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 CONTE : Miss Justice

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: CONTE : Miss Justice   Jeu 12 Mai 2011 - 18:28

C’est un don qui m’est tombé dessus sans que j’ai rien demandé. J’étais une jeune fille normale, intéressée comme toutes les filles de mon âge par les fringues, les beaux gosses et les dernières séries à la télé. Une existence banale entre papa, maman, le petit frère, le chat et le chien. Le lycée ? Ce n’était pas trop ma tasse de thé : profs bornés, camarades suffisants, programmes ineptes.
Bref, rien de bien folichon dans une vie que je ne cessais de qualifier de merdique.
Et puis, je suis passée au mauvais endroit au mauvais moment.
Et tout a changé…
Par la rencontre d’une énergie, la foudre, et d’un produit chimique azoté qui se dégageait d’un pressing, Je suis devenue une fille avec des supers pouvoirs.
Maintenant, quand on me reconnaît dans la rue, on m’interpelle en criant « Hey, miss Justice ! ».

Concrètement, quels sont mes super pouvoirs ?
Mettons les choses au point tout de suite, je n’ai pas la possibilité de voler, de me déplacer à toute vitesse, de défoncer des murs. Bref de faire des choses extraordinaires qui défieraient toutes les connaissances scientifiques péniblement acquises depuis des siècles. Du coup, je ne me suis pas sentie le droit de me singulariser par un costume aux limites du ridicule. Pas de jupette sexy, pas de tee-shirt en lycra moulant, pas de couleurs vives qui attirent l’œil aussi sûrement que les super méchants.
Je continue à porter des vêtements de mon âge : un jean un peu déchiré au niveau du genou, des tee-shirts avec des motifs rigolos, des chaussures de sport que j’oublie fréquemment de lacer pour faire plus mode et au risque d’y laisser un jour une cheville. Certains trouvent ça anormal… et ils le disent :
- Miss Justice, vu ce que tu fais, tu devrais quand même te singulariser d’une manière ou d’une autre. Continuer à te comporter comme une lycéenne banale, ce n’est pas grandir la mission qui t’incombe.
Bon, d’accord, ce sont les autorités de la ville qui s’expriment ainsi… Ils ont un langage qui me choque souvent. Des mots creux pour têtes vides. Ce n’est pas avec des « singulariser » et des « qui t’incombe » qu’ils feront avancer les choses si vous voyez ce que je veux dire…
Heureusement que je suis là !
Mais je cause, je cause et j’en oublie l’essentiel… Mes fameux super pouvoirs… Ben voilà, c’est finalement assez simple, pas spectaculaire mais terriblement efficace. Il me suffit de m’interposer entre deux personnes qui s’engueulent pour les ramener à de bien meilleurs sentiments. Je prends la main de l’un, je prends la main de l’autre. Un fluide quelconque passe (désolée de ne pas être plus précise, je ne sais pas vraiment comment ça fonctionne) et les positions des deux adversaires finissent par converger et débouche sur un accord…
Pas clair ce que je raconte ?…
Attendez, je vous présente un cas concret.

Ce matin, au lycée… Oui, je continue à aller au lycée…Car je veux avoir un vrai boulot dans ma vie… kinésithérapeute pour sportifs de haut niveau… Je ne vais pas faire miss Justice toute ma vie même si on m’a proposé d’entrer au service de l’Etat avec un beau salaire… Pas gonflé d’ailleurs l’Etat de vouloir faire bosser une mineure au mépris des lois qu’il est censé défendre…
Bref… Ce matin, au lycée, le prof de mathématiques, monsieur Clavet, rend des devoirs… Une élève, du genre chieuse XXL, revendique des points qu’elle estime avoir mérité… Et c’est vrai que sa démonstration était exacte jusqu’à l’avant-dernière ligne où elle a fait une erreur de signe qui l’a empêchée de trouver le bon résultat… Pourtant, monsieur Clavet, remparé derrière vingt-cinq ans de certitudes au service de Thalès et Pythagore, avait compté zéro point sur 6 à l’exercice.
Autant vous dire que ça ronflait… Elle réclamait ses points… Il se faisait fort de lui coller deux heures de colle pour insolence. Un mot en entraînait un autre qui en provoquait un troisième. Le crescendo promettait d’être fatal. Coup de boule de l’élève ou coup de sang du prof ?
Alors, je suis intervenue… J’ai pris la main du prof de maths, j’ai pris la main de Marlène. Je les ai serrées très fort… Et tout s’est arrangé… Monsieur Clavet a accordé quatre points à Marlène qui s’est trouvée satisfaite ; passant de 7 à 11, elle n’avait plus à craindre les vociférations et les récriminations de ses parents. D’ailleurs, ensuite, le prof de maths et l’élève querelleuse sont allés boire un café ensemble à la cafet’.

Voilà, c’est ça le job de Miss Justice. Ramener la paix et le bon ordre en désamorçant les conflits avant qu’ils ne deviennent trop importants.
Comment est-ce que je m’en suis rendue compte ?
Ben, à l’hôpital !
Vous pensez bien qu’une adolescente touchée par la foudre et qui s’en sort sans brûlures graves, c’est suffisamment étonnant pour déconcerter les médecins les plus avisés. Ils étaient deux à s’engueuler par-dessus mon lit. Pour le docteur Lozar, éminent professeur à la faculté, ça ne pouvait être qu’un miracle voulu par le divin protecteur. Pour le professeur Roustan, tout aussi éminent chirurgien de la peau, il y avait une explication rationnelle à ce que son confrère, estimé mais rival, appelait un miracle. Allez savoir pourquoi ces deux types, bardés de diplômes et de distinctions qu’il me faudrait dix vies pour espérer obtenir, en étaient venus aux insultes les plus virulentes. J’ai pris la main du docteur Lozar, j’ai pris la main du professeur Roustan. Je voulais qu’ils se taisent car, si je n’avais pas été brûlée, ma tête résonnait de mille échos obsédants. Et là, miracle (ou pas !), ils s’accordèrent pour dire que le principal était que je sois toujours vivante et que je puisse sortir au bout de trois jours d’observation et de tests. Raccommodés, ils étaient partis se boire un petit café à la machine à café de l’étage.
Comme j’avais été le seul témoin de la scène, et que je n’étais pas bien certaine vu mon état de ce à quoi j’avais assisté, je tentai une expérience en rentrant chez moi… J’attrapai Minou le chat de ma mère, le serrai dans mes bras pour aller trouver Médor notre chien, un gros berger allemand. Les deux animaux ne faisaient pas bon ménage. On ne comptait plus les bégonias ou les tulipes qui avaient souffert des chasses de l’un derrière l’autre. Je pris la patte de Minou, je pris la patte de Médor, je serrai très fort… Et Minou se mit à ronronner d’aise tandis que Médor donnait de petits coups de langue sur le museau du chat. Je lâchai Minou… Au lieu de s’enfuir, il resta à côté de Médor… et ils partirent boire quelques lapées d’eau dans la même écuelle.

Bon, cela n’est pas toujours aussi simple que les cas que je viens d’évoquer. Il y en a qui n’acceptent pas qu’on leur prenne la main. Des extrémistes qui refusent simplement l’idée qu’il puisse exister une solution au problème qu les oppose à d’autres. Ca a été le cas avec le père Fouchard… Le père Fouchard, c’est un personnage ! Son monde s’est arrêté aux années 70. Il a une vieille 4L Renault avec laquelle il sème une panique considérable dans la ville à chaque fois qu’il descend vers la cité administrative ou la caisse de retraite. Pour lui, le stop est encore un panneau circulaire blanc avec un triangle rouge à l’intérieur. L’octogone rouge, il ne connaît pas et il ne veut pas connaître persuadé, et à juste titre, que c’est un panneau qui a été imposé à la France par les pays anglo-saxons. Donc, il ne les respecte jamais. Danger !
Le père Fouchard, il aime bien la France et il n’aime pas trop les étrangers. Pour vous le présenter en raccourci, c’est une sorte de Thierry Roland qui conduirait un 4L…
Un jour, il s’est trouvé que je remontais l’avenue Louis Lumière quand la 4L du père Fouchard a surgi au carrefour avec la rue Jules Ladoumègue. Le stop ?! Comme s’il n’existait pas… Et ce qui devait arriver arriva… La 4L heurta une belle 406 bleu requin et l’envoya finir sa course contre un panneau de signalisation.
Le conducteur de la 406 sortit furieux, et il y avait de quoi, de son véhicule. Ce beau black d’un mètre quatre-vingt-dix qui commença à couvrir d’injures le père Fouchard lequel, à son tour, sortit son vocabulaire le plus imagé.
- Messieurs, calmez-vous… Je me présente… je suis miss Justice…
- Pousse-toi de là, la ptiote ! Ce bamboula est en train de manquer de respect à un gars qui s’est battu en 40 pour son pays…
- Je ne vous permets pas… Vous êtes un danger public…
- C’est vous qui…
Craignant que la situation ne s’envenime, j’ai pris la main de l’homme de couleur et tendu l’autre vers le père Fouchard qui a fait mine de la saisir et m’a finalement collé une claque.
- Ca c’est pour t’apprendre à te mêler de ce qui ne te regarde pas…
Ben, le père Fouchard il a eu tort de refuser la main que je lui tendais parce que le Black il a fait voler du haut de son mètre quatre-vingt-dix une baffe à la Obélix qui a fait voler le père Fouchard trois mètres en arrière.
C’est là que s’arrêtent malheureusement mes super pouvoirs. Une fois que la violence est entrée en jeu, je ne peux plus rien. Profitant de la situation confuse, j’ai pris la main du père Fouchard, j’ai pris la main du guadeloupéen et… rien ne s’est passé. Une minute plus tard, la police embarquait tout le monde au poste.
Que voulez-vous ? Tous les super héros ont leurs instants de faiblesse.

J’ai été faite citoyenne d’honneur de la ville pour plusieurs actes qu’on a qualifiés de courageux et qui pour moi ne sont que fort légitimes. Je ne compte plus les couples raccommodés, les voisins dont les querelles ont cessé, les différents entre hommes d’affaires apaisés. Je pourrais en tirer une certaine gloire. Je préfère penser toujours à ceux pour qui je suis arrivée trop tard, à ces conflits dans le monde que je ne pourrais jamais régler parce qu’il y a trop de mains à prendre et trop de sang déjà versé pour que cela soit efficace.
Mais cette réussite, que je n’ai pas cherchée je le rappelle, suscite des jalousies. Je sais que l’ordre des avocats de la ville a payé un tueur à gages pour m’éliminer. Dame, je les mène doucement à la ruine ! Moins de divorces, moins d’affaires de litiges entre propriétaires, moins de contestations sur les termes ou l’application de contrats… C’est un manque à gagner terrible pour eux. Du coup, je suis maintenant protégée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des policiers d’élite… Des beaux gosses pour la plupart, mais ce n’est pas le sujet !
Les assureurs, eux aussi, me détestent. Désormais, quand deux personnes ont un accident, elles viennent me voir et je répartis équitablement les torts. De ce simple fait, les assureurs ne peuvent plus imposer leurs jugements ambigus où même l’innocent se trouve pénalisé… c’est vrai qu’ils trouvent toujours quelque chose à lui reprocher…
Je sais que les hommes politiques s’inquiètent depuis que j’ai apaisé sur un marché de la ville une terrible algarade entre le leader du parti conservateur, Gérard Foulon, et son adversaire local, le conseiller municipal de gauche, Stéphane Bouchard. Fallait-il, oui ou non, augmenter les impôts pour financer un véritable programme scolaire ? Pour monsieur Foulon, il fallait envisager de dynamiser l’enseignement en mettant au travail ces fainéants d’enseignants… Des moyens, ils en avaient et ne savaient pas les utiliser. A quoi, monsieur Bouchard répondait qu’avec 35 élèves par classe un prof ne pouvait finalement aider personne, ce qui avait pour conséquence de maintenir ou même d’aggraver les distinctions sociales, les enfants de riches ayant toujours les moyens d’acquérir chez eux les connaissances mal dispensées au lycée. J’ai pris la main de monsieur Foulon, j’ai pris la main de monsieur Bouchard, j’ai serré très fort… et ils ont immédiatement abouti à une position commune : revenir à des classes par niveau, en affectant les meilleurs professeurs aux élèves les plus en difficulté et en faisant des classes aux effectifs différents selon les niveaux (moins d’élèves pour les classes aux résultats les plus faibles). Quand ils ont ça annoncé au bar, où ils étaient allés bras dessus bras dessous boire un petit café, les gens ont applaudi ce qu’ils ont considéré comme une réaction de bon sens. Par contre, le soir même, les états majors du grand parti de droite et du grand parti de gauche se désolidarisaient des projets de leur poulain et les excluaient de leurs postes de responsabilité.
Plus étonnant, les producteurs de thé m’en veulent… Car c’est toujours autour d’un bon café que se réconcilient les adversaires. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça… Lipton et l’Eléphant m’ont proposé des actions de leurs entreprises respectives en échange d’une incitation auprès de mes réconciliés à aller consommer autre chose. J’ai bien évidemment refusé. Je ne suis pas parfaite mais je ne suis pas vénale.

Voilà pourquoi ce soir, alors que grondera l’orage, j’irai respirer les produits chimiques près du pressing. En espérant que la foudre m’accrochera à son éclair de lumière.
Il n’y a rien de plus pénible que les hommes. Ils passent leur temps à se lamenter sur les guerres et les injustices. Et quand vous leur apportez paix et justice sur un plateau, ils ne voient que le risque de perdre quelque chose, d’abandonner une partie de leur richesse, de leur puissance ou de leur âme.
La justice est un beau mot et une belle idée. Mais toute justice sécrète une nouvelle injustice. J’ai fini par le comprendre.
Amèrement.
Alors Miss Justice n’en peut plus, n’en veut plus…
J’abandonne le rôle à qui en voudra.


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MessageSujet: Re: CONTE : Miss Justice   Ven 13 Mai 2011 - 0:08

Extra ! Court comme commentaire, je sais, mais ça résume le sentiment de profonde jubilation que je ressens en lisant ton texte. Donc, merci.
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MBS

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MessageSujet: Re: CONTE : Miss Justice   Ven 13 Mai 2011 - 0:11

Merci (c'est court aussi... parce que je module...)

Gaga
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