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 Un trait

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Un trait   Jeu 23 Juin 2011 - 23:53

A l’école primaire, mon instituteur ne s’arrachait pas les cheveux sur mes exercices de mathématiques ou à cause du nombre de fautes dans mes dictées. Non, pour ça je n’avais pas trop de problèmes. Pourtant, quand sur le coup de 10 heures, mes petits camarades sortaient dans la cour de récréation pour évacuer leur trop-plein de nervosité si difficilement contenu pendant une heure et demie, moi je restais sagement à ma place. « L’intello ! », diront hâtivement ceux qui ne savent pas… « Le fayot ! », ajouteront d’autres voix tout aussi mal informées que les autres. En ce temps-là, restaient en classe pendant la récréation ceux qui avaient horripilé le maître par leur entêtement à échouer. A croire qu’on le faisait exprès !... Dans ce contingent de puni, il y avait souvent le petit Ahmed avec ses problèmes de langue française (qui se demandait vraiment d’ailleurs si c’était une langue naturelle pour lui ?), le petit François qui avait pour les retenues moins d’application que pour les rêveries vagabondes…
Et il y avait moi. Comme un rappel à l’ordre à tous les autres… Attention, ce n’est pas parce que vous pigez les maths en dix secondes et que vous rendez des dictées sans fautes que vous êtes parfait… Il y a toujours à progresser… Regardez-le celui dont vous dîtes dans son dos qu’il est le meilleur élève de la ville, il est comme vous… Ce qu’il rate, il doit l’apprendre par la répétition, par l’effort.
Mes récréations, je les passais donc parfois là, le dos plus ou moins droit contre mon dossier, mon cahier de brouillon devant moi. A vrai dire, j’aurais bien aimé être dehors comme les autres… même si le jeu de l’époque consistait pour les CM2 à attraper les CM1, à les coincer dans un coin du préau et à les concasser jusqu’à les étouffer… Et après on s’étonne que je sois devenu agoraphobe ! Mais dehors, il y avait ces deux cours bordées de platanes, le grand mur de l’école maternelle contre lequel nous allions nous appuyer pour discuter (quand les grands nous lâchaient un peu). Il y avait aussi le petit portillon qui permettait d’accéder à la maison de la directrice de la maternelle qui n’était autre que la mère d’un copain de classe ; ça nous donnait le droit, que dis-je le privilège, de pénétrer dans le jardinet en écoutant grincer doucement le petit portail à la peinture verte écaillée.
La classe était un cours double et l’instituteur un drôle de type. Il appliquait avec nous un emploi du temps « à l’allemande ». La plupart du temps, quelle que soit la saison, nous partions l’après-midi en grande procession jusqu’au stade… Et là c’était foot ou rugby… Parfois les deux. Avec toujours un long échauffement à base de course… et d’escalade de barrière… Un exercice qui mettait à mal le minuscule être que j’étais… La seule pensée de la barrière métallique grise à enjamber ravivait mon vertige. Alors je passais dessous… Dieu merci, il n’y avait pas de telles barrières en classe sinon j’aurais passé mes récréations à chercher le meilleur moyen de passer par-dessus.
Quand on n’allait pas au stade, on se rendait dans le grand parc municipal d’où on avait une vue panoramique sur Toulouse. Le maître prenait alors une grande feuille de papier blanc, la posait sur un chevalet et commençait à dessiner avec des fusains plastifiés. Nous, on restait un moment à le regarder faire jaillir sur le papier des immeubles, les collines environnantes, le Concorde garé devant l’usine de la SNIAS… et puis on finissait toujours par s’égailler à proximité dans des jeux enfantins classiques. J’avais tellement d’admiration pour les talents de dessinateur de mon instituteur que j’avais acquis la conviction que tout venait de ses crayons magiques et j’avais tanné ma mère jusqu’à avoir les mêmes. Peine perdue ! Le dessin resterait pour moi un monde totalement interdit. Fusains à la main ou pas.
Mon problème, celui qui me contraignait à perdre le quart d’heure (voire plus) de récréation, venait d’une règle. Une règle qu’il m’était impossible de dompter, qui se refusait à moi avec autant d’énergie que je la refusais. Rien à voir avec la grammaire ou l’orthographe. Ma règle rebelle était un bout de bois de 30 centimètres de long, carrée de forme. Quelle que soit la manière dont je l’empoignais, dont je la pressais contre le papier, elle se dérobait à chaque fois… Mes traits partaient aussitôt dans tous les sens. Pas un souligné qui n’ait une rectitude convenable. Je ne dis pas parfaite, je dis convenable. Simplement convenable… Quelle que soit la couleur. Quel que soit le type de stylo. La règle se barrait, échappait à la vigilance, sans doute bien laxiste, de ma main gauche et le stylo partait pour un voyage inattendu. Sur les mots déjà inscrits. Vers la ligne inférieure…
Combien de pages de cahier ont volé à cause de ces règles maudites ? Peut-être pas de quoi reboiser un morceau de forêt mais sûrement assez pour que je sente encore sous les doigts le contact de la règle de bois… ou de fer… car j’avais essayé les deux types espérant trouver là une solution. Ce n’est qu’avec l’arrivée des double-décimètres que le repos est venu enfin. Avec la règle plate, l’appui de la main était plus ferme, mieux équilibré. La force s’exerçait sans risque de glissade. Pour mon malheur, j’étais déjà au collège lorsque cette innovation salvatrice est arrivé au fond de nos cartables (oui, au fond, car c’est là que glissaient invariablement les règles quel que soit leur modèle d’ailleurs).
De ces années d’apprentissages, il me reste une marque indélébile. Un souvenir cuisant qui m’a appris qu’on ne pouvait pas toujours tout réussir, que la perfection se méritait et ne pouvait s’acquérir que par le travail, que l’échec était partie intégrante de la vie. Mais, plus que tout, elle m’a aussi forcé à me rendre compte que je vivrais toujours avec une tare handicapante au plus haut point. Je reste aujourd’hui incapable de tirer un trait sur mon passé.

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MessageSujet: Re: Un trait   Ven 24 Juin 2011 - 1:12

Très chouette ce texte. Un clin d'oeil malicieux...
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Un trait
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