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 Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 29 Juin 2011 - 22:06

Peut-être que c'est juste un teaser, peut-être que je vais enchaîner... Mais ce soir, je ne sais pas pourquoi, écrire ce truc qui me brûlait la tête depuis un moment est devenu une nécessité.

MERCREDI 8 JUIN
A trois semaines d’un mariage, est-ce qu’on a le temps de penser à autre chose qu’à une foule de détails aussi saugrenus qu’un nombre de petits fours, une grand-tante éloignée à rajouter sur la liste des convives ou au cadeau de la liste que, rétrospectivement, on n’a surtout pas envie que quelqu’un vous offre ?
Moi oui…
Et d’autant plus facilement qu’il n’y a pas de petits fours prévus, que je suis bien assurée qu’aucune grand-tante éloignée ne se manifestera de mon côté et que nous n’avons pas fait, Arthur et moi, de liste de mariage.
Voilà, c’est dit. Une fois encore, Fiona Toussaint ne fera pas les choses selon la norme. Pas de mariage médiatique (surtout pas !) même si la presse dite spécialisée n’attend que ça. Pas de dépenses superflues même si j’en ai les moyens. Pas de grand tralala juste pour montrer en format XXL qu’Arthur et moi nous nous aimons follement. Je ne sais plus qui disait que le mariage est une chose suffisamment sérieuse pour y réfléchir toute sa vie, ce n’est pas le choix que nous avons fait. Pour nous bien sûr, mais aussi pour la petite Corélia qui me tient pour sa mère depuis qu’elle a deux ans, il importait que nous laissions une trace officielle de cet amour qui n’a pas réussi à s’étioler au bout d’une année de vie commune. Le graver dans le marbre d’un registre d’Etat-civil, un document qui pour moi en tant qu’historienne a une valeur inestimable, était une chose ; en profiter pour en rajouter des tonnes en est une autre que nous avons décidé ensemble de refuser. Nous nous unirons le mercredi 29 juin 2011 sur le coup de 17 heures, au Capitole, avec nos amis les plus proches et dans la plus grande discrétion. A 18 heures, Arthur présentera normalement son journal depuis les studios de RML Toulouse et recevra comme invité un auteur de polar local. A 20 heures, nous nous échapperons pour rejoindre Le Domaine de Peyrolade à Daux où Aurélie Blanchard nous aura préparé de délicieux fois gras pour ouvrir les hostilités, un cassoulet roboratif et des sorbets tout légers pour clore les débats. On dansera un peu, on dira quelques bêtises sous forme de vœux éternels et de promesses de bonheur… Et puis on rentrera tranquillement chacun de son côté, sauf le colonel Jacquiers, son épouse et l’agente Judith Servier à qui Arthur doit la vie ; ils dormiront au Domaine.
Que demander de plus ? Le bonheur n’a pas besoin de spectaculaire, de tape-à-l’œil de clinquant. Mon alliance sera en argent simple et ma robe, si je me décide à la porter, ne me déguisera pas en une espèce de meringue indigeste. Arthur sera habillé comme lorsqu’il reçoit quelqu’un de vraiment important dans son émission et j’ai prié nos amis de ne pas se mettre en frais de toilettes. Seule notre petite fée de Corélia aura droit à une jolie robe, juste histoire que ça lui construise enfin un vrai beau souvenir. On ne jettera pas de riz par respect pour ceux qui en manquent et on n’assourdira pas tout le centre-ville d’un concert de klaxons dont on n’a pas besoin dans l’atmosphère brûlante d’une fin juin.
C’est dingue ce que j’aime la sobriété. On aurait pu croire qu’en étant libérée de tous les doutes liés à mes origines, à ma réussite, j’allais pouvoir me laisser aller, profiter goulûment de toutes les joies que la vie me réservait désormais. Même pas… Pourtant, depuis douze mois, tout s’est enchaîné comme dans une spirale positive. J’ai évidemment retrouvé ceux que j’aimais près du Phénix du jardin Compans-Caffarelli et vérifié in situ que mon absence n’avait rien altéré de leurs sentiments. On m’a réinjectée dans le circuit universitaire en me donnant le poste de professeur qu’abandonnait mon maître Robert Loupiac en partant à la retraite. J’ai vu grandir et prospérer peu à peu Parfum Violette tandis que mon éditeur se déclarait heureux de pouvoir publier enfin mon Louis XIII un temps compromis par les manigances de ce vieil obsédé de Maximilien Lagault. La critique en a été très bonne… jusque dans Télérama qui s’est étonné qu’une ancienne candidate de téléréalité sache aussi bien écrire. Côté « famille », j’ai été la marraine – symbolique, car nous ne sommes pas faux-culs au point de nous prétendre croyants juste pour certaines cérémonies – de Natacha, la fille de Marc et de Ludmilla. J’ai repris, et avec quel sentiment de fierté, le pilotage de la thèse que cette dernière a commencé à préparer. Enfin, plus étonnant pour moi qui avais juré que jamais plus jamais, je suis devenue la partenaire de mon cher et tendre une fois par semaine à la radio.
Pour toutes ces excellentes raisons, j’aurais pu me sentir gonfler d’importance. C’était exactement le contraire qui se produisait. J’étais bien plus ouverte qu’avant mais sans rien avoir perdu de mes envies de tranquillité sereine. Je voulais vivre heureuse sans forcément avoir me cacher. Pour y parvenir, il me suffisait de ne rien changer à ce qui faisait ma personnalité profonde. Jusqu’au début de ce mois de juin, je pouvais légitimement estimer que j’y avais réussi.


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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 30 Juin 2011 - 21:09

Tout a commencé par un coup de téléphone affolé du directeur des programmes de RML à Arthur alors que nous étions en train de randonner en amoureux dans les Cévennes le « week-end » le 15 août.
- Arthur ? Tu es toujours avec ton historienne ?
Je ne compris pas sur le coup pourquoi Arthur se retournait vers moi en souriant avant de lâcher un « je ne l’ai pas perdue en route » à son interlocuteur.
- Ecoute, on a un gros souci pour l’antenne à la rentrée… Il nous faut une émission sur l’Histoire… La concurrence est en train de nous attaquer sur ce créneau et nous on n’a rien.
- Pourquoi elle ? demanda Arthur en sachant très bien ce qu’on allait lui répondre.
- Elle passe bien à l’antenne, elle est déjà connue dans la maison, elle est claire dans ses explications et, putain, vous formez aussi un beau couple !…
- Et donc ?
- Est-ce que vous pouvez être à la radio cette après-midi ?
- Ecoute, Christian, là nous sommes du côté du Mont Aigoual, donc un peu paumés dans la nature. Le temps qu’on retourne à la voiture de location et qu’on attrape un TGV pour Paris, ça va être compliqué. Si tu peux, cale-nous demain…
- Mais elle sera d’accord ?
- Ca c’est mon affaire… C’est quoi le format que tu imagines ?
- Là je n’imagine rien… Ce que je sais, c’est qu’il y a un courant qui monte, une demande, une attente des auditeurs. RTL et Europe ont réagi et pas nous… Arrivez avec une idée et on verra comment la caser.
- Très bien. Demain 9 heures ?
- Je fournis les croissants…
- Parfait, Christian… Tu sais recevoir… T’es un chef.
Arthur raccrocha avec une banane aux dents blanches en guise de sourire. Moi, comme à chaque fois qu’il recevait un coup de téléphone professionnel, je m’étais mise à l’écart. Je n’avais donc perçu que quelques mots dont « TGV » et « format » ce qui n’était guère éclairant.
- Ma chérie, serais-tu contre un petit retour temporaire à Paris ? fit Arthur en m’attrapant par les épaules.
- Tu en as déjà assez de m’entendre raconter l’histoire de la révolte des Camisards ?
- Pas du tout et je dirais même plus, au contraire… Plus je raisonne et plus je me dis que tout ce que tu racontes, le réserver à mes seules oreilles, c’est du gâchis…
- Tu as raison… C’est comme donner du caviar à des cochons.
Il me cloua la bouche par un baiser qui dura une bonne minute. On avait tellement de temps à rattraper que nos gestes amoureux avaient une fâcheuse tendance à durer plus que de raison…
- Ils te veulent pour une émission sur l’Histoire. Ca te tente ?…
- Moi ? A la radio ? Tu ne trouves pas que j’en ai déjà assez à faire ?…
- Tu adores être en activité… Regarde, depuis trois heures qu’on marche, tu m’as déjà refait toute l’Histoire des protestants cévenols de l’époque de François Ier jusqu’à ton Philippe Joutard.
C’était une évidence. Plus j’avais de boulot et plus je m’en rajoutais. J’avais cru que les événements difficiles des derniers mois m’auraient vaccinée contre ça. C’était l’inverse qui s’était produit. Après un week-end de retrouvailles amoureuses au Domaine de Peyrolade, j’avais commencé à me trouver en manque… Et ni les attentions pressantes et charmantes de mon amant, ni la fatigue nerveuse accumulée dans les opérations de dislocation de la nébuleuse Lecerteaux, n’avaient pu me retenir très longtemps de me replonger dans un bouquin, de commencer à prendre des notes ou de discuter avec Ludmilla des premiers jalons de sa thèse.
- Je suis d’accord, dis-je, si je travaille avec toi…
- Mais c’est impossible ! On en a déjà parlé… La semaine, je suis à Paris et toi à Toulouse. Et le week-end on est ensemble à Toulouse…
- Eh bien, on sera ensemble à Paris… Qu’est-ce que cela change ?… Si je pars le vendredi en début d’après-midi et que je repars le lundi très tôt, ça nous fait encore plus de temps à passer ensemble… Et même une nuit de plus…
- Gourmande !
- Je le reconnais… Mais ce sont de longues années d’abstinence que je cherche à récupérer.
- Pressée comme toujours, rigola Arthur.
- Tu ne disais pas ça cette nuit à 1 heure, à 3 heures et à 6 heures…
- Tu as une idée ?
- Non, pourquoi ?
- Je t’ai étudiée pendant deux longues années. Tu ne parles pas sans savoir ce que tu vas dire. Si tu as « si je travaille avec toi », c’est que tu as une idée…
- Ben oui, c’est une sorte de vieux fantasme…
- Encore un !…
- Oui mais celui-là ne réclame pas de bas résilles…
Si l’amour c’était se taquiner sans cesse, alors nous étions sacrément amoureux tous les deux. On ne laissait pas passer une occasion de se vanner même dans les discussions les plus sérieuses. C’était parfois en-dessous de la ceinture ce qui n’était pas plus mal puisque cela nous maintenait dans un appétit féroce du corps de l’autre.
- Explique…
- Tu te souviens quand je suis venue à C’est à vous de le dire ? Vous, les journalistes, vous analysez l’actu avec vos codes, vos connaissances, votre façon de voir qui ne sont pas celles du public. Il est souvent difficile de faire la différence entre le fait, son explication, son commentaire. Et je ne parle pas de l’ordre des sujets qui est plus dicté par l’émotion que par la raison… Rappelle-toi le faux enlèvement d’un ministre il y a quelques mois.
C’était un petit coup de pied dans les chevilles de mon cher et tendre. Il encaissa sans moufter, il savait que j’avais raison.
- A partir de ce que tu as pu dire dans tes journaux du soir de la semaine, je reviens sur l’événement et je le resitue. Son importance dans la marche du monde, son rapport avec l’Histoire. Qu’on comprenne une bonne fois pour toutes pourquoi certains peuples se massacrent depuis des générations, pourquoi nous vivons avec certains stéréotypes – l’Allemand est travailleur et rigoureux quand l’Italien est fantaisiste et noceur – etc…
- Tu fais rentrer ça en une heure ?
- Au-delà, je pense qu’il n’y aura plus personne devant le poste.
- Une heure de bla bla le week-end, ça ne va pas trop leur plaire là-haut.
- On peut toujours trouver de quoi illustrer : des documents d’archives, des musiques d’époque ou en relation avec le sujet qu’on traite… Et s’il faut faire un jeu pour faire gagner des sous à la station avec des sms surtaxés, on le fera. A regret mais on le fera… Et après l’émission, petit resto et sous la couette pour une sieste crapuleuse !…
- Oui mais alors avec tes longues bottes rouges… Je les aime beaucoup… Elles te font des jambes…
- Oui, des jambes… Et les jambes, ça sert à marcher… Allez, on repart. On va pas rester à prendre le soleil comme de vulgaires touristes sur la plage…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 1 Juil 2011 - 22:25

Ce ne fut pas une discussion mais plutôt une âpre négociation. A tel point que plusieurs fois, je faillis me lever et partir. J’avais eu l’impression d’être ouverte en imaginant de mélanger l’Histoire à des choses que je qualifierais de plus « commerciales ». Là, je tombais de haut ! Ce n’était pas encore assez !…
Une heure entière sur l’actualité pendant le week-end, c’était niet ! On laissait ça aux émissions politiques du dimanche soir. L’idée même d’une suite d’échanges entre Arthur et moi n’était pas acceptée par la direction des programmes ; il fallait multiplier les voix, jouer l’interactivité, faire intervenir les auditeurs. Au projet initial, on reprochait également une forme d’élitisme ; il n’y avait rien propre à émouvoir, toucher, surprendre le « bon peuple ». Bref, le cahier des charges, qui n’existait pas la veille, ne cessait de se garnir de contraintes de plus en plus lourdes et déplaisantes.
- Je suis bien d’accord que nous ne sommes pas sur France-Culture et que je ne suis pas Jacques le Goff… mais je ne suis pas non plus Benjamin Castaldi ou Marc-Olivier Fogiel, lançai-je excédée à Christian.
- Ce que veut dire ?
- Qu’on met de la tenue et de l’intelligence dans cette émission… Sinon c’est sans moi.
Pour la première fois de ma vie, je sentis que j’avais un poids, que j’étais en mesure d’imposer quelque chose au lieu de subir les catastrophes qui me dégringolaient dessus d’habitude sans crier gare. Christian nous avait exposé les projets des rivaux : une quotidienne en semaine sur Europe 1 dans le genre du récit, deux émissions de jeu en fin de matinée le week-end sur RTL. Pour lui, il fallait répondre au plus vite à la menace… Et j’étais la seule personne qu’il pouvait avoir sous la main rapidement et qui était – et pour cause ! – compatible avec un animateur maison. Il ne serait pas nécessaire de passer des heures d’émissions numéro zéro à chercher un équilibre entre les deux voix et les deux personnalités.
- Christian, vous partez du principe que l’érudition c’est forcément chiant et pas intéressant. Sur quoi fondez-vous cela ?
A sa place, j’aurais répondu : « sur le fait que vous n’avez pas été capable d’intéresser des élèves de collège il y a quatre ans ». Et il aurait eu raison !… Il ne le fit. Soit qu’il n’y pensât pas, soit qu’il eût des scrupules à me renvoyer ce passé à la figure.
- Sans image, il faut une volonté supérieure de l’auditeur pour rester attentif, expliqua-t-il.
Ce n’était pas faux et je pouvais lui accorder crédit pour cette raison.
- Mais dans ce cas, vous devriez supprimer les deux heures d’émission d’Arthur chaque soir. A part les pubs, pas de répit…
- Oui, intervint Arthur, mais en deux heures, je ne monopolise pas l’antenne tout seul. Il y a des intervenants multiples, des thématiques différentes… Au lieu de concevoir toute l’émission sur la mise en perspective de l’actualité, cela pourrait être une simple rubrique. On prend un événement et on le traite sur une dizaine de minutes. Et ensuite, on fait autre chose.
- C’est une idée qui me va déjà davantage, fit Christian. A vous de trouver d’autres rubriques.
- Il y a toujours l’anniversaire de la semaine puisque notre civilisation sans mémoire ne peut plus se passer aujourd’hui de commémorations, dis-je.
- On avance… Avec ce que vous venez de trouver, on peut occuper une moitié de l’heure. Quoi encore ?
- Si je vous parle de technique de recherche historique… Archivistique, paléographie, numismatique, vous allez encore trouver que c’est trop technique ?
- Oui, concéda Christian. Mais…
- Mais ?… répéta Arthur qui s’était coulé sans joie apparente dans un rôle de tampon entre le directeur des programmes et moi.
- Les gens aiment la généalogie… Est-ce que vous ne pourriez pas creuser de ce côté-là ?
- Vous voulez dire aider madame Michu à retrouver ses ancêtres ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 1 Juil 2011 - 22:25

Je regardai Arthur avec une mine de chienne abattue qui suffisait à dire ma lassitude de cette discussion stérile et éprouvante. Je voulais parler d’Histoire, on me répondait historiettes.
- Non, mais tu pourrais expliquer comment on procède… Au besoin avec un exemple que tu suivrais sur toute la saison…
- Tu veux que je m’intéresse à ma propre famille peut-être ?…
Arthur ne trouva rien à répondre. Depuis que je savais de manière sûre d’où je venais, le mot de « famille » n’avait de sens pour moi que dans le présent. Ce passé-là était paradoxalement le seul qui ne m’intéressait pas. Savoir, grâce à Ludmilla, qu’un de mes ancêtres avait étouffé madame de Pompadour n’était pas un titre de gloire que j’avais envie de traîner toute ma vie.
- Imaginons, fit Christian, que vous ayez un invité… Au lieu de lui parler de son actualité, même s’il viendra un peu pour ça, vous lui présentez sa famille et vous faites une sorte de focus sur un de ces ancêtres… Il y avait un bouquin il y a quelques années comme ça dont j’avais entendu parler… Un historien qui avait reconstitué totalement la vie d’un parfait inconnu…
- C’est de la micro-histoire, expliquai-je… Et l’ouvrage auquel vous faites allusion, Christian, doit être Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot d’Alain Corbin.
- Et tu en penses quoi ?…
- Que c’est impossible à faire en une semaine. Comment voulez-vous qu’entre mes cours, les conférences ici ou là, les copies de partiel, les articles à écrire, les séances de formation, je me déplace pour aller retrouver la trace des ancêtres d’un chanteur sorti dont on ne sait où ou d’un vieux barbon de la Comédie française ?… A moins que…
On le sait, le « à moins que » est chez moi le signe d’un basculement intellectuel. Tout en parlant, je viens de découvrir un argument contraire à ce que je suis en train de démontrer.
- A moins que ?… demanda le directeur des programmes.
- A moins que l’émission se fasse en coproduction avec Parfum Violette. Entre Ludmilla, Adeline et moi, il y aura toujours quelqu’un pour se lancer sur la piste des bonnes archives. Dans le meilleur des cas, grâce au net… Et s’il le faut en se déplaçant.
Quelque part, j’avais honte de ma proposition. Elle était contraire à une certaine éthique personnelle : ne jamais profiter de ma position pour m’auto-favoriser. Mais là, le Christian commençait à me fatiguer et pour lui plaire, je ne voyais que cette solution.
- C’est quoi Parfum Violette ? questionna-t-il.
- Une maison d’édition et d’assistance personnalisée autour de l’Histoire que Fiona a fondée, expliqua Arthur. Ce qui me prouve que tu n’écoutes pas mon journal car j’en ai parlé à l’antenne il y a quelques mois…
- C’est facile de s’en souvenir, dis-je… C’est pile le soir où tout le monde a cru qu’un ministre avait été enlevé.
Cette fois-ci, la référence à ce pseudo-événement, monté de toutes pièces par les services secrets, était destinée à appuyer Arthur et non à l’égratigner.
- Si tu crois que j’écoute 24 heures sur 24… Bon, ça me plait bien cette idée… Il manque juste le jeu et on aura un truc…
- Le jeu… Vous vous rendez compte quand même Christian qu’on est très loin du projet de départ ? Alors un jeu en plus…
- Si on gagne des bouquins de votre maison d’édition… De la pub gratuite en quelque sorte…
Là, ce n’était pas le mot à utiliser avec moi. De la pub ! Mes livres n’étaient pas des paquets de lessive !
Arthur désamorça la situation en faisant une proposition sensée.
- Un candidat pour toute l’émission. Sélectionné au hasard parmi les sms envoyés dans l’heure précédant l’émission. On lui pose quatre questions, une par période historique. Selon le nombre de réponses, il gagne entre un livre édité par Parfum Violette et un voyage quelconque sur un site historique. Tu vas bien nous trouver un sponsor pour ça ?
- Il va falloir se magner mais ça peut se trouver, oui…

En sortant du bureau de la direction des programmes, j’ai pris la main d’Arthur, l’ai tapotée gentiment.
- Bien joué l’homme du compromis… Mais je vais te dire… Dans un mois, cette émission aura sauté de la grille des programmes. Je ne sais pas d’où ton Christian tient ce soudain engouement pour l’Histoire. Nous, on a plutôt l’impression d’être en plein marasme. De moins en moins de crédits pour la recherche, de moins en moins de ventes de bouquins, une année qui saute au lycée dans les séries S, des perspectives aussi mornes que Waterloo après la bataille… Ca va faire un flop retentissant… Mais c’est pas grave, on coulera ensemble…
Comme quoi, on peut avoir de bonnes informations et se tromper quand même. Dix mois après sa création, l’émission est toujours à l’antenne et, après un démarrage poussif les trois premières semaines, elle s’est « imposée » comme on dit dans le jargon de la radio.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 6 Juil 2011 - 22:39

En rebranchant mon téléphone (geste machinal que j’avais fini par apprivoiser) à la sortie d’une soutenance de master 1, j’ai trouvé un message d’Adeline qui, parce qu’elle en avait terminé avec ses examens de l’année, s’était proposée de travailler sur l’ancêtre inconnu de notre invité du samedi.
- Salut grand manitou, tu peux me rappeler ?… J’ai un souci avec le passé de Duplan.
Cela ne m’inquiète pas vraiment cette présence d’un « souci ». Il est arrivé à deux reprises que, faute d’indentification formelle des ancêtres lointains de l’invité, on se soit cantonné à peindre l’époque de la jeunesse de ses grands parents sans remonter comme on a pu le faire parfois jusqu’au début du XVIème siècle. Un problème pas forcément plus grave que cela car on a pu présenter à cette occasion les univers d’un ouvrier des années 20 ou d’une lavandière des années 1900, univers tout aussi intéressants que ceux d’un hobereau du XVIIIème siècle ou que d’un prêtre défroqué sous l’Empire.
Ce qui est plus gênant c’est que le « souci » intervienne lors de la venue d’un de nos plus grands cinéastes, Bernard Duplan, aussi bien capable de proposer dans ses films des histoires sentimentales et intimistes que du grand spectacle façon Hollywood des années 50. Il a fallu plusieurs mois d’échanges serrés entre l’assistant personnel d’Arthur (oui, Judith a été remplacée par un homme, j’y suis un peu pour quelque chose…) et l’attachée de presse du réalisateur pour obtenir cette visite. Comme beaucoup de « grands », Duplan est un homme réservé. Certes, on le voit plus dans les médias que Terence Malick, le lauréat de la dernière Palme d’Or, et il lui arrive de délivrer quelques coups de gueule bien sentis quand l’actualité s’y prête… Mais, généralement, quand Duplan n’écrit pas, il tourne… et quand il ne tourne pas, il écrit son film suivant. Cela réduit donc fortement les occasions de se mettre en avant.
- Oui… Adeline ?… Alors, c’est quoi le problème avec Duplan ?
- C’est une situation très compliquée, tu vas voir, explique Adeline. Son père est un enfant adopté et bien évidemment Duplan le sait. On ne va pas lui faire une exploration du passé de la famille qui a recueilli son père, il aurait beau jeu de nous démonter le truc.
- Et côté de sa mère ?
- Problème d’une autre nature… Maria Aurora Santinelli, née à Parme en 1918. Venue à l’âge de six ans en France avec ses parents pour fuir le fascisme…
Quelque part cette trajectoire m‘en rappelle une autre. Celle de Sylvia Marini, cette archéologue ayant, elle aussi, fui l’Italie mussolinienne pour finir exécutée à Toulouse devant le magasin qui est aujourd’hui le siège de Parfum Violette. Perdue dans ce souvenir et les chaleurs qu’il a pu occasionner ultérieurement dans ma vie, je perds le fil des propos d’Adeline.
- … donc impossible de trouver quelque chose.
- Et ses parents ?
- Tu étais où dans les deux dernières minutes, Fiona ? Je viens de t’expliquer que les archives de leur village d’origine avaient été détruites pendant la guerre.
- Ah zut !
L’exclamation porte tout aussi bien sur le fond (disparition des archives) que sur la forme (je n’avais pas bien écouté). Celle-ci lancée, nous ne sommes guère plus avancées cependant.
- Dans ce cas, on n’a pas mille solutions… Il faut essayer de reconstituer la vie de ces immigrés italiens dans le Grenoble des années 30…
- C’est aussi ce que je me suis dit, mais…
Là, cela commence à faire beaucoup. Ne pouvant suspecter Adeline de mal faire son travail, je sens que nous allons avec cette nouvelle objection nous retrouver face à un mur. Le petit souci que j’envisageais est en train d’en devenir un vrai.
- … les conditions de vie de cette famille italienne ont été assez particulières et je ne suis pas sûre qu’on puisse évoquer ce passé-là avec Bernard Duplan. Du moins en public…
- Tu en dis trop ou pas assez…
- Eh bien, le grand-père maternel de Duplan faisait dans le petit banditisme local et il semble bien qu’à un moment donné il n’ait pas hésité, par besoin d’argent, à mettre ses filles sur le trottoir.
J’ai envie de rétorquer « Eh bien ! Belle mentalité ! » mais cela passe finalement au second plan dans ma bouche. La drôle de destinée familiale de Bernard Duplan n’est pas de celles qu’il est facile à transporter avec soi. Je parle sur ce point, comme on le sait, en parfaite connaissance de cause.
- Je comprends qu’il se soit fait prier pour venir, reprend Adeline.
- D’un autre côté, il aurait pu nous prévenir du côté délicat que constituait l’exploration de son passé. S’il n’a rien dit, c’est qu’il n’est peut-être pas plus gêné que cela de cette double ascendance contrariée.
J’arrive pratiquement à la station du métro. Il est hors de question que je raccroche sans avoir donné une consigne claire à Adeline. C’est cela aussi la responsabilité d’un patron… Voilà bien une chose, parmi beaucoup d’autres, qu’il m’a fallu apprendre à faire durant cette année. Je n’ai bien sûr rien d’un tyran, les décisions pour l’émission radio comme pour la maison d’édition sont prises après d’abondantes discussions entre nous trois mais à la fin c’est à moi de trancher.
- On va sortir le sfumato bien épais, dis-je. On reste dans le flou. La condition des immigrés italiens à Grenoble ou dans le Dauphiné dans les années 30… Et pas plus… Si Duplan veut nous en dire davantage, on l’écoutera… Et s’il ne dit rien, on respectera son silence.
- C’est compris, chef !… Tiens, tant que j’y suis, tu sais ce qu’il va faire, Bernard Duplan à partir du 4 juillet ?
- Adeline, je ne m’occupe pas de ça, tu le sais… C’est le boulot d’Arthur et de l’équipe de la rédaction.
- Bien le sais-je, belle dame…
Quand Adeline commence à me parler façon Grand Siècle, c’est que je peux m’attendre à un peu d’ironie douce amère.
- Mais apprenez donc que le sieur Duplan commence le tournage d’une nouvelle œuvre cinématographique fondée sur la prose de maître Lagault, Maximilien de son prénom. La chose devrait porter le beau nom de « Rouge cardinal »…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 7 Juil 2011 - 23:38

SAMEDI 11 JUIN
La logique aurait voulu que l’émission fût enregistrée. Souvent, comme je le découvris avec étonnement, chroniques ou émissions du week-end étaient mises en boite pendant la semaine, généralement le jeudi et le vendredi, et diffusées comme si c’était du direct. J’avais connu dans mon expérience télévisuelle les « joies » du montage qui permettait de donner à une situation quelconque le sens qu’on voulait, je pus constater que la radio n’avait, les images en moins, rien à envier à sa petite sœur cathodique. Lorsque nous arrivions aux studios le samedi vers 8h30, en général après une nuit de retrouvailles un peu trop courte, nous croisions le journaliste animant la tranche d’informations 7h-9h30 en train de fumer une clope dans la cour arrière de la radio. Au même moment il était pourtant à l’antenne en train d’animer un petit débat de dix minutes enregistré la veille dans l’après-midi. Cette révélation m’avait permis d’écouter d’une oreille différente les programmes et, effectivement, si on prenait la peine de fixer son attention sur le rythme des voix, sur leurs inflexions, sur la brièveté extrême des silences, on pouvait sentir les coupes faites par les ciseaux magiques d’un logiciel numérique professionnel.
Cette manière de pratiquer est d’autant plus recommandée pour les émissions avec des invités. Soit que ceux-ci veuillent bien être certains que leur communication sera d’une efficacité maximale : pas de bêtises dites à l’antenne, pas de bafouillements, une image clean et souriante… Soit que leur emploi du temps subitement chargé ne prévoit pas de rester sur Paris un week-end… a fortiori au début du mois de juin.
Nous avions posé dès le début le principe du direct pour l’émission et la direction des programmes d’abord réticente avait fini par se rallier à notre position : en semaine, Arthur préparait son journal pendant la journée et moi j’étais à Toulouse. Les invités devraient donc en passer par notre ignoble diktat : se lever de bonne heure un samedi matin pour arriver au studio vers neuf heures. Un rapide briefing sur le déroulement de l’émission… où on constatait généralement que l’invité n’avait pas pris la peine de lire la note de présentation transmise via son attaché de presse ou son secrétariat ; dans certains cas, il semblait découvrir au dernier moment la nature du programme et le nom des personnes l’animant. Cela pouvait donner des situations assez croquignolesques, voire carrément ridicules pour lui. Nous évoquions régulièrement avec Arthur ce chanteur pour minettes attardées invité en octobre qui, voulant donner l’impression d’être dans un milieu de connaissances, m’avait appelée Mona durant toute l’émission : « Bonjour Arthur, bonjour Mona » ; « Comme le disait Mona… », « Je suis impressionné par les connaissances de Mona… ». A la première pause de pub, nous avions décidé avec Arthur, de manière bien peu fraternelle il faut le reconnaître, de le laisser continuer à s’enferrer… Moyennant quoi, il était reparti en me demandant si, des fois, mon second prénom n’était pas Lisa…
Fort heureusement les situations extrêmes de ce genre avaient été rares et, même si la saison n’était pas terminée, je pouvais mesurer la chance qui avait été la mienne au cours des derniers mois. J’avais eu l’occasion de rencontrer, quasiment dans une relation de proximité et de confiance, quelques-unes des personnalités les plus marquantes de notre pays. Quelques hommes politiques de premier plan, des vedettes de la télé et du cinéma, des gloires anciennes ou récentes de la chanson, deux ou trois musiciens classiques, des humoristes, des sportifs et même, au milieu de cet inventaire à la Prévert, un chirurgien auteur de plusieurs grandes premières médicales. La plupart du temps, j’étais terriblement timide en leur serrant la main à leur arrivée. Le plus souvent, ils m’embrassaient avec une certaine émotion à la fin en me remerciant de leur avoir parlé de « leur » histoire. Très peu savaient par eux-mêmes que j’avais été, à mon corps défendant, une « vedette » de téléréalité. A leurs yeux, j’étais une spécialiste, une universitaire, et beaucoup, à l’image du chirurgien, me considéraient comme un « puits de science ». Cela ne pouvait que faire du bien à ma fierté légendaire… Du moins jusqu’à ma reprise de contact avec la réalité de la fac le lundi après-midi.
J’aborde donc avec une certaine confiance, conférée par l’habitude, cette nouvelle émission. Deux choses cependant me tracassent : le respect admiratif que je porte à Bernard Duplan et cette histoire d’ascendance familiale contrariée. Le problème avec les vedettes c’est qu’elles ne vous ont à la bonne que lorsque vous ne les agressez pas. Et parfois, même avec la meilleure volonté du monde, vous pouvez précisément appuyer là où cela fait mal. Le dosage de mes interventions les concernant se fait donc en fonction de ce que je ressens lors du premier contact ; je suis généralement beaucoup moins délicate avec ceux qui n’ont pas joué le jeu de la préparation de l’émission. A m’avoir trop appelée Mona, le chanteur pour minettes attardées l’a appris à ses dépens.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 8 Juil 2011 - 23:43

Bernard Duplan est d’une ponctualité exquise. Il débarque d’un taxi, est venu seul (ce qui change de la plupart de nos invités qui drainent derrière eux conseillers, proches voire admirateurs déchaînés) et pénètre avec simplicité dans le hall vitré de RML. Au risque d’être accusés de voler le travail des hôtesses d’accueil, nous nous précipitons vers lui. Arthur l’a déjà reçu à trois reprises dans son journal du soir, les deux hommes sont donc d’une certaine manière en terrain connu. Pour moi, il en va tout autrement. Je découvre l’homme en vrai, sans le filtre réducteur et menteur du petit écran (pourtant de plus en plus grand dans les salons). Pour certains invités, j’ai été déçu ; dans la réalité, ils sont moins grands, moins souriants, plus ridés, plus ternes qu’à la télé. Avec Bernard Duplan, c’est plutôt l’impression inverse. Sa manière de parler, souvent penché vers son interlocuteur pour accroître sa force de conviction, m’a laissée l’impression d’un homme tassé, voûté, d’un visage surdimensionné et rougeaud. En le rencontrant pour la première fois, la comparaison qui me vient à l’esprit est gaullienne : une taille proche des deux mètres, un regard fixé toujours au loin, une prestance à la fois souple (dans l’écoute de l’autre) et rigide (dans les gestes qui peuvent facilement prendre un côté très mécanique). Duplan porte sans faiblesse apparente ses soixante-dix ans, ses cheveux gris sagement plaqués en arrière comme l’aurait fait un jeune adolescent à la remise des prix du certificat d’études. Seule concession à l’âge, une paire de lunettes aux montures très fines qu’il ne porte généralement pas sur les plateaux de télévision ce qui fait mieux ressortir ses yeux verts clairs.
- Monsieur Duplan, bienvenue à RML !…
C’est toujours Arthur qui accueille. Privilège de l’ancienneté, de la position et je dirais même de la respectabilité de la fonction exercée. Mais invariablement, en même temps que la poignée de mains quasiment protocolaire, il glisse quelques mots pour me présenter.
- Fiona Toussaint, professeur à l’université de Toulouse II et responsable du contenu historique de l’émission…
Selon le degré de connaissance qu’il a des invités, il rajoute parfois « et ma future épouse » ce qui, semaine après semaine, continue à me faire rosir de plaisir. J’aurais donc attendu 33 ans, un âge christique et non critique, pour découvrir mon tempérament fleur bleue.
- Je connais mademoiselle Toussaint, répond Bernard Duplan en me gratifiant d’une poignée de mains délicate pour mes faibles phalanges. J’ai eu sur elle des avis très louangeurs provenant de personnes diverses. Mon ami Jérôme Lenoir m’a encore rappelé hier pour me prévenir qu’on ne sortait pas indemne de vos mains, mademoiselle, mais que, comme après un bon massage, on en sortait en bien meilleur état.
Il n’est pas le premier à tenter de me « désamorcer » ainsi avant l’entame de l’émission par des compliments. Généralement, je les écarte au nom du sacro-saint principe du manque d’objectivité du propos… Pourtant, là, je reconnais que je m’y laisse prendre. Etre considéré n’a de valeur vraie qu’en fonction de la qualité de ceux qui vous considèrent.
- D’ailleurs, poursuit-il, j’ai abondamment lu et annoté votre Louis XIII… Vous savez peut-être pourquoi ?
- J’ai évité de préciser ce point à Fiona, dit Arthur. Il y a dans votre prochain projet quelque chose qui passera assez mal pour elle…
- Si tu voulais me cacher que monsieur Duplan a adapté pour son prochain film le dernier roman de Maximilien Lagault, c’est raté… J’ai quelques antennes moi aussi…
C’est une petite pique sans méchanceté. Je commence à admettre l’idée qu’Arthur puisse me mentir… Seulement si c’est pour me protéger de quelque chose ! Il l’a déjà fait un certain nombre de fois au cours des années précédentes et, avec le recul que j’ai pu prendre notamment en rédigeant a posteriori le récit de mes aventures, j’ai compris à quel point ces mensonges avaient pu parfois se révéler décisifs pour ma sauvegarde.
- Justement, j’aurais besoin de vous rencontrer après l’émission pour parler de ce film… Vous pensez que c’est possible ?… Je sais que vous n’êtes pas adepte des grands restaurants… Aussi, je vous propose un repas chez moi… Quasiment à la fortune du pot… Il va de soit que monsieur Maurel est aussi invité…
Je m’apprête à refuser poliment l’invitation. La suite du week-end est déjà prévue de longue date : sauter dans la voiture, rouler un peu au hasard pendant environ trois heures, trouver un hôtel, se gaver de pâtisseries dans la première boulangerie venue, puis passer l’après-midi à faire à nouveau connaissance de nos corps respectifs. Ce sera la dernière fois qu’on aura cette possibilité d’ici le mariage… Arthur le sait aussi bien que moi ; il se précipite pourtant pour me griller la politesse.
- Je vais répondre avant qu’elle ne dise une plus grosse bêtise qu’elle… Il va de soit que la réponse est « oui ».
Allons bon ! Voilà que mon cher et tendre se pique de décider à ma place ! Serait-ce déjà les prémices d’un retour au machisme traditionnel de son sexe ? Ou sa manière de répondre à ma perfide répartie de tout à l’heure ? A moins que…
Non, non ! Pas de « A moins que »… Ce temps-là est révolu. Depuis des mois, j’ai rompu avec cette angoisse de l’erreur de raisonnement, du balancement des suppositions et des options. Je ne vais quand même pas imaginer qu’il y a connivence depuis longtemps entre le réalisateur et mon chéri quant à ce repas « à la fortune du pot ».
- Je suppose que vous savez exactement ce qui vous attend…
C’est là encore une formule rituelle dans l’accueil de l’invité. Certains demandent de repréciser « au cas où j’aurais raté quelque chose d’important », d’autres avouent carrément ne pas savoir très bien. Bernard Duplan se contente de nous rassembler dans un de ses regards larges et clairs.
- Si je ne l’avais pas su, je ne serais pas venu…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 9 Juil 2011 - 13:54

Le candidat du jour, sélectionné par tirage au sort, se dit passionné d’Histoire, en particulier par les deux guerres mondiales. C’est un grand classique… Depuis septembre dernier, la moitié au moins des candidats ont cité un des deux conflits mondiaux dans leurs périodes favorites. Il n’empêche que, grâce à eux, j’ai enfin fini par comprendre pourquoi dans les hypermarchés, la partie Histoire du rayon librairie proposait, outre les dernières « œuvres » de Maximilien Lagault, des titres aussi passionnants que « L’assaut de Monte-Cassino » ou « Verdun chronique d’une bataille totale ». Depuis au moins deux générations, l’Histoire-bataille a été, sinon bannie, du moins très fortement limitée dans les programmes scolaires et pourtant c’est cet aspect violent qui continue à intéresser un large public. A croire que le sang, les corps déchiquetés, les armes meurtrières ont plus de charme et d’intérêt que l’évolution artistique, les rapports sociaux ou les luttes politiques. A croire que l’homme, malgré toute l’éducation dispensée et des siècles de progrès de la science, reste principalement un animal prédateur. Oui, vraiment, cela me consterne et je dois à chaque fois me contenir pour ne pas exploser à l’antenne.
Maurice a 63 ans et on ne peut pas dire qu’il soit une de ces victimes de la baisse du niveau de connaissance général qu’on dénonce régulièrement dans les médias et dans la rue. Il n’empêche qu’ayant choisi d’être interrogé en premier sur la période contemporaine, sa période favorite, il a été incapable de trouver quel pays le Japon avait attaqué en 1937. Pour quelqu’un qui dit être passionné par la Seconde Guerre mondiale, ça la fiche mal. Le choix de cette question avait pour but d’expliquer en quoi nous avons une vision très européocentrée du second conflit mondial et que la date de départ du 1er septembre 1939, traditionnellement retenue, peut être discutée. Démonstration apparemment trop complexe pour Maurice qui ronchonne hors antenne que « 1937 c’est pas la guerre ».
Après la pub, nous abordons la question d’actualité de la semaine. Sans surprise, Arthur m’a branchée sur les suites de l’affaire DSK. J’aurais préféré parler d’autre chose mais bon, il a bien fallu trouver un angle historique. Le plus évident et le plus intéressant me semble être celui de la lutte que la France et les Etats-Unis se livrent depuis le XVIIIème siècle pour diriger moralement le monde. Les deux pays proposent en fait deux lectures différentes des droits de l’homme qu’on retrouve aussi bien dans le rapport à la vie privée, dans les procédures judiciaires ou dans la confiance accordée à l’individu. Comment dans de telles conditions pourrait-on réussir à se comprendre dans cette affaire des deux côtés de l’Atlantique ? On utilise les mêmes mots (liberté, innocence, égalité, justice, droit…) mais on ne met pas les mêmes idées, les mêmes réalités, derrière.
Comme il en a la possibilité, Bernard Duplan intervient dans le courant de ma démonstration ; à ses yeux, cette affaire a quand même un arrière-goût de complot qu’il soit monté de toutes pièces ou que certaines officines aient embrayé sur le fait divers sordide de la chambre du Sofitel. Pendant la page de pub suivante, le réalisateur nous confie même qu’il est certain que cette histoire cache quelque chose de vraiment suspect et nauséabond. Je trouve à peine le temps de lui opposer l’existence de ce fantasme général du complot qui court dans les populations depuis toujours avant que la lumière rouge ne revienne dans le studio Herbert Salvetti. Quel grand paradoxe qu’après avoir connu tout ce que j’ai connu depuis des années, j’en vienne à nier l’existence de grands complots tordus mettant en jeu les acteurs les plus puissants de l’Etat ! Mais ne dit-on pas qu’il ne faut pas prendre son cas personnel pour des généralités ?…
Avant le journal de 10 heures, Maurice se plante à nouveau dans les grandes largeurs au moment de donner le nom de 5 grandes batailles de la Guerre de Cent ans. Dès sa deuxième proposition, il propose Pavie (1525) ce qui montre qu’à l’évidence il ne situe pas bien la guerre et la bataille dans le temps mais qu’en plus, il fait intervenir l’Italie dans la Guerre de Cent ans. Exit d’ores et déjà le voyage pour quatre personnes à Blois et l’ordinateur multimédia… Il ne restera au candidat du jour, un des moins brillants de la saison, que deux questions (d’antique et de moderne) pour essayer de sauver les meubles et gagner des livres. « C’est pas gagné ! » comme dit l’autre…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 10 Juil 2011 - 22:53

Pendant le flash, impossible de discuter un peu avec notre invité, le journaliste qui donne les infos est dans le même studio que nous. En parfait habitué de la mécanique radiophonique, Arthur s’éclipse le temps d’aller se chercher un café à la machine. Je ne m’en fais pas plus que ça, je suis certaine qu’il sera de retour pour la reprise de l’émission. De toutes les façons, il vaudrait mieux vu que c’est lui l’animateur du programme et moi seulement la spécialiste invitée toutes les semaines. C’est donc Arthur qui dit « bonjour » au début, qui pose les questions, qui lance la pub et dit « au revoir » à la fin. C’est convenu ainsi depuis le début et cela me va fort bien ainsi. Le seul problème, c’est que je reste pendant cinq grosses minutes en face de Bernard Duplan sans rien pouvoir lui dire et en me demandant s’il s’inquiète de ce qui va lui dégringoler dessus comme émotions. Difficile à dire d’ailleurs car, absolument pas gêné par l’énoncé des dernières nouvelles du monde, il écrit quelque chose sur un bloc, griffonne en quelques traits un petit dessin. Sans doute une modification pour le story-board de son futur film.
A reprise moins 30 secondes, Arthur reprend sa place, colle le casque sur ses oreilles pour entendre les ordres de la régie et me sourit l’air de dire « maintenant, ma chérie, ça va être à ton tour de jouer ». J’ai l’impression de revenir au mois de septembre quand ma voix tremblait un peu à chaque prise de parole devant le micro. Ce n’est plus l’outil qui m’impressionne mais la situation un peu complexe que je vais devoir gérer, le « souci » comme avait dit Adeline. C’est un peu comme se lancer sur une corde tendue au-dessus du vide avec un balancier pour garder l’équilibre dont on n’est pas certain de l’efficacité. Le passé de Bernard Duplan est si délicat à aborder…
- C’est le moment pour nous de plonger dans le passé lointain de notre invité, Bernard Duplan, dont le dernier film, « Un meurtre en rase campagne », sort en dvd la semaine prochaine. Alors, Fiona, jusqu’où remontons-nous cette fois-ci ?
Là, je me dis que j’aurais dû prévenir Arthur. Je ne l’ai pas fait pour tout un tas de petites raisons, la principale étant que je ne voulais pas que nous fussions deux à être crispés à cause de cette histoire. Manque de bol, la manière dont il m’a lancée n’est pas la meilleure.
- Pas très loin, Arthur… Car les archives ont ceci de fascinant, lorsqu’elles sont absentes pour telle ou telle raison, qu’il est difficile de parler à leur place. Il est ainsi compliqué dans le cas de monsieur Duplan d’aller plus loin que l’étage supérieur de son arbre généalogique autrement dit ses parents.
- Et quelles raisons expliquent cette absence de sources ?…
En parfait maître du jeu, Arthur me relance pensant que j’ai des « billes » en réserve sur la question. Fort heureusement avant que je bredouille quoi que ce soit de vague, Bernard Duplan intervient.
- Je ne crois jamais avoir caché que mon père était un enfant adopté et, malgré mes propres efforts pour percer les secrets de ses origines, il est impossible de savoir quoi que ce soit. Quant à ma mère, elle était étrangère et arrivée depuis quelques années seulement en France.
Le fait qu’il le dise lui-même me libère. Je peux désormais embrayer sur les notes d’Adeline que j’ai méthodiquement travaillées dans le TGV vendredi après-midi.
- Je confirme les propos de notre invité. Les lois sur l’adoption ont verrouillé toute possibilité de retrouver la famille réelle des enfants adoptés ou trouvés. Même lorsqu’on a de fortes présomptions, je pense à l’exemple du général Weygand qui aurait été le fils de l’ancienne impératrice Charlotte du Mexique et d’un officier de l’armée belge, rien n’est jamais certain à 100 %. Dans le cas de la famille italienne de monsieur Duplan, ce sont les bombardements alliés qui pendant la Seconde Guerre mondiale ont détruit les archives du village dont elle était originaire. Ce qui est certain, c’est que Maria Aurora Santinelli, la mère de monsieur Duplan, est arrivée à Grenoble avec sa famille en 1928…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 15 Juil 2011 - 22:18

L’émission se termine de manière beaucoup plus détendue pour moi. Du coup, je me montre un peu moins exigeant avec le candidat du jour qui réussit sur sa dernière question à décrocher un lot de trois livres des éditions Parfum Violette. Je ne suis pas certaine fondamentalement que ça comblera sa passion d’Histoire à moins qu’il n’ait un goût particulier pour la Suède de l’époque moderne, la Bohême au Moyen Age ou le Mexique au XXème siècle. Ma philosophie d’éditrice n’a pas changé durant mes six mois « off » et, dès ma reprise de contact avec les « affaires », j’ai lancé la mise en écriture de ces synthèses puis leur publication. Il ne s’agit pas de vendre ce qui a des chances de se vendre mais de produire les outils dont l’enseignant, l’étudiant ou simplement le curieux se trouvent privés par la frilosité des maisons d’édition traditionnelles. Pour l’ami Maurice, aucune chance de trouver là-dedans le sang et les larmes de ses lectures favorites. Quoique les jeux de la guerre et de la mort ne sont pas vraiment absents de ces trois ouvrages non plus.
Lorsque la lumière rouge s’éteint dans le studio Herbert Salvetti, je me surprends à pousser un long soupir de soulagement et à me dire « Plus que deux émissions avant la fin de la saison ». C’est vrai que j’aspire vraiment à un peu de vacances. SI l’année a été moins chaotique que la précédente, plus « normale » en tous cas, je ne me suis pas vraiment économisée entre la promotion de mon Louis XIII, les conférences à droite et à gauche, l’encadrement des doctorants abandonnés par Robert Loupiac (dont ma chère Ludmilla), les cours, la radio, l’amour-passion, la maison d’édition. Je compte les jours jusqu’au mariage et encore plus ceux jusqu’au dernier vendredi de boulot d’Arthur. Après on prendra la route pendant une semaine tous les trois pour se gaver de beaux paysages, de crêpes au sucre et de glaces à l’italienne. Un peu de belle vie, quoi ! Presque une découverte pour moi
Je souffle évidemment parce que cela s’est bien passé alors qu’il y avait aujourd’hui un terrain éminemment glissant à parcourir. Bernard Duplan a été un vrai cœur. Il m’a mise à l’aise en rappelant lui-même la complexité de son ascendance familiale, a complété mes propos de deux ou trois éléments issus de ses propres recherches ou des souvenirs maternels et est même intervenu au cours de ma présentation de l’anniversaire de la semaine à savoir évidemment – début juin oblige - le débarquement allié en Normandie. La manière dont il a évoqué l’impression que lui a fait sa découverte des longs alignements de tombes à croix blanches dans la campagne normande m’a filé des frissons.
Qui va parler le premier ? Moi, j’ai peur de détruire ce moment de plénitude en disant quelque chose d’inapproprié, quelque chose que je ne manquerai pas de regretter durant toute ma vie. J’ai l’impression que Bernard Duplan passe un peu par la même émotion que ceux qui sont venus dans l’émission ; tout d’un coup, on se retrouve assis sans bouger à contempler le défilement du temps et à reconstruire le passé dont on est issu. Difficile de sortir de cet état d’un seul coup. Arthur sauve la situation comme souvent avec son habitude consommée de la gestion, pas toujours évidente, d’un invité.
- Monsieur Duplan, une petite collation nous attend… Si vous voulez me suivre.
C’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre, pour cause d’asociabilité chronique sans doute, mais la radio s’imagine obligée de remercier ses invités en proposant qui un petit déjeuner, qui un apéritif, qui un buffet bien garni (selon l’heure) à ses invités. J’entends bien l’aspect poli de la chose mais, à de très rares exceptions, les gens qui viennent dans les émissions sont là pour vendre quelque chose, pour annoncer quelque chose qui leur rapportera, pour faire leur pub. A la limite, je trouverais plus honnête que ce soit eux qui remercient, autrement que par une vague formule de politesse à la fin de l’émission, ceux qui les ont reçus. C’est un peu leur donner le beurre et l’argent du beurre quand ce n’est pas la crémière… car je me suis laissée dire que, parfois, certaines assistantes ou hôtesses de la station, se laissaient tenter par des invitations émanant de quelques-uns de ces invités.
- Je pense que ce ne serait pas raisonnable alors que nous allons déjeuner ensemble tout à l’heure… Vous savez, j’ai des habitudes de vieux garçon, je mange peu et généralement de bonne heure. J’abandonne donc ma part sans hésiter au personnel…
Autant dire que c’est un comportement qui me plait.
Dans les remerciements de Bernard Duplan, il y a ce rappel du repas que nous avons accepté (enfin… « nous »…) pour midi. Occupée à mes soucis immédiats, je l’avais à vrai dire complètement zappé.
- A quelle heure souhaitez-vous que nous nous présentions chez vous ? demande Arthur.
- Mais, s’exclame le réalisateur, je compte bien vous faire profiter du taxi qui va venir me prendre ! J’ai trop peur que vous me fassiez finalement faux bond.
Il dit cela en me regardant droit dans les yeux comme s’il pressentait mes réticences à ce repas. D’abord parce qu’il y a repas, ensuite parce que cela sacrifie le week-end avec Arthur et, surtout, parce que c’est pour évoquer ce futur film tiré de l’ouvrage de Maximilien Lagault. Cette paternité scénaristique ne peut, je le sens bien, que m’irriter profondément/ Le film va être de toute évidence un long hommage au génie du cardinal qui avait tout vu et tout compris avant les autres, qui a pris sous sa coupe un pauvre roi faible et malade (et homosexuel refoulé ?). Bref, le genre de vulgate que Maximilien Lagault s’est plu à revisiter dans son roman (je souligne !) et que ce film risque fort de renforcer. D’un autre côté, je me trouve une curiosité de petite souris en me demandant comment quelqu’un de scrupuleux comme Duplan (n’a-t-il pas lu ma biographie de Louis XIII pour préparer son film ?) va se concilier avec le « roman national » si pesamment vertébré de Maximilien Lagault. Rien que pour cela, j’ai envie d’entendre ce qu’il va me révéler sur son long métrage. Cela vaut-il pour autant la perte d’un moment que j‘attends avec fièvre depuis six jours ?
- Dans ce cas, monsieur Duplan, répond Arthur, je crains qu’il ne vous faille vous armer d’un peu de patience. Nous devons débriefer l’émission pendant une vingtaine de minutes… Donc s’il vous prenait l’envie malgré tout de grignoter, je vous conduis vers notre petit buffet matinal.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 18 Juil 2011 - 22:24

N’étant pas une professionnelle de la radio, je ne sais si la manière de pratiquer d’Arthur est généralisée ou si elle relève de sa conscience particulière. Il souhaite toujours réfléchir à chaud sur l’émission qu’il vient de livrer aux oreilles du public. Cela ne signifie pas qu’il ne veuille pas prendre de recul ; pour sa tranche d’infos du soir, il y a généralement une deuxième couche le lendemain en début d’après-midi.
Pour l’émission du samedi, la durée du débriefing a considérablement diminué au fur et à mesure que les semaines passaient. Au début, nous sommes restés plus d’une heure entre dix yeux (le réalisateur, l’assistant, le directeur des programmes et nous deux… parfois aussi la speakrine dont nous aimions le regard juste et « populaire ») à essayer de comprendre comment donner plus de rythme à l’ensemble, comment régler les prises de parole, jusqu’à quel niveau de difficulté on devait aller pour les questions. Depuis quatre mois, le directeur des programmes envoie son adjoint… qui ne se déplace plus de son bureau depuis six semaines. Le réalisateur balance parfois encore quelques remarques sur ma position par rapport au micro mais comme il doit souffler et manger avant de reprendre les manettes pour les émissions de l’après-midi, il ne s’éternise plus. L’assistant d’Arthur se rend alors compte qu’il est de trop au milieu de ce « couple médiatique », demande s’il peut aller se prendre un café et oublie souvent de revenir. Du coup, nous nous retrouvons seuls, la tête partagée entre sérieux et envie d’ailleurs.
- Tu en sais plus sur ce film ?
- Quelques trucs sur la distribution que je tiens de notre monsieur cinéma local, répond Arthur. Je sais que tu n’as pas aimé que j’oublie de t’en parler… Mais tu aimes tellement les films de Duplan que je me suis dit que ce genre de nouvelle pouvait te décevoir et te mettre de mauvaise humeur contre lui…
- Je me doute qu’il ne va pas reprendre tout le bouquin de Lagault… Et puis de toute façon, je sais qu’il fait toujours ses scénarios lui-même… Enfin depuis la mort de sa femme…
- Et il a lu ta bio de Loulou…
- Ne l’appelle pas comme ça…
Petite brèche de taquinerie personnelle avec échange de mines faussement ulcérées dans la réflexion professionnelle. On la colmate aussitôt pour en revenir à l’essentiel.
- J’aurais dû te dire pour les problèmes de sources sur ses ancêtres… Ce n’était pas très malin de ma part non plus…
- Voilà qui égalise. Un partout…
Ce recours à une image sportive dans la bouche d’Arthur - dont seuls les auditeurs les moins attentifs ne se sont pas rendus compte du faible intérêt qu’il a pour la chose – me met une petite puce à l’oreille.
- Tu ne savais rien de cette proposition de repas avant ce matin ?
- Tu penses bien que non…
- Mais tu as accepté bien vite à ma place…
- Pour deux raisons, se justifie-t-il, la première c’est qu’il ne fallait pas mettre l’invité de mauvaise humeur avant le début de l’émission…
- Et la seconde ?
- Je commence à être fatigué de me goinfrer de pâtisseries tous les samedis…
- Goujat !…
Je prends son bloc et lui balance au visage. Il l’esquive en riant.
- Et voilà !… Elle est fâchée !…
- Il y a de quoi… Tu fais dans le symbole pour dire que tu commences à être fatigué de moi.
- Arrête !…Je ne crois pas t’avoir montré une quelconque fatigue cette nuit…
On est sur la corde raide entre le tendu et le sérieux. Nous savons tous les deux que nous sommes en train de plaisanter, de nous chahuter. Et pourtant… Si un jour, ce genre de lassitude venait ?… Je sais qu’il y pense. Je sais qu’il le craint…
- Donc, c’était quoi ta seconde raison ?
- Imagine ce qu’il se passera quand le film sortira. Tu te diras que tu aurais pu empêcher que les idées caricaturales de Lagault passe sur grand écran et que tu n’as rien fait pour l’empêcher.
- Pas faux !…
Oui, je suis assez disposée à l’auto-flagellation pour avoir ce type de pensées et avoir du mal à m’en remettre ensuite pendant une éternité.
- Mais tu ne crois pas qu’on va le gêner dans son travail ?…
Là, j’ai droit à un regard consterné que je connais bien. Pas besoin d’aller plus loin pour savoir que je vais encore avoir droit à une « remise à niveau ».
- C’est lui qui te demande de venir, Fiona !… Tu es une spécialiste de cette période… Il ne veut pas que tu le gênes dans son travail, il veut que tu l’aides dans ce travail !… Quand est-ce ce que tu vas comprendre que tu n’es pas une plaie pour l’humanité ?!
- Oui, pardon… Je remercie donc tous les grands méchants qui ont fait qu’entre vingt spécialistes de renommée mondiale du XVIIème siècle, on en connaît surtout une aujourd’hui dans l’opinion publique… Bibi !…
- Tu n’as pas usurpé ta place, Fiona !
J’ai besoin qu’il le dise, qu’il le répète pour l’accepter. Je crois que dans le fond je n’ai toujours pas assez mûri mon changement de statut. Je suis toujours à mes yeux une étudiante un peu plus brillante que la moyenne qui s’est retrouvée projetée sans très bien comprendre pourquoi de l’autre côté du bureau. C’est un truc qui m’intrigue pareillement dans la vie des hommes – ou des femmes – célèbres, le moment de la « bascule », celui qui les met au-dessus des autres. J’ai souvent du mal à l’identifier finement. Mon problème, c’est que je connais le mien et il n’est pas reluisant.
- La seule personne qui risque de le gêner dans cette histoire, c’est moi…
- Non, non, mon amour… On va faire comme pour l’émission, on va se compléter… Tu mangeras, je parlerai… On verra bien de qui Bernard Duplan se lassera le premier.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 19 Juil 2011 - 21:07

Au 42 de l’avenue Foch, l’immeuble « haussmannien » où vit et travaille Bernard Duplan a cette lourdeur de pierres que mon regard a toujours eu du mal à apprécier. L’alignement régulier des fenêtres, encore dotées d’archaïques persiennes, les décorations extérieures surchargées, les grilles sans imagination des garde-corps, ne m’inspirent qu’un seul sentiment : l’envie d’être ailleurs. C’est froid, arrogant, sinistre et, pire, malgré tout cela, c’est cher !
Le taxi nous abandonne dans la contre-allée, à quelques mètres d’une porte d’entrée austère.
- J’habite au quatrième, explique le réalisateur tout en pianotant sur le digicode.
Un voyage en ascenseur plus tard – avec tout le recueillement habituel à ce genre de grande odyssée – nous pénétrons dans un appartement sans luxe excessif mais dont on devine qu’il n’est pas occupé par un smicard. Quelques affiches de grands films hollywoodiens des années 50 tapissent l’entrée et le grand salon où des fauteuils profonds en cuir nous tendent déjà les bras. L’air est chargé d’une odeur de légumes en train de cuire et de viandes qu’on braise.
- Clémence, ma cuisinière, est une perle, nous confie Duplan sur le ton de la confidence…
Mais qui pourrait nous entendre ? Nous sommes seuls dans la pièce et le chuintement entêtant d’une soupape de cocote minute couvre presque sa voix.
L’annonce de la présence d’une cuisinière dans l’appartement me fait considérer avec un peu plus de méfiance la perspective d’un repas à la fortune du pot. Je sens venir le traquenard culinaire. En plus, la dénommée Clémence doit être une septuagénaire acariâtre qui vous bombarde de regards mauvais si vous n’avez pas pour sa cuisine les sentiments qu’elle estime que vous devriez avoir.
- Je vous propose un apéritif, histoire d’aller tranquillement vers le repas ?
Je décline la proposition (je pense que tout le monde sait pourquoi désormais) et Arthur, que mon empressement amoureux n’a point encore suffi à déshabituer, accepte un whisky.
- D’abord, je voudrais vous remercier encore une fois d’avoir accepté cette invitation car je me trouve dans une situation un peu compliquée et je suis sûr que vos conseils avisés me seront d’un grand secours…
Tiens, tiens !… On est déjà au-delà de la simple discussion à propos de son futur film. L’invitation cachait bien quelque chose d’autre. Le réalisateur a vraiment besoin de mes lumières et il ne s’en cache plus.
- Je vous donne le pitch du film… lequel, évidemment, ne peut embrasser la vie entière du cardinal de Richelieu. Ce que je veux raconter c’est comment entre 1624 et 1630, au milieu des complots divers des adversaires du pouvoir royal, le cardinal réussit à prendre en main la barque de l’Etat. Le film se termine sur la journée des dupes qui confirme la place de Richelieu et entérine la défaite des partisans de la reine-mère.
A première vue, cela ne me paraît pas absurde… Même si évidemment on aura du mal à comprendre comment ce Richelieu débarque en avril 1624 au conseil de Roi (et le passé est ici très important pour saisir la surprise que constitua à la Cour cet appel de Louis XIII au cardinal)… Et même si, en 1630, les difficultés intérieures ne sont pas terminées pour Richelieu qui jusqu’au bout devra lutter contre les agissements des adversaires d’un pouvoir royal fort. A moins de faire une production à la Cecil B. de Mille et un film durant quatre heures, il est impossible de tout dire. Certains raccourcis sont inévitables, je le sais et je l’accepte si le propos principal doit rester cohérent avec l’Histoire. Après, comment réussir la gageure de raconter six années d’Histoire ? Comment « vertébrer » l’ensemble pour qu’il y ait une trame assez forte et ne pas égarer en route le spectateur peu averti ? Là je ne suis pas assez spécialiste pour l’imaginer. Mon boulot n’est pas de faire des films même s’il est parfois de les visionner.
Duplan quête mon approbation qui ne vient pas. J’en suis à essayer d’imaginer comment il va s’y prendre. Mon Arthur, tel un flamboyant chevalier venant délivrer sa belle, me supplée en détournant quelques instants l’attention du maestro.
- J’ai entendu que le rôle du cardinal serait joué par Jean-Pierre Tunnel…
- Ce cher Lilian est toujours très bien informé, je vois, répond Duplan en faisant allusion au chroniqueur cinéma de RML, Lilian Brèche.
J’essaye d’imaginer Jean-Pierre Tunnel dans la longue robe écarlate du cardinal. Bien sûr, il faut réussir à oublier que ce comédien a commencé à la télévision dans des émissions à sketchs (pas forcément drôles et rarement du meilleur goût), mais il a montré depuis d’indéniables qualités d’acteur et il a le physique longiligne du rôle.
- Qu’en pensez-vous ? questionne Bernard Duplan en m’interpelant directement cette fois-ci afin d’avoir une réponse.
- Rôle difficile et exigeant, dis-je… Mais il a tout pour réussir cette performance.
- Et sur le sujet ?
- Je vois que vous maîtrisez les faits et que vous avez sélectionné une époque assez cohérente finalement dans la vie de Richelieu. Après, le traitement…
- Justement… Voilà le point de blocage. Le tournage commence dans un mois, le scénario est ficelé depuis l’hiver dernier… Et pourtant, je ne suis pas sûr d’être inattaquable au plan historique… Et j’en suis encore moins certain depuis que j’ai lu votre Louis XIII. Votre analyse et celles de Maximilien Lagault sont assez largement divergentes…
- Si peu, murmure Arthur en me souriant.
- A cela s’ajoute la défaillance soudaine de monsieur Lagault qui devait être le conseiller historique du film… C’est lui qui m’a suggéré de faire appel à vous.
- Appel à moi, monsieur Duplan ? Mais pour faire quoi ?…
- Comme conseillère historique du film…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 20 Juil 2011 - 23:10

L’évidence de la démarche, jusqu’alors nébuleuse, s’impose à moi. Bernard Duplan n’a accepté d’être dans notre émission que pour pouvoir me contacter directement, m’amener jusque chez lui et me mettre dans une position où je puisse difficilement lui dire « non ». Sauf que le réalisateur ne me connaît sans doute que par ouï-dire - et si ce ouï-dire vient de Lagault il ne doit pas être brillant. Il ne peut pas imaginer que j’ai des valeurs et des règles de vie assez particulières. Je suis sensible aux honneurs mais je ne leur cours pas après. Je ne dis pas « oui » à tout et, finalement, comme le montrera encore la discrétion de mon mariage avec Arthur, je préfère l’ombre à la lumière trop vive. Mettre mon nom au générique d’un tel film, même s’il y a peu de chances que le grand public le remarque, c’est quand même me préparer bien des ennuis, des jalousies, des rancœurs au sein de la profession. Et c’est quelque chose que j’ai envie d’essayer de limiter au maximum ayant l’impression d’avoir déjà largement abusé des soutiens qui ont pu se porter sur moi. Presque un an après, certains, à la fac, ne m’ont toujours pas pardonné d’avoir été choisie pour occuper le poste de professeur de Robert Loupiac. Les mêmes, plus d’autres, se gaussent dans mon dos de mes apparitions hebdomadaires à la radio. Il paraît qu’un surnom court à l’UFR me concernant : « Sa sainteté très médiatique ». Je ne vais quand même pas fournir à ces aigris-là le plaisir d’en rajouter encore de nouvelles couches.
- Je suis désolée, monsieur Duplan… Mais je ne peux pas accepter…
Je coule un regard vers Arthur. Il écarte les mains avec un air fataliste comme pour dire : « et elle recommence ! ». A ses yeux, je ne pourrais pas échapper à ma destinée qui est glorieuse et sur le devant de la scène. Tout ce que je peux faire pour tenter d’y échapper lui semble contre-productif car cela me met en retard sur ce qu’il a le culot d’appeler mon « plan de carrière ». Il sait très bien ce qu’il en est de mes envies : pouvoir travailler et faire ce que j’aime me suffit largement, je ne recherche rien d’autre. Evidemment, un petit extra de temps en temps, comme l’émission sur RML, offre une agréable dérivatif mais, à mes yeux, ce n’est pas par volonté de conquête de la célébrité mais par curiosité d’autre chose.
- Vous serez rétribué, insiste le réalisateur. Largement…
- Ce n’est pas une question d’argent, monsieur… C’est juste que je n’ai aucune envie de me créer de nouvelles complications dans ma vie professionnelle.
- Je ne comprends pas… De quoi parlez-vous ?
Je lui explique mon envie de tranquillité, mon besoin de débrancher un peu d’avec une certaine « gloire » que je juge infondée. Il m’écoute en jouant machinalement à remonter et à rebaisser ses lunettes sur le sommet de son nez.
- En clair, reprend-il, ce n’est pas tant la proposition qui vous gêne que les conséquences qu’elle pourrait avoir sur votre carrière…
- Pas sur ma carrière, monsieur… Juste sur mon quotidien… Je sais que je suis un paradoxe vivant en la matière. Je vis avec un journaliste de renom, je suis à la radio, on m’a vue à la télé et dans une certaine presse… Mais ce n’est pas à cette forme d’exhibitionnisme-là que vont mes préférences. Ce ne sont que les crêtes de l’écume de ma vie.
- Dans ce cas, acceptez ma proposition et nous oublierons de vous créditer pour cette fonction de conseiller historique.
Dans un geste de triomphe, il ôte les lunettes et les fait tournoyer entre ses doigts à hauteur de son oreille droite. Il est manifeste – mais pouvais-je en douter au vu de sa carrière ? – que ce bonhomme-là a de la suite dans les idées et qu’il est prêt à tout pour livrer aux spectateurs des films accomplis. Me convaincre, il en fait visiblement une affaire personnelle.
Je me retrouve coincée. Vais-je arguer du travail que j’ai à faire d’ici la rentrée universitaire ? Mettre en avant la nécessaire réflexion sur les orientations de Parfum Violette dont les débuts, bien que convenables, ne sont pas encore conformes à nos espérances ? Ou bien faire remarquer que, comme tout être humain à peu normalement conformé, j’ai droit à un peu de vacances ?
- Où tournez-vous, monsieur Duplan ? questionne Arthur.
Je devine sans peine ce qu’il a en tête… Si Duplan va tourner au fin fond de la Hongrie ou de la Roumanie pour disposer de conditions moins onéreuses, nous serons moins tentés d’accepter parce que ni Arthur – pour des raisons liées à son passé de grand reporter – ni moi – par pur esprit casanier – ne sommes de grands voyageurs.
- Nous avons un partenariat avec la région Centre qui, via l’agence Centre Images, nous permet de profiter de la richesse des décors naturels et historiques de la région. Nous allons tourner dans plusieurs châteaux en juillet et en août, plus quelques scènes urbaines dans le vieux Chinon.
Le piège s’est refermée sur moi. Mon propre château, celui de mes ancêtres – je commence à peine à m’habituer à cette idée -, se trouve en Touraine. Nous avions prévu de nous y reposer pendant trois semaines. Je ne serai à tout casser qu’à une centaine de kilomètres des lieux de tournage. Comment refuser cette proposition quand tout semble se liguer pour que la chose se fasse ?
- Vous avez mon accord, monsieur. Je suis honorée de la confiance que vous me faites, mais de mon côté, avant que vous vous engagiez vous-même, je me dois de vous prévenir : je ne suis pas très souple dès qu’il est question de mon domaine professionnel. Je me doute bien que vous serez capable par vous-même de vous rendre compte qu’une montre au poignet serait anachronique dans le premier XVIIème siècle. En revanche, sur tout un tas de détails de la vie quotidienne, sur les façons de penser le monde ou même sur les gestes des acteurs, vous risquez de me trouver intransigeante.
- C’est bien pour cela que je vous choisis…
- Alors, nous sommes d’accord…
Je tends la main vers le réalisateur qui la serre chaleureusement et avec une sincérité de sentiment qui me réjouit. Tant pis pour les vacances, mais finalement c’est une expérience qui peut se révéler amusante. Arthur me ramène aux réalités d’un monde qui n’est pas celui dont je peux rêver parfois.
- Une poignée de mains c’est bien, mais avec un contrat clair et signé par toutes les parties, ce n’en sera que mieux.
- Vous avez raison, monsieur Maurel !… Je le ferai mettre au point lundi et vous le recevrez par fax dès le lendemain… Sur ces bonnes décisions, je vous propose de passer à table et je vous soumettrai le scénario après le dessert… Il faudra absolument que je songe aussi à vous communiquer une lettre que m’avait fait monsieur Lagault pour vous aider à dire « oui »… Au cas où…
Le réalisateur, après un sourire énigmatique, range ses lunettes, se lève et nous invite à le suivre jusqu’à la salle à manger.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 22 Juil 2011 - 22:36

Clémence n’est pas une septuagénaire acariâtre. Même moi qui ne suis pas fichue d’estimer l’âge des gens, je ne peux en douter ; c’est une fraîche jeune femme d’environ vingt ou vingt-cinq ans. D’ailleurs, à son entrée dans la salle à manger, porteuse d’une jardinière de légumes verts et d’un rôti de veau, Arthur me lance un coup d’œil rigolard comme s’il avait suivi mon raisonnement muet… Ou bien peut-être me demande-t-il à sa façon ce que je pense de la présence de cette jeunette dans l’appartement d’un homme né en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale ?
- Tout le monde me demande où je suis allé pêcher cette perle, intervient Duplan. Dois-je en conclure que vous n’avez pas ce genre de préoccupations ?
Il est évident que ceux qui font cette réflexion en sont passés par les mêmes étapes intellectuelles qu’Arthur et moi. C’est leur façon à eux d’essayer de savoir si le réalisateur « se tape » sa cuisinière. Je ne pense pas que nous ayons, Arthur et moi, ce genre de curiosité mal placée. Et pour cause… Après tout, Arthur a presque huit ans de plus que moi et beaucoup doivent s’offusquer aussi d’une telle différence d’âge entre nous. L’amour n’a pas d’âge n’est-ce pas ?
- Disons, monsieur, répond Arthur avec son à-propos habituel, que nous attendrons d’avoir goûté pour nous poser des questions. La cuisinière s’évalue en fonction de sa cuisine qu’elle sert et non sur son frais minois.
Bernard Duplan prend les deux couteaux à côté de son assiette et commence à les frotter l’un contre l’autre. Vieux geste rustique pour aiguiser les instruments autant que l’appétit. Il en profite pour répondre à la question que nous ne lui avons pas posé et qu’il semblait attendre avec impatience.
- Sur mon dernier film, Clémence était en stage à la cantine. Je crois que je n’ai jamais aussi bien mangé sur un tournage. Alors plutôt que devoir attendre pour retrouver un tel plaisir, j’ai préféré en jouir au quotidien.
La formulation est suffisamment ambiguë pour ne pas avoir été préparée et rodée à l’avance. Un bon moyen de renvoyer les curieux dans les cordes en les laissant méditer sur les limites de cette révélation. Duplan doit être un peu manipulateur à ses heures perdues.
- Ce que j’apprécie, poursuit-il, c’est qu’elle rend les plats les plus simples, goûteux et plein de saveurs délicates.
La demoiselle, objet de ces louanges, n’a pas bougé de la place où elle s’est immobilisée, à l’autre bout de la table, face au maître de maison. C’est une fine jeune fille aux grands yeux bleus presque transparents et à la longue chevelure blonde roulée en un chignon austère. Sans doute pour respecter des règles d’hygiène en cuisine. S’il n’y avait les chaleurs émanant de ses fourneaux qui lui rougissent les joues, elle serait d’une pâleur un peu effrayante, presque cadavérique. En tous cas, elle ne cadre pas vraiment avec l’idée qu’on se fait d’une cuisinière de valeur. Si elle goûte tous les plans qu’elle mitonne, cela ne lui profite guère.
- Parfait ! fait Duplan en inspectant la couleur délicatement rosée de la viande qu’il vient de trancher. Vous pouvez disposer, Clémence !
Ce genre de situation me met toujours aussi mal à l’aise. « Pouvoir disposer »… Je préférerais que ladite Clémence se pose sur une des trois chaises libres autour de la table et m’explique comment elle réussit à obtenir à la fois ce craquant et ce moelleux dans la cuisson de sa viande. Le fait de la renvoyer ne fait que lui rappeler qu’inférieure elle est et reste. Et si elle retourne la situation à son avantage dans le lit du réalisateur, cela ne change rien au problème. Au contraire, à mes yeux, cela le rend encore plus malséant : elle n’a pas le droit d’être aux yeux de tous ce qu’elle est vraiment. Quelle négation d’un être !
Par habitude, je commence à me bourrer l’estomac avec de petits morceaux d’un pain rond, doré et parfumé.
- Ne vous jetez pas comme cela sur le pain, mademoiselle Toussaint… C’est aussi une fabrication personnelle de Clémence mais il est de ce fait en quantité limitée.
Je me sens prise en faute, étant à la fois soupçonnée de ne pas vouloir faire honneur aux plats et d’être égoïste au point de vouloir engloutir à moi toute seule ces pains à l’onctuosité de viennoiseries.
- J’ai trouvé votre émission vraiment très intéressante, enchaîne Duplan en se tournant vers Arthur…
Nous sommes venus parler d’un film, nous nous retrouvons à parler radio, à évoquer les circonstances de notre rencontre (dans une version évidemment édulcorée) et nos futurs projets. Visiblement, Duplan a besoin de connaître son monde avant d’attribuer pleinement a confiance. Quelque part, au sens figuré, nous nous trouvons obligés de nous mettre à table devant lui.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 24 Juil 2011 - 20:58

Au dessert – une sublime charlotte aux fraises qui là encore n’a rien de la « fortune du pot » annoncée -, le réalisateur consent à parler un peu de son film. Il est vrai qu’il a promis de me donner le scénario après le dessert ; il entame ainsi d’une certaine manière son approche vers ce moment que j’attends désormais avec une excitation croissante. Voilà qui est digne du sens de la construction du récit qui est la sienne à l’écran. Il ne m’étonnerait même pas que ce passage de la table du repas au salon se termine par un fondu enchaîné habile.
- Le tournage commence le 27 juin par des extérieurs en forêt dans le parc du château de Chambord. On a dû avancer le plan de travail d’une semaine parce que les sites renâclaient à nous laisser trop empiéter sur la saison des vacances… Vous serez là le 27 ?…
- Monsieur Duplan, cela ne pourra pas se faire. Nous nous marions le 29.
Le réalisateur nous embrasse alors dans une sorte de regard à la papa gâteau. Son visage est réjoui, sa bouche se fend d’un sourire un peu béat. Il s’en faut de peu qu’il ne se lève pour nous attraper de ses bras tentaculaires pour nous serrer affectueusement contre lui.
- Eh bien, alors, tous mes vœux de bonheur, mes enfants…
On pourrait presque croire qu’il découvre, amusé, que les deux partenaires de l’émission à laquelle il a participé sont aussi partenaires à la ville. Or, il le sait pertinemment. Est-il sincère dans son émoi ou joue-t-il encore à nous amadouer ?
- D’ailleurs, je ne suis pas libre avant le 8 juillet. Je préside un jury de bac à Montauban… Avant tout cela, il y a réunion des enseignants de la fac pour finaliser les emplois du temps de la nouvelle licence. Impossible d’être sur zone avant le 10 juillet.
- Cela fait donc une semaine complète d’absence par rapport au planning de tournage de départ, deux avec les réadaptations récentes.
Un moment, j’imagine la suite logique de cette réflexion à voix haute. Il va me dire que finalement ce n’est pas jouable. Et je me rends compte à ce moment précis à quel point je suis déjà impliquée dans l’affaire. Voir un film se faire de près, découvrir l’envers du décor, aider – même modestement – à rétablir certaines vérités historiques, ce n’est pas une proposition qu’on a tous les jours et il n’est pas dit que la chance repasse une deuxième fois. Certes j’ai été terriblement déçue en voyant comment se réalisait une émission de télé et je crains fort d’éprouver pareille déception sur le plateau et dans la vie quotidienne du tournage… mais sait-on jamais ?… On peut encore espérer de bonnes surprises, non ?
- Je vous propose donc pour ces quinze premiers jours de vous faire parvenir à l’avance un maximum de détails sur les costumes, les décors, les cadrages. Vous me direz par mail ce qui vous choque.
- Et vous le changerez ?
C’est bien tout moi dans cette question. Dix secondes après avoir craint d’être écartée, la confirmation de mon rôle apportée par le réalisateur me voit quasiment exiger de lui d’avoir la décision finale. Foutu perfectionnisme !…
- Je verrais si ce que vous proposez de changer peut se faire au dernier moment. Un mot, une phrase, un détail sur un costume sans doute. Tout un décor ou une situation, ce sera totalement irréalisable. N’oubliez pas que, dans l’idéal, une partie de votre rôle aurait dû être réalisée au cours des derniers mois mais Maximilien Lagault…
- … avait beaucoup de travail…
- Exactement… Au point qu’il a préféré suggérer votre nom pour le remplacer.
Avec une certaine délectation jubilatoire, je traduis ce que vient de me dire Duplan en situation réelle. Lagault a dû être très content de vendre ses droits pour le film mais, ne sachant pas forcément ce que contenait son livre ou n’ayant pas effectué lui-même le travail de recherche préparatoire, il ne se sentait pas capable de tenir le rôle qu’on attendait de lui… Et pour lequel il avait déjà été payé sans doute… Sans compter que la machine à bouquins s’étant enrayée – toujours aucune publication sur l’histoire des esclaves célèbres pourtant annoncée depuis des mois – les temps avaient dû commencer à être plus durs pour le propriétaire de l’appartement du dernier étage de la place Saint-Sulpice. J’étais devenue pour lui – et il n’avait, je le savais, que faire de sa propre fierté – la meilleure solution à son problème.
Et voilà comment je me retrouve à engloutir, béate, une troisième portion de charlotte aux fraises avenue Foch.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 25 Juil 2011 - 22:35

- Pas de digestif, merci !…
Après un repas pareil, à la fois simple et succulent, je peux me laisser aller plus facilement à mes penchants asociaux traditionnels. Pas d’alcool, pas de café, pas de tabac. Mon refus est d’autant plus empressé que je sais que, lorsqu’il se sera servi son cognac, le réalisateur me donnera le fameux scénario. Je ne dis pas que je tuerais quelqu’un pour savoir ce qu’il contient mais les souvenirs que j’ai de la lecture de « l’ouvrage » de Maximilien Lagault me donnent à penser que je vais avoir du pain sur la planche. Autant commencer le plus vite possible… Et la longueur du repas, quelle qu’en ait été la qualité, n’a pas calmé mon envie de m’y mettre. Bien au contraire.
- Alors, puisque vous ne voulez pas vous mêler aux occupations des hommes, je vous propose un peu de lecture…
D’un secrétaire au style vaguement Louis XV, il tire un épais document relié qu’il me tend presque distraitement.
- C’est mon exemplaire personnel, précise-t-il. En face de chaque scène, j’ai rapidement dessiné les angles de prises de vue. Cela vous intéressera peut-être moyennement mais je n’ai pas d’autre exemplaire ici. Je vous en ferai porter un ce soir sur lequel vous pourrez allégrement vous défouler.
- On dirait que vous me connaissez bien désormais…
- Vous êtes une femme épatante mais transparente, mademoiselle Toussaint. Ce sont les deux choses que m’ont apprises ces quelques heures en votre compagnie.
Transparente ? J’espère bien que non. Avec tout ce que je trimbale de secrets d’Etat dans ma caboche, il vaudrait mieux que je parvienne à préserver une certaine opacité. D’ailleurs, c’est bien plus de cela que je rêve que d’une exposition à la vue de tout le monde. La transparence c’est un leurre, la perspective d’un monde à la Orwell.
Je balaye la remarque de mon esprit et je me concentre sur la première page, celle qui doit me donner la clé de l’entrée en matière. Au lieu de montrer Richelieu en ses jeunes années et de peindre rapidement les premières étapes de son ascension vers la Cour, Duplan a choisi le principe du flash-back, bien évidemment absent dans le livre de Lagault qui, se voulant une biographie historique (ouille ! dur à dire !), part de la naissance et finit à la mort du personnage central.
Tout commence à l’image par un carton comme dans les vieux films muets. « Paris. 2 décembre 1642 ». La scénario précise les lieux de la scène (avec exactitude), annonce les deux personnages en présence, le roi qui arrive de Saint-Germain-en-Laye et le cardinal alité toussant et crachant le sang. Jusque là rien à dire… A condition que Louis XIII n’apparaisse pas dans cette scène d’autant plus fringant que le cardinal est faible. Le roi aura été pratiquement toute sa vie un roi malade et souffrant. De cela le texte ne dit pas mot. Faut-il le préciser, le rappeler ?
Arthur et Duplan discutent à voix basse côte à côte sur leurs fauteuil, un verre d’alcool à la main. Je préfère ne pas les déranger pour une question aussi secondaire. Je prends dans mon sac à malice un bloc à petits carreaux et je commence à rédiger ma première remarque : « Première scène : Attention. Même si Louis XIII revient de Saint-Germain-en-Laye, lieu qu’il aime à la fois pour y être né et y avoir grandi mais aussi pour les chasses qu’il y fait, le roi n’est pas en bien meilleur état que son ministre. Il n’a que 41 ans mais c’est un homme déjà usé. ». Je referme mon stylo, le coince de manière à maintenir le bloc ouvert. Je ne doute pas que mon esprit pinailleur trouve encore à se manifester bientôt.
- Sire, voici le dernier adieu. Je me meurs. Mes médecins m’ont assuré que dans vingt-quatre heures je serais guéri ou mort. Je sais bien en mon for intérieur que je passerai bientôt, le temps est venu. Et je passerai dans mon lit, ce qui n’était pas chose évidente lorsque j’étais destiné au métier des armes et que je ferraillais à l’Académie Pluvinel…
- Vous ne mourrez pas, éminence. J’ai besoin de vous encore !
Sans doute, sans doute… Mais si les deux principaux dirigeants du royaume sont en accord sur la politique à mener, ils sont en froid depuis que Richelieu a pu démontrer au souverain les troubles agissements de son favori Cinq-Mars et que ce dernier a perdu la vie sous la hache du bourreau.
- Vous souvenez-vous sire lorsque vous m’avez donné l’entrée en votre conseil. La France était aussi mal allante que je le suis aujourd’hui…
Je sursaute et manque de biffer rageusement à même le scénario. Que Richelieu évoque l’Etat, le service de son roi, la chose serait normale et donc acceptable. Mais la France !… La France n’est au XVIIème siècle qu’un territoire sur lequel le roi a autorité. Il faut être de Gaulle pour parler ainsi de la France, en faire une personne, lui prêter une santé défaillante. C’est là un défaut récurrent chez Lagault, « l’instituteur national », qui réapparaît dans les propos de ce cardinal de cinéma. Si ma mémoire est bonne, dans le texte de l’avant-dernière rencontre du roi et de son principal ministre, celui-ci a évoqué « votre royaume » ce qui est bien dire que la France n’est pas une entité « personnifiable » mais une possession.
J’explique dans ma deuxième notice les raisons de l’impossibilité d’une telle phrase et suggère d’évoquer la gloire du roi rabaissée. C’est à peu près ainsi qu’il s’exprimait quelques années plus tôt dans ce Testament politique dont on n’est pas tout à faire sûr d’ailleurs qu’il émane du cardinal (doute évidemment absent dans le livre de Maximilien Lagault qui reprend sans sourciller toutes les affirmations de ce texte) .
- Je n’étais alors qu’un humble ecclésiastique qui, pour avoir trop vouloir servir votre majesté, s’était perdu dans les rangs de ses ennemis.
Ben voyons ! On retrouve là l’idée d’un Richelieu qui aurait été une sorte de « taupe » du roi dans le camp des adversaires du pouvoir royal. C’est qu’il faut parvenir à justifier que celui qui va être un grand ministre ait pu être auparavant une créature de la Reine-Mère Marie de Médicis et un ministre aux ordres de l’abominable Concino Concini. Duplan, tout comme Lagault, ignore les révisions de l’historiographie quant au favori italien de Marie de Médicis. Sa politique, comme plus tard celle de Mazarin, sera surtout critiquée par les chroniqueurs du temps et l’homme méprisé du fait de ses origines. Voilà pourtant un fait que, de par la nationalité de sa mère, le réalisateur devrait pourtant comprendre.
Là encore, il faudra reprendre le dialogue et le rendre plus conforme à ce qu’on sait. D’ailleurs, comment Richelieu aurait-il pu être l’espion d’un jeune roi de 16 ans tenu à l’écart des affaires ? Et, quand bien même l’aurait-il été, comment expliquer qu’il ait été renvoyé ensuite de la Cour et exilé à Avignon ? Quant à accepter l’idée qu’un évêque et cardinal, s’étant fait remarquer aux Etats généraux de 1614 par son zèle, puisse se dire autrement que pour rire un « humble ecclésiastique » ! Grotesque !
J’ai rempli une page de notes plus longue que celle que je suis en train de commenter. A ce train-là, il faudra tout refaire, tout reprendre. Cela risque d’être long. Très long. Et je suppose que le temps est une denrée rare dans les dernières semaines de préparation d’un long métrage. Tant pis ! Il faut que je les interrompe !
- Monsieur Duplan, puis-je vous poser une question fondamentale ?… Voulez-vous faire un film historique ou juste un film ?
- Vous le savez bien…
- Dans ces conditions, je préférerais que vous avouiez tout de suite que vous n’avez pas lu mon Louis XIII, que vous ne l’avez évoqué que pour attirer mon attention. Si vous l’aviez lu, vous n’auriez pas laissé certaines erreurs manifestes dans ce texte. Ce scénario aurait pu être écrit par un historien du XIXème siècle aveuglé par ses sources, il ne saurait être accepté par un historien sérieux du début de notre siècle. Dois-je continuer mon jeu de massacre ou préférez-vous que je jette l’éponge tout de suite ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 28 Juil 2011 - 19:32

- Par moment, tu peux être carrément imbuvable, tu sais…
Ce genre de reproche, tombé de la bouche sévère d’Arthur, ne peut que me conduire à retomber dans mes angoisses de perfectionniste. Ai-je vraiment dépassé les bornes avec Bernard Duplan ? J’ai plutôt l’impression d’avoir effectué la tâche qu’on m’avait confiée, j’allais écrire avec le sérieux qui me caractérise mais c’est quand même bien cela. Si je ne dois rien laisser passer, je ne laisse rien passer. Et pour les formes, je reconnais que je n’ai pas forcément été très accommodante avec la réalisateur à partir du moment où j’ai compris que son travail de recherche personnel était du flan. Je n’y peux rien – et Arthur le sait mieux que quiconque – je n’aime pas le mensonge.
- Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?
J’essaye de ne pas hausser la voix. Je ne veux pas que notre première querelle survienne maintenant, dans ce taxi qui file du nord-ouest au sud-est de la ville. D’ailleurs, tant qu’à faire, je préférerai qu’elle n’arrive jamais ; je suis nulle dans ce type de situation. Lorsque l’autre s’aveugle au point de ne plus écouter posément vos arguments, lorsqu’il s’enferme dans son propre raisonnement, je ne sais plus comment faire face. Je suis prête à admettre que j’ai tort mais à condition qu’on me le prouve avec de bons arguments, pas en essayant de piocher dans mes propres phrases des petits bouts d’idée sensés montrer que…
- Attendre d’avoir fini la lecture… Tu ne peux pas juger sur trois pages…
- Arthur, quand tu reçois un politique qui te balance une réponse langue de bois à ta première question, à ta deuxième question, à ta troisième question, tu te dis que finalement ça sera une bonne interview ?
- Disons, répond mon amoureux en retrouvant le sourire, que je me dis que l’auditeur aura compris que ce type-là est vide d’idées et de projets…
- Je vois que nous sommes d’accord…
Une main tendue qui se pose sur ma cuisse. Une autre qui va se perdre du côté de son cou. Nous voilà déjà réconciliés mais je tremble encore devant ce que je prends pour une première alerte entre nous. La fin d’un très long état de grâce où nos longueurs d’onde étaient perpétuellement synchrones
- Alors, pourquoi tu continues ? demande Arthur.
- Parce que c’est un défi que me lance Lagault et que c’est quelque chose qui ne se refuse pas. Dieu sait ce qu’il a écrit dans cette lettre qui était sensée me convaincre. Avec lui, je m’attends à tout…
- Ouvre-la !
- Non, pas ici… Ce sera pour tout à l’heure… Au calme, à la maison.
Le taxi a rejoint les voies sur berge. Comme d’habitude, je regarde Paris dont l’historicité m’inspire et m’émerveille. Je me demande cette fois-ci comment on pourra recréer la capitale de Louis XIII dans le Berry et le Val-de-Loire ; sur ce point, je n’ai pas d’informations précises. Les intérieurs à la limite, cela peut se faire facilement, mais n quartier d’une ville, l’ancien Louvre, le palais-Cardinal ? Décors ? Trucages vidéo ?… Ou juste un autre lieu qui ne correspond topographiquement à rien comme l’Orléans de Luc Besson dans Jeanne d’Arc ?
- Quand j’y pense, il faisait le spécialiste, le type qui s’était documenté… Il aurait dû se douter que son mensonge ne tiendrait pas dix minutes avec moi.
- Mais le public, aurait-il vu quelque chose ? Aurait-il trouvé à redire aux erreurs que tu as relevées ?… Que je sache, Duplan ne fait pas de films pour Fiona Toussaint et une grosse poignée de professionnels et de passionnés d’Histoire.
- Sans doute, Arturo mio… Mais s’il se pique de faire une reconstitution historique, c’est quand même en sachant qu’il va être attendu sur ce volet-là. Pas seulement sur ses cadrages et sa direction d’acteurs. Ce que je viens de voir ne correspond pas à l’image que je me faisais de ce type et ça m’a déçue. Ce n’est pas normal de sa part…
- Et allez, la voilà qui s’emballe à nouveau… Depuis un an que nous vivons ensemble, et même depuis Sept jours en danger, tu sais bien que l’image et la réalité des gens sont souvent très différentes.
- Pas pour toi, fais-je remarquer.
- Heureusement, rigole Arthur. Si ce n’était pas le cas, tu m’aurais viré du taxi et je serais obligé de rentrer à pied…
- Si on ne peut plus se fier à des gens comme lui, qui évoquent le sérieux dans le travail, l’empathie pour l’espèce humaine, de justes révoltes, c’est quand même dommage… Pour en revenir à ta question, je vais prendre un exemple. Quand le film sur Les Brigades du Tigre est sorti, maman, fan de séries télé comme tu sais, a voulu que je l’amène au cinéma pour le voir. Le seul truc qui l’a gênée c’était le fait que c’était de nouveaux comédiens : elle avait du mal à retrouver l’élégance de Jean-Claude Bouillon dans Clovis Cornillac. ET barbu en plus… Moi pendant un moment je n’ai rien compris au film tellement il y avait d’erreurs factuelles. Ca se passait en 1912 et on faisait sans cesse référence au président Poincaré élu en 1913. L’histoire russe était malmenée dans le même temps pour justifier l’intrigue. Bref, je me suis bloquée là-dessus et le reste ne passait pas.
- J’en reviens donc à ce que je disais. Est-ce utile de se mettre martel en tête parce que Richelieu parle de la France comme de Gaulle ?
- Si je n’étais pas certaine que tu as la même réponse que moi à cette question, tu serais déjà en train de courir sur le trottoir…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 29 Juil 2011 - 20:57

Nos lieux de travail différents – tout comme la nécessité de maintenir la petite Corélia dans un cadre qui lui soit familier – justifient le fait qu’Arthur n’ait pas déménagé de la rue Jules César. En conséquence, lorsque je suis là, c’est-à-dire une partie de chaque week-end, je m’installe dans un coin du bureau de mon chéri pour bosser. Quelque part, cela me ramène des années en arrière lorsqu’aux Archives de Montauban j’avais mon petit carré de table surchargé de fiches et de registres de sources. Un petit rappel pas inutile quand le fait de passer à la radio – ou, aujourd’hui, d’être contactée par un des plus prestigieux réalisateurs français pour un projet – pourrait me valoir de prendre la grosse tête.
Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas partis au hasard des routes pour notre trip en amoureux que nous comptons renoncer à certaines voluptés. Avant même d’être monté à l’appartement, Arthur s’est esquivé à la recherche d’une bonne pâtisserie. Je pense – grâce lui soit rendu pour cela – que c’est aussi un moyen de me laisser tranquille le temps que j’affronte la prose de Maximilien Lagault. Avec l’académicien, c’est toujours une forme de bras de fer intime et les situations qui nous ont vu nous affronter ont toujours été assez spéciales comme on le sait. Raison de plus pour que je gère seule ce moment qui me remet à nouveau face à lui.
Je décachète l’enveloppe simplement marquée de mon nom avec un coupe-papier piqué sur le bureau d’Arthur (un modèle d’ordre et d’organisation soit dit en passant). Petite coquetterie dont je ne peux que sourire, l’académicien m’a écrit sur papier vert avec entête officiel de la noble corporation qui a bien voulu le coopter en son sein.
Mon sourire ne tarde pas à s’affaisser dès les premières phrases. Ce n’est pas une nouvelle joute, un nouveau défi, auquel me convie Maximilien Lagault. C’est autre chose de plus intime et de plus dramatique.

Ma chère Fiona,
Je ne peux évidemment pas ôter de ma mémoire le souvenir de tout ce que je vous dois. Vous avez mis votre propre vie en jeu afin de défendre la mienne dont vous n’estimiez pas pourtant qu’elle méritât d’être particulièrement préservée. Cela fait de moi votre débiteur à tout jamais et jusqu’à mon dernier souffle je ne l’oublierai pas.
Cela j’aurais dû vous l’écrire depuis longtemps plutôt que de me réfugier sur mon Aventin académique. Cela ne rend que plus compliquée la missive que je vous fais parvenir ce jour par monsieur Bernard Duplan qui n’en connaît ni le contenu, ni même le sens.
Ma chère Fiona, la médecine m’a condamné. Il me reste tout au plus huit ou dix mois à vivre. Une saloperie de crabe qui m’attaque les cellules un peu partout et que rien ne pourra arrêter. J’ai choisi de ne pas subir le traitement de la dernière chance et d’attendre avec sérénité que l’heure vienne. Bien sûr les souffrances augmentent et je me bourre de tout ce qui peut réduire mes douleurs. Ayant vu décliner le président Mitterrand en dépit de sa formidable obstination à vivre, je ne souhaite pas pour autant donner à l’opinion le spectacle de ma décrépitude. Voilà pourquoi je n’ai pas pu assumer l’engagement que j’avais pu prendre auprès de Bernard Duplan d’être à la fois un conseiller historique et une caution scénaristique sur le film qu’il a bien voulu tirer de ma dernière œuvre. Voilà pourquoi je lui ai suggéré de s’adresser à vous. Je ne doute pas que votre sens du défi vous aura décidée à accepter avant même d’avoir à ouvrir cette lettre. J’ai totalement confiance en votre scrupuleuse intégrité et en votre besoin maladif de faire triompher « votre » Histoire.
Ne cherchez pas à me rencontrer, à me revoir. Je suis parti vers des cieux plus accueillants qui donneront à mes ultimes journées un cadre plus positif. Les volets de l’immeuble de la place Saint-Sulpice sont fermés à jamais et abriteront longtemps encore le souvenir de l’acte héroïque que vous y réalisâtes.
Je vous embrasse avec toute l’amitié, la reconnaissance et la considération d’un vieux con qui aurait tant aimé faire de vous sa chose et n’aura réussi qu’à devenir la vôtre.

Maximilien Lagault


Face à une telle situation, l’incrédulité et la surprise vous portent à une forme de malaise. Vous relisez donc pour vous persuader que vous vous êtes trompée. Mais non ! Les mots sont les mêmes et le sens est identique. Même si je m’en doutais, la preuve est là : les Immortels sont mortels. Et l’idée d’une vie à poursuivre sans mon vieil ennemi m’est difficilement supportable. Qui l’eut cru ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 30 Juil 2011 - 20:39

Arthur, m’ayant trouvée prostrée en rentrant, s’est inquiété avec des mots d’une douceur extrême. Je lui ai tendu la lettre sans un mot, il l’a lue et s’est contenté en réaction d’un « Ca alors ! » tenant lieu de tout commentaire. Visiblement lui aussi – bien qu’il soit « habitué » à annoncer les pires catastrophes à la France entière – se trouve chamboulé par la nouvelle de la fin programmée de Maximilien Lagault.
- Le pire, tu vois, dis-je, c’est que même là, même après avoir lu ces mots, je suis encore en train de me demander si ce n’est pas une nouvelle entourloupe de sa part.
- Tu crois ?…
- Une source qui n’a pas été fiable une fois devient une source à traiter avec la plus extrême méfiance. Dans son cas, on atteint et on dépasse les limites du doute…
- Justement, pour une fois, tu pourrais avoir confiance…
- C’est plus fort que moi, tu le sais… Là, je pense être au maximum de ce que je peux accepter… Je le crois à 98 %…
- Effectivement… Deux pour cent de doute, pour quelqu’un comme toi, c’est très bas. Moi même je me dis que si j’arrive à obtenir 50 % de ta confiance, j’aurais réussi ma vie amoureuse.
- Toi, tu me cherches, mais tu ne vas pas me trouver… Je n’ai pas trop envie de ce que tu sais dans ces circonstances…
- Tes 98 % de certitude sont donc bien lourds à porter…
- Très lourd à encaisser, oui… Ca ravive tellement de trucs. Je croyais que les plaies étaient cicatrisées… Même pas…
Parce qu’il a été au cœur de mes aventures, Maximilien Lagault – je m’en rends compte pour la première fois – est indissociable de ces années qui m’ont modelée et quelque part reconstruite sur des bases différentes. C’était une borne, une sorte de contre-boussole qui m’aurait indiqué sans arrêt la direction à ne pas suivre, un mètre-étalon des comportements les plus inacceptables à mes yeux. Pourtant c’est cette ombre-là qui avait permis de me projeter dans la lumière. Sans ses magouilles à Blois, je n’aurais pas été désignée prix Georges Duby. Sans la « nuit torride » de l’hôtel Mercure, il n’y aurait pas eu la « matière » filmée qu’Aude Lecerteaux pensait utiliser pour me faire plier et qui devait se retourner contre elle. Sans l’affaire de mon Louis XIII, pas de mise hors d’état de nuire du faux macchabée Bizières et pas d’élimination définitive de la nébuleuse mafieuse qui gangrénait jusqu’à l’équipe du colonel Jacquiers. En regardant les choses ainsi, Lagault pouvait presque – en grande partie à son corps défendant – faire figure de bienfaiteur. Voilà pourquoi je savais que s’il y avait câlins ce soir entre Arthur et moi, ils seraient surtout destinés à « m’apazimer » comme on disait dans mon cher Grand Siècle. Et, même venus de la meilleure pâtisserie de tout l’Est parisien, les petits gâteaux dont nous nous goinfrions avec délice au sortir de l’amour auraient un goût un peu aigre qu’ils n’avaient jamais d’habitude.
- Tu as reçu le scénario ? demande Arthur avec la très louable intention de ramener mon esprit vers des choses où ma pugnacité naturelle pourra reprendre le dessus.
- Non, je l’attends toujours… Je n’arrête pas de cliquer sur le bouton recevoir… Il ne se passe rien… Là encore, je n’aime pas ça…
- Mais, ma chérie, si tu n’aimes pas ça, pourquoi le fais-tu ?
Je n’ai qu’un haussement d’épaules pour lui répondre. Il le sait parfaitement pourquoi je le fais. Parce que je suis « brave » comme on dit chez nous pour désigner les personnes légèrement fêlées à qui on arrive à faire faire les trucs les plus ingrats. Parce que je suis fière. Ce qui est pire encore puisque cela me conditionne à vouloir faire mieux que bien ces fameuses tâches ingrates.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 31 Juil 2011 - 21:56

A 19h30 précises, le téléphone portable d’Arthur sonne. C’est « l’heure de Corélia » ! J’en profite pour me retourner à nouveau vers mon ordinateur portable. Toujours aucun mail de Bernard Duplan, toujours pas de scénario. Alors je me rapproche d’Arthur pour essayer d’entendre la conversation qu’il est en train d’avoir avec sa fille… Laquelle devrait devenir légalement la mienne après le mariage.
Cela a été la décision radicale du dernier week-end. A force d’entendre Corélia demander des nouvelles du « bébé » – à savoir Natacha, la fille de Marc et Ludmilla – mon amie m’a proposée de garder ma future belle-fille jusqu’au mariage. Histoire de lui faire prendre un autre air que celui de Paris et aussi de choisir une jolie robe pour Corélia sans que je sois au courant de son aspect ou de sa couleur. Arthur n’a pas été trop difficile à convaincre – il a suffi pour lui d’acheter un téléphone portable pour que sa fille puisse l’appeler quand elle le voulait (avec l’aide de Ludmilla bien sûr) – mais la nounou habituelle a fait les gros yeux en apprenant qu’elle allait être délestée de plusieurs semaines de revenus de manière imprévue et, qui plus est, à la veille des vacances. Là encore, avec cette facilité déroutante qu’ont les gens aisés à claquer l’argent, Arthur lui a versé son mois comme si de rien n’était. Finalement, la plus gênée par cette décision c’était encore moi. Je voyais en Corélia un élément perturbateur du travail de Ludmilla (elle avait quand même une thèse sur le feu et un magasin à cogérer) et puis j’avais la sensation un peu étrange d’être dépossédée par ma meilleure amie de l’affection que j’avais pour cette gamine.
Après que la petite voix de Corélia ait expliqué à son père ce qu’elle avait fait de la journée, j’ai droit moi aussi à cette douce litanie qui parle de sortie dans le parc, de goûter, de sieste et de dessins animés. La seule variation sensible d’un jour à l’autre est la nature du repas servi à midi et de celui en cours de préparation pour le soir.
- Et comment il a été le bébé aujourd’hui ?
- Il a été sage.
Corélia a une façon presque cérémonieuse de me livrer ce verdict. Elle joue à la grande, à celle qui sait comment il faut se tenir. J’imagine assez bien que si la petite Natacha se met à pleurer, Corélia doit se planter près d’elle et lui faire un peu la morale en lui expliquant que ce n’est pas bien de faire ça. Voilà une situation qui me rappelle que si je veux lui donner un vrai petit frère ou une véritable petite sœur, il ne me faudra pas trop tarder. C’est fou ce que la vie passe vite depuis mes six mois de mise hors-circuit. Comme s’il y avait eu un « avant », allant au pas de l’amble, et un « après » survolté marqué par la naissance de ma vie de couple.
- Et, rajoute Corélia, tatie Ludmilla, elle ne m’a pas grondée aujourd’hui.
Tu m’étonnes ! On pourrait croire que l’expression « sage comme une image » a été inventée pour désigner Corélia qui, avec des crayons de couleur et du papier, est capable de rester près de deux heures à s’activer en silence. Si un jour, elle met le nez dans des archives, celle-là…
Par association d’images, une idée me traverse l’esprit et je demande à la petite fille de me passer « tatie Ludmilla ».
- Salut toi ! Ca va ?… Tu arrives à bosser avec tes deux gentils petits monstres ?
- Je ne me plains pas… Dis donc, tu t’en es bien tirée ce matin avec Duplan… C’était une très bonne émission… Il n’y a que le candidat qui faisait un peu tache dans le paysage.
C’est dur pour le candidat mais c’est vrai. Comme moi, Ludmilla préférerait que le jeu disparaisse de l’émission mais cela n’en prend pas le chemin pour la saison prochaine.
- Justement… Je voulais te demander… En juillet, au château, cela vous embêterait si on s’incrustait un bon moment ?
- Mais, s’offusque Ludmilla, comment tu oses me demander ça ? C’est chez toi !…
- Oui mais bon… J’imagine qu’avec Marc vous aviez peut-être envie d’être au calme, de partir en vélo, que sais-je… Si on débarque à trois de plus…
- Fio, il a combien de pièces ton château ?
Oui, je sais, c’est ridicule. Chacun des couples pourrait vivre dans une aile sans risquer de déranger l’autre. C’est juste que je me rends compte que je ne sais pas très bien comment annoncer à Ludmilla que je me suis encore fourrée dans une aventure pas banale et que c’est moi qu’on a choisi. Moi et pas elle ! Alors qu’elle a tout autant que moi les capacités pour être conseillère historique sur ce film !
- D’accord… On ne sera pas de trop, je vois !
- Au contraire ! En juillet, Marc va se poser devant le Tour de France toutes les après-midi… Alors, on pourra partir se promener toutes les deux.
Je vois soudain la possibilité de m’en sortir. Lui dire sans vraiment lui dire de quoi sera fait ce mois de juillet…
- Très bien… On pourra aller au cinéma alors…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 2 Aoû 2011 - 0:02

DIMANCHE 12 JUIN
Arthur dort comme un petit ange qui aurait rencontré la douce Morphée au coin d’un nuage de mots. Le sommeil a visiblement été plus fort que le roman de Lizett Collins pourtant annoncé comme le best-seller de l’été à venir. Voilà qui va sans doute réduire encore nos chances de câlins dominicaux, Arthur n’étant pas du genre à recevoir un auteur sans avoir lu et analysé son ouvrage. Or, Lizett Collins est annoncé pour l’émission de demain soir…
De mon côté, je viens de passer plus de six heures sur le scénario signé Bernard Duplan. Une première lecture m’a permis de pointer les erreurs à mon sens les plus grossières, les plus dans la veine « lagaultienne » d’une Histoire qui se serait arrêtée du côté d’Ernest Lavisse. Non, Louis XIII n’était pas inféodé au cardinal ! Non, Richelieu n’a pas interdit les duels simplement pour brimer et écraser la noblesse ! Pas plus qu’il n’a voulu détruire dans leur ensemble les forteresses seigneuriales issues des temps féodaux ! Quant à son supposé manque de foi qui en aurait fait un personnage cynique et manipulateur, Françoise Hildesheimer a bien montré qu’il n’en était rien. Les notes que j’ai accumulées doivent permettre de redresser les choses, de peindre un cardinal plus vrai que les stéréotypes flamboyants de l’œuvre de Dumas – que pourtant j’adore comme bien on le sait pour son imagination débordante et la flamme de sa prose.
Je me coule le plus discrètement possible contre Arthur. Pas assez encore – ou bien peut-être m’attendait-il en feignant l’endormissement ? – car ses bras se referment sur moi. Il perd sa bouche dans mes cheveux, émerge à la racine de mon cou qu’il mordille doucement.
- Alors ce film ? Il y avait de quoi te tenir éveillée aussi tard ?…
- Ou aussi tôt… Il est presque trois heures et demie…
- Et ?…
- On verra demain, dis-je en essayant de lui échapper.
Peine perdue. Inconsciemment, je fais ma faible femme et ne réussit pas à desserrer l’étreinte.
- Tu sais très bien que, même crevée, tu ne vas pas être capable de t’endormir tellement tu vas mâcher et remâcher ce que tu viens de lire. Alors, dis-moi tout de suite qu’on en finisse…
- Mais qu’est-ce que tu veux savoir ?…
Il me libère de son emprise pour que je vienne caler ma tête contre son épaule comme à chaque fois que nous utilisons la nuit ou le petit matin pour « refaire le monde ». Une telle position signifie que pour nous deux le temps s’arrête ; on risque fort de finir cette discussion au petit jour.
- Est-ce ce que c’est cohérent ?
Il n’ignore pas que j’aime ce mot, qu’il est un des points cardinaux de mes exigences au quotidien. A mes yeux, ce qui n’est pas cohérent a peu de raisons d’être. Reconnaître le manque de cohérence du film de Duplan ce serait avouer que je vais perdre mon temps sur son tournage.
- Ce n’est pas exactement ce à quoi je m’attendais. J’imaginais que le Cardinal allait être de pratiquement toutes les scènes… Mais non… Ce qui a retenu l’attention de Duplan entre 1624 et 1630, ce sont les complots. Du coup, des personnages comme Marie de Médicis, Gaston d’Orléans ou Madame de Chevreuse – surtout elle d’ailleurs – ont plus de chances de crever l’écran et de passionner la critique qu’un Richelieu qui fait presque figure de potiche dans le décor.
- Et donc ?…
- C’est le droit du cinéaste de voir les choses ainsi… On peut éventuellement lui reprocher de mentir sur le titre par rapport au contenu, mais pour le reste il n’a pas besoin d’inventer d’intrigues, celles qu’il développe ont existé.
- Sa thèse c’est donc que Richelieu a été héroïque de faire face et de triompher de tous ces complots fomentés contre lui…
- Au moins ceux de la première période de son ministériat jusqu’à la fameuse journée des dupes qui clôt le film. Duplan considère qu’après cela, le pouvoir de Richelieu est assez fort pour ne plus rien craindre.
- Or ?…
- Mais qu’est-ce que tu essayes de me faire dire ?! Que je trouve ça nul et sans intérêt ?…
- Non, j’attends juste de savoir à quel moment tu vas le prendre en défaut… C’est pour cela que je dis « or » car je sens que cela vient…
- Bien sûr que ça vient… Pffff, tu ne crois pas que c’est une perte de temps que d’essayer de se faire une place dans ma tête pour réussir à savoir avant moi ce que je pense des choses.
- C’est un exercice amusant… Cela me permet de vérifier que je te connais bien… Or ?…
- Or, dis-je d’un ton un peu sec, jusqu’au bout Richelieu se pensera menacé, craindra d’être évincé. Duplan, lui, imagine qu’après 1630, le cardinal a pris le pouvoir en soumettant le roi à son autorité. C’est là que cela déraille à mon sens… Mais c’est vraiment dans la toute dernière scène ; une scène qui apparaît un peu comme le contrepoint de celle d’ouverture avec le cardinal aux portes de l’agonie finale.
- Tu vas donc continuer ?
- Je me suis engagée moralement non ?
- Alors, je me dois cinquante euros… J’avais parié que tu allais tellement grimper aux rideaux avec ce scénar que seule ton éducation exquise te retiendrait de le balancer dans la figure de Duplan au moment de lui annoncer que tu renonçais.
- Tu vois bien que tu n’es pas dans ma tête…
- C’est vrai que j’ai des progrès à faire dans ce domaine… Mais je pourrais bien être ailleurs en toi d’ici peu…
Je ris comme une petite idiote. Je laisse le physique prendre le dessus sur l’intellect. C’est encore le meilleur moyen d’arriver à dormir très vite.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 3 Aoû 2011 - 19:00

MERCREDI 15 JUIN

A deux semaines de mon mariage, j’ai la terrifiante impression de ne plus savoir où j’en suis. Ce n’est pas que j’ai changé d’avis et que je doute de l’amour que je porte à Arthur. C’est le reste…

Je suis sortie sonnée de la réunion sur la nouvelle licence et sur les emplois du temps. Sonnée parce que je ne comprends pas ce qu’il nous arrive… Ou plutôt je ne le comprends que trop bien et cela me fait me poser des questions sur la suite à donner à ma carrière et à ma vie.
Il est évident, et je le sais depuis longtemps, qu’on ne peut pas partir du principe que l’étudiant qui entre aujourd’hui à la fac sait ce qu’il veut y faire, pourquoi il veut le faire et qu’il maîtrise les capacités pour y parvenir. En écrivant cela, j’ai devant les yeux des visages et des noms qui reviennent, des jeunes qui ont perdu leur temps sur les bancs de l’université, qui ont fini par déserter et se perdre dans je ne sais quel no man’s land jusqu’à la rentrée suivante où ils ont essayé, tout aussi vainement, à réussir ailleurs. Déjà, la semestrialisation avait été créée dans le but de permettre à celui qui s’était fourvoyé dans une formation ne lui correspondant pas de passer dans une autre discipline au bout de quatre mois (le semestre universitaire étant déplorablement court). Côté positif supposé, une plus grande adaptabilité aux cas particuliers ; côté négatif, un temps de travail si court que l’étudiant n’a même plus le temps de bosser vraiment à côté du cours. On en est arrivé à quelque chose qui ressemblerait presque au lycée : si tu apprends ton cours, tu peux t’en sortir sans bosser davantage. Or, dans mon esprit comme dans sa philosophie, l’université est le moment où on doit se débrouiller, où on doit se prendre en main. Si on ne le fait pas à 18-20 ans, quand le fera-t-on ?
Cela nécessite-t-il pour autant qu’on repousse à nouveau les limites ? Nos futurs étudiants feront de l’Histoire (ou de la Géo ou toute autre discipline, je suppose) à une dose encore plus faible. Voudrait-on créer une structure pour accueillir et occuper les plus faibles des bacheliers qu’on ne s’y prendrait sans doute pas autrement ? Quelqu’un qui est motivé pour l’étude, qui a bien réussi sa scolarité dans le secondaire (un peu moi… mais beaucoup d’autres aussi qui, sans être des phénix, avaient acquis les bases pour le post-bac) va se retrouver frustré : au programme de son premier semestre, une « initiation aux sciences historiques », de la « méthodologie du travail universitaire », une UE de langue, une UE à prendre dans une discipline associée et, le must des must, un « accompagnement au projet de l’étudiant ». Hormis la méthodologie (à qui fera-t-on croire qu’en 25 heures un étudiant qui était faiblard au lycée va se retrouver au point pour sa scolarité universitaire ?), on retrouve ces mêmes UE au second semestre. Moralité : au terme de sa première année universitaire, l’étudiant aura fait un peu d’Histoire et beaucoup d’autres choses. Il n’aura même pas connu de cours en amphi, on le remet dans une classe… Comme au lycée ! Précisément un univers avec lequel il entendait rompre après le bac !… L’idée du projet de l’élève en elle-même pourrait avoir de l’intérêt si ce même élève n’avait pas été soumis au collège et au lycée à la même attente (j’ai sur ce point le témoignage direct de Marc que je me suis permis deux ou trois fois d’aller voir en cours pendant l’année). Sans projet, point de salut ! Si je prends mon propre cas, je ne suis pas entrée à l’université pour devenir prof d’université, cela s’est fait peu à peu, pratiquement par hasard (avec les réserves qu’on me connaît sur ce déroulement de carrière). A aucun moment, on ne m’a mis un pistolet virtuel sur la tempe en me disant : « c’est quoi ton projet ? il te faut un projet ! ». Sans quoi j’aurais fait comme la plupart des autres, j’aurais fait semblant de m’en trouver un pour faire plaisir ou pour qu’on cesse de me disputer. Là où j’hallucine c’est en constatant que cet accompagnement peut se faire via le SED, le Service d’Enseignement à Distance, organisme qui délivre des cours photocopiés aux étudiants ne pouvant être assidus aux cours !
Je suis perfectionniste, c’est connu. Je hais l’erreur… Mais pour en arriver à cette haine du grain de sable dans la machine, il a bien fallu que je me plante un certain nombre de fois. A force, j’ai compris pourquoi ça ne marchait pas, ce qu’il fallait faire pour réussir. Peut-être bien que j’ai franchi cette étape parce que j’avais les capacités pour y parvenir mais si on avait nié l’erreur, si on m’avait dit que je pouvais me tromper autant de fois que je voulais, aurais-je persévéré ?… Avons-nous marché du premier coup ? Il a bien fallu tomber et tomber et encore tomber pour y parvenir. La licence 1 nie cette évidence d’une réussite qui se fonde sur les échecs. On n’a pas le droit d’hésiter, de se tromper. Cela peut être rassurant pour l’étudiant timide et complexé… Cela ne fera que maintenir le glandeur façon Jérôme Roncourt dans la douce certitude qu’il n’y a nul péril à continuer à ne rien faire.
J’ai la terrible impression de verser dans le réac, dans le « c’était mieux avant ». Mais non ce n’était pas mieux, c’était différent parce que les objectifs étaient clairs. Pourquoi ce qui n’a pas marché au collège, ce qui n’a pas marché au lycée, fonctionnerait-il par miracle à l’université ? De la méthodologie sans volonté de s’impliquer et de réussir cela n’apporte rien. Un projet si on n’a aucune idée de ce qu’on est et de ce qu’on aime, cela ne fonctionne pas… Et comment imaginer que là où des conseillers d’orientation, professionnels compétents, ont échoué, un professeur d’université qui plane entre jurys de concours, bouquins et articles à pondre, va pouvoir réussir ? Ce projet ne va pas aider les étudiants paumés et, dans le même double mouvement suicidaire, il va dégoûter ceux qui avaient un projet, un goût, une envie. Pour faire de l’Histoire, il leur faudra attendre… Ils en feront un peu plus en licence 2 (quoique pour s’enfiler « Droit de la culture » ou « L’historien face à l’actualité », il faudra faire une croix sur l’étude de la féodalité ou de la Révolution française (étudiée à peine à la fin de la troisième année)). Et j’imagine déjà les avis péremptoires des membres des jurys de concours : « Les étudiants qui se présentent au concours manquent de la culture historique et géographique la plus élémentaire »… Comment pourrait-il en être autrement si la moitié de leurs cours sur leurs trois premières années ne porte même plus sur cela ?…
J’avais voulu enseigner à l’université pour rendre un peu de ce qu’on m’y avait apporté. J’ai l’impression d’être mise dans l’incapacité de le faire. Encore une fois, je ne vise pas à dégager une élite… Juste à aider chacun à construire son choix personnel. En étant une bonne prof, on en amène forcément à vouloir vous imiter… mais on en laisse d’autres convaincus qu’il faut qu’ils cherchent ailleurs. C’est la règle, j’allais dire c’est la loi… Mais je ne me retrouve pas dans cette nouvelle règle. Même Parfum Violette m’apparaît désormais comme une structure inadaptée à cette nouvelle donne. La seule solution pour sauver l’Histoire de ce désastre serait d’ouvrir une université pour étudiants motivés… Et c’est là que le bât blesse. Je me refuse à rendre contre argent ce qu’on m’a donné presque gratuitement.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 5 Aoû 2011 - 20:19

J’ai jeté toutes ces explications sur le papier virtuel de l’écran informatique pour que le lecteur qui viendrait à suivre la chronique de ma vie puisse bien saisir les tourments qui m’emportent sur le chemin du retour. Par chance, comme toujours, je suis partie en métro ; en voiture, j’aurais été un véritable danger tant j’oscille entre la rage et l’abattement. Ce qui est le plus terrible c’est qu’il s’est trouvé pendant la réunion des enseignants de l’UER d’Histoire pour cautionner et approuver cette capitulation en rase campagne. Peut-être se sentent-ils chercheurs avant tout et ne se soucient-ils de la réussite des étudiants que pour en avoir moins à faire en terme d’enseignement ? N’ai-je pas une collègue qui se débrouille pour demander aux étudiants ayant particulièrement réussi un travail oral de venir le présenter à sa place devant d’autres groupes de TP ?… Sûr que les copies portant sur « L’historien face à l’actualité » seront faciles à corriger…
Le ton est monté très vite entre les professeurs. Dans ce genre de situation, je suis plutôt du genre à ne pas chercher à en rajouter. Si quelqu’un défend correctement mon opinion – et ils sont plusieurs dans ce cas – pourquoi faire entendre une voix de plus ? Une voix qui devra être forcée pour passer par-dessus le vacarme. Sauf qu’à un moment, quelqu’un – dont je ne dévoilerai pas le nom par charité – m’apostrophe violemment..
- Elle n’a rien à dire la médiatique ?
Comme toujours, je me révèle incapable de résister à l’insulte et j’en viens à détailler ma propre opinion… Qui fait scandale des deux côtés parce qu’elle revient à reconnaître l’existence de deux types d’étudiants et à proposer deux cursus différents : un classique pour les motivés qui pourront arguer de résultats satisfaisants au lycée, un plus proche de la nouvelle manière – mais avec plus d’intelligence et de tact dans l’approche – pour les autres : que diable ce n’est pas un crime d’être passionné par l’Histoire sans pouvoir torcher correctement une dissertation en trois parties !
C’est une réunion qui laissera des traces. Des portes ont claqué, des cours ont sauté parce qu’ils ne rentraient plus dans l’enveloppe budgétaire accordée, des injures ont divisé des collègues qui, sans se connaître forcément très bien, se respectaient jusqu’alors. Et moi j’ai fini par me sentir seule comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Le pire, c’est qu’une fois que la nouvelle maquette a été adoptée, ses propres partisans ne se sont pas précipités pour se placer dans les cases de l’emploi du temps. Qui a été assez bonne poire pour accepter de prendre un « cours » d’initiation aux sciences historiques et un groupe d’assistance à l’étudiant ? Sans en être trop surprise, je suis la seule prof à plonger les mains dans le cambouis qu’on réserve aux maîtres de conf’ et surtout aux PRAG. Les « plus hauts », sur leur Aventin conseillent, approuvent mais se réservent les cours de troisième année de licence et, pour ceux qui ont l’habilitation requise, les masters.
Il faut que je parle, que je vide mon sac ! J’ai envie de filer de grands coups d’escarpins dans les poubelles bleues qui trainent encore sur les trottoirs. Moi si posée à l’habitude, je suis dans une de ces phases où je pourrais péter les plombs sans que rien ne puisse venir me calmer. Je traverse sans vraiment regarder la rue de Metz, manque de me faire renverser par un « 12 » qui klaxonne comme un furieux et récolte de ma part quelque chose qui, malheureusement, doit être un doigt d’honneur. Rétrospectivement évidemment, je trouve mon attitude déplorable mais j’en suis toujours au même degré de fureur lorsque j’entre à Parfum Violette.
- Quel œil noir ! s’exclame Adeline depuis son comptoir d’où elle surveille trois lycéens qui sont venus finir de réviser avec nos logiciels avant l’épreuve du bac de vendredi.
- S’il n’y avait que l’œil !…
- Ca c’est l’effet de la nouvelle maquette des emplois du temps…
- Comment tu le sais ?
Je ne réalise même pas que c’est un rugissement agressif que j’oppose à l’affirmation d’Adeline.
- Cela fait un moment que des rumeurs circulent…
- Mais ce n’était que des rumeurs…
- Et maintenant, ce sont des réalités…
- Exactement !!! Des putains de réalités !!!
Adeline essaye de me ramener à plus de mesure en me montrant les lycéens devant leurs écrans.
- Franchement, je ne sais plus où j’en suis…
Glissement instantané de la colère vers le désarroi.
- Mais, fait Adeline qui doit se demander si c’est bien à elle de réconforter son ancienne prof, il n’y a pas de raison de se mettre dans cet état… JB dit que ça ne durera pas…
Là, une partie de mon intelligence réussit à reprendre le dessus sur mes tripes en fusion. Adeline ne m’a jamais parlé d’un JB… Et ce JB que je ne connais pas aurait une opinion sur la réforme des emplois du temps ?
- Qui c’est ton JB pour avoir autant de certitudes ?
Grimace d’Adeline qui, je le sens bien, en voulant m’aider, a lâché quelque chose qu’elle aurait préféré que j’ignore. Elle comprend qu’elle est d’autant plus mal embarquée que je ne suis pas spécialement en veine de zénitude et qu’un nouvel orage va s’ajouter à celui déjà en cours.
- Je ne savais pas comment t’en parler…
Elle me tire un peu à l’écart du groupe des lycéens occupés à « quizzer comme des bêtes » (l’expression est de Ludmilla). Je n’aime pas par avance ce que je vais entendre.
- Dis toujours…
- Voilà, je sais que c’est une connerie et que tu vas être fâchée parce que ça remet en cause des choses entre nous. JB, c’est Jean-Baptiste Tricaud, le maître de conférences en contemporaine…
- Tu es ?…
- J’ai 20 ans et tu n’es pas ma mère ! réplique Adeline avant même que j’ai terminé ma remarque.
- Ok, j’ai compris… Tu as réalisé qu’il a le double de ton âge ?…
- Cela ne se voit pas toujours…
Dans mon état normal, j’aurais pris du recul. J’aurais relativisé les choses. J’aurais réalisé que j’avais quand même huit ans de moins qu’Arthur. Je me serais dit que c’était la vie d’Adeline et pas la mienne, que les élans du cœur ne répondaient pas à une simple logique chronologique. Et puis le fameux JB, spécialiste de l’histoire des transports ferroviaires, était en pleine ascension professionnelle avec une habilitation à diriger des recherches obtenue haut la main avec une étude sur les lignes du Massif Central pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’était pas un crétin ou un déclassé. En plus, il était très séduisant. Autant de raison de dire amen et de la fermer.
Sauf que…
Sauf que je suis énervée par tout ce que j’ai à faire et par mes repères qui se mettent à fluctuer presque tous ensemble.
Sauf qu’Adeline, étant cette fois lancée, rajoute la goutte d’eau fatale.
- Aussi j’ai décidé de revenir à mes premières amours… Je suis désolée de te lâcher mais je vais faire mon master en contempo avec lui… Un mémoire sur les garde-barrières en…
Je n’entends pas la fin.
Je sors en claquant la porte.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 8 Aoû 2011 - 14:36

Une autre que moi serait allée écluser ses frustrations et sa colère dans le premier bistrot venu, mais même au plus profond de la détresse, cela ne me vient pas à l’esprit. De même, tous les lieux familiers que j’énumère comme point de chute m’apparaissent comme autant de repoussoirs. Je ne veux rien qui me rappelle ma vie, mes douleurs, mes inconsciences. Alors je marche droit devant dans la ville… Et lorsque devant moi il y a trop de monde, je prends une rue à droite ou à gauche. Il me faut de la place, de la marge, du large ! Le téléphone sonne. Je ne réponds pas. Il recommence à sonner. Je le coupe. Je suis perdue dans ma fuite des autres qui n’est en fait qu’une fuite de moi-même. Bien sûr que j’en veux à la Terre entière, à ces connards qui limitent les moyens pour l’enseignement, à ces autres connards qui sont assez couards pour réfléchir avec seulement leurs ambitions en tête au point de ne pas savoir dire non, à Adeline que j’avais quasiment adoptée comme disciple principale et qui me poignarde dans le dos, à l’autre débile qui l’a séduite avec sa renommée naissante et sa belle gueule de play-boy blond. Derrière tous ces masques si pratiques, j’en veux surtout à moi-même…
Je ne sais comment je me suis retrouvée sur le bord de la voie ferrée. Voilà exactement ce dont j’ai besoin. Partir. Me barrer cette fois-ci pour de bon. Aller reconstruire quelque chose de nouveau ailleurs. D’ailleurs, cette voie ferrée ne finira pas de sitôt, c’est la ligne de Paris. J’ai du temps devant moi pour me récupérer de ce gros crash en plein vol, du temps pour faire le point. Il suffit de laisser les pas me porter en couinant sur le ballast.
Qu’est-ce que je croyais aussi ?! Que j’avais atteint le stade de la normalité et de la tranquillité d’esprit simplement parce que toute la boue des Lecerteaux ne risquait plus de me dégouliner dessus à la moindre occasion ? Qu’avoir un homme dans ma vie c’était le gage de l’équilibre complet ? Peut-être bien… Mais j’avais réussi surtout à éteindre le doute, à avoir des certitudes. Mon monde était devenu fixe, immuable, intangible. Je n’imaginais plus que quelque chose puisse venir le faire vaciller. J’étais arrivée au sommet – et même bien plus haut que cela, à la pointe des nuages - de ce que j’avais pu imaginer comme objectif d’une vie. J’étais connue (et surtout reconnue), riche, aimée, entourée de personnes de confiance ; je faisais ce que j’avais envie de faire et nombreux étaient ceux qui disaient que je le faisais bien ; j’avais bâti des projets qui allaient au-delà même de mes rêves. Comme une conne, j’avais oublié que du sommet il faut s’attendre à redescendre, que ce n’est qu’un nirvana provisoire, que cette ivresse des cimes ne tient qu’un temps. J’avais cru que l’éphémère était fait pour durer. En clair, je m’étais laissée prendre par des délices de Capoue en totale contradiction avec l’esprit de vigilance que je m’étais toujours imposé.
Un train s’approche. Les rails commencent à chanter doucement. Une fraction de seconde, je me dis que je ne vais pas me pousser, que je vais rester là, que c’est tout ce que je mérite. Finir façon ketchup sur des traverses en béton. Et puis non ! Du plus sourd de mes ténèbres, des visages lumineux me tirent de l’ombre. Je m’écarte sur le côté des voies à l’opposé du train qui s’annonce à grands coups de klaxon. Adossée à un pylône, je le regarde défiler en grondant. Il ne m’emportera pas. Ni lui, ni un autre. Je sais que je vais avoir appris de mes erreurs et que je ne retomberai plus dans un tel aveuglement.
Aveuglement. Le mot me scotche à mon pylône de caténaire. Je ne suis ni la première ni la dernière à me laisser prendre à cette situation. D’où vient alors que tout le monde, même les esprits les plus forts et les plus brillants, puisse y succomber ? Qu’avons-nous en nous qui nous prédispose à cela ? Est-ce la fierté, l’orgueil ou autre chose ? Comment nous construisons-nous sans nous en rendre compte ces certitudes qui, alors que nous pensons qu’elles nous renforcent, sont autant de sapes creusées sous nos pieds n’attendant que de nous ensevelir ? C’est Fouquet invitant Louis XIV à Vaux-le-Vicomte, c’est Staline persuadé que jamais Hitler n’attaquerait l’URSS, c’est Robespierre montant une dernière fois à la tribune, c’est César refusant de voir le complot qui s’ourdit contre lui au Sénat… Bons ou mauvais, ces esprits avaient l’intelligence nécessaire pour ne pas se cacher la vérité, pour apercevoir bien avant d’autres les signes avant-coureurs du désastre. Et ils n’ont rien vu. Comme je n’ai rien vu… Ou comme j’ai refusé de voir.
Insensiblement, quelque chose se chamboule en moi. Un nouveau train, un petit TER minuscule, passe à quelques mètres de mon refuge sans vraiment me troubler. Au lieu d’accumuler les points négatifs, les doutes et les frustrations, j’ai commencé à surimposer des idées positives : le ciel bleu et le grand soleil qui inonde les « pincées de tuiles » de la ville, cette jolie robe de Corélia qui se prépare dans le plus grand secret, l’épaule d’Arthur qui m’attend vendredi soir, les gazouillis de la petite Natacha et même le scénario de Bernard Duplan dont j’ai commencé à examiner ce matin avant de partir une deuxième version. Mais pour couronner tout cela, il y a un défi propre à exciter mon imagination et mon désir d’absolu : écrire une histoire de l’aveuglement des hommes (et des femmes). Voilà un sujet neuf ou qui l’est en l’état de mes connaissances. Voilà un sujet immense dans lequel je pourrais me perdre tout en y trouvant le remède à mes douloureuses expériences. Voilà l’antidote à mon spleen. Le travail, encore le travail, toujours le travail. Jusqu’à s’en oublier soi-même.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 8 Aoû 2011 - 23:30

Je suis arrivée au terme de ma folle déambulation jusqu’à Lalande, le quartier le plus septentrional de la ville. Les nerfs ayant repris leur tension normale et mon survoltage ayant cessé, je retombe soudain dans un état de grande fatigue. Impossible de rentrer à pied et je me sens trop minable pour appeler Ludmilla à l’aide. Il ne me reste plus qu’à trouver l’arrêt de bus le plus proche et faire le point sur un plan pour trouver le meilleur moyen de retourner « sur mes terres ».
Je me fie aux bruits de circulation routière pour me diriger mais bute sur une clôture au moment de m’échapper de ma voie ferrée. Je pars donc à l’opposé, marche jusqu’à la « gare » (le mot est notoirement exagéré) de Lalande, trouve un passage souterrain que je traverse en me bouchant le nez tant il doit servir de substitut aux toilettes publiques du coin. A l’autre bout, une petite rue qui se jette dans une grande artère dans laquelle je reconnais l’avenue des Etats-Unis, la principale entrée au nord de Toulouse à l’époque où cette route s’appelait encore nationale 20. J’aperçois déjà le départ du bus numéro 15. Un coup d’œil au plan Tisseo m’apprend que je croiserai le métro à la station Barrière de Paris. Après il suffira de se laisser couler dans le grand ver bétonné qui court sous la ville.
Toute cette gymnastique géographique a fini de me rendre à moi-même. Je me sens tellement honteuse que j’aimerais que le bus se perde en route pour me laisser le temps de finir de ruminer sur mon emportement stupide. Sauf qu’à cette heure-ci, l’avenue des Etats-Unis se remonte à toute vitesse et que je me retrouve sur le quai de la ligne B avant d’avoir décidé ce que je vais finalement faire.
Rallumer mon téléphone serait évidemment une nécessité mais sous terre les réseaux des opérateurs ne passent pas vraiment bien. On verra donc plus tard.
Aller me terrer dans mon appartement, m’enfouir sous le rideau d’eau de la douche pour me faire une nouvelle virginité sensorielle ? On m’y retrouverait…
Comme ma fierté n’atteint pas le niveau démesuré de l’orgueil, une évidence s’impose. Je dois d’abord aller m’excuser auprès d’Adeline pour mon attitude. Toute autre façon de faire serait indigne des valeurs qui sont les miennes Je ne peux pas oublier combien Adeline avait souffert de ma « disparition » mystérieuse et combien sa fragilité d’alors l’avait conduite à vouloir entrer comme moniale à Prouilhe. Les hasards d’une providence capricieuse l’avait en fait mise sur mes traces précipitant ainsi des évolutions qui allaient avoir une grande importance dans la suite des événements. Et puis, je ne pouvais pas non plus mettre de côté le fait que je l’avais quasiment débauchée de son job d’étudiante pour rejoindre Parfum Violette. Tout cela me donne plus de devoirs envers elle que de droits quand bien même suis-je sa patronne.
La partie pédestre entre Jeanne d’Arc et la rue Sainte-Ursule est un véritable calvaire mais en apercevant la silhouette frêle d’Adeline à travers la vitre, je ne sens plus mes pieds. J’ouvre la porte, me précipite pour sauter au cou de ma jeune collaboratrice. Elle referme ses bras sur mes épaules et je sens que l’échange de nos chaleurs en dit plus que des mots.
- On était tous très inquiets. On a failli prévenir Arthur, finit-elle par avouer lorsque notre étreinte se relâche.
- Je suis désolée… Tout a craqué d’un coup… Je ne sais pas comment te dire…
- Alors, tout est dit… Je ne suis pas très fière non plus. J’aurais dû vous en parler plus tôt…
Je note le retour du « vous » dont Adeline avait fini par se libérer. Peut-être dit-il que cette histoire va remettre de la distance entre nous ? Ou bien est-ce une manifestation de ce respect qu’elle garde pour moi et dont elle veut que je prenne conscience ? Je repousse cette interrogation bien secondaire dans l’intensité de ce moment-là.
Tout d’un coup, je prends conscience que je suis en train de devenir liquide. Au contact de la climatisation, ma sudation a repris d’abondance. De grosses gouttes ruissellent jusque dans mes yeux.
- Je suis horrible, non ?
Petite angoisse coquette dont j’aurais été incapable cinq ans plus tôt.
- Disons qu’il serait préférable que tu ailles visiter ta salle de bain…
C’est galamment dit. Mon regard croise mon image dans une des glaces sensées donner du volume à la pièce : on est loin de l’espèce de gravure de mode partie ce matin pour la réunion à la fac.
- Tu passes après la fermeture ? dis-je. Je voudrais me faire pardonner avec un petit repas entre copines.
- Désolé, Fiona… Je le rejoins au resto et puis il m’amène au ciné… On va voir Une séparation. J’espère que le titre n’est pas prémonitoire…
Je suis un peu vexée qu’elle refuse mon invitation de réconciliation. Un peu seulement… Si Adeline est heureuse avec son universitaire-cheminot, de quel droit pourrais-je venir trouver à y redire ? Et qu’elle le préfère à moi est on ne peut plus normal ?
- Alors s’il n’y a personne à 18h30, tu tires le rideau et tu t’en vas…
- Bien patronne !
Je pique un baiser sur sa joue et je me sauve. Je n’ai plus de forces dans les jambes, une de mes chevilles est terriblement douloureuse (torsion sur le ballast) et ce sont désormais des Amazones entières qui ruissellent sous mon chemisier clair. Vivement, comme l’a dit Adeline, que j’atteigne les rivages revigorants de ma salle de bains.

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