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 Langage et violence

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lucarne



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MessageSujet: Langage et violence   Ven 10 Juin 2011 - 22:17

Les mots, première dérive, premier combat
par Serge Portelli, dans Mémoires n° 53, juin 2011, revue trimestrielle de l’Association Primo Levi


Extraits...

Au commencement était le verbe. À l’arrivée aussi. La parole accompagne et épouse la vie dans son entier. Toutes les évolutions, toutes les transformations sociales et politiques passent par la parole et reviennent vers elle, inlassablement. À chaque idéologie son idiome, son vocabulaire, ses néologismes, ses mots-clés, ses images, ses tics de langage, ses glissements de sens, ses slogans… Ces évolutions sont constantes mais rarement spectaculaires. Elles se font à pas comptés, sur de longues périodes et n’alertent que des observateurs attentifs. L’installation d’un nouveau langage, d’une novlangue, ne se fait pas par décret. Elle ne résultat pas d’une brusque invasion, mais de mouvements progressifs, de lentes métamorphoses (…)

« Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » [Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich]

La première déshumanisation s’opère insidieusement (…) Si la torture fait d’un homme une chose, ce déclassement, cette réification ont d’abord pris le chemin des mots. Il faut construire l’ennemi avant de le détruire.

« Un groupement civilisé plus réduit, c’est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu’il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n’est pas maigre. Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. »[Freud, Malaise dans la civilisation]

Si les dangers d’un langage totalitaire ont été analysés et dénoncés en leur temps, de nouveaux périls surgissent, porteurs d’autres cauchemars. D’autres noires utopies apparaissent, très différentes dans leur forme et dans leur contenu, mais tout aussi dangereuses à terme, pour la démocratie. L’une des plus puissantes est celle d’une société de sécurité absolue, de tolérance zéro, de prévention radicale, d’enfermement préventif, de méfiance systématique de l’étranger, de surveillance et de contrôle généralisés (…) Les mots traduisent et construisent en même temps une idéologie de la répression et de l’exclusion qui peut justifier tout sorte de violence d’État. Quand le mot d’ordre est de nettoyer un quartier « au Kärcher » pour en exterminer la « racaille », il n’est plus question d’hommes mais d’objets. Le nouveau langage a préparé le terrain.

Le combat peut sembler dérisoire, voire illusoire, mais la bataille des mots est primordiale. Entreprise des plus pacifiques, elle n’a de bataille que le nom. Mais elle est une œuvre de longue, de très longue haleine, et nécessite un certain courage et une rare ténacité. Refuser ces écarts de langage, ces glissements progressifs des mots, ces perversions de sens, ce n’est pas faire preuve de purisme, ni de préciosité. C’est établir une première ligne de défense face à la violence verbale, pour éviter, dans un second temps, la violence physique. C’est s’obliger à rester dans le monde de la raison plutôt que de glisser sur le terrain de l’émotion et du populisme. Il faut donc s’arc-bouter sur les mots simples de l’humanisme. Les défendre avec la dernière énergie. Imaginer derrière chaque mot la dignité d’un individu. Le respect des mots est la condition du respect des hommes.

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Vilain
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MessageSujet: Re: Langage et violence   Ven 10 Juin 2011 - 23:31

Bien d'accord...même si des fois j'ai des approximations.....c'est un truc qui me dérange quand je trouve pas le mot "machin " pour dire "bidule"....
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Romane
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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 0:32

Citation :
1- Les hommes ont des idées
(...) les idées sont des apparitions provisoires de l'infini. Les idées "claires et distinctes", c'est une invention de Descartes, c'est un attrape-nigaud, ça n'existe pas les idées claires, les idées sont par définition obscures, si tu as une idée claire, ça n'est pas une idée.

2- Les hommes expriment des idées
(...) Quand tu exprimes une idée tu lui donnes un ordre qu'à l'origine elle ne possède pas. D'une certaine manière, tu es obligé de lui donner une forme cohérente, et synthétique, et compréhensible par les autres. Tant que tu te contentes de la penser, elle peut rester le merveilleux bordel qu'elle est. Mais dès que tu te décides à l'exprimer, tu commences à écarter telle chose, é résumer une autre partie, à simplifier ceci et à couper cela, à ordonner le tout en lui donnant une certaine logique : tu la travailles un peu, et pour finir tu as quelque chose que les gens peuvent comprendre. Une idée "claire et distincte". Au début tu essaies de faire les choses bien : tu essaies de ne pas jeter trop de choses, tu voudrais sauver tout l'infini de cette idée que tu avais dans la tête. Tu tentes le coup. Mais eux, ils ne t'en laissent pas le temps, ils sont là après toi, ils veulent comprendre, ils t'agressent.
(...) Avec une vitesse impressionnante tu penses seulement à la rendre la plus dense et la plus forte, pour résister à l'agression, pour qu'elle en sorte vivante, et tu utilises toute ton intelligence pour en faire une machine inattaquable, et plus ça te réussit, moins tu t'aperçois de ce que tu es en train de faire, ce que réellement tu es en train de faire en ce moment, c'est perdre le contact peu à peu, mais à une vitesse impressionnante, avec l'origine de ton idée, avec le merveilleux bordel infini et instictif qu'était ton idée, et ceci dans le seul misérable but de l'exprimer et autrement dit de la fixer d'une manière suffisamment forte et cohérente et raffinée pour résister à l'onde de choc du monde autour, aux objections des gens, à la figure obtuse de ceux qui n'ont pas bien compris...

Mais ce ne sont plus des idées. Ce sont des détritus d'idées organisés d'une main de maître pour devenir des objets très solides, des mécanismes parfaits, des machines de guerre. Elles ont juste une parenté lointaine avec ce merveilleux et infini bordel d'où tout avait commencé, mais c'est une parenté presque imperceptible, comme un parfum lointain. En réalité c'est rien que du plastique, de l'artificiel, aucun rapport avec la vérité. (...)

3- Les hommes expriment des idées qui ne sont pas les leurs
Elles ne sont plus les leurs. Elles l'étaient. Mais très rapidement elles leur échappent des mains et devienent des créatures artificielles qui se développent de manière quasi autonome et qui ont un seul objectif : survivre.
(...)
Elles étaient des apparitions ; elles sont maintenant des objets dont l'homme s'empare et qu'il connaît à la perfection, mais dont il ne saurait pas dire d'où elles viennent ni au bout du compte quel diable de rapport elles peuvent bien avoir désormais avec la vérité. D'une certaine manière ça n'a même plus tellement d'importance pour lui. Elles fonctionnent, elles résistent aux agressions (...) L'homme les regarde (...) Tôt ou tard, c'est inévitable, il apprend qu'on peut les utiliser pour combattre. Il n'y avait jamais pensé avant. Elles étaient des apparitions : il avait juste eu envie de les montrer aux autres, rien de plus. Mais avec le temps, plus rien de ce désir originel ne subsiste. Elles étaient des apparitions : l'homme en a fait des armes.

Alessandro Baricco - City (Extrait)

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Romane
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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 12:02

Outre le fait que je sois totalement en accord avec l'article posté par Luca, je suis frappée par la manière dont les mots sont employés dans des cercles plus restreints, voire intimes. Je fais allusion à la violence véhiculée par les mots, qu'ils soient hurlés ou pas, leur intention destructrice (dégringoler quelqu'un est peut-être pour le locuteur, le moyen de se hisser) et bien sûr les inévitables conséquences.

Qu'il s'agisse d'un large domaine comme les discours politiques déversés dans les oreilles d'une population oralement ou noir sur blanc, ou les discours plus intimistes mais non moins destructeurs sur le plan individuel, peut on constater autre chose, dans ce langage, que le désir de prendre le dessus en avilissant l'autre d'une manière plus ou moins subtile selon les capacités du locuteur ou de l'auteur ?

Il me vient alors la terrible sensation d'une perversion bien ancrée au fond de l'humain, qui finit trop souvent par prendre un peu trop de place, au point que j'en viens à penser que cette maladie est totalement incurable.

Quant à la racaille passée au kärsher, je vois là la dangerosité d'un glissement qui n'aurait (et n'a) pour conséquence que de démolir le peu de bon que l'on porte en soi, pour ne plus faire de nous que des êtres dressés les uns contre les autres, sans même se poser la question fondamentale : y ai-je réfléchi par moi-même, l'ai-je décidé moi-même ?

C'est comme ça que naissent les moutons, insidieusement. Et c'est comme ça qu'ils tiennent le monde, ceux qui savent jouer du vocabulaire et du langage pour pourrir la vie de tous.

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lucarne



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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 12:16

Les mots ont leur versant sombre, mais ils ont aussi leur versant lumineux. Je crois qu'il appartient à chacun d'entre nous de rester vigilant, autant qu'il le peut.
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Romane
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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 12:26

lucarne a écrit:
Les mots ont leur versant sombre, mais ils ont aussi leur versant lumineux. Je crois qu'il appartient à chacun d'entre nous de rester vigilant, autant qu'il le peut.

Absolument d'accord, à mille pour cent.
D'ailleurs j'en profite pour dire que j'atteins ma limite, face aux interlocuteurs incapables de gérer cela par désinvolture et volonté destructrice.

D'ailleurs question :

S'il est impossible de se soustraire aux discours politiques, il est possible d'agir devant un interlocuteur lambda lorsqu'il est en face de soi ou nous écrit personnellement.

Comment agissez-vous, lorsque vous sentez que quelqu'un tente de vous piéger par les mots ?

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filo

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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 15:48

Romane a écrit:
Comment agissez-vous, lorsque vous sentez que quelqu'un tente de vous piéger par les mots ?
En jouant avec ses propres mots, avec humour, voire ironie, et en essayant de rester subtil. Le piège peut alors se retourner contre lui.

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Bianca



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MessageSujet: Re: Langage et violence   Sam 11 Juin 2011 - 17:33

Romane a écrit:

Comment agissez-vous, lorsque vous sentez que quelqu'un tente de vous piéger par les mots ?

Je me marre... puis méthode filo ! AngeR
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