Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Amis absents

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Amis absents   Sam 18 Juin 2011 - 19:37

Depuis qu’il avait sept ans, Gilles se sentait seul. Il n’avait aucun mal à sentir le froid qui glaçait sa petite main lorsque, parvenu devant le portail de l’école, sa maman le lâchait, l’abandonnait au milieu de l’agitation grouillante de la cour.
Seul.
Plus seul que ces solitaires qui se retranchaient derrière des remparts de feuilles et de carton, sourds au tumulte bourdonnant de la ruche où se construisait l’essaim d’une société agressive.
Plus seul que ces petites filles sagement assises dans un coin et qui lissait inlassablement la soie synthétique des cheveux de leurs poupées.

Seul, il grandissait.
Sans avoir d’éclats de rire à partager.
Sans autres émotions que les remarques gênées des adultes lorsqu’il essayait de découvrir leur monde.
Seul.
Définitivement seul.

Mais, au fait, c’était quoi un ami ?
Qu’y avait-il derrière ce mot ? Quel visage, quels sentiments, quels gestes ?
Il avait sur la chose sa propre idée mais n’ayant jamais réussi à rencontrer quelqu’un qui correspondit à sa définition, il en venait à douter.
Peut-être que s’il parvenait à comprendre avec certitude ce qu’était un ami, il aurait la clé du cœur des autres. Peut-être qu’il saurait se faire apprécier et considérer.
Lui, le perpétuel indésirable !


Pendant la récréation du matin, Gilles se posta sous un arbre de la cour, un acacia dont il aimait les feuilles étranges. C’était son refuge habituel. C’est là qu’il se repliait sur lui-même, pleurant en silence sur sa solitude.
C’est de là qu’il entendait découvrir désormais ce qu’était un ami.
Gilles concentra toute son attention. Il avait repéré ses premiers cobayes : la « bande » de Paul, le fils du boulanger. Ca, à coup sûr, c’était des amis ! Ils étaient toujours ensemble… Au moment d’entrer en classe… ou d’en sortir. On ne pouvait imaginer une rencontre sportive dans laquelle ils ne soient pas regroupés dans la même équipe. Paul, Jacques, François et Julien étaient inséparables.
- T’as des bonbecs, questionna Jacques ?
- Oui, répondit Paul.
- Tu nous en files ?
Gilles crut voir passer un voile sur le regard de Paul. Visiblement, cette perspective ne l’enchantait guère.
- On est tes copains, non ?
Paul, à regret, tira de sa poche un petit sachet de papier clair. Il plongea la main à l’intérieur et commença sa distribution…
- Je peux en avoir, moi aussi ?
Jacques toisa le petit Luc qui s’était approché la main tendue.
- Tout ce que tu vas avoir, le mioche, c’est mon pied dans tes fesses et ma main dans la gueule. Les bonbons de Paul, c’est seulement pour les copains de Paul…
- Tu sais, fit Paul… Je crois que c’est la dernière fois que j’amène des bonbecs…
- Pourquoi ?
- Ma mère s’est rendue compte que j’en piquais tous les matins. Elle m’a passé un de ces savons. J’ai eu droit à tout un tas d’explications : ils sont pas gratuits, ils sont là pour être vendus…
- C’est chiant les parents, soupira Julien tout en déshabillant un carambar !

Gilles pivota sur lui-même. Le spectacle des quatre garçons en train d’engloutir pour plusieurs francs de friandises chacun, lui soulevait le cœur. Il y avait largement de quoi partager avec d’autres enfants. Le petit Luc était resté un instant les yeux brillants à profiter de ce spectacle au goût amer, puis il avait disparu.
Et puis, Gilles connaissait la suite. Une fois le festin glucidique terminé, François irait chercher son ballon pour jouer au foot. Inutile d’envisager une quelconque intrusion d’un des autres enfants de l’école dans le quatuor. C’était le ballon de François… et François ne jouait qu’avec ses copains. Gilles avait bien essayé une fois de se mêler à eux. On l’avait écarté avec un ricanement : « Même comme gardien, tu serais nul… Tu n’es même pas fichu de te déplacer assez vite devant ton but »

Gilles quitta l’ombre de l’acacia pour se rapprocher discrètement de Marie et Gérald. Les deux enfants, ses aînés de deux ans, étaient penchés sur leurs cahiers. Dans l’école, on les citait en exemple tant pour leurs résultats scolaires que par leur bonne entente. L’établissement n’était mixte que depuis un an et jusqu’alors les relations entre filles et garçons avaient plutôt été tendues. Marie et Gérald, c’était autre chose…
- Pourquoi tu ne veux pas que je regarde tes exercices de maths ?
- Je ne veux pas parce que tu avais dit que tu m’aiderais à la dictée… et que tu ne m’as rien dit.
Marie fronçait les sourcils, bien décidée à ne pas céder. Elle avait l’impression de s’être fait avoir.
- On a toujours fait comme ça, objecta Gérald !
- Peut-être… Mais aujourd’hui, c’est fini…
Elle referma son cahier de mathématiques et le fourra dans son cartable.
- Qu’est-ce que tu veux, toi ?
Gérald venait de remarquer la présence de Gilles…
- Oui, qu’est-ce que tu veux, petit cafard, renchérit Marie… On ne t’a pas sonné, il me semble…
- Ca vous arrive souvent de vous disputer comme ça, demanda Gilles ?
- Mais on ne se dispute pas, affirma Gérald !
- Jamais ! Puisqu’on est des amis…
- Si, si… Vous vous disputiez…
- Occupe-toi de tes oignons, morveux…
Marie tourna le dos, Gérald sur ses talons.

La cloche se mit à tinter, agitée avec sécheresse par monsieur Rombier, le directeur. La récréation était terminée.
Gilles respira le vent. Il lui apportait les odeurs de l’océan toute proche, du sable mouillé et de la résine des pins.
Pourquoi pleurer sur l’absence d’amis ?
L’amitié, ce n’était pas ce qu’il venait de voir en scrutant les comportements des autres élèves de l’école.
Il y avait dans les simagrées des uns, dans les protestations des autres trop de sentiments faux. Jacques aimait Paul pour ses bonbons et François pour son ballon. Gérald fréquentait Marie pour ses facilités en mathématiques. Et Paul, et François, et Marie ne trouvaient dans tout cela rien à redire car ils se sentaient valorisés par l’intérêt qu’on leur portait. Ils s’accrochaient à cette amitié comme à une bouée qui les empêcherait de couler dans la solitude.
Il eut envie de rire.
De rire pour ne plus pleurer.
Cette amitié-là n’était décidément pas celle de ses rêves.
Un jour, il rencontrerait celui ou celle qui le comprendrait enfin. Un être de lumière avec, dans les yeux, tout l’amour du monde et une immense gourmandise de vie. Quelqu’un qui pourrait terminer sans problème toutes ses phrases, lirait sans effort dans son cœur, connaîtrait les mots qui apaisent et réconfortent
Cet ami désintéressé et chaleureux, encore absent dans sa vie, devait bien exister quelque part. Puisque lui, il existait !
Il refusait de croire qu’il était le seul à pouvoir aimer ainsi quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Le planisphère dans la salle de classe montrait les cinq continents, des villes aux populations grouillantes, des campagnes surpeuplées. Et il n’y aurait donc nulle part quelqu’un pour l’attendre.
Il y croyait désormais dur comme fer.
Tout n’était qu’affaire de temps. Un jour, ils rouleraient l’un vers l’autre…

Le son aigre de la cloche de monsieur Rombier déclinait.
Gilles lâcha le frein et poussa sur les roues de son fauteuil.
Il était temps de rentrer en classe.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Romane
Administrateur
avatar

Nombre de messages : 91113
Age : 62
Localisation : Kilomètre zéro
Date d'inscription : 01/09/2004

MessageSujet: Re: Amis absents   Mer 22 Juin 2011 - 23:46

C'est drôle parce que ton histoire décrit l'extrême inverse de ce que je constate dans mon groupe d'enfants au théâtre, avec la petiote en fauteuil. Ils se battraient presque pour approcher le fauteuil, faire de lui cet accessoire de théâtre, sans que le fait que leur petite copine, clouée dessus, soit assise sur un accessoire de théâtre. Ils s'en servent pour se cacher derrière, se vautrent volontiers au pied de ses roues, et finalement, s'ils pouvaient eux aussi filer en zzzzzzzp comme "elle", ça les ferait bien rigoler. Ils n'ont aucune mesure de ce qu'est le handicap, sauf peut-être le silence qui suivit la première déclaration de notre petite pas comme les autres, quand elle annonça qu'à défaut de jambes, elles pouvait se servir de son cerveau.

Je n'imaginais pas du tout la chute de ton histoire sur ce registre, en fait.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Amis absents   Jeu 23 Juin 2011 - 0:08

Tout simplement parce que je n'ai pas pensé l'histoire aujourd'hui mais l'histoire dans un passé qui était le mien, celui du début des années 70. Sur ce que tu remarques aujourd'hui, je suis entièrement d'accord ; c'est aussi ce qu'on peut voir en lycée. Les mentalités par rapport au handicap ont changé.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Romane
Administrateur
avatar

Nombre de messages : 91113
Age : 62
Localisation : Kilomètre zéro
Date d'inscription : 01/09/2004

MessageSujet: Re: Amis absents   Jeu 23 Juin 2011 - 0:13

La précision est de taille, parce qu'effectivement à l'époque le regard des gens était différent. Ces dernières années, les efforts d'intégration dans les lieux publics, villes, plages, partout, sont assez importants, ce qui fait que nous finissons par habituer nos yeux. Lorsque le handicap le permet, les enfants sont dans la même classe que ceux qui n'ont pas de handicap et ça se passe très bien, aucune différence en fait.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Amis absents   

Revenir en haut Aller en bas
 
Amis absents
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Amis absents
» Pour nos amis d'outre Quiévrain... et les autres...
» Petite questions entre amis!!!
» Au revoir, les amis
» 20 euros pour les amis des detenteurs d'un passport du 4 jan au 7 mars 2010

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: