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 Les Ailes de monsieur Emile [en cours]

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MBS



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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 11 Aoû 2011 - 1:23

Mes bottines ont commencé à me faire mal peu après le passage de la voie ferrée. A ce désagrément mécanique s’ajoute le vent qui s’est levé graduellement et joue depuis lors à essayer de m’arracher mon chapeau. Deux bonnes raisons de serrer les dents ce qui, à tout prendre, m’évite de répandre le torrent d’injures bien senties qui s’amoncèlent dans mon crâne à l’intention de madame Louisa et de son galant Piquevin.
A la Patte d’oie d’où divergent les routes vers Cugnaux, Lombez et Auch, je réussis à grimper dans un tramway arrivant de Saint-Simon. Ce « ZE » ne me conduira pas plus loin que la place Esquirol mais je suis déjà décidée à poursuivre mon chemin au-delà quand bien même il me faudrait ramper sur les trottoirs pour continuer à avancer. Si la propriétaire ne veut plus vendre La Garonne Libre, c’est que quelque chose ou quelqu’un est venu à la rescousse du quotidien. Je ne compte guère sur un soudain trait de génie d’Ernest Piquevin pouvant lui valoir le prix Pulitzer. Quant au fait de ne plus vouloir vendre, il n’indique pas forcément l’arrivée d’un généreux mécène apportant de l’argent frais sans vouloir se mêler de la marche du journal.
Alors ?…
La réponse s’impose à moi dès que je pose ma bottine douloureuse sur le pavé de la place Esquirol. Un crieur de La Garonne illustrée vrille les oreilles des passants de ses cris stridents. Pendant quelques infimes secondes – mais qui suffisent à me transporter de bonheur – j’imagine que la guerre est finie, que les Boches face à la perspective d’affronter un Tigre déterminé ont mis bas les armes. Il n’en est rien évidemment. Si tel était le cas, la place, les rues, la ville seraient en fête et on danserait déjà au son de l’accordéon ou du violon.
Que crie-t-il donc ce bougre avec sa voix éraillée dans laquelle je distingue surtout le répétitif « Demandez La Garonne illustrée ! » ?
- Petit ! Un journal !
Le gamin enfourne dans sa poche le sou que je lui tends sans cesser de brailler. Un mot me frappe : « meurtre »… puis un autre : « médailles »… Cela n’en demeure pas moins nébuleux.
Aussi vite que le permettent mes pauvres chevilles martyrisées, je m’éloigne du quai du tramway pour échapper à la gouille occitane du poulbot qui n’a rien à envier à ses « collègues » parisiens.. Sauf peut-être leur articulation bien nette et le temps qu’ils savent prendre pour remercier l’acheteur.
La première page est barrée de quelques mots qui me serrent le cœur aussitôt que je les comprends : « Un étranger, pilleur de dépouilles glorieuses, assassiné à l’usine Latécoère ». La voilà donc la parade de Piquevin et de sa comtesse espagnole ! Un bon gros fait divers sanglant mâtiné de xénophobie ! Tout ce que monsieur Armengaud traitait par le mépris et renvoyait sans états d’âme au fond de la page 4.
Je parcours les trois colonnes consacrées à l’information principale de cette édition spéciale. Il y a en fait peu à dire mais l‘affaire est montée en épingle et le reste de la première page est occupé par une représentation en grande taille d’une Légion d’honneur couverte de boue. Pour pouvoir réagir vite, Piquevin s’est rabattu sur une illustration déjà présente dans les cartons du service de documentation. Pas le temps d’aller chercher à photographier les premières rangées de briques de l’usine de Montaudran, ni même de faire dessiner par l’artiste maison ce qu’on suppose qu’il s’est passé.
Tout tient en fait en quelques mots que l’auteur a habilement délayé our remplir les trois colonnes minimales. Ce matin, peu après l’aube, alors que les ouvriers allaient reprendre leur travail d’édification des bâtiments, un corps a été trouvé face contre terre dans une des tranchées de drainage du sol. L’article, qui n’est pas signé, affirme qu’on n’a pas reconnu la victime… ce qui me semble fort suspect car tout le monde se connaît déjà sur le chantier. Même les soldats allemands prisonniers ont leurs surnoms et le contremaître en use avec eux comme il le ferait avec un troupeau de baudets, tantôt par l’encouragement, tantôt par la force, jusqu’à obtenir le meilleur d’eux. Il est donc capable de les connaître et de les reconnaître même sans voir leur visage.
L’assassiné, révèle encore le journal, avait dans les poches plusieurs médailles françaises. De celles qu’on remet aux combattants pour leur héroïsme au front… Souvent, hélas, à titre posthume. Comment cet étranger – d’ailleurs comment peut-on savoir que c’est un étranger si on ne l’a pas identifié ? – a-t-il pu se procurer toutes ces décorations ? L’article ne trouve qu’une explication : c’est un pilleur de cercueils, un profanateur de sépultures, un violeur du repos des héros de la patrie.
Je comprends mieux la difficulté du petit crieur à formuler clairement la situation qu’il est chargé de « vendre » aux passants. Il n’y a pas grand chose de précis dans ce qu’annonce l’édition spéciale. Mais c’est justement là que se construit l’entourloupe… Une deuxième édition doit déjà être prête à être lancée sur les rotatives. Une deuxième édition qu’appâtés par l’odeur du sang et le remugle du scandale, les honnêtes gens se dépêcheront d’acheter. Et nul doute que La Dépêche ou le Télégramme en sont encore à se demander ce qu’il se passe exactement. En ne livrant que des bribes d’information, Piquevin empêche la concurrence de se mettre en chasse. C’est bien joué, très bien joué mais cela provient d’un esprit retors et calculateur qui ne peut être celui de l’actuel directeur de la publication. Quelqu’un d’autre est entré en scène et tire les ficelles ! Quelqu’un qui a servi à La Garonne toute l’affaire dans le plus grand secret, a rédigé – anonymement – ce premier article avant, sans doute, d’en écrire un deuxième, puis un troisième pour l’édition du lendemain. Ce ne peut être qu’un témoin de la découverte, quelqu’un de l’usine, quelqu’un d’assez habile pour « pondre » des textes bien tournés et d’assez roublard pour proposer à Piquevin toute une stratégie pour faire « monter la sauce ». Avec plusieurs numéros et éditions supplémentaires sur cette affaire, la direction de La Garonne libre a de quoi commencer à remonter doucement la pente. La censure ne viendra pas mettre son nez dans ce fait divers… et d’autant plus qu’il va exciter le nationalisme des foules si on vient à « découvrir » que la victime était un de ces prisonniers allemands qui travaillent pour monsieur Latécoère. C’est attaquer la concurrence au canon de 75, dégager la voie royale du succès sans aucun ménagement et mettre en péril une certaine idée du journalisme.
Je balance un moment entre chercher à m’introduire au journal pour en apprendre un peu plus auprès de Lebrac ou me rendre auprès de monsieur Latécoère qui doit être dans tous ses états. De cette hésitation, il ne sort qu’une résolution de patience. D’un côté comme de l’autre, on sait venir me trouver lorsque on a besoin de ma plume. Piquevin voudra peut-être éditorialiser l’affaire. Monsieur Latécoère produire un texte défendant l’honneur de son entreprise et de ceux qui la servent. Ils savent tous où j’habite et s’ils viennent à me demander, ils me trouveront dans un bon bain chaud en train de reposer mon corps meurtri.
Je suis persuadée que ce qu’il vient d’arriver est le début d’une sacrée histoire et que seule une disciple de Nelly Bly pourra vraiment en découvrir tous les mystères.
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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 18 Aoû 2011 - 23:36

Il y a bien une personne dans l’habitation de mes parents en cet après-midi tourmenté mais ce n’est assurément pas une de celles que j’escomptais voir arriver. Le commissaire Gédéon Brunet n’est pas à proprement parler un ami de mes parents mais c’est une relation qu’on ne peut éviter dans la bourgeoisie moyenne de la ville. Son épouse et ma mère se sont invitées et contre-invitées à plusieurs reprises depuis l’arrivée du commissaire depuis Tarbes où il exerçait ses talents précédemment. Autant dire que ma mère, dont l’énergie babillarde semble soudain revenue, fait feu de tout bois pour gâter et dorloter l’époux de « sa chère amie ». Du café – Dieu seul sait comment nous pouvons avoir encore de ce breuvage en ces temps de pénurie ! – et des gâteaux secs confectionnées la veille par Albertine Marty, notre cuisinière. L’officier de police semble prendre un plus grand plaisir à déguster ces mets devenus rares qu’à suivre la conversation agitée et décousue de ma génitrice. Il aurait sans doute préféré évoquer avec mon père des « histoires d’hommes » et leur goût commun pour les œuvres nationalistes de Maurice Barrès. Seulement voilà, le dimanche après-midi, depuis des années, mon père ravale sa morale bourgeoise et, tel un personnage de Feydeau, retrouve une demi-mondaine quelque part dans une soupente douillettement aménagée. Je crois bien qu’il n’y a que ma mère qui l’ignore encore… Et visiblement ce malheureux Gédéon Brunet que mon arrivée paraît ramener soudain aux véritables enjeux de sa présence chez nous.
Le commissaire ne laisse même pas le temps à ma mère de me l’annoncer (comment pourrais-je avoir oublié que, cachée derrière le pseudonyme d’RV, j’ai épié cet homme à la quarantaine alerte, amoureux de bons cognacs, de cigares voluptueux et de servantes ne l’étant pas moins ?) pas plus que de préciser les raisons de sa visite (que de toute manière elle ignore… ou qu’elle a oubliées).
- Mademoiselle Loupiac, je suis ici sur le conseil de monsieur Latécoère qui est votre patron si j’en crois ses déclarations…
- C’est exact, monsieur le commissaire…
Il laisse un énorme silence avant de reprendre et je me demande s’il n’est pas lui aussi de ceux qui savent à quelles activités j’ai pu me livrer depuis plusieurs années dans cette ville. Ce serait un bon moyen de se venger que de me laisser craindre le pire aussi longtemps.
- Je vous écoute, reprends-je pour l’amener à parler.
Un mouvement des yeux en direction de ma mère me fait comprendre qu’il préférerait se dispenser de la présence d’une insatiable bavarde. Je cligne à mon tour des paupières pour accuser réception du message muet et appelle Joséphine.
- Joséphine !… Joséphine !…
La véritable maîtresse de la maison, jamais bien loin de là où bat le cœur du foyer, surgit au bout de quelques secondes.
- Oui, mademoiselle…
- Puisqu’il ne fait pas trop froid, voudriez-vous amener ma mère se promener un peu ?… Jusqu’au square Lafayette par exemple…
Ma mère essaye bien de dire qu’elle doit tenir compagnie au commissaire mais Joséphine avec l’esprit de résolution qui la caractérise emporte en deux temps trois mouvements la récalcitrante jusqu’à l’escalier.
- Un ouvrier de monsieur Latécoère a été retrouvé mort ce matin…
- C’est déjà dans le journal, monsieur le commissaire.
Il hausse un sourcil circonspect. Voilà qui n’était sans doute pas prévu dans son plan de manœuvre.
- Alors, vous savez que le mort était une de vos connaissances ?…
- Monsieur le commissaire, si monsieur Latécoère vous a envoyé jusqu’à moi il a bien dû vous dire que depuis que je travaille à ses côtés j’ai appris à connaître une grande partie de ceux qui œuvrent à la construction de son usine.
- Il me l’a dit mais il m’a surtout précisé que vous aviez entrepris d’apprendre le français à un certain nombre de travailleurs espagnols. C’est un d’entre eux qu’on a retrouvé étranglé ce matin, le visage enfoncé dans la boue. Il s’appelait Carlos Gomez y Prieto.
Le commissaire attend visiblement de ma part une réaction à la hauteur de l’émotion qu’elle doit susciter. Seulement, quand on a vu partir tant et tant de courageux soldats pour les vertes prairies du Seigneur, quand on les a sentis cesser de vivre entre vos bras, quand on a croisé ces regards soudain vides et vitreux, plus rien n’est vraiment comme avant. Cette insensibilité apparente ne peut que me desservir aux yeux de l’officier de police mais feindre serait encore plus maladroit.
Pourtant… Carlos… Comment ne pas se révolter à l’idée que ce jeune Catalan qui ne devait même pas avoir 18 ans soit déjà au pays des ombres ? Comment accepter qu’une telle joie de vivre s’en soit allée ?… Et surtout comment imaginer qu’on l’accuse, lui, de telles vilénies ? C’est sur ce point que je me sens la plus capable de réagir. Le reste ne concerne que moi, mes sentiments profonds et ma mémoire.
- Monsieur le commissaire… Carlos n’était pas un voleur. Il ne peut être responsable de ce dont on l’accuse.
- Et de quoi l’accuse-t-on, mademoiselle Loupiac ? Je ne vous ai rien dit à ce propos…
Me voilà prise au piège ! Peut-être pas celui que le commissaire avait souhaité me tendre mais il en est des chausse-trappes comme des amours : on ne tombe pas forcément toujours sur celles que la providence vous destinait.
- Le journal parle d’un trafic de médailles.
- Vous n’y croyez pas ?…
Gédéon Brunet se garde bien de confirmer ou d’infirmer ce qui a été écrit dans La Garonne illustrée. C’est d’une grande habilité, je dois le reconnaître. Il en apprendra plus en m’écoutant parler sans repères qu’en précisant ses questions. Le bougre connaît son travail mais, pour la deuxième fois, je me dis qu’il sait aussi pertinemment à qui il a à faire. Il est méfiant comme un chaton approchant d’une flaque d’eau froide.
- Je suis arrivée chez monsieur Latécoère le jour où Carlos et son frère sont venus s’y faire embaucher. J’ai vu ce gamin se mettre à l’ouvrage comme si ses seuls efforts pouvaient nous permettre de gagner la guerre. Bien sûr qu’il est venu pour les sous à gagner mais j’ai bien senti qu’il savait pourquoi la République se battait et qu’il partageait ces idées-là. D’ailleurs, il avait commencé à apprendre le français et il parlait déjà de rester ici une fois la guerre finie. Quand on a cet état d’esprit là, monsieur le commissaire, on ne trafique pas avec l’honneur.
- Tout est possible, mademoiselle… Les choses les plus improbables ne sont pas toujours exclues et on peut être désagréablement surpris par des personnes qu’on pensait connaître. Vous le savez bien vous-même n’est-ce pas ?…
J’ai la très désagréable conviction d’avoir vraiment été percée à nue. Voilà l’heure de solder les comptes que le commissaire a pu avoir avec RV avant-guerre. Il sait qui je suis, qui j’ai été et il va se faire fort de jouer de cela.
Je tente quand même une parade désespérée. Par réflexe plus que par sentiment de pouvoir échapper à l’inéluctable.
- De quoi parlez-vous, commissaire ?
- Mais du fait qu’une femme de votre monde et de votre instruction puisse se retrouver au milieu de tant d’hommes frustres chaque jour. Vos intentions quoique louables m’apparaissent superflues. Que n’avez-vous plutôt épousé un gentil garçon dont vous tiendriez la maison ?
Etouffée par le poids de mes secrets et alertée par les talents du policier, j’ai été incapable de voir s’exprimer l’exact fond de sa pensée. Il ne joue pas à se venger d’RV, il essaye de remettre une femme à ses yeux perdue – ou pas très loin de l’être – dans le sillon qu’elle n’aurait jamais dû quitter. La voilà ma faute ! Traîner au milieu des hommes, leur parler, les écouter… Ah, évidemment, si j’épousais son fils !… Car je suis désormais persuadée qu’il a cela dans un coin de sa tête cartésienne de policier. Faire d’une pierre deux coups. M’entendre sur l’affaire et me faire suffisamment peur pour que je trouve opportun de me placer sous sa protection.
A ce petit jeu, je suis tout à fait prête à relever le gant. Rira bien qui rira le dernier…
A condition que la mort de Carlos puisse prêter à rire.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 20 Aoû 2011 - 23:17

Ces reproches ayant été faits, je sais à quoi m’en tenir sur l’importance que le commissaire Brunet accordera à mes remarques. A ses yeux, elles ne vaudront pas tripette. Puisque je ne suis pas à la place que je devrais avoir selon lui.
A tout prendre, je devrais même me dire que j’ai de la chance de ne pas être perçue d’emblée comme une coupable potentielle.
Le policier ne m’en dira guère plus que ce que j’ai déjà lu dans La Garonne. Ce n’est qu’incidemment que j’apprends que le malheureux Carlos a été étranglé avant que son visage ne soit à moitié enfoui dans la glaise du chantier. Pour le reste, aucune confirmation de la présence de médailles dans ses poches, aucun élément sur l’identité de la personne qui a découvert le corps et rien qui puisse me laisser deviner quel est le mystérieux informateur de Piquevin. N’étant pas encouragée par l’attitude du sentencieux pandore, je me garde bien de me montrer aussi coopérative que j’aurais pu l’être. Lorsqu’il s’agit de parler de Carlos ou de son frère, j’en dis beaucoup mais quand les questions se déplacent sur la vie de l’usine, alors là je reste vague. Parce que le commissaire l’a bien cherché et parce que je pense que c’est ce que monsieur Latécoère espérait secrètement en envoyant le policier par ici. Il est bien placé pour savoir que je suis très forte pour mentir, surtout si c’est par omission.
- A quoi monsieur Latécoère vous emploie-t-il exactement mademoiselle Loupiac ?
La question me confirme que mon patron n’a pas été plus disert que moi. Le drame l’affecte probablement, comme il affectera tout le monde à l’usine, mais lui voit plus loin. Il a une date butoir pour livrer son premier aéroplane à l’armée : tout ce qui pourrait ralentir la mise en production est néfaste à son affaire. La perspective de voir la police venir fouiner sans arrêt à l’usine, faire perdre du temps aux uns et aux autres par des interrogatoires, ne peut que l’inquiéter.
- J’archive, monsieur le commissaire… Puisque, par malheur, j’ai appris à lire et à écrire étant enfant…
Avouer la rédaction des « chroniques » de Montaudran serait une folie. Nul doute que le commissaire demanderait à en prendre connaissance. J’en reste donc à cette simple fonction d’archiviste qui est d’ailleurs celle pour laquelle je suis connue à l’usine. Le reste ne concerne que mon patron et moi.
Gédéon Brunet souffle très fort pour bien marquer son irritation devant mon ironie. Cela me dissuade d’en rajouter une louche supplémentaire comme je me préparais à le faire.
- Vous avez donc accès à toutes les informations concernant les ouvriers et les ingénieurs de cette usine en construction ?
Du souffle policier est monté ce gros nuage menaçant en train de se former au-dessus de moi. Pas besoin d’expliquer que je chronique pour monsieur Latécoère pour intéresser monsieur Brunet, la simple mise à disposition des documents de l’usine le comblerait amplement. C’est de cette matière qu’il espère extraire les conclusions de son enquête.
- Croyez-vous, monsieur, qu’on me confierait les informations les plus importantes ? On craint trop que j’aille dès la fin de la journée en confesser la teneur à mon curé de paroisse.
Je sais que le commissaire, bien que va-t-en guerre et nationaliste, vote pour les radicaux et se méfie de l’Eglise. Voilà une réponse qui devrait lui plaire…
Nouveau gros souffle de mécontentement. Décidément, à chaque question, les fleurets sont de moins en moins mouchetés. Lorsqu’il avance sa pointe, je pare et je contre-attaque. Nos lames ne se contentent plus d’esquisser les mouvements, elles veulent toucher et déchirer.
- Vous ne me dites pas tout, observe-t-il.
- Mais vous non plus, monsieur le commissaire.
- Je représente la loi, mademoiselle…
- Et moi, monsieur, je défends l’armée de la République qui n’a peut-être pas très envie que des gens du Ministère de l’Intérieur aillent mettre leur nez dans ses affaires.
Cette réponse n’est pas totalement fausse au demeurant même si elle est grandement exagérée. Ce sont d’abord les intérêts de mon patron que je sers et, par un effet de ricochet, ceux de l’aviation militaire française qui a visiblement besoin de ces 1000 Salmson de reconnaissance pour finir la guerre.
- Je ne sais pas ce que j’exècre le plus. L’arrogance d’un homme qui pense avoir tous les droits parce qu’il est riche ou la légèreté d’une femme qui cherche à se hausser plus haut que sa condition.
- Ma légèreté, monsieur le commissaire, ne s’élèvera pas plus haut, je vous l’accorde, que votre mépris pour les personnes de mon sexe.
A ce mot tabou, le policier lève les yeux au ciel comme pour prendre à témoin ce Dieu auquel il affirme ne pas croire.
Emportée, je poursuis mon escalade verbale.
- Aussi, j’ose vous affirmer que je me sens tout à fait capable de résoudre l’affaire de ce crime avant vous !
Qu’est-ce que je viens de dire ?!… Ce n’est pas un coup que j’ai essayé de porter, c’est un grand moulinet qui, en brassant beaucoup d’air, doit faire reculer mon adversaire, lui faire quitter la piste en l’effrayant. Mission réussie sur ce point. Il écrase sa cigarette dans le cendrier, se saisit de son chapeau qu’il a refusé d’abandonner à Joséphine en arrivant, se lève non sans agitation.
- J’ai entendu bien des absurdités dans ma vie, mademoiselle… Mais celle que vous venez de proférer passe les limites… Si par votre entêtement vous m’empêchez d’élucider ce crime, je saurais l’indiquer à qui de droit et vous vous en repentirez.
- Permettez que je vous raccompagne, monsieur le commissaire, puisque je constate que vous souhaitez prendre congé.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 22 Aoû 2011 - 21:50

Je n’arrive même pas à avoir honte de moi. Les yeux plantés dans le reflet de mon visage encore empourpré de rage, j’analyse les causes et les conséquences de mon emballement. Trop de déconvenues, de défiance, d’hostilités aux formes multiples dans la même journée. Plus on voudra me remettre à ma place, plus je m’acharnerai à en sortir. Je crains bien que monsieur Latécoère soit le seul à avoir correctement cerné le feu qui m’anime. Je ne veux pas être un faire-valoir, je veux me battre pour montrer qu’une femme n’est pas qu’une potiche en robe qui sert à table, torche les morveux avant de les coucher et s’assoit toujours en baissant la tête en signe de soumission. Pourquoi serions-nous inférieures ? Le courage, j’ai pu le constater au front, n’est pas le monopole des hommes et si nos braves soldats sont des poilus de par leurs attributs males autant que par leur pilosité, j’ai vu bien des jeunes femmes sacrifier leur avenir pour sauver des vies. Est-ce là cette infériorité dont le commissaire, comme bien d’autres avant lui, a essayé de me convaincre ?
Quand même ! Comme s’il ne me suffisait pas d’être journaliste occasionnelle et chroniqueuse industrielle, me voilà engagée dans une enquête criminelle à l’imitation du valeureux Rouletabille. Le genre de littérature que Père désapprouve (mais qu’il est contraint de vendre cependant… à ma grande joie de lectrice) mais dans laquelle j’ai puisé bien des raisons de croire que la raison vaut toujours mieux que la force. D’ailleurs, le jeune reporter de L’Epoque n’est-il pas petit et rougeaud ? Cela vaut bien sans doute le handicap terrible dans mon monde réel d’être une femme ! Mais de la raison en ai-je autant que je le crois ? Avais-je vraiment toute ma tête lorsque j’ai provoqué le commissaire ? Cela servait-il à quelque chose ?
Ces questions n’arrivent toujours pas à me faire culpabiliser. Au contraire, comme dans les expériences de physique qui vous font dresser les cheveux sur la tête, elles m’électrisent. Ce n’est pas en restant devant mon petit boudoir de jeune bourgeoise que je damerai le pion au commissaire. Foin de mon orgueil ! Il faut que je me rende sans tarder auprès de monsieur Latécoère pour recueillir de ses propres lèvres les détails du drame qui a ôté de la surface de la Terre le malheureux Carlos. Attendre demain ne serait justement pas raisonnable.
Et c’est bien de raison que j’entends vivre. Jusqu’au jour où celle-ci, triomphant de la bêtise de l’humanité, mettra enfin un peu de vraie justice dans ce vaste monde. « Tout un programme ! » se serait exclamé Raymond Armengaud en s’étouffant de rire.

Père ne croit pas au vélocipède, il ne jure que par l’automobile mais, n’ayant pas les moyens de s’en offrir une, il affecte de demeurer un piéton convaincu. D’ailleurs, sa vie – hormis le dimanche après-midi – se passant essentiellement entre les murs de la librairie, il n’aurait que faire d’un moyen de transport personnel (sauf à vouloir impressionner sa « cocotte » bien sûr).
La conséquence de cette vision des choses rétrograde – comme sur tant de points – est qu’il n’y a qu’un seul « vélo » chez nous… Et il appartient à Albertine Marty notre cuisinière qui, le lundi, aime à aller courir les campagnes environnantes au guidon de sa « machine ». Une attitude que je ne désapprouve pas mais qui, pour les raisons qu’on devine, a longtemps fait jaser mes géniteurs. Mon ouverture d’esprit et tant de petites choses depuis tant d’années m’ont gagné aussi cette complicité-là au logis ; je sais qu’à la première demande, j’obtiens de la cuisinière la clé de la remise dans laquelle elle entrepose son Alcyon le reste de la semaine.
La nuit commence déjà à tomber tandis que je m’élance, un peu maladroite avec ma robe relevée, au milieu du quadrillage dangereux des rails des tramways.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mar 23 Aoû 2011 - 21:39

Il faut savoir connaître ses aptitudes et ses limites. Ces dernières chez moi sont clairement physiques. Non, sur un vélocipède, je n’ai rien d’Hippolyte Aucouturier que j’ai vu, juchée sur les épaules de Joséphine, remporter la victoire à Toulouse lors du premier Tour de France. L’exercice cycliste n’est pas déplaisant en lui-même mais il faut exercer sur les pédales une force qui me fait en grande partie défaut. L’Alcyon fait bien ses dix kilogrammes quand j’en accuse à peine cinquante-deux sur la grosse balance à cadran de la pharmacienne de la rue de Rémusat. Sur ce point, je suis bien d’accord pour admettre que l’homme nous est supérieur ; cela suffit-il, parce que nous n’avons pas de forces dans les jambes et dans les bras, pour nous dénier la possibilité d’en avoir dans le cœur et dans la tête ?
Je ne me serais jamais lancée dans cette excursion improvisée en « vélo » si je n’avais pas bien connu mon chemin. D’abord, je suis certaine que la route est à peu près plate sur tout le parcours. Si monsieur Latécoère avait habité dans le quartier de la Côte pavée, j’aurais su réfréner mes ardeurs aventureuses et j’aurais attendu sagement le départ du dernier tramway dominical, quitte à demander ensuite l’asile pour la nuit à mon patron. Là, il me suffit de suivre l’itinéraire du tramway jusqu’au pont des Demoiselles avant de bifurquer pour longer le canal jusqu’au château de Lespinet. Je vais certes moins vite qu’un tramway mais, même en peinant à tenir mon guidon sous les vibrations provoquées par les pavés, j’avance bien plus vite que je ne l’aurais fait à pied. Bien sûr, demain, j’aurais des courbatures et des muscles endoloris… Mais demain est encore loin. La nuit s’épaissit, les réverbères ne diffusent plus qu’une petite lueur bleutée qui éclairent à peine à deux mètres devant mon garde-boue. Pour qu’il y ait un demain, il faut déjà que j’arrive entière. Je tire la langue, retrousse un peu plus encore ma robe et essaye d’appuyer plus fort sur les pédales.

Malgré les conditions dramatiques qui m’amènent au château en ce début de soirée hivernale, la vision du valet personnel de monsieur Latécoère déplaçant mon vélocipède boueux en le tenant du bout des doigts a quelque chose de franchement comique. La simple idée que mon « véhicule » reste au pied de l’escalier menant à l’entrée lui est visiblement insupportable ! Seulement, comme le domestique a de l’éducation et du savoir-vivre, il n’exige pas de la faible femme que je suis, frigorifiée qui plus est, qu’elle déplace elle-même sa monture. Cela donne cette scène cocasse que j’observe du haut du perron en essayant de ne pas pouffer comme une oie de village.
Moi aussi, j’ai une certaine éducation. Je ne me permets pas de pénétrer à l’intérieur sans que le valet m‘annonce à son maître puis revienne me donner l’entrée. Je ne doute pas de l’accueil de monsieur Latécoère – n’a-t-il pas dit que j’étais persona grata chez lui en toutes circonstances ? – mais je crains qu’il ne passe la soirée en galante compagnie auquel cas l’arrivée d’une autre jeune femme pourrait avoir de fâcheuses conséquences.
- Monsieur vous attend !
Le domestique, qui a pris le temps de se laver les mains avant de se présenter à son patron, me guide à travers un couloir puis une grande salle à manger, où on commence à s’agiter, jusqu’à la partie la plus intime de la demeure de l’industriel. Je me dis alors que j’aurais dû prendre la peine de nettoyer mes bottines crottées au lieu de rire comme une sotte ; l’idée du surcroît de travail que je vais donner aux domestiques du château me procure un certain malaise. D’autant que je ne sais comment m’excuser auprès d’eux…
Monsieur Latécoère m‘attend peut-être mais cette attente n’est pas désoccupée. Comme il ne peut demeurer sans rien faire, il a poursuivi sa lecture, assis dans un fauteuil confortable placé devant la cheminée, comme si de rien n’était. D’ailleurs, à peine lève-t-il la tête à notre entrée.
- Jean, approchez un fauteuil pour mademoiselle Loupiac !
- Tout de suite, monsieur.
Mon « déplaceur » de cycle se mue avec une gêne bien moins marquée en déménageur de fauteuil pour m’installer face au propriétaire des lieux.
- Plus près, Jean ! Je ne vais quand même pas hurler pour me faire entendre…
De deux mètres, mon fauteuil est rapproché à une cinquantaine de centimètres de celui de mon patron. Cette attention ne me paraît pas innocente ; elle annonce une discussion qui va se faire à voix basse.
- Vous ferez rajouter un couvert pour mademoiselle…
Je me permets d’intervenir pour la première fois afin de protester.
- Monsieur Latécoère, je ne voudrais pas…
- Ma chère enfant…
Je n’aime pas quand il commence ses phrases ainsi. Ce ton paternaliste envers moi, qui n’ai que quelques années de moins que lui, instaure une distance qui n’est généralement guère propice à un échange d’idées constructif.
- …, je considère qu’une employée qui se donne autant de mal que vous pour venir m’entretenir de problèmes relatifs à la bonne marche de mon affaire mérite un minimum d’égards. Vous souperez ici et je vous ferais ensuite raccompagner par mon chauffeur.
Je pourrais protester que le vélocipède n’est pas le mien et que je risque de perdre la confiance de sa propriétaire si je ne le ramène pas ce soir. Cela me semble déplacé pour l’heure, j’aurais bien la possibilité d’évoquer ce point plus tard.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Jeu 25 Aoû 2011 - 23:10

Lorsque Jean a tourné les talons et refermé la lourde porte de la bibliothèque de Pierre-Georges Latécoère, celui-ci referme délicatement l’ouvrage en cours de lecture en prenant bien soin d’insérer le signet écarlate à la bonne page.
- Un très bel ouvrage, fait-il en me montrant le livre… Et acheté avant-hier dans la librairie de votre père… Vous voyez que nous sommes décidément sans cesse en affaire tous les deux. Cela pourrait bien faire jaser un jour…
Cette manière d’ouvrir notre dialogue me déconcerte un peu. Nous allons parler d’un meurtre et Pierre-Georges Latécoère m’entretient de rumeurs et de littérature. Je note quand même que nos goûts divergent assez nettement sur ce dernier point. Les poèmes de Gabriele d’Annunzio, même s’ils sont pour la douce France, m’effraient par leur nationalisme agressif.
Mon patron se lève pour déposer l’ouvrage sur le rebord de la cheminée, en profite pour tisonner le feu qui ronronne comme un chat fatigué.
Et s’il ne savait comment aborder le tragique sujet qui explique ma présence auprès de lui ?
- Vous avez su ce matin ?
Le fait que je questionne l‘amène enfin à replonger dans ses souvenirs proches et à en extirper les informations qui me font défaut.
- Le commissaire Brunet s’est présenté ici vers 9h30. Jean l’a fait entrer dans cette pièce en attendant que je lève… Oui, rester au lit le dimanche matin jusqu’au moment de partir à l’église est le dernier plaisir que je m’accorde encore…
Je souris à ce pieux – c’est le cas de le dire – mensonge. Ce n’est pas l’activité paresseuse ou non de mon patron le dimanche matin qui m’importe en ces instants pénibles.
- Oui, il était installé dans ce même fauteuil que vous occupez… Mais vous noterez que je n’avais pas prié Jean de le rapprocher autant que le vôtre. Il est des familiarités que ces gens de la force publique ne goûtent que modérément. Pourtant, le commissaire, comme si nous nous connaissions bien, a commencé par m’entretenir de ce livre qu’il avait repéré, exactement à l’endroit où je viens de le poser.
Si les gestes qui avaient précédé le début de l’entretien prenaient désormais tout leur sens, celui-ci me demeurait mystérieux. Quel pouvait bien être le rapport entre la poésie de Gabriele d’Annunzio et l’assassinat du malheureux Carlos ?
- « La douce France », a-t-il dit, « vous êtes bien, monsieur, de ceux qui la servent dans les temps douloureux que nous vivons. Et comme moi, qui lit régulièrement ce recueil de poèmes, je suppose que vous êtes effrayé par l’hécatombe des hommes de notre sang et par l’invasion des rastaquouères qui les remplacent dans nos villes et dans nos champs… »
- C’est bien ainsi qu’il a entrepris de vous raconter ce qui est survenu à Carlos ?…
- Très exactement, mademoiselle… Le commissaire Gédéon Brunet est un de ces fanatiques de la pureté du sang. A ses yeux, le crime dont il venait me faire l’annonce n’était qu’une confirmation de l’évidence de ses théories. Un étranger, homme d’un sang différent et d’un génie autre que le nôtre, venait de mourir avec dans les poches plusieurs médailles attribuées aux valeureux tombés ou blessés dans les tranchées. Je crois bien que s’il n’y avait eu ce recueil sur ma cheminée, j’aurais été accusé d’avoir introduit dans nos belles régions ces loups catalans qui viennent trousser nos filles et vider nos réserves en nourriture. Parce que je lis d’Annunzio et parce que je fournis l’armée en munitions, en attendant de l’équiper en aéroplanes, j’ai été lavé sur l’instant de ce soupçon d’infâme pêché contre la Nation.
J’avais trouvé les manières et les certitudes du commissaire horripilantes quelques heures plus tôt. Elles m’horrifiaient proprement désormais.
- Il m’a annoncé la découverte à l’aube du corps d’un de mes ouvriers dans une tranchée du chantier de l’usine. De la boue dans la bouche, des traces nettes sur le cou indiquant un étranglement avec une lanière ou une grosse corde… Et surtout dans les poches de sa vareuse douze médailles : trois Légions d’honneur, cinq Médailles des blessés , une Médaille des évadés et trois Croix de guerre. D’où venaient-elles ? Mystère !… Le commissaire a émis l’hypothèse – une certitude plutôt à ses yeux – que Carlos dépouillait les bagages des soldats tombés au champ d’honneur avant qu’ils ne soient remis à leurs familles. Vous qui le connaissiez bien mieux que moi qui ne l’avait rencontré que deux ou trois fois autour de la roulante, cela était-il possible ?
- Monsieur, on ne peut jamais percer à coup sûr le cœur des hommes… Regardez ce brave commissaire qui se dit radical et républicain mais qui crache sur le souvenir et l’honneur d’un homme parce qu’il est étranger… Sans parler, car du coup cela me paraît bien secondaire, de la manière qu’il a de vouloir cantonner les femmes aux fourneaux et aux langes des jeunes enfants… Pourtant, Carlos était la bonté personnifiée. Bien sûr, il n’aimait pas forcément la discipline assez stricte qui règne à l’usine mais il savait tenir sa place et son rôle. Et il voulait devenir français de toute son âme…
- Henri Marion, le contremaître, que j’ai fait aller quérir à son domicile, a confirmé vos propos. Ce qui n’a guère eu l’heur de plaire au commissaire… Vous comprenez pourquoi… Pour le convaincre tout à fait qu’il faisait fausse route en chargeant la mémoire de ce malheureux, je lui ai indiqué votre personne…
- Et il m’a visitée dans l’après-midi… Alors que je m’étais rendue auprès de madame veuve Armengaud pour évoquer avec elle la vente du journal. Un journal qu’elle refuse désormais de vendre car, par un miracle qu’on ne saurait qualifier sous peine de blasphémer, la mort de Carlos profite à La Garonne illustrée, première informée du crime et de ses circonstances. Je me demandais, monsieur, qui à l’usine pouvait avoir eu la bassesse de livrer tous les détails, hormis le nom de la victime, sur ce crime. Je crains de ne pas avoir cherché du bon côté… Les éléments dont je dispose maintenant m’incline à penser que c’est le commissaire lui-même qui a révélé toute l’affaire. Il doit bien exister un lien quelconque entre lui et monsieur Piquevin…
- Bien sûr qu’il existe un lien, ma chère amie… Et je m’étonne que votre grande curiosité ne vous en ait pas fait connaître l’existence. Ces messieurs ont leurs habitudes au Boudoir fleuri… De temps en temps pour la compagnie des demoiselles qu’on y trouve et qui ne sont guère farouches mais le plus souvent, ils y disputent d’interminables parties d’échecs. Vous voyez, mademoiselle Loupiac, comme cette grande ville est bien petite ; parfois, on dirait qu’il s’agit d’un gros village. Aucun secret ne peut y durer bien longtemps… A part les vôtres bien sûr…
- Mais vous ? Comment connaissez-vous l’existence de cette relation entre ces deux hommes ?
- Il m’arrive de jouer aux échecs moi aussi, mademoiselle Claire…

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 27 Aoû 2011 - 23:53

L’idée que mon patron soit mêlé, même de loin, à ces deux fripouilles me dérange. Cela doit peindre sur mon visage des sentiments assez clairs pour que Pierre-Georges Latécoère ajoute une précision importante pour le maintien de relations confiantes entre nous.
- Cela ne veut pas dire que je fréquente les lieux en question… C’est une de mes relations de jeu qui m’a parlé des personnes qu’il lui arrivait d’affronter autour des tables du Boudoir Fleuri. Les bons joueurs dit-il sont rares en ville et il faut parfois aller les affronter sur leur terrain de prédilection pour obtenir qu’ils acceptent la lutte…
- Donc, vous ne connaissiez ni monsieur Piquevin, ni le commissaire Brunet avant aujourd’hui…
- De vue peut-être, mais je n’avais avec eux aucune relation particulière… Jusqu’à ce matin en tous cas.
- Et que valent-ils aux échecs ces deux messieurs ?
- Piquevin m’a été présenté comme un hésitant chronique, en fait plus intéressé par les femmes que par le jeu… Mais le commissaire c’est autre chose… Un rusé de première force, voyant vite et devinant les plans de l’adversaire souvent avant même que celui-ci ait terminé de les former dans son esprit.
- Je me suis donc fourrée dans un nouveau sac de nœuds en le défiant cette après-midi.
- Quel genre de défi ? questionne Pierre-Georges Latécoère.
- Trouver avant lui l’assassin de Carlos…
L’industriel se cale un peu plus dans son fauteuil, laisse trainer sur moi un regard que je pourrais trouver insistant si je ne le savais dénué d’arrière-pensées. Sa bouche hésite entre un sourire et un rictus de désapprobation.
- Quel orgueil, Claire !…
C’est la première fois qu’il m’appelle tout simplement par mon prénom. On peut dire que c’est une marque de familiarité rare pour quelqu’un qui est connu pour ne tutoyer qu’un seul de ses amis, l’aviateur Beppo de Massimi. Il s’agit aussi d’un sévère avertissement : j’ai dépassé les limites. Même pour lui qui a toujours accepté mes outrances féminines et mes secrets coupables.
- C’est pour cela, ajoute-t-il, que je pense que nous avons bien des choses en commun. Nous n’aimons ni perdre, ni la médiocrité… Sous des dehors tranquilles et bonasses, le commissaire Brunet cache la férocité d’un tigre… Et vous n’êtes pas du genre antilope, je le sais. La lutte risque fort d’être intéressante. J’en attends donc un compte-rendu régulier… A l’encre violette bien sûr.
La fin du propos, complice et bienveillante, a certes rattrapé la condamnation initiale mais je ne suis pas dupe : mon patron vient de me prévenir à sa façon qu’il ne me soutiendrait pas si les choses tournaient mal. Il s’autorise le rôle de spectateur, pas celui de protagoniste… Encore moins celui d’arbitre ou de défenseur de la plus faible des participantes au duel. Pas qu’il soit spécialement pleutre mais ses intérêts ne sont pas forcément les miens.
- Peut-on être assuré que c’est le commissaire qui a livré les informations au journal ?
- Ma foi, répond-il, on peut toujours le supposer mais on ne peut rien prouver. D’ailleurs est-ce cela votre problème ?
- Evidemment que c’est mon problème !… Tant que La Garonne illustrée bénéficiera d’informations de première main et se vautrera dans le fait divers sordide pour regagner des clients, il n’y aura pas d’espoir de la voir passer dans le giron de la famille Rouquet. J’y perds la possibilité d’un emploi intéressant et qui sait enfin au grand jour… Vous y perdez aussi, monsieur, je vous le rappelle…
- Je n’ai pas perdu ce point de vue. Double raison pour vous dès lors de battre le commissaire de vitesse… Parce que vous l’avez défié et parce que monsieur Piquevin ne pourra résister à vos demandes pressantes de contreparties si vous lui amenez le nom du coupable sur un plateau.
- Puis-je vous poser une question personnelle, monsieur ?
- C’est votre enquête, mademoiselle. Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais certains éléments que j’aurais pu divulguer au représentant de la force publique.
C’est une confirmation à peine voilée de ce que je suppose. Le commissaire a déjà formulé auprès de l’industriel des doutes ou du moins quelques opinions.
- A aucun moment, lors de sa visite chez mes parents, le commissaire n’a parlé de soupçons contre quelqu’un. Il semble plus intéressé par les médailles que par le cadavre de Carlos. Vous m’avez en outre présenté les sentiments xénophobes qu’il a développés auprès de vous pensant que vous les partagiez. Vous a-t-il fait part d’un premier sentiment sur l’affaire ?
- Sur ma demande…
- Et ?…
- Il pense que l’assassin est le complice de Carlos… Une dispute entre gredins catalans qui finit mal. Il suppose qu’en trouvant d’où proviennent ces médailles, il identifiera le fournisseur des décorations et donc l’assassin.
- Et qu’en pensez-vous ?
- Je ne conduis pas d’enquête.
- Forcément, monsieur, puisque vous comptez sur moi pour le faire à votre place. Je suis cependant persuadée que ce raisonnement ne vous convient pas. D’abord parce que vous avez entendu de ma bouche et de celle de votre contremaître que Carlos était une personne honnête, travailleuse et d’une noble ambition…
- L’attitude de ceux qui font leurs coups en douce selon le commissaire Brunet, objecte monsieur Latécoère.
- Peut-être mais puisqu’il est question de convictions profondes, ce n’est pas la mienne… Et sans doute guère davantage la vôtre… Car, deuxième point pour qui veut ouvrir les yeux, si le complice avait voulu poursuivre son trafic lucratif tout seul, il aurait emporté les fameuses décorations avec lui au lieu de les laisser dans les poches de Carlos. Je n’ai aucune idée de qui pourrait bien vouloir acheter de telles décorations et surtout du bénéfice qui pourrait en être tiré… En revanche, j’imagine mal l’assassin abandonner la perspective de revendre douze médailles de valeur.
- Il aura peut-être eu peur d’être surpris ? fait remarquer mon patron sur lequel mon raisonnement a visiblement porté.
- Mais il aurait pris le temps d’enfoncer le visage de Carlos dans la boue plutôt que de fouiller ses poches ?… Allons, monsieur, cela ne tient pas… Imaginez qu’ils viennent de faire affaire ensemble. Carlos vient de récupérer les décorations, les a enfouies dans sa poche et puis il y a affrontement, bagarre, étranglement. Le meurtrier sait très bien où sont les décorations et plutôt que d’engluer Carlos dans la gadoue, geste dont la symbolique m’échappe encore, il doit reprendre les médailles. C’est évident ! Les laisser c’est forcément orienter la police vers la recherche d’un trafiquant.
- Et pourquoi supposez-vous que Carlos n’était pas le pourvoyeur de médailles ?
- Où les auraient-ils trouvées, monsieur ?… En Catalogne ?…
- Ici… Sur Toulouse… En les dérobant comme le commissaire le suppose…
- Il faudrait pour cela qu’il ait quitté Montaudran pour aller en ville ou au moins jusqu’au Pont des Demoiselles… Or je ne vous l’apprendrais pas, vos ouvriers dorment ici la nuit…
- Justement… D’après ce que le frère de Carlos aurait dit au commissaire, il arrivait que celui-ci disparaisse certaines nuits sans donner d’explications…

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 3 Sep 2011 - 22:46

J’ai la désagréable sensation d’avoir idéalisé la malheureuse victime, sensation qui me fait met face à ma propre naïveté. Si Carlos était réellement en vadrouille certaines nuits, les suppositions du commissaire Brunet pouvaient soudain trouver un début de confirmation. On voit à quel point cette perspective peuvent m’ébranler dans mes certitudes et dans ma fierté.
Je suis sauvée pour un temps de ces pensées négatives par le retour de Jean, la majordome, venant annoncer que « le repas de monsieur et mademoiselle est servi ». Nous processionnons sur une vingtaine de mètres pour gagner la salle à manger. Si elle ne brille pas de mille feux, il y a sur la grande table une profusion de chandeliers suffisante pour nous éclairer et nous réchauffer durant le repas. Repas qui, encore plus que ceux préparés par la propriétaire du vélocipède Alcyon m’ayant conduite en ce lieu, recèle une richesse de mets et de produits qu’on aurait du mal à imaginer en ces temps de gêne sur la table des ouvriers de monsieur Latécoère.
- Faut-il dévorer tout cela ?
- Ma foi, si vous voulez affamer mon personnel de maison, vous pouvez vous y risquer, me répond en riant l’industriel… Mais je vous rappelle que c’est Jean qui se tient près de vous pour tirer votre chaise et que Célestin vous raccompagnera à la fin du souper.
- N’ayez crainte, dis-je en me tournant vers le domestique, je ne suis pas Gargantua.
- Je le vois bien, mademoiselle… Si vous voulez vous donner la peine.
Jean décale la chaise le temps que je m’installe puis m’aide à l’avancer jusqu’à la table. Il rejoint ensuite son patron pour l’aider pareillement.
Nous nous trouvons, monsieur Latécoère et moi, fort éloignés ce qui rend quelque peu périlleux une conversation sur les sujets sensibles dont nous dissertions dans le calme feutré de la bibliothèque. La discussion roule donc sur des sujets moins périlleux à défaut d’être moins dramatiques : la guerre encore et toujours, les chances de monsieur Clemenceau de restaurer la confiance dans le pays alors que les ouvrières, en particulier à Toulouse, viennent encore de se signaler par leur mécontentement, les conditions d’une paix éventuelle.
- Votre érudition est impressionnante, mademoiselle Loupiac… Mais seriez-vous capable de me surprendre dans mon propre domaine de compétence ?
- Que voulez-vous dire, monsieur ?
- Est-il possible que vous sachiez des choses que je ne sais pas ?
- Monsieur, vous savez que je m’acquitte régulièrement de mes chroniques et que j’y mets tout ce qu’il m’est donné d’entendre et de voir sur le chantier de votre usine.
- Voire… Je suis bien assurée que vous ne me dîtes pas tout.
- Il faudrait s’entendre, monsieur, sur ce « tout ».
- C’est un terme qui dit bien ce qu’il a à dire. Et connaissant votre goût du secret…
- Ce n’est pas un goût, monsieur… C’est une obligation.
- Mais dans mon usine…
- Vous êtes le patron, j’en conviens. Entre ce que je peux apprendre et ce que je peux vous révéler, il y a effectivement un décalage. Un décalage qui est lié à ma conscience. Je suis une chroniqueuse, pas une délatrice. Vous m’avez demandé de raconter, pas d’espionner…
- Vous faites une différence ?
- Pas vous ?
Il hésite. Une hésitation qui me trouble et m’inquiète. Nous serions-nous mal compris dès le départ ?
- Sans doute qu’il y en a une… Mais ce qui m’importe c’est que l’usine fonctionne vite, que le contrat puisse être honoré et que le moment venu, nous puissions passer à autre chose.
- Encore ce projet mystérieux !… Vous voyez bien, monsieur, que nous sommes obligés de nous mentir un peu. Si tout était transparent entre nous, nous serions en grand danger…
- Ou bien des partenaires et des époux, enchaîne Pierre-Georges Latécoère.
Un ange – c’est le cas de le dire – passe.
- Si quelqu’un tire au flanc, c’est au contremaître de le voir et vous savez comme moi qu’il est fort assidu à cette tâche. Il n’est pas dans mes attributions de vous en faire part.
- J’en conviens si cela peut vous faire plaisir… Mais n’y a-t-il pas quelque chose que vous pourriez me dire sans avoir l’impression de trahir un secret ?
- Monsieur, je ne vous comprends pas…
- Mademoiselle Loupiac, je lis avec avidité vos récits et j’écoute pratiquement chaque jour les récriminations d’Henri concernant les ouvriers qu’il tient presque tous pour des tire-au-flanc… Mais lorsque le commissaire Brunet est venu me tirer du lit, j’ai eu l’impression qu’il évoquait un monde que je ne connaissais pas. Des ouvriers faisant le mur la nuit, des trafics louches sur le chantier, des rivalités sourdes au sein de mes équipes. Cela n’existe ni dans les rapports de mes subordonnés, ni dans vos chroniques. Seriez-vous tous naïfs et incompétents ? Ou le flair du commissaire serait-il celui d’un limier de grande race ?
- Je comprends ce que vous voulez dire. Pourquoi ne sommes-nous pas au fait des secrets des uns et des autres ?… Mais monsieur parce qu’ils n’influent ni dans la vie de l’entreprise Latécoère, ni sur nos propres existences. En revanche, que le commissaire fasse donner sa grosse voix et tout le monde se débarrasse des poids qu’il a sur la conscience pour bien montrer qu’il est innocent du crime qu’on pourrait lui imputer…
- Et de ces poids, vous ne pouvez rien me dire ?…
Si je parviens à comprendre ce que monsieur Latécoère veut me dire, j’hésite sur la nécessité de céder. Qu’ai-je à gagner ou à perdre à délier partiellement ma langue ? Il suffirait d’un tout petit secret pour calmer sa curiosité. D’un autre côté, peut-être que ce serait la porte ouverte à d’autres exigences, à d’autres séances telles que celles-ci ?
- Eh bien, dis-je de guerre lasse, vous serez sans doute heureux d’apprendre que monsieur Latécoère a des idées originales en matière d’aviation ?
- Des idées originales ?! Tiens donc !… Et s’ils s’agissaient d’idées qu’on m’a dérobées ?…
Enfin ! Le voilà qui se découvre ! Le passage du commissaire Brunet, la facilité avec lequel il a obtenu certaines confidences, font craindre à mon patron que le policier ait pu apprendre certaines choses sur l’idée qu’il garde bien au chaud dans sa tête jusqu’à la fin de la guerre. Pour Pierre-Georges Latécoère – et le projet de rachat de La Garonne illustrée le montre bien – le futur est de plain pied dans le présent. Il vit certes ce jour mais déjà aussi ceux qui viendront plus tard.
- Monsieur Dewoitine veut construire des avions métalliques avec des ailes hautes !
Je sens l’industriel balancer pendant plusieurs secondes entre deux sentiments contradictoires. Le premier est le soulagement – son idée n’est pas celle de son ingénieur chargé de la production – et le second ressemble à s’y méprendre à la moquerie la moins charitable.
- Qu’il construise donc déjà des Salmson, finit-il par lâcher avant de plonger sa cuillère en argent dans l’entremet succulent qui l’attendait depuis plusieurs minutes dans son assiette.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 24 Oct 2011 - 23:57

Est-ce la soirée passée dans la démesure du château de mon patron ? Mon lit me paraît ridiculement petit tandis que j’y tourne et retourne faute de trouver le sommeil.
Quelle journée !
Quelle affreuse journée !…
Une de plus, dirais-je en pensant au sort si peu enviable de nos poilus. Pourtant, même au milieu des horreurs qu’il m’a été donné de croiser et d’affronter depuis 1914, ce moment est d’un singularité impressionnante. A mon lever, mon unique souci était de finaliser la cession de La Garonne illustrée ; à mon coucher, mon esprit oscillait entre l’atrocité d’un meurtre mystérieux, les manigances troubles du commissaire Brunet et la curiosité décapante de monsieur Latécoère. Trop de questions pour espérer trouver tranquillement la clé des songes.

Nous n’avions plus reparlé avec mon patron de l’assassinat de Carlos jusqu’à mon départ. Visiblement, l’industriel avait obtenu de moi ce qu’il espérait : la confirmation que certains secrets, essentiels à ses yeux, n’avaient pas fuité parmi son personnel. Le projet d’Emile Dewoitine, quand bien même il révélait de la part de son subordonné des volontés d’indépendance, l’avait totalement rassuré.
Paradoxalement, cela avait eu sur mon esprit un effet diamétralement opposé. Je me sentais rétrospectivement salie d’avoir dû lâcher le « secret » de l’ingénieur Dewoitine. J’étais sûre que Nelly Bly n’aurait jamais agi ainsi, qu’elle aurait préféré avaler sa langue plutôt que de dire un traitre mot. Pour une fois, je me sentais inférieure de cent coudées à mon modèle absolu.
Et je me retrouvais pleine de doutes sur le futur.

Lundi 19 novembre 1917

Au beau milieu de la nuit, je me dresse soudain dans mon lit. Des pas ! J’ai entendu des pas dans ma chambre.
Des pas alors que, comme chaque nuit, ma porte est fermée de l’intérieur !…
Essayant de réprimer l’angoisse qui fait perler de la sueur sur mes tempes, je furète pour essayer de rallumer la bougie posée près de mon lit. J’y parviens avec peine et balaye autour de moi la flamme lumineuse.
Rien !
Tout est, on ne peut plus normal.
J’essaye de me persuader que ce n’était qu’un rêve mais je peine à y croire. Je connais chaque centimètre carré du parquet de ma chambre, j’en ai apprivoisé depuis l’enfance les moindres sons au point de savoir dans l’obscurité la plus complète où je me trouve juste en écoutant grincer le bois patiné sous mes pieds. Le bruit venait précisément des abords de ma table de travail. Comme si un vilain curieux avait voulu s’approprier mes mots en profitant de mon sommeil.
Je repousse les draps, retrouve mes pantoufles sagement disposées à leur place. Oui, tout est normal !…
Je voudrais bien appeler ou menacer l’indiscrète présence mais ma voix me reste dans la gorge… Comme si mes cordes vocales s’étaient desséchées pendant mon sommeil.
A quoi cela servirait-il d’appeler d’ailleurs ? Puisqu’il n’y a personne !… Ce serait affoler inutilement la maisonnée qui n’a pas besoin de cela.
Je rallume les bougies du chandelier à quatre branches posé sur ma table de travail. Ici non plus finalement rien n’a bougé.
Je promène encore la flamme quadruple jusque dans les coins de la chambre pour effacer mes derniers doutes. Si un intrus s’est glissé dans l’intimité de cette pièce, il n’a pu s’enfuir qu’en passant à travers les lames du parquet ou en traversant les carreaux et les volets.
C’est extraordinaire ! J’entends encore le couinement des lattes. Distinctement, clairement. Comme s’il s’était fiché pour toujours au creux de mon oreille. Il faut pourtant que j’arrive à m’en convaincre. Ce n’était qu’une illusion ! Une illusion comme peuvent en avoir les esprits fatigués.
Quatre heures sonnent au clocher de Saint-Sernin. Le choc sourd des campanes d’airain vole dans le silence de la nuit froide pour me permettre de me resituer dans le temps après l’avoir fait dans l’espace. Sale nuit après une sale journée. Dois-je vraiment m’en montrer surprise ?

- Mademoiselle Claire, s’exclame Joséphine venue porter du linge pour ma toilette, vos bottines étaient toutes crottées hier soir lorsque vous êtes rentrée. Pourquoi ne les avez-vous pas déposées à l’office ?
- De quoi me parles-tu, Joséphine ?
- Regardez !…
Il y a dans la voix de la domestique quelque chose que je connais depuis ma plus tendre enfance. Un mélange de reproche et de déception. Elle me porte si haut dans son cœur et dans son estime qu’elle accepte mal que je ne sois pas à la hauteur de ses sentiments d’indéfectible dévotion.
Ce que me montre Joséphine, le doigt tremblant de ressentiment, c’est une trace de boue rougeâtre sur le tapis au pied de mon lit.
- Et regardez ! Il y en a là aussi !…
Là, c’est près de ma table de travail. Exactement à l’endroit où cette nuit j’ai cru entendre grincer le parquet. La peur, rétrospective, me fait revenir dans la bouche cette sécheresse qui me colle la langue au palais.
- Mes bottines, dis-je enfin, ont été nettoyées hier soir par une domestique de monsieur Latécoère. Je n’ai ensuite posé les pieds que sur des pavés… Jusqu’à l’automobile de monsieur Latécoère puis de celle-ci jusqu’à la porte de la maison. Cette boue argileuse ne provient pas de mes souliers.
Je ne sais si cette révélation convainc Joséphine. Ce que je sais, c’est qu’elle me confirme que quelqu’un s’est bien introduit dans ma chambre pendant la nuit. Qui ? Comment ? Avec quelles intentions ?
Mystère !…
Un de plus !…

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Mer 26 Oct 2011 - 0:17

J’aurais aimé trouver dans la lecture des journaux un dérivatif à l’inquiétude rétrospective qui me noue la gorge. Quelqu’un a pénétré dans ma chambre pendant la nuit, s’y est déplacé à son aise et a disparu comme par enchantement. C’est proprement impensable !
Impensable mais sûrement explicable de manière rationnelle. Il suffit de se triturer un peu l’esprit et tout s’éclairera j’en suis convaincue.
J’ai absolument défendu à Joséphine de nettoyer les traces suspectes et lui ai imposé le secret le plus complet sur l’énigmatique découverte faite au matin. Depuis, j’ai la sensation qu’elle ne me quitte plus du regard, qu’elle me couve comme si j’étais sa propre fille. Me prend-elle au fait vraiment au sérieux ou imagine-t-elle que, comme pour ma mère, ma tête commence à sérieusement battre la breloque ? A bien y songer, il y a de quoi tant cette histoire est dingue. Si j’avais pris la peine de réfléchir davantage, j’aurais admis avoir laissé moi-même l’argile rouge sur le sol de ma chambre . Nous ne serions pas deux à avoir l’esprit encombré par cette histoire.
La presse titre évidemment, et avec une belle unanimité, sur le « crime de l’usine Latécoère ». Dame ! C’est bien le genre d’informations que la censure ne viendra pas caviarder et il y a là de quoi remplir sans risque les longues colonnes habituellement abandonnées aux coupes sombres des ciseaux d’Anastasie. La Garonne illustrée a toujours une longueur d’avance ce matin, situation dont je ne parviens pas à me satisfaire ; elle confirme que quelqu’un au sein de l’usine – ou bien parmi les enquêteurs de la police – parle aux journalistes. En d’autres temps, j’aurais trouvé plutôt plaisant qu’un « collègue » du canard ait réussi à se dégoter un informateur sérieux et à en faire ses yeux et ses oreilles sur place. Désormais, cette situation me met mal à l’aise car celui qui parle ne le fait visiblement pas par conscience mais par appétit du gain. L’argent gagné l’est grâce à la mort de Carlos, un garçon dont je peine toujours à imaginer qu’il ait été un mauvais bougre ; c’est un principe que je ne peux que réprouver. Par-dessus tout, l’avance prise par La Garonne illustrée sur l’affaire éloigne les chances de voir la veuve Armengaud vendre le journal… et, par voie de conséquence, celles que les Rouquet de Saverdun en prennent le contrôle.
L’indigeste lecture des détails du crime n’est pourtant pas sans effet sur ma réflexion. Entre le crime survenu dans la nuit de samedi à dimanche et ma mystérieuse visite nocturne, il y a un élément en commun.
La boue !…
C’est visiblement la même dans laquelle le visage de Carlos a été enfoui – tous les journaux rappellent à l’envi cette affreuse mise en scène – et qui a atterri sur mon parquet. Mais une terre argileuse, cela ne manque pas dans le pays - c’est même la raison qui fait qu’on construit essentiellement en briques par chez nous !… Briques qu’on se hâte d’ailleurs de cacher sous des badigeons colorés plus ou moins heureux afin de faire croire que les bâtiments sont en pierres.
De là à imaginer que c’est la même personne qui a tué Carlos et qui est venue me border pendant la nuit, il n’y a pas un pas bien grand à faire. Cela devrait me flanquer la trouille… Même pas ! J’ai encore dans l’oreille le sifflement des obus, le fracas des explosions, les hurlements des mourants et des gazés. Voilà de l’effrayant ! Voilà du dramatique !… Je ne vais pas prendre peur pour si peu… Je veux juste comprendre…
Qu’on ait voulu me faire taire, je n’y crois guère… Je ne sais rien et si j’ai entamé ma propre enquête, personne ne le sait hormis monsieur Latécoère… Quelque chose me dit que si mon patron pénétrait dans ma chambre, ce serait avec une autre idée en tête que m’espionner. Partant de cette certitude qu’on ne voulait pas s’en prendre à moi physiquement, il n’y a aucune raison qu’on ait voulu « visiter » les lieux en ma présence. Un risque absurde qu’aucun esprit sensé – même criminel – ne prendrait.
Chaque minute qui passe me donne peu à peu une autre lecture des événements de la nuit. Tandis que je mastique péniblement mes tartines beurrées de frais, je crois de moins en moins à la présence d’une personne dans ma chambre cette nuit. Elle n’aurait pas pu sortir sans que je m’en rende compte. Ouvrir la fenêtre ? Un air frais se serait infiltré dans la chambre. Ouvrir la porte ? Cela aurait supposé d’abord de tourner la clé dans la serrure – ce qui ne se fait pas sans arracher un grincement terrible au mécanisme – puis aurait créé un appel de lumière venu du couloir qui reste éclairé toute la nuit afin de guider les migrations jusqu’aux commodités. N’étant pas adepte de ces fadaises qui affirment que des esprits peuvent traverser les murs, je n’ai plus qu’une seule explication cohérente à l’apparition de cette boue rouge dans ma chambre : elle est arrivée en mon absence et, sans doute, alors que la maison était désertée – Joséphine promenant ma mère, Albertine prenant le frais elle aussi avant de se mettre à ses fourneaux et Père étant dans les bras de qui on sait. On peut dès lors supposer que le visiteur indélicat est resté trop longtemps en appui sur la latte de parquet près de ma table de travail, a enfoncé petit à petit celle-ci jusqu’à la ployer ; au cœur de la nuit, vers quatre heures du matin, la lame du parquet a repris sa place en grinçant et m’a éveillée en sursaut…
Voilà qui résout le mystère à défaut d’en éclairer les causes. Tout ce que je peux déduire de mes récentes cogitations, c’est que mon visiteur devait avoir un bon poids et qu’il était intéressé par mes papiers. Mais lesquels ? Ceux liés à la vie de l’usine Latécoère ? Ceux que j’ai pu rédiger pour La Garonne illustrée ?… Ou ceux sur lesquels j’ai entrepris de jeter les idées fortes d’un premier roman naturaliste sur cette horrible boucherie qu’on s’obstine à appeler guerre ?

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Ven 28 Oct 2011 - 18:59

Pouvait-on attendre une autre attitude de la part de monsieur Latécoère ? Ce matin, malgré la tristesse et la douleur, tout le monde est au travail. Même Enrique, le frère aîné de Carlos.
En arrivant, je passe, comme chaque jour, parmi ces hommes durs au mal et pénétrés de l’importance de leur tâche pour recueillir leurs saluts. Je suis, comme l’un d’entre eux l’a dit un matin, leur « petit ange souriant ». Ils ne savent pas forcément très bien quel est mon rôle exact dans l’entreprise mais ils savent que je suis là parmi eux et que je ne suis pas le contremaître. Parfois, mon passage donne lieu à quelques plaisanteries un peu lestes que je calme d’un sourire (puisque c’est mon principal attribut angélique). Chaque fois, ce sont des mouvements de casquette en corolle tout au long de mes pas qui me donne l’impression d’être une personne à part dans leur univers.
J’hésite à m’arrêter près de Enrique. Mon bon cœur, et quelque part aussi une forme de remords, me conduirait à le faire. Il y a des mots de compassion que je ne connais pas en langue espagnole mais que je saurais sans doute traduire en gestes simples. D’un autre côté, a-t-il besoin qu’on le ramène à cette perte cruelle ? Il participe, le visage fermé, au déchargement des briques arrivées à la fin de la semaine dernière. Les lourds pavés d’argile cuite passent entre ses mains sans s’arrêter ; il est concentré sur son travail et cela doit l’aider, non pas à oublier mais au moins à penser à autre chose. Les blessés que j’ai soignés là haut dans le nord évitaient eux aussi de se détériorer le caractère en remâchant leur tristesse. Du moins devant nous. Revenus à leur intimité – si tant est qu’il pût y avoir de l’intimité dans ces vastes corridors transformés en dortoirs - ils pleuraient toutes les larmes de leurs corps.
- Señora !…
Enrique saute du wagon sans obtempérer aux cris rauques du contremaître qui lui demande de reprendre sa place. Le mouvement des briques s’est arrêté une trentaine de secondes. Juste le temps que la solidarité des ouvriers s’organise et qu’en augmentant l’écart entre les hommes la chaîne reparte. Pour ma part, je demande à Henri, le maître omnipotent du chantier, d’autoriser Enrique à me parler.
- Oui, Enrique… Je vous écoute… Je suis… désolée pour votre frère…
- Señora, hacia nada malos, Carlos… Era honrado…
- Qui dit qu’il n’était pas honnête ?
- Los señores de la policia… Dicen que somos todos « voyous » y bandidos. Dicen que vamos a salir rapidamente de aqui…
Dans ses grands yeux noirs, il y a toutes les larmes qu’il contient depuis plusieurs heures. Dans sa bouche, cette langue ibérique, seul moyen de retrouver encore le frère perdu. La manière dont Enrique a articulé le mot « voyou » en prononçant « voïou » me touche plus que je ne le voudrais. C’est quasiment le seul mot français qu’il a réussi à articuler au milieu de cette phrase enfiévrée et empressée.
- Ils vous ont menacés ?
Pas de réponse. Juste un hochement grave de la tête.
- J’en parlerai à monsieur Latécoère.
- Muy bien… Yé veux dire, très bien…
- Qu’as-tu dit aux policiers ?…
Enrique hésite, trouve dans un geste rapide qui le voit ôter sa casquette une échappatoire temporaire, puis répond fermement presque en me toisant.
- Nada !…
- Rien ?!… Mais tu n’avais rien à dire ?…
- No tengo nada que decir…
- Nada ?…
S’il n’a rien à dire alors pourquoi est-il venu jusqu’à moi en bravant les rappels à l’ordre du contremaître ?
Réponse évidente… Il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas me parler comme ça. Et si j’allais parler au patron ?… Ou pire, à la police ?
- Enrique, mi amigo, dime…
Cet encouragement, à peine murmuré et accompagné d’un geste protecteur, lève les derrières barrières de sa prudence.
- Carlo no es culpable… No es un ladron !…
- Qui dit ça ?
Il ne répond pas mais, d’un vague mouvement de menton, il désigne la file dans laquelle les briques continuent à passer de mains en mains.
- Quelqu’un a dit que Carlos était un voleur ?… Qui ?
Nouveau quart de tour de la tête sur le pivot raide du cou en direction des hommes travaillant sur le chantier. Personne en particulier mais tout le monde à la fois…
- Je vois… Pour être tranquilles, ils ont dit ce que le commissaire avait envie d’entendre… Mais toi, Enrique, pourquoi n’as-tu pas défendu ton frère ? Por qué ?…
- No sé…
- Tu ne sais pas pourquoi tu ne l’as pas défendu ou tu ne sais pas ce qu’il faisait ?…
- Señora, Carlos era enamorado… Una francesa…
- C’est pour la voir qu’il partait la nuit ?…
- Oui…
- Et qui est-ce ?…
- No sé…
Je vais insister pour passer à nouveau au-delà des préventions d’Enrique mais celui-ci ne me laisse pas le temps de m’exprimer.
- Señora, no conozco a esta chica… Yé né la connais pas… Carlos dice que esta una hermosa flor…
- Une jolie fleur ?…
- Si !…
- Qui savait cela ?… Que sabia esto ?
- Yo… y ella tambien…
Si personne ne savait l’existence de cette amour « floral » de Carlos pour une de mes compatriotes, qu’ont bien pu raconter ces ouvriers qu’Enrique n’a pas voulu dénoncer nommément ? Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’ils ont abondé dans le sens qu’on voulait. Le jeune espagnol assassiné était un voleur de médailles, il quittait le dortoir la nuit pour aller commettre ses rapines ou vendre le produit de ses larcins, un complice l’aura occis pour un désaccord sur le partage. Tout est clair et s’explique facilement. Le commissaire Gédéon Brunet peut retourner à ses parties d’échecs et à son nationalisme puant sans état d’âme. Affaire classée.
Sauf que rien n’explique dans le cas présent la boue rouge dans ma chambre.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Sam 29 Oct 2011 - 23:53

Je tends à monsieur Latécoère mon récit de la journée de vendredi dernier. Il s’est passé bien des événements depuis et il fronce les sourcils pendant sa lecture ; il doit avoir l’impression que mes réflexions datent d’un autre siècle.
- Et c’est tout ? lâche-t-il.
- Pardon ?…
- Oui… Je vous demande si vous n’avez pas autre chose à me montrer… Avec votre boulimie de la plume, vous avez bien relaté quelque part les tragiques moments que nous venons de vivre ?
Je secoue la tête en signe de dénégation. Je n’en ai eu ni le temps, ni le cœur. Tant pis si aux yeux de mon patron cela relève de la faute professionnelle.
- Alors, dites-moi au moins quelle est l’atmosphère ce matin sur le chantier ?
- Elle est morose, monsieur. Comment pourrait-il en être autrement ?
- Certes… Mais le travail avance ?
- Vous l’avez commandé… Et monsieur Henri n’est pas homme à se le faire répéter deux fois.
- Les premiers outillages seront ici la semaine prochaine. Il est hors de question qu’ils restent à rouiller pendant des jours et des jours. Nous devons avancer coûte que coûte.
Il dit cela comme pour s’excuser. Suis-je dupe ? Sans doute pas. Pierre-Georges Latécoère est un homme à la mentalité de pionnier. Il avance, il anticipe, il ne se retourne pas. Quand bien même une partie de son cœur saignerait, il lui resterait encore assez d’énergie pour continuer à aller de l’avant. La mort d’un homme, la mort de dix hommes, peut-être même celle de cent hommes ne seraient pas suffisantes pour le détourner. Il est inébranlable… Ou du moins c’est le sentiment qu’il veut donner.
- Monsieur, vous me demandiez hier soir quels étaient les poids dont vos ouvriers s’étaient empressés de se débarrasser. Ils n’en avaient finalement guère. Ils se sont tous retrouvés pour dénoncer les sorties nocturnes de Carlos. Quelques-uns ont dû avouer du bout des lèvres l’existence de petits trafics de tabac… Mais pour le reste, il n’y a rien. Ce qu’ils ont dit au commissaire, Enrique vient de me le confirmer, n’a été que le reflet de ce qu’on voulait entendre.
- Alors, aussi triste que soient les choses, cette affaire est terminée.
- Elle ne l’est pas, monsieur… D’aucuns voudraient qu’il en soit ainsi mais j’ai deux éléments qui vont à l’encontre des certitudes qu’a pu se forger monsieur le commissaire Brunet. Il est en train de chercher le complice de Carlos, l’homme qui partageait avec notre malheureux ami les fruits d’un honteux commerce. Peut-être qu’il le pincera, peut-être pas… Moi je suis persuadée qu’il ne sait pas ce qu’il devrait rechercher en priorité avant de se mettre en chasse.
- Et que devrait-il rechercher ?
Je n’ai aucun scrupule à indiquer ce qui m’obsède dorénavant. Même en l’ayant entendu, monsieur Latécoère ne sera pas plus avancé.
- Il faut chercher de la boue rouge et une jolie fleur…
- Qu’est-ce que cela signifie ?
- Que je suis moi aussi sur une piste… Enfin, une piste est peut-être un terme trop optimiste. Disons que je suis à l’entrée d’un minuscule chemin tortueux et étroit… Je vous promets de vous tenir au courant par le canal habituel…
- Mais enfin, Claire !…
Monsieur Latécoère a élevé la voix comme pour me rappeler qu’il est le maître des lieux et l’ordonnateur de mes fonctions.
- Vous me payez pour écrire et raconter, monsieur. Je viens déjà de commettre une entorse à ce contrat en vous parlant directement sans passer par le canal du papier et de l’encre... N’insistez pas, je n’en dirai pas plus… Mais, croyez-moi, Nelly Bly sera fière de moi lorsque je mettrais à jour toute la vérité… La Garonne illustrée pourra bien continuer à délivrer à chaque édition une nouvelle révélation, juste pour tenir ses lecteurs en haleine ; ce ne sera jamais que de la fantaisie. On va crier au loup pendant plusieurs jours et si un pauvre bougre a la malencontreuse idée de se faire pincer on réclamera sur l’air des lampions son passage immédiat à la lanterne. Pendant ce temps, on oublie de parler de la grève de nos ouvrières à l’Arsenal. Pendant ce temps, La Garonne se remet à faire son beurre… A qui profite le crime, monsieur Latécoère ?
- Vous mêlez les certitudes, les hypothèses et les mystères, mademoiselle Loupiac. Que savez-vous vraiment ?
C’est ce qui s’appelle viser juste. En fait, je ne sais rien mais tous ces événements bourdonnent dans ma tête et la musique qu’ils font ressemble à s’y méprendre à la cacophonie d’une fanfare municipale débutante. Ernest Piquevin martèle les esprits à coups de grosse caisse, le commissaire Brunet claironne que le coupable sera bientôt sous les verrous, les bonnes âmes patriotes entonnent l’aria de la nation outragée. Partition de circonstance ou symphonie bien écrite ?
- Ce que vous allez m’autoriser à aller chercher, monsieur… Ici, hormis un fantôme, il n’y a plus rien qui puisse m’aider à pénétrer le mystère.
- Vous avez ma bénédiction, tranche Pierre-Georges Latécoère sans hésiter… Mais je veux un compte-rendu complet et sans cachotterie tous les matins sur mon bureau… Et le dimanche, je demanderai à mon chauffeur de venir le récupérer à votre logis puisque vous n’honorez pas de votre présence la sainte messe… Et ne comptez pas que je vous décharge pour le coup de votre mission d’historiographe de l’entreprise…
- Monsieur, à ce niveau-là, ce n’est plus du travail ; c’est de l’esclavage…
- Plaignez-vous !… Vous n’êtes pas plus du genre à vous laisser mettre des chaînes au cou que la bague au doigt.
Je ne peux que sourire d’une telle remarque. Je sens monter en moi une excitation que je n’avais plus connue depuis l’époque fiévreuse où je cherchais à retrouver le professeur Turpin. Heureux temps, si j’ose dire, où on pouvait encore imaginer une guerre « fraîche et joyeuse ». Depuis, mes enquêtes auront toutes été marquées du sceau de la boucherie immonde qui dure depuis plus de trois longues années. Ce que je suis prête à entreprendre n’est pas de la même nature. Il s’agit de réhabiliter un innocent et de mettre en évidence de sombres connivences qui méprisent les fondements de notre République. A notre échelle toulousaine, c’est un peu comme une petite Affaire Dreyfus dont je m’octroierais à la fois les rôles du colonel Picquart et d’Emile Zola.
- Je vous promets, reprend mon patron, que si vous vous laissez capturer par un homme, je serai le premier à vous couvrir de fleurs…

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Lun 31 Oct 2011 - 21:50

Le mot dans la bouche de monsieur Latécoère prend soudain un sens différent pour moi. Depuis que, tout à l’heure, Enrique m’a confié l’existence de cette « fleur » qui aurait conduit Carlos à déserter le dortoir pendant plusieurs nuits, je suis persuadée qu’il voulait parler d’une jeune personne… D’une jeune fille en fleur. J’ai cru entendre dire par un libraire parisien que monsieur Marcel Proust aurait imaginé utiliser prochainement cette expression dans un de ces titres. Sur cette jeune « fleur », je ne fais à vrai dire guère d’illusion ; le Pont des Demoiselles a un nom qui rappelle les coupables activités qui se déroulent depuis plusieurs siècles près du canal.
Pourtant, en parlant de me couvrir de fleurs, mon patron m’a orienté vers une autre idée. Si la fleur ne désignait pas la jeune fille mais son occupation professionnelle. Une fleuriste… Ou bien une personne travaillant à faire pousser des fleurs. Des violettes de Toulouse par exemple.
Je sors du bureau patronal toute à cette nouvelle piste et manque me cogner dans monsieur Dewoitine. Il me paraît bien figé devant la porte pour que sa présence en ce lieu n’ait pas quelque bonne raison. Soit il attendait avec impatience que l’accès à monsieur Latécoère se libère, soit il me cherchait.
- Mademoiselle Loupiac, avez-vous visité mes papiers récemment ? me demande-t-il tout à trac, la mine chafouine et le regard éparpillé.
- Vos papiers, monsieur Dewoitine ?… Sauf votre respect, j’aurais trop peur de m’y perdre. Si monsieur Latécoère n’a pas souhaité que je sois à votre disposition comme à celle de monsieur Moine, c’est qu’il a bien mesuré le temps considérable qu’il me faudrait chaque jour pour mettre de l’ordre sur vos tables.
L’ingénieur m’agrippe par le coude et m’attire à l’écart. La pince qu’il forme avec les doigts de sa main gauche n’a rien d’amicale, je sens ses ongles s’enfoncer dans ma chair. Je n’ai pas le temps de me rebeller contre cette attaque inamicale qu’il me chuchote au creux de l’oreille.
- Mes plans… Ils ont disparu !
- Vos ailes ?…
- Oui…
Je commence à comprendre. Etant la seule à savoir – du moins il me semble – sur quoi travaille l’ingénieur picard à ses moments perdus, il a supposé que ma curiosité m’avait peut-être conduite à faire l’indiscrète et à mal ranger ensuite les documents consultés. Cette option était visiblement son dernier espoir. En jaugeant ma réaction, il a très vite compris que je n’étais pour rien dans cette disparition.
- Monsieur, êtes-vous bien sûr de ne pas avoir emporté ces papiers avec vous samedi ?
- J’en suis parfaitement assuré. En l’absence de monsieur Dewoitine, je suis parti le dernier et les croquis que vous savez, plus d’autres que je ne vous ai pas montrés, étaient dans une chemise cartonnée de couleur grise que je place toujours en dessous de toutes les autres.
- Et ce matin ?…
- Elle n’y était plus… Vous comprenez bien mon embarras… Avec les événements d’hier…
Je reconnais que, perdue dans la quête d’une fleuriste ayant pu être l’amante passionnée de Carlos, je n’ai pas perçu tout de suite la troublante coïncidence.
- Que voulez-vous dire ?
La voix de l’ingénieur n’est plus qu’un souffle chargé de tabac à mon oreille.
- Et si on avait voulu surtout dérober mes plans ?… Les malheureux faits qui ont conduit la police jusqu’ici n’auraient pu être qu’un moyen de détourner l’attention du reste.
Je forme en réponse une autre supposition qu’il m’est impossible de divulguer à l’ingénieur. N’ai-je pas évoqué la veille au soir devant monsieur Latécoère l’existence des projets d’Emile Dewoitine ? Si, pour punir son subordonné d’avoir la tête à autre chose qu’à son travail, notre patron avait décidé de faire disparaître les fameux dessins ?… Qui aurait pu l’en empêcher ? Il lui suffisait de remettre à son chauffeur les clés du château Ramel. Après m’avoir ramenée place du Capitole, un arrêt de quelques minutes aurait permis de dérober la chemise grise et son précieux contenu. Si c’est le cas, mon patron doit bien jubiler à cet instant.
A envisager mon air renfrogné, monsieur Dewoitine croit lire en moi les signes d’une approbation. Il pousse donc plus loin ses conclusions.
- Des espions boches, mademoiselle… Voilà ce que je pense…
Pourquoi pas après tout ?…
Mais je me souviens de Paris en août 14, de tous ces bruits sur les espions, des folies de la foule contre les magasins portant l’enseigne Maggi. Les espions existent sans doute, je ne suis pas naïve ; cela n’empêche pas que je les vois mal deviner que monsieur Dewoitine, ingénieur chargé de superviser la ligne de fabrication des Salmson pour le compte de monsieur Latécoère, a sur son bureau les plans d’une aile qu’il pense révolutionnaire.
- Les espions ont-ils la clé du château ? Ont-ils fracassé une serrure pour s’emparer de vos dessins ? dis-je.
- Certes non… Puisqu’ils voulaient agir en toute discrétion…
- S’ils avaient voulu de la discrétion, ils n’auraient pas assassiné un pauvre ouvrier…
- Alors c’est qu’il les aura surpris…
Voilà enfin une supposition riche de perspectives. Carlos se serait trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. De là à imaginer que des espions boches étaient en train de jouer avec la serrure du château pour aller récupérer la chemise grise de monsieur Dewoitine, il y a un pas que j’hésite à franchir. Pourtant, cela aurait le mérite d’expliquer une partie de l’inexplicable.
Cette histoire me fait penser à ces boites qu’on enferme dans d’autres boites. Avec une différence fondamentale, ici les caisses sont toutes de formes différentes et elles refusent de s’emboiter parfaitement les unes dans les autres.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Dim 13 Nov 2011 - 22:55

Ayant la « bénédiction » de monsieur Latécoère pour toute garantie morale, je profite d’une carriole qui passe pour repartir vers la ville. Je ne connais qu’une seule boutique spécialisée dans le commerce des fleurs à Toulouse ; on y fait des corbeilles, des gerbes, des compositions de toute beauté. C’est une activité relativement neuve par chez nous ; j’espère que « la fleur » de Carlos s’y trouve car si cette fleuriste inconnue travaille sur les marchés en vendant les productions poussées dans les champs familiaux, je risque de la chercher longtemps.
En dépit des certitudes de monsieur Emile, je suis de plus en plus persuadée que la disparition de ces plans n’a rien à voir avec le meurtre de Carlos.
Même si la concordance des deux événements est troublante.
Sur quels indices puis-je m’appuyer pour résoudre cette deuxième affaire ? Aucun pour l’instant !… La piste de la fleuriste est donc celle qu’il me faut creuser prioritairement.
Je m’y emploie.

A l’entrée de la rue de Rémusat, dont le nom rappelle étrangement à mes oreilles républicaines le souvenir d’un partisan de la monarchie, le magasin du Capitole était, avant le début de la guerre, le rendez-vous des élégantes de la ville, des personnes de condition comme de celles qui entendaient se hausser du col. Autant dire que, pour alimenter mes premières chroniques dans La Garonne illustrée, à l’époque où je signais encore des initiales RV, je venais souvent flâner au milieu des étoffes, des belles robes et des articles ménagers. J’y glanais des informations sur ce qui se disait dans le beau monde et j’en faisais ensuite mes choux gras. Je ne cacherai pas que j’y prenais aussi un vif plaisir personnel, sachant ne pas oublier que la coquetterie et le désir de plaire sont des sentiments qu’il nous faut entretenir sous peine de ne plus exister aux yeux des hommes. Dans ce temple du monde nouveau où, selon la réclame, on trouve « le mieux assorti pour tout ce qui concerne le vêtement et la parure, la maison et le confort », je n’avais pas le moindre scrupule à dépenser par avance mes maigres émoluments de journaliste pour un chapeau à voilettes ou un corset en beau velours coupé. Ma gibecière pleine de méchanteries et de ragots malveillants, je pouvais m’en retourner à ma table de travail, l’esprit apaisé et la bourse plus légère.
Parce que les belles dames méritent les plus belles fleurs, la boutique de madame Barbe s’est établie rue de Rémusat entre le grand magasin et la place du Capitole. Les fleurs fraîches y arrivent à la première heure en provenance des exploitations situées du nord de la commune de Toulouse jusqu’à Saint-Jory. Je n’y suis jamais entrée mais j’ai souvent admiré en passant les splendides compositions de fleurs fraîches ou séchées exposées dans la vitrine. Toute la question pour moi est de savoir si une jeune personne – j’imagine mal ce pauvre Carlos s’être amouraché d’une rombière – travaille ici.
Je pénètre à pas mesurés dans l’échoppe éclairée par deux grosses lampes à huile. Sans guère d’effet, on y voit à peine. Je frissonne sous ma pèlerine, l’air est frais et humide comme si la beauté florale avait besoin pour s’épanouir vraiment d’une ambiance de cave. Quelques tours d’une magie qui me demeure incompréhensible font pourtant survivre dans ce chaos lugubre trois gerbes de roses qu’on dirait coupées du matin même. Sur ma droite, des tulipes écarlates et des pivoines diaphanes émergent de vases griffés du nom de la propriétaire inscrit en lettres cursives. C’est de la sorcellerie ! Nous sommes à la fin de l’automne !…
- Vous désirez, mademoiselle ?
Le cheveu grisonnant sous son bonnet, la fleuriste s’approche à petits pas. Elle doit bien avoir cinquante ans. J’en déduis qu’il s’agit forcément de la propriétaire.
- Madame Barbe ?
- Qui la demande ?
Cette façon de répondre à une question par une autre me rappelle la pauvre Aimée Laporte, la concierge du journal, dont l’esprit bat la breloque. Parce que la guerre a éloigné les forces les plus vives de la nation ou parce qu’elle les a enchaînées à l’usine, la ville est pleine de ces cervelles fatiguées qu’on ne saurait pourtant remplacer sans que tout s’arrête.
- Mademoiselle Loupiac, dis-je en haussant stupidement la voix. Je suis la fille du libraire…
- Loupiac, le libraire ?… C’est un bandit !…
Si je n’avais pas été la fille du bandit en question j’aurais peut-être trouvé la situation savoureuse. Là, j’apprécie avec peu de modération cette sentence ferme et définitive concernant mon père.
Tant pis ! Il faut passer outre. Ce n’est pas le sujet…
- Vous êtes madame Barbe ?
- Qui la demande ?
Mon soulier, pas plus patient que le pied qui l’occupe, commence à battre frénétiquement le carreau humide du commerce pour marquer son énervement. Allons ! J’ai réussi à en faire parler des plus coriaces, il ne faut pas désespérer.
- Est-ce que la demoiselle est là ?
- Quelle demoiselle ?
Cet échange m’évoque les parties de pelote endiablées que j’ai vu se dérouler avant-guerre. La réponse fuse avant même que j’ai terminé de formuler ma question. Soit la vieille dame se moque de moi, soit quelque chose m’échappe.
- Il y a bien une demoiselle qui travaille ici ? Une jeune demoiselle ?
- Ah non ! Juste madame Barbe et moi…
- Mais ?! Vous n’êtes pas madame Barbe ?…
- Pardi que non, jolie demoiselle !… Je suis pas madame Barbe… Madame Barbe, elle n’est jamais là le lundi matin et c’est moi qui fais les affaires… Marie Baudry, veuve Wexler, à votre service. Quelles fleurs voulez-vous ?
Comme dans le théâtre de Labiche, nous sommes en plein quiproquo depuis le début. Voilà qui explique un peu mieux l’absurde dialogue échangé jusqu’ici.
- Vous n’avez pas de jeune dame qui travaille ici ? reprends-je.
- De jeune dame ? Et pourquoi donc ? Vous voulez ma place peut-être?… Eh bien, vous perdez votre temps, demoiselle !… J’ai enterré mon pauvre de mari depuis presque vingt ans et je compte bien lui survivre encore plus que ça. Et puis, de toute manière, les gens, ils ont plus de sous… Les seules fleurs qu’ils achètent c’est pour mettre sur des cercueils avant de les mettre dans le trou. Après, plus rien… Pour sûr que ça va mal, y a même plus de galants pour les demoiselles joliment troussées comme vous.
Je remercie d’un sourire pour ce compliment qui vient deux phrases après que l’imprévisible vieille dame m’ait presque accusée de vouloir lui dérober sa place. Inconséquences de l’âge…
- Où est-ce que je pourrais trouver à m’employer comme fleuriste ?
- De la façon dont tu causes, tu ferais mieux de chercher un métier où il faut de l’instruction ma mignonne… Regarde mes mains ! Avant je tirais l’aiguille comme personne. Couturière que j’étais… A Bordeaux, avec mon pauvre mari qu’était tapissier… Depuis que je suis ici, tout le temps les mains dans la flotte ; ça m’a tout gonflé… Et puis, y a les épines, les échardes… Va plutôt t’embaucher à l’Arsenal pour tourner des obus, ce sera moins fatigant.
- Mais il y a d’autres fleuristes où je pourrais trouver une place ?
- Nulle part ! C’est la seule maison de la ville !…

J’essaye encore de soutirer quelques informations de la vieille fleuriste. Elle me parle de sa vie d’avant, de sa fille unique, de sa ville de naissance qui est « sur le bord d’un fleuve qu’on appelle la Saône ». Rien de très concluant pour mon affaire. En dépit de ses fréquents déraillements qui la font radoter plus que de raison, elle ne me cache rien qui pourrait m’être utile. Allons, il faut l’admettre et l’accepter ! La piste » fleurie » s’arrête déjà. S’il y a une jolie fleuriste ayant fait chavirer l’âme de Carlos, elle exerce sa profession non dans une boutique mais sur les marchés de la ville ou même dans les champs de violettes. Autrement dit, hors de ma portée immédiate.
Avant de partir, j’achète une couronne de fleurs des champs tressée pour l’offrir à maman. Si elle est dans un de ses moments de lucidité, elle me grondera pour cette dépense superflue. Si elle est absente d’elle-même, elle me regardera avec ce pauvre sourire hébété qui me fera pleurer le cœur.

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MessageSujet: Re: Les Ailes de monsieur Emile [en cours]   Dim 20 Nov 2011 - 1:57

Ma couronne de fleurs séchées passée autour du bras, je décide de pousser jusqu’au boulevard où l’activité marchande est loin d’atteindre celle d’avant 1914. Certes, on crie, on interpelle, on houspille même le passant pour qu’il daigne s’arrêter, regarder, acheter. Tout ce rituel profane mercantile n’a vraiment pas la saveur de ce temps béni qui, à mes yeux, ne reviendra jamais. Celui d’avant la guerre…
Les vendeuses de bouquets sont rares pour les raisons que j’ai déjà dites. Néanmoins, il s’en trouve quelques-unes à la mine fraîche et rougie par la froidure matinale pour proposer qui une gerbe un peu défraîchie, qui une mignonne botte de violettes. Je feins de me laisser prendre à leurs « embobineries », discutant les prix comme un véritable maquignon avant de rompre en prenant une mine dégoutée. Petite fuite pour mieux revenir et reprendre l’assaut. A force, elles m’oublient complètement pour se concentrer seulement sur la négociation âpre en cours. Lorsque je glisse, au détour d’une phrase, une allusion au prénom Carlos ou au crime dont toute la ville parle, aucune ne se trouble, aucune ne réagit. Point de « jolie fleur » parmi elles. Je ne sais pas trop si je l’espérais ou si je le craignais.

En suivant le boulevard, j’arrive fatalement à la grande halle du marché Victor Hugo. Ici, point de vendeurs à la sauvette mais des marchands bien installés, ayant généralement connu, directement ou par leurs parents, la naissance du grand pavillon métallique fortement inspiré du modèle parisien de Victor Baltard. On peut estimer que se trouve ici – à moins qu’elle ne soit au marché rival des Carmes – l’aristocratie des commerçants de la ville. Maraîchers avec leurs pommes de terres et leurs pois secs, bouchers exposant des quartiers entiers de « barbaque » encore sanguinolente, fromagers encerclés par une myriade de petits palets blanchâtres, tous sont ici chez eux et n’ont que mépris pour ceux qui cherchent à alpaguer le chaland dans les rues. Leur principal titre de gloire, c’est leur sédentarité ; ils ne courent pas le client, c’est lui qui vient à eux.
Comme à l’église Saint-Sernin le corps principal du bâtiment, haut ici d’environ vingt mètres, est flanqué de deux déambulatoires plus bas où s’entassent les étals de la noblesse crémière et viandarde. On me propose dans les allées de goûter un fruit au goût exquis qui vient, dit-on, de nos possessions des Antilles. Je refuse sèchement de me laisser tenter ; l’aspect noirâtre et vaguement écrasé de cette sorte de tube mou et recourbé n’a rien qui puisse me donner envie. Le prix qu’en demande le vendeur de primeurs est en outre proprement indécent. La distance parcourue par le fruit depuis ses îles natales et les pénuries générées par la guerre n’expliquent pas seules cette indécence ; les seigneurs de Victor Hugo ont l’impudence de penser qu’ils sont les fournisseurs du meilleur monde de la ville. Si je peux d’évidence me rattacher socialement à cette catégorie des nantis, je ne suis pas prête pour autant à accepter leurs raisonnements étranges selon lesquels, en temps de manques, il faudrait trouver dans ces improbables produits coloniaux des saveurs nouvelles propres à exciter un palais privé des mets les plus raffinés.
L’armature de métal de la longue halle est percée de grandes verrières par lesquelles tombe un jour gris. Comme chez la fleuriste, les lampes à pétrole et les chandeliers font danser des lumières étranges sur les visages rubiconds des négociants et les mines blafardes de leur pratique. Ici, malgré la hauteur vertigineuse du toit, il ne fait pas froid. Echauffés depuis quatre heures du matin par les va-et-vient incessants des marchands, les lieux se sont imprégnés de cette énergie de la vente que certains se transmettent depuis plus de dix générations. Les odeurs se mélangent en un miraculeux sortilège qui vous transporte les sens et vous ouvre l’appétit. Un coup d’œil à la grande pendule qui trône en hauteur m’apprend qu’il est midi passé de plus de trois quarts d’heure. Ce drôle d’étourdissement n’était donc que l’expression d’une faim accrue par mes pérégrinations matinales.
J’achète un petit pâté à la viande, croquant et doré, encore tiède de son passage dans le ventre d’un four à bois qui ronronne. Je l’accompagne d’une lichette de vin de Fronton servie par un sexagénaire d’une pâleur de statue ; par son apparence décharnée et son visage imberbe, il ne rend guère service à son commerce qui demande généralement de belles trognes gourmandes et des bacchantes vibrantes pour attirer l’amateur de crus. Plus personne ne se formalise aujourd’hui de ces contre-emplois. Les forces de la nature, les hommes au torse large, aux mines épanouies, aux muscles saillants, ne sont plus dans nos rues. Ils finissent de détruire leur belle jeunesse et leur santé insolente dans le bain brunâtre d’une tranchée ouverte sur un nouvel hiver septentrional.
La grand messe du commerce semble déjà prendre fin, les derniers acheteurs remplissent en hâte leurs paniers avant de s’en aller jeter sur le feu du fourneau une côte d’agneau ou d’enfouir quelques patates sous la cendre tiède d’une cheminée. Je regarde, incrédule, s’éteindre petit à petit les lumières comme si le bal prenait fin avant que j’ai trouvé un cavalier. Sans m’en rendre compte, je suis restée deux heures à tourner en rond dans ce « ventre de Toulouse ». Deux heures pour rien, deux heures perdues. Point de « jolie fleur » ici non plus. Pas davantage de gens pour en connaître une. Comme je le redoutais, c’est l’échec !
Je repars avec dans la bouche l’amertume de la piquette du vieux vigneron de Fronton. Peut-être qu’il y a plus encore dans cette sensation de vide. L’âcre sensation de l’échec, la désespérante prise de conscience que je ne peux mener de front toutes les affaires dans lesquelles je suis engagée… A moins que ce ne soit simplement qu’un peu de fatigue. Du surmenage comme le dit notre médecin de famille. Il a longtemps trouvé Mère dans cet état ; on voit où cela l’a conduite.
Je me fais peur en pensant qu’une telle éventualité me menace moi aussi à brève échéance.

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