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 LE PETIT CHARLES

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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: LE PETIT CHARLES   Sam 18 Juin 2011 - 18:08

LE GRAND MELI MELO était né à l'occasion d'une rencontre littéro-culinaire que nous organisons quelques fois l'an entre amis. La prochaine étape est ce soir, 18 juin. Pour la circonstance, le thème est "L'APPEL".

Voici le mien en avant-première mondiale sur les ondes de LU.




LE PETIT CHARLES




Ce dont je me souviendrai toujours avec délectation, c’est du premier appel, celui du 18 juin à 18 heures. Peut-être parce qu’il fut lancé sur un ton plus solennel et plus pathétique que les suivants qui, je le constatai au fil des jours, des semaines et des mois, manquèrent progressivement de conviction. Oui, le premier appel fut le plus sincère. C’est aussi la première fois que j’entendais cette voix surnaturelle, une voix chaude, suave et sensuelle, envoûtante, un brin rocailleuse : une voix charnelle. Venue d’on ne sait où, elle semblait surgir de partout à la fois.

Au soir du 18 juin, ils n’ont pas trop su quoi faire de moi. Je débarquais à l’improviste et, de toute évidence, ils n’avaient aucune stratégie à déployer en pareille circonstance. Tant mieux parce qu’après une longue discussion, ils prirent une initiative peu réglementaire mais que je jugeai heureuse : sur proposition d’Yvonne, ils convinrent qu’elle m’accueillerait pour la nuit et que "c’est bien le diable si le problème n’était pas résolu le lendemain". Yvonne vit toute seule. Pourtant, il y a dans son appartement une chambre d’enfant toute prête, comme si elle m’avait attendu. Avec mes jouets préférés : des soldats, des jeeps, des canons, des tanks, des avions et des navires de guerre : toute une Armada. Yvonne s’est particulièrement bien occupée de moi, mais elle a profité que nous étions seuls pour essayer de me faire parler. Par prudence, j’en suis resté au seul renseignement que j’avais accepté de fournir aux autres : "Je m’appelle Charles". En dire davantage ne pouvait que compromettre le plan à long terme que j’avais élaboré.

Le lendemain, elle m’a remmené avec elle. Ils m’ont installé dans une pièce immense jonchée de jouets. Je me suis tout de suite intéressé aux feutres de couleurs et au papier, une énorme bobine que je déroulais sur une table pour y dessiner tous les plans de batailles possibles imaginables. Possible imaginable, c’était une expression de ma mère. Elle disait sans arrêt, par exemple : "Ce gosse, il fait toutes les bêtises possibles imaginables !" Ou bien : "Il n’admet jamais la défaite ; il est têtu à un point que c’en n’est pas possible imaginable". Dans la salle de jeux, il y avait un coin repas et derrière un paravent, un coin WC. Dans une autre pièce plus petite, ils avaient installé un lit de camp et je faisais la sieste si je voulais. Toute la journée je dessinai et je jouai. À peu près tous les quarts d’heures j’entendais l’appel venu de nulle part.

Je me rappelle que le premier jour était un 18 juin parce qu’il y avait sur des étagères toute une collection d’objets les plus hétéroclites : des sacs à main, des parapluies, une canne à pêche, un raton-laveur en peluche, des montres-bracelets, des boucles d’oreilles, des lunettes de soleil, une canne anglaise, des porte-clés avec des clés qui pendaient comme des décorations, des grattoirs à dos, des gants, un képi, un autre raton-laveur en peluche, des colliers anti-puces, des boîtes de toutes les tailles avec à l’intérieur allez savoir quoi, et une quantité impressionnante d’autres bibelots tout à fait insolites parmi lesquels une horloge-calendrier parlante qui annonçait l’heure toutes les heures et qui en plus, précisait le jour. La première fois, elle a dit "Il est dix-huit heures et nous sommes le 18 juin". A force c’est très énervant, surtout que c’était une voix éraillée et un peu brouillée ; le contraire de la voix sensuelle qui venait de nulle part pour se répandre partout. Au bout de quelques jours, j’ai osé faire tomber l’horloge-calendrier parlante. Personne n’a eu l’air de m’en vouloir alors je n’ai pas eu à mentir en prétendant ne pas l’avoir fait exprès.

Le 19 juin au soir, le problème n’était pas résolu. J’ai bien remarqué qu’ils se sentaient tous très embarrassés. En refusant d’appliquer le règlement, ils s’étaient placés délibérément dans l’illégalité et n’avaient plus qu’une solution, celle que j’avais envisagée pour parvenir à la victoire finale : organiser la clandestinité. Je suis reparti avec Yvonne. Immuables, au rythme des appels inlassablement réitérés, les semaines se sont ainsi succédé : la nuit chez Yvonne, la journée dans la salle de jeux.

De temps en temps, on m’amenait un autre enfant, à peu près de mon âge. Ça me faisait de la compagnie, mais c’était assez rare qu’ils veuillent jouer à dessiner des plans d’invasion ; ils préféraient souvent les Play Mobil. De toute façon, ils ne restaient jamais bien longtemps. L’horloge-calendrier n’avait presque jamais le temps de dire : "il est telle heure et nous sommes tel jour". Ensuite l’horloge-calendrier n’a plus rien dit, et pour cause, mais à peu près chaque quart d’heure, j’entendais la voix invisible. Certains des enfants qui venaient me tenir compagnie pleuraient. Moi, je n’ai jamais pleuré. Ça faisait partie de ma stratégie. Comme le surnom que j’avais choisi dans la clandestinité. Parce qu’en fait, Charles, ce n’était pas mon prénom, mais celui de mon pire ennemi en moyenne section de maternelle. Tellement pire que même en grande section c’était encore mon pire ennemi.

Du coup avec cette histoire, je ne suis plus allé à l’école, ce que je regrettais un petit peu. Mais Yvonne ou une de ses collègues trouvait toujours un moment pour me faire la classe. J’aime surtout les livres d’images sur l’Histoire de France. Sinon, les journées étaient vraiment très longues. Le soir, ça ne se finissait pas avant huit heures, parfois dix heures. Il arrivait qu’Yvonne ait un empêchement, alors je partais avec Marie-France ou Lorraine. Après Yvonne, c’est Lorraine ma préférée. Elle m’a raconté qu’elle venait de l’Assistance Publique et deux familles se l’étaient disputée. Quand elle avait eu le choix, elle avait pris son indépendance. En rentrant on passait chez la nounou récupérer Moselle-Anne un an et demi. Lorraine vit toute seule avec Moselle-Anne et tous les soirs c’est quiche aux lardons fumés. Des fois Moselle-Anne, elle tétait encore sa maman, c’est très joli je trouve. Dans la chambre où je dormais il y avait une télévision et un lecteur DVD avec tous les dessins animés possibles imaginables. Je les regardais jusqu’à pas d’heure et quelquefois, Lorraine les regardait avec moi en finissant la quiche et une carafe de gewurztraminer et souvent elle s’endormait. C’est moi qui la réveillais si Moselle-Anne se mettait à brailler dans sa chambre. J’aime bien chez Yvonne, comme j’ai déjà expliqué, à cause de mes jouets préférés. Pourtant, j’aurais bien aimé garder Lorraine. Mais les quiches, à force !

Si les journées étaient interminables, curieusement les semaines et les mois se sont succédé rapidement. Jusqu’au 18 juin suivant. C’est Yvonne qui me l’a appris. "Tu te rends compte mon Bichon – j’ai horreur qu’elle m’appelle son Bichon – tu es à moi dorénavant. Ça fait un an et un jour et personne ne t’a réclamé ! Comme la plupart des objets perdus qu’on garde sur les étagères, d’ailleurs. Tu verras comme on va être heureux tous les deux."

Depuis je vis chez Yvonne. "Tu m’as délivrée, me dit-elle souvent, tu es mon sauveur. Tu es l’enfant que j’attendais, pour qui je vivais, mais que je n’espérais plus." Ça tombe bien, puisque j’avais décidé de changer de parents. Yvonne, c’est une maman très agréable, sauf qu’elle m’appelle un peu trop son Bichon. Mais bon ! ma mère d’avant, elle ne m’appelait pas du tout, alors !

En fin de compte, ce ne sont pas mes parents que je regrette, non. Mon père, déjà, il n’était presque jamais à la maison. Quant à ma mère, elle criait à longueur de journée et elle m’oubliait toujours à droite à gauche, une vraie tête de linotte comme c’est pas possible imaginable. Sûr que si ça se trouve elle a oublié que j’existe. Moi déjà, je me souviens de moins en moins d’elle. Non, je ne regrette pas mes parents ; je suis même assez satisfait de mon stratagème : m’inventer un nouveau prénom et aller jouer à l’enfant perdu au Centre Leclerc, de l’autre côté de l’agglomération, alors que ma mère, elle, c’est Auchan cent pour cent.
Non, ce que je regrette le plus, et dont je me souviendrai toujours avec délectation, c’est la voix surnaturelle, sensuelle, envoûtante qui, pendant un an et un jour depuis ce fameux 18 juin, a diffusé son appel inutile, tous les quarts d’heures, par tous les haut-parleurs du supermarché : "Le petit Charles attend ses parents à la caisse centrale".

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Dernière édition par Scapinocchio de la Mancha le Lun 20 Juin 2011 - 23:30, édité 2 fois
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lucarne



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MessageSujet: Re: LE PETIT CHARLES   Lun 20 Juin 2011 - 8:24

J'aime énormément ce genre de première mondiale ! Merci pour le cadeau...
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zoé sporadic
Jasmine calamardesque
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MessageSujet: Re: LE PETIT CHARLES   Lun 20 Juin 2011 - 18:23

Monsieur le (trop rare) méli-mélodiste : chinois
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Romane
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MessageSujet: Re: LE PETIT CHARLES   Lun 20 Juin 2011 - 18:42

Les récits d'enfance te vont bien, toujours. Je t'ai littéralement entendu dire Parce qu’en fait, Charles, ce n’était pas mon prénom, mais celui de mon pire ennemi en moyenne section de maternelle. Tellement pire que même en grande section c’était encore mon pire ennemi, comme si tu l'avais littéralement dit. Laughing

Il y a toujours quelque chose de tragique et de tendre avec un trait d'humour bien dosé, un vrai-vrai cocktail d'émotions tout à fait à part, dans tes textes. J'aime infiniment cette écriture. Chapeau, m'sieur

Si tu pouvais corriger ce : "Tu m'as délivrée" en y ajoutant ce s, je reconnaîtrais bien là un texte digne de toi.

PS : tu pourrais écrire plus souvent, si Yvonne te fichait un peu la paix, mon Bichon. Laughing

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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: Re: LE PETIT CHARLES   Lun 20 Juin 2011 - 23:33

Romane a écrit:
...PS : tu pourrais écrire plus souvent, si Yvonne te fichait un peu la paix, mon Bichon. Laughing

Le S c'est corrigé...
Merci, mais j'ai horreur qu'on m'appelle mon bichon !

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Romane
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MessageSujet: Re: LE PETIT CHARLES   Lun 20 Juin 2011 - 23:35

Bravo pour la correction. Et bien compris mon bichon.

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