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 Sur les planches

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MBS

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Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Sur les planches   Ven 29 Avr 2011 - 19:10

Ah ça ! Je me suis bien fait avoir !
Le jour où on a fait miroiter à l’amateur fanatique de théâtre que je suis la possibilité de monter enfin sur les planches, j’aurais dû me méfier. Je croyais partir pour un stage de découverte de l’art de la comédie, je me suis retrouvé juché sur deux interminables skis, greffe surréaliste due à un groupe d’amis… Enfin, des amis, c’est ce que je croyais jusqu’à ce matin-là…
Il faut dire que je suis un drôle de client. Ils s’en doutaient un peu, mais ils n’imaginaient pas non plus ce qui les attendait.

J’ai compris le piège qu’on m’avait tendu lorsque j’ai vu s’entasser dans la petite Clio doudounes, boots et gants épais.
- C’est quoi ce cinéma ?
- Eh, tu vas pas te dégonfler maintenant… Si tu as pas compris ce qu’on partait faire, on n’y peut rien…
- T’en as de bonnes, Laurent… Vous m’avez entubé, oui… Vous savez que je n’aime pas la montagne…
- Enfin, répliqua Gilles ! Tu sais bien que « la montagne, ça vous gagne »…
- Ben moi, j’ai surtout l’impression que ça va me perdre…
Mais je ne pouvais pas faire marche arrière. On avait chacun versé une somme conséquente pour nos budgets d’étudiants afin de réserver un studio… Et moi qui, comme un con, n’avait même pas cherché à savoir où on allait. Le simple mot de « théâtre » avait eu sur moi un effet anesthésiant. Je ne m’étais pas méfié et, maintenant, j’étais obligé de suivre ou alors de faire une croix sur cet argent. Dépensé pour rien. Envolé sans que je puisse me dire qu’il m’avait profité un minimum.
Je me suis installé sur le siège arrière et j’ai tiré la gueule pendant les 200 kilomètres qui nous séparaient de la station de ski. Je l’ai juste ouvert une fois pour pester contre un bouchon. Manière de rappeler que je conservais toutes mes facultés de chieur hors-catégorie.

L’appart était petit. Pour un studio, c’était plutôt normal, mais l’idée que j’allais devoir pieuter avec Laurent sur une banquette clic-clac a fini de m’ôter mes dernières illusions sur les bienfaits que je pourrais retirer de cette semaine de vacances. Une fois les sacs déchargés de la voiture et plus ou moins vidés de leur contenu au bénéfice d’une penderie et d’une armoire pour habits de poupées, on a mis le cap sur le loueur.
Le loueur ? Que dis-je ? L’entreprise de louage de skis, matériels divers pour la neige et VTT l’été… Ici, on se croirait, sous des dehors de vieille boutique dépassée, dans une annexe d’une bibliothèque universitaire high tech. Numéros d’appel comme au rayon charcuterie de votre hyper habituel, puis enregistrement sur ordinateur de vos mensurations, définition de vos besoins et gestion du matériel par code barre et crayon optique. Bien sûr, le fin du fin, c’est l’emprunt de votre carte bleue, histoire d’en avoir tous les détails… Des fois que j’aurais voulu partir sans payer… Partir sans payer, j’y pensais… Mais sans les skis et sans ses horribles pieds-bots de plastique lourd… Oh là oui… J’avais de plus en plus envie de fuir et ce n’est pas le sourire professionnel de la vendeuse (la fille du patron) qui arrangeait les choses. J’avais l’impression qu’on lui avait greffé sur le visage… Elle devait voir défiler les clients depuis le matin : les parents qui la jouent pro, les enfants qui jubilent, les cousins qui crient, les amis qui se retrouvent et passent d’une file d’attente à l’autre. Ben non, en dépit de tout cela, elle souriait toujours.
Moi pas.

J’ai oublié de vous décrire le temps qu’il faisait quand nous sommes entrés dans le magasin. Grand ciel bleu mais vraiment pas chaud…Je grelottais dans mon petit anorak même pas doublé.
- Eh, c’est normal, mec, t’es à la montagne !...
- Mais j’aime pas la montagne…
- Mais pourquoi ?
- Je sais pas… C’est comme ça… J’aime pas la neige, j’aime pas le monde… Et le sport d’hiver, j’ai l’impression que c’est les bouchons parisiens transplantés dans un univers de chantilly glacée.
- Ouh là, a fait Laurent ! Il commence à nous balancer ses raisonnements et ses images à la noix… Je crois qu’il est mal…
- Oui, oui, oui… Je suis mal ! J’ai rien à foutre ici… J’aime pas faire comme les autres… Pourquoi faut-il aller à la neige en hiver et à la plage en été ?
- Parce que l’inverse, c’est pas logique !
Là, j’aurais pu leur faire remarquer qu’à l’origine du tourisme, les riches bourgeois ou nobles de l’Europe entière allaient sur la Côte en hiver et à Chamonix pendant l’été. Ca ne servirait à rien. Mes potes étaient obtus. Pire. Ils étaient conformistes…
Après trois quarts d’heure dans le magasin, le temps avait radicalement changé. De lourds nuages noirs s’étaient levés d’on ne sait où, avaient étouffé les rayons du soleil. Et ça floconnait doucement…
- Merde ! Il neige !
- Eh c’est normal, mec, t’es à la montagne !...
- Gilles, tu répètes cette phrase une troisième fois, je t’éclate la tronche à coup de chaussures… Ou je t’embroche comme une dinde de Noël avec un de mes bâtons… Tu choisis…
C’est là que Laurent a eu l’idée qu’il ne fallait pas avoir… Il a regardé sa montre.
- Eh vous savez qu’on pourrait aller se faire une ou deux pistes maintenant… On a le temps…
- Mais il neige, là…
- Ben, c’est quand même mieux de skier avec de la neige que sans…
- Mais je ne veux pas skier, moi…
- Ben alors pourquoi tu portes ces skis sur l’épaule ?
- Parce que si je te demandais de me les porter, tu m’enverrais chier…
- Ecoute, c’est pas compliqué… On passe se changer dans la voiture. Du parking, on a deux cents mètres à faire jusqu’à la télécabine… Dans un quart d’heure, on est au pied des pistes et tu as droit à ta première leçon…
- Pas question !
- T’es vraiment qu’un dégonflé !
- C’est pas ça… En fait, il y a un truc que je vous ai jamais dit, les gars…
- Ouais, s’exclama Gilles, on va tout savoir de tes petits secrets !!!…
- J’ai le vertige…
- Et ?...
- Ben, j’ai peur du vide quoi…
- Il est où le problème ?
- Le problème, il est que je ne foutrais pas un pied dans ta télécabine…
- Pfff… N’importe quoi ! C’est un truc que t’inventes ça…
- Je vous jure…
- T’as essayé au moins ?
- Non mais…
- Ben alors, comment tu peux savoir… Allez, on y va !
J’ai bien essayé de fuir, de me carapater en plantant sur place skis, bâtons et bottes de 7 kilos. Ils m’ont rattrapé aussi sec, pris chacun par un bras et traîné jusqu’à la voiture d’abord, jusqu’au téléphérique ensuite. Je devais avoir un regard suffisamment éloquent pour que les touristes que nous croisions détournent les yeux. De temps en temps, je lâchais un « je veux pas y aller » aussi ridicule qu’inefficace. Finalement, je pris la courageuse décision de me taire… le plus longtemps possible.

En embarquant dans les « œufs », j’étais déjà livide… Au premier tressautement de la cabine, je devins vert.
- Putain, mais tu as peur de quoi ? C’est normal ce bruit ! Ca ne va pas se détacher…
- Mais je sais que ça ne va pas tomber ton œuf ! Dans dix secondes, on va se retrouver à dix mètres du sol… Y aura plus rien en dessous…
- T’es ridicule !
- Non, je suis malade !...
C’est là que je me rendis compte que je hurlais comme un possédé. Il y avait dans la cabine une petite fille qui se détourna vers sa maman.
- Pourquoi il a peur le monsieur ?
- Je sais pas, ma chérie… S’il a le vertige, il lui suffit de ne pas regarder…
Ne pas regarder ? Oh la belle, oh la bonne idée que c’était là ! Je l’avais déjà expérimentée cette idée-là. Je savais pertinemment qu’elle avait le même degré d’efficacité qu’une réforme ministérielle sur l’enseignement de l’orthographe. Mais enfin, parce qu’en dépit de la folie qui me gagnait j’avais de l’éducation, je m’abstins pendant deux minutes de regarder autour de moi. Je fermais même les yeux.
- C’est ça, dors !
C’était bien une remarque à Gilles, ça ! Dormir !... Est-ce qu’il avait seulement remarqué à quel point mes paupières, mes lèvres, mes narines étaient crispées. Je n’avais qu’à cesser de me contracter pour exploser. On ne s’endort pas quand on est dans cet état-là !
Je me souviens que j’essayais, vainement, de penser à autre chose.
Un livre… Il se mit à flotter dans l’air, s’ouvrit comme un parachute avant de piquer de la reliure vers le sol…
Une salade… Elle sembla s’envoler soudain suivant une trajectoire hyperbolique avant qu’un coup de feu ne vienne la fait éclater en plein vol, la déchiquetant et disséminant les feuilles dans le vide…
Un joli petit renard tout doux… Il semblait dormir… Mais non, il ne dormait que d’un œil… Quand la petite poule blanche jaillit non loin de lui, il se mit à la courser avec une telle énergie et un tel appétit qu’il plongea dans le trou béant qui s’ouvrit sous ses pieds.
Quoi que je pense, j’en revenais toujours là… A ce vide que je ne voyais pas mais qui me happait à chaque fois.
J’ouvris les yeux.
La cabine dodelinait sous le souffle d’un vent léger. Un univers gris et blanc squattait l’horizon… Il neigeait toujours… Et j’avais sous les fesses plusieurs dizaines de mètres de vide. Pas besoin de regarder pour le savoir…
- Je veux descendre !
- Et merde ! Rassieds-toi !
Là, j’étais passé en phase 2. Pétage de plomb complet !
Gilles me rattrapa par la peau de la combinaison avant que j’ai eu le temps de tordre la poignée d’ouverture de la porte. Laurent me saisit le bras qui frappait violemment la vitre.
- Je veux pas continuer… Je veux descendre !
Là, j’ai pris deux claques… Ce qui n’a strictement rien changé à mon état d’énervement et de terreur…
- Ferme les yeux !
- Parce que tu crois qu’en fermant les yeux, ça arrange les choses !...
- On arrive !
C’est la mère de famille qui avait trouvé la bonne solution… Elle pointait son doigt vers le flanc de la montagne, dans mon dos…
Oui, on arrivait !
Mon corps était toujours aussi tremblant, mes yeux révulsés, ma bouche sèche… Mais on arrivait. Mon calvaire prendrait fin bientôt… Quelques dizaines de secondes.
Je fis un effort surhumain pour essayer de positiver la situation. Peu à peu, mon pouls se ralentit, le calme revint… et un silence lourd s’installa à nouveau dans la cabine…
- Comment on va le faire redescendre ?
C’est cette question que je parvins à lire dans le regard de mes deux amis… Pour moi, c’était évident…
En taxi !

- T’es sûr que ça va aller ?
Là je leur avais fichu une sacrée pétoche, c’est sûr ! Ils s’étaient sans doute vus contraints et obligés d’aller annoncer ma mort à mes parents… Ca leur avait remis les idées en place… Bon, ok, j’étais tombé dans leur traquenard et je n’avais aucune envie d’être là où j’étais… Mais c’était mes potes… et les seuls en plus. Je pouvais bien faire un effort…
- Ca ira !... Bon, vous m’aidez à monter là-dessus ?!...
Gilles et Laurent avaient déjà skié… Moi jamais… Et pour cause !
Ils m’expliquèrent comment enclencher la chaussure dans la fixation… Après deux ou trois torsions maladroites, il y eut un clac… qui, ô joie, n’était pas celui de ma cheville…
- C’est normal que mon pied bouge ?
- Ton pied bouge ?... Non mais !... T’as pas fermé tes chaussures !
- Vous m’l’avez pas dit…
- Mais c’est normal d’y penser…
- Et vous, quand vous vous trimballez avec vos shoes sans lacets, c’est normal aussi ?
Et toc !
Je croyais avoir remporté une bataille… Ce n‘était que la première escarmouche, le reste allait se révéler très cruel. A chaque nouveau cran supplémentaire sur les fixations des bottes, répondait de ma part un double juron…
- Putain, ça serre !... mais j’ai toujours le pied qui bouge…
A la fin, Gilles eut une soudaine illumination…
- C’est à cause de ton pied de fille, ça…
Mon « pied de fille », c’était mon petit 39 autant que la faible largeur de mes pieds…
- On aura beau serrer, tu remueras toujours tes arpions… Je crois qu’il vaut mieux qu’on arrête là…
J’ai cru qu’il voulait dire que mon supplice était terminé et qu’ils allaient me retirer les immondes sabots de Denver qui écrabouillaient mes tibias.
- Allez, maintenant, tu retournes sur les skis…
Il fallut bien dix minutes pour que la greffe de skis prenne. Alors que miraculeusement tout s’était bien passé à la répétition, là c’était le four, la cata, le drame. Sans que personne ne parvienne à savoir pourquoi, la fixation ne prenait pas assez en affection ma botte pour pouvoir la retenir assez longtemps. Et puis, coup sur coup, la droite puis la gauche se verrouillèrent…
Et je me mis à partir vers l’avant…
A glisser… Glisser de plus en plus vite…

Quand j’ai compris que les skis ne s’arrêteraient pas d’eux-mêmes (j’étais embarqué sur la pente qui menait du terminal des « œufs » vers le départ des téléskis et des télésièges), j’ai tenté la manœuvre de la dernière chance. J’ai planté mes bâtons devant moi en me disant que ça ferait frein.
Très mauvaise idée !
Les bâtons sont restés plantés et j’ai continué à dévaler droit devant moi…
- Poussez-vous !
C’est tout ce que je trouvais à crier…
Gilles et Laurent n’avaient sans doute pas les moyens de me courir après avec leurs bottes en béton plastifié. J’étais seul au monde et je glissais…
Ca semblait une éternité… En fait, c’était juste quelques secondes… Mais dans ces moments de panique, on perd complètement ses marques.
Quand je me suis rendu compte que je fonçais droit sur un groupe de skieurs attendant en file de prendre un télésiège, je me suis laissé tomber sur le côté. Le choc avec la neige a été étrange, un peu comme si mon bassin avait rencontré un mur glacé. Les skis se sont dressés vers le ciel comme une paire de ciseaux désarticulés. J’ai continué à glisser un peu sur trois ou quatre mètres et puis je me suis arrêté.
Autour de moi, j’entendais siffler le vent qui signalait le passage de skieurs mille fois plus émérites que moi. Et puis il y avait ces rires qui ne pouvaient être provoqués dans mon esprit que par ma pitoyable chute. Ces rires qui me brûlaient encore plus que ne me brûlaient les côtes et les cuisses et la tempe.
- Dis, tu t’arrêtes déjà champion ?
La voix de Gilles.
- Comment on fait pour se relever ? J’ai l’impression d’être dans la situation d’une tortue qu’on a mise sur le dos…
- Tourne-toi sur le côté !
- Sur le côté, j’y étais…
- Couche-toi sur le côté, ordonna Laurent qui venait d’arriver à son tour… Et après tu attrapes mon bâton, je t’aiderai à te relever.
- Et si je refusais de bouger ?
- Oh, tu finirais à l’hosto, percuté par un surfer des neiges un peu plus fou que la moyenne…
J’ai donc attrapé le bâton de Laurent et, grâce à la puissance de ses reins, je me suis redressé… mais j’étais toujours planté sur ces maudits skis…
- Bizarre que tu n’es pas déchaussé après un arrêt pareil…
- Déchaussé ? Comment tu veux que j’enlève ces maudites chaussures, j’ai l’impression qu’elles sont entre mes os et ma chair tellement elles me serrent…
- Non, ce n’est pas ce que je voulais dire… Normalement, tu aurais dû perdre tes skis au moment de ta chute…
- Ca n’aurait pas été un mal…
- T’as rien de cassé, t’es sûr ?
- Non, non… par contre, mon pied gauche, il bouge…
- Il bouge ?
- Ouais… Tu regardes ce qu’il y a…
En se redressant, Gilles avait un air incrédule…
- T’as cassé le système d’accrochage de la chaussure…
- Et alors, t’as vu la gamelle que j’ai prise…
- Ca casse jamais ce genre de truc…
- Ben, avec moi, ça a cassé… Qu’est-ce qu’il y a ? Faut que je fasse un constat ?
- Je sais pas… Tu verras ça à la boutique de location… En attendant, tu ne peux plus skier pour aujourd’hui.
J’ai failli l’embrasser. Ca c’était vraiment une bonne nouvelle…
- Tu n’as qu’à nous attendre au snack-bar… On va aller faire une ou deux pistes, et puis après on redescendra…
J’ai bien senti à ce moment-là que quelque chose clochait… L’idée de redescendre avec moi dans la télécabine… Ni Gilles, ni Laurent n’avaient envie de se retrouver avec un taré comme moi comme voisin de siège.
- A moins que tu préfères redescendre tout de suite.
- Non, non, allez-y, je vais vous attendre avec un bon thé bien chaud… Je vous promets que je me tiendrai tranquille pendant que vous redescendrez…
Cette promesse sembla les rassurer. Ils s’éloignèrent l’esprit plus léger pour s’empiler dans la file d’attente du télésiège du Plateau des Oursons. Finalement, ça devait bien les arranger cette histoire de chaussure cassée. En une heure de temps, ils avaient eu tout le loisir de méditer sur leur erreur : j’étais loin d’être en montagne le compagnon marrant que j’étais au niveau de la mer. Je suis sûr qu’une fois assis sur le siège qui allait les conduire à 2250 mètres d’altitude un des deux a murmuré à l’autre :
- On est quand même bien mieux sans lui…

Moi, je les ai regardés s’éloigner jusqu’à ne plus devenir que deux points, un bleu marine, l’autre rouge, dans leur nacelle de métal. Il était 15h22.
A 15h25, je grimpais dans un taxi. Vingt minutes plus tard, je cassais la vitre arrière de la Clio afin de récupérer mes affaires civiles. Je dus m’expliquer avec un policier qui avait tout vu mais je le tranquillisai en lui racontant une petite histoire de clé restée à l’intérieur (en plus, c’était vrai… Cet imbécile de Laurent laissait toujours une clé de secours scotchée sous le vide-poche). Cela me prit un bon quart d’heure… A 16 heures, je retrouvais le sourire intact et quasi monalisiesque de la vendeuse à qui je restituais tout le matériel. Elle me rassura : la chaussure était assurée contre la casse et je n’aurais rien à payer…
- Génial !... Dites, vous connaissez pas les horaires des trains par hasard ?
Elle éclata de rire… Il n’y avait pas de train qui passait par la station… Du moins hors de la saison estivale… Par contre, il y avait un bus à 17h23 qui ramenait dans la vallée… Et là, il y avait des trains…
Ca me laissa le temps d’aller jusqu’au bureau de location. Je racontai à la femme de l’accueil un conte à dormir debout comme quoi mon ami, celui qui avait loué le studio, monsieur Laurent Rochard, avait oublié sa ventoline dans l’appartement… que j’étais descendu la chercher en oubliant de prendre la clé. J’obtins le précieux sésame sans trop d’effort, la fatigue et l’énervement suintant sans doute de mon visage.
A 17h23, je hissai mon corps endolori et mon sac de toile sur les trois marches de l’autocar. J’avais même eu le temps d’acheter un magazine pour tromper mon attente.
Ouf ! C’était fini ! Je rentrais à la maison !

Je n’ai jamais revu Gilles et Laurent… Il faut dire que je leur ai laissé une lettre de rupture aussi sarcastique que méchante. Ils ont bien compris que je n’oublierais jamais ce court séjour à la neige. Ils m’avaient pris pour un con… J’aimais vraiment pas ça…
D’un autre côté, en y réfléchissant bien, Gilles et Laurent avaient bien tenu parole. Je l’avais eu mon stage sur les planches. J’avais eu en quelques heures l’occasion de travailler divers aspects de ma technique de comédien. Je leur avais joué la peur, la folie, la panique, la douleur. Et, en exercice libre, j’avais mystifié un flic et une vieille revêche.
Pas mal !
Ca m’aurait sûrement valu un accessit au conservatoire d’art dramatique.

Six mois plus tard, je suis revenu dans cette station. J’ai retrouvé le magasin de location, j’ai laissé quelque argent en échange d’un vélo tout terrain et je suis parti un peu à l’aventure sur les sentiers de randonnée. La fille au joli sourire était toujours là. Toujours aussi polie et empressée… et efficace… Mais bon, comme la clientèle était moins importante qu’en pleine saison hivernale, on a eu le temps de discuter, de se trouver quelques goûts communs. Je l’ai invitée dans un resto. Elle m’a invitée dans son pieu…
Depuis, nous filons le parfait amour dans un petit chalet timide que viennent décorer régulièrement des milliers de flocons blancs. Je les regarde tomber, assis devant la cheminée, un recueil de classiques à la main. Je me suis fait embaucher au service culturel de la ville. Une super planque… J’organise les animations pour les touristes et je vois tous les films qui passent au ciné local à l’œil.

Ah, au fait… Je ne sais toujours pas skier… Mais c’est pas grave… Ma chérie non plus…
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