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 Les Ailes de monsieur Emile [en cours]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 23 Juin 2011 - 22:14

On ne peut imaginer l’embarras de l’industriel. Un éclair surgissant des nuées et foudroyant le wagon ne l’eut pas mis plus mal à l’aise.
- Je suis désolé, finit-il par dire.
Le rapide file à ce moment-là dans la vallée de la Vézère un peu avant d’arriver à Uzerche ce qui dira assez bien aux habitués de la ligne la durée du mutisme et de la gêne de Pierre-Georges Latécoère.
- En août 14, j’ai rencontré à Paris un bel officier et…
- Je ne vous demande rien…
- Je le sais bien, monsieur… Mais puisque vous savez désormais ce secret, il m’importe que vous en mesuriez toute l’étendue et toute la complexité… Lui aussi m’avait prise pour une espionne et lorsqu’il fut bien convaincu que tel n’était pas le cas, nous nous étions déjà suffisamment avancés sentimentalement pour que l’issue fut à un moment ou un autre celle que vous imaginez. Ce fut de ma part une folie, de la sienne aussi sans doute. Une folie qui ne dura que quelques heures mais une folie qui me laissa désemparée quelques temps plus tard lorsque je compris qu’il m’avait engrossée. Je suis revenue à Paris lorsque mon corps a commencé à se déformer. L’amie chez qui je venais de temps en temps m’a accueillie ; son mari venait de tomber au champ d’honneur. Nous avons uni nos regrets pendant plusieurs mois. Et puis Raymond, Raymond Loupiac pour l’Etat-civil parisien, est né… Mon fils n’a pas de père officiel ; je n’ai pas souhaité que mon beau capitaine soit mis au courant de cette naissance. S’il est encore vivant à la fin de la guerre, il sera peut-être temps de lui révéler sa paternité. Jusqu’à là, il ne serait pas de bon ton de rajouter cette complexité supplémentaire à une vie déjà passablement compliquée.
- Vous êtes donc fille-mère ?
- Cela vous importune ?
- Vous demanderez à vous absenter pour voir votre enfant.
- N’irez-vous pas régulièrement à Paris ?…
Il se tait. C’est peut-être maintenant qu’on va voir si le conseil du contremaître était bon. On ne peut pas dire que je sois dans la retenue. J’assume mes actes, je ne pleure pas sur moi-même et j’anticipe sur l’avenir. Une vraie peste pour un homme qui aime à commander.
- Si vous étiez une autre personne, peut-être bien que je vous ferais passer par la fenêtre de ce train pour être certain de ne plus vous voir… Mais considérant que vous avez charge de famille, je vous garde.
Il accompagne sa conclusion d’un sourire qui laisse deviner une sensibilité à fleur de peau sous la carapace patronale. Je ne sais pas s’il en sera de même pour ses collaborateurs les plus proches mais je suis déjà sûre que, même si nous aurons fatalement des conflits, c’est un homme pour lequel je pourrais bien donner plus que mes simples forces.
- Et vous pourrez aller où vous voulez ce soir, je vous fais confiance.
- Merci monsieur…
- Mais demain à 7 heures, je vous veux à mon hôtel.
- J’y serai, monsieur.
- Savez-vous l’anglais, mademoiselle ?
Le retour du mademoiselle me touche énormément. Il dit que la vilaine expression de fille-mère a déserté l’esprit de mon patron. Il dit que ma vie personnelle ne le concerne pas… Tant qu’elle ne nuit pas, évidemment, aux intérêts de son entreprise.
- Je peux l’apprendre.
- Et l’espagnol ?
- Je peux me replonger dans mes cahiers.
- Fort bien… Là aussi, je compte sur vous.
- Si vous le permettez, je vais oser vous poser une question.
- Faites, m’encourage-t-il avec le même sourire protecteur, je me doutais que mes questions allaient éveiller votre intérêt. Vous aimez bien comprendre les tenants et les aboutissants des choses n’est-ce pas ?
Forcément. Je suis la discipline lointaine et inconnue de Nelly Bly. Je ne changerai pas sur ce point par-delà les années qui me restent à vivre. J’interroge donc à tout-va.
- L’anglais est-ce pour dialoguer avec le gouvernement de monsieur Lloyd George ?
- Ce sont nos alliés, n’est-ce pas ?… Tout comme les Américains… Peut-être faudra-t-il, si la guerre dure encore, envisager de leur fournir à eux aussi des armes ?
- Mais les Espagnols ?… Ils ne vont pas entrer en guerre… Vous voulez que je serve de traductrice avec les Catalans qui viennent travailler pour vous.
Un nuage passe dans le regard de Pierre-Georges Latécoère.
- Un jour prochain, peut-être bien que vous n’irez plus voir votre fils en prenant le rapide du matin.
Sans me donner la clé de l’énigme, il ouvre sa mallette, se saisit des journaux que je lui ai achetés. Hormis lors de notre arrêt à Limoges pour un rapide repas au buffet, il me m’adressera plus la parole jusqu’à notre arrivée à Paris.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mar 28 Juin 2011 - 23:13

Lundi 29 octobre 1917
Raymond dort encore du sommeil du juste. J’effleure son front de mes lèvres. Il va me manquer, j’en suis certaine… Et, en mère égoïste que je suis, je vais quand même trouver le moyen de me passionner pour autre chose que lui. La guerre, le sort du monde, le destin d’un journal, la fabrication d’aéroplanes… Pour le moment, c’est un peu comme si Raymond était prisonnier d’une grande parenthèse qui l’isolait de ce que je pourrais pompeusement baptiser ma « carrière ».
Eugénie, mon amie d’enfance, retenue avec son fils Emile dans ce Paris qui porte pour elle les couleurs du deuil de son époux martyr, m’assure encore une fois qu’elle veillera sur Raymond. J’en suis bien assurée sans quoi je ne serais pas assez folle pour lui abandonner la descendance des Loupiac, l’homme que mon père attend depuis tant d’années. Pourtant, un jour, il faudra bien que nous retournions tous ensemble vers le Sud, que nous coupions le lien morbide qui nous unit à la capitale. Elle avec le souvenir de son beau secrétaire parlementaire tombé au champ d’honneur du côté d’Epernay, moi avec le mystérieux et fantomatique capitaine Bruno. Je n’imagine pas que cela puisse advenir avant que le dernier coup de canon n’ait été tiré. Coup de canon victorieux pour nos armes, je le souhaite… Même si, comme beaucoup, je doute parfois de l’utilité de poursuivre cette boucherie. On murmure en ville que si monsieur Caillaux était appelé au pouvoir, il porterait à l’ennemi la parole apaisée du président américain Wilson et qu’une paix blanche pourrait être conclue. Une paix blanche ? Tant de souffrances, de drames, de larmes pour rien ?! Cette perspective suffirait presque à me rendre belliciste.
Je remonte le boulevard Saint-Marcel sous une pluie fine mais bien plus froide que celle de la veille. Je pense à nos soldats dans leurs tranchées, engoncés dans un uniforme de boue qui les engluera tout un hiver encore. Je pense à Maryse, Isabelle, Caroline, Arlette, mes anciennes compagnes de l’unité de soins, qui doivent être déjà à leurs corvées. J’ai l’impression d’avoir déserté, d’être devenue une embusquée, une planquée. Ce sentiment, je ne l’avais pas éprouvé en rentrant à Toulouse mais ici, à quelques dizaines de kilomètres de la ligne de front, je ne peux qu’y penser.
Je presse le pas en cherchant à m’abriter tant bien que mal dans « l’ombre » des immeubles de pierres. En face de moi, un homme dans une redingote trop longue pour lui, un chapeau mou sur la tête, descend le boulevard en cherchant pareillement à se protéger de la pluie. Fatalement, nous nous frôlons de trop près, nos regards se cherchent alors pour se lancer quelque injure muette.
Pendant deux ou trois secondes, tout s’arrête pourtant. Et la pluie, et le froid, et même la guerre.
Je connais cet homme !
Et il me connaît aussi car, l’effet de surprise passé, il se met à courir manquant s’entraver les pieds dans sa vareuse surdimensionnée.
J’essaye de l’appeler.
- Monsieur ! Monsieur !… S’il vous plait !… Attendez !…
Il se retourne dans sa fuite comme pour bien vérifier que c’est bien moi qui l’appelle. Fort d’une réponse positive, il marque un temps infime d’hésitation puis il repart cette fois-ci à grandes enjambées. Je ne cherche pas à lui courir après. Ce serait d’abord vain et, ensuite, je ne peux me permettre de faire attendre monsieur Latécoère. Je reste avec cette énigme et la frustration de ne pouvoir mettre un nom sur ce visage.
Si seulement, je savais de qui il s’agit… Ce qui m’a frappé chez lui, ce sont quelques détails. Des yeux sombres, un nez busqué, des lèvres fortes, une chevelure plaquée sur le front par la pluie. Voilà ce qui m’a parlé mais pour le reste, ce visage imberbe m’est inconnu. Preuve que l’homme que je viens de voir a modifié son apparence pour mieux disparaître, ne plus être reconnu. Du moins c’est ce qu’il espérait sans doute jusqu’au moment où il m’a croisée.
Mentalement, j’ajoute une moustache, une barbe, une cigarette au bec, des bésicles… Rien de précis ne se dégage de ces tentatives de reconstitution. Même en essayant de sérier mes souvenirs par lieux, je ne trouve pas. Toulouse ? Paris ? Amiens ?… Est-ce un planqué ? Un déserteur ? Un espion boche ?…
La solution vient par un autre sens que la vue. En passant devant une boulangerie où déjà une file d’attente se forme, une bonne odeur de pain frais emplit l’air humide. Elle suffit à m’éclairer.
- Le boulanger !… Le boulanger de la rue Saint-Rome…
Pas étonnant que je ne m’en souvienne pas bien. Je ne l’ai pas revu depuis août 14 quand il a été mobilisé au 14ème régiment d’infanterie. Et comment le reconnaître en vêtement civil quand, avant-guerre, il ne se présentait à moi que dans sa grande blouse blanche, sa grosse moustache constellée de projections de farine. Lui, en revanche, il n’a pas pu oublier la jeune fille de la librairie ; je n’étais pas une cliente comme les autres lorsque j’accompagnais Joséphine dans ses emplettes. J’avais toujours droit, même une fois mes vingt ans révolus, à quelques gâteries sous forme d’une confiserie ou d’une viennoiserie chaude et craquante. Dame ! Entre gens du même monde… C’était cela son rêve au boulanger Sylvain Cazals avant le début des hostilités : être reconnu comme un bourgeois important à l’instar de mon père.
Pour l’instant, à en juger par son aspect et son attitude, il était devenu un homme traqué. Savait-il seulement que sa femme n’avait pas attendu bien longtemps pour lui trouver un remplaçant ? Un homme plus mûr, exempté du service au front, mais qui lui faisait usage tant au fournil que dans la chambre selon les propos des mauvaises langues… Mauvaises langues que Joséphine, bien évidemment, écoutait avec considération avant de m’en retranscrire l’essentiel.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mer 29 Juin 2011 - 23:31

Un taxi attend déjà devant l’hôtel à l’angle du boulevard de l’hôpital et de la rue Buffon. Enfoui sous une pelisse, Pierre-Georges Latécoère se donne encore une fois le plaisir immodeste de m’attendre alors même que je ne suis pas en retard. Je sens que c’est un petit jeu qui va s’instaurer entre nous. Sait-il seulement que je ne joue que pour gagner ? Qu’à ce petit jeu il pourrait très vite se sentir humilié par plus fort que lui ? En tous cas, la frustration que je ressens me fait oublier complètement le boulanger de la rue Saint-Rome. Je tends ma petite valise au conducteur et embarque à l’arrière à côté de mon patron.
La portière claque, le taxi s’ébranle aussitôt en direction de la rue Saint-Dominique où siège le Ministère de la Guerre.
- Monsieur était des héros de 14, me souffle l’industriel tandis que le Renault AG accélère sur le boulevard.
- Fort bien, réponds-je sans montrer l’enthousiasme que mon patron attend sans doute à l’évocation des fameux « taxis de la Marne ».
Je ne peux lui avouer que je me trouvais moi aussi près des Invalides au moment du départ de la longue file d’automobiles partant vers Tremblay-les-Gonesse. Ce que j’ai vu ce jour-là, ce n’était que quelques milliers d’hommes embarquant dans ces véhicules pour gagner les lieux de la bataille à venir. Quelques milliers d’hommes… Pas assez pour renverser à eux-seuls le destin de cette bataille de la Marne… Mais les journaux se sont plus à la célébrer ainsi et La Garonne illustrée, à mon grand dam, en a fait de même. Je m’étonne quand même qu’un homme aussi brillant que celui de monsieur Latécoère se soit laissé prendre. Comme quoi les bobards fonctionnent mieux quand ils disent ce que l’esprit veut entendre.
Je féliciterais bien le conducteur pour son civisme, voire pour son patriotisme, mais sans aller jusqu’à l’héroïsme convoqué par mon patron. Seulement nous sommes enfermés dans la caisse de la voiture tandis que le chauffeur, lui, est à l’air libre, seulement protégé de la pluie par une sorte d’auvent entoilé noir. Difficile de lui faire comprendre le sens de mon message sans le distraire de sa conduite. Tant pis, ce sera pour tout à l’heure à notre arrivée rue Saint-Dominique.
Comme je repose ma main qui s’était approchée de la vitre de séparation pour y toquer fermement, un mouvement singulier attire mon regard sur le trottoir. Une ombre fugitive près des Gobelins, une redingote trop longue. Mon boulanger toulousain ! Encore lui !
- Qu’avez-vous vu ? demande monsieur Latécoère. Vous avez l’air effrayée.
Par chance, le mensonge est chez moi une sorte de deuxième nature. Je rétorque sans la moindre hésitation qu’un grand chien noir s’est mis à courir près de la voiture et que j’ai crains que le taxi ne lui roule sur les pattes. Monsieur Latécoère se retourne vivement pour regarder par la vitre arrière. Pour rien ! Avec sa mauvaise vue, il n’aurait pas aperçu ce fameux chien noir quand bien même il aurait existé.
- Dois-je vous préciser que vous n’avez rien à dire pendant la conclusion définitive du contrat ? Taisez les impulsions soudaines qui pourraient vous venir et empêchez vos yeux de lancer des éclairs
- Mais monsieur, dans de telles conditions, quel est mon rôle ? Celui d’une élégante potiche ?
- Parfaitement… Plus vous aurez l’air décorative, moins on se souciera de vous. Mais je veux que vous écoutiez tout ce qui pourra se dire, que vous soyez capable de voir ce que je ne verrais pas. Que ce soit un hypothétique chien noir ou un geste nerveux de nos interlocuteurs.
J’ai la détestable impression de m’entendre donnant avant-guerre mes conseils à Joséphine pour pouvoir nourrir les premiers papiers de RV. Voilà donc pourquoi monsieur Latécoère m’a engagée. Il craignait la veille que je fus une espionne à la solde des Boches, il veut aujourd’hui que je sois une Mata-Hari à son propre dévotion.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 1 Juil 2011 - 19:10

Au numéro 14 de la rue Saint-Dominique, le ministère de la Guerre « fêtait », si on ose dire, son centième anniversaire. Quel choix plus logique en effet au terme de l’épopée napoléonienne que de transporter ici, à deux pas du Champ-de-Mars et des Invalides, ce temple de la mort guerrière. Il avait fallu pour cela racheter à Laetitia Bonaparte, la mère de l’empereur déchu, cet hôtel particulier qui portait encore le nom d’un ancien propriétaire, le comte de Brienne.
Ce petit point d’Histoire ne figure dans cette relation que parce qu’il nous fut rappelé par l’huissier nous conduisant dans le bureau occupé par Louis Loucheur, ministre de l’Armement et des fabrications de guerre du gouvernement Painlevé. Drôle de bonhomme que ce Louis Loucheur ! Ce n’est pas à proprement parler un homme politique mais, comme Pierre-Georges Latécoère, un industriel. Son domaine à lui c’est la production de constructions en béton armé… Mais du béton armé à l’armement, il n’y avait sans doute qu’un pas à franchir et, à force d’être consulté par les différents gouvernements sur les stratégies industrielles à conduire dans cette période de guerre, Louis Loucheur s’est retrouvé au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat, puis ministre de plein droit. Ses méthodes sont aussi directes et décidées que celles de mon patron et il ne me faut pas longtemps pour comprendre que ces deux là se connaissent depuis longtemps… S’ils n’ont pas fait leurs études ensemble, ils ont fréquenté les mêmes écoles, le même monde et je saisis mieux dès lors avec quelle facilité Pierre-Georges Latécoère a été choisi pour cette importante commande d’aéroplanes quand bien même il n’a aucune compétence particulière en ce domaine.
- Cher ami ! s’exclame Louis Loucheur en se levant précipitamment de son bureau.
Je trouve l’accueil un peu « joué » par le ministre. On devait lui avoir annoncé notre arrivée depuis cinq bonnes minutes et il feint presque la surprise en nous voyant entrer… tout en voulant donner l’impression qu’il est resté absorbé par son travail jusqu’au dernier moment. S’il n’a jamais été élu député, le ministre aux impressionnantes bacchantes noires devrait y parvenir sans peine une fois la guerre terminée, il a déjà l’art de se mettre en scène dans le rôle du travailleur infatigable au service de la nation.
Les deux hommes échangent une vigoureuse poignée de mains avant que Pierre-Georges Latécoère ne me présente.
- Mademoiselle Loupiac, ma collaboratrice.
- Dans quel domaine ? questionne le ministre avec une œillade complice qui n’aurait pas déparé dans une pièce de Feydeau.
- Dans celui qu’il vous sera bon d’imaginer, mon cher…
Je n’aime pas cette réponse qui sent par trop la relation du bourgeois et de la cocotte, mais, conformément aux ordres reçus, je ne dis rien. Je me contente de sourire en espérant qu’on m’oubliera très vite.
Nous sommes cinq finalement dans le vaste bureau ministériel. Louis Loucheur est entouré, au propre comme au figuré par deux de ses propres conseillers, eux aussi ingénieurs de formation. Encore et toujours le même monde… Je crois mieux interpréter le pourquoi de ma présence auprès de l’industriel bigourdan : il est issu du même vivier que les hommes qu’il vient rencontrer, il sait de quoi ils sont capables et il estime sans doute que mon regard « innocent » permettra de voir ce que lui, par habitude, ne percevra peut-être pas.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 1 Juil 2011 - 19:11

- Voici le contrat, fait le premier conseiller en sortant d’une serviette en cuir beige une liasse épaisse d’une trentaine de feuilles.
- Mille aéroplanes donc ?…
- Nous n’en avons ni retranché, ni ajouté.
- J’aurais mes prisonniers allemands pour les travaux de maçonnerie ?
- Ils partiront sur mon ordre express lorsque tout sera en ordre, intervient le ministre.
- Toutes les spécifications techniques sont rappelées en annexe… Ainsi que l’échéance pour la livraison du premier Salmson… Soit le 15 mai 1918…
- N’était-ce point le 25 mai ? s’étonne Pierre-Georges Latécoère.
- Cher ami, le 15 ou le 25, quelle affaire ! Nous sommes bien assurés que vous ferez diligence comme pour votre usine de production d’obus. La date n’est là que comme garantie formelle et réglementaire.
Cette différence de dix jours n’est pas aussi secondaire que les gens du ministère veulent bien le dire. La couche de confiture apaisante rajoutée par-dessus me conforte dans mon interprétation. Ils espèrent bien regagner une partie de l’argent promis à l’industriel s’il ne pouvait remplir cette clause. Mais comment avertir monsieur Latécoère puisqu’il m’a interdit de prendre la parole et que, assise sur un fauteuil éloigné du bureau ministériel, je ne suis pas dans son champ de vision ?
- Mon ami, dis-je… Savez-vous que je suis née un 25 mai ?… Messieurs, je vous en prie, cela me ferait plaisir d’avoir un aéroplane pour mon anniversaire…
Je n’ai guère à me forcer pour prendre les intonations de ces perruches de salon qui pensent que le monde est à elles. J’en ai vu dans le beau monde de Toulouse une bonne partie de mon enfance et de plus remarquables encore durant mes fréquents séjours dans la capitale depuis 1914. Mes observations m’ont appris que les hommes font preuve face à elles d’une étrange solidarité. Cela ne manque pas.
- Nous mettrons dans ce cas le 25 pour faire plaisir à mademoiselle…
Quelques plongées de la plume dans l’encrier, quelques griffures sur le papier et le piège semble s’éloigner.
- Monsieur le ministre, cher ami, enchaîne Pierre-Georges Latécoère, n’y a-t-il pas un risque que si la guerre venait à s’arrêter ?…
- La construction des 1000 aéroplanes est garantie par la signature de l’Etat, mon cher. Quoi qu’il advienne, vous serez payé… et bien payé…
Raison de plus pour essayer de gratter un peu d’argent avec des délais impossibles à remplir.
- Mais si Caillaux…
Louis Loucheur regarde autour de lui comme s’il craignait que des oreilles ennemies puissent l’entendre. Ses yeux se portent sur moi, il paraît hésiter un instant, me lâche un sourire supérieur puis confie enfin son sentiment.
- Caillaux a peut-être des partisans à la Chambre, il en a peut-être dans le pays… Mais il n’en a pas encore assez pour avoir une majorité et gouverner… Les jours de ce ministère sont comptés, il tombera avant peu croyez-le bien… Et alors, viendra le seul homme qui pourra tenir le pays et poursuivre la lutte… Le seul qui aura l’énergie et la force de mâter les grèves des ouvrières, le pacifisme de Caillaux et les diatribes défaitistes des socialistes.
Il baisse la voix avant de divulguer l’identité – que je devine déjà sans peine - du fameux sauveur du pays.
- Le Tigre !…
- Clemenceau ?!… s’étonne Latécoère. Mais il n’est qu’un opposant… Depuis le début de la guerre, il critique, il fustige, il cloue au pilori ministres et généraux… Il ne peut pas gouverner… Il a trop d’ennemis !
- Détrompez-vous, mon cher. Lorsque Poincaré aura à appeler un homme pour poursuivre la lutte, il aura le choix entre Caillaux, qui veut une paix blanche, et Clemenceau qui veut la Victoire. A votre avis qui choisira-t-il ?
- Mais voilà qui change tout, s’exclame mon patron en se levant vivement de son siège. Si monsieur Clemenceau vient aux affaires, il est capable de déchirer tous les contrats signés sans états d’âme.
- Rasseyez-vous mon cher… Et ne vous tourmentez pas… Je puis vous le confier mais à condition que cela ne transpire pas hors de ces murs, ce futur gouvernement, j’en serai !… Si le Tigre est énergique et déterminé à la lutte, il n’entend rien aux affaires économiques. Son entourage m’a déjà assuré que je resterai en place… Donc, si la guerre dure un peu plus que nous l’espérons et si vous montrez toute la qualité que nous attendons de votre industrie, il y aura matière peut-être à vous passer bientôt une nouvelle commande.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 1 Juil 2011 - 19:13

Je trouve le procédé proprement abject. Le ministre ne s’occupe pas de gérer une économie de guerre, il fait des affaires grâce à la guerre. Espère-t-il vraiment que la guerre cessera bientôt ? Ou verrait-il d’un bon œil qu’en durant elle permette encore à certains de ses amis de s’enrichir aux frais de l’Etat ?… Il me semble qu’il fait de surcroit peu de cas du risque d’une défaite lorsque la Russie vaincue toutes les forces teutonnes vont se retourner contre nous. A moins qu’il ne l’espère pour que justement les hostilités s’éternisent ?
Tout ce que j’entends est confondant et aurait largement eu sa place dans un article signé Ernest Piquevin. Un article qui n’aurait vraisemblablement jamais franchi le redoutable écueil des ciseaux d’Anastasie. Monsieur Clemenceau a hurlé depuis 1914 contre les abus de la censure mais je l’imagine mal, une fois au pouvoir, autoriser les journaux à dire pis que pendre de ses ministres et de leurs agissements.
- Dans tous les cas, intervient un des deux conseillers, vous faites une excellente affaire, monsieur Latécoère… Si la guerre dure avec la perspective d’une nouvelle commande, si elle cesse bientôt grâce aux Américains et au blocus qui affame l’Allemagne avec le paiement d’aéroplanes que vous n’aurez même pas à construire…
- Et que ferais-je alors de ces aéroplanes ?
- Quelle importance !…
- Pour moi, cela en a, répond mon patron en me regardant soudain comme si j’étais capable de suivre le tortueux fil de ses pensées.
- Les Boches sont au plus mal…
Qu’est-ce que c’est encore que cette affirmation gratuite ? Pourquoi ne parlent-ils pas plutôt des Russes ? J’ai encore dans la tête les révélations de monsieur Dewoitine sur ce qui se passe chez nos alliés ; c’est loin d’être brillant.
- Selon le rapport de nos services, l’état de santé de la population est très inquiétant. On a noté dans les derniers mois des épidémies meurtrières… Une quarantaine de victimes à Berlin de la « maladie de la marmelade », une sorte de maladie de la peau. Des cas de choléra, de typhus famélique… Les enfants allemands sont plus petits aujourd’hui qu’avant la guerre preuve que leur croissance est altérée par les privations…
Que veut-il montrer sinon que monsieur Latécoère va faire une bonne affaire avec ce contrat ? Peut-être bien qu’il n’aura pas à les construire alors ces fameux aéroplanes si les Boches s’écroulent… Mais combien de millions d’habitants y a-t-il à Berlin ? Que représentent quarante morts de la saugrenue « maladie de la marmelade » ? C’ets une maladie qui, à mon sens, empeste le bobard de guerre !… Et les enfants de chez nous sont-ils mieux nourris que ceux de Munich ou Hambourg ? J’ai mon petit Raymond comme mètre-étalon et je ne le vois guère grandir ces derniers temps.
Je comprends en fait mal l’attitude de Loucheur et de ses conseillers. Ou plutôt je ne la comprends que trop bien… Mille appareils chargés de faire des reconnaissances aériennes. En a-t-on besoin d’autant si la guerre doit cesser bientôt ?… Bien sûr que non. Alors ?…
Pendant que le conseiller du ministre donne ces détails sur la situation sanitaire en Allemagne, monsieur Latécoère ne l’écoute pas. Il s’est plongé dans la lecture détaillée du contrat, la plume à la main comme pour être prêt à biffer ce qui ne lui conviendra pas. Je le vois tourner les pages une à une, mais le porte-plume reste en l’air. Tout semble lui aller parfaitement. Arrivé à la dernière page, il trempe la plume dans l’encrier et appose sa signature à côté de celle encore fraîche du ministre. Il n’a pas eu mes doutes mais il n’est pas moi. Son point de vue est évidemment plus proche de celui d’un Loucheur que de celui d’une petite journaliste anonyme.
Il y a des mains qui se serrent comme si à l’accord signé devait succéder une forme d’accord physique. Le regard de mon patron se pose à nouveau sur moi m’intimant l’ordre de ne pas bouger et de me taire. Mon irritation doit être clairement visible, je baisse la tête comme si j’admirais le tissu de mon fauteuil en attendant que cela se passe.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mer 6 Juil 2011 - 19:52

- Pourquoi diable a-t-il fallu que vous parliez ?
J’attendais sinon des louanges, du moins des remerciements et monsieur Latécoère commence par me passer une avoinée sévère sitôt repartis dans notre taxi « héroïque ».
- Le 15 ou le 25 mai, la belle affaire ! Nous serons prêts avant, j’en suis certain.
Comment lui dire que ses interlocuteurs n’en étaient pas aussi sûrs que lui ? En fait, bien qu’ayant la langue bien pendue, je ne sais pas trop comment m’y prendre pour contester son optimisme. Alors, je me tais et je regarde les rues défiler par la vitre.
Mon attitude doit ressembler à une grosse bouderie car au bout de cinq minutes, la voix de mon patron se fait plus délicate pour revenir me chercher.
- Ne le prenez pas mal… J’ai été un peu brusque mais…
- Je ne le prends pas mal, monsieur. Vous êtes le patron et je ne suis que l’employée. Je n’ai rien à dire. Vous m’aviez demandé de me taire et d’observer. J’ai parlé quand même, il est normal que vous ne soyez pas content. Toutefois…
Je ne peux pas m’empêcher de lever un index sentencieux comme une maîtresse d’école faisant a morale à sa classe.
- Toutefois ?…
- Permettez-moi d’avoir des doutes sur votre « cher ami » monsieur Loucheur. Tantôt il vous parlait en capitaine d’industrie, tantôt il le faisait en ministre. Selon les cas, j’ai la nette impression que ses propos n’avaient pas le même but. L’ancien patron vous a vendu une bonne affaire…
- Une très bonne affaire même…
- Je n’en disconviens pas… Mais le ministre, lui, n’avait de cesse de rogner sur celle-ci. Il m’est avis que monsieur Loucheur pense déjà que lorsque la guerre sera terminée, il y aura peut-être des curieux, des journalistes par exemple, pour venir vérifier que les serviteurs de l’Etat n’ont pas outrageusement avantagé leurs amis… Monsieur Loucheur veut apparaître aussi honnête que possible dans ses fonctions. Si un scandale comme celui du Panama vient à éclater, on stigmatisera les odieux profiteurs de guerre mais pas lui ; il pourra se prévaloir de conditions draconiennes imposées dans les marchés passés avec les patrons de l’industrie.
- Vous avez senti cela ?
- Je l’ai vu et entendu, monsieur. On vous a donné de la main droite mais avec l’idée de pouvoir vous reprendre éventuellement de la main gauche. Pourquoi vous laisser miroiter de futures nouvelles commandes si l’Allemagne est à ce point malade qu’elle ne tiendra pas un an de plus ? Pour vous conduire à accepter sans barguigner les conditions imposées…
- Elles me sont favorables.
- Je ne le nie pas encore une fois… Mais que se passera-t-il, monsieur, si la guerre finissant par miracle dans six mois, vous n’avez toujours pas sorti un seul aéroplane de votre usine ?
- J’en serai doublement heureux. D’abord pour la victoire de nos armes et ensuite parce que j’aurais été payé très largement pour les efforts et les travaux entrepris.
- A ce moment-là, on ne manquera pas de vous faire remarquer que vous avez été payé pour rien. Repensez à ce que vous a dit monsieur Loucheur… « Vous serez payé ! »… A aucun moment, il ne vous a assuré qu’on ne viendrait pas vous demander de rembourser le trop perçu.
- C’était moralement le sens de ce qu’il disait et c’est ce qui est écrit noir sur blancs dans le contrat. Ce ne serait pas fair-play comme disent nos amis britanniques de revenir dessus…
- Il se trouvera des gens, dont je crains, monsieur, de faire partie, pour réclamer que vous remboursiez… Nous serons si lourdement endettés, si profondément chamboulés par ce terrible conflit, qu’il faudra bien trouver de l’argent pour que la nation ne s’asphyxie pas. Non seulement, vous aurez sur les bras une usine et des outillages qui ne vous serviront plus à rien, mais en plus on viendra exiger que vous rendiez l’argent.
- Que préconisez-vous alors, vilaine Cassandre ?
- Je crains que vous n’en soyez réduit à espérer, contre toute morale, que la guerre dure assez longtemps pour que vous puissiez sortir de votre usine la plus grande partie des aéroplanes Salmson que vous vous êtes engagé à livrer.
Pierre-Georges Latécoère ne voit toujours pas les choses comme moi mais ma remarque a au moins le mérite de l’amener à calculer dans son coin. Ses déductions opérées, il m’en fait part aussitôt. Belle preuve de confiance qui annihile les aigreurs du début de notre discussion.
- Avec messieurs Moine et Dewoïtine, nous avons estimé que lorsque la production serait lancée à son maximum, soit vers la fin du mois de mai 1918, nous pourrions sortir quatre appareils par jour. En supposant que nous en livrions en moyenne deux par jour à partir du 15 mai, 30 seraient produits à la fin du mois. Ensuite il y en aurait environ 100 par mois. La production devrait se terminer à ce rythme-là un peu plus de neuf mois plus tard, soit en février ou mars de l’année 1919.
- Seriez-vous disposé à me croire si je vous disais que je pense que les combats seront terminés à ce moment-là ?
- Venant de vous, je suis prêt à tout croire, mademoiselle Loupiac… Vos yeux semblent se faufiler dans tous les recoins et prompts à capter les secrets. J’ai même eu l’impression lorsque monsieur Clemenceau a été évoqué tout à l’heure que c’était un homme que vous connaissiez bien. Je vous ai sentie plus confiante en l’avenir en apprenant qu’il serait bientôt à la tête du gouvernement..
- Ce n’était pas moi, monsieur, qu’il fallait dévorer des yeux mais bien vos interlocuteurs et leurs manigances.
Ce petit reproche est un moyen habile de détourner la remarque de mon patron. Il ne peut (et ne doit) pas savoir que j’ai travaillé pendant deux mois dans l’usine d’obus de monsieur Louis Renault ce qui me permet de savoir comment s’organise une production industrielle de masse. A plus forte raison, il doit ignorer que j’ai rencontré à trois reprises le Tigre dont une, mandatée par monsieur Armengaud, pour lui proposer de venir faire imprimer son journal, L’Homme enchaîné, sur les presses de La Garonne illustrée. C’est une rencontre que le vieux tribun de la Chambre et du Sénat ne peut avoir oubliée… même si c’est, par fidélité radicale, sur les rotatives de La Dépêche de Toulouse qu’il fera un temps imprimer L’Homme enchaîné.
- Eh bien, s’il en est ainsi, nous sortirons 6 appareils par jour ! tranche Pierre-Georges Latécoère.
- En priant Dieu pour que la guerre dure…
- Non pas, mademoiselle… S’il me reste quelques aéroplanes en surplus à la fin des hostilités, croyez-moi, je sais déjà ce que j’en ferais. Ne seront-ils pas à moi dès lors qu’on ne souhaitera plus qu’ils soient livrés ?
- Certes… Mais qu’en ferez-vous ?
- Cela, mademoiselle Loupiac, je ferais en sorte que vous ne le sachiez pas…
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 7 Juil 2011 - 21:02

Parce que Pierre-Georges Latécoère est un homme pressé, le retour vers Toulouse doit s’effectuer le jour-même. Serrant précieusement son exemplaire du contrat dans sa petite mallette en cuir, mon patron prend littéralement d’assaut le rapide du soir qui, partant de Paris en fin d’après-midi, parvient à Toulouse quasiment d’une seule traite en plein cœur de la nuit. Il m’envoie seulement ensuite acheter les deux tickets et les journaux, toujours en me confiant son portefeuille généreusement garni.
Je me demande finalement quel a été mon rôle réel dans cette expédition. S’agissait-il de me former à mon nouveau métier de secrétaire particulière ou bien juste d’avoir une présence destinée à faire fuir le sentiment de solitude ? Bien sûr, j’ai été amenée à donner mon point de vue sur les discussions qui ont accompagné la signature du contrat mais l’industriel bigourdan en a-t-il seulement tenu compte ? Oui peut-être parce qu’il a décidé d’accroître le rendement de son usine au plus vite… Mais, franchement, ne l’aurait-il pas envisagé plus tard de lui-même ? Après le rendez-vous matinal, j’ai ensuite fait tapisserie au repas, honteusement copieux et raffiné, servi au Ministère des Finances. Louis-Lucien Klotz, le ministre, entouré d’un aréopage de proches et de pique-assiettes, y disserta abondamment de son passé de patron de presse… ce en quoi il m’intéressa… et des perspectives futures de notre monnaie ce qui, à ma plus grande honte, me plongea dans le plus grand ennui. Comme Louis Loucheur, il tient pour assurée la venue prochaine de Clemenceau au pouvoir et sa propre reconduction au même poste ministériel. Les deux s’étant vantés d’une telle perspective, je ne peux que les blâmer en silence pour leur manque de perspicacité. Etre conservé en poste par un homme aussi énergique et décidé à tout mener lui-même que Clemenceau signifie à mes yeux que le Tigre les tient pour quantité négligeable et attendra juste d’eux qu’ils expédient les affaires courantes. Lorsque je me suis hasardée à le faire remarquer à monsieur Latécoère, je n’ai eu pour toute réponse qu’un haussement d’épaules. Cela ne semble guère l’intéresser.
C’est à de telles rencontres que je me rends compte à quel point je ne peux pas me dépouiller de ma défroque d’Ernest Piquevin. J’ai appris aujourd’hui de quoi nourrir plusieurs articles. En vain sans doute car la censure en caviarderait l’essentiel. Pourtant, si j’avais les mains libres, j’aurais de quoi assurer la sauvegarde de ma chère Garonne illustrée. Par ma position privilégiée, j’ai pu accéder à des informations beaucoup plus intéressantes que celles qui traînent à longueur de colonnes dans les journaux que je ramène à mon patron. Tout ce qui s’écrit provient, je le sais, du ministère de la Guerre où tous les journalistes peuvent venir se ravitailler à la même source. Il suffit de pouvoir pénétrer dans le local du secrétariat militaire particulier du Président du Conseil ; la chose est aisée puisqu’on y trouve aussi bien les Rouletabille de Paris que les parlementaires ou les autres ministres ou les proches de ceux-ci… quand on n’y rencontre pas également certaines femmes de mœurs légères. Ensuite, en tendant l’oreille, en ouvrant les yeux, en faisant le siège des personnes en poste, on finit toujours par prendre connaissance ces dernières dépêches relatives aux opérations militaires arrivées là par fil spécial. C’est le grand paradoxe de l’information dans cette guerre abominable : tout se sait mais rien ne se dit. Quelques privilégiés sont au fait des réalités quand la masse anonyme en est réduite à supporter un bourrage de crâne indigne. Comme si certains avaient le droit de savoir et d’autres le devoir de tout ignorer.
Le train s’ébranle à 16h22 dans un grand déhanchement métallique. Plusieurs coups de sifflet rageurs attestent de la volonté de la locomotive et de ceux qui la domptent d’en découdre au plus vite avec le rail, de le plier sous le joug de la puissance d’une chaudière poussée au rouge. Comme s’il s’agissait de repousser le temps et avec lui la nuit dont les premiers arpents commencent à jalonner un ciel resté bas toute la journée.
Nous n’avons pas dépassé Choisy-le-Roi que Pierre-Jean Latécoère, repliant son exemplaire du Temps, pose sur moi son grand regard de myope.
- Je vous avais dit, n’est-ce pas, que nous aborderions au retour de ce voyage express à Paris, les suites que j’entendais donner à notre collaboration. Pourquoi attendre puisque nous avons encore l’esprit clair et qu’il est à craindre que, la nuit venant et l’ostinato des roues sur les rails nous égarant l’esprit, nous ne tardions pas à trouver le sommeil sur notre route ?…
Ce léger accès de lyrisme m’intrigue mais il ne réussit pas à me détourner de l’essentiel. Je vais enfin savoir ce que Pierre-Georges Latécoère veut faire de moi. Seule certitude, s’il demande ma main, je saute du rapide par la fenêtre !…
- Je jetterai dans la balance vos qualités certaines. Vous êtes honnête, vous savez écouter et comprendre, vous avez une analyse sûre et le goût de la critique pertinente. Sans que j’ai pu l’éprouver, mais je sais la chose par d’autres canaux, vous avez une écriture fine, agréable, bien calibrée et exempte de fautes. Votre père m’a dit aussi, mais est-il objectif ?, que vous aviez un joli brin de plume… Mais je ne compte pas vous demander de disserter à ma place ; ce serait abdiquer mon propre rôle. Evidemment, si je tenais une entreprise de presse…
Le regard qu’il pose sur moi à ce moment précis me trouble plus que je n’aurais dû l’être. J’éprouve le sentiment dérangeant qu’il sait ou suppose quelque chose de mes autres activités. Autant dire que l’aventure est toute proche de s’arrêter. Comment un homme aussi rigoureux et entreprenant que monsieur Latécoère pourrait-il travailler avec à ses côtés quelqu’un dont il pourrait craindre qu’il aille dégoiser tout ce qu’il aura entendu ?
- Nous ajouterons que votre élégance est sûre et que votre minois reste frais et lumineux même après un long voyage. Voilà qui clôt le chapitre de vos mérites, venons-en maintenant à ce qui ne me plait guère chez vous. C’est peu et beaucoup à la fois… Je crains que vous n’oubliiez trop souvent que femme vous êtes, ma chère. Je ne suis pas de ces esprits retors et passéistes qui ne voient dans les femmes que des êtres sans cervelle, mais je n’imagine pas que vous puissiez vous targuer d’une quelconque autorité dans mon usine. Il faudrait en rabattre de beaucoup car vous avez il me semble la crête fort remontée. On vous demande de vous taire et vous osez parler quand même. C’est un comble !… De plus, vous aimez vivre dans le secret et c’est là un point qui, je ne vous le cache pas, ne me convient pas. Auriez-vous des choses à me cacher que je suis sûr que vous résisteriez de toutes vos forces plutôt que de me les confier…
- Ne vous ai-je pas dit pour mon fils ?… Vous êtes quasiment la seule personne à savoir cela.
- Raison de plus, mademoiselle. Raison de plus… Pour un secret révélé faute de pouvoir faire autrement, combien sont encore enfouis dans votre jolie caboche ? Quand je vous regarde je me demande si votre crâne n’est pas une usine encore plus agitée que ne le sont les miennes qui pourtant ne chôment guère comme vous le savez. Je ne puis décemment avoir à mes côtés une personne qui me mentirait en permanence. Voilà pourquoi, mademoiselle Loupiac, vous ne serez pas ma secrétaire particulière.
L’orientation du propos avait fini par m’indiquer l’inclinaison de l’esprit de l’industriel. La conclusion ne me surprend donc pas quand bien même elle me déplait. Je n’aime pas l’échec, surtout quand on m’y précipite de cette manière. Sur la balance de monsieur Latécoère, les points à mon avantage sont plus nombreux et auraient dû peser plus lourd.
- Toutefois, j’entends vous garder quand même à mon service.
- Mais ! m’exclamé-je. Vous venez de dire…
- Je viens de dire que vous demander de recopier mes lettres ou de les prendre sous ma dictée serait une tâche indigne de vos talents. D’autant que je vous sens tout à fait capable de tout remettre à votre sauce une fois que j’aurais tourné le dos… Je veux que vous soyez mes yeux dans l’entreprise, que vous me disiez ce qui cloche, ce qui ne va pas, ce qui pourrait être amélioré.
- Je n’ai pas les compétences pour…
- Justement… Comme vous l’avez fait lors de nos entretiens dans les ministères, je veux que vous soyez à l’affût de tout, que vous appliquiez votre sens critique à tous propos et sur tous les sujets même s’ils vous apparaissent nébuleux. Et qu’ensuite, avec précision et sens de la synthèse, vous me rendiez compte !
- Mais, monsieur, à quel titre ?
- Je vous nomme chroniqueuse officielle de l’entreprise. A vous d’en reconstituer la geste comme jadis le faisaient les troubadours. Au lieu de glorifier une gente dame, vos mots devront chanter la réussite industrielle des entreprises Latécoère.
- De la réclame, monsieur ?… En temps de guerre, est-ce bien moral ?
- Vous l’avez dit vous-même, la guerre ne durera pas éternellement. Lorsque la paix sera revenue, j’aurais besoin d’une plume glorieuse pour mes futurs projets.
- Vous avez donc un coup d’avance sur tout le monde, monsieur… Et le projet que vous caressez et que vous me cachez doit avoir à voir avec ce coup d’avance.
- Vous êtes trop maligne pour que je le nie plus longtemps. C’est pour ce futur-là que je vous enchaîne à mon destin. De peur de ne plus pouvoir vous récupérer à ce moment-là…
En un mot, je n’étais donc pas destinée à être la secrétaire particulière de Pierre-Georges Latécoère. Il faisait de moi sa journaliste personnelle. Comment refuser ?
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 8 Juil 2011 - 22:31

Avant de se replonger dans sa lecture, mon patron me précise encore qu’il attend que ma chronique débute avec la signature du contrat et qu’il exige mes premières pages pour mercredi.
- Vous ne craignez pas qu’elles sentent le soufre ? fais-je remarquer. Je ne pourrais raconter autre chose que ce que j’ai pu voir et ressentir dans ces cercles étranges du pouvoir. Vous avez entendu mon point de vue, il est sans concession.
- Je ne veux pas de polémique, mademoiselle, mais bien la construction d’une doxa… Le but de ce récit n’est pas de nous fâcher avec la Terre entière mais bien de mettre en avant la qualité de notre travail au service de la Nation en guerre.
- Si vous m’interdisez de relater ce que j’ai vu, cela s’apparente à une forme de censure, monsieur. Cela ne vous grandit pas et vous laisse au niveau de ces gens des ministères qui tremblent pour leur futur plutôt que pour le sort des poilus dans leurs tranchées…
- Voilà encore votre fichue hardiesse qui vient à s’exprimer…
- Je crains que vous ne l’ayez engagée avec moi, monsieur Latécoère. Elle sera difficile à museler… Et avec le temps, j’ai même peur qu’elle ne s’aggrave… Si vous voulez exploiter à votre profit la renommée que vous construirez avec votre entreprise, il ne faudra pas trop prendre de liberté avec la vérité. Elle pourrait un jour venir contester de manière véhémente vos affirmations et ruiner vos espoirs.
- Eh bien soit, tranche l’industriel, livrez-moi deux épreuves… Une à l’encre noire qui sera l’officielle et une à l’encre violette qui sera votre version personnelle. Je choisirai ensuite celle qu’il conviendra de conserver. Cela vous convient-il ?
C’est toujours la même histoire : peut-on triompher de la soif avec un verre à moitié plein ? Ces deux versions me permettront sans doute de ne pas être frustrée, en arrondissant les angles, en mettant les formes dans l’une et en lâchant les chevaux de mon indignation dans l’autre. C’est juste doubler le temps passé à ce travail… et même plus encore car il est d’emblée évident que chacun des textes soumis à mon patron aura son double précieusement conservé dans mes papiers personnels. Si mon « contrat » dure assez longtemps, cela pourrait donner deux versions globales très différentes d’une même histoire ; l’exercice de style est plus que tentant, il me fait saliver d’avance. Encore une fois, cela ne se refuse pas.
- Pour vos appointements, ils seront calculés en fonction de votre situation familiale particulière. Vous ne manquerez donc de rien et si vous avez quelque besoin particulier raisonnable, considérez qu’il sera satisfait. Il est dans mon intérêt que votre fils soit bien traité par sa nounou parisienne pour que vous ne vous angoissiez pas sans cesse pour lui… Tout comme il est de mon intérêt qu’il continue à grandir loin de vous.
C’est un point de vue que je ne peux pas approuver mais que je comprends parfaitement. Parfois, j’ai même l’impression que je le partage…
- Officiellement vous porterez le titre de « responsable des archives ». Nous vous ferons aménager un bureau au château Raynal à proximité du mien et de ceux de messieurs Moine et Dewoitine. Ils seront peut-être moins enclins à regretter de vous avoir présentée à moi.
Et plus facile à surveiller aussi sans doute… En allant récupérer tel courrier, en allant transmettre telle information, j’aurais le loisir d’aller fouiner partout et de rendre à travers mes « chroniques » mes avis sur la marche de l’entreprise.
- Et si mademoiselle la chroniqueuse veut bien encore exercer un temps les fonctions de ma secrétaire particulière, pourrez-vous aller m’acheter au buffet de Limoges de quoi me sustenter s’il vous plait. Avec aussi des cigarettes.
Limoges c’est encore loin… Mais, comme à l’aller, Pierre-Georges Latécoère n’ouvrira plus la bouche jusqu’à la préfecture de la Haute-Vienne. Il faut dire que, avant même le passage près d’Orléans, il dort déjà.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 9 Juil 2011 - 23:27

Etape principale sur le trajet entre Toulouse et la capitale, Limoges n’a pas, comme bien d’autres villes, fait évoluer sa gare au rythme de l’augmentation du trafic. C’est toujours la première station construite dans les années 1860 qui accueille trains et voyageurs. Accueillir est d’ailleurs un verbe un peu fort. Plus qu’en d’autres lieux, c’est ici le règne des fumées et de la poussière de charbon, de l’entassement et de l’énervement des passagers hétéroclites de la Compagnie d’Orléans. S’il ne s’y produisait le plus long des arrêts de la ligne, jamais personne ne se précipiterait au cœur de cet édifice sombre et touffu. Lors d’une précédente étape, j’avais entendu des agents de la voie discuter de cette situation qui leur rendait la vie quotidienne impossible. L’un rappelait avec pessimisme que le dernier agrandissement avait – royalement – permis de créer quatre guichets supplémentaires. Un autre, tourné vers l’avenir - ce qui dans notre époque troublée tenait de la folie mystique - évoquait les projets de construction d’un nouvel édifice qui écraserait de sa supériorité toutes les gares du pays. Doux rêve que le sien !…
En attendant, il faut au milieu d’une pénombre périlleuse zigzaguer entre les valises, les malles, les animaux, les voyageurs fatigués attendant leur correspondance pour Angoulême ou pour les petits gares du sud du département. Le buffet est ensuite écrasé de monde, il faut jouer des coudes pour pouvoir s’approcher du comptoir et commander. On est servi avec empressement mais sans véritable chaleur… Du moins pas tant que les sous ne brillent pas dans la main. Etrangement, je ne connais pas de villes portuaires mais j’imagine assez qu’on doit y trouver cette promiscuité, ces odeurs fortes, ces cris et ces chants grossiers aux forts relents de mauvais alcool.
Alors que je repars, les bras chargés de victuailles et de la meilleure piquette du patron, une main surgissant de l’ombre m’agrippe le bras. Je me débats tout en serrant contre moi mes achats mais la poigne m’enserre désormais la main et me tire dans l’obscurité sans que je puisse résister.
- Criez pas, mademoiselle Loupiac… Surtout ne criez pas !…
La voix parle en patois toulousain et s’adresse nommément à moi. L’étreinte ne se relâche pas mais elle ne se renforce pas non plus. J’essaye de me rassurer à tous ces faits mais mon cœur bat plus fort que lorsque je jouais au chat et à la souris avec mon beau capitaine Bruno.
- Qui êtes-vous ?
- Cazals, le boulanger…
- Par Dieu ! m’exclamé-je. Vous me suivez !…
- Non pas, mamzelle !… J’essaye de rentrer chez moi…
- Mais que…
- C’est toute une histoire !…
- Mais vous fuyiez déjà ce matin lorsque je vous ai croisé…
- Et je fuis encore… Mais je suis fatigué et j’ai faim… Vous n’auriez pas quelque chose pour moi ?…
J’hésite entre la panique et la compassion… Lui donner bien sûr, mais quoi ?… Je n’ai pas le temps de retourner jusqu’au comptoir pour compléter la commande de monsieur Latécoère et si je me dessaisis de la moindre parcelle de la commande, je risque fort de me faire gronder par mon patron.
- Mais pourquoi fuyez-vous ?
- C’est compliqué que je vous ai dit… Ils voulaient me trouer la peau, j’me suis carapaté sans demander mon reste.
- Raison de plus, monsieur Sylvain, pour ne pas rentrer chez vous…
Et je ne prends pas le risque d’évoquer cette autre raison : l’image de sa femme enlacée avec son successeur au fournil pourrait provoquer une catastrophe. Je comprends qu’il me faut éloigner le boulanger de son commerce autant que possible. Tant bien que mal, je tire deux gros billets du portefeuille de mon patron et les lui donne. Je les remplacerai par mes propres deniers lorsque, une fois restauré, monsieur Latécoère se sera rendormi.
- Tenez ! Cela vous aidera à vivre quelques temps ! Mais surtout, monsieur Sylvain, ne revenez pas à Toulouse. Vous vous feriez pincer par les gendarmes. Ils vont vous attendre !
Le pire c’est que c’est vrai. J’ai entendu parler, pendant mon « service » parmi les infirmières, de soldats qui avaient refusé au printemps de marcher à l’ennemi, qui avaient pris leurs cliques et leurs claques pour rentrer chez eux. Quand on ne les avait pas pincés sur les chemins, on les avait retrouvés planqués dans leurs fermes et on les avait alignés ensuite au mur avec douze balles dans la poitrine pour leur apprendre la vie. Si Sylvain Cazals avait été assez fort pour échapper au peloton d’exécution, il ne fallait pas qu’il soit assez fou pour se jeter dans la gueule du loup. Et tout ça en plus pour une épouse qui avait depuis longtemps fait valser sa fidélité par-dessus les moulins.
Pour voir la valeur des billets, il doit quitter l’ombre de la porte derrière laquelle il s’est réfugié. En découvrant les deux billets de 10 francs, des larmes viennent mouiller ses yeux hagards et épuisés. Depuis quand n’a-t-il pas dormi ?…
- Surtout, ne revenez pas ! répété-je…
Le sifflet du chef de gare annonce le départ du rapide. Je me précipite sur le quai, accroche au passage la longe d’une chevrette attachée là sans que je sache très bien pourquoi, m’en extirpe avec peine, écrase ma bottine contre une cantine métallique posée sur mon passage. Enfin, après avoir hurlé au chef de train de m’attendre, je peux grimper les trois marches qui mènent à l’intérieur du wagon. Un coup de sifflet de la locomotive et la force magique de la vapeur commence à ébranler le convoi. Je jette un coup d’œil vers le quai. Sylvain Cazals m’a suivie, il lève la main dans ma direction sans pouvoir me voir j’en suis certaine. Il agite les deux billets de dix francs en guise d’au revoir.
Oui, un au revoir… Car je suis pratiquement sûre que la force qui l’a poussé jusqu’à Limoges ne le laissera pas en paix avant qu’il n’ait regagné la rue Saint-Rome et la chaleur étouffante de son fournil.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Dim 10 Juil 2011 - 20:53

Mercredi 31 octobre 1917
Pierre-Georges Latécoère regarde à tour de rôle les feuillets à l’encre noire et à l’encre violette. Le voilà qui balance entre le ressenti et le convenable…
- Vous m’impressionnez, mademoiselle. Je m’attendais à de la belle ouvrage. Là, je reconnais que votre écriture est d’une puissance qui force le respect. Vous arrivez à raconter la même histoire de deux manières très différentes mais sans que rien ne manque dans chacun des récits. Beaucoup de ceux qui écrivent dans les journaux pourraient prendre exemple sur votre prose.
- Merci monsieur.
C’est une sensation très douce que de recevoir des compliments mais, malheureusement pour moi, ceux de mon patron ne m’apprennent rien que je ne sache déjà. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à l’acte d’écrire, plus qu’au dessin et à la couture où je suis d’une nullité terrible, et les choses se sont mises en place d’elles-mêmes. Je plonge la plume dans l’encrier, je ferme les yeux quelques secondes et les mots commencent à attaquer le papier s’alignant posément les uns après les autres. Je n’ai nul mérite à faire cela, c’est un don et pas le résultat d’un travail qui m’aurait occupée pendant des semaines, des mois ou des années. Bien sûr, on m’objectera que le fait que je sois fille de libraire m’a sans doute préparée à cette facilité d’écriture. Je n’en disconviens pas mais, si c’est une explication commode, cela ne suffit pas à me rendre fière d’un talent que je ne me suis pas donnée la peine d’acquérir. Quand j’allais écouter avant-guerre l’orchestre de l’Opéra du Capitole, j’avais la plus vive admiration pour les violonistes. Voilà des gens qui ont du mérite, voilà des gens qui ont travaillé dur pour dominer leur instrument. Aucun n’a pu se saisir un matin du violon et commencer à jouer comme Paganini.
- Vous n’avez jamais songé à devenir une nouvelle George Sand ? me demande tout à trac l’industriel.
Pourquoi prend-il cet exemple ? Est-ce le côté femme libre de l’auteur de la Mare au diable qu’il entend mettre en avant pour parler sans le dire vraiment de mon fils caché ?…
- Peut-être qu’un jour j’écrirais pour de vrai, monsieur, mais, pour l’heure, il me manque quelque chose d’essentiel. L’imagination.
- Allons, ce n’est pas vrai et vous le savez… D’ailleurs, vous allez me le montrer sur l’heure en m’expliquant de manière plausible comment il peut manquer depuis lundi soir deux billets de 10 francs dans mon portefeuille.
La tuile ! J’avais complètement oublié cet emprunt ! Entre Limoges et Toulouse, monsieur Latécoère ne s’était pas rendormi et je n’avais pas pu restituer les billets de banque. Je sens mon visage se liquéfier, mon teint virer au blanchâtre. Après les compliments que je viens de recevoir, je vais avoir droit à un sévère retour de manivelle. Alors autant jouer crânement…
- Je vous ai dit, monsieur, que je n’avais pas d’imagination. Je n’ai donc aucune explication à vous donner.
Je suis encore et toujours dans l’attitude que le contremaître m’a indiquée il y a quelques jours : la résistance face au patron. Peut-être n’attend-il que ça, que je cède enfin devant lui. Que je me lance dans de grandes digressions, des raisonnements alambiqués, des mensonges éhontés dont il pourra ensuite démonter facilement l’inanité. Je ne lui donnerai pas ce plaisir-là. Sûrement pas.
- Avez-vous utilisé cet argent pour votre profit personnel ?
- Non, monsieur.
- L’avez-vous perdu par mégarde ?
- Non, monsieur.
- Aviez-vous une dette à honorer ?
- En aucun cas, monsieur. J’ai les moyens de subsister quand bien même je me retrouverai à vivre seule.
- Estimez-vous que c’est une somme que je vous devais à titre de rétribution pour avoir été à mes côtés durant ce voyage.
- Sûrement pas, monsieur !… Je n’ai nulle envie de me sentir votre cocotte.
- Pouvez-vous alors me rendre ces deux billets ?
- A l’instant, monsieur.
J’ouvre mon petit sac de cuir et y plonge la main pour ramener deux billets. Monsieur Latécoère ne doit pas savoir que je n’en ai que trois, il serait capable d’estimer que je suis plus pauvre que je ne le dis.
- Eh bien, gardez-les… La qualité de ces textes mérite largement cette petite avance sur votre salaire de la semaine.
C’est une issue honorable pour nous deux. Il joue au grand seigneur qui feint d’ignorer mon larcin et, pour ne pas me froisser, il rétribue mon travail journalistique et non mon activité d’accompagnatrice.
- Vous pouvez disposer, mademoiselle. J’ai donné des ordres hier pour qu’on vous autorise à circuler librement dans tout l’espace de cette usine et mes appartements personnels au château de Lespinet vous sont ouverts à toute heure du jour. J’aime le talent et je sais le repérer quand il passe. Comme je suis sûr que messieurs Moine et Dewoitine seront les habiles ingénieurs dont mon entreprise a besoin, je suis certain que vous remplirez votre tâche à la perfection. Faites seulement en sorte de ne pas trop provoquer ma patience.
- Oui, monsieur. Je comprends.
Je suis étonnée, et ravie, de m’en tirer à si bon compte. Comme à la cour des rois de France, je me retire sans oser tourner le dos au maître des lieux. Celui-ci attend pourtant que j’ai la main sur la poignée pour m’interpeler à nouveau.
- Ces vingt francs, vous les avez donnés à quelqu’un à Limoges n’est-ce pas ?
- C’est exact, monsieur.
- Cela en valait-il la peine ?
- Je l’espère, monsieur.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 16 Juil 2011 - 23:35

Jeudi 15 novembre 1917
Comme tout le monde l’annonçait, le gouvernement Painlevé a fini par se trouver en minorité à la Chambre avant-hier. Malgré ses préventions – les deux hommes se détestent depuis longtemps – le président Poincaré a mis un mouchoir blanc sur sa fierté et a fait appeler aujourd’hui Georges Clemenceau pour sonder ses intentions. Voilà tout ce que je sais. La nouvelle du rendez-vous entre les deux irréconciliables a couru cette après-midi sur le chantier et, forcément, puisque ma mission est de laisser traîner mes oreilles et mes yeux partout, j’ai fini par l’apprendre. Le résultat de l’affrontement entre ces deux fauves, lui, m’est encore inconnu tandis que je regagne la maison familiale.
Alors que je saute du tramway, une voix m’interpelle en me désignant par mon nom. C’est assez inhabituel car je suis connue dans le quartier depuis ma plus tendre enfance. On m’appelle « mademoiselle Claire » ou « pitchoune » mais rarement « mademoiselle Loupiac ». Une ombre correspondant à cet appel se dessine contre un pilier des arcades. Une ombre qui hésite à se mettre dans la lumière des becs de gaz. Une ombre qui m’appelle à nouveau.
Un court moment – mais qui me semble bien long – je repense au boulanger de la rue Saint-Rome et je prends peur. Mais non ! Il dit « mam’zelle » pour me parler parce qu’à ses yeux d’artisan, je dois représenter quelque chose comme la parfaite petite bourgeoise au chic parisien. Alors ?…
Je renonce à m’éloigner en sens opposé en faisant celle qui n’a pas entendu. S’il y a le moindre danger, un seul cri suffira à ameuter dix, vingt personnes sur la place. Et puis, de toute manière, qui pourrait m’en vouloir au point de s’en prendre à moi ? Surtout ici, quasiment sur « mes terres »…
- C’est moi… Ernest Piquevin, souffle la voix venue de l’ombre.
Je m’approche… Lui prend le large. Une manière de me demander de le suivre, le temps de s’éloigner de cet endroit trop passant pour mener une discussion.
A la hauteur de l’église Notre-Dame-du-Taur, il s’arrête, allume une cigarette, souffle un premier jet de fumée comme s’il ne savait comment aborder l’entretien. Je dois reconnaître que je bois du petit lait. Ce qui l’a poussé si loin du journal, je le devine aisément. C’est à la fois flatteur et très embarrassant : il a besoin de ma plume pour son éditorial du lendemain. A situation extraordinaire, il faut une plume qui soit à la hauteur. Il sait que la sienne ne l’est pas. Alors, comme le président Poincaré auprès de Clemenceau, il vient à Canossa.
- Peut-être savez-vous que monsieur Clemenceau est le nouveau président du Conseil ? dit-il après avoir tiré une nouvelle bouffée.
- Cela se murmure depuis plusieurs jours.
- Vous êtes bien informée…
- Déformation professionnelle, monsieur Esquevin.
Il ne se lance toujours pas. Pourtant, je viens de lui tendre une perche. Je me sens toujours journaliste et si on me demandait…
- La Garonne illustrée va mal, mademoiselle… Si les ventes ne repartent pas dans la semaine qui vient, ce sera la fin de l’histoire… Cela aussi, vous le saviez ?
- Non, je l’ignorais.
Sans m’être désintéressée des colonnes qui ont accueilli mes articles depuis plus de cinq ans, je n’ai pas cherché non plus à me tenir au courant de la vie du journal. Dame ! On m’avait quand même montré la porte en me déclarant persona non grata. Depuis que je travaille pour monsieur Latécoère, j’ai de quoi occuper mes journées. Des papiers à trier, des visites à faire, des discussions à mener pour sentir battre le pouls de l’usine en cours de gestation. Et, le soir, penchée sur mon cahier, il me faut rédiger à l’encre noire puis à l’encre violette la chronique de la vie de l’entreprise.
- Je suis venue vous demander si vous pourriez…
- Ma réponse est « non » !
Il doit y avoir quatre ou cinq points d’interrogation muets à ma réponse. Ernest Piquevin refuse de les entendre, il termine posément sa requête.
- … si vous pourriez reprendre la plume… Et si vous souhaitez le faire avec votre nom, cela ne posera aucun problème.
- Cela m’en posera, monsieur Esquevin ! Vous avez utilisé mes talents à votre profit avant de me renvoyer comme une malpropre… Vous avez refusé de prendre en compte les services rendus à ce journal, les risques pris, pour vous coucher devant les exigences d’une personne qui ne m‘aime pas. Comment pourrais-je avoir la moindre confiance à l’égard d’un tel larbin ?
Le mot est peut-être bien fort mais je ne le renie pas et ne le regrette pas. Si les intérêts du journal lui tenaient tant à cœur, que n’a-t-il argumenté auprès de la veuve de Raymond Armengaud pour qu’elle me conserve parmi les journalistes du quotidien… quand bien même ma personnalité et ma situation étaient on ne peut plus particulières.
- Que vouliez-vous que je fasse ? se lamente Piquevin. Elle est la patronne et la maîtresse. Je n’avais qu’à m’incliner…
- Mais aujourd’hui pourtant…
- Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. C’est elle qui m’a demandé de faire cette démarche.
- Raison de plus pour que je refuse, dis-je. Pour qui me prend-elle ?
- Elle n’oublie pas que feu son mari voulait que le journal fût confié à Ernest Piquevin, c’est-à-dire à vous.
Faut-il que la situation soit dramatique pour que le directeur du journal en vienne à préférer coller son nom sur ma personne que sur la sienne !… Il a déjà eu recours à cette façon de faire lors de notre première entrevue. Ce type-là n’a donc aucune fierté ?
- Donnez-nous la matière pour relancer les ventes… Madame Armengaud veut se dessaisir du titre, elle ne pourra le faire que lorsque celui-ci aura réussi à se redresser. Aujourd’hui, personne n’en voudrait. Redonnez-lui son lustre d’il y a un an et les candidats se bousculeront…
- C’est encore plus fou que je ne le pensais. Cette dame veut que je l’aide à faire ses affaires. Car le journal se vendrait aujourd’hui, il se vendrait… mais ce serait pour une bouchée de pain… Le relever du ruisseau dans lequel vous l’avez laissé choir pour gagner plus sur sa vente, voilà bien ce que vous me demandez ! Je ne trouve pas de mots polis dans mon dictionnaire personnel pour qualifier cela…
- L’idée de madame Armengaud est de vous permettre de vous asseoir dans mon fauteuil, mademoiselle Loupiac. Cela signifie qu’en cas de vente, vous ferez partie du lot à acquérir et que vous serez quasiment en position de force face aux nouveaux propriétaires.
Je reste interdite par la manœuvre. On voudrait m’installer, moi, une jeune femme, dans le bureau directorial et me laisser les commandes du journal. Je sais ce que je suis capable de faire. Ecrire. Le reste, monsieur Latécoère s’en est rapidement rendu compte, ne m’intéresse guère et n’est tout simplement pas dans mes cordes. Encore une fois, une telle démarche de la part de Piquevin et de la veuve de mon ancien patron est révélatrice du désarroi dans lequel ils se trouvent plongés.
- Allez plutôt voir Pierre Roulier ou Gaston Maubert ! Ils ont les capacités que je n’ai pas pour vous tirer d’affaire.
- Je les ai vus. Ils n’ont rien voulu entendre… Vous êtes le dernier espoir du journal.
« Le dernier espoir du journal »… Comme il y va ! Je crains fort d’être le dernier espoir de Louisa Armengaud, oui ! Mais, d’un autre côté, si je pense à Lebrac et à ses six enfants, à tous ceux et celles qui font que chaque jour le journal sort des rotatives… Ai-je le droit de refuser ? Est-ce moralement acceptable ?… Bien sûr, il y a mon travail auprès de monsieur Latécoère, mais soyons juste, il ne m’occupera jamais à plein temps. Il faudra juste que je parvienne à séparer nettement les deux activités. Rien dans le journal sur la vie de l’usine de Montaudran. Rien à l’usine que j’ai pu apprendre au journal.
Penser ainsi c’est déjà avoir pris une décision.
- Envoyez un apprenti du journal dans une heure trente chez moi. Qu’il demande Joséphine… Elle lui transmettra votre éditorial de demain… Pour le reste, nous verrons une fois que j’aurais laissé les vapeurs de la nuit passer sur votre proposition.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 18 Juil 2011 - 23:43

Vendredi 16 novembre 1917
En quelques jours, les tranchées creusées comme fondation des trois hangars d’assemblage de l’usine ont été remplies. Après quelques journées de « séchage », on pourra commencer à édifier les murs de briques. Celles-ci sont déjà là, arrivées par train spécial, preuve que Pierre-Georges Latécoère a bien anticipé l’organisation et la chronologie des travaux. Les prisonniers allemands annoncés devraient arriver, eux, dans le courant de la semaine prochaine. Les lois de la guerre ont ceci d’étrange qu’il est interdit de les contraindre à fabriquer des armements qui serviront contre leurs frères nationaux, mais on peut fort bien, en revanche, les employer à construire les usines ou les outillages qui permettront la mise au point de ces mêmes armements. C’est là quelque chose que je ne parviens pas à comprendre. Dans mon esprit, le prisonnier de guerre est quelqu’un qui a perdu, un peu comme un pion au jeu de dames lorsqu’il est pris par l’adversaire. A moins de traîtrise avérée, il n’y a aucune raison d’attendre qu’il serve le camp ennemi. Voilà un point critique que je ne pourrais soulever que dans la version à l’encre violette de ma chronique…
Ce matin, c‘est monsieur Dewoitine qui se montre le plus attentionné à mon égard, profitant sans doute de l’absence de son patron. Je jurerais que les trois têtes pensantes de l’entreprise ont, consciemment ou pas, lancé un petit concours de séduction. Après tout, ils sont, en dépit de leurs responsabilités, fort jeunes et je me pique d’une certaine coquetterie qui doit les émoustiller. Ils sont donc parfois à faire leur cour auprès de moi, sensibles à mes besoins, inquiets de mes silences.
- Avez-vous lu l’éditorial d’Ernest Piquevin ce matin ? Quel souffle !…
Je suis donc cataloguée clairement comme une pure intellectuelle. Quand on m’aborde, on me parle le plus souvent littérature, œuvres cinématographiques ou lyriques. Ou bien des gros titres de la presse… Du moins, ceux qui ne sont pas caviardés par cette scélérate d’Anastasie. Mais quelle idée aussi de ma part de m’être vantée de lire chaque matin une bonne partie des quatre journaux toulousains ? Je leur ai donné un point d’attaque commode.
Face à l’offensive de monsieur Emile, je ne peux guère faire autrement que battre délicatement en retraite. Je ne peux pas lui dire que je connais ce souffle fort bien puisque c’est le mien.
- Le sujet fait tout, je crois…
- Comme vous y allez, mademoiselle !… Vous qui aimez tellement les mots, vous voici pour le coup bien mesuré. « Le Tigre tel que je le connais », voilà un titre qui déjà est tout un programme. Vouloir à partir de plusieurs rencontres passées avec monsieur Clemenceau deviner, annoncer ce que sera sa politique et la manière dont il la conduira, c’est quand même d’une haute ambition… Et quel résultat !… Tout est minutieusement analysé et décortiqué.
- Mais vous même, monsieur Dewoitine, vous n’avez pas d’ambition ?
Quoi de mieux pour s’éloigner de Clemenceau et de mon éditorial que de porter la discussion sur celui qui l’a lancée !
- Ma foi…
Emile Dewoitine se tortille un peu, gêné comme s’il avait du mal à s’avouer lui-même ce dont il rêve.
- Je dois dire qu’à force de construire les aéroplanes des autres, il m’arrive de dessiner des croquis, des épures et de me dire qu’un jour…
- Vous voulez construire vos propres avions ?!
- Comprenez-moi… Ce n’est encore qu’une idée que je caresse pour me donner du cœur à l’ouvrage… Mais, j’ai croisé les Voisin, les Farman, les Blériot… Qu’avaient-ils comme bagage, comme qualifications, lorsqu’ils se sont lancés ? Juste leur courage et un peu de flair. Je me dis que les études que j’ai pu effectuer me donnent un petit quelque chose en plus… Je crois voir comment on pourrait améliorer les choses, gagner en vitesse et en robustesse. Les 300 km/h ne sont pas impossibles à atteindre !
- Mais, dis-je, pourquoi ne pas proposer vos idées ?…
- Mademoiselle Claire, je ne suis pas un employé de monsieur Latécoère comme vous pouvez l’être vous-même. Je suis mobilisé à ce poste et, à ce titre, on me demande de mettre en place une ligne de production d’aéroplanes. Rien d’autre…
Il a quasiment rectifié la position en évoquant sa situation militaire pour se rapprocher d’un garde-à-vous réglementaire. Je me prends à penser que c’est encore un homme complexe que cet ingénieur-là. La guerre lui donne l’occasion de se perfectionner dans le domaine qu’il a choisi mais il n’attend qu’une chose ; qu’elle se termine pour pouvoir voler de ses propres ailes.
C’est le cas de le dire…
- Et quelles sont vos idées ?
- Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mes lubies…
- Vous vous souvenez que j’ai déjà volé n’est-ce pas ?… Vous ne m’ennuierez pas, j’en suis certaine.
- Je ferai donc aussi simple et court que possible… Nous multiplions les ailes sur les aéroplanes. Nous construisons des biplans comme si la chose était plus rassurante… Les Allemands ont même un triplan, le fameux Fokker…
- Et les Anglais aussi avec le Sopwith…
- Mademoiselle, s’étonne-t-il, d’où tenez-vous cela ?
- De mes lectures, monsieur Dewoitine… Ou de mes rencontres…
- Vous êtes étonnante !…
- Tout le monde n’apprécie pas que je sache de ces choses-là…
- Bah, fait-il, monsieur Latécoère a parfois des idées un peu trop arrêtées sur les choses.
J’en conclue qu’il a déjà exposé ses conceptions aéronautiques au patron et que celui-ci ne les a pas forcément trouvées à son goût.
- Et vous trouvez ? dis-je pour revenir au sujet central de la discussion.
- Qu’une seule aile suffit… Enfin, deux bien sûr, pour équilibrer… Mais Blériot n’avait pas de biplan et il a franchi la Manche !…
- J’en déduis que votre rêve c’est un… un monoplan ? C’est bien ainsi qu’il faut dire ?
- Exactement… Et un monoplan en métal… Le bois et la toile c’est bon pour les planeurs…
La discussion s’interrompt lorsque l’autre ingénieur, Marcel Moine, entre dans le bureau. Mon petit doigt, qui m’avait laissée tranquille depuis un moment, me dit qu’il y a anguille sous roche. Qu’Emile Dewoitine ne veuille pas étaler ses projets aéronautiques, je peux le concevoir. Qu’il les porte à mon oreille mais pas à celle de son collègue est le signe annonciateur d’une future rivalité. Il ne m’étonnerait pas que monsieur Moine ait lui aussi des projets pour l’après-guerre.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mer 20 Juil 2011 - 21:15

A son retour de Bagnères-de-Bigorre où il est allé inspecter son autre usine, Pierre-Georges Latécoère a l’œil noir. Ce qu’il a vu ou entendu là-bas et qui ne lui a pas plu est encore bien présent à son esprit. L’orage a bien dû tomber en Bigorre mais quelque chose me dit que la foudre s’abattra également bientôt sur le château de Montaudran.
- Mademoiselle Loupiac, dans mon bureau !
Visiblement, c’est à moi que revient le rôle du paratonnerre. J’avoue, pour avoir assisté déjà à quelques tempêtes patronales que c’est un honneur dont je me serais bien passée.
Monsieur Latécoère jette son gros blouson fourré sur un fauteuil au lieu de l’accrocher comme d’habitude au porte-manteau. Encore un signe avant-coureur peu encourageant.
Je me tiens au milieu de la pièce n’osant avancer davantage sans en avoir reçu l’ordre. Ce serait sans doute précipiter le déclenchement des hostilités.
- Mademoiselle, puisque vous aimez écrire et que vous prenez le temps chaque matin de parcourir les journaux de la ville, pouvez-vous me dire ce que vous avez pensé de l’éditorial de La Garonne illustrée ?
Je dois retenir un « encore ! » mêlant surprise et consternation. Se seraient-ils vraiment tous donnés le mot pour me parler de cet éditorial ?
- L’avez-vous lu ? ajoute-t-il estimant sans doute que la réponse ne vient pas assez vite.
- Comment ne pas l’avoir lu, monsieur, puisque vous avez dit vous-même que je lisais les journaux avant de venir ici prendre mon service auprès de vous ?
Cela fait plus que friser l’insolence. Je remarque à quelques plissements supplémentaires des lèvres et du nez de l’industriel que je l’ai irrité au lieu de le désarçonner par mon acidité.
- Je vous ai demandé ce que vous en aviez pensé ?
Ce n’est pas un hurlement mais une sorte de jappement agacé. Comme avec monsieur Dewoitine, un peu plus tôt dans la journée, je me retrouve piégée par ma double-vie professionnelle.
- C’est plutôt bon…
- Plutôt bon ?… C’est excellent, vous voulez dire !… Je l’ai lu trois fois durant le voyage en automobile depuis Bagnères. A chaque fois avec le même plaisir… et à chaque fois avec la même rage. Qu’a-t-il de plus cet Ernest Piquevin que vous ?
Allons bon ! Il y a quelques jours, j’étais un génie méconnu des lettres et, désormais, je suis bonne à jeter à la corbeille à papiers. Tout cela parce que monsieur Latécoère a découvert quelqu’un qui écrivait mieux que mois. Et le pire c’est que ce meilleur écrivain, c’est encore moi. Vous avouerez que c’est une situation bien peu enviable que de se faire rabrouer pour ne pas avoir un talent qu’on a manifestement… D’un côté, c’est évidemment flatteur de recevoir ce genre de compliments parce que, n’étant pas sensés vous concerner, ils sont forcément sincères. De l’autre, je commence à me demander avec quelque inquiétude si je ne vais pas être la cause principale de mon propre renvoi.
- Je vous ai demandé de me dire ce qu’il avait de plus !
Décidément, en colère, monsieur Latécoère est encore moins patient qu’à l’habitude. Je jette la première réponse qui me passe par la tête.
- C’est un homme, monsieur !…
- Et alors ? La belle affaire !… Où avez-vous vu qu’on écrit mieux parce qu’on est doté par la nature d’une force virile ?
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, monsieur. Si j’avais écris cet éditorial, l’auriez-vous trouvé aussi intéressant ?
- Sans doute… Je ne vois pas…
- Mais, monsieur, vous savez bien que jamais je n’aurais pu écrire cet éditorial puisque jamais une femme n’aurait été admise à prendre la plume sur de tels sujets et à exercer de telles fonctions. Si vous voulez comparer ma prose avec celle de monsieur Piquevin, comparez la sur des sujets et des formes semblables…
- Un point pour vous, concède mon patron… Il n’empêche que je veux qu’on sache ce qu’il se passe ici, que la situation dans laquelle nous sommes fasse connaître de tous le nom de Latécoère pour que, lorsque tout sera terminé, nous puissions profiter de notre réputation. Vous l’avez peut-être compris, mademoiselle, j’essaye toujours de voir plus loin que l’immédiat. Quand la guerre sera finie, il y aura forcément un grave marasme économique. Trop d’emprunts, de dépenses insensées auront vicié la machine économique. Pour ne pas couler dans ce moment périlleux, il faudra avoir un nom et des idées. J’ai déjà les secondes, il me faut acquérir le premier qui seul permettra de faire admettre les secondes.
- Votre colère vient donc du fait que monsieur Piquevin a su dans son journal « vendre » monsieur Clemenceau ?… Vous eussiez donc préféré ce moyen-là pour toucher le peuple que mes petites chroniques que vous ne pourrez exploiter que plus tard.
- Je crois que vous y êtes…
La colère est tombée graduellement. Elle me paraît terriblement disproportionnée avec la situation mais, il faut l’accepter ainsi, monsieur Latécoère est entier et perfectionniste à l’extrême. La moindre petite défaillance devient à ses yeux un drame irréparable.
- Je ne vois que deux solutions à votre problème, monsieur, reprends-je en essayant de peindre une vraie candeur sur mon visage. Soit vous me jetez à la porte et vous proposez un salaire indécent à monsieur Piquevin pour qu’il vienne enflammer la geste de votre entreprise… Soit vous rachetez son journal qui est, dit-on, en piètre situation…
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 23 Juil 2011 - 23:08

Les atermoiements de monsieur Latécoère à mes propositions me font saisir tout ce qu’il y avait de juste dans mon ressenti. Il veut ce qu’il y a de meilleur et l’idée de s’attacher le fameux Piquevin le taraude effectivement. Quant à racheter le journal, il y a là une opportunité qu’il n’entend pas saisir comme il me l’explique sans détour.
- Vous avez décidément une intelligence qui me plait. Vous voyez pile les problèmes et vous apportez des solutions… J’aimerais bien pouvoir faire quelque chose pour ce journal, dont certains partis pris m’agacent cependant, mais je ne peux disperser ma richesse en volant au secours de tout le monde. Comme je vous le disais tout à l’heure, les lendemains de la guerre seront difficiles quand bien même nous en sortirons vainqueurs. Qui me dit que cet investissement philanthropique me demeurera profitable dans ces temps chaotiques ? Je ne peux risquer de tout perdre, vous comprenez…
C’est évidemment une position que je peux saisir même si elle me semble contradictoire avec les espoirs de reconnaissance de mon patron. Il n’aura jamais Ernest Piquevin à son service (et pour cause…) et il n’aura pas non plus un journal déjà renommé et distribué dans une dizaine de départements pour entonner les hymnes à sa gloire. Retour donc au point de départ.
- En revanche, reprend-il après s’être abondamment massé les tempes, je connais quelqu’un qui pourrait se décider sur un tel projet… Encore faudrait-il être certain de ce que vous avancez…
Je ne peux quand même pas lui avouer que je le tiens de la bouche même de cet Ernest Piquevin qu’il hausse au pinacle et préciser au surplus les circonstances de cet aveu. En piste donc pour une nouvelle rafale de mensonges…
- Monsieur Lebrac, qui est le responsable de l’atelier de typographie du journal, est un habitué de la librairie. C’est de lui que je tiens la nouvelle des difficultés de La Garonne illustrée.
Ce pauvre Lebrac n’a bien sûr jamais franchi les portes de la Librairie des Arcades mais je rassure ma conscience en me disant qu’il est bien le premier à m’avoir parlé des difficultés du journal.
- En ce cas, je vous emmène demain à Saverdun chez un ami de mon père, le baron Etienne Rouquet. Il ne veut pas placer son argent dans les emprunts, pas plus que dans l’industrie… Il n’a aucune confiance dans tout ça… Mais sa rente terrienne va bien finir par s’épuiser avec la hausse des prix. Peut-être qu’un journal lui apparaîtra comme un bon moyen de sauver sa fortune… Inutile d’ailleurs de vous déplacer jusqu’ici, mon chauffeur viendra vous chercher à votre domicile. Ceci étant précisé, je vous autorise à rentrer chez vous. Je pense que vous avez fait du bon travail aujourd’hui. Ne serait-ce qu’en apaisant ma mauvaise humeur.
Je ne sais pas si ce monsieur Freud, dont j’ai un jour essayé de lire un ouvrage (sans trop y comprendre grand chose), aurait l’explication à ce sentiment étrange qui me traverse depuis hier. J’ai l’impression d’être devenue double et que cette dualité pèse sur mon esprit qui manipule les événements à mon insu pour revenir vers une unicité totale. C’est troublant, dérangeant, presque angoissant…
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Dim 24 Juil 2011 - 23:08

Suis-je surprise en entendant la voix, désormais clairement identifiée, d’Ernest Piquevin surgir de derrière un pilier des arcades ? Comme un opiomane, il est en attente de sa dose quotidienne. En l’occurrence, il attend deux choses : ma réponse à sa proposition de la veille et un nouvel éditorial propre à mettre à nouveau monsieur Latécoère dans les grandes fureurs.
Comme le soir précédent, il attend que je m’approche pour s’éloigner en évitant la lueur des becs de gaz. Seule différence rapidement évidente, il ne se dirige pas vers Saint-Sernin mais un attelage à la caisse fermée par de gros rideaux pourpres.
- Montez ! souffle-t-il en ouvrant la portière.
Cela pourrait être un enlèvement ou une manœuvre dangereuse quelconque que je m’y précipiterais avec une sorte de frénésie joyeuse. Si Piquevin a besoin de moi, si sa chère maîtresse a mis un mouchoir sur les préventions qu’elle pouvait exprimer à mon égard, quel pourrait être le risque pour moi de cet entretien secret qu’on m’impose ?
Louisa Armengaud est assise sur la banquette orientée dans le sens de la marche. Je m’installe en face d’elle sans qu’elle daigne le moins du monde prendre la peine de me saluer. Son père était un Grand d’Espagne, chassé de la Cour – ou plutôt l’ayant fuie – pour pouvoir défendre les droits de don Carlos et de ses héritiers au trône contre ceux de doña Isabella. Démarche courageuse mais n’ayant rencontré que l’échec et l’exil. Passé en France avec l’espoir de retourner bientôt dans son pays que de multiples pronunciamentos agitaient, il était mort dans son domaine de Gauré sans que jamais on ne le rappelât à Madrid. Sa fille et héritière avait capitalisé sur cette frustration qui n’avait fait que renforcer sa morgue naturelle. Son monde, même rabougri par les réalités d’un mariage d’affaires, n’était pas et ne pourrait jamais être le mien.
- Quelle est votre réponse ?
La question, d’une froideur polaire, tombe en même temps que claque le fouet qui emporte la voiture pour une promenade en ville au milieu des tramways et des vélocipèdes. Cela doit déjà être terrible pour cette femme-là d’avoir à attendre un secours d’une pécore telle que moi. Je pourrais chercher délibérément à l’humilier, à lui montrer à quel point sa naissance est inutile pour faire face aux problèmes qui l’assaillent. Cela me traverse bien l’esprit quelques instants mais, peut-être par une soudaine réminiscence de mon éducation chrétienne, je m’abstiens d’ajouter le feu de l’humiliation à la douche froide de mes propos.
- Ma réponse est « non », madame… Si on me chasse, si on me calomnie, si on remet en doute mes mérites, je ne suis pas du genre à venir baiser la main qui m’a chassée, la bouche qui m’a calomniée. Et puis, je ne peux et je ne veux pas de ce poste que vous m’offrez car, hormis peut-être dans votre monde, on ne confie pas de telles responsabilités à une femme et à une femme jeune qui plus est. De votre Aventin, vous ne voyez rien des réalités de ce qui est notre monde à nous. On préférera cent fois plus un Ernest Piquevin – quitte à le dénigrer dans son dos – à une Claire Loupiac dont les capacités ne seront, comme vous l’avez pensé vous-même, étalonnées que sur l’échelle de ses charmes supposés et de ses compromissions indécentes.
- Très bien. Descendez !
D’un coup sec donné de son parapluie, elle ordonne au cocher d’arrêter la lente chevauchée urbaine.
- Ecoutez plutôt ma proposition, madame. Elle pourrait vous satisfaire…
Il y a un silence pesant de quelques secondes. Le temps que la doña accepte l’idée que la piétaille ose outrepasser ses simples fonctions exécutrices pour s’élever jusqu’à son niveau de décisionnaire.
Deux nouveaux coups intiment à la calèche de reprendre sa course.
- Je l’écoute.
- Vous voulez vendre le journal et je ne demande pas mieux qu’il ne soit plus entre vos mains. Si ce malheureux Raymond Armengaud avait véritablement voulu me désigner pour prendre sa suite, je suppose que c’était par peur de vous voir dissoudre La Garonne dans votre acidité personnelle. Mais de ce journal, pour les raisons que j’ai déjà évoquées, je ne peux en prendre possession. En revanche, je peux peut-être convaincre certaines personnes de s’intéresser au sort d’un quotidien qui a encore quelques atouts dans sa manche pour faire face à la concurrence et dont le déclin final n’est pas encore écrit
- Quelles personnes ?
- Je suis au regret de ne pouvoir vous répondre. Vous vous hâteriez de conclure la vente et ce serait au détriment de La Garonne illustrée. Les acheteurs n’auront, je crois, qu’une exigence absolue : le maintien du talentueux Ernest Piquevin à la tête de la rédaction.
- Mais vous êtes…
- Cela, madame, ils ne devront jamais s’en douter. Sans quoi toute cette petite combine s’effondrerait aussitôt. Vous attendrez quelques mois pour pouvoir fuir cette contrée maudite avec votre amant car je suppose que tel est votre dessein secret en cette affaire. Que la guerre se termine, que les beaux jours reviennent, que de nouvelles plumes forgées dans la boue des tranchées émergent et on oubliera l’énigmatique et inégal monsieur Piquevin…
Il me semble bien entendre un « puta ! » jaillir à moitié étouffé sous la voilette noire. Comme quoi le meilleur monde a lui aussi à sa disposition tout le vocabulaire nécessaire pour traduire au mieux ses sentiments. Cette fois-ci, je ne suis pas décidée à faire quartier à ma méprisante patronne.
- Pourriez-vous me faire déposer au journal ? Je dois prendre connaissance des nouvelles du jour pour rédiger l’éditorial d’Ernest Piquevin.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mar 26 Juil 2011 - 22:33

Samedi 17 novembre 1917
Ma nuit a été courte. Dans mes moments de sommeil, j’amalgamais les propos de Louisa Armengaud, ceux de Pierre-Georges Latécoère et les morceaux de bravoure de la déclaration d’investiture de Clemenceau. Le mélange était étrange et immanquablement me réveillait en manquant de me flanquer au bas de mon lit.
J’avais trop longtemps ruminé sur le discours du nouveau président du Conseil pour en extraire les éléments à commenter. Quelle éloquence ! Quelle force ! Quel souffle !… La route qu’il traçait était bien celle que j’avais imaginée la veille ; la guerre jusqu’au bout. Dès le début, il l’avait affirmé : « Nous nous présentons devant vous dans l’unique pensée d’une guerre intégrale. ». Il avait aussi fustigé les partisans d’un arrêt des combats, les partisans de Caillaux, les amis de Malvy : « Hélas, il y a eu aussi des crimes, des crimes contre la France, qui appellent un prompt châtiment. ». Il avait fini en invoquant la Victoire : « Un jour, de Paris au plus humble village, des rafales d’acclamations accueilleront nos étendards, vainqueurs, tordus dans le sang, dans les larmes, déchirés des obus, magnifique apparition de nos grands morts. Ce jour, le plus beau de notre race, après tant d’autres, il est en notre pouvoir de le faire. ». La Victoire. Pour lui, une évidence. Pour moi, juste un espoir. J’avais vu trop de choses dans le magma sanguinolent des tranchées pour être aussi sûr que le Tigre de la justesse de notre action et de l’imminence d’un succès final.
Quand on comparait la prose et les ambitions de Clemenceau à la politique de petite boutiquière de la veuve Armengaud qui, dans les difficultés terribles des temps, pensait d’abord à son argent, il y avait de quoi frémir en imaginant que cette femme puisse rester encore longtemps propriétaire de La Garonne illustrée.

Je dois m’être endormie en chemin entre la place du Capitole et le château de Lespinet où le chauffeur de Pierre-Georges Latécoère passe récupérer son patron. Un soleil timide pointe à peine sur l’horizon, derrière les ondulations monotones des collines du Lauragais. Il fait frais et, malgré ma pelisse, je frissonne en me réveillant.
- Bonjour, mademoiselle Claire…
- Bonjour, monsieur.
Il s’installe à mes côtés, claque lui-même la portière et se retourne vers moi.
- Avez-vous lu l’éditorial de Piquevin ce matin ?
Encore ! Cela tourne à l’obsession !
- Je n’ai pas eu le temps ce matin, monsieur. Une nuit difficile, de méchants cauchemars ont failli me voir en retard au rendez-vous fixé par votre chauffeur. Je n’ai fait qu’apercevoir les journaux sur la table sans pouvoir les lire.
- Eh bien ! Vous n’avez rien raté ! Brillant un jour, calamiteux le lendemain !… Voilà qui ne va pas favoriser les tractations que nous nous préparons à ouvrir avec monsieur le baron Rouquet.
J’ai du mal à en croire mes oreilles. Mon éditorial ! Calamiteux ?!…
Je dois me forcer pour peindre une parfaite impassibilité sur mon visage au moment de demander si, par extraordinaire, Pierre-Georges Latécoère n’aurait pas emporté avec lui ce fameux journal.
- Bien sûr que si, répond-il en me montrant sa fameuse petite mallette. Le voici !
Il tire lentement la pauvre feuille pliée en quatre, maigre format auquel le quotidien est limité par la hausse des matières premières et les pénuries diverses.
J’essaye encore de ne pas tendre trop brutalement le bras pour me saisir du journal. Je me contrains à ne pas me plonger frénétiquement dans la lecture. Peine perdue ! Lorsque je sens le contact du papier de médiocre qualité sous me doigts, je referme mes griffes dessus et le porte immédiatement devant mes yeux.
J’hésite entre les hauts cris et un peu charitable fou-rire. Ce n’est pas mon titre, ce ne sont pas mes mots. C’est du Piquevin pur jus ! Plat et morne comme la plaine de Waterloo dans les vers de Hugo ! Même en s’appuyant sur les envolées de Clemenceau, il ne ressort rien de bon, de solide, de cohérent de cette prose malingre.
J’entrevois se dessiner le traquenard. Louisa Armengaud a voulu donner une leçon à la « puta ». Elle a ordonné à son amant valétudinaire de ne pas publier mon texte afin de m’apprendre à vivre. Je veux réussir à vendre ce journal pour qu’il lui échappe et puisse survivre. Elle préfère finalement crever sans le sou que de me devoir un retour de fortune. Foutus hidalgos !
- J’espère que vous serez aussi convaincante devant monsieur Rouquet que vous l’avez été avec moi. Cet éditorial, c’est du pipi de chat à côté celui de la veille.
- Mais, dis-je, vous pourrez témoigner…
- Désolé, mademoiselle Loupiac, je ne suis ni le vendeur, ni l’acheteur. Juste un intermédiaire désintéressé en cette affaire.
Désintéressé ? Alors qu’il attend de la nouvelle Garonne qu’elle chante ses mérites et ceux de ses entreprises au service de la Nation ?… Le voilà donc qui tourne déjà casaque après avoir été échaudé par la faiblesse du texte signé Piquevin. C’est un allié qui ressemble de plus en plus à la Russie.
- Mais, répliqué-je, je ne suis pas non plus la personne qui vend !
- Vous la représentez peu ou prou. Ce sera donc à vous de gagner la bataille. Le baron n’est pas un mauvais homme mais je suis curieux de voir comment vous allez vous concilier avec sa profonde misogynie.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 28 Juil 2011 - 22:53

La baron Eugène Rouquet de Saverdun (ce qui était naguère un nom complet avait fini par s’abréger avec les temps républicains en un simple « Rouquet ») allait gaillardement sur ses 64 ans. Autant dire qu’il avait connu le Second Empire ; on ne pouvait d’ailleurs en douter en voyant sa petite barbichette blanche qui aurait aisément fait concurrence à celle de l’empereur Napoléon III s’il avait vécu plus longtemps. Pour le reste, c’était un homme altier qui continuait à porter beau et dont les épaules ne s’affaissaient pas quand bien même elles eussent à supporter le poids de générations de serviteurs de l’Etat. Pour me distraire un peu de ma somnolence, monsieur Latécoère m’avait raconté l’histoire de la prestigieuse famille à laquelle nous rendions visite. Les origines de la lignée se perdaient quelque part au XVème siècle mais le succès (et la véritable noblesse) n’était venu qu’avec Henri de Saverdun, diplomate au service de Louis XIII et de Richelieu. Par la suite, il s’était toujours trouvé un Rouquet de Saverdun pour faire le coup de feu partout où l’armée française avait été engagée. La Révolution de 1789 avait divisé le clan : l’aîné s’était rallié aux idées du temps quand le cadet, choisissant l’émigration, avait pris le parti contre-révolutionnaire. En 1815, le grand-père d’Eugène Rouquet avait défendu devant la justice son patrimoine face aux appétits fraternels et avait même couronné sa victoire en se faisant élire à la Chambre des députés des départements comme on disait alors. De cette difficile période avait subsisté le sentiment que la terre était le cœur de l’héritage de la lignée et que rien ne devait détourner jamais les successeurs de leurs domaines. Cette mystique, le vénérable ancêtre qui continue à présider aux destinées de la famille refuse d’y renoncer au grand désespoir de son fils, Paul, dont l’esprit plus aventureux se rapproche de celui de Pierre-Georges Latécoère.
Une accorte et jolie soubrette, qui me donne à penser que le maître des lieux souhaite peut-être encore se prouver qu’il n’est pas trop vieux pour certaines activités, nous conduit vers un salon du château familial où nous attendent Eugène et Paul Rouquet. Le télégramme expédié la veille par monsieur Latécoère semble avoir agi comme un sortilège. Cette demeure rustique qu’on imaginerait plus sûrement endormie dans le souvenir poussiéreux des temps anciens se présente à nous sous des allures pimpantes. Nettoyée, astiquée, lustrée comme si elle avait dû accueillir le Président de la République en personne.
- C’est donc cette petite dame que vous nous amenez, mon cher Pierre-Georges, pour parler affaires ? Vous êtes bien sûr de ne pas avoir été blessé à la tête et trépané pendant votre temps au front ?…
L’accueil est, me concernant, d’une galanterie on ne peut plus exquise. Me voici, après avoir été perçue à Paris comme une cocotte, ravalée au simple état de lubie d’un esprit un peu fêlé. Cela confirme les prédictions de mon patron et cela réduit de beaucoup l’impression de considération que j’ai pu éprouver en traversant la demeure ancestrale des Rouquet. Comme j’ai bien compris que je ne pourrais pas compter sur le soutien de monsieur Latécoère, je me dois de faire front toute seule et de riposter… Sans toutefois rester dans la même tonalité persifleuse… au risque d’avoir effectué ce voyage pour rien.
- Monsieur Latécoère n’a pas été blessé, monsieur Rouquet. Il possède toutes ses facultés et s’il a proposé de me conduire auprès de vous, c’est avec la même intuition qui lui a permis de conquérir un marché de 1000 aéroplanes le mois dernier…
- Et elle parle bien en plus ? Félicitation, mon cher Pierre-Georges ! Vous avez là un article qui vous fera, je crois, de l’usage. A condition bien sûr de lui apprendre à se taire de temps en temps.
- Mon cher baron, depuis bientôt un mois que mademoiselle Loupiac travaille à mes côtés à l’usine, je n’ai pas réussi à lui apprendre la modération et la tempérance en ce domaine. Elle parle bien, elle parle beaucoup, mais souvent aussi, elle parle juste. Aussi, je vous prie de prendre en considération ce dont elle veut vous entretenir.
Je remercie d’un mouvement de tête mon patron pour cet appui sur lequel je ne comptais finalement pas. Il me répond de manière identique en me faisant comprendre qu’il n’en fera pas plus et que c’est à moi de gagner désormais la lutte avec le patriarche.
- Excusez mon père, mademoiselle, intervient Paul Rouquet. Il n’a pas eu beaucoup de chance avec les femmes…
- Surtout avec ta mère ! coupe le baron dont le regard se noircit de fureur.
- Je le reconnais, père… Mais les erreurs du passé ne doivent pas condamner les opportunités d’aujourd’hui et de demain. Permettez déjà à cette demoiselle de prendre un siège et consentez à l’écouter.
- Mais ai-je interdit qu’elle s’asseye ?! Ventre saint-gris !… Il y a quand même des usages que je sais encore respecter…
Avec la soubrette peut-être ?… La question qui me traverse l’esprit amène un fin sourire sur mes lèvres. Il ne dure guère.
- D’ailleurs, mademoiselle n’a pas encore déposé son chapeau… Ne vous gênez pas, mademoiselle. Mettez-vous à votre aise et contez-nous ce conte dont je suis certain qu’il nous fera bien rire…
In cauda venenum évidemment. Un peu de sollicitude ne pouvait que présager à une nouvelle muflerie. En cet instant, je me demande pourquoi nous, femmes, en sommes réduites à subir de tels outrages verbaux lorsque nous faisons preuve d’un peu d’esprit. Faut-il véritablement en remonter à Eve la tentatrice pour justifier tant de siècles d’humiliation ? Pourtant, quelques personnes de notre sexe ont démontré avant-guerre que nous n’étions pas inférieures aux hommes. J’ai envie de jeter au visage parcheminé du baron les noms de Marie Curie, de Camille Claudel, de Marguerite Durand, fondatrice d’un journal entièrement rédigé par des femmes et, bien sûr, de ma chère Nelly Bly. Ce serait sans doute une perte de temps et une perte d’énergie. Autant en rester là et aborder l’essentiel.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 29 Juil 2011 - 22:21

Puisqu’on m’y invite, je dépose une à une les épingles qui tiennent mon chapeau, retire celui-ci et, comme par inadvertance, laisse toute ma chevelure dégringoler sur mes épaules. Me voici toute en cheveux comme on dit… Encore une expression qui ne s’applique qu’aux femmes ! Nous n’avons donc au nom des bonnes mœurs ni le droit de nous présenter les cheveux défaits, signe de vulgarité nous assimilant aux prostituées des bordels, ni les cheveux coupés sous peine d’être taxées de « garçonnes ». Or moi, je suis ce que je suis et la misogynie du vieux baron ne m’ôtera pas un gramme de la liberté que je revendique. Avec ou sans cheveux défaits.
Je le sens frétiller d’indignation – et peut-être d’autre chose – tandis que je reconstitue mon chignon.
- Monsieur le baron…
J’attaque avant même d’en avoir terminé, histoire de le cueillir au milieu de ses sentiments confus et contradictoires.
- Quel revenu tirez-vous de vos domaines depuis 1914 ?…
Je provoque cette fois-ci un sentiment de fureur évidente chez le vieil aristocrate qui sommeille toujours sous le républicain. Peu importe ce qu’une terre rapporte, ce qui compte c’est de la posséder, de pouvoir en désigner du doigt les limites – de préférence si celles-ci demeurent lointaines par rapport au point d’observation – et de l’inclure dans une liste interminable d’autres domaines. Qu’une jeune femme vienne mettre son nez dans cette affaire-là est plus que le baron est disposé à entendre.
- Un revenu qui décline, mademoiselle, répond Paul Rouquet sans, lui, se départir de son calme. Même si nous travaillons beaucoup pour fournir nos armées en produits agricoles divers, nous ne sommes pas capables de pousser davantage nos rendements par manque de main d’œuvre performante et de ces machines qui transforment les grandes plaines du Bassin parisien.
Cette constatation n’est pas exempte d’un lourd reproche à l’intention du patriarche qui a dû toujours compter plus sur le capital humain que sur la force mécanique et les investissements pour améliorer la quantité produite sur ses terres.
- Pas de travailleurs venus de nos colonies pour augmenter la force de travail ? demandé-je faussement ingénue.
- Il ne manquerait plus que ça ! s’exclame le baron. On n’est pas au Tonkin ou chez les nègres ici ! Tous ceux qui travaillent mes terres, je les connais. Souvent depuis longtemps car, même s’il s’en trouve parfois qui partent attirés par les lumières menteuses de la ville, ils savent pour la plupart que je suis un homme bon et généreux. Ils n’ont rien à craindre de moi…
C’est un langage qui sent son demi-siècle de retard. Paternaliste et sans ambition.
- Donc, reprends-je, quand la guerre finira, vous vous retrouverez sans machines et sans hommes… car il ne faut pas nier cette réalité, monsieur. Vous le savez, beaucoup de ces jeunes hommes que vous avez vu grandir ne reviendront pas. Que ferez-vous alors ?…
Je laisse un silence avant de reprendre.
- Oui, que ferez-vous ?… Car il n’y aura pas de retour à la situation d’avant 14… Ce temps-là nous apparaîtra à tous comme une époque bénie des dieux désormais. Peu à peu, vos domaines ne vous rapporteront plus rien et tout ce que vous avez eu l’habitude de voir autour de vous s’évaporera…
- Moi le premier peut-être, mademoiselle…
- Raison de plus, monsieur le baron… Songez à votre fils, songez à vos petits-enfants. Imaginez qu’ils devront eux-aussi partir pour la ville faute de pouvoir continuer à entretenir ce domaine et ce château. Oui, ils partiront comme le dernier des maîtres-valets de vos terres, poussés par la nécessité de s’adapter aux temps nouveaux…
Je me doute que c’est un langage que l’ancêtre de la famille a dû entendre des dizaines de fois mais ma voix mesurée, ma conviction bien ancrée, portent davantage que les recommandations d’un fils ou d’un ami qu’on peut plus facilement balayer d’un revers de la main. Il ne répond rien et me laisse poursuivre.
- Vous n’aimez pas l’industrie m’a dit monsieur Latécoère… Et vous avez sans doute raison. Qu’adviendra-t-il de toutes ces usines qui se sont mises à produire pour la guerre lorsque celle-ci aura pris fin ? Ce que je vous propose c’est de placer votre argent, une partie de votre argent tout du moins, dans une activité qui, elle, ne cessera jamais, qui repartira au contraire de plus belle lorsque la chape de plomb qui l’oppresse aura disparu. En un mot, monsieur le baron, voulez-vous devenir le propriétaire d’un journal ?
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 30 Juil 2011 - 21:51

J’étais devenue une sorte de camelot itinérant, de colporteur. Ma marchandise n’était pas ordinaire et la manière dont je l’avais présentée jusqu’ici n’avait réussi qu’à peindre une certaine stupeur sur les visages du père et du fils (pour une fois d’accord sur un point).
- Vous êtes propriétaire d’un journal, mademoiselle ? s’étonne Paul Rouquet.
- Non, dois-je reconnaître, mais je connais la propriétaire qui souhaite se défaire d’un héritage qu’elle juge trop lourd et indigne de sa naissance.
Je note que monsieur Latécoère a levé un sourcil aussi surpris qu’intéressé en m’entendant avouer que je connaissais la propriétaire de La Garonne illustrée. Voilà un élément dont il ne manquera pas de m’entretenir sur le chemin du retour. Cela risque de ronfler…
- Vous êtes une entremetteuse ? s’enquiert à son tour le baron.
Dans ce mot d’ « entremetteuse », je ne suis pas certaine qu’il y ait beaucoup de sympathie. Il aurait dit « tenancière de bordel » que cela aurait à peu près voulu signifier la même chose.
- Honnête et désintéressée avant tout, monsieur le baron… Je pense que notre République a besoin d’une presse libre. Voir un journal s’éteindre malgré la qualité de ceux qui travaillent en son sein parce que tout part à vau-l’eau depuis le décès de son fondateur est quelque chose que la lectrice assidue que je suis ne peut qu’assez mal accepter.
- Vous voulez dire que ce journal qui est à vendre est La Garonne illustrée ?
- Oui, monsieur Paul… Le deuxième quotidien de la région de Toulouse par le tirage avant-guerre.
- C’est un journal de bolcheviks ! s’enflamme le baron…
- Non pas, monsieur le baron. C’est un journal libre et qui souffre depuis plus de trois ans d’avoir vu cette liberté étouffée par la censure. Il est plus facile d’étouffer les nouvelles quand on a l’habitude de taire celles qui vous dérangent. Voilà pourquoi La Garonne souffre depuis des mois… Jaurès nous a certes donné quelques articles dont La Dépêche n’avait pas voulu mais monsieur Millerand, qui n’est plus socialiste depuis longtemps, a également tenu chronique dans ces colonnes.
Je me mords rétrospectivement les lèvres. J’ai laissé traîner un « nous » que mon patron a bien évidemment relevé. Je savais bien que j’allais avancer sur une corde raide avec ma seule intelligence comme balancier. Il m’est désormais prouvé que je ne peux pas maîtriser ma langue suffisamment et que, à un moment ou à un autre, je commets une erreur minime mais pouvant se révéler fatale.
- Qu’est-ce que cela pourrait nous rapporter votre affaire ?… Des ennuis sans doute et quoi d’autre ?…
- Des personnes comme monsieur Latécoère auraient, je pense, grand profit à pouvoir s’appuyer sur un organe de progrès.
- Vous, mon cher ami ?… Un grand profit ?… Mais alors que ne mettez-vous votre propre argent dans l’affaire au lieu de venir quêter celui de ma famille ?
- J’ai d’autres priorités, monsieur le baron… Mais ce que vient de vous dire, mademoiselle Loupiac, est on ne peut plus exact. Nous autres, industriels de la région, auront besoin d’un organe pour assurer notre réclame après la guerre. Savoir celle-ci entre des mains amies ne pourrait que nous rassurer et nous amener à entretenir de meilleures relations encore.
- Vous donneriez vos annonces à ce journal de bolcheviks ?…
Pour ne pas embarrasser davantage mon patron que j’ai « mouillé » plus qu’il ne le souhaitait dans le projet, je prends la parole pour répondre au patriarche de Saverdun.
- Ce journal, monsieur le baron, sera ce que ses propriétaires voudront en faire. Rien ne vous oblige à en user autrement qu’avec vos métayers. Vous pouvez être une autorité discrète et bienveillante mais mise ici au service du progrès de la démocratie et de l’économie. Après des années de censure, la population voudra s’informer à nouveau. Il suffira de tenir un langage de vérité sur les affaires du monde pour que les ventes soient supérieures à celle d’avant 1914.
- C’est donc une sorte de rente que vous me proposez là ?
A ce mot de « rente », j’ai enfin l’espoir d’une issue favorable. Le vieil homme ne goûte guère le risque, c’est évident. D’un autre côté, les rentiers sont condamnés, si j’en juge par ce que certains m’ont expliqué, à se retrouver pauvre comme Job quand lesarmes se seront tues. Il me semble que le journal est même mieux qu’une rente… Mais faut-il développer cet argument ?
- Mon père, pas plus que moi, n’entendons rien à la presse. Nous lisons des journaux mais nous ne connaissons rien du métier. Il nous faudra déléguer… Mais là encore nous ne connaissons personne.
- A l’heure actuelle, dis-je, il y a…
- Un magicien des mots, coupe Pierre-Georges Latécoère.
- Un magicien ? Où cela ?
- Mais à la tête du journal, monsieur le baron !… Ernest Piquevin est son nom. Il livre certains jours des éditoriaux d’une force qu’on n’a pas dû connaître depuis les journaux du père Hugo… Si ce n’est bien sûr avec Barrès ou Jaurès, mais ce sont des auteurs, je crois, que vous n’aimez guère.
Cette fois-ci, monsieur Latécoère intervient de lui-même dans la discussion. Un peu pour voler au secours de la victoire, me semble-t-il… A moins que ce ne soit pour torpiller mes efforts car aux noms honnis du nationaliste Barrès et du socialiste Jaurès, le baron républicain Rouquet de Saverdun a eu un double haut-le-cœur.
- Et où peut-on rencontrer ce magicien des mots pour savoir s’il serait prêt à continuer à travailler pour nous ? questionne le baron dont l’intérêt a grandi depuis que je lui ai démontré qu’il y avait de l’argent à gagner sans avoir rien à faire que trôner majestueusement telle une figure tutélaire.
Ce renversement d’opinion assez soudain n’a pas encore fini de me surprendre que monsieur Latécoère me cloue littéralement sur ma chaise.
- Vous l’avez en face de vous, monsieur le baron.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 1 Aoû 2011 - 22:49

Je dois m’être empourprée aussitôt car une violente brûlure s’est mise à courir sur ma peau sans que je puisse la calmer et surtout sans que je trouve quoi que ce soit à opposer à la révélation faite par mon patron. Pas une dénégation, pas un mot pour rejeter cette vérité que j’aurais souhaitée cacher pour l’éternité. Ce silence m’accuse évidemment mais il est trop tard pour se reprendre, redresser la barre, retrouver le contrôle de la discussion. C’est la fuite en avant…
- Ne soyez pas fâchée, mademoiselle Loupiac… Il y avait trop d’indices concordants pour que cela m’échappe. Votre facilité à écrire que je connais, votre embarras lorsque j’évoquais certains éditoriaux… je dis bien « certains »…, un « nous » qui vous a échappé à l’instant et plus quelques autres petites choses comme votre étonnante connaissance du monde du pouvoir à Paris. Vous ne pouviez être une simple petite libraire cultivée… Et aussi votre emballement, lorsque vous défendez les femmes dont les talents ne sont pas reconnus, pour être général n’en est pas moins propre à votre cas personnel.
- Je…
- Je ne comprends rigoureusement rien à ce qui se joue en ce moment devant mes yeux. Mademoiselle serait un grand journaliste ? C’est bien ce que vous affirmez, mon cher ami ?… Et vous voudriez que je fasse doublement confiance à cette jeunesse pour conduire le journal qu’elle me propose d’acheter… Ma foi, c’est là une histoire à laquelle je ne comprends goutte.
Je n’en suis pas si sûre. L’incrédulité bruyante du baron me remet l’esprit en ordre. Cet homme-là est un roué. Il n’est sans doute misogyne que pour mieux séduire les femmes et s’il fait le sot c’est pour mieux nous contraindre à dévoiler le dessous de nos cartes.
- Monsieur le baron, je vous dois des explications… Tout comme à mon patron, monsieur Latécoère... Il est exact qu’une partie des articles publiés depuis le début de la guerre dans La Garonne illustrée sont sortis de ma plume, que je suis allée enquêter à plusieurs reprises à Paris, sur le front et même, monsieur Latécoère appréciera, dans une unité de formation pour pilotes. J’ai eu le culot de porter il y a un peu plus de quatre ans une série de portraits réalisés dans le beau monde toulousain à monsieur Armengaud, le fondateur et directeur du journal. Il a aimé le style et le côté caustique de mes descriptions et m’a ouvert ses colonnes sous le pseudonyme de RV que bien des bourgeois de la ville ont cherché à percer depuis. Avec le début du conflit, il m’a affublée d’un nouveau faux nez mais en choisissant délibérément de me cacher sous le nom de l’amant de sa femme… Un pied de nez à la vie en sorte…
- Ah ça, oui ! s’exclame le baron Rouquet en se tapant violemment sur les cuisses.
- Le testament de monsieur Armengaud, qui n’imaginait sans doute pas rejoindre si tôt le cimetière, stipulait que la direction du journal devait revenir à Ernest Piquevin… C’est donc l’amant qui s’est installé dans le bureau directorial alors que, peut-être, monsieur Armengaud avait imaginé que cela puisse être moi.
- Quel farceur ! s’étrangle le baron qui n’en peut plus d’hilarité.
Je ne sais si la farce consiste à placer l’amant à la tête du journal ou une jeune femme. Je poursuis sans m’arrêter à cette remarque car je suis convaincue que de ma sincérité dépendra l’issue de la discussion et la sauvegarde du quotidien.
- Après avoir été amenée à suppléer monsieur Piquevin pour un éditorial, je suis écartée par la propriétaire, madame veuve Armengaud, et c’est alors que j’accepte la proposition de monsieur Latécoère de travailler à la chronique de son usine. Avant-hier, monsieur Piquevin m’a demandé de rédiger un nouvel éditorial, celui sur la politique de Clemenceau que vous avez tellement apprécié, monsieur…
- Celui qui a fini de vous trahir, mademoiselle…
- C’est là que j’ai songé que pour sauver ce journal auquel me rattachent des liens très forts, il fallait en dessaisir les actuels dirigeants et trouver des personnes plus investies dans sa bonne marche.
- Je suis personnellement honoré de votre choix, intervient Paul Rouquet.
- C’est celui de monsieur Latécoère… Moi je n’ai fait que lancer l’idée…
Le baron, qui s’est calmé, se fait à nouveau déstabilisateur.
- Voyons un peu à quoi ressemble ce fameux journal !…
Voilà donc l’épreuve terminale ! L’analyse du produit ! Or, celui-ci est bien maigre en ces temps de disette et, surtout, fort terne du fait de la présence d’un éditorial pitoyable péniblement pondu par le Piquevin original.
Comme on peut s’en douter, l’avis du patriarche après lecture est net et sans aucune concession.
- Je n’en voudrais même pas pour me torcher le derrière… C’est mauvais !…
Que répondre à cela ? Au-delà de l’outrance, c’est exact. Entre le départ de certains anciens de l’équipe de rédaction, le manque de moyens, les coupes de la censure et l’autocensure pratiquée par Piquevin, il n’y a pas grand chose à sauver.
- Et si c’est là la prose de mademoiselle, laissez-moi vous dire qu’elle parle mieux qu’elle n’écrit.
- Monsieur le baron, dit Pierre-Georges Latécoère, cet éditorial n’est pas de mademoiselle Loupiac. Si vous vouliez bien lui laisser votre place, quelques feuilles de papier, de l’encre et une plume en acier, elle pourrait aisément vous le prouver. Mettez-la au défi de vous surprendre.
- Et pourquoi pas ?! J’accepte cette idée… Mademoiselle, si vous me prouvez par votre talent qu’il peut y avoir intérêt à sauver votre canard, je le rachète comme vous êtes venue me le demander. Si votre prose est sèche et décharnée comme ce que je viens de lire, il vaudra mieux que vous oubliiez jusqu’à l’existence de mon nom et de ma famille. Vous serez chassée si vous osez vous approcher à nouveau de mes terres.
- Et sur quel thème voulez-vous que j’écrive, monsieur le baron ?
- Vous fûtes brillante selon mon ami Latécoère en annonçant la politique à venir de monsieur Clemenceau. Et si le président Poincaré, au mépris de ses convictions bellicistes, avait appelé monsieur Caillaux ?…
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mar 2 Aoû 2011 - 21:33

L’automobile de monsieur Latécoère s’engage à peine sur la grand route en direction d’Auterive que déjà mon patron brise le silence qui a succédé aux adieux au domaine des Rouquet de Saverdun.
- Vous m’en voulez de ne pas avoir tenu ma langue et d’avoir dévoilé votre autre secret ? demande-t-il… Je note, entre parenthèses, que c’est le second dans votre vie. Y aura-t-il encore longtemps de pareilles découvertes vous concernant ?
- Je ne pense pas, monsieur… Et pour répondre à votre première question, j’aurais mauvaise grâce à vous en vouloir car c’est par cette révélation que vous avez permis d’emporter l’adhésion du baron. Sans cela, nous aurions fait le voyage pour rien.
- C’est plutôt vous qui avez su le convaincre avec votre texte sur Caillaux président du conseil. J’en reste moi-même, quoique commençant à vous connaître, comme ensorcelé. Comment diable faites-vous cela ?
- Faire quoi, monsieur ?
- Mais écrire ! Aussi vite et aussi bien… Sur votre texte, il n’y a pas trois ratures et pourtant tout a jailli d’un seul trait. Pas d’hésitation, pas de remords. L’idée coule aussitôt de l’esprit à la main et au papier.
- Il n’y a pas de sortilège, monsieur… Du moins, je ne le pense pas… Je n’ai pas vendu mon âme pour avoir cette facilité-là. Elle est là, je le constate et je l’utilise… Et si je trouve la chose agréable, je n’ai même pas la possibilité d’en être fière car je n’ai rien fait pour y parvenir. SI je m’étais donnée du mal, si j’avais aligné les pages et les pages, déchirant et re-déchirant les feuilles, cassant les plumes à force de gratter le papier, alors oui, je pourrais me dire que je me l’ai mérité. Mais vous dire cela ce serait vous mentir… et il me semble que vous en avez quelque peu soupé de mes mensonges.
L’automobile, en cornant plus que de nécessaire, dépasse un attelage de bœufs qu’elle inonde de la boue du chemin. Le vacarme nous impose le silence et, étrangement, aucun de nous ne souhaite ensuite reprendre la parole. C’est que nous en sommes rendus au moment le plus délicat. Je ramène une proposition d’achat ferme pour La Garonne illustrée signée de la main du baron ; à cette lettre s’ajoute un codicille qui stipule que mademoiselle Loupiac devra appartenir, dès l’acceptation de la cession par la propriétaire, au groupe des rédacteurs au sein du journal. Me revoici journaliste et une journaliste bien plus établie que je ne l’ai jamais été. Du coup, monsieur Latécoère perd son « archiviste » et sa chroniqueuse. Comment va-t-il me dire que notre collaboration en est déjà aux dernières extrémités et ne passera sans doute pas la soirée ?
A Auterive, nous franchissons le pont sur l’Ariège avant de nous engager sur un mauvais chemin, pentu et tourmenté, qui grimpe vers Auragne.
- Quelle est cette fantaisie ? dis-je en constatant que nous avons quitté la route principale ? Vous cherchez à nous perdre ?…
- Pas le moins du monde, je vous rassure… Célestin connaît ce coin comme sa poche et, ma foi, il ne fait que faire ce que je lui ai ordonné avant de quitter Saverdun.
- Est-ce un raccourci ?…
- En distance sans aucun doute… En temps, je suis loin d’en être certain… Surtout si une roue vient à se briser dans une de ses fondrières… Mais j’avais besoin de prendre un moment avant d’aborder avec vous un sujet délicat.
Nous y voilà ! L’heure de la « répudiation » a sonné…
- J’ai beau retourner la chose de mille manières dans ma tête. Aucune solution n’est satisfaisante à mes yeux. Le talent d’Ernest Piquevin - ou de tout autre nom de carnaval dont vous vous affublerez à l’avenir pour masquer votre appartenance au sexe faible – va triompher dans la presse en s’exprimant quotidiennement et non plus par petits épisodes. Il faut que je m’y fasse, vous êtes une perle perdue… Même si j’escompte bien voir un jour se faire cette réclame sur mon entreprise dans vos colonnes…
- Vous pouvez y compter… Mais ce sera à l’encre violette qu’elle s’écrira, monsieur…
- Je n’en attendais pas moins de vous.
La Panhard-Levassor, malgré la puissance de son moteur, ahane sur les derniers mètres de montée avant de plonger vers le petit village d’Auragne. Nouveau silence crispé. Nous attendons nerveusement de savoir si l’ultime effort sera suffisant ou si nous devrons descendre pour pousser. Enfin, une reprise plus énergique arrache l’automobile à la glaise du chemin et nous permet de franchir l’obstacle.
- Je me demandais cependant…
- Oui, monsieur…
- Seriez-vous disposée malgré tout à continuer à assurer votre tâche à l’usine ?… Oh, bien sûr, au rythme que vous souhaiterez et en étant présente lorsque vous le jugerez utile…
- Monsieur Latécoère ?… Vous me demandez d’exercer deux métiers à la fois ?!…
- Deux métiers, mademoiselle ? Etes-vous bien sûre qu’ils soient si différents ?…
- J’en conviens… Mais, le temps…
- Le temps, mademoiselle Loupiac, est le dernier des problèmes pour des gens comme nous. Bientôt, j’ouvrirai des bureaux à Paris et je passerai une partie de mon temps dans la capitale. Qui me racontera ce qu’il advient de mes usines si vous n’êtes pas là pour m’en faire récit ?
- Monsieur Dewoitine ou monsieur Moine… Ils sont…
- Ce sont des ingénieurs. Comme moi. Habiles à dessiner et à concevoir mais incapables de retranscrire le pouls de l’atelier, de faire entendre le bruit de la forge, de faire sentir la puissance des machines. C’est de cela dont j’aurais besoin quand je ne pourrais pas l’éprouver par moi-même. Le ferez-vous pour moi ?
Il ne me faut pas plus de cinq secondes pour prendre une décision. Je craignais de perdre ma place dans l’aventure, monsieur Latécoère me la conserve et, qui plus est, lui donne même une force supplémentaire. Comment ne pas accepter ?
A peine après avoir cueilli mon « oui, monsieur », Pierre-Georges Latécoère cogne à la vitre le séparant de Célestin. Aussitôt, le moteur retrouve la puissance qu’il donnait l’impression d’avoir perdue. Le temps est peut-être le dernier des problèmes pour mon patron mais j’ai le sentiment qu’il a su en jouer habilement pour emporter ma décision. Raison de plus pour me dire que, en dépit de mes petits secrets, je dois avoir beaucoup de valeur à ses yeux.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 4 Aoû 2011 - 23:25

Dimanche 18 novembre 1917

Le retour tardif place du Capitole à la lumière des deux phares m’a exonérée de tout scrupule envers monsieur Piquevin. S’il m’a guettée, s’il m’a faite demander auprès du personnel de maison, il en aura été pour ses frais. D’ailleurs, quelle pouvait bien être la position d’un homme qui vous demande votre aide et refuse ensuite de l’utiliser ? Couard et fluctuant, je le sentais bien capable de trouver une explication à ce ratage, quitte (et pourquoi pas d’ailleurs ?) à en attribuer l’entière responsabilité à madame Louisa Armengaud laquelle n’avait pourtant jamais mis son nez aquilin dans les affaires réelles du journal. Et puis de toutes les manières il était trop tard pour que je livre en un délai raisonnable un commentaire sur les événements de la journée dont je ne connaissais d’ailleurs rien. Je comptais bien, en revanche, profiter d’une bonne nuit de repos avant d’aller affronter Louisa la carliste dans son antre

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Dim 7 Aoû 2011 - 23:33

Imaginant que, comme mes parents, la propriétaire de La Garonne illustrée passera une partie de sa matinée en l’église du quartier de Lardenne à célébrer avec tous les croyants la messe dominicale, je reste une bonne heure seule à traîner dans la librairie vide. C’est un plaisir devenu trop rare à mon goût que ce contact avec les couvertures ouvragées des romans, avec les pages aux allures sévères des livres érudits. C’est dans cette rencontre-là que j’ai découvert le plaisir de la lecture, puis de l’écriture. Cette masse de savoirs et d’émotions concentrée en un seul lieu est une perpétuelle invitation à défier les secrets du monde. J’ouvre au hasard, je lis quelques lignes, reconnais un texte connu ou me laisse surprendre par des phrases inédites. C’est une déambulation gourmande qui ne me rassasie jamais et à travers laquelle je réussis à oublier mes soucis. Je crois que tant que j’aurais des livres à portée de main je me sentirai vivante.

Le repas dominical est comme toujours pompeux et solennel. C’est un rite bourgeois qui me semblait déjà sans intérêt avant la guerre mais qui m’est devenu proprement insupportable depuis que j’ai vu la manière dont nos héroïques Poilus se nourrissaient dans les tranchées. Malgré les restrictions qui se renforcent, il y a sur la table de quoi nourrir dix personnes alors que nous ne sommes que trois… Deux devrais-je même dire car j’ai largement anticipé le déjeuner en grappillant quelques bons morceaux dans le secret laboratoire de notre cuisinière.
- Vous mangez du bout des lèvres, Claire… Et vous avez bien mauvaise mine…
J’ai envie de lui crier que je ne suis plus une gamine, que j’ai un fils, que d’importants personnages me font confiance mais de tout cela je ne peux dire mot. Il ne comprendrait pas, il n’accepterait pas… Et j’ai encore besoin de ce refuge familier pour pouvoir consacrer l’argent que je peux gagner aux bons soins qu’on apporte à mon Raymond à Paris. Alors je fais ce qu’il attend. Je baisse la tête, je plante ma fourchette dans ma purée de pois et je me force à manger. Comme une petite fille bien sage.
- Votre absence à l’office, reprend-il, a encore attristé le père Bernard qui nous a invité, votre mère et moi, à vous transmettre les prières qu’il forme pour vous.
- Père, monsieur le curé Bernard m’a initiée aux mystère de la parole divine alors que j’avais à peine sept ans. J’ai écouté ses belles histoires durant près de dix ans avant de comprendre qu’elles ne me concernaient pas, qu’elles ne me touchaient pas. Depuis 1905, la République est séparée de l’Eglise… Eh bien, je me sens plus républicaine que chrétienne.
Ici, ma mère devrait intervenir pour me gourmander. Elle et pas mon père dont je doute de plus en plus de la solidité des convictions religieuses ; je suis bien certaine qu’il ne viendra pas me relancer sur le sujet de peur que je l’accuse de faire semblant pour se conformer aux usages. Mais ma mère ne dit rien ni pour apporter son soutien au père Bernard et à ses inquiétudes, ni – mais cela m’étonne moins – pour me donner raison. Ce silence fait plus de bruit que les imprécations terribles que j’ai pu subir lorsque j’ai avoué à vingt ans que je ne croyais plus en Dieu depuis longtemps.
Je la regarde. Elle a un sourire d’une douceur éteinte comme si tout ce qui se disait autour de la table ne la concernait plus.
- Mère ? Vous sentez-vous bien ?…
Le fait que je puisse m’inquiéter pour elle m’apparaît paradoxalement comme quelque chose de positif. Je porte encore des sentiments pour les deux êtres qui m’ont mise sur cette planète d’horreurs et de beautés. Parfois, j’ai l’impression d’être un corps détaché d’eux au point de ne me retrouver liée à mes parents que par les meubles ou les murs qui nous séparent.
- Mais oui, ma petite Claire… Je me sens un peu lasse, voilà tout.
A quoi pense-t-elle ? Elle parle comme si son esprit n’animait pas ses lèvres, comme si une mécanique horlogère œuvrait à la place de son cerveau. Elle pourrait être somnambule qu’elle n’agirait pas différemment.
Décidément, la purée de pois ne passe pas. Je me venge sur le rôti de porc dont la cuisson parfaite restitue tout le goût en bouche et qui n’a pas ce côté pâteux de la bouillie de légumes. Au quatrième morceau pourtant, mon estomac commence à demander grâce. Nouveau coup d’œil à ma mère. Elle commence à placer ses couverts et ses verres au centre de son assiette comme pour débarrasser elle-même la table.
Cette fois, j’en suis bien assurée. Quelque chose dans l’esprit maternel est en train doucement de se fissurer. Pourquoi n’en ai-je rien perçu jusque là ?
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 8 Aoû 2011 - 20:54

Le dimanche, les tramways se font plus rares et il me faut attendre un moment place Esquirol avant de pouvoir monter dans le « NE » (le « E » signifiant que la ligne « N » a été électrifiée) à destination de Lardenne où se trouve le petit château des Armengaud.
D’Esquirol, le tramway ne peut guère se tromper, c’est quasiment tout droit ! Hormis le tout petit virage sur la gauche pour s’aligner sur la lourde carcasse du Pont-Neuf, il n’y a plus qu’une succession de places à franchir, voire à contourner, jusqu’à l’entrée du quartier de Lardenne. Je me surprends pourtant à trouver le temps long tant je redoute l’affrontement avec Louisa Armengaud sur « ses » terres et suis pressée d’en découdre. En dépit de quelques invitations faites par l’ancien propriétaire de La Garonne illustrée (et qui incluaient évidemment mes parents), je n’ai jamais donné suite ; la perspective de me trouver face à l’épouse espagnole de mon patron me faisait froid dans le dos. Son arrogance immobile se mariait trop mal avec ma bouillante impulsivité. Si j’avais réussi à retourner notre rencontre de l’avant-veille à mon avantage, rien ne disait que je serais aujourd’hui attendue les bras ouverts ; la substitution de mon éditorial par celui d’Ernest Piquevin n’était pas spécialement de bonne augure, il fallait l’admettre.
Le tramway m’abandonne tout juste à son premier vrai virage. Il me suffit de traverser la route pour parvenir devant la grille du château… ou disons plutôt de l’imposante gentilhommière avec sa façade de briques bien rouges, ses deux minces tourelles d’angle et ses colonnes encadrant la fenêtre du milieu à l’étage. Je fais tinter la cloche à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’une femme de chambre daigne passer la tête dans l’entrebâillement de la porte. Par son allure et par son visage fermé, elle me donne à penser que c’est l’exemple type de la mégère que personne n’est jamais parvenu à apprivoiser. Son aboiement, largement pollué par un accent ibérique, suffirait presque à me dissuader de poursuivre ma tentative d’intrusion.
- Quoi que vous voulez ?…
- Je souhaiterais rencontrer madame veuve Armengaud…
- Non possiblé… La Madama va a dormir…
- Dites-lui que je suis Claire Loupiac…
- Claro Loupiach ?
- Je viens pour le journal…
- Nouss lisons déya oune journal… Va t’en !…
C’est un dialogue de sourd dont je sens bien qu’il n’est sans doute pas tout à fait fortuit. Si cette servante est en France depuis que sa maîtresse y est arrivée, son français doit être bien meilleur que le salmigondis qu’elle me sert depuis le début.
Une idée me traverse l’esprit. Je tire de mon sac le fidèle cahier qui ne me quitte pratiquement jamais, en déchire une feuille, griffonne quelques mots me tenant lieu de carte de visite et la fourre entre les grosses pattes de la cerbère en dentelles noires.
- Donnez ça à Madame !…
La vieille femme plie scrupuleusement ma feuille en quatre, la fourre dans sa poche et disparaît de la même démarche qu’une cane conduisant ses petits à la mare.
Quinze bonnes minutes se passent avant qu’elle ne revienne. Au cours de cette interminable attente, j’ai vu filer sous mon nez le tramway déjà reparti en sens inverse vers la place Esquirol. Quoi qu’il arrive désormais, il me faudra attendre une bonne heure avant que le prochain ne passe. Autant donc réussir à franchir le portail de fer forgé clair pour prendre pied dans le salon de la veuve Armengaud et l’affronter directement.
D’affrontement il n’y aura pas car sitôt le tramway passé – j’imagine que ce n’était pas tout à fait un hasard – la duègne espagnole rouvre la porte de l’entrée, se dandine jusqu’à moi et me colle entre les mains ma feuille de papier griffée de quelques mots supplémentaires à l’encre noire.
« Nou ne vendon plou. La Garone é sové ».
Eberluée par ce retournement de situation qui me met dans une position terriblement inconfortable par rapport aux Rouquet et à monsieur Latécoère, je relève la tête en quête d’explications. C’est pour me voir opposer un battement de mains qui aurait réussi à chasser une nuée de moustiques. Pas besoin de baragouiner un pseudo-français mâtiné d’hispanismes, j’ai compris que ma présence ne sera pas tolérée plus longtemps dans les parages. Je n’ai plus qu’à m’en aller à pied. Et sans me plaindre.
Je ne risque pas de me tromper…
C’est tout droit.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 11 Aoû 2011 - 1:23

Mes bottines ont commencé à me faire mal peu après le passage de la voie ferrée. A ce désagrément mécanique s’ajoute le vent qui s’est levé graduellement et joue depuis lors à essayer de m’arracher mon chapeau. Deux bonnes raisons de serrer les dents ce qui, à tout prendre, m’évite de répandre le torrent d’injures bien senties qui s’amoncèlent dans mon crâne à l’intention de madame Louisa et de son galant Piquevin.
A la Patte d’oie d’où divergent les routes vers Cugnaux, Lombez et Auch, je réussis à grimper dans un tramway arrivant de Saint-Simon. Ce « ZE » ne me conduira pas plus loin que la place Esquirol mais je suis déjà décidée à poursuivre mon chemin au-delà quand bien même il me faudrait ramper sur les trottoirs pour continuer à avancer. Si la propriétaire ne veut plus vendre La Garonne Libre, c’est que quelque chose ou quelqu’un est venu à la rescousse du quotidien. Je ne compte guère sur un soudain trait de génie d’Ernest Piquevin pouvant lui valoir le prix Pulitzer. Quant au fait de ne plus vouloir vendre, il n’indique pas forcément l’arrivée d’un généreux mécène apportant de l’argent frais sans vouloir se mêler de la marche du journal.
Alors ?…
La réponse s’impose à moi dès que je pose ma bottine douloureuse sur le pavé de la place Esquirol. Un crieur de La Garonne illustrée vrille les oreilles des passants de ses cris stridents. Pendant quelques infimes secondes – mais qui suffisent à me transporter de bonheur – j’imagine que la guerre est finie, que les Boches face à la perspective d’affronter un Tigre déterminé ont mis bas les armes. Il n’en est rien évidemment. Si tel était le cas, la place, les rues, la ville seraient en fête et on danserait déjà au son de l’accordéon ou du violon.
Que crie-t-il donc ce bougre avec sa voix éraillée dans laquelle je distingue surtout le répétitif « Demandez La Garonne illustrée ! » ?
- Petit ! Un journal !
Le gamin enfourne dans sa poche le sou que je lui tends sans cesser de brailler. Un mot me frappe : « meurtre »… puis un autre : « médailles »… Cela n’en demeure pas moins nébuleux.
Aussi vite que le permettent mes pauvres chevilles martyrisées, je m’éloigne du quai du tramway pour échapper à la gouille occitane du poulbot qui n’a rien à envier à ses « collègues » parisiens.. Sauf peut-être leur articulation bien nette et le temps qu’ils savent prendre pour remercier l’acheteur.
La première page est barrée de quelques mots qui me serrent le cœur aussitôt que je les comprends : « Un étranger, pilleur de dépouilles glorieuses, assassiné à l’usine Latécoère ». La voilà donc la parade de Piquevin et de sa comtesse espagnole ! Un bon gros fait divers sanglant mâtiné de xénophobie ! Tout ce que monsieur Armengaud traitait par le mépris et renvoyait sans états d’âme au fond de la page 4.
Je parcours les trois colonnes consacrées à l’information principale de cette édition spéciale. Il y a en fait peu à dire mais l‘affaire est montée en épingle et le reste de la première page est occupé par une représentation en grande taille d’une Légion d’honneur couverte de boue. Pour pouvoir réagir vite, Piquevin s’est rabattu sur une illustration déjà présente dans les cartons du service de documentation. Pas le temps d’aller chercher à photographier les premières rangées de briques de l’usine de Montaudran, ni même de faire dessiner par l’artiste maison ce qu’on suppose qu’il s’est passé.
Tout tient en fait en quelques mots que l’auteur a habilement délayé our remplir les trois colonnes minimales. Ce matin, peu après l’aube, alors que les ouvriers allaient reprendre leur travail d’édification des bâtiments, un corps a été trouvé face contre terre dans une des tranchées de drainage du sol. L’article, qui n’est pas signé, affirme qu’on n’a pas reconnu la victime… ce qui me semble fort suspect car tout le monde se connaît déjà sur le chantier. Même les soldats allemands prisonniers ont leurs surnoms et le contremaître en use avec eux comme il le ferait avec un troupeau de baudets, tantôt par l’encouragement, tantôt par la force, jusqu’à obtenir le meilleur d’eux. Il est donc capable de les connaître et de les reconnaître même sans voir leur visage.
L’assassiné, révèle encore le journal, avait dans les poches plusieurs médailles françaises. De celles qu’on remet aux combattants pour leur héroïsme au front… Souvent, hélas, à titre posthume. Comment cet étranger – d’ailleurs comment peut-on savoir que c’est un étranger si on ne l’a pas identifié ? – a-t-il pu se procurer toutes ces décorations ? L’article ne trouve qu’une explication : c’est un pilleur de cercueils, un profanateur de sépultures, un violeur du repos des héros de la patrie.
Je comprends mieux la difficulté du petit crieur à formuler clairement la situation qu’il est chargé de « vendre » aux passants. Il n’y a pas grand chose de précis dans ce qu’annonce l’édition spéciale. Mais c’est justement là que se construit l’entourloupe… Une deuxième édition doit déjà être prête à être lancée sur les rotatives. Une deuxième édition qu’appâtés par l’odeur du sang et le remugle du scandale, les honnêtes gens se dépêcheront d’acheter. Et nul doute que La Dépêche ou le Télégramme en sont encore à se demander ce qu’il se passe exactement. En ne livrant que des bribes d’information, Piquevin empêche la concurrence de se mettre en chasse. C’est bien joué, très bien joué mais cela provient d’un esprit retors et calculateur qui ne peut être celui de l’actuel directeur de la publication. Quelqu’un d’autre est entré en scène et tire les ficelles ! Quelqu’un qui a servi à La Garonne toute l’affaire dans le plus grand secret, a rédigé – anonymement – ce premier article avant, sans doute, d’en écrire un deuxième, puis un troisième pour l’édition du lendemain. Ce ne peut être qu’un témoin de la découverte, quelqu’un de l’usine, quelqu’un d’assez habile pour « pondre » des textes bien tournés et d’assez roublard pour proposer à Piquevin toute une stratégie pour faire « monter la sauce ». Avec plusieurs numéros et éditions supplémentaires sur cette affaire, la direction de La Garonne libre a de quoi commencer à remonter doucement la pente. La censure ne viendra pas mettre son nez dans ce fait divers… et d’autant plus qu’il va exciter le nationalisme des foules si on vient à « découvrir » que la victime était un de ces prisonniers allemands qui travaillent pour monsieur Latécoère. C’est attaquer la concurrence au canon de 75, dégager la voie royale du succès sans aucun ménagement et mettre en péril une certaine idée du journalisme.
Je balance un moment entre chercher à m’introduire au journal pour en apprendre un peu plus auprès de Lebrac ou me rendre auprès de monsieur Latécoère qui doit être dans tous ses états. De cette hésitation, il ne sort qu’une résolution de patience. D’un côté comme de l’autre, on sait venir me trouver lorsque on a besoin de ma plume. Piquevin voudra peut-être éditorialiser l’affaire. Monsieur Latécoère produire un texte défendant l’honneur de son entreprise et de ceux qui la servent. Ils savent tous où j’habite et s’ils viennent à me demander, ils me trouveront dans un bon bain chaud en train de reposer mon corps meurtri.
Je suis persuadée que ce qu’il vient d’arriver est le début d’une sacrée histoire et que seule une disciple de Nelly Bly pourra vraiment en découvrir tous les mystères.
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