui la faute ? Sans doute que « Marthe » ou Julie sont comme moi, abattues, brisées, anéanties quelque part dans la ville. Ça ne me console pas. On ne jouait pas au même jeu, elles et moi…
Moi, ils m’avaient dit, ils m’avaient promis que je ne risquais rien. Ils m’avaient juré qu’ils seraient là si les choses tournaient mal.
Ils n’ont pas été là…
Tandis qu’ils essayent encore de dire des mots définitifs, je caresse distraitement le Luger que j’ai subtilisé à Franz une nuit. Il a toujours été là, glissé entre les deux coussins du canapé, froide protection au cœur de mes nuits chaudes.
Et si j’ouvrais le feu, si je m’offrais ce plaisir, cette vengeance. Les voir tous les trois verdir de peur, tournoyer, s’effondrer la gorge trouée par deux ou trois balles. À cette distance, je ne les raterais sûrement pas…
Oui mais il y a Michel… Michel que j’attends et qui passe avant eux. Avant eux et leurs fausses phrases, leur fausse compassion, leurs nouvelles promesses. Ce qu’ils me proposent, je n’en ai rien à foutre. On ne décore pas les ombres, on les laisse pourrir en paix.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:30

Le canal.
La piste de Montaudran et les anciens hangars de l’Aéropostale toujours debout malgré les bombardements.
Le raccordement de la ligne d’Auch.
Il arrive…
L’air a cette odeur qui n’appartient qu’à sa ville. Ce parfum-là, il l’a cherché ailleurs et ne l’a trouvé nulle part. Voilà, c’est aussi simple que ça, l’amour d’une terre. Quand il a défendu la France, ce n’était pas trois couleurs qu’il entendait soutenir mais ces murs de briques roses, ces voix chantantes, ce ciel d’azur limpide. Il est parti pour ça, il a traversé le pays d’est en ouest, du nord au sud. En attendant ce jour…
Il revient.

Michel a déchargé le vélo lui-même dans le fourgon en se moquant bien des récriminations du préposé.
- Si tu crois que quelqu’un voudrait voler un vieux clou comme celui-là… Il y a une semaine, si on me l’avait offert, j’aurais bien ri et j’aurais répondu que « non merci, je ne faisais pas le commerce d’antiquités »… mais là, mon gars, t’auras beau gueuler, cette carne de bicyclette, elle est à moi… On a traversé la France ensemble et elle va finir le chemin avec moi.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:30

J’ai entendu ses pas. Un claquement familier, un appui inégal sur les marches, un rythme syncopé car il n’aime pas les escaliers trop raides.
C’est lui !
Michel !
Je résiste à l’envie de me jeter sur le miroir pour voir si je suis regardable malgré mon crâne de chauve. Je ne peux pas être belle, il me faut être forte et l‘accepter. Je ne peux pas lui offrir en cet instant de retrouvailles le meilleur de mon corps, le meilleur de ma vie. Il y a trop de sang, il y a trop de souffrance pour que je cherche à mentir.
Je tourne la clé dans la serrure. Il ne frappe pas. Il crie, il m’appelle.
- Pauline !... Pauline !...
- Entre…
Il y a la poignée qui tourne en couinant, le pêne qui s’efface dans le bois, la porte qui bouge.
Il y a lui sur le seuil.
Et moi qui l’attends avec mon Luger pointé dans sa direction.

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:31

Michel ne peut détacher son regard du visage dur, déterminé, effrayant, de Pauline. Elle n’a plus de cheveux, elle n’a plus de sourcils. Son teint est blafard, ses lèvres transparentes. Elle ressemble à ces prisonnières qui ont tout perdu, jusqu’à l’appétit de vivre, mais que le hasard ramène parfois à la lumière du jour. Elle n’a plus sa raison, elle n‘a plus son sourire. Il comprend qu’il a couru vers une ombre, vers un souvenir. Il a poursuivi la chimère d’un bonheur à nouveau possible.
- Cet instant, murmure-t-elle… Cet instant… Comme je l’ai attendu…
- Moi aussi…
- Crois-tu ? Toi, tu l’attends depuis que j’ai pris à nouveau un sens pour toi, depuis que je suis redevenue quelque chose d’utile à ta vie… Où étais-tu toutes ces années ? Où étais-tu pour me protéger, pour me prendre dans tes bras quand j’avais peur, pour m’empêcher de devenir ce que je suis devenue par la force des choses ?... Ça fait trois années que j’attends ce moment, trois années que je me dis qu’il faut que je tienne, qu’il faut que je m’accroche à ce rêve, à cette folie. Te retrouver face-à-face et pouvoir te dire, te hurler, te cracher au visage tout ce qui m’étouffe depuis si longtemps…
- J’ai pas couché avec des Boches, moi…
- Non, c’est vrai… Mais tu n’as pas fait mieux…
- Pauline, j’étais sur la ligne… Je faisais passer clandestinement des…
- Arrête tes mensonges ! Depuis le début, je sais… Depuis le début… Tu as choisi un camp, tu as trahi tes idées de jeunesse. Tu as piétiné tout ce qui nous avait rapproché, tout ce qui nous liait l’un à l’autre. Oui, je sais tout, Michel… Depuis ton premier voyage à Vichy… Depuis que tu as offert ton aide aux forces qui devaient régénérer la France… Combien de sang as-tu sur les mains ? Combien de personnes as-tu grugé, trahi, vendu ? Tu es un menteur, un menteur de la pire espèce. Tu es de ces salauds qui ont sali les couleurs qu’ils prétendaient défendre.
- Pauline, pose cette arme… Pose cette arme… Qu’est-ce que tu imagines ? Qui t’a raconté ça ?... Et puis, tu crois que tu peux me donner des leçons… Regarde ta tête… Où sont tes cheveux ? Où sont tes sourcils ?... Combien de Boches ? Combien ?...
- Trente-deux, Michel… Trente-deux… Plus trois membres du conseil municipal provisoire et huit de la Milice. Tu vois, j’ai tenu les comptes… Je n’en ai oublié aucun. Des plus robustes aux plus pitoyables, des plus vaillants aux plus lamentables. Je les ai comptés pour ne jamais oublier, pour qu’à l’instant où je te balancerai ça à la gueule je puisse voir ton visage se décomposer sous le coup de la colère ou de la jalousie… Oui, moi, la petite vierge inexpérimentée que tu as déflorée sur les hauteurs de Pouvourville, oui moi j’ai fait ça… Je me suis donnée à quarante-trois types qui n’étaient pas toi… Mais si j’en ai honte, si leurs visages, leurs odeurs me collent à l’âme, je n’ai pas abdiqué pour ça ce en quoi je crois, ce en quoi j’ai toujours cru… Ose dire la même chose !... Ose !...

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MessageSujet: Re: Libération   Ven 15 Avr 2011 - 10:32

Je ne t’ai pas laissé finir tes fausses explications. J’ai tiré.
Deux fois.
Le genou droit, le genou gauche.
Tu t’es effondré en gémissant, en demandant :
- Pourquoi ? Pourquoi ?
Pourquoi ?
Parce que j’ai couché avec des Allemands et des collabos pour glaner des renseignements de misère dont la Résistance trouvait pourtant à faire son profit.
Parce que tu as décidé de servir un régime de traîtres.
Parce que tu es devenu un assassin, une bête, un boucher.
Parce que tu m’as abandonnée seule dans la tourmente, dans les tempêtes grises de l’Occupation.
Parce que ton absence légitimait aux yeux de tous que je me comporte comme une putain.
J’ai dû hurler, hystérique, ces phrases-là… Les hurler plusieurs fois… À m’en briser la voix, à en perdre la raison.
Et puis j’ai visé.
La tête.
Elle a explosé.
Un trou énorme et noir en plein front.
La détonation a à peine couvert le bruit du verre.

*

J’ai tué la photo.
Ta belle photo de l’été 36, celle qui avait ouvert notre vie commune.

J’ai tué ta photo pour me libérer de toi, pour clore la page, pour écraser en un instant toutes ses années où ton nom m’avait accompagné, où j’avais souffert qu’on m’assimile à toi.

J’ai attendu cet instant si longtemps que je me suis usée à l’attendre. Je l’ai imaginé si fort que la réalité m’en a semblé trop faible. Tu ne pleurais pas, tu ne suppliais pas… Ce n’était pas ce que j’attendais depuis si longtemps, ce qui m’avait permis de tenir le coup après qu’ils m’aient traitée comme la dernière des putains.

J’ai tué ta photo pour ne pas avoir à te ressembler. Je ne veux pas de sang sur les mains. Même pas du tien…

J’ai tué ta photo pour pouvoir te confier à la justice des hommes. Et la justice s’est chargée de la fin de ma vengeance. Tes crimes de guerre ont été minutieusement rappelés par le procureur… pas tous sans doute, tu étais trop malin pour signer trop ouvertement tes actes les plus répugnants. Mais pour faire bon poids et te mener plus sûrement sous la lame de la guillotine, il y a ajouté tes « exploits » sur le chemin de ton retour vers moi : les supplices infligés à une petite vieille pour lui faire avouer où elle cachait ses réserves de nourriture, l’assassinat d’une hôtelière de Valence, le meurtre, maquillé en suicide, d’un prisonnier qui menaçait de te dénoncer.

Je n’attendrai pas que le bourreau courbe ta tête dans la lunette. Je me suis libérée de toi mais pas de mes démons. Je n’ai rien effacé de ces instants noirs, de ces sordides corps à corps, de tes crimes dont le sang a malgré tout coulé sur moi. Ils sont gravés en moi à jamais. Ils font partie de ce que je suis. Ils m’accompagnent, m’obsèdent, me brisent.
Il y a des photographies, des images, des instantanés de vie qu’on ne peut détruire qu’en se détruisant soi-même.


FIN

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