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 Les Ailes de monsieur Emile [en cours]

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MBS

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MessageSujet: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:18

Vendredi 26 octobre 1917
La rouille est revenue sur les feuilles des platanes. C’est la quatrième fois depuis que nos hommes sont perdus là-bas, dans le Nord et dans l’Est.
Bon sang, cette fichue guerre n’en finit pas ! Elle écrase une à une les familles sous les voiles noirs du deuil, elle broie tout ce qui pouvait encore rester d’humanité dans le cœur des hommes. Je les ai vus ces héros de l’avant, ces « poilus » hirsutes aux mines crevassées, aux épaules voûtées par la fatigue et la peur. Je ramène de ce voyage aux frontières d’un enfer de froid et de feu un petit plus de dégoût encore pour mes semblables.
Je regarde ce conflit depuis quasiment ses premières heures, je me suis faufilée partout où une femme comme moi aurait dû être indésirable. Ce que j’en retiens ne peut se dire, s’écrire, se penser sans risquer de soulever contre moi la haine fétide des intransigeants nationalistes. Je le pense, je le dis, je l’écris quand même. Oui, cette guerre est une boucherie sans nom. Oui, il faudrait que le massacre s’arrête. Oui, nous ne pourrons en sortir grandis qu’en ayant écrasé des centaines de milliers d’autres êtres humains. Des êtres qui auront juste eu le tort de ne pas parler la même langue que nous. Rien de plus, rien de moins… Dans ce terrible affrontement manichéen, il faudra être du côté de la victoire pour pouvoir mieux refouler ses larmes et gagner la certitude que tout cela n’aura pas servi à rien.
Nelly Bly, mon modèle, aurait-elle pu infiltrer pendant plusieurs semaines ce groupe d’infirmières auvergnates envoyées en Argonne ? Je n’en doute pas un seul instant ; elle a bien réussi à se faire passer pour folle et à être enfermée dans un asile dont elle a décrit – et avec quelle force ! – les viles pratiques. D’ailleurs, ne reviens-je pas moi aussi d’une sorte d’asile ? Les cris horribles des brûlés et des amputés pendant des nuits entières, les soliloques hagards de ceux dont les tympans ont crevé sous le déluge d’une préparation d’artillerie, les gestes rituels mais vides des hommes qui ont laissé un peu de leur raison accrochée aux croix de bois de leurs camarades.
Moi non plus, je ne reviens pas indemne de tout cela. J’ai vu des dizaines de vies s’évanouir dans mes bras, j’ai encore dans les narines l’odeur entêtante de l’éther et la puanteur fétide des chairs nécrosées. J’ai dans les yeux tous ces visages jeunes, parfois même de vraies bouilles de gamins, que nous avons vu disparaître sous des planches de hêtre mal jointes voire à même le sol dans de grands sacs de toile grise. Cette guirlande mortifère me poursuit dès que je ferme les yeux ; elle me hante la nuit, elle m’oppresse le jour. Augustin, Bernard, Henri, le petit Fernand avec ses tâches de rousseur, Gilbert le tonnelier de Manosque, Armand l’instituteur qui essayait de me coller sur les sous-préfectures de nos départements… Ils sont tous aujourd’hui des fantômes pour les vivants, poussant par leur sacrifice les plus téméraires à vouloir bouffer du Boche, rappelant aux autres que l’existence est un bien éphémère et qui se périme facilement. Ils sont tous dans ces cahiers que je ramène du front, longue liste macabre assortie de messages à transmettre, de parents à visiter, de fiancées à libérer.

L’express de la Compagnie d’Orléans me ramène chez moi après quatre mois d’absence. Quatre mois qui sont venus s’ajouter à tant d’autres à Paris ou sur la ligne de front. Qui pourrait se douter que sous la jeune et frêle bourgeoise de province qui regarde défiler un paysage couleur d’automne se cache le redoutable Ernest Piquevin, reporter sans visage de La Garonne illustrée ? Depuis juillet 1914, je joue sans cesse à qui perd gagne avec la mort, juste pour qu’un peu de vérité redescende vers chez nous, pour que les ciseaux d’Anastasie ne puissent pas retrancher les faits que ceux qui attendent en priant ont le droit de connaître. Vingt fois, mes écrits se sont heurtés au veto de la censure. Vingt fois, mes paroles ont porté cette vérité dans l’intimité du meilleur monde de la ville en attendant que, de bouches à oreilles, elles gagnent les rivages désargentés du peuple. C’est ma lutte à moi, ma guerre contre les médiocres, contre ceux qui ont peur qu’une population informée devienne un peuple résigné. Mes batailles victorieuses n’ont tué personne, elles nous ont juste aidé à grandir, à regarder autrement les temps horribles que nous vivons.
Je reviens avec tant d’acidité dans ma plume que Raymond Armengaud, le directeur de La Garonne illustrée, va être mon premier censeur. Il filtrera mon récit jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un infime ruisselet d’informations. Trop encore pour les services de la censure qui balafreront de blanc le peu qu’il reste. La liberté, au nom de qui nous faisons cette guerre, n’est donc qu’une illusion. Elle ne vaut guère mieux que cette fausse égalité qui conduit sous le feu de l’ennemi les paysans, les instituteurs, les ouvriers et épargne, au nom de mérites issus souvent de leur naissance, les ingénieurs et les nantis. Armengaud dit que je vais finir par virer bolchevique. La belle affaire ! Si les idées de Lénine peuvent amener la paix immédiate sur cette Terre, alors je veux bien me draper dans son étendard rouge et hurler l’Internationale à m’en casser la voix.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:19

L’express est arrêté en pleine voie. On entend le conducteur s’énerver sur le sifflet de la locomotive. Un détail dans un périple aussi long que celui d’un Paris-Toulouse, surtout depuis que la guerre a retiré du service un grand nombre de locomotives modernes.
Un voyageur, assis derrière moi et qui ne partage pas mon flegme, se lève de son siège et baisse la vitre pour jeter un coup d’œil à l’extérieur.
- Diable ! s’exclame-t-il. Ce que c’est haut !
Je me lève à mon tour, relève ma voilette pour passer la tête à la fenêtre.
- Nous sommes sur le viaduc de Souillac, monsieur… Il est effectivement fort impressionnant quand on le voit ainsi… Vous remarquerez que si vous regardez en arrière vous ne verrez pas la queue du convoi car la voie est ici construite en courbe afin de pouvoir pénétrer directement dans la gare qui se trouve coincée entre la ville et la montagne. Les ingénieurs qui ont construit la ligne n’ont pu faire autrement que de la faire passer ainsi quasiment au milieu des nuages.
L’inconnu soulève son chapeau pour me remercier pour l’explication et agrémente son geste poli d’un compliment que je déguste comme du petit lait.
- Vous êtes très calée, mademoiselle, dans tout ce qui touche l’art ferroviaire. Seriez-vous fille de chef de gare ou d’un quelconque employé de la compagnie ?
- Pas du tout, monsieur. Je voyage beaucoup entre Toulouse et Paris, voilà tout.
- Une femme qui voyage entre la capitale et la province régulièrement, voilà qui est très singulier. Quels motifs vous conduisent donc à voyager aussi souvent ? Surtout en temps de guerre…
- Monsieur, dis-je en prenant un air offusqué, votre curiosité contient de bien étranges sous-entendus… Je ne suis pas une espionne si cela peut vous rassurer. Il se trouve que mes parents possèdent la plus grande librairie de Toulouse et que leur âge les conduisant à une forme de déclin physique, je vais visiter moi-même les éditeurs de la capitale pour y commander les nouveaux romans qui pourraient trouver succès dans notre petite province.
- Je ne voulais pas sous-entendre que vous puissiez être au service des Boches, mademoiselle… D’ailleurs, ajoute-t-il finement, si vous l’étiez, ne feriez-vous pas des mystères sur vos voyages au lieu de les signaler au premier voyageur venu ?
- Tout à fait, cher monsieur. Votre remarque est on ne peut plus pertinente et révèle en vous un homme d’esprit.
Comme elle est commode cette librairie des arcades pour justifier de mes voyages à Paris et ailleurs. C’est un principe que je me suis fixée depuis le début : ne jamais avouer que je travaille pour un journal. C’est de mon air anonyme et de mon sexe que je tiens mes plus grands succès littéraires. Devant moi, les gosiers se déboutonnent plus facilement que devant des hommes ayant excipé de leur qualité de journaliste.
Ayant moi aussi versé dans le compliment de pure politesse, je me rassois et me replonge dans ma lecture. On m’a dit grand bien à Paris de ce roman de René Milan, L’Odyssée d’un transport torpillé, mais je ne me sens pas à l’aise dans cet univers de guerre que je n’ai que trop fréquenté. Le directeur de chez Payot a eu beau me signaler (et me signaler encore et encore) que l’ouvrage a reçu le prix Fémina, décerné par un jury féminin, je doute désormais qu’il y ait à Toulouse un lectorat suffisant pour ce petit roman d’un peu plus de deux cents pages. On est bien loin de la prose d’un Zola ou d’un Hugo. A croire qu’en temps de guerre, il n’y a plus de place pour les génies ou alors qu’ils sont tous réduits à l’état de larve comme ce malheureux Apollinaire.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:20

Le train ne redémarre toujours pas. Les coups de sifflet reprennent de plus belle et le voyageur derrière moi s’agite à nouveau avec des gestes d’impatience.
- Mademoiselle, excusez l’audace qui me voit troubler votre lecture mais vous qui savez tant de choses, se peut-il qu’un obstacle obstrue la voie ?
- A en juger par l’énervement de notre cheminot, il se passe quelque chose d’anormal cela est sûr… Vous pourriez peut-être avoir envie de voir par vous-même mais je vous conseille cependant de ne pas descendre sur la voie. Il suffirait qu’un train arrive en sens inverse pour vous mener à coup sûr au trépas faute de pouvoir vous échapper du piège constitué par ce viaduc étroit…
- Je me suis peut-être mal exprimé. Je voulais dire… Ce genre de désagrément est-il fréquent par ici ?
- Ma foi… Parfois, les locomotives expirent après s’être trop fatiguées sur les rampes depuis Limoges. Mais dans ce cas, point de coups sifflets vengeurs. Qu’une charrette se rendant au marché de la ville ait versé sur la voie, voilà qui pourrait être concevable mais les gens du Lot connaissent le train depuis plus de 40 années et ils ne sont pas niais au point d’abandonner leur chargement sur les rails.
- Peut-être s’agit-il d’un accident ?…
- Vous voulez dire comme à La Faloise lorsque trois cantonniers de la Compagnie du Nord ont été emportés par le rapide Paris-Lille ?
- Je ne sais… Je n’ai pas votre connaissance des trains, de leurs histoires et je dirais presque de leurs rites…
- Vous me prêtez plus de savoir que je n‘en ai, monsieur… Monsieur ?
L’homme se redresse, contourne la banquette pour se présenter face à moi, me saisit la main et s’incline respectueusement jusqu’à frôler mon gant droit de ses lèvres.
- Monsieur Dewoitine… Emile Dewoitine.
- Et peut-on savoir, monsieur Dewoitine, ce qui fait que vous vous angoissez pour un arrêt imprévu d’une dizaine de minutes ?
- Comme vous, mademoiselle, je me rends à Toulouse où m’appellent mon métier et mon devoir. Je ne voudrais marquer mon arrivée dans mes nouvelles fonctions par un retard qui serait le comble de l’impolitesse.
- Monsieur Dewoitine, si vous avez besoin d’un témoin de moralité pour attester que vous n’êtes pour rien dans ce retard, vous pourrez me faire citer au tribunal de vos patrons. Je m’appelle Claire Loupiac et je réside place du Capitole dans les appartements situés au-dessus de la librairie des Arcades, dont mes parents sont propriétaires comme je vous l’ai déjà indiqué.
- Mademoiselle Loupiac, sans oser exploiter de manière éhontée votre générosité à mon égard, pourriez-vous m’apporter un renseignement supplémentaire. Qu’est le quartier de Montaudran dans la ville de Toulouse ?
- C’est, monsieur, un quartier très périphérique, au-delà d’un autre quartier que nous appelons le Pont-des-Demoiselles, nom gracieux mais qui fait référence à des personnes ayant fait commerce de leur corps en ces lieux à l’époque où se construisait le canal du Midi. C’est dire, monsieur, si nous sommes là aux bornes de la cité.
Nos regards se croisent. Le jeune homme (plus jeune que moi me semble-t-il alors) lit les doutes qu’il m’inspire. Il est en âge de se battre et, même si sa taille haute paraît emprisonnée et étriquée dans un costume un peu étrange de coupe, il ne semble ni blessé, ni défaillant mentalement (à moins que sa peur du retard ne soit un signe de débilité légère). Il veut se rendre à Montaudran, zone dans laquelle je le sais est en train de se développer tout un espace industriel tourné vers la production de guerre. Voilà, me dis-je, un de ces ingénieurs qui n’aura jamais vu le feu depuis 14 et qui a voué sa vie à la création d’armes qui viendront détruire ses congénères. Il en faut certes dans les temps que nous traversons mais mon passé récent parmi les infirmières me rend assez peu réceptive aux raisons que peuvent avoir de telles personnes de persister dans leur folie créatrice.
- Vous me faites peur, mademoiselle Loupiac. Vous semblez lire en moi comme dans un livre. J’ai la sensation que votre ravissante tête blonde s’est déjà construite une idée sur ce qui m’amène dans votre ville.
- Et vous-même n’êtes-vous pas en train d’essayer de deviner l’étendue de mes pensées ?
- Je le confesse.
- Alors, monsieur Dewoitine, puisque le siège à côté du mien est libre, je vous autorise à vous installer à mes côtés afin que nous parvenions à démêler le vrai du faux dans nos pensées respectives.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:20

Le train repart sans que nous nous en rendions compte. Nous ne saurons jamais pourquoi nous avons marqué un arrêt si prolongé à l’entrée de la gare de Souillac Il faut dire que nous sommes loin, très loin du Lot. Sur les bords de la mer Noire très exactement. C’est de là que ce monsieur Emile Dewoitine nous arrive en fait et le Massif Central a aujourd’hui pour lui plus de mystères que les grandes plaines d’Ukraine.
- Deux années en Russie ?! m’exclamé-je en l’entendant me raconter « sa » guerre. Je comprends que vous ayez fini par avoir le mal du pays.
- Vous n’y êtes pas, mademoiselle Claire. La Russie est en révolution…
- Cela je le sais, monsieur Dewoitine ! Je lis les journaux, je ne suis pas une perruche !
Et comment que je lis les journaux ! J’écris même à l‘intérieur !… Mais de cela il importe encore plus de ne rien dire, le jeune ingénieur se préparant à me régaler d’informations dont je doute qu’on dispose encore à La Garonne illustrée.
- Je m’en voudrais que vous supposiez que c’est ce que je pense de vous... Ce que vous ignorez sûrement en revanche, car les services de la censure doivent rechigner à laisser passer de telles informations, c’est que notre allié russe est au plus mal. On a dû se réjouir en France d’apprendre que le tsar avait quitté le pouvoir et qu’une république avait fait surface entre la Baltique et la Caspienne. On a dû craindre un peu que les désordres, les tentatives de coups de force des uns et des autres, aient détourné notre allié de son devoir envers nous… Mais, j’ai cru comprendre en rentrant à Paris qu’on avait confiance en Kerensky pour redresser le pays et poursuivre la guerre. Ce sont des foutaises !… La Russie part à vau-l’eau, plus personne ne veut de la guerre et tout le monde veut le pouvoir. Et les plus enragés d’entre tous sont les amis, les camarades comme ils disent, de ce monsieur Lénine. Ils n’attendent qu’une occasion pour faire basculer le pays. Et, quand ils le feront, les traités ne seront plus que des bouts de papier bons à déchirer, tout comme nos fameux emprunts russes… Vous comprenez si j’avais envie de rester dans mon usine d’Odessa à regarder se fabriquer des aéroplanes Voisin pour le compte de ces rouges fanatisés.
Pour quelqu’un qui avait cherché à ne pas trop en dire de prime abord, l’ingénieur Dewoitine s’est rapidement lâché. Ne serait-il pas insensible à mon charme distingué qui doit, sans doute, le changer agréablement des beautés rustiques d’Ukraine ? Je profite à plein de l’instant et pousse mes pointes sous le dehors de questions innocentes.
- Faudrait-il donc s’inquiéter ?… Les Russes feraient défection bientôt et des centaines de milliers de soldats allemands pourraient alors se reporter sur notre front ?
- Sans compter les Autrichiens qui pourront écraser tranquillement des Italiens déjà pas bien vaillants au pied des Alpes…
Monsieur Emile regarde autour de lui. Par chance, le wagon de première classe est à peu près vide Il craint d’en avoir trop dit… Et surtout de s’être laissé emporter et d’avoir parlé trop fort.
- Ne craignez rien, monsieur Dewoitine. Je suis une tombe !
- Je l’espère bien car sinon j’aurais des ennuis…
- Qui n’en a pas, monsieur Dewoitine ? C’est la guerre…
- Comprenez-moi… On vient de me confier d’importantes responsabilités et…
Je peux le comprendre. S’il a livré à Paris, dans le confort discret du bureau d’un de nos ministères, ce qu’il vient de m’avouer (mais je suppose que nos chefs savent tout cela), on a dû le cataloguer comme un homme à surveiller. J’imagine déjà le capitaine Bruno (mon éphémère et brûlant amant des premiers jours de la guerre), s’il est encore en vie, mettant le dénommé Dewoitine sous la constante surveillance de ses espions. Juste histoire de savoir si on peut faire confiance au sens du secret de l’ingénieur.
La réponse est clairement « non » mais je ne suis pas du genre à m’en plaindre.
- Ce sont vos responsabilités qui vous conduisent à Montaudran, n’est-ce pas ?
- Cela, je ne puis vous le dire…
- Alors, je le dirai à votre place. Ne pouvant plus organiser la construction d’aéroplanes en Russie, on vous charge d’en construire chez nous. Et pourquoi pas après tout ? A Toulouse, depuis le début de cette guerre, nous nous sommes mis à fabriquer un peu de tout. De la poudre, des armes, des conserves, des vêtements pour nos soldats… Alors pourquoi pas des aréoplanes ?… Et pourquoi pas à Montaudran ? Le quartier se trouve être plat comme la main et le vent lorsqu’il souffle s’engouffre justement dans cette plaine comme il le faut pour que les aéroplanes puissent quitter le sol sans peine.
Le visage de monsieur Emile se décompose à chacun de mes mots.
- Vous savez cela ? bredouille-t-il.
- Savoir quoi ?…
- Que les aéroplanes décolle selon le sens du vent !
- Eh, mon cher monsieur, pourquoi ne le saurais-je pas ?
- C’est qu’il faut être pilote ou ingénieur pour savoir cela…
- Que non, monsieur Emile, il suffit d’être femme et d’avoir reçu la proposition d’un bel aspirant-pilote de venir l’accompagner au milieu des nuages.
- Les trains, les aéroplanes, quel genre de femme êtes-vous donc ?
- Du genre qui laisse les hommes stupéfaits ou en pleurs, monsieur Dewoitine.
Et, estimant en avoir assez entendu tout en craignant que ma source ne se tarisse définitivement en y buvant encore, je me cale contre la fenêtre et reprend ma lecture.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:21

Ma valise est moins lourde que les mots qui saturent ma mémoire. Pour tout dire, elle ne me pèse guère tandis que je quitte la salle des arrivées de la gare Matabiau. J’attrape au vol un tramway qui s’apprête à partir sans la moindre pitié pour le si volubile Dewoitine. Qu’il se débrouille pour trouver son chemin ! il se trouvera bien quelqu’un pour lui expliquer, mi en patois mi en dans ce bon français appris de nos maîtres, qu’il doit prendre un premier tramway jusqu’à la place du Capitole avant de monter dans un autre en direction de Montaudran. Si un ingénieur n’est pas capable de trouver son chemin, c’est à désespérer de la science française.
La nuit a commencé à tomber et les lumières bleutées du gaz naissent en haut des lampadaires. Je respire à pleins poumons l’air de mon pays. Il me paraît si pur, si sain, par rapport aux miasmes des zones de combats et à la vermine qui grouillait jusque dans notre hôpital de campagne. Sûr qu’il me faudra quelques jours pour m’habituer à nouveau au parler d’oc dans les rues, à cet apparent détachement à l’égard des malheurs du temps, à ce sentiment que l’été est éternel. En revanche, il m’est évident que mon retour au journal ne peut attendre ; raison pour laquelle j’ai abandonné Emile Dewoitine devant le fourgon où il venait récupérer une grosse cantine métallique. Il était hors de question qu’il comprenne que ses propos n’étaient pas tombés dans l’oreille d’une sourde… et à plus forte raison qu’il apprenne que cette fausse sourde était aussi une grande bavarde.
Je descends un peu avant le square Lafayette pour gagner l’immeuble de La Garonne illustrée. Il me semble que les chaleurs de l’été, à moins que ce ne soit les grosses pluies du début d’automne, ont quelque peu effacé les peintures sur la façade imposante entièrement décorée façon art moderne. Les lettres bleues de « Garonne » paraissent plus fades et l’« illustrée » en cursive d’écolier plus effondrée qu’à mon départ. Peut-être que, tout simplement, j’ai oublié, que ma mémoire, pourtant jeune encore, me joue des tours. Pourtant, à bien regarder les poignées chromées – et sales - sur les portes de l’entrée, la vitre fendillée, le doute n’est guère permis. Quelque chose ne va plus dans la « boutique ».
A l’entrée, la vieille Aimée Laporte, la bien nommée, me salue distraitement. Elle tricote. Comme lorsque je suis partie, de ce côté-là rien n’a changé. Depuis plusieurs années, elle tricote à longueur de soirée des chandails pour son petit-fils. Son petit-fils qui ne reviendra pas de Verdun où il est tombé il y a 15 mois. Elle tricote toujours parce qu’ainsi va sa pauvre existence ; elle attend que son heure vienne et Raymond Armengaud n’aura évidemment pas le cœur de renvoyer cette pauvre vieille dont la tête bat la breloque.
Ici, on est habitué à me voir. Sans poser de questions. Certains murmurent que je suis la garce du patron, d’autres que je suis sa nièce. Après tout, peu m’importe tant qu’ils ne voient pas en moi le fameux Ernest Piquevin. On me salue bien sûr, certains m’appellent même par mon nom et on me connaît à l’atelier de gravure comme à l’imprimerie. Cela ne suffit pas à faire de moi quelqu’un de l’équipe, je reste extérieure à ce monde du journal dans lequel je ne suis qu’un élément rapporté. Parfois, je trouve cela terriblement injuste et il me prend alors des colères froides et muettes dont je ne m’extirpe qu’avec peine. Il suffit en général que je retrouve le patron, que je l’entende proférer à mon endroit des mots de confiance et de chaleureux remerciements pour que tout s’évapore comme la rosée sous le vent d’Autan.
- Mademoiselle Loupiac !… Mademoiselle !…
Cette voix cassée par le tabac et les vapeurs de gnôle est si caractéristique que je n’ai pas besoin de me retourner pour reconnaître Paul Lebrac, le maître de l’atelier de la « forme » où se compose le journal. Je m’arrête en plein milieu du grand escalier et ôte tranquillement mes gants tandis que le chef des typographes me rejoint de ces petites enjambées maladroites. Il va pour me serrer la main avec sa paluche graissée par l’encre, s’arrête en me regardant droit dans les yeux et s’exclame :
- C’est il possible que vous ne soyez pas au courant ?!
- Au courant de quoi, monsieur Lebrac ?
- Mais du malheur qui nous est tombé dessus il y a deux mois !…
Un pressentiment terrible me fait relier les signes que j’ai pu relever depuis mon arrivée. Mon esprit a purement et simplement refusé de comprendre tout ce que ces indices voulaient me dire.
- Il est arrivé quelque chose à monsieur Armengaud ?
- Ah ! Je savais bien que vous ne saviez pas !… Mais où étiez-vous donc passée, mademoiselle Claire ? Il vous a tant appelé sur son lit de douleur… Vous et Piquevin…
- J’étais à Paris pour les affaires de la librairie comme souvent… Mais dites-moi, fidèle Lebrac, que s’est-il passé ?
- Un terrible accident… Rien qu’en y repensant, j’ai le froid qui me tombe sur la peau. Un soir, nous préparions une autre Une après que ces furieux de la censure nous aient caviardé la moitié des nouvelles quand tout le monde a entendu un bruit assourdissant. Monsieur Armengaud a été pris d’un vertige en descendant aux presses et il a dévalé l’escalier.
- Cet escalier ?
- Celui-là même… Il est allé s’écraser là, en bas, contre le grand pilier de marbre… On n’a pas pu le relever tellement il hurlait sa douleur et il pleurait sa peine. Le docteur a tout de suite dit qu’il s’était rompu les vertèbres. Il a survécu une semaine et puis il est passé en pleine nuit. C’était le 12 août… On l’a porté en terre le lendemain au cimetière de Terre Cabade tout près de la tombe de monsieur Duportal qui était aussi un grand journaliste. Depuis, bien sûr, plus rien n’est pareil ici…
Je reste inerte, les yeux dans le vague, sans entendre la suite du récit du typographe. Deux sentiments étranges se mêlent dans ce deuil inattendu. Celui que suscite l’absence définitive d’un homme qui était une sorte de père pour moi depuis qu’il avait bien voulu recevoir mes premiers textes dans les colonnes de son journal. A ce manque cruel s’oppose, à ma grande honte, une prise de conscience égoïste : sans lui, ma carrière aussi est morte.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:21

En dépit de la mort de son propriétaire, le journal a continué à paraître. C’est donc que quelqu’un en a repris la direction. J’interroge Lebrac à ce propos et sa réponse est bien trop sèche pour cacher longtemps son opinion.
- Qui pouvait hériter sinon l’épouse de monsieur Raymond puisque le patron n’ a jamais eu de fils ? Autant vous dire qu’on ne la voit pratiquement pas, cette mégère. Elle a peur sans doute que notre encre souille le soyeux de ses robes…
- Mais qui dirige alors ? Pierre Roulier ? Gaston Maubert ?
- Aucun des deux, mademoiselle Claire. Le premier, voyant qu’on n’avait aucune confiance en lui, a démissionné avec fracas et a été immédiatement embauché par La Dépêche, trop contente de nous piquer notre meilleur journaliste… Quant à l’ami Gaston, il a été mis à pied pour on ne sait trop quelle raison…
Le navire de La Garonne illustrée avait donc perdu plus que son capitaine. Il avait aussi laissé dans la tempête deux de ses plus vaillants seconds, Roulier le bras droit d’Armengaud, et Maubert chroniqueur politique et second éditorialiste de la « maison ». Au-delà de ces pertes humaines, c’était toute l’âme patiemment construite par le fondateur et propriétaire du quotidien qui s’était engloutie dans le désastre. Comment dès lors ne pas comprendre l’impression qui m’avait saisie à mon arrivée ? L’ordre habituel ne régnait plus au journal et, si le quotidien continuait à paraître, on ne le fabriquait plus avec le même entrain.
- Qui s’est donc installé aux commandes ?
- Un homme qui a été amené là par madame Armengaud. Tout le monde le connaissait sans jamais l’avoir vu… Notre nouveau patron est le fameux Ernest Piquevin.
Peut-on imaginer l’état qui est le mien après avoir subi coup sur coup deux chocs aussi violents ? J’ai appris la perte d’un ami et d’un maître et, dans la foulée, je découvre que quelqu’un a usurpé mon identité de plume pour prendre sa place.
- Il paraît que c’était la volonté de monsieur Raymond…
- Mais vous n’y croyez pas ?…
- Oh que si ! La volonté ne fait aucun doute… Ce qui nous surprend, c’est l’homme qui s’est présenté… Comment vous dire, mademoiselle Claire ? On a l’impression qu’il découvre le métier… Oh, ça, il donne des ordres !… Mais si on l’écoutait, on aurait fermé la boutique depuis plusieurs semaines… C’est déjà très compliqué de faire tourner avec les restrictions qu’on nous impose mais avec ce gougnafier dans le bureau de monsieur Raymond, c’est presque impossible.
Je pressens ce qui va suivre. Lebrac va poursuivre ses récriminations en les précisant sans cesse. A cela aussi je constate la transformation des us et coutumes du journal. Si Armengaud avait toujours été de ce monde, il aurait ouvert depuis longtemps la fenêtre qui donnait de son bureau sur l’entrée et l’escalier et il aurait hurlé à Lebrac qu’il n’était pas temps de tailler une causette, que le journal n’attendait pas.
- Est-il là ce monsieur Piquevin ?
- Il est là, répond le typographe. Dans le bureau de monsieur Raymond… A cette heure, il doit suer sang et eau sur son éditorial. Faut dire que le résultat n’est souvent pas brillant et que le défaut de style de ce Piquevin-là en étonne plus d’un… A croire…
- A croire ?…
- A croire si c’est bien le bon, mademoiselle Claire.
Et sur cette révélation qui montre que les cadres du journal ne sont pas dupes de l’identité de leur nouveau patron, le brave Lebrac repart de sa démarche chaloupée terminer la composition du journal sur sa linotype.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:21

Ernest Piquevin – ou plutôt l’homme qui s’est affublé de ce patronyme – ne m’ouvre pas sa porte. Je la force moi-même, forte des habitudes que j’ai pu prendre ici depuis cinq ans.
- Qui êtes-vous ?! s’exclame-t-il en me voyant, ma valise à la main, pénétrer dans le bureau.
- Je pourrais vous retourner la question. Qui êtes-vous ?
Je n’obtiens pas de réponse immédiate. Il faut dire que, tels deux animaux prêts à se battre, nous nous jaugeons du regard. La faux Piquevin n’est pas dépourvu de charme, on peut même dire qu’il est plutôt beau garçon avec ses cheveux noirs bien plaqués, sa fine moustache qui souligne des lèvres tout aussi fines et son regard bleu de mer. S’il manque de talent littéraire, on peut comprendre qu’il ait réussi à obtenir de la veuve de Raymond Armengaud la haute main sur le journal. Il possède au moins les « qualités » pour subjuguer une femme à la quarantaine bien entamée.
J’éprouve un évident malaise face à cet homme jeune qui paraît en parfaite santé et qui n’est pourtant pas avec ceux de son âge dans les tranchées du Nord et de l’Est du pays. Aurait-il un talent « autre » qui pourrait justifier qu’il ne soit pas au front ? Ou est-il simplement un embusqué de première ?
- Vous êtes peut-être surprise de ne pas trouver monsieur Armengaud. Dans ces conditions, j’ai le regret de vous apprendre qu’il est malheureusement…
Je le coupe avant qu’il ne prononce le mot fatidique.
- Je le sais !… Et j’ai appris également que vous vous faisiez appeler Ernest Piquevin…
- C’est rigoureusement exact… Je ne vois pas pourquoi cela pourrait être remis en cause.
- Parce que je suis Ernest Piquevin !
L’usurpateur me considère avec un mélange d’étonnement et de jovialité, comme s’il venait d’entendre la meilleure blague de l’année.
- Je peux vous certifier que je suis Ernest Piquevin, reprends-je. Le journaliste de ce nom n’a jamais existé que dans l’esprit de Raymond Armengaud.
- Et je puis vous assurer que c’est bien sous ce nom-là que je suis venu au monde… Ernest Adolphe Louis Piquevin… Je dois dire aussi que monsieur Armengaud avait un humour que ne désavouerait point monsieur Georges Feydeau. Voilà quelqu’un qui connaît le nom de l’amant de sa femme… Car dans une petite ville comme la nôtre tout finit par se savoir. Au lieu de chercher à s’en venger par les armes comme l’aurait fait tout homme un peu frustre, il prend le nom de l’amant, l’endosse et l’utilise pour signer des reportages dans son journal. Figurez-vous, mademoiselle, que jusqu’à votre irruption dans ce bureau, je pensais que cela n’allait point au-delà de ce simple canular… Si j’avais pu imaginer qu’Ernest Piquevin était aussi une ravissante jeune femme, j’y aurais regardé à deux fois avant d’accepter le poste qu’a bien voulu m’offrir madame veuve Armengaud.
- Croyez bien monsieur que je suis aussi fort désappointée du tour que nous a joué monsieur Armengaud.
Le mot n’est pas trop fort. Je suis désappointée et, même plus que cela, déçue d’avoir été utilisée par celui que je tenais pour mon ami quand bien même il eût pu être mon père par son âge. Grâce à moi, il avait assouvi une petite vengeance mesquine et, post-mortem, la poursuivait encore.
- Ce qui veut dire, reprend le dénommé Piquevin avec la même sourire narquois, que lorsque, dans son testament, il demande expressément que la direction du journal soit confiée à Ernest Piquevin, il ne s’agit pas de moi mais bien de vous…
- Quel farceur n’est-ce pas ? dis-je avec amertume.
- Plus que vous ne l’imaginez… Songez un peu à l’incompréhension de cette brave Louisa en découvrant que la direction du journal, principal bien de son héritage, revenait à son amant.
- Je me refuse à l’imaginer, monsieur. J’ai eu à plusieurs reprises à rencontrer madame Louisa Armengaud et je peux dire que ses grands airs et sa suffisance de noble espagnole m’ont considérablement incommodée. Elle n’a jamais partagé la passion de son mari pour la presse et n’a eu de cesse que de le convaincre d’abandonner ce métier, de vendre et d’acheter à la place de grands domaines terriens.
- Ne soyez point trop dure avec elle… Une partie de ce qui a fait ce journal vient d’elle et des biens que son père avait en Espagne avant son exil… Quant à monsieur Armengaud, nul n’ignore en ville qu’il était un des pensionnaires les plus assidus d’un certain établissement rue de la Pléau…
- Et alors ?… Qui avait commencé à déserter le lit conjugal ?
Je me reprends. La vie de famille des Armengaud n’est pas le principal sujet de l’heure.
- Que comptez-vous faire ?
- Mais essayer de sauver ce malheureux journal, mademoiselle… Au fait, mademoiselle ?
- Claire Loupiac.
Il me détaille à nouveau des pieds à la tête et sourit à la pensée que c’est à moi que ce farfelu d’Armengaud voulait confier la place qu’il occupe actuellement. Encore un de ces goujats qui pensent qu’une femme ne peut être qu’un corps et en aucun cas un cerveau ! Je me fais fort de le détromper au plus vite…
- Les dépenses, poursuit-il, ne cessent d’augmenter avec les prix du papier, de l’encre, des pièces de rechange qui n’arrêtent pas de croître… Les recettes se réduisent comme peau de chagrin et, en augmentant le prix de vente du journal, nous avons fait fuir d’autres clients. C’est inextricable.
- Il m’est avis que vous cherchez plutôt à couler le journal qu’à le sauver.
- C’est une idée fausse que vous vous faites là… Et pour vous le prouver, je vais demander à l’illustre Ernest Piquevin, dont le talent est sans doute bien supérieur au mien, de rédiger l’éditorial du journal de demain…
- Que me proposez-vous là ?
- Juste de continuer à jouer le petit jeu que Raymond Armengaud avait imaginé il y a plusieurs années. Je serai le nom, vous serez l’ombre.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:22

L’éditorial est un exercice de style auquel je ne me suis jamais prêtée et qui ne m’intéresse guère en lui-même en ces temps de guerre. Comment dire le fond d’une pensée si celle-ci est en parfaite contradiction avec l’air du temps ou avec l’avis des censeurs ? Pour ma part, je préfère me taire que d’accepter de passer sous les fourches caudines des interdits patriotiques.
D’un autre côté, pour avoir jeté un œil sur les premières esquisses d’Ernest Piquevin, je mesure toute la frustration d’un Roulier ou d’un Maubert devant le « style » de leur nouveau patron. C’est plat, sans perspective et en même temps fort creux. Il n’y a rien à sauver, pas même l’idée de départ, celle du sort politique du vénérable ministre des Affaires étrangères Alexandre Ribot dont la carrière vient de se briser sur une démission humiliante.
Je me détourne donc du projet initial pour poser une question plus vaste et polémique : celle de la place des femmes dans cette guerre. Piquevin, qui s’est d’abord écarté pour me laisser travailler, se rapproche imperceptiblement jusqu’à regarder par-dessus mon épaule.
- Vous croyez que c’est un sujet qui mérite un éditorial ? questionne-t-il soudain perplexe.
- Eh ! Pourquoi cela ne serait-il pas un sujet ?… On peut bien glorifier un peu l’autre moitié de la nation. J’arrive de Paris Qu’y ai-je vu ? Des femmes dans les bureaux, des femmes conduisant les tramways et le métro, des femmes partant pour l’usine la musette sur l’épaule, des femmes faisant la queue à l’entrée des magasins pour obtenir leur ration de pain… Ces mêmes femmes qui, rentrées chez elle, retrouvent qui leurs enfants, qui un époux blessé de guerre, qui un vieillard à nourrir… quand ce n’est pas le simple souvenir douloureux d’un bonheur qui ne reviendra plus. Ce sont là des faits qui existent, monsieur Piquevin, et que vos lecteurs doivent connaître.
- Ils les connaissent déjà. Ils sont comme vous ou moi, ils ont des yeux pour voir. Alors, à quoi bon leur rappeler ?
- Cette guerre finira un jour, monsieur Piquevin. Et croyez-moi, ce que tout le monde sait et aura vu, tout le monde aura vite fait de l’oublier. De l’oublier avec conscience et volonté. Parce que ce souvenir dira trop de moments amers et pesants, trop de drames et de larmes. On se dépêchera d’enfouir tout cela dans la poubelle de nos mémoires, juste pour essayer de se convaincre que cela n’a jamais existé. Et avec ces souvenirs, on jettera pêle-mêle les femmes à l’usine, les Africains à nos côtés dans les tranchées et les Indochinois dans nos champs. Avec un énorme couvercle pour étouffer les bouillonnements de cette lessiveuse dérangeante. C’est pour cela qu’il faut l’écrire, monsieur Piquevin. Les souvenirs s’envolent, les écrits restent.
- Si vous le dites…
Il se détourne. Je trempe à nouveau la plume dans l’encrier. Les mots trop longtemps enfouis affluent comme la marée à l’océan. Ils se mettent à galoper plus vite que ma main ne peut les capturer. Parfois, je m’arrête pour essayer de remonter le courant mais c’est plus fort que tout, le flot continue à tout emporter. Lorsqu’enfin je m’arrête, j’ai noirci deux pages de ma petite écriture fine.
- A vous maintenant, monsieur, dis-je en me levant du fauteuil directorial… Vous ne comptez pas que vos employés se rendent compte que vous avez eu recours à un nègre, n’est-ce pas ? Recopiez ma prose avant de la faire descendre à Lebrac. Ensuite, si vous le permettez, je vous souhaiterai une bonne nuit. J’ai pris le train fort tôt ce matin à Austerlitz et je me sens lasse.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:23

Dans la nuit fraiche d’octobre, les quelques centaines de mètres entre le boulevard et la place du Capitole se font à grandes enjambées. Ma valise a beau se faire plus lourde, je ne traîne pas et parviens en un temps record jusqu’à l’appartement familial situé au-dessus de la librairie.
En entendant ma clé tourner dans la serrure, Joséphine, notre domestique la plus âgée, se précipite pour m’accueillir. Elle m’a vue grandir, faire mes premières bêtises et continue à me surveiller comme si j’avais cinq ans quand je suis à la maison. Cela a créé forcément des liens un peu particuliers entre nous. Je lui claque deux grosses bises sur les joues en profitant que ni mon père, ni ma mère ne me voient : ils désapprouveraient cette familiarité. D’ailleurs que ne désapprouvent-ils pas chez moi ?
Tiens, par exemple, ils ne comprendraient pas que je monte moi-même ma valise dans ma chambre au lieu de la laisser à Joséphine. C’est tout le problème, il me semble, de ces classes moyennes dont Léon Gambetta avait annoncé en son temps l’irruption ; elles veulent absolument ressembler trait pour trait aux classes les plus hautes de la société, singer jusqu’à l’absurde les comportements les plus ignobles des grands bourgeois de l’industrie et de la banque. Hors de question dans de telles conditions de leur avouer mes coupables activités dans la presse ; d’ailleurs, paradoxe majeur pour un couple de libraires, ils ne supporteraient même pas que ma prose soit éditée : ils vomissent George Sand et tolèrent à peine madame de Lafayette. Officiellement j’étais ces derniers mois à Paris chez une amie dont le mari est tombé dès septembre 14 sur la Marne. Voilà une activité qui sied à une femme selon mon père, voilà une activité qui l’honore selon ma mère dont les crises de larmes à chacun de mes départs m’aident à les précipiter.
La lumière électrique flageole quelque peu lorsque je tourne le bouton. Dans cette lueur pâlotte, les retrouvailles avec mon monde d’avant prennent un côté presque mystique. Comme une apparition fantomatique, ma grande bibliothèque garnie de toutes mes lectures adolescentes, se découpe sur le mur d’en face jetant une ombre sévère sur mon lit vide.
- Je m’en vais vous faire bassiner les draps, lance Joséphine. Nous ne vous attendions plus.
Bassiner les draps ? Mettre de dans la chaleur dans un lit ? Cela me paraît soudain du dernier superflu. En Argonne, on se réchauffait en se serrant à deux ou trois sur notre couche de fortune. Aucun confort, juste une promiscuité qui, selon les jours, se faisait rassurante ou oppressante. Ce luxe soudain me gêne.
- Ne te dérange pas pour cela. Il ne fait pas si froid… Fais-moi juste monter de l’eau dans une bassine que je me débarbouille et le sommeil et la fatigue se chargeront bien de me réchauffer.
- Vous savez pour ce malheureux monsieur Armengaud ?
Mon visage qui se ferme vaut toutes les réponses. Joséphine me pose sur l’épaule une main bien trop amicale pour une simple domestique. Elle est en fait la troisième personne à connaître mon secret… Et nous ne sommes plus que deux désormais… Enfin, non, trois puisque le « vrai » Ernest Piquevin est lui aussi informé de mon existence. Sur ce sujet, Joséphine n’a eu besoin d’aucune révélation de ma part. Elle a simplement fait le rapprochement entre les chroniques venimeuses du mystérieux R.V. qui se gaussait des travers de la bonne société de la ville et mes propres énervements de jeune fille. Ensuite, elle a reconnu ma patte dans la construction de mes articles ayant été une lectrice assidue de mes premiers écrits personnels à l’époque du lycée de jeunes filles. Je n’ai jamais rien avoué, elle n’a jamais vraiment insisté pour que je le fasse. Nous savons juste toutes les deux que je suis journaliste et qu’elle a plus de savoir et d’intelligence que ce qu’on prête habituellement à une servante née à la campagne.
- Et tu sais pour Ernest Piquevin ?
- Dame ! Toute la ville en rit sous cape !… L’amant prenant la place du mari ailleurs que dans un lit, cela vaut bien qu’on se gausse, les occasions sont si rares ces derniers temps.
- Que dit-on d’autres sur La Garonne illustrée ?
- On dit qu’elle tangue et qu’elle n’a plus de vrai capitaine à bord… Et on s’interroge sur les qualités du fameux Piquevin… Les plus optimistes pensent que d’ici trois mois, la propriétaire mettra la clé sous la porte.
Ainsi donc, mon sentiment se trouve partagé dans la ville. Le journal de feu monsieur Armengaud va très mal et rien ne semble en mesure de le sauver.
Pas même moi.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 16:23

Je tourne et retourne dans mon lit douillet sans parvenir à trouver le sommeil. Tant d’images se télescopent que je ne sais plus très bien celles qui sont réelles et celles que mon esprit reconstitue. La chute de Raymond Armengaud dans l’escalier des locaux du journal croise le souvenir du sergent Griboire sur sa chaise à roues, le mutisme angoissant de la mère Laporte fait écho aux hurlements stridents du lieutenant Mureaux dont la peau part en lambeaux. Au milieu de ces horreurs qui me sont hélas devenues quotidiennes, le visage du jeune Emile Dewoitine représente une sorte d’intervalle apaisant. Sa rencontre m’a rappelé mon premier vol sur un Blériot XI près de Paris. J’en avais tiré un article intitulé « L’école de l’air » et quelques jours d’une passion brûlante avec l’élève officier Le Calvez, Breton séduisant aussi volage que volant. Lorsqu’il m’avait avoué avoir laissé une femme et un marmot à Rennes, j’avais préféré mettre fin à cette liaison. J’avais retrouvé ma liberté avec autant de joie que de malaise.
Qu’est-ce qui m’intrigue donc chez l’ingénieur Emile Dewoitine ? Quelque chose de précis mais je suis incapable de le définir exactement… Tout comme j’éprouve les plus vives difficultés à sentir ce qu’est son vrai caractère. Il a été poli et courtois avec moi mais j’ai bien senti à son irritation devant l’arrêt prolongé du convoi qu’il n’était pas homme à aimer perdre son temps. Il a sans doute reçu une bonne éducation mais de tout le voyage il n’a pas ouvert un livre ou lu un journal. A quoi a-t-il alors occupé cette grosse dizaine d’heures ? A remâcher les souvenirs d’Ukraine ? A organiser déjà son futur travail dans les installations de Montaudran ? A rêver à ses propres modèles d’aéroplanes ? Peut-être bien alternativement et successivement à ces trois choses-là.
Voilà pourquoi il peut être un bon témoin pour moi.
Car je ne compte pas arrêter ma « carrière » de reporter pour me fondre dans l’ombre du vrai Piquevin. Lui écrire ses éditoriaux pourquoi pas, mais j’attends autre chose de mon métier. Des rencontres, des sensations, des aventures. Je ne crois plus que Raymond Armengaud ait vraiment voulu me confier la direction du journal. C’est impossible… Il savait trop à quel point j’aime ce mouvement qui me tire des rayons de la librairie parentale et de la posture angoissante de la jeune femme toujours bonne à marier.
Ma décision de me rendre le lendemain à Montaudran pour observer les travaux en cours de l’usine aéronautique m’apporte une tranquillité toute paradoxale. Je m’endors en rêvant à un hypothétique retour dans les cieux.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:10

Samedi 27 octobre 1917


C’est un jour gris comme il y en a parfois sur la ville. Les cris des enfants qui n’ont pas école semblent rebondir contre les nuages bas et tourbillonnent entre les façades de la place du Capitole. En ouvrant mes volets, ma première pensée a été pour ce ciel qui n’est pas « volable » aujourd’hui ; cela retire un peu du charme de la petite expédition que j’ai prévue jusqu’à Montaudran.
Il n’y a évidemment plus personne dans la salle à manger lorsque je descends au premier. La grosse horloge indique 10 heures 30 et il y a belle lurette que mes parents sont à la librairie. Père y fait toujours son entrée dès 7 heures pour veiller au bon agencement des livres, surveiller son aide, Pascal Reboux, qu’il soupçonne de plus fourrer son nez dans les dernières parutions que d’épousseter la marchandise comme il est sensé le faire. Lorsque tout cela est réglé, il vérifie la comptabilité de la veille et doit, un matin sur deux, se demander pourquoi il s’obstine à tenir la boutique ouverte en temps de guerre. Quand le pain, le vin, les légumes, pour ne pas parler de la viande, voient leurs prix monter en flèche, qui va sacrifier plusieurs repas pour un livre neuf ?
Un quart d’heure avant l’ouverture prévue à 10 heures, mère gagne à son tour le magasin. SI mon père tient le rôle de l’atrabilaire rigide et sérieux, ma mère compense avec sa sensibilité, ses rires qui la voient rosir et son insatiable besoin de discuter. Partage involontaire mais habile des rôles. Les amateurs de romans et de fantaisies littéraires comprennent bien vite qu’ils trouveront une oreille attentive et du répondant du côté de ma mère. En revanche, les doctes universitaires, les étudiants pressés se tourneront vers mon père qui ne leur fera jamais perdre leur temps et ne consentira à un sourire que lorsqu’il aura encaissé les billets de banque de la vente.
Voilà ce qu’il se passe sous mes pieds tandis que je dévore mes tartines de pain frais trempées dans le lait que notre cuisinière, Albertine Marty, est allée chercher de bonne heure au marché. Quelque part, j’ai l’impression avec ce petit-déjeuner de retrouver un pays de cocagne ; à Paris, à l’hôtel où j’ai dormi avant de prendre le train du retour, le pain était moins blanc et le lait visiblement coupé avec de l’eau. Quant au beurre, je préfère ne même pas en parler tant sa couleur disait déjà le goût aigre du rendu final.
Sur la table, s’étalent encore les quatre quotidiens de la ville : La Dépêche de Toulouse, Le Télégramme, L’Express du Midi et La Garonne illustrée. C’est évidemment un luxe de nantis de tous les avoir, surtout en cette époque de privations et de hausses des prix. Le luxe est d’autant plus extravagant si on considère que personne ne lit jamais les quatre. Père, dont les idées ne sont guère hardies, ne s’est pas remis de la disparition du Messager de Toulouse en 1901 qui représentait les positions d’une droite républicaine. Entre la peste et le choléra, il a dès lors choisi de ne pas choisir, piochant les nouvelles selon l’humeur du jour soit dans L’Express du Midi qui défend les idées monarchistes, soit dans Le Télégramme qui reprend les positions des républicains modérés héritiers des Ferry, Favre ou Simon des années de l’après dernière guerre. Mère lit La Dépêche ce qui a le don d’exaspérer mon père qui voue une haine tenace aux « rouges » qui siègent en face, à l’hôtel de ville du Capitole. La Dépêche est un journal radical mais ce n’est pas pour la politique que ma mère le lit ; elle dévore plutôt les feuilletons littéraires et les articles donnant des conseils d’élégance… qu’elle ne suit guère d’ailleurs. C’est parce que La Dépêche représente la puissance du moment que La Garonne illustrée a fait son entrée à la maison. La volonté de Raymond Armengaud, au moment de la création du quotidien, pendant l’Affaire Dreyfus, avait été de proposer un journal qui ne soit pas d’un bord mais ouvert à toutes les opinions, « un vrai journal démocrate » comme il aimait à le dire. Le pari avait été plus ou moins tenu mais, inconsciemment, La Garonne, comme on disait couramment, s’était mise à couler vers une gauche plus rouge que rose. Jaurès écrivait encore parfois dans La Dépêche mais les voix du socialisme local trouvaient de plus en plus souvent à s’exprimer dans La Garonne illustrée avant la guerre. Mes billets venimeux sur la bonne société toulousaine s’étaient donc parfaitement intégrés dans cette nouvelle orientation politique… Je n’étais pourtant pas la seule à lire le journal de Raymond Armengaud. Lorsque la majorité radicale de la mairie se trouvait contestée sur tel ou tel point, mon père se ruait sur La Garonne illustrée afin d’y chercher une autre critique que celle de la droite qu’il soutenait.
- Vous voyez, concluait-il en brandissant La Garonne, même ces bandits de socialistes sont d’accord avec moi !

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:10

A la librairie, rien n’a changé en quatre mois. C’est toujours le même calme reposant qui fait penser davantage à une bibliothèque qu’à un commerce. Il faut dire que la clientèle ne se bouscule pas. A mon entrée, ils sont deux seulement à fureter entre les étagères, à la recherche de l’œuvre qui saura les subjuguer. Le premier, que je connais depuis longtemps, est un vénérable enseignant de l’université à la barbichette blanche impeccablement taillée, l’autre un lycéen perdu dans des pensées que je devine moroses. L’un n’a rien à craindre de la guerre à moins qu’il n’ait des fils au front, l’autre cherche visiblement à trouver un peu de vie dans la littérature avant que l’appel du drapeau ne le jette dans la grande tourbe des tranchées.
- Bonjour Claire… Nous désespérions de votre retour.
Mon père m’embrasse sur le front. Comme toujours, c’est du bout des lèvres. Des fois que je pourrais me prendre à imaginer qu’il porte des sentiments à la vile révolutionnaire qu’il devine en moi. Des fois que ce contact puisse le contaminer.
- Bonjour père… Vous voyez, je suis là…
Nul doute que ce dialogue étriqué n’aurait pas enthousiasmé les jurés de nos divers concours littéraires. Il faut pourtant comprendre que depuis des années, nous n’avançons tout deux dans nos relations que par petites phrases sèches. Nous sommes du même sang, cela nous donne des obligations réciproques. Cela ne va pas, dans son cas du moins, au-delà de cela.
- Qu’avez-vous vu à Paris ? questionne-t-il.
- Une ville, père… Partagée entre la guerre et la paix.
- Et que dit-on du futur dans la capitale?
- Comme partout… On attend et on espère dans les Américains plus que dans les Russes.
- Je ne vous parle pas de cela, ma fille. C’est de l’avenir de nos belles lettres que je vous entretiens.
Voilà bien dans toute sa misanthropie l’homme qui m’a fait venir sur cette Terre. Ce n’est pas tant qu’il se moque de la situation militaire mais dans la guerre il voit surtout l’effondrement de son chiffre d’affaire et la chute d’une littérature entièrement vouée désormais à exalter la nation.
- Aucune révélation majeure dans ce domaine, mon père. On affirme que monsieur Marcel Proust devrait faire paraître dans les mois qui viennent, la suite de son Du côté de chez Swann. Gallimard aurait obtenu d’éditer ce nouveau volume…
- Ne me parlez pas de ce Proust… Un pédéraste qui ne se donne même pas la peine de construire une intrigue… A tout prendre, je crois que je préférerais encore votre Zola, son langage ordurier et ses personnages tirés du ruisseau.
- Je ne vous en parlerai donc plus… Mais vous me demandiez ce qui se disait à Paris…
Je renvoie à mon père la monnaie de sa pièce. Un excellent moyen pour moi de me dégager de sa volonté de savoir quels bruits courent dans le Paris littéraire. Je n’ai passé dans la capitale que quelques jours et non quatre mois entiers comme mon géniteur le croit. Il m’est difficile d’être plus précise.
- Sinon, avez-vous lu le roman de René Milan ? Il nous a été chaudement recommandé.
- Je m’escrime dessus depuis plusieurs jours, père. Vous serez heureux d’y trouver une intrigue mais je crains que, comme moi-même, vous vous épuisiez à y trouver de l’intérêt.
- Que faut-il lire alors ?
- Mais La Débâcle, père !
Sur cette pique provocatrice, je tourne les talons pour aller embrasser ma mère qui vient d’émerger de l’arrière-boutique une pile de livres sur les bras.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:11

Le tramway P vers le Pont-des-Demoiselles part sous ma fenêtre. Au-delà du Pont-des-Demoiselles, la ligne n’est pas encore construite – bien que concédée avant la guerre – et il me faudra continuer à pied ou emprunter un vieil attelage brinquebalant pour gagner Montaudran.
En montant dans le tram à traction électrique, j’entends la receveuse qui discute avec la conductrice de l’engin.
- L’article de monsieur Piquevin dans La Garonne m’a mis les larmes aux yeux. Voilà un homme qui nous a bien comprises. Sais-tu qu’il termine en affirmant que quand la guerre sera finie, il faudra qu’on se décide enfin à nous donner le droit de vote.
- Ma pauvre ! Quand le guerre sera finie, tu descendras de ce tram et moi aussi… et on n’y remontera qu’en payant. Et peut-être bien qu’on nous tirera en plus mauvaise figure pour nous reprocher d’avoir été là quand on avait besoin de nous.
Voilà deux répliques que je n’oublierai pas de sitôt. Elles me confortent dans mes idées et me prouvent que je n’ai été que la mystérieuse voix d’une pensée profonde qui enfle souterrainement mais continue à se taire dans nos rues.
Le tramway ne tarde pas à quitter en grinçant la place du Capitole. Il s’engouffre rue d’Alsace-Lorraine, longe le musée des Augustins, puis vire dans la rue de Metz. Ce sont des noms que tout Toulousain connaît bien depuis une trentaine d’années qu’ils existent, des noms qui rappellent chaque jour pourquoi la France se bat. Je me demande en cet instant, faisant un parallèle avec les propos de la receveuse, si quand la guerre sera finie et que les deux provinces perdues auront réintégré l’intérieur de notre territoire, on gardera leur nom pour ces deux grandes percées au cœur de la ville ou si on préférera leur attribuer le patronyme des grands militaires qui auront permis cette reconquête. Je reconnais que mon esprit a le goût de ses questions sans intérêt. Elles ne sont généralement qu’une mise en route, un point de départ, un tremplin vers d’autres questions plus profondes. Elles ne tarderont pas à venir d’elles-mêmes, je le sais.
Le boulevard, puis le Grand Rond, et nous filons, secoués comme des pruniers, vers le terminus. Ma pensée prend elle aussi de la vitesse. Vais-je proposer à Ernest Piquevin de publier mes carnets d’infirmière au front ? Après tout, c’était bien la commande de Raymond Armengaud et je me sens redevable de l’argent reçu pour ce travail… Vais-je continuer à lui tenir la plume comme il me l’a proposé ? L’idée ne me tente guère, autant par ce qu’elle suppose d’immobilité que par le sentiment de tromper le lecteur. RV ou Ernest Piquevin n’étaient que des noms permettant de me protéger, ils ne cachaient aucun autre mensonge. Ce que je racontais dans les articles, je l’avais vu, je l’avais vécu. Après tout, pourquoi ne pas suivre le conseil donné par mon père un jour où je m’étais énervée contre les grandes coupes blanches opérées par la censure dans les journaux : « Avec votre aisance la plume en main, qu’est-ce qui vous empêche de le raconter vous-même ? ». Cela voulait dire passer du journalisme à la fiction… Mais une fiction à la Zola. Documentée, fiable, chirurgicale dans son approche. Précise à en tromper jusqu’aux spécialistes les plus éminents.
Le long du Jardin des plantes, je me sens comme déchirée entre mes deux idoles, mes deux modèles. Dois-je continuer à vouloir être Nelly Bly ou dois-je aspirer à la gloire, que je devine déjà immortelle, de l’auteur de Germinal ?

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:11

Au Pont-des-Demoiselles, je trouve un maraîcher qui repart du marché où il a vendu ses pommes de terre et ses navets. Comme il rentre à vide et que je le gratifie d’un joli sourire, il m’embarque dans sa carriole ainsi que deux jeunes Espagnols qui vont chercher à s’embaucher à « l’ousine del senõr Latécoère ». Ils ne parlent même pas français mais une Toulousaine a forcément un peu de la langue de Cervantès dans sa mémoire ; j’arrive à comprendre ce qu’ils veulent et je négocie avec le maraîcher leur transbordement en échange cette fois-ci d’une petite pièce discrètement glissée dans sa rude pogne fripée. Il doit bien avoir 70 ans ce bonhomme et sa charrette, guère plus en forme, a dû connaître le président Mac Mahon lors de sa visite en 1875 au moment de la grande inondation. Voila un homme qui, selon mes idées sociales, devrait avoir droit à un peu de confort pour ses vieux jours ; la guerre l’oblige à travailler encore, à user ses dernières forces pour remplacer ceux qui sont partis. Quel sacrifice !
- D’où venez-vous, grand-père ?
- Labège, petiote !… Tu vois où c’est ?
- Bien sûr… Vous n’êtes pas rendu… La soupe risque d’être froide quand vous arriverez.
- Bah ! s’exclame-t-il avec ce fatalisme tranquille de ceux qui en ont vu beaucoup, cette vieille carne de Paulette connaît le chemin… Trente ans que je le fais tous les jours sauf le saint jour du Seigneur. Et si elle crève en route, j’aurais de la viande pour une partie de l’hiver.
- Et vous avez souvent des Espagnols qui veulent aller à Montaudran ?
- Plus souvent que de jolis brins de jeune fille comme toi, petiote… Eh, tu vois ! J’ai pas tout à fait fini de me fêler le carafon… Je fais encore la différence entre eux et toi…
Je ris pour lui faire plaisir avant de revenir à ma question. La journaliste a besoin d’informations… A moins que ce ne soit la future romancière…
- Il y en a beaucoup ?
- Macarel ! Ca t’intéresse tant que ça les garçons que tu veux les compter ?
- Ce n’est pas ça, grand-père… Ne le répétez pas… Je veux me faire embaucher chez monsieur Latécoère et je crains la concurrence de ces messieurs.
- Alors, tranquillise-toi… Ils ne se bousculent plus… Ils ont d’abord voulu des terrassiers puis des maçons… Tout ça pour faire des obus. Maintenant, on dit qu’ils vont commencer à fabriquer leurs machines volantes… Ils auront peut-être bien plus besoin de tes doigts de fée que des grosses pattasses de ces gamins.
- Vous avez l’air bien renseigné sur ce qui se passe là-bas, grand-père.
- Tous les jours que je passe devant leur bastringue… On dirait un peu la fête à neuneu tellement ça court partout, ça crie, ça chante ou ça cogne. Et puis il y a ce satané aéroplane qui va et qui vient pour essayer leur « piste » comme ils disent. Même qu’un jour, il est venu renifler d’un peu trop près mes plates bandes.
- Et ?
- Boudiou ! J’ai eu tellement la frousse que j’ai sorti mon escopette et que j’ai tiré en l’air pour qu’il s’en aille. Et il est parti !… Depuis, il est plus revenu.
Sur cette bonne histoire qui dit assez bien la rencontre difficile d’un monde ancien et du progrès, je me retourne vers les deux travailleurs espagnols pour leur expliquer pourquoi je ris d’aussi bon cœur. Mes leçons passées d’espagnol doivent être aussi rouillées que les feuilles de l’automne ; ils se regardent sans comprendre et il faut que je mime la scène pour qu’ils comprennent.
Je réussis quand même à rassembler assez de souvenirs pour leur demander leurs noms.
- Me llamo Enrique Gomez y Prieto, répond le premier.
- Carlos Gomez y Prieto, se présente le second… Soy su hermano.
- Et d’où venez-vous ?… Donde se viene ?
- Barcelona…
Des Catalans !… Je comprends mieux alors leur arrivée à Toulouse. Depuis trente ans, des vagues entières de travailleurs catalans sont venues trouver à s’occuper dans la région. Certains dans les champs, d’autres dans les quelques usines du coin. Carlos et Enrique ne débarquent pas ici par hasard. Ils savent que, même sans parler un mot de français ou de patois toulousain, ils trouveront des compatriotes dans la ville. Peut-être même escomptent-ils en rencontrer à l’usine de monsieur Latécoère ? Faute de nos bras les plus jeunes qui tiennent le fusil dans la boue du Nord et de l’Est, ces robustes muscles catalans pourraient bien nous aider à gagner cette fichue guerre.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:12

Le site de l’usine Latécoère peut être vu de deux manières différentes. Si on regarde l’espace dévolu à la fabrication des obus, on a la sensation d’une ruche au printemps. Si on se tourne vers la zone délimitée par d’épaisses cordes de chanvre où doit se construire la nouvelle usine aéronautique, on ne peut que considérer que « l’ancêtre » de Labège a galéjé en affirmant que les premiers aéroplanes pourraient bientôt voler. Le terrain a été préparé mais on s’active encore à creuser les fondations du futur bâtiment. Sans vraiment y conaître quelque chose, il me semble qu’il faudra bien des mois pour édifier les murs, installer des machines, les mettre en action, lancer la production. En revanche, ce qui est prêt c’est la longue étendue herbeuse qui servira de piste d’envol aux aéroplanes. Elle paraît relativement bien aplanie. On devine que, pour y parvenir, un certain nombre d’arbres ont été déracinés. On aperçoit encore leurs troncs jetés dans un coin en attendant, pourquoi pas, de servir pour de futures charpentes.
Après avoir ôté leurs casquettes pour me saluer, Enrique et Carlos s’échappent de leur côté. Je ne me trompais pas ; ils connaissent du monde ici car dans les tranchées en cours de creusement, une demi-douzaine de bras se sont levés pour les appeler. Pour ma part, je quête le responsable du site. Il sera mon panneau directionnel, celui qui me dira où je peux trouver monsieur Dewoitine.
Ce responsable, je l’identifie à son apparence vestimentaire. Contrairement aux ouvriers dans leurs grosses chemises de laine épaisse, il porte une blouse grise – genre hussards noirs de notre République - par-dessus un chemise au col fermé d’une belle cravate. Il observe à distance les mouvements des terrassiers, distribue parfois quelques coups de sifflets sans équivoque. Il faut que le travail avance !
J’ai d’abord droit aux rabrouements d’usage. Inutile que je m‘en formalise, c’est toujours la même chose lorsque je m’invite en un lieu où la présence d’une femme est toujours perçue avec suspicion.
- Que fais-tu là ?…
Il n’y a pas un « catin » à la fin de sa question mais le ton le rajoute de lui-même.
- Pas de femmes ici pendant la journée. Ordre de monsieur Latécoère !… Si tu as un galant à voir, va l’attendre ailleurs.
- Je crains que vous ne fassiez erreur, monsieur. Je m’appelle Claire Loupiac, je suis libraire place du Capitole et je passais saluer monsieur Emile Dewoitine avec qui j’ai voyagé hier depuis Paris.
Le contremaître retire son chapeau, se gratte avec perplexité l’arrière du crâne.
- C’est bien vrai ce mensonge ?
- Je puis vous l’assurer… Et si ce sont mes bottines et ma robe crottées qui vous gênent, sachez qu’elles étaient encore impeccables lorsque je suis montée dans la carriole du brave paysan qui m’a déposée près d’ici.
- Et vous lui voulez quoi à monsieur Dewoitine ?
Je ne suis même pas certaine qu’il sache encore très bien de qui il s’agit. Après tout, l‘ingénieur n’est arrivé que de fraîche date et il se peut très bien qu’il n’ait pas encore été présenté au personnel.
- Savoir s’il n’aurait pas l’usage auprès de lui d’une jeune femme sachant correctement ses tables et capable de bien écrire…
- Je croyais que vous étiez libraire…
- Je ne tiens guère à le demeurer… Si vous connaissiez mon père et son exigence tatillonne…
- Je n’ai pas le plaisir de connaître monsieur votre père mais si vous pensez qu’ici on peut se reposer sur ses lauriers, quand bien même ils seraient académiques, vous vous égarez, mademoiselle. Monsieur Latécoère est fait d’un seul bloc. Le travail effectué n’est jamais suffisant à ses yeux… Celui du lendemain se doit d’avoir été entamé la veille et si possible terminé au matin… Regardez l’ouvrage en cours ! Le contrat pour les Salmson n’est pas encore signé que déjà le patron a voulu prendre les devants. Pour avancer plus vite, il a même obtenu du gouvernement la promesse qu’on lui enverra des prisonniers allemands. Vous imaginez avec quel empressement ces gens-là seront prêts à œuvrer pour notre industrie de guerre. Je suis certain qu’ils s’y mettront eux aussi sans moufter… Monsieur Latécoère, c’est une force de la nature dans son genre..
- C’est bien ce que je disais, monsieur… Votre patron n’est point excessif dans ses attentes… Et en plus, il a cet avantage supérieur à mes yeux de ne point être mon père…
J’accompagne ma répartie d’un petit sourire gracieux qui finit de déconcerter le contremaître. Cet atout féminin là, dont ce pauvre Raymond Armengaud avait du mal à saisir l’exacte puissance, a été la clé de mes succès passés ; rien ne dit qu’il ne sera pas suffisant cette fois-ci.
- Monsieur Dewoitine est reçu par le patron depuis ce matin. Ils parlent organisation générale de la production future… Et il m’est avis que ces deux là sont bien faits l’un et l’autre pour s’entendre sur notre dos.
Le contremaître pousse un soupir puis se reprend comme s’il en avait trop livré sur le fond de sa pensée.
- Voyez au château, ajoute-t-il en pointant son doigt en direction du sud.
Le château ce n’est qu’une teinte d’épingle dont on devine à peine la toiture d’ardoises à travers une trouée parmi les arbres. A vue de nez, il doit être à un bon kilomètre du site. Eh bien ! Je ne suis pas rendue !… Preuve des limites de mon charme, le contremaître ne propose pas de m’y faire conduire. Normal quand on y songe ! Les exigences du patron sont telles que ce cadre d’expérience ne doit guère aimer perdre son propre temps ou distraire le moindre homme de son labeur indispensable.
Je retire mon chapeau qui m’incommode de plus en plus, remonte les plis de ma robe et me lance à l’assaut de la distance à parcourir. S’il y a un chemin, on s’est bien gardé de me l’indiquer. C’est dire que je pars en étant aussi peu désirée qu’à mon arrivée.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:12

- Mademoiselle !… Mademoiselle !…
Le contremaître se précipite pour me rejoindre, me contourne, me barre quasiment la route.
- Excusez-moi… Je ne pensais pas que vous alliez me croire… Ou plutôt si, je l’espérais… Bon, je m’embrouille, je recommence… Je pensais que vous alliez renoncer en voyant le château aussi loin et que ça me permettrait d’être certain que vous n’étiez pas plus intéressée que cela par ce travail. Ce château, c’est bien celui de monsieur Latécoère mais c’est celui où il vit. Celui où il se trouve actuellement et où il travaille est beaucoup plus près. Là, regardez, juste sur votre gauche… Suivez-moi, je vous accompagne.
Le terme de château me semble terriblement exagéré pour cette bâtisse auprès de laquelle la gare Matabiau ferait presque figure de palais. En fait, on dirait bien une gare (est-ce parce que la ligne de Toulouse à Narbonne passe juste derrière le bâtiment ?) avec une partie centrale à étage et deux petites ailes sans élévation. Une construction très banale, sans volets et au toit recouvert de tuiles. Si le contremaître ne m’avait pas rattrapée, j’aurais pu passer à côté du fameux « château » sans même le remarquer.
On entre par une porte-fenêtre après avoir gravi quelques marches jusqu’à un perron rectangulaire. Ici, il n’y a pas l’effervescence du chantier mais quelque chose me dit que c’est un peu le calme avant la tempête. Plusieurs cannes et des chapeaux sont accrochés près de l’entrée ; lorsque ces hommes quitteront la salle dans laquelle ils se réunissent, gonflés à bloc par l’énergie du chef, ils partiront avec une mission bien précise à remplir et un impératif de temps – restreint - pour y parvenir. Je ne suis pas sûre que, dans de telles circonstances, monsieur Dewoitine aura un moment à m’accorder. Tant pis ! On verra bien. Ce ne sera pas mon premier échec après tout.
- Asseyez-vous ici, mademoiselle, fait le contremaître en m’approchant une chaise… Ces messieurs ne devraient pas tarder… Mais si je peux oser un conseil, imposez-vous… Monsieur Latécoère déteste cela…
C’est un conseil on ne peut plus paradoxal mais je n’en connaitrai pas la portée exacte dans l’immédiat. Mon cicérone m’abandonne pour retourner à ces chères occupations. Cette sollicitude est cependant bien étonnante : chercheraient-ils vraiment quelqu’un de ma trempe ?

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:12

Comme je l’avais imaginé, la sortie se fait dans une certaine précipitation. Quelques-uns parmi ces hommes, souvent assez jeunes, prennent la peine de me saluer en soulevant du pouce un invisible chapeau ; ma présence ne les intrigue pas davantage. Si j’étais une espionne, j’aurais pu glaner bien des informations sur les aménagements en cours à Montaudran… tout en étant en plus conduite respectueusement au saint des saints, le bureau du propriétaire. Voilà une situation qui ébaudirait certainement les lecteurs de La Garonne illustrée… et les services de la censure.
Emile Dewoitine est le dernier à quitter la pièce… Enfin presque… Un autre homme l’accompagne.
- Très chère mademoiselle ! s’exclame-t-il avec un grand sourire d’une oreille à l’autre. C’est merveilleux ! Je n’aurais donc pas à vous retrouver puisque vous venez jusqu’à moi…
- Bonjour monsieur Dewoitine. Oui, je viens jusqu’à vous et avec la bouche pleine d’excuses à vous présenter. Hier soir, dans mon empressement à retrouver les miens, je vous ai abandonné lâchement sur le quai de la gare.
- Ne vous excusez pas… Vous m’aviez apporté les informations essentielles, vous n’alliez pas me tenir la main en plus jusqu’à Montaudran… Permettez que je vous présente monsieur Marcel Moine, ingénieur des Arts et métiers… Un maître dans la résistance des matériaux.
- Cher ami, vous exagérez…
- Je sais ce que je dis, monsieur Moine. Vous entendre m’a éclairé plus que vous ne pouvez l’imaginer sur ce qu’il serait possible de faire en matière d’aile d’aéroplane à l’avenir.
Cet échange entre deux personnes qui ne se connaissaient pas encore la veille ne sonne pas forcément très juste. J’ai la nette impression que ces deux là, tout appelés à travailler ensemble qu’ils soient, seront bientôt du genre à courir le même gibier.
Et du coup, tout à leurs échanges sucrés, ils m’oublient !!! Ce que je ne peux accepter si je suis à la lettre le conseil du contremaître. Ici, il faut savoir s’imposer !
- Monsieur Dewoitine, auriez-vous dans votre entreprise besoin de quelqu’un dans mon genre ?
- Mademoiselle est une grande voyageuse et elle maîtrise à la perfection les tourments et les tournants de la ligne ferroviaire de Toulouse à Paris, explique Emile Dewoitine à l’autre ingénieur.
Ce n’est pas exactement le genre de qualification dont je peux le mieux me prévaloir. Il me faut donc assurer ma propre réclame comme on dirait au journal.
- Je serais titulaire du baccalauréat si quelque ministre plus avisé que les autres s’était plus à le créer pour les jeunes filles !
- Ma foi, mademoiselle, si vous ne rechignez pas à la tâche, dit l’ingénieur Moine, j’aurais bien besoin de quelqu’un pour m’aider à organiser mes papiers et à recopier lisiblement mon écriture de chat.
- Mais moi aussi, coupe Emile Dewoitine… Moi aussi, il me faudrait de l’aide… J’arrive avec une tâche immense à réaliser et je n’ai pour l’instant que mes deux seules mains ce qui sera fort peu pour remplir les attentes de monsieur Latécoère… Et si je puis me permettre, cher ami, je l’ai vue le premier.
- Permettez, monsieur Dewoitine, je crains, même si ce n’est que de quelques semaines, d’avoir le privilège de l’ancienneté dans l’entreprise…
La belle entente des deux hommes n’aura pas duré bien longtemps. Les voilà qui, très civilement cependant, commencent à se déchirer pour me voir travailler auprès d’eux.
- Messieurs, interviens-je en modératrice, il me semble que ce n’est ni à l‘un ni à l’autre de prendre une décision mais bien à monsieur Latécoère puisqu’il est le patron. Conduisez-moi donc jusqu’à lui et nous verrons ce qu’il décidera.
Les deux ingénieurs se regardent et sourient. Ils doivent penser à la même chose. Devant mon frais minois et mon culot, le patron risque fort de refuser tout net de me placer au service de l’un ou de l’autre… pour mieux me garder au sien.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:13

Pierre-Georges Latécoère est un Bigourdan de 34 ans. Lauréat de l’Ecole Centrale à Paris, c’est un esprit brillant, un homme tenace et déterminé mais une véritable taupe. Ces trois raisons expliquent qu’engagé dans l’artillerie au début de la guerre, il a été rendu rapidement à la vie civile dans laquelle on est persuadé qu’il peut rendre d’éminents – et de plus sûrs – services à la nation en guerre. Le jeune industriel ne se dérobe pas. Il produisait des wagons pour la Compagnie des Chemins de fer du Midi dans son atelier du quartier du Pont-des-Demoiselles ? Eh bien, il fabriquera aussi des obus ! Quand le ministère lui a fait miroiter un contrat pour la construction de 1000 aéroplanes Salmson de reconnaissance aérienne (rien que ça !), il s’est jeté dans l’aventure. Car c’est bien une aventure qui commence ici dans cette salle du « château ». Je prends soudain conscience, tandis qu’Emile Dewoitine me pousse en avant, qu’un sombre démon est en train de me tenter plus que de raison. Et si j’en étais vraiment de cette aventure ? Sans aucune restriction, sans envie journalistique ou romanesque particulière… Juste pour voir et pouvoir dire : « j’étais là ! ».
- Monsieur Dewoitine me dit que vous êtes désireuse de nous rejoindre, mademoiselle.
La voix est bien timbrée mais sèche, gorgée de graviers qui roulent comme dans un gave pyrénéen. Elle me rappelle par sa présence ce qu’il me manque depuis la veille et la découverte du décès de Raymond Armengaud. Un mentor. Quelqu’un qui saura tirer de moi tout ce que je peux donner, qui aura confiance mais saura toujours me remettre à ma place lorsque mes certitudes m’amèneront à dériver dangereusement.
- Enoncez s’il vous plait les raisons à cette candidature.
- Monsieur, je sais qu’ici il se joue bien plus que la fabrication d’aéroplanes. Je veux en être !
- C’est tout ?
Le dandy – et le coureur de jupons, dit-on - qu’est monsieur Latécoère, avec ses cheveux bien aplatis qui essayent de masquer un début de calvitie avancé, sa grosse cravate de soie, sa belle moustache, semble fâché de mon manque d’arguments. Ma franchise lui paraît un peu courte. Il attend plus. Il attend que se révèle une personnalité, pas une simple déclaration d’intention.
-C’est que je ne peux, comme vous, étaler mes diplômes ou les écoles dont j’aurais été élève. Vous savez bien quel peu de cas on fait des femmes en ce domaine dans notre pays. Ma principale référence demeure mes activités de libraire auprès de mes parents…
Je me sens tellement attirée par les perspectives qui s’ouvrent ici que je suis presque prête à révéler, s’il le faut, mes activités à La Garonne illustrée.
- Ne seriez-vous pas la fille du libraire des arcades ? Monsieur Loupiac…
- Tout à fait, monsieur. Le connaissez-vous ?
- Je me suis rendu dernièrement chez lui pour faire l »acquisition de quelques ouvrages scientifiques et il m’a parlé longuement, chemin faisant, de sa fille unique… Avec, si vous m’en croyez, tout le désespoir d’un père qui cherche en vain à marier sa descendance à quelqu’un qui compte. En bon commerçant, il m’a vanté votre fraîcheur de rose, ce en quoi il n’a pas eu tort, votre parfaite éducation et votre caractère. Sur ce dernier point, il m’est apparu plus discret et je crois commencer à comprendre pourquoi. Je plains celui qui vous passera la bague au doigt ; il aura du mal à être maître en sa demeure.
Je rougis à l’idée que mon père puisse essayer de me « vendre » ainsi comme un vulgaire roman dont il faudrait se débarrasser dans l’urgence avant qu’il ne se périme. Je vois aussi dans cette insistance paternelle auprès de Pierre-Georges Latécoère la cause d’une déception à venir. M’engager ce serait admettre que les arguments du père avaient pu forcer la main à l’industriel. Monsieur Latécoère est fier, il ne pourra l’accepter.
- Je pars demain matin pour Paris, reprend-il, pour signer le fameux contrat qui justifiera tout le charivari que nous avons mis dans ce quartier. Je souhaiterais votre présence au titre de secrétaire particulière. Cela vous convient-il ?… Nous pourrions discuter de vos appointements sur le chemin du retour. Si vous avez fait preuve de toutes les qualités qu’on vous prête, bien sûr.
- Donnez-moi l’heure de votre départ et vous verrez que ceux qui prétendent que les femmes sont incapables de ponctualité sont des goujats.
- Le rapide de 7 heures 20.
- J’y serai.
- Nous sommes dimanche demain…
- Et alors ? Je ne suis pas bigote et ne me sens en rien obligée d’entendre la messe le jour du Seigneur.
- Alors, à demain matin.
Il me tend la main, je la serre sans hésitation, ni réserve. C’est comme un pacte signé entre nous. Cela vaut tous les contrats.
Il ne me reste plus qu’à aller prendre congé d’Ernest Piquevin à La Garonne libre et à l’abandonner aux affres de son éditorial du soir.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:14

Je repars lestée du déjeuner que le contremaître m’a fait préparer, à la fortune du pot, sur la cuisine roulante du chantier. Une cuisine roulante Latécoère car, dans cet effort de guerre multiforme de la maison Latécoère, l’usine de Bagnères-de-Bigorre s’est reconvertie dans la fabrication de ce matériel spécifique et fort utile à nos troupes.
Plusieurs pensées contradictoires m’animent tandis que je longe le canal vers le Pont-des-Demoiselles et le tramway. Quelque part j’ai un peu l’impression de déserter en abandonnant La Garonne illustrée pour l’aventure de l’usine Latécoère ; ma fidélité n’était donc que féodale : Armengaud était mon seigneur et moi je n’étais qu’une vassale. La disparition de ce maître me dégage peut-être des serments que je lui ai prêtés mentalement, elle ne me libère sans doute pas des liens que j’ai pu nouer avec des personnes comme Lebrac. L’idée de les laisser tomber n’est pas spécialement supportable, surtout dans les moments difficiles que traverse l’économie du journal. Ne touchant aucune rétribution officielle, je ne peux même pas me consoler en pensant que mon départ va améliorer leur situation financière.
D’un autre côté, je me sens transportée par l’esprit de décision de Pierre-Georges Latécoère et par la confiance fabuleuse dont il a fait preuve à mon égard. Me voilà pratiquement installée au cœur de l’aventure industrielle qui commence. Actrice mais toujours observatrice… Je compte bien mettre mon grain de sel si je constate que les choses ne tournent pas comme elles le devraient. On ne se refait pas. Même à mon âge.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:14

Vêtue d’une nouvelle robe bleu pâle – et immaculée -, je me présente au journal sur le coup des cinq heures de l’après-midi. L’agitation commence à croître doucement à cette heure-là ; la preuve, la mère Laporte a encore l’œil agile et m’interpelle à mon entrée.
- Jeune fille, où allez-vous ?
- Bonjour, madame Laporte… Comment vous portez-vous ?
Elle me regarde, l’air étonné que cette jolie bourgeoise inconnue la connaisse, mais ne répond pas. J’enchaîne en apportant ce qu’elle attend obstinément : la réponse à sa question.
- Je vais voir monsieur Ernest Piquevin.
- Il n’est pas dans son bureau…
- Ah ?! Il est descendu aux ateliers ?
- Je ne sais pas… Tout ce que je sais, c’est qu’il n’est pas dans son bureau.
- Je vais l’attendre, ce n’est pas grave.
L’indispensable Lebrac vient à passer et marche vers moi en s’esclaffant.
- Mademoiselle ? Deux soirs de suite ?… Vous voulez donc faire souffrir nos pauvres cœurs ?
- Hélas, mon brave Lebrac, je crains fort que ce ne soit la dernière fois !
- La maison n’est plus ce qu’elle était n’est-ce pas, sans ce pauvre monsieur Raymond ?
- Je le crains… On a trouvé à m’engager ailleurs. Monsieur Latécoère est un patron plein de tempérament et quand, comme moi, on a besoin que les choses bougent…
- On ne peut se satisfaire de ce que propose ces derniers temps La Garonne… Croyez bien mademoiselle que je le comprends… Si je n’avais pas cinq bouches à nourrir, je ferais comme vous…
Il s’arrête deux secondes puis reprend.
- C’est quand même un crève-cœur de se dire qu’on ne lira plus les potins acides de RV.
Je sursaute et manque tomber de ma chaise. Lebrac s’en amuse gentiment.
- Vous risquez de vous casser quelque chose en vous agitant ainsi, mademoiselle, fait-il. Et quel danger pour nous autres s’il vous arrivait malheur ! Monsieur Latécoère, qui est dit-on un ogre en affaires, serait capable de racheter le journal rien que pour nous en punir.
J’ignore sa délicate ironie. Il connaît mon secret. Cela m’honore autant que cela m’indispose.
- Comment savez-vous ?
- Les points de suspension ! Vous en faites un usage immodéré, mademoiselle. Points de suspension dans les potins de RV. Points de suspension dans les articles d’Ernest Piquevin. Le vrai ! Celui qui a vu le front et les horreurs de cette guerre de près… Points de suspension dans l’éditorial d’hier soir. Comme par hasard, le soir où vous revenez faire admirer vos jolies toilettes ici. Voyez qu’il ne faut pas être Rouletabille ou Sherlock Holmes pour deviner… Rassurez-vous, je ne dirai rien ; ce sera notre secret.
- Et pourquoi le « faux » Piquevin n’est-il pas là ?
Lebrac secoue la tête avec une tristesse qui n’a rien de feinte.
- C’est la vieillesse qui vous a dit cela ?… Par tous les saints, quelle misère que l’âge !… Le « patron »…
J’apprécie la manière dont Lebrac a mis par son intonation des guillemets sur ce mot. Pour lui comme pour moi, il n’y a qu’un patron ici… Et il n’est plus des nôtres.
- … est arrivé de fort méchante humeur. Il s’en est pris à la mère Laporte en lui disant qu’il n’était là pour personne. Et la voilà qui se met à raconter n’importe quoi…
- Pourquoi était-il en colère d’après vous ?
- Peut-être qu’il a compris qu’il était incompétent, allez savoir…
Lebrac hausse les épaules, regarde la grande horloge de l’entrée et, se rapprochant de moi, me souffle.
- Permettez, demoiselle, que je vous embrasse si nous ne devons plus nous revoir.
- Avec grand plaisir, mon ami. Il m’étonnerait quand même que nous ne nous retrouvions pas un jour. Cette ville est bien petite et il m’est avis que certaines usurpations ne dureront pas toujours.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:15

Je frissonne en pénétrant dans le bureau directorial. Ce n’est pas la fraîcheur d’octobre, c’est un mélange d’émotion et d’inquiétude. Comme la veille, Ernest Piquevin est penché sur sa page blanche et peine à jeter une première phrase qui débloquerait tout. De quoi veut-il parler ce soir ? Je lui fournirais bien un point de départ : dans une ville où la lassitude et le découragement marquent les visages, l’énergie des Latécoère, des Dewoitine, des Moine permet de croire encore en l’avenir. Cette guerre aura une fin et cette fin sera nôtre. Pas parce que nous sommes les plus forts ou plus dans notre droit, non… Je ne crois pas à cette rhétorique de la guerre juste ; j’ai vu trop de ministres ou de militaires qui à Paris l’avaient souhaitée cette immonde boucherie… Je crois en la victoire finale parce que les Allemands, étranglés par le blocus maritime, ne pourront jamais suivre la cadence économique que les Alliés leur imposent et leur imposeront encore plus dans les mois à venir. Voilà ce que j’écrirais ce soir si la plume venait à tomber entre mes mains. Sauf que je ne suis pas là pour cela. Bien au contraire.
- Mademoiselle Loupiac, que venez-vous faire ici ? Profiter du délicieux spectacle de la déconfiture d’un homme ?
Je me récrie à peine. Quelque part je savoure la difficulté de l’apprenti patron à se couler dans sa fonction. Cela confirme ce que pensait son prédécesseur : on ne devient pas journaliste, on l’est depuis toujours au plus profond de soi. Cette petite satisfaction mesquine n’est que de peu d’intérêt en fait tant je reste inquiète du destin du journal et de ceux qui le font vivre au jour le jour.
- Les coûts du papier ont encore augmenté aujourd’hui, gémit Piquevin. Si la chose était possible, je ne ferais imprimer le journal que sur une seule face. Cela économiserait au moins sur l’encre.
- Et cela vous permettrait aussi de ne point suer sang et haut sur cet éditorial maudit.
- Je l’avoue…
Il y a un long silence gêné. Je sais qu’il va finir par me demander de l’aide et je sais aussi que je vais la lui refuser au nom de ma décision de tenter une autre aventure. Il me désarçonne donc en reprenant la parole.
- J’ai dû avouer à Louisa qui était l’Ernest Piquevin qui écrivait dans le journal… Pas de gaité de cœur bien sûr, j’aurais préféré pouvoir lâchement continuer à me cacher derrière votre talent de plume. Seulement, voyez-vous, elle a remarqué que l’éditorial paru ce matin était d’un tout autre calibre que ceux que je livre à l’habitude. Elle a demandé des explications. J’ai d’abord refusé d’avouer de crainte qu’elle me méprise, puis j’ai fini par reconnaître que j’avais eu recours à un nègre… Que diable ! La chose n’est pas un crime ! Alexandre Dumas, avec le même procédé, a publié des œuvres admirables !
- Il réécrivait tout, monsieur Piquevin, fais-je observer avec toute la dévotion d’une lectrice assidue du divin Alexandre.
- Eh quoi ! rétorque Piquevin mi-sérieux mi-goguenard. N’ai-je pas réécris ce que vous aviez jeté la première sur le papier hier ?
C’est jouer sur les mots, il le sait. Il compte sur une réaction de ma part pour passer à la deuxième étape de sa révélation. Je lui facilite la tâche en passant par-dessus certains épisodes que je devine.
- Lorsque vous lui affirmez connaître le « Piquevin » du journal, elle vous presse de le nommer ayant eu parfois à en souffrir du temps où il signait RV. Alors, parce que vous êtes faible ou parce que vous êtes aimant, ou pour les deux raisons car elles sont bien souvent liées, vous révélez mon identité secrète et là…
- Et là, mademoiselle Loupiac, ce ne sont que flammes qui sortent de sa bouche et de son regard ! « Quoi ! s’écrie-t-elle. Cette pimbêche de Claire Loupiac ! La fille du libraire ! Oh mais je comprends tout ! ». Ce qu’elle comprend, vous l’imaginez…
- Elle peut toujours imaginer que je fus la maîtresse de feu son mari. C’est faux !
- Vous vous trompez… Enfin, il me semble… Ce qu’elle saisit c’est que son époux souhaitait la déposséder du journal pour vous le confier… Qu’il n’a pas osé l’écrire noir sur blanc, peut-être bien pour protéger votre réputation de femme honnête, et qu’elle peut se montrer chanceuse d’avoir encore La Garonne entre ses mains. Alors, l’oukaze tombe soudain, tranchant comme la lame de la guillotine : Que cette fille ne reparaisse jamais au journal ! Qu’elle n’y écrive plus la moindre ligne ! Qu’elle crève !…
J’en reste sans voix. Je venais pour annoncer ma décision de « partir », on m’attendait pour me mettre à la porte !
- J’avais un reportage sur le service de santé au front… Du Ernest Piquevin pur sucre… Que dois-je en faire ?
- Vous avez entendu à quels ordres je suis soumis ?… Gardez votre texte, il ne paraîtra pas ici… Et j’ajouterais que si j’étais vous, j’irais le porter immédiatement à la concurrence…
- Sûrement pas, monsieur ! Je ne tire pas dans le dos de mes amis… de mes anciens amis… Vous saluerez madame Louisa de ma part en l’assurant respectueusement que, même si elle vient me supplier à genoux, je ne lèverai pas le petit doigt pour vous aider à sauver ce malheureux journal. Il ne faut pas me provoquer de cette manière…
Je suis en train de me donner une importance que je n’ai pas. Je suis en train de me vanter à mots couverts de mon talent d’écriture, de mon savoir-faire. Je suis en train d’ être une vraie pimbêche… Mais, foudroyée par ce que je viens d’apprendre, je ne m’en rends même pas compte. Il y a désormais une fracture béante entre La Garonne illustrée et moi. Presque machinalement, je réajuste mon chapeau sur ma tête et sors sans un mot d’adieu. Et sans claquer la porte.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:15

Sur les boulevards, le soir est, comme souvent, sombre et lugubre. Après la sortie de l’usine, les files d’attente s’allongent devant les boulangeries ou les épiceries. Les pénuries sont de plus en plus angoissantes ; beaucoup craignent d’être totalement démunis le lendemain ou dans la semaine. Les visages se creusent et on ne chante plus guère dans les rues. Je remercierais bien Dieu d’être à l’abri de ces problèmes mais je suis une horrible incroyante.
La misère des temps me remet la tête à l’endroit. Après tout, je n’ai rien perdu dans l’épisode tragi-comique qui vient de se dérouler au journal. Même pas d’argent puisque Ernest Piquevin a eu la délicatesse de ne pas me demander le remboursement de la somme perçue avant mon départ en reportage. Une délicatesse ou un manque de courage, allez savoir… L’aurait-il fait d’ailleurs que j’aurais exigé la publication immédiate de mes carnets ce que Louisa Armengaud n’aurait pu que refuser. Je n’ai donc triomphé d’aucun grave péril, j’ai juste froissé un peu ma fierté. Cela passera ; il suffira que monsieur Latécoère commence à me donner l’occasion de montrer mes capacités.

A la librairie, on éteint les dernières lumières et on tire les épais rideaux cramoisis. Passant par la porte extérieure, je monte discrètement dans ma chambre après avoir annoncé mon départ à Joséphine..
Père va encore dire que le vent est plus facile à capturer que sa fille, Mère va peut-être écraser une nouvelle fois une larme. J’ai l’habitude et eux aussi : depuis le début de la guerre, je n’ai jamais passé plus d’un mois à la maison. La grande différence c’est que, pour une fois, je ne vais pas leur mentir sur les raisons de mon envol.
Le linge ramené de mon précédent voyage est déjà passé à la lessiveuse puis sous le fer expert de Joséphine. Tout est impeccablement rangé dans mon armoire. Je n’ai plus qu’à remplir ma valise. Tout cela a été si vite que je ne réalise même pas ce qu’il m’arrive.
Avant même de commencer à agencer mes robes dans la valise, je dissimule dans le double fond du couvercle mes carnets « secrets ». Je continuerai à les remplir quand bien même ils ne donneront plus d’articles pour La Garonne illustrée. C’est un réflexe plus qu’une volonté consciente ; je vois pourtant dans ce geste machinal la preuve que le journalisme ne me lâchera pas de sitôt.
On frappe à la porte. Deux coups secs et bien détachés. C’est la signature de mon père.
- Ainsi donc vous repartez ? me lance-t-il en vérifiant de visu la réalité de mes préparatifs.
- Monsieur Latécoère a proposé de me prendre à son service comme secrétaire personnelle. Nous partons demain à Paris par le rapide du matin.
J’ai avancé en premier le nom de l’industriel un peu comme un paratonnerre. Si Père a bien essayé de lui vanter mes mérites, il ne pourra que s’en prendre à lui.
- Est-il bien raisonnable qu’une jeune femme comme vous parte avec un homme célibataire et qui n’a, me semble-t-il, que quelques années de plus que vous ?
- Serait-il marié ou de trente ans mon aîné que la situation serait différente ?
- Vous êtes une insolente, Claire !… S’il n’y avait le destin de la librairie en balance, nous vous aurions reniée depuis longtemps, votre mère et moi.
- Père, ne revenez pas une fois de plus sur ma prétendue trop grande liberté !… Préféreriez-vous que je sois aujourd’hui dans les affres de l’attente à propos d’un mari ou d’un galant qui serait au front ? Est-il bien pertinent dites-moi d’être amoureuse en temps de guerre ?
- Il y a des usages… Et si ce monsieur Latécoère voulait…
- Monsieur Latécoère ne veut rien de ce que vous imaginez. Sans quoi il aurait depuis longtemps trouvé chaussure à son pied. Pour le moment, il est tout à ses affaires… Et ce sont ses affaires qui le conduisent à Paris. Et ce sont ses affaires et mes responsabilités qui me contraignent à l’accompagner… N’allez point vous mettre martel en tête, mon père ! Je ne rêve pas forcément d’un galant aux odeurs d’aventure et le fait que je suive un homme ne signifie rien de plus que ce que j’ai déjà pu vous dire.
- Point de perspective de fiançailles alors ?
Je ne peux m’empêcher de pouffer tant la situation m’apparaît ridicule. Voilà mon père aussi bas bleu que ma mère. D’une simple relation professionnelle, il fait déjà un beau mariage à venir et imagine sans doute des héritiers à court terme. S’il savait…
- Vous êtes déconcertante, ma fille… Mes parents n’auraient jamais toléré que votre tante pût avoir les libertés que nous vous avons laissées.
- Que je me suis octroyées serait plus juste…
- Je ne discuterai pas ce point. Vous avez refusé tous les beaux partis qui se sont proposés. Et ils étaient nombreux souvenez-vous, alors même que vous n’aviez pas atteint vos dix-huit ans. Souhaitez-vous donc finir vieille fille ?
- Je ne suis guère pressée de me fixer voilà tout…
C’est peut-être la centième fois que nous avons cette discussion. J’en connais donc par avance les dessous : Père veut savoir s’il y aura une descendance pour reprendre la librairie. Mon sort personnel ne l’intéresse pas plus que cela. En revanche, un mari solide, instruit et garni en pépettes, une tripotée d’enfants tous aptes à prendre la suite, voilà de belles et honnêtes perspectives !
Je ne blâme pas mon père d’une telle insistance ; elle n’est que le triste reflet de ce qu’il a connu en son temps lorsque ma mère peinait à enfanter. Avant ma naissance, trois enfants étaient morts nés, un quatrième avait vécu à peine un mois. J’étais arrivée enfin comme une semi-délivrance : héritière mais fille avant tout. Voilà pourquoi on m’a choyée et on m’a passé bien des caprices. Désormais au foyer et à la librairie, le temps s’écoule plus vite et la patience se fait plus sourde.
- Tranquillisez-vous, Père. Je suis une grande fille et j’ai appris le sens du mot « responsable » depuis longtemps. J’aime cet endroit avec passion, il est hors de question qu’il passe entre d’autres mains que les nôtres. Entre d’autres mains que les miennes.
J’ai droit au baiser sur le front. Un baiser d’une franchise et d’un élan qui me touchent. Mon père, homme de livres, a parfois du mal avec les mots ; il sait paradoxalement mieux s’exprimer parfois à travers certains gestes.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:29

Dimanche 28 octobre 1917
Ce matin du 28 octobre est encore plus gris que la veille mais, en plus, pluvieux. Ce sont de véritables torrents d’eau qui s’abattent sur la ville. Les piétons courent partout essayant de sauter d’un abri à l’autre en évitant au maximum les intempéries. Les vélocipédistes appuient sur leurs pédales de toutes leurs forces sans se rendre compte que l’irrémédiable est accompli pour la journée. Quant aux passagers du tramway entre le Capitole et la gare, comme moi ils espèrent que la fée électricité restera assez forte pour contenir les éléments jusqu’à leur arrivée à bon port.
Je me suis engagée à être ponctuelle et j’ai conscience que de ce premier point peut se décider la suite de ma « carrière » auprès de monsieur Latécoère. Hier à la mi-journée, j’avais encore une solution de repli avec le journal ; désormais, celle-ci n’existe plus. Que je ne sois pas à la hauteur et je me retrouverai sans revenus personnels, obligées d’en passer par la volonté paternelle pour pouvoir continuer à vivre ma vie librement.
Fort heureusement, le tramway tient vaillamment le coup et me dépose pile devant la gare Matabiau. Quelques enjambées rapides entre les flaques me permettent de parvenir dans le hall sans que ma robe et ma capeline n’aient trop souffert de la pluie. J’ai eu le temps de voir l’heure à la grande horloge coincée entre les blasons de Toulouse et Bordeaux. J’ai quarante minutes d’avance. Voilà un très bon point pour moi me semble-t-il.
Je ne peux trop longtemps me prévaloir de cet exploit car je remarque alors, cachée derrière un nuage blanc de fumée de cigarette, la silhouette impavide de mon nouveau patron. J’en viens presque à me demander lequel des deux a vraiment voulu impressionner l’autre.
- Mademoiselle Claire, dit-il en me voyant approcher. Voici mon portefeuille… Allez acheter nos tickets et ensuite je voudrais la presse du jour.
Je me rends compte que, comme une sotte habituée à être sa propre maîtresse, je n’ai pas imaginé que le travail auprès de l’industriel pouvait ne pas seulement être intellectuel mais s’apparenter à une certaine domesticité. Que se serait-il donc passé si j’étais arrivée au dernier moment ? Sûr que j’aurais entendu voler les reproches !… D’autre part, avoir entre les mains ce portefeuille rempli de billets de banque n’est-il pas une nouvelle épreuve à laquelle on me soumet ? Je ne sais pourquoi mais j’en viens à douter de plus en plus des intentions du patron : m’éprouve-t-il pour jauger ma fidélité et ma fiabilité ou est-il tout simplement naïf et confiant ?
J’acquitte le prix des deux tickets en première classe, puis gagne le kiosque à journaux où je rafle un exemplaire de chacun des quotidiens toulousains du matin. Sous mes doigts, La Garonne illustrée se fait brûlante comme si elle voulait me punir de ma trahison. J’évite de m’appesantir sur les titres. Et encore plus sur l’éditorial d’Ernest Piquevin.
Pierre-Georges Latécoère ne regarde même pas les journaux. Il les plie en quatre et les fait disparaître dans la petite mallette qui l’accompagne (en plus d’un parapluie fort utile en cette matinée de grande humidité). Je remarque alors qu’il n’a pas de valise.
- Monsieur ? Vous n’avez que cette mallette ? Vous n’emportez rien d’autre à Paris ?
- Tranquillisez-vous, mademoiselle Claire, je ne vais pas vous demander de vous occuper également de mon bagage. Mon chauffeur l’a remis à un employé de la Compagnie qui l’a fait placer dans le fourgon de queue. Et maintenant que nous sommes prêts, si vous voulez bien me précéder et présenter nos tickets au poinçonneur, le rapide pour Paris est en place et nous attend.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 17:29

Monsieur Latécoère a choisi la dure montée vers Donzenac pour changer de ton avec moi. Jusque là, nous avions parlé de choses et d’autres en commençant par le temps qui s’éclaircissait – ce qui ne mangeait pas de pain comme sujet – et en poursuivant sur la relation que nous pouvions avoir respectivement avec les transports ferroviaires (la langue bien pendue d’Emile Dewoitine avait dû passer par là). De travail il n’avait pas été question et d’aviation encore moins. Aussi, la transition m’apparut-elle brutale dans le ton comme dans la forme.
- Qui êtes-vous exactement, Claire Loupiac ?
Ne laissant pas à mon visage le temps de finir de s’allonger, il poursuit avec ce ton sec et cassant dont il a déjà usé la veille en congédiant les deux ingénieurs.
- Figurez-vous que je ne me suis pas contenté de la recommandation de monsieur votre père à votre propos. Nous partons quand même traiter avec le ministère d’une commande de 1000 aéroplanes ce qui représente une belle somme d’argent et nous sommes, je ne vous apprends rien, en temps de guerre. Sur votre bonne mine, je vous ai d’abord fait confiance avant de me raviser et d’avoir quelques doutes. J’ai donc demandé à mon ami le commissaire Reboux s’il avait en sa connaissance quelques faits pouvant être de nature à me rassurer.
Il laisse un silence comme pour faire encore monter ma tension. Assez long pour que je m’inquiète mais trop court pour que je rassemble mes idées et que je réagisse.
- Eh bien, il n’a rien à me dire sur vous. Ni en mal, ni en bien. A part que vous êtes la fille unique du libraire de la place du Capitole ce que je sais déjà et que vous n’êtes pas mariée à 29 ans ce qui est déjà passablement plus étonnant quand on vous voit jolie comme un cœur… Mais ce n’est pas une faute. Je ne suis pas marié moi-même bien qu’ayant allégrement dépassé les 30 ans désormais. Il n’empêche… Vous êtes si lisse, mademoiselle, que cela en devient inquiétant car, d’un autre côté, monsieur Dewoitine m’a confié certains faits vous concernant qui contrastent avec votre profil si parfait. Vous utilisez fréquemment le train au point de connaître parfaitement la ligne… ce que je viens encore de vérifier en discutant avec vous. Vous avez déjà volé en aéroplane ce qui n’est pas donné à tout le monde… Et surtout vous disparaissez de chez vos parents pendant de longues périodes. Comprenez que cela m’interroge ! Etes-vous un ange d’innocence ou un démon au service de l’ennemi ?
Voilà donc où il voulait en venir. A d’ignobles soupçons de trahison au profit de l’ennemi. C’est dans l’air du temps. On a fusillé il y a quinze jours la fameuse Mata-Hari dans les fossés du château de Vincennes. Depuis son arrestation et son procès, on voit des espionnes partout.
Je ne peux encore une fois lui répondre car il poursuit sans se lasser son réquisitoire.
- Ce matin, vous apparaissez à la gare fort soucieuse de votre apparence en dépit du déluge. Vous obéissez sans discuter à mes ordres quand bien même ils vous rabaissent, alors qu’on vous dit fière et sûre de vous-même. Pourquoi cette soudaine déférence ? Que cache-t-elle ?
La locomotive lance un coup de sifflet strident avant que nous entrions dans un tunnel. C’est une pause bien venue qui me permet de reprendre le contrôle de mes sens et une certaine confiance dans l’intimité d’un wagon plongé pendant quelques secondes dans le noir.
- Monsieur Latécoère, dis-je sans laisser le temps à l’industriel de reprendre son harcèlement, je pourrais vous jurer que je dis la vérité. Sur la tête de mon père ou de ma mère. Cela ne vous ferait sans doute ni chaud, ni froid. Que je sois dans ce train pour vous espionner et livrer je ne sais quel secret aux Boches, c’est ridicule mais comment vous en vouloir de vous interroger sur une personnalité comme la mienne ? Je vais donc vous avouer ce que personne ne sait à Toulouse, ce qui est ma grande honte et mon plus beau secret. Ce soir, après être descendue de ce train, je vais vous demander la permission d’aller me promener dans Paris. Vous pourrez me suivre si le cœur vous en dit. Vous me verrez alors gagner un immeuble du boulevard Saint-Marcel, non loin de la gare d’Austerlitz. Je frapperai. Une femme d’environ mon âge, grande, brune, le visage grêlé de petites tâches héritées d’une mauvaise varicelle enfantine, ouvrira. J’entrerai… Et là encore vous me suivrez si la confiance en moi vous fait toujours défaut. Il y aura un grand cri et un enfant d’un peu plus de deux ans et demi se mettra à trotter vers moi les bras grands ouverts. Alors, je pourrais vous présenter Raymond. Mon fils.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 22:14

On ne peut imaginer l’embarras de l’industriel. Un éclair surgissant des nuées et foudroyant le wagon ne l’eut pas mis plus mal à l’aise.
- Je suis désolé, finit-il par dire.
Le rapide file à ce moment-là dans la vallée de la Vézère un peu avant d’arriver à Uzerche ce qui dira assez bien aux habitués de la ligne la durée du mutisme et de la gêne de Pierre-Georges Latécoère.
- En août 14, j’ai rencontré à Paris un bel officier et…
- Je ne vous demande rien…
- Je le sais bien, monsieur… Mais puisque vous savez désormais ce secret, il m’importe que vous en mesuriez toute l’étendue et toute la complexité… Lui aussi m’avait prise pour une espionne et lorsqu’il fut bien convaincu que tel n’était pas le cas, nous nous étions déjà suffisamment avancés sentimentalement pour que l’issue fut à un moment ou un autre celle que vous imaginez. Ce fut de ma part une folie, de la sienne aussi sans doute. Une folie qui ne dura que quelques heures mais une folie qui me laissa désemparée quelques temps plus tard lorsque je compris qu’il m’avait engrossée. Je suis revenue à Paris lorsque mon corps a commencé à se déformer. L’amie chez qui je venais de temps en temps m’a accueillie ; son mari venait de tomber au champ d’honneur. Nous avons uni nos regrets pendant plusieurs mois. Et puis Raymond, Raymond Loupiac pour l’Etat-civil parisien, est né… Mon fils n’a pas de père officiel ; je n’ai pas souhaité que mon beau capitaine soit mis au courant de cette naissance. S’il est encore vivant à la fin de la guerre, il sera peut-être temps de lui révéler sa paternité. Jusqu’à là, il ne serait pas de bon ton de rajouter cette complexité supplémentaire à une vie déjà passablement compliquée.
- Vous êtes donc fille-mère ?
- Cela vous importune ?
- Vous demanderez à vous absenter pour voir votre enfant.
- N’irez-vous pas régulièrement à Paris ?…
Il se tait. C’est peut-être maintenant qu’on va voir si le conseil du contremaître était bon. On ne peut pas dire que je sois dans la retenue. J’assume mes actes, je ne pleure pas sur moi-même et j’anticipe sur l’avenir. Une vraie peste pour un homme qui aime à commander.
- Si vous étiez une autre personne, peut-être bien que je vous ferais passer par la fenêtre de ce train pour être certain de ne plus vous voir… Mais considérant que vous avez charge de famille, je vous garde.
Il accompagne sa conclusion d’un sourire qui laisse deviner une sensibilité à fleur de peau sous la carapace patronale. Je ne sais pas s’il en sera de même pour ses collaborateurs les plus proches mais je suis déjà sûre que, même si nous aurons fatalement des conflits, c’est un homme pour lequel je pourrais bien donner plus que mes simples forces.
- Et vous pourrez aller où vous voulez ce soir, je vous fais confiance.
- Merci monsieur…
- Mais demain à 7 heures, je vous veux à mon hôtel.
- J’y serai, monsieur.
- Savez-vous l’anglais, mademoiselle ?
Le retour du mademoiselle me touche énormément. Il dit que la vilaine expression de fille-mère a déserté l’esprit de mon patron. Il dit que ma vie personnelle ne le concerne pas… Tant qu’elle ne nuit pas, évidemment, aux intérêts de son entreprise.
- Je peux l’apprendre.
- Et l’espagnol ?
- Je peux me replonger dans mes cahiers.
- Fort bien… Là aussi, je compte sur vous.
- Si vous le permettez, je vais oser vous poser une question.
- Faites, m’encourage-t-il avec le même sourire protecteur, je me doutais que mes questions allaient éveiller votre intérêt. Vous aimez bien comprendre les tenants et les aboutissants des choses n’est-ce pas ?
Forcément. Je suis la discipline lointaine et inconnue de Nelly Bly. Je ne changerai pas sur ce point par-delà les années qui me restent à vivre. J’interroge donc à tout-va.
- L’anglais est-ce pour dialoguer avec le gouvernement de monsieur Lloyd George ?
- Ce sont nos alliés, n’est-ce pas ?… Tout comme les Américains… Peut-être faudra-t-il, si la guerre dure encore, envisager de leur fournir à eux aussi des armes ?
- Mais les Espagnols ?… Ils ne vont pas entrer en guerre… Vous voulez que je serve de traductrice avec les Catalans qui viennent travailler pour vous.
Un nuage passe dans le regard de Pierre-Georges Latécoère.
- Un jour prochain, peut-être bien que vous n’irez plus voir votre fils en prenant le rapide du matin.
Sans me donner la clé de l’énigme, il ouvre sa mallette, se saisit des journaux que je lui ai achetés. Hormis lors de notre arrêt à Limoges pour un rapide repas au buffet, il me m’adressera plus la parole jusqu’à notre arrivée à Paris.

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Les Ailes de monsieur Emile [en cours]
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