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 Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 8 Aoû 2011 - 23:30

Je suis arrivée au terme de ma folle déambulation jusqu’à Lalande, le quartier le plus septentrional de la ville. Les nerfs ayant repris leur tension normale et mon survoltage ayant cessé, je retombe soudain dans un état de grande fatigue. Impossible de rentrer à pied et je me sens trop minable pour appeler Ludmilla à l’aide. Il ne me reste plus qu’à trouver l’arrêt de bus le plus proche et faire le point sur un plan pour trouver le meilleur moyen de retourner « sur mes terres ».
Je me fie aux bruits de circulation routière pour me diriger mais bute sur une clôture au moment de m’échapper de ma voie ferrée. Je pars donc à l’opposé, marche jusqu’à la « gare » (le mot est notoirement exagéré) de Lalande, trouve un passage souterrain que je traverse en me bouchant le nez tant il doit servir de substitut aux toilettes publiques du coin. A l’autre bout, une petite rue qui se jette dans une grande artère dans laquelle je reconnais l’avenue des Etats-Unis, la principale entrée au nord de Toulouse à l’époque où cette route s’appelait encore nationale 20. J’aperçois déjà le départ du bus numéro 15. Un coup d’œil au plan Tisseo m’apprend que je croiserai le métro à la station Barrière de Paris. Après il suffira de se laisser couler dans le grand ver bétonné qui court sous la ville.
Toute cette gymnastique géographique a fini de me rendre à moi-même. Je me sens tellement honteuse que j’aimerais que le bus se perde en route pour me laisser le temps de finir de ruminer sur mon emportement stupide. Sauf qu’à cette heure-ci, l’avenue des Etats-Unis se remonte à toute vitesse et que je me retrouve sur le quai de la ligne B avant d’avoir décidé ce que je vais finalement faire.
Rallumer mon téléphone serait évidemment une nécessité mais sous terre les réseaux des opérateurs ne passent pas vraiment bien. On verra donc plus tard.
Aller me terrer dans mon appartement, m’enfouir sous le rideau d’eau de la douche pour me faire une nouvelle virginité sensorielle ? On m’y retrouverait…
Comme ma fierté n’atteint pas le niveau démesuré de l’orgueil, une évidence s’impose. Je dois d’abord aller m’excuser auprès d’Adeline pour mon attitude. Toute autre façon de faire serait indigne des valeurs qui sont les miennes Je ne peux pas oublier combien Adeline avait souffert de ma « disparition » mystérieuse et combien sa fragilité d’alors l’avait conduite à vouloir entrer comme moniale à Prouilhe. Les hasards d’une providence capricieuse l’avait en fait mise sur mes traces précipitant ainsi des évolutions qui allaient avoir une grande importance dans la suite des événements. Et puis, je ne pouvais pas non plus mettre de côté le fait que je l’avais quasiment débauchée de son job d’étudiante pour rejoindre Parfum Violette. Tout cela me donne plus de devoirs envers elle que de droits quand bien même suis-je sa patronne.
La partie pédestre entre Jeanne d’Arc et la rue Sainte-Ursule est un véritable calvaire mais en apercevant la silhouette frêle d’Adeline à travers la vitre, je ne sens plus mes pieds. J’ouvre la porte, me précipite pour sauter au cou de ma jeune collaboratrice. Elle referme ses bras sur mes épaules et je sens que l’échange de nos chaleurs en dit plus que des mots.
- On était tous très inquiets. On a failli prévenir Arthur, finit-elle par avouer lorsque notre étreinte se relâche.
- Je suis désolée… Tout a craqué d’un coup… Je ne sais pas comment te dire…
- Alors, tout est dit… Je ne suis pas très fière non plus. J’aurais dû vous en parler plus tôt…
Je note le retour du « vous » dont Adeline avait fini par se libérer. Peut-être dit-il que cette histoire va remettre de la distance entre nous ? Ou bien est-ce une manifestation de ce respect qu’elle garde pour moi et dont elle veut que je prenne conscience ? Je repousse cette interrogation bien secondaire dans l’intensité de ce moment-là.
Tout d’un coup, je prends conscience que je suis en train de devenir liquide. Au contact de la climatisation, ma sudation a repris d’abondance. De grosses gouttes ruissellent jusque dans mes yeux.
- Je suis horrible, non ?
Petite angoisse coquette dont j’aurais été incapable cinq ans plus tôt.
- Disons qu’il serait préférable que tu ailles visiter ta salle de bain…
C’est galamment dit. Mon regard croise mon image dans une des glaces sensées donner du volume à la pièce : on est loin de l’espèce de gravure de mode partie ce matin pour la réunion à la fac.
- Tu passes après la fermeture ? dis-je. Je voudrais me faire pardonner avec un petit repas entre copines.
- Désolé, Fiona… Je le rejoins au resto et puis il m’amène au ciné… On va voir Une séparation. J’espère que le titre n’est pas prémonitoire…
Je suis un peu vexée qu’elle refuse mon invitation de réconciliation. Un peu seulement… Si Adeline est heureuse avec son universitaire-cheminot, de quel droit pourrais-je venir trouver à y redire ? Et qu’elle le préfère à moi est on ne peut plus normal ?
- Alors s’il n’y a personne à 18h30, tu tires le rideau et tu t’en vas…
- Bien patronne !
Je pique un baiser sur sa joue et je me sauve. Je n’ai plus de forces dans les jambes, une de mes chevilles est terriblement douloureuse (torsion sur le ballast) et ce sont désormais des Amazones entières qui ruissellent sous mon chemisier clair. Vivement, comme l’a dit Adeline, que j’atteigne les rivages revigorants de ma salle de bains.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 11 Aoû 2011 - 21:42

Il a bien fallu avoir le courage d’affronter le téléphone portable et ces appels empilés comme des avions tournant en rond au-dessus d’un aéroport encombré. Je préfère m’y mettre sur le chemin de l’appartement ce qui aura au moins l’avantage de me faire oublier mon corps endolori par près de deux heures de marche.
Le premier, ce n’est pas une surprise, émane d’Adeline. Elle y dit ce qu’elle vient de me répéter en direct-live. J’écoute le message jusqu’au bout parce que l’inquiétude dans sa voix est une plus belle preuve d’affection que les mots qu’il contient. Le deuxième, intervenu cinq minutes plus tard, provient encore d’elle mais cette fois-ci, elle est directement tombée sur le répondeur, ce qui motive une remarque amère :
- Bon j’ai compris que tu ne veux plus me parler… J’espère que ce n’est pas définitif.
Ensuite, intervient la cavalerie lourde. D’abord Ludmilla qui a dû recevoir un appel affolé d’Adeline et s’est mise en demeure de me joindre elle aussi.
- Fio ?… Qu’est-ce que tu es en train de faire ?… Pas de bêtises, hein… Pense à ta fille…
Ma fille ?… Il m’a fallu un bon moment avant que j’y pense à cette pauvre Corélia, c’est dire à quel point je suis capable de l’occulter de ma vie alors qu’elle devrait avec Arthur en être le cœur.
Arthur, justement, arrive ensuite… Mais un peu comme un cheveu sur la soupe dans ce concert d’inquiétudes (Adeline a précisé ne pas l’avoir contacté).
- Dis donc, elle dure ta réunion ! Ca doit être un beau massacre dans l’UER d’Histoire si vous êtes encore à vous entre-déchirer… Ou alors c’est que tu as encore oublié de rallumer ton portable… Bon, alors, je viens d’avoir un appel de Duplan qui organise un « repas de famille », comme il dit, demain soir… Par famille, il faut entendre la bande de comédiens qui est dans la plupart de ses films… Il aurait souhaité que nous en soyons. J’ai décliné parce que je travaille et parce que, comme toi, je n’ai pas envie qu’on nous voit trop souvent ensemble dans ce genre de milieu. Mais toi, rappelle Duplan pour confirmer ta présence. En plus, je ne vois que du bon à la chose… Ca nous fera une soirée de plus ensemble. Bisous, je t’aime.
Me revoilà plongée dans ce qui était encore mon actualité première avant ces quelques heures d’enfer. Finalement, j’en serais presque à remercier la maladie de Maximilien Lagault de m’offrir cette échappatoire estivale ; au départ, cela avait tout l’air d’une galère, désormais c’est une grande bouffée d’air frais.
Duplan doit y tenir à ma présence car il s’est enhardi à dépasser mon message – toujours un peu trop sec – signalant mon incapacité de prendre la communication.
- Oui, bonjour Fiona. Alors, comme je viens de la dire à Arthur, j’organise une soirée de préparation au tournage demain chez moi. Il y aura les principaux comédiens, mon fils qui fera la musique, le chef-op et mon coproducteur. Je pense que vos éclairages seraient les bienvenus et permettraient de mettre tout le monde dans le bain avant le 27. Confirmez-moi votre présence… Je dirais à Clémence de vous préparer une charlotte, j’ai cru comprendre que vous aviez apprécié ce dessert samedi dernier.
Le point commun à ces quatre messages ? Ils me disent tous que je suis indispensable. C’est exactement ce que j’ai besoin d’entendre pour me remettre définitivement la tête en ordre.
Je sens à peine les marches de l’escalier jusqu’à l’appartement.
Je vole…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 19 Aoû 2011 - 22:56

JEUDI 16 JUIN
Bernard Duplan a voulu que la production prenne en charge mon voyage à Paris. Il a fallu que j’arrache la possibilité de payer mon billet en arguant qu’après tout je serais venue dans la capitale de toutes les manières, repas ou pas…
- Vous êtes vraiment quelqu’un de particulier, a-t-il conclu.
- C’est peut-être mon seul talent… ou c’est celui auquel je tiens le plus si vous estimez que je puisse en avoir au moins deux.
Evidemment ce billet je l’ai payé plein pot, la SNCF ne faisant aucun cadeau aux retardataires ou à ceux qui ont le mauvais goût d’avoir des emplois du temps impossibles ou des ennuis de dernière minute. Cette dépense est beaucoup moins grave à mes yeux que ce que j’ai pu faire la veille aux gens que j’aime. J’ai eu une longue conversation téléphonique avec Arthur pour essayer d’écluser ma honte. De tout ce qu’il a pu dire pour me consoler, me réconforter et me redonner goût à moi-même, je retiens cette seule phrase, cette seule idée.
- Tu sais, il y a quelques jours, je me suis dit que la chose la plus déstabilisante quand je pense à mon futur c’est d’imaginer que je ne puisse pas reposer à tes côtés pour l’éternité…
Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire. Alors, il a précisé le fond de sa pensée.
- Je sais que ce n’est pas spécialement romantique ou joyeux comme idée mais si nous ne nous retrouvons pas voisins de cercueil au cimetière, cela voudra dire que quelque chose, à un moment donné, nous aura séparé… Et même si je ne crois pas à la vie éternelle, cela me ferait mal de mourir en me disant que tu ne seras pas à mes côtés pour l’éternité.
Qu’est-ce que je pouvais répondre à cela ? Que je l’aimais bien sûr. Que moi non plus je ne pouvais plus imaginer de vivre sans lui… Mais n’était-ce pas encore un tour de ce maudit aveuglement ?… Comme dans Maxwell Silver Hammer des Beatles… On croit que tout va bien et… bang ! bang ! bang ! Le marteau d’argent de Maxwell vous couche pour toujours…
Il vaut peut-être mieux prendre les choses quand elles viennent et ne pas s’illusionner de trop sur leur pérennité…

- Tiens, vous ne montez pas à Paris un vendredi cette fois-ci ?!
Dans son uniforme gris et mauve, coiffé de son béret un peu ridicule qui lui tombe sur l’oreille gauche, le contrôleur a une façon bien à lui de m’aborder. En quoi devrais-je lui être redevable de mon emploi du temps ?
Je tends mon billet sans laisser ma petite colère s’échapper au-delà de mes lèvres. Le problème c’est qu’il insiste, le bougre !
- Cela fait au moins une dizaine de fois que je vous contrôle sur cet itinéraire… Et que voulez-vous ? Il fallait bien qu’un jour, j’ose vous aborder…
Oui, vraiment… La célébrité, même relative et limitée, c’est quelque chose de lourd à porter au quotidien. Il va me demander un autographe pour sa grand-mère… Quoique, peut-être qu’avec sa quarantaine pré-grisonnante, il n’en a plus et fera sa demande au nom de sa mère.
- Je me manque aucune de vos émissions sur RML… Je les podcaste quand je travaille… C’est très bien ce que vous faites…
Là il marque un point. Ce n’est pas habituel qu’on me parle de la radio ; d’habitude, c’est Sept jours en danger qui refait surface… Quand on ne se trompe pas en me confondant avec une ancienne blondasse de Secret Story…
- Merci…
Je vire aussitôt au ton pivoine à moins que ce ne soit directement coquelicot.
- Vous seriez libre pour un diner ce soir ?
Ah oui ?!… Déjà ?… Moi qui n’ai jamais été dragueuse dans l’âme – et qui ne saurais d’ailleurs pas très bien comment m’y prendre – je reste toujours estomaquée par la facilité avec laquelle les pros de l’emballage travaillent. De « j’aime ce que vous faites » à « on se fait une bouffe ce soir », il y a quand même un peu plus que la ligne droite de Longchamp si je peux oser cette métaphore hippique.
- Je suis désolée, réponds-je… Ce soir, je suis déjà invitée…
- Alors ce sera pour une prochaine fois où vous serez sur Paris… Je vous laisse mon numéro… Appelez-moi… J’aimerais beaucoup parler d’Histoire avec vous…
Ben voyons !…
- Avant ou après l’amour ?… Pas pendant j’espère…
- Qu’est-ce que vous imaginez ?!…
Heureusement que je suis à une place solo. Je me dis que personne n’entendra peut-être cette conversation délirante.
- La prochaine fois, reprends-je, je serais peut-être mariée…
- Et alors ?… Ca n’empêche rien… Regardez Cléopâtre ou la Pompadour…
L’argument me laisse sans voix. Il en profite pour me rendre mon billet agrémenté de dix chiffres commençant par 06 marqués au Bic noir.
J’aurais bien déchiré sur le champ le rectangle de carton souple… Mais qui sait si, énervé par ma rebuffade, le contrôleur dragueur ne serait pas revenu me coller une amende pour défaut de titre de transport. Il n’aurait plus manqué que cela : pour le coup, je suis certaine qu’il se serait fait de la pub pour bon compte avec ça… Les journaux – certains en tous cas – n’attendent que ça.
Et puis, de toutes façons, quand je voyage, le billet me sert de marque-page… Alors…

Tout cela est finalement sans conséquence puisque je ne le rappellerai pas. J’essaye de redevenir zen afin de pouvoir reprendre ma lecture.
En espérant qu’il ne repasse pas d’ici Montparnasse.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 22 Aoû 2011 - 0:38

A raison de deux passages sur place répétés en très peu de temps, l’avenue Foch est en train de prendre pour moi des allures de cauchemar sur la grille de mon Monopoly personnel. Je m’y fais conduire en taxi ne voulant pas risquer de dégrader les plis parfaits de mon tailleur « de cérémonie ». Le quartier sélect, la renommée – pour certaines internationale – des personnes que je vais rencontrer pour la première fois m’ont conduite à cette entorse à mes habitudes : pas de marche – il fait pourtant si beau – et pas davantage de transport en commun pour arriver à destination. Je prends même un moment dans la voiture pour revoir une nième fois mon maquillage. Toute faute de goût serait une faute tout court.
C’est vrai que j’ai rencontré des gens importants, qui comptent dans la vie politique, sociale, culturelle, du pays au cours de cette année à la radio ; je devrais être habituée. Pourtant, à chaque fois, il s’agissait d’une seule personne. Là j’ai rendez-vous avec le meilleur réalisateur français – à mes yeux en tous cas –, trois des principales vedettes du box-office, au moins deux espoirs affirmés, un des quatre ou cinq grands producteurs français. Au total, cela doit peser une quinzaine de Césars. A tout cela qu’est-ce que j’ai à opposer ? Une thèse, une habilitation à diriger des recherches, un prix Georges Duby, un passage en téléréalité et une biographie qui a fait un petit succès en librairie. Certes, eux et moi nous n’œuvrons pas dans le même domaine et leur renommée dépasse la mienne (ce dont je ne me plains pas) mais je considère que c’est à moi d’être honorée de cette première rencontre et que je dois offrir une perfection à tous les niveaux au cours de ce repas.
Je me fais arrêter par le chauffeur de taxi quelques numéros avant ma destination ; c’est un petit truc que j’ai découvert l’année dernière avec Lydie et que je m’emploie à appliquer désormais systématiquement. Moins les paparazzi auront de sources d’informations sur ma vie, mieux je me sentirais. Je m’en veux d’ailleurs rétrospectivement d’avoir parlé d’un futur mariage au contrôleur de la SNCF tout à l’heure. Si jamais, se sentant humilié par mon refus, il s’avisait de vendre l’info à un canard people, le secret de mes futures épousailles serait bien compromis.
Voilà, je suis devant de le 42 de l’avenue Foch, le doigt sur le bouton de la sonnette. Prête à l’enfoncer. Un dernier coup d’œil sur ma montre – « mon repère suprême » comme dit Ludmilla – et je constate que j’ai dix bonnes minutes d’avance. Eh oui ! Mon TGV n’avait pas de retard, j’ai déposé mes affaires rue Jules César en un clin d’œil, le taxi s’est faufilé parmi les embouteillages comme une anguille entre les mailles d’un filet… Et comme d’habitude, j’avais prévu large question timing.
Je retiens mon doigt, partagée entre la volonté de ne pas arriver trop en avance et la crainte d’être malgré tout la dernière. La meilleure solution serait encore de sonner une minute avant 20 heures, l’heure du rendez-vous. Qui sait ? D’ici là, je pourrais peut-être voir arriver quelqu’un et m’intercaler ainsi, un peu anonyme, dans le défilé des convives. En plus, comme je connais de vue les autres invités – à l’exception du fils et du coproducteur – pas de risque d’erreurs.
Un demi-tour quasi-réglementaire, qu’on pourrait bien baptiser en hippisme du nom de « refus devant l’obstacle », me ramène sur la contre-allée à l’ombre des arbres. Installée à quelque distance du 42, fouillant d’un air négligé dans mon sac comme si je craignais d’y avoir égaré quelque chose, je guette du coin de l’œil les mouvements devant l’immeuble de Bernard Duplan. Au cours des minutes qui suivent, la seule activité notable se résume à l’arrivée d’un type comme je pensais qu’il n’en existait plus sur Paris, coiffé d’un chapeau melon et le cou ceinturé d’un nœud papillon élégant. Peut-être bien le coproducteur !… Ou alors un original qui a mal regardé son calendrier et s’est cru à Mardi-Gras. Il entre sans sonner. Un habitant de l’immeuble. Il n’a donc rien à voir avec ce diner.
A moins deux, mon impatience embraye et me pousse à retourner à pas pressés vers la sonnette. De crainte de ne plus être ponctuelle, j’enfonce nerveusement le bouton. Le crachotement de l’interphone s’accompagne d’un « oui » interrogatif auquel je réponds un peu en bredouillant par mon nom.
- Fiona !? Pas difficile d’imaginer que vous seriez la première et la seule à l’heure. Je vous ouvre et puis après je crois que vous connaissez le chemin.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 23 Aoû 2011 - 1:15

Ils sont arrivés un par un et, d’emblée, je me suis sentie un élément à part. D’abord, pour paraphraser la campagne de pub récurrente d’un fast-food, ils sont venus comme ils étaient. Mon tailleur sévère, réservé aux grands colloques et aux soutenances, tranchait de manière dérangeante au milieu des jeans, des tee-shirts bariolés – quand ils n’étaient pas troués -, des robes dos nus à grosses fleurs, des polos de sport. Un peu comme si on avait propulsé un instituteur des années 20 avec sa petite moustache, son allure rigide et sa blouse grise sur une photo de classe d’aujourd’hui.
Deuxième erreur dans ce casting vestimentaire, il me désignait à l’évidence comme l’élément rapporté, celui qui n’est pas dans le cadre, qui n’est pas dans les codes de la « famille ». Un élément prétentieux au milieu de la grande simplicité de ce qui se voulait peut-être une réunion de travail mais surtout des retrouvailles entre amis. Cela se serait vu clairement sur une photo, cela aurait explosé mille fois plus sur une vidéo. Les tutoiements s’opposaient à mes vouvoiements, les franches embrassades à mes poignées de mains retenues, les sourires et les éclats de voix à ma timidité pincée.
Pourtant, Bernard Duplan, qui semblait avoir anticipé le problème, avait tout fait pour me mettre à l’aise dès le début. Il m’avait présentée avec des éloges qui me faisaient rougir, insistant notamment sur l’importance que j’avais prise en quelques jours dans les ajustements du scénario et indiquanit la nécessité de ne pas me laisser verser dans un isolement dont j’usais complaisamment au quotidien. Il n’avait certes pas tort d’affirmer cela même si je m’étais grandement améliorée. Sauf que là j’étais avec du « lourd » en terme de célébrité et cela me dérangeait énormément de venir m’imposer parmi toutes ces gloires du 7ème art. Comme souvent, en ces instants qui me voyaient reculer, me mettre dans mon coin en évitant au maximum les regards et les attentions, j’aurais voulu être ailleurs.
- Elle reprend quelque chose la miss Toussaint ?
Celui qui m’apostrophe ainsi n’a pas besoin d’être présenté. Il a été la tête d’affiche de tant de chefs d’œuvres de notre cinéma depuis trente ans qu’il a même réussi à faire une carrière en parallèle aux Etats-Unis. Cédric Demangeon, trois Césars à lui tout seul, une nomination aux Oscars, n’avait ni le physique, ni l’âge pour interpréter un des deux rôles les plus importants du film (du moins à mon sens). Duplan n’avait pu en faire ni le roi, ni le cardinal. Qu’à cela ne tienne, il lui avait accordé un rôle d’apparence secondaire mais qui, dans la lecture « duplanienne » des événements scénarisés, ne le serait pas. Cédric Demangeon serait le « chancelier » (il ne le fut pas dans les faits, se contentant de « tenir les sceaux ») Michel de Marillac ; il aurait ainsi l’honneur d’être des deniers instants du film, Duplan ayant choisi de montrer les victimes de la Journée des Dupes partant vers leur destin (la prison dans le cas du chancelier) avant que, rassuré par le souvenir de sa victoire de 1630, le « vieux » cardinal ne sombre dans son dernier sommeil.
- Non, merci… Je ne bois pas d’alcool…
- Mais ma pauvre petite, vous allez rouiller si vous ne buvez que de l’eau !…
Serait-il déjà imbibé au point de ne pas remarquer que mon verre est rempli d’un liquide de couleur verte indiquant que mon eau est teintée de sirop ? On connaît les penchants du grand comédien pour la dive bouteille. De mon poste d’observation retiré, entre le lampadaire et l’écran plasma grand format, je l’ai déjà vu descendre trois apéritifs différents. Il doit commencer à être bien comme on dit… Expression qui, comme on s’en doute, ne correspond pas à ma vision des choses ; pour moi, on n’est bien que lorsqu’on a une parfait maîtrise de soi-même. Mais, après mon « exploit » de la veille, je ne me sens pas en mesure de donner à quelqu’un des leçons de maîtrise. Je n’épiloguerais donc pas sur ce point.
- Alors, il était comment le Marcillac ?…
Ma première impulsion se brise avant que j’ai pu dire ce qui me traverse la tête. Je ne suis pas certaine qu’un « pas du tout comme vous » soit la meilleure façon d’aider un comédien à posséder son personnage (à plus forte raison s’il en méconnait le nom exact). Au plan physique, il y a clairement eu de la part du réalisateur la volonté de caser Demangeon dans son casting à tout prix. Le principal portrait qu’on ait de Michel de Marillac montre un homme âgé, aux cheveux blancs éparpillés sous une calotte noire, le visage légèrement rebondi, la bouche petite, les joues et le menton mangés par une petite barbe coupée au carré. Aucun signe apparent de filiation héréditaire entre Marillac et Demangeon dont la carrure sportive aurait pu lui permettre de faire un second Jean Marais si les films de capes et d’épées étaient restés à la mode. Le comédien a plutôt une grande bouche dont les lèvres épaisses paraissent emplir l’écran lorsque, en gros plan, le rôle exige qu’il s’emporte en orageuses colères. Ce n’est même plus une bouche alors mais un gouffre dont remontent les vociférations et les imprécations les plus terribles. Pour le reste, la science du maquillage – que j’ai eu l’occasion de découvrir auprès de Lydie – peut faire des miracles. Postiches, fausses peaux en latex, jeux des ombres, vous métamorphosent un avorton en bellâtre… A condition de mettre de l’âme dans son personnage et pour cela, on ne saurait en douter, Cédric Demangeon a le talent nécessaire.
Il attend ma réponse en se balançant d’un pied sur l’autre comme un gamin qui serait venu demander une autorisation à sa maîtresse. Je me lance en essayant de ne pas sombrer tout de suite dans le détail.
- Très catholique et même carrément dévot, réformateur autoritaire, partisan de l’Espagne…
- Ce sera donc un vrai rôle de composition, miss !… Je ne crois en rien, je ne suis pas autoritaire et je n’ai jamais mis les pieds en Espagne… Il fait bien trop chaud !… Quoique j’aime bien la paëlla… Au fait, elle est où la Clémence pour savoir ce qu’on mange ?
Et, sans transition aucune, il me quitte fort d’une maigre connaissance de son rôle pour découvrir les consistances plus roboratives de la cuisine de Clémence.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 23 Aoû 2011 - 23:56

Pétulante à l’écran, Sylvie Rousseau l’est tout autant dans la vie. Depuis qu’elle est arrivée – la dernière, pour cause de raccord de postsynchronisation sur un film en cours de montage – elle n’arrête pas de rire comme une petite folle en allumant dans son regard émeraude les petites étoiles du bonheur. Elle a fait le tour de tout le monde, échangé une ou deux plaisanteries avec chacun avant de passer au suivant. Fatalement, au milieu de ce carrousel, elle finit par me repérer lorsque Cédric Demangeon écarte sa grande carcasse de mes environs immédiats.
- Bonjour, je suis Marie de Médicis, lance-t-elle gaiement… Je suis sûre que vous ne vous en doutiez pas !
- Je ne peux que vous le confirmer… Vous êtes bien trop jolie pour qu’on vous imagine sous les traits de la Reine-Mère.
- Les maquilleurs feront des miracles comme d’habitude… Sur un film, on a même réussi à me rendre crédible comme bimbo… Vous voyez un peu le truc…
Elle mime les formes généreuses autant qu’artificielles qu’on a réussi à donner à sa silhouette pour ce film – dont à vrai dire je n’ai jamais entendu parler – glousse généreusement pour accompagner ses gestes.
- Là je crains qu’il ne faille appliquer le même traitement à l’ensemble du corps. Rubens a eu beau essayer de magnifier Marie de Médicis dans la série de tableaux qu’il a réalisés pour elle, la veuve d’Henri IV était plutôt du genre dondon… Sans compter qu’elle avait bien plus que votre âge… Née en 1573, elle a donc… 51 ans au début du film… Ce qui pour l’époque équivaudrait facilement à la soixantaine…
- Et vous me donnez combien ?…
Oh là ! La question vicieuse ! Surtout à moi qui suis de la première nullité dans l’exercice.
- Un peu plus que moi, dis-je avec un sens de la diplomatie que j’enveloppe dans un sfumato fondé sur le fait que Sylvie Rousseau ignore mon propre âge.
- 43 ! lâche la comédienne en riant. Vous avez raison, c’est un peu plus que vous ! A peine plus !… Mais vous savez, cela ne me gêne pas de me vieillir pour un rôle… Là, où les choses deviendront compliquées pour moi c’est lorsqu’on ne me trouvera plus assez jeune et qu’on refusera d’avoir recours aux techniques permettant de me rajeunir… Autant s’habituer à jouer les vieilles si on veut garder du boulot…
L’espace de vingt secondes, Sylvie Rousseau se fait sérieuse. Voilà qui ne lui ressemble guère mais qui, je le note, prouve qu’elle a une profondeur d’âme un peu différente des autres acteurs que j’ai pu approcher ce soir. Elle se pense d’abord comme une personne avant de se voir actrice… Et, si l’actrice est toujours de bonne humeur et dynamique, la femme a laissé percer un peu de ses fêlures intimes.
- Et pour l’accent italien ? demande-t-elle en changeant totalement de sujet.
- C’est surtout Catherine de Médicis qui avait un accent impossible.
- Vous me direz si j’en fais trop alors ?…
- Ma foi, madame Rousseau, je n’étais pas sur place pour juger du degré d’italianisme exact dans les propos de la Reine-Mère…
- Appelez-moi Sylvie parce que là, pour le coup, je vieillis à vue d’oeil… Et sans trucages !… Pour préparer le tournage, j’ai lu le livre de Solange Bertière sur Marie de Médicis…
- Simone… Le bon prénom c’est Simone… Mais ce n’est pas grave…
- C’est un bon bouquin ?…
Décidément, la comédienne est pleine de surprises. Elle rigole avec tout le monde mais me livre indirectement ses angoisses : vieillir, tenir son personnage dans les limites de la vraisemblance. Contrairement à Cédric Demangeon, elle a bossé en amont… Certes, c’est avec un livre de vulgarisation mais pouvait-on attendre qu’elle affronte les mille et quelques pages de l’ouvrage magistral et fondamental de Jean-François Dubost sur « la Reine dévoilée » ? Il y aura sans doute quelques points à reprendre car Dubost donne un autre visage de la reine que celui, traditionnel, issu notamment des écrits de Michelet, mais l’élève Rousseau s’annonce sous ses dehors rigolos comme une vraie bosseuse et une perfectionniste. C’est, on s’en doute, un profil qui me va parfaitement…
- Si je vous dis qu’il y en a un meilleur, vous allez vous précipiter demain pour l’acheter ?
- Bien sûr ! Qu’est-ce que vous croyez ?!… Pour une fois qu’on ne me confie pas le rôle d’une décérébrée, d’une mère de famille dépassée ou d’une looseuse, j’ai envie de montrer ce que je peux faire.
- Je crains qu’en dépit de mes conseils, Bernard Duplan voit exactement en Marie de Médicis les trois types de situations que vous venez de décrire. Une inapte au gouvernement, une mère qui perd le contrôle de son fils en croyant le tenir grâce à une de ses créatures, une perdante permanente qui ruine la France, la vend à l’Espagne avant de devoir s’enfuir de manière humiliante et de finir sa vie misérablement à Cologne. Si vous voulez lui rendre un côté un peu plus sympathique, je vous prescris les 1040 pages du bouquin de Jean-François Dubost…
Elle fouille dans son sac, me tend un petit tas de post-it et un stylo.
- Notez-moi la référence. Je me le fais livrer dès demain…
- 1040 pages, mada… Sylvie !
- Je n’ai rien d’autres à faire… Au besoin, je vous appelle pour en parler… Mettez aussi votre numéro de téléphone.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 26 Aoû 2011 - 22:47

- Mes enfants ! La madone des fourneaux vous demande de gagner la sainte table ! C’est l’heure de communier autour de quelques menues gourmandises… Je peux vous dire d’avance qu’on va se ré – ga - ler ! Cette Clémence est une perle !…
Cédric Demangeon est aussi hâbleur au naturel que lorsqu’il passe dans une émission de télévision. Il a ce côté jouisseur, rabelaisien et excessif qui peut irriter ou enchanter. C’est souvent sur ce trait que se fonde la fracture entre ceux qui l’admirent et ceux qui ne le supportent pas. Pour ma part, j’espère avoir encore un avis équilibré sur ce monstre de notre cinéma maintenant que je le connais un tout petit peu. Soit il joue en permanence ce rôle et cela doit être épuisant pour son entourage, soit il ne s’en rend même pas compte et on ne peut qu’être bluffé par sa capacité à adopter si parfaitement d’autres traits de caractère quand il joue.
- Vous connaissez le chemin, ajoute Bernard Duplan. Le transfert des verres est fortement conseillé.
- Pourquoi ? Il n’y en aura pas d’autres là-bas ? s’enquit Demangeon… Au cas où, je vais me resservir.
Cela doit être son quatrième remplissage (j’ai eu tout loisir de compter). Une demi-bouteille de whisky imbibe désormais le comédien. Moi qui ai le désamour qu’on sait pour l’alcool, je ne suis guère plus charitable avec les alcooliques patentés. Cette situation me met assez mal à l’aise. Il n’est pas, semble-t-il, le seul à avoir déjà forcé sur l’apéritif… A quoi peut bien servir ma présence si l’auditoire n’est plus en état de comprendre ce que je pourrais être amenée à dire ?
- Fiona, si vous le permettez, je vous accompagne, dit Duplan en me prenant par le bras… Vous semblez un peu intimidée par cette petite réunion… Il ne faut pas… Ce sont des amis… et même plus…
- Oui, je sais… C’est votre famille… Mais, voyez-vous, pour moi la famille, c’est quelque chose d’un peu abstrait…
- Avez-vous oublié que c’est la même chose pour moi ?… Raison de plus pour s’en créer une bien à soi… Détendez-vous… Ce n’est pas une communication en Sorbonne que nous attendons…
J’ignorais qu’on attendît vraiment quelque chose de moi. Hormis Sylvie Rousseau, ils ne se sont pas précipités pour me questionner sur leurs personnages, sur l’époque, sur les événements qu’ils devront vivre sous l’œil de la caméra. Un vieux fond de méfiance revient me titiller le cortex. Et si tout cela n’était qu’une apparence, si ce n’était qu’une sorte de cruel « dîner de cons » dont je serais l’attraction unique. Tous les ingrédients sont bien présents : un look en décalage avec les autres, une inaptitude à la sociabilité traditionnelle, un message compliqué à transmettre à des esprits embrumés et inattentifs… Et puis tout simplement une personnalité qui se veut franche au milieu d’esprits habiles à grimer leurs sentiments réels.
- Fiona, installez-vous en bout de table !… Ce sera plus pratique pour vous voir et vous entendre…
- Mais nous sommes chez vous !… fais-je observer avec la gêne qui caractérise les intruses contrariées.
- Ne craignez rien ! me souffle le réalisateur (mais assez fort pour que tout le monde l’entende). Cette table a deux bouts et je compte me réserver le second. Il faut commencer à rappeler aux membres de cette petite troupe qui est le chef ici.
Cela se veut peut-être une invitation pour chacun des participants à se concentrer un peu désormais sur le « travail ». Je l’espère car le repas par lui-même – hormis peut-être au moment du dessert qui m’a été promis – n’est pas de ces activités qui me transcendent, on le sait.
- A droite de Fiona, Jean-Pierre… Il me paraît normal que notre cardinal aille boire au plus près de la source de son existence… A gauche, pour compenser, la duchesse maudite…
La duchesse maudite, c’est Mélina Lussault, une jeune comédienne qui peut se targuer d’être la seule personne dans la pièce plus jeune que moi. « Maudite » parce qu’elle doit incarner l’infernale duchesse de Chevreuse, âme de la plupart des complots contre Richelieu… « Maudite » également car en cinq films, l’actrice a toujours crevé l’écran à travers des rôles forts de femmes empoisonnantes, à l’œil sombre, aux sourires rares et aux destinées fracassées. Lors de son précédent film avec Bernard Duplan, elle a décroché pour sa « performance » un double César (meilleur espoir féminin et meilleure actrice dans un second rôle). On pourrait s’attendre à trouver une personne diamétralement opposée à des rôles si excessifs ; il n’en est rien. Mélina Lussault m’a très vaguement saluée à son arrivée, fait ostensiblement la gueule et ne parle qu’avec le fils de Duplan auprès duquel elle donne l’impression d’entamer une opération de séduction vénéneuse. Faut-il s’inquiéter de cette noirceur d’âme apparente par rapport au personnage à interpréter ? Sans doute pas si on pense aux sentiments profonds de la « Chevrette », femme Machiavel, conspiratrice née… Mais l’épouse successive de Charles de Luynes et de Charles de Chevreuse était une séductrice dont les amants étaient souvent ses partenaires de cabale. Mélina Lussault devra apprendre à greffer quelques sourires enjôleurs sur son visage si elle souhaite donner une once de crédibilité à sa « duchesse maudite ». Pour le coup, ce sera son premier rôle de composition.
- Bien, maintenant que tout le monde est installé et avant que Clémence n’apporte ce qui a attiré, je le sais, la majorité d’entre vous - je ne crois pas que vous soyez forcément disposés de nature à faire des heures supplémentaires –, je voudrais vous transmettre les regrets d’Hélène Stival. Elle ne peut être parmi nous ce soir car elle donne le dernier concert de sa tournée à Bruxelles… Elle m’a affirmé que dès demain, elle serait complètement tourné vers le film et dans le travail sur son rôle… D’ailleurs, Fiona, je me suis permis de lui communiquer votre numéro de téléphone car elle voudrait discuter avec vous de cette duchesse de Montpensier… Et pour vous qui êtes ici, au lieu de vous empiffrer des joyeusetés prodiguées par Clémence, n’hésitez pas à interroger notre conseillère ce soir… Après, il sera peut-être trop tard.
Je ne sais pourquoi cette phrase me met mal à l’aise. Qu’y a-t-il derrière cet « après » ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 1 Sep 2011 - 14:04

La volonté du réalisateur s’est heurtée aux prodiges sortis des fourneaux de Clémence. Des petits feuilletés en entrée, craquant dehors, fondant dedans, parfumés d’une fraîcheur mentholée déconcertante. Un banc de limandes flottant dans une flaque de jus de citron vert cernée d’un rivage de mayonnaise légère. Une batterie de gigots dorés accompagnés d’un assortiment de pommes frites de toutes les formes et de toutes les tailles, plus ou moins soufflées. Plusieurs jattes de salades diverses parsemées de croûtons, d’olives et de copeaux de fromages. Enfin, pour couronner le tout, une immense charlotte aux fraises et aux framboises. Un festin à la fois simple et raffiné. Avec des recettes à la base banales, Clémence réussit à provoquer la surprise jusque dans le palais le plus rétif - à savoir le mien – à l’art culinaire. D’ailleurs, même Demangeon, réputé grand bâfreur devant l’Eternel, se laisse aller à une certaine délicatesse, prenant le temps de savourer, de laisser monter les saveurs délicates et inattendues jusqu’à son palais… avant d’engloutir le contenu de son assiette et de se resservir.
Du coup, ça parle peu autour de la longue table… Et quand ça parle, c’est de notre temps et de ses turpitudes : la Libye, DSK, le Japon. Les plus légers – ou les plus accros à leurs métiers et à leur petite personne – échangent des nouvelles de leurs projets futurs. On est loin – et ce dans toutes les échelles de temps possibles – des années 1620.
Pour ma part, je ne me plains pas de cette situation. D’abord parce que mon palais et ma langue sont bien occupés à déguster ce qui traverse mon assiette… Ensuite parce que l’auditoire devant moi m’impressionne plus qu’une centaine d’étudiants et d’enseignants-chercheurs au cours d’une conférence. Les regards que je croise me disent cependant qu’il faudra bien que j’y passe quand même. Ceux de Duplan sont les premiers à m’avertir qu’il me faudra bien imposer ma voix à un moment ou à un autre au cliquetis des fourchettes et aux « pop ! » sonores des bouteilles qu’on débouche. Il a l’air un peu désolé du manque d’assiduité de sa « famille » un peu comme un père devant le professeur principal quand le gamin ou la gamine ne réussit pas au collège. Autre curieux de mes réactions, le producteur Alain Frémot qui m’a très vaguement saluée à son arrivée et doit encore se demander si c’est à cette irresponsable qu’il doit la révision d’une partie des costumes jugés trop neufs. En revanche, le fils Duplan ne s’occupe pas du tout de moi ; il n’a d’yeux que pour Sophie Latour, la jeune comédienne – elle doit avoir à peu près mon âge… - qui doit incarner la reine Anne d’Autriche. Se connaissaient-ils avant le début de la soirée ces deux là ? Peut-être bien… Mais c’est tout comme s’ils venaient à peine de se découvrir, ils ne se lâchent pas des yeux – il faut dire qu’ils sont placés face à face – et ils dressent une sorte de mur de Berlin au centre de la grande table empêchant de leurs regards enchevêtrés la diffusion des sujets de discussion de part et d’autre de leur incandescente frontière.
- Fiona, s’il vous plait… Dites-nous ce qui selon vous fera qu’on croira, ou pas, à l’historicité des personnages du film.
La question n’est pas partie du réalisateur mais d’Alain Frémot. Je termine de mâchouiller une dernière fraise ce qui donne le temps à chacun de comprendre que la récréation est terminée.
- Monsieur Frémont, je ne crois pas qu’il y ait une seule chose qui puisse nous faire parvenir au résultat que vous souhaitez. Le public « moyen », si j’ose dire, ne regardera pas si tel vêtements, tel château, tél élément de décoration est strictement conforme à l’époque. Je suis bien certaine que la presse spécialisée, par professionnalisme ou pour de sombres et mesquines raisons, fera appel à des collègues universitaires pour traquer les incohérences éventuelles et les signaler complaisamment au détour d’un article. Si nous partons du principe que c’est ce regard-là qui doit être satisfait, alors il faudra qu’on réussisse à oublier le comédien sous le personnage… mais là je ne suis pas experte en comédie, pas plus qu’en maquillage. Il faudra en fait gommer tout ce qui pourrait donner l’impression que c’est du cinéma. J’ai déjà signalé les costumes trop propres comme s’ils sortaient du pressing, les coloris impossibles à avoir avec les plantes tinctoriales de l’époque. L’anachronisme des meubles est également un danger ; trop souvent, on a tendance à surcharger les pièces en mobilier et à porter trop d’attention aux « styles ». Imaginer que tous les meubles doivent date d’une même époque est absurde ; je ne connais pas de cas de roi ayant détruit les meubles de son prédécesseur dès son avènement. Il se serait retrouvé sans rien… Il y avait donc un panachage de styles, certains plus anciens et d’autres contemporains.
- Mais, intervient Sylvie Rousseau, comment savoir si nos gestes, nos réactions, sont d’époque ?
- Nous touchons là encore une fois aux limites de ce qu’on peut faire, répond Bernard Duplan… Fiona aurait pu suggérer d’adopter une langue qui soit celle du XVIIème siècle. Elle ne l’a pas fait parce qu’elle sait que ce serait incompréhensible pour le public. Les réactions des personnages, pour être comprises, devront dans la mesure du possible, rester proches de ce que nous connaissons.
- Dans le cas de Marie de Médicis, je vous rassure… Vous pourrez crier, gesticuler, menacer ; la Reine-Mère n’était pas italienne pour rien. Même si elles sont souvent médisantes à son égard, les chroniques du temps se retrouvent sur cette impétuosité naturelle de Marie de Médicis.
J’ai un peu l’impression que nous ne nous comprenons pas bien. Ils attendent de moi la traque du moindre grain de sable, de ce qui pourrait ne pas faire vrai… Moi je suis surtout préoccupé de ce qui est vrai. Au désir d’apparence des artistes, j’oppose sans savoir très bien comment la défendre une certaine vérité historique (même si le lecteur sait pertinemment désormais que, sur bien des points, elle est illusoire).
- Je ne voudrais pas faire la prof, dis-je. La manière dont vous allez jouer, tenir votre personnage, il serait souhaitable qu’on en parle avant que vous ne commenciez le tournage. Après, il y a une adéquation à trouver entre le rôle, l’intrigue et les faits historiques. Pour être le personnage, se planquer sous une perruque ne suffira pas. Il faudra être capable au moins d’avoir compris la motivation de chacun, ce qui l’anime…
- Vous voulez dire avoir identifié son moteur personnel ? demande Jean-Pierre Tunnel.
- Ce qui le caractérise, ce qui le fait avancer oui… Voilà ce que je vous propose. Après la lecture du scénario et les recherches que vous avez pu effectuer…
Ils n’ont pas tous fait cet effort, c’est manifeste mais je ne suis pas là pour distribuer bons et mauvais points comme une institutrice des temps anciens.
- … qualifiez en un mot votre personnage.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 17 Sep 2011 - 23:29

C’est un souvenir de mon éphémère passage dans un groupe théâtral. La metteuse en scène nous avait proposé cet exercice : créer un personnage à partir d’un seul trait de caractère. Et ce simple mot devait influencer sa façon de parler, sa démarche, ses attitudes. La « Dignité », indiquée sur le bout de papier que le sort m’avait attribué, avait été un petit calvaire à jouer alors que je pense bien être au naturel quelqu’un de digne. Preuve qu’être et jouer à être sont deux choses fort différentes.
La première à se lancer est notre Marie de Médicis. Quelques instants plus tôt, je lui ai tendu une clé du caractère de la Reine-Mère. Elle s’en est saisi comme de tous mes propos précédents et propose sans hésiter l’orgueil. Jean-Pierre Tunnel, dont la voix sèche me semble déjà coller à ce que j’imagine de la voix de Richelieu, enchaîne aussitôt en disant « Supériorité ». Cette deuxième réponse prélude à un blanc de dix bonnes secondes qui aurait fait hurler le réalisateur de notre émission sur RML. L’expérience radiophonique que j’ai pu acquérir au cours des derniers mois m’amène à ne pas laisser le silence s’éterniser. Tant pis pour le côté professoral de la chose, j’interroge…
- Marcillac ?
- Affreusement bigot, rétorque Demangeon… Une vraie pleureuse à bon Dieu.
Il s’esclaffe en se resservant un verre de Bourgogne grand cru.
- Et ne me grondez pas, Fiona… Je sais que j’ai dépassé le format de la réponse mais je n’ai jamais été bon en maths…
Nouveau gros éclat de rire. Il est à des années-lumière de son personnage mais je suis toujours persuadée que quand le moteur sera demandé, il sera Marcillac. J’ai plus de doute pour les deux « dames »… Et encore plus pour le roi resté jusqu’ici très froid à mon égard.
- Anne d’Autriche ?
- Amoureuse.
Cela cadre plus avec ce que Sophie Latour vit en ce moment qu’avec les sentiments réels d’une Anne d’Autriche un peu fofolle à la Cour et devenue aussi insensible à son époux que lui à elle. J’estime qu’il est inutile de reprendre la comédienne devant tout le monde, il faudra que je la recadre tranquillement en privé.
- Madame de Chevreuse ?
- Intrigante.
Le mot est particulièrement bien choisi par ma voisine de table. Il y a l’idée de la conspiratrice née en même temps que la légitime incompréhension de l’observateur d’aujourd’hui face au caractère manipulateur et frondeur de la duchesse. Mélina Lussault complète sa réponse en jouant ostensiblement avec son couteau. Est-ce une attitude qui m’est destinée ou une manière de dire au fils Duplan qu’elle n’apprécie guère qu’il lui préfère Sophie Latour ? Faute de certitudes, j’en ai presque froid dans le dos.
J’ai gardé Louis XIII pour la fin. Forcément ! C’est bien une des raisons profondes qui m’ont fait accepter d’entrer dans cette aventure cinématographique. Pouvoir redorer auprès du grand public l’image d’un roi que Maximilien Lagault vient à nouveau d’éclabousser de mépris et de fausseté. Le comédien choisi pour incarner le souverain n’a ni le poil brun, ni le teint pâle du roi. Que cela ne tienne, il saura lui aussi s’en débrouiller ! Grégory Pinchemel, sorti premier du Conservatoire, fer de lance d’une nouvelle vague d’acteurs, était déjà le héros du précédent film de Duplan. Passe-t-on facilement du rôle d’un flic amoureux névrotique de la victime qu’il n’a pas su sauver des griffes d’un serial killer à celui d’un roi connu de tous ? Sans doute quand on a son talent…
- Incapable.
Le mot produit une sorte de décharge qui me désinhibe. Pas question d’attendre une rencontre privée pour intervenir et recadrer les choses.
- D’où tirez-vous cela s’il vous plait ?
- Du livre de Maximilien Lagault… Je l’ai lu deux fois… Pour moi, Louis XIII est un incapable. Incapable de gouverner par lui-même. Incapable d’aimer. Incapable d’imposer une grandeur à l’Etat à travers sa personne. Il est vieux avant l’âge, décrépi, sans éclat.
- Mais il chasse à longueur de journées sans s’épuiser, a de tendres sentiments pour Marie de Hautefort et soutient indéfectiblement Richelieu dans une politique qui est aussi la sienne.
- C’est un looser, madame… Si vous étiez un tant soit peu honnête avec les faits, vous seriez d’accord avec moi.
Avec « incapable », je pensais avoir affaire à un ignorant. Là, le doute n’est plus permis. Grégory Pinchemel se pose en meilleur connaisseur de Louis XIII que moi. Un comble ! Et une situation que ma fierté – ou peut-être bien même mon orgueil - peut difficilement accepter.
- J’ai…
- Vous avez écrit un livre sur Louis XIII, je sais… Mais moi aussi demain, je peux écrire un bouquin sur n’importe qui et on en parlera, et il aura du succès, parce qu’on me connaît. Vous, vous avez montré votre cul à la télé et moi j’ai montré le mien sur grand écran. Voilà ce qui fonde notre succès. C’est peu glorieux, n’est-ce pas ?… Monsieur Lagault n’a pas eu besoin d’en passer par là pour atteindre l’Académie. C’est pour cela que je préfère lui faire confiance plutôt qu’à vous.
Comme à chaque fois qu’on remet en cause ce que je suis – et a fortiori en s’appuyant sur les souvenirs nauséabonds de Sept jours en danger – je me sens totalement perdue. Mon regard erre à la recherche de celui ou de celle qui prendra ma défense. Personne ne se précipite à vrai dire. Pas même Duplan que je sens gêné mais pas forcément enclin à se fâcher avec une des nombreuses têtes d’affiche de son futur film.
J’ai évidemment la tentation de me lever et de ficher le camp. Réflexe habituel ancré au plus profond de mon être : me sentant contestée, je ne cherche pas à m’imposer davantage ; je file. Le souvenir de mon pétage de plomb après l’esclandre avec Adeline me dissuade pourtant de recommencer. Pas de fuite – combien autour de la table attendent précisément ça ? – mais une défense énergique de ce que en quoi je crois. Quitte à me forcer pour le faire.
- Monsieur Pinchemel, je ne sais pas ce que vaut mon cul mais le vôtre est clairement celui d’un petit con.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 25 Oct 2011 - 20:28

Ce n’est plus un blanc mais carrément l’étendue morne et glacée de la Sibérie qui semble se dérouler dans la pièce.
Jusqu’à ce qu’un nouvel éclat de rire monstrueux de Cédric Demangeon explose et transforme la tension en hilarité quasi générale.
- Eh bien, mes amis ! M’est avis qu’on va pas s’ennuyer sur ce tournage !… Il me tarde d’y être !
Pinchemel, tout comme moi, ne se marre pas. Nous continuons à nous défier du regard. Encore un qui croit avoir tout compris parce qu’il est célèbre, un prétentieux qui se permet de juger en décrétant la supériorité sans faille de son intelligence. Dire qu’il avait une petite chance de me convaincre serait mentir. Pourtant je me sens terriblement mal à l’aise. Suis-je si différente de lui après tout ? N’a-t-il pas raison quand il affirme que je dois mon existence actuelle, mes réussites professionnelles et éditoriales, à mon passage à la télé plus qu’à mes capacités réelles ?
Bien sûr, si je commençais à émettre ces réserves devant mes amis, ils ne manqueraient pas à leur tour de me voler dans les plumes en me mettant sous le nez les preuves évidentes de mes qualités et de ma valeur. Bien sûr… Et le pire c’est que je sais qu’ils ont raison et que l’autre morveux, drapé d’une majesté arrogante qui irait plus à Louis XIV qu’à Louis XIII, a indubitablement tort. Sauf qu’ils ne sont pas là et que lui darde sur moi un regard gris que je ne me sens pas capable de soutenir plus longtemps.
- Excusez-moi, dis-je en repoussant ma chaise… Je vous abandonne quelques instants.
Je me ravise fort heureusement avant de leur avouer que je compte m’isoler aux toilettes. Qu’ils croient ce qu’ils veulent, je n’en ai rien à foutre ! Ce qui m’emmerde (et je pense vraiment ce mot-là à l’instant où je m’éloigne) c’est que Grégory Pinchemel va imaginer que je bats en retraite après une défaite en rase campagne.
Et c’est peut-être bien vrai finalement.

Duplan m’attend aux lavabos. Peut-être bien que dans le monde du cinéma on n’a pas un rapport très étroit avec l’intime mais, dans ma vie à moi, on ne se lave pas les mains devant le premier venu. A moins qu’il ne suppose – lui aussi – que mon départ n’était en rien motivé par une vessie trop pleine.
- C’est un écorché vif, vous savez…
Pas la peine d’avoir décroché une thèse avec mention très bien à l’unanimité pour comprendre de qui le réalisateur me parle. Le voilà lancé dans une opération de raccommodage indispensable entre son second rôle masculin et sa conseillère historique.
- N’en parlons plus…
Je trouve ma magnanimité proprement exceptionnelle. Pinchemel m’a quasiment foutue à poil intellectuellement et je suis assez bonne (conne ?) pour vouloir passer cela par pertes et profits. J’espère dissuader Duplan de poursuivre sur ce sujet en faisant vrombir délibérément le sèche-mains.
- Si, justement, parlons-en, reprend le cinéaste tandis que la soufflerie expire en une plainte pathétique… Il est essentiel que ce qui vient de se passer n’affecte pas votre travail parmi nous. Si vous avez quelque chose à nous dire, dites-le !… Et, au besoin, sans y mettre les formes ! Un tournage c’est toujours beaucoup de tensions. Et c’est aussi un véritable paradoxe : cela passe très vite et pourtant on est sans arrêt en train d’attendre. Donc, quand vous avez un truc sur le cœur, il faut que ça sorte…
- Comme tout à l’heure ?…
- Exactement !… Je crois qu’il a compris à qui il avait à faire… Je l’ai remis en place sur le précédent tournage et depuis il file droit…
- Ah oui ?! fais-je intriguée. Et comment l’avez-vous remis en place ?…
- Je lui ai dit devant tout le monde que quand il aurait réalisé 25 films, décroché 17 récompenses internationales et qu’il aurait la légion d’honneur à la boutonnière, je me sentirais disposé à écouter ses conneries…
- J’aurais dû lui balancer aussi mes diplômes à la figure ?…
- Pourquoi pas ?… Mais j’ai aussi ajouté que, vu là où il en était de ce programme, le temps qu’il me rattrape, j’aurais passé l’arme à gauche depuis un bail… Et qu’en conséquence, il valait mieux qu’il ferme sa gueule en profitant de sa belle jeunesse et de la chance qu’il avait d’être où il était.
- Waoh !…
Je suis toujours époustouflée par les gens qui ont le sens de la répartie… Et là encore plus car, avec sa bonhommie tranquille, Bernard Duplan ne paraît pas être un pro de la chose. Cela colle mal avec l’idée que j’avais pu me faire de lui jusqu’à aujourd’hui.
- Sorti de cet incident qui, je vous en fiche mon billet, ne se reproduira pas, qu’avez-vous pensé de ma petite équipe ?
Argh ! Voilà bien une question à laquelle je ne peux répondre sans dégommer à mon tour. Me faut-il être diplomate ou d’une scrupuleuse honnêteté ?
Prenant en compte le conseil préliminaire de Duplan, je me lance pour un panorama complet des comédiens présents et dans une recension détaillée de ce que je pense de leur aptitude à se fondre dans leur personnage. Le réalisateur m’écoute sans mot dire, hoche parfois la tête et ne se perd pas lorsque je me tais dans une conclusion trop bavarde.
- Cela va s’arranger, croyez-moi.
Il quitte la salle de bain. Je lui emboite le pas.

Le reste de la soirée n’a guère d’importance. Je papote surtout avec Sylvie Rousseau, repousse toutes les tentatives de Demangeon pour me faire découvrir les joies d’un bon cognac et évite soigneusement de croiser Grégory Pinchemel.
A minuit moins dix, avant que les taxis ne deviennent citrouilles, je m’éclipse pour rejoindre les bras d’Arthur, rue Jules César.
Qu’est-ce que je suis allé foutre dans cette galère ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 27 Oct 2011 - 22:52

SAMEDI 18 JUIN
Comment ne pas parler dans cette avant-dernière émission de l’année de l’Appel du général de Gaulle ? Histoire de redresser un peu la réalité bien malmenée après-guerre par ce que Henry Rousso a appelé le « résistancialisme ». Notre invité, le journaliste et romancier Aldebert Pautrat, m’écoute poliment tandis que je bouscule les certitudes de dizaine de milliers d’auditeurs.
Non, personne n’a entendu en France l’Appel du 18 juin… Ou alors les quelques auditeurs habituels des programmes de la BBC. Tous ceux qui prétendent l’avoir entendu ont été abusés. Ils en ont entendu des reprises lancées les jours suivants sur les ondes et enregistrées, des reprises qui circulent encore sur le net ou dans les documentaires en étant « vendues » comme le véritable Appel du 18 juin.
Non, on n’a pas d’enregistrement de ce fameux discours. D’ailleurs, on ne sait même pas exactement quand il a été prononcé. Aurélie Luneau dans son histoire des Français à la radio de Londres conclue avec fatalité qu’on ne saura jamais tant les témoignages conservés sur l’événement sont contradictoires. Qui avait vraiment conscience qu’il s’agissait là, au milieu d’une débâcle sans nom et d’angoisses du lendemain, d’un moment fondateur.
Non, le général de Gaulle ne s’y présente pas comme le défenseur de la République outragée face à l’abominable maréchal Pétain vendu aux Boches. Le 18 juin, Pétain n’est pas encore celui qui choisira la collaboration avec l’Allemagne, il n’est pas le chef de « l’Etat français ». Il est juste le chef du gouvernement, un président du Conseil désigné tout à fait légalement par le Président de la République Albert Lebrun… Et de Gaulle, dans son discours originel, avant atténuation par les services britanniques, tirait à boulets rouges sur ce gouvernement légal. Bien sûr, la légitimité, il finira par l’avoir… Parce que l’avenir lui donnera raison… Mais ce 18 juin, il est véritablement un militaire en rébellion ouverte contre son autorité supérieure. Et cela, qui ose le dire ?…
Et encore non, la fameuse affiche reprenant des extraits de l’Appel – qu’on trouve dans presque tous les manuels du secondaire - n’a pas été diffusée en France tout de suite après. Elle était destinée à être affichée sur les murs des grandes villes britanniques – et de Londres surtout – afin de toucher les soldats français réfugiés en Angleterre après le rembarquement terrible de Dunkerque. D’ailleurs, en bas à gauche, il y a une version en langue anglaise.
Et surtout, non, non et non, la Résistance n’est pas née de ce simple Appel. Beaucoup résisteront sans avoir entendu parler de ce général inconnu ; certains commenceront même à résister aux Allemands dès le 17 juin, dès la nouvelle de la demande d’armistice par Pétain. Encore une belle légende racontée à des générations d’élèves et qui continue à courir à longueur d’ouvrages soi-disant sérieux et de discussions en famille lorsqu’on écoute l’ancien raconter « sa » guerre.
Comme à chaque fois que je me mets à pourfendre cette sorte d’Histoire officielle - qui, certes, peut représenter une garantie d’unité nationale, mais est scientifiquement inexacte – je perds un peu le contrôle de mon esprit et mon emballement fait que je m’agite frénétiquement devant mon micro en allant de droite et de gauche.
- Un auditeur équipé d’un bon dispositif stéréo avec effet surround doit avoir le mal de mer en t’écoutant, m’a dit un jour Arthur.
Il sait de quoi il parle. Il doit avoir raison…
Eh bien là, aujourd’hui, c’est carrément la tempête sur les ondes… En attendant la tempête au standard, car quand on attaque ainsi les mythes fondateurs de notre nation, il se trouve des fanatiques du « roman national » pour venir déverser leur bile sur les pauvres hôtesses téléphoniques de la station (et en plus elles ne sont que deux le week-end !).
Pendant que je redescends en température, Arthur cuisine son confrère pour savoir quelle image il a, lui, du 18 juin 1940. Aldebert Pautrat s’en tire par une aimable pirouette.
- Je suis content que vous me posiez la question maintenant et pas il y a cinq minutes… Sans quoi, à l’instant où je parle, je me sentirais ridicule et penaud d’avoir cru tant de bêtises durant tant d’années… Et pis encore de les avoir colportées une fois de plus sur les ondes.
La préparation de l’émission, la veille, m’a permis de couper avec mes activités de conseillère historique pour le film de Bernard Duplan. Il valait mieux d’ailleurs car, après la soirée, je me sentais plus irritée qu’enthousiaste à l’idée de poursuivre cette collaboration. D’ailleurs, je crois avoir dit ce que j’avais à dire et répéter serait sans doute superflu. La costumière en chef doit me détester, le décorateur me haïr, le producteur m’a bien fait sentir sa froideur. Pour quelqu’un qui a besoin de se sentir appréciée, j’ai tout faux… Alors, autant penser à autre chose.
Autre chose, c’est par exemple le candidat du jour qui fait un sans faute jusqu’à présent. Autre chose, c’est le week-end pâtisseries-jambes en l’air remis la semaine dernière et que nous comptons bien assouvir finalement. Autre chose, c’est cette étude sur l’aveuglement qui m’obsède chaque jour davantage ; depuis que j’y pense, le quotidien du monde me semble soudain entièrement régi à partir de ce sentiment-là.
Je laisse Arthur conduire l’entretien avec Aldebert Pautrat. Il a lu son livre mais pas moi… Ou plutôt, il m’est tombé des mains hier soir au bout de cinq minutes. Voilà bien la principale limite du monde qui m’a accueilli hebdomadairement depuis septembre dernier : on peut dégommer les mythes historiques les plus ancrés mais on n’a pas le droit de dire ce qu’on pense vraiment de la dernière œuvre d’un invité. A plus forte raison s’il y a une certaine confraternité professionnelle à défendre.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 29 Oct 2011 - 19:18

A la dernière pause de pub, Arthur me glisse un petit papier via la speakrine. J’en devine aisément la teneur. Un truc dans le genre « 30 minutes encore et on est libre »… A moins qu’il ne « taille » notre invité dont la préciosité ridicule, comme aurait dit feu Molière, n’a même pas l’excuse de s’accompagner d’un quelconque talent. Sa personne me donne presque autant de bailler que son bouquin.
A ma grande surprise, ce n’est ni une vacherie sur Aldebert Pautrat, ni quelque chose ayant trait à notre vie de couple.
« Christian veut nous voir avant qu’on parte. »
Diable ! Christian ! Le directeur des programmes, rien que ça ! Celui qui a eu l’idée de me mettre tous les samedis sur les ondes pour parler d’Histoire.
Je regarde Arthur, la mine interrogative,. Il me répond en haussant les épaules et en écartant les bras. Visiblement, il n’en sait pas plus que moi. « L’invitation » a dû tomber sur son portable pendant que je me bagarrais avec l’ombre pesante du grand Charles et de son Appel londonien.
Dernière question au candidat. Il répond sans hésiter. En voilà un qui n’aura pas volé son week-end en amoureux au château de Bellegarde. Ce petit triomphe de la culture me ramène à l’entretien avec Christian. A cette période de l’année, il ne peut s’agir que d’une discussion sur la future saison de l’émission. Je crains l’entourloupe. Peut-être – comme moi d’ailleurs – n’en a-t-il rien à faire de savoir qu’Aldebert Pautrat avait un ancêtre palefrenier des ducs de Condé à Chantilly ? Et s’il voulait retoucher le principe de l’émission pour y réintroduire son idée d’une rubrique sur la généalogie ?
Casus belli en vue…
Ultime preuve de vacuité intellectuelle de l’invité du jour. A force de vouloir vendre son bouquin à deux balles en en faisant trop, il manque de donner la chute du roman… Une chute que je reconnais avoir eu la malhonnêteté de regarder quand même au cas où Pautrat aurait voulu vérifier que j’avais bien lu son « ouvraaage » comme il le dit pompeusement. Je dois reconnaître honteusement que le monde des médias est quand même un monde d’escrocs et d’illusionnistes… et qu’il m’arrive de me mettre au diapason.
- Bon, alors ? Qu’est-ce qu’il veut le dieu Christian ? demandé-je après que nous ayons réussi à nous débarrasser d’Aldebert Pautrat, notre sparadrap du capitaine Haddock.
- Je n’en sais pas plus que toi… On n’a qu’à grimper les trois étages jusqu’à la direction.
- Je te préviens… S’il…
Je garde mon index menaçant en l’air. Arthur me désarçonne en éclatant de rire.
- Surtout, ne change rien !… Quand tu as ce regard noir et ce doigt pointé, tu foutrais la trouille à une unité du GIGN… J’espère pour Christian qu’il n’a pas de mauvaises intentions concernant l’émission… Sans quoi il pourrait prendre pour tout le monde.
C’est vrai que l’empilement des contrariétés et des situations de stress au cours de la dernière semaine a laissé des traces que mon chéri n’a pu que constater au quotidien. Je le trouve bien avisé d’entreprendre une thérapie préventive pour m’empêcher de grimper aux rideaux à la moindre contrariété. Cela fait partie de ces choses que j’aime chez lui même si la sensation qu’il lit à travers moi est parfois dérangeante.
- Et puis de toute façon, dis-je en profitant de la porte de l’escalier galamment tenue par mon amant, si l’émission s’arrête, ça libèrera du temps dans nos emplois du temps…
- J’irai à Toulouse au lieu que tu viennes à Paris, répond Arthur… Ce sera à la SNCF de s’adapter…
Un étage plus haut, je fais quand même part de mon étonnement face à cette convocation.
- Il nous avait bien fait dire qu’on continuait ?…
- Oui… Et d’une manière très officielle… C’est pour cela que je pense qu’il ne faut pas s’inquiéter de l’avenir de l’émission…
- Mais de son contenu ?…
- C’est toujours possible qu’il veuille changer… Ou bien alors c’est la programmation qui ne lui va plus. Imaginons qu’il ait des infos toutes fraîches sur les changements de grille de « l’adversaire » et qu’il veuille s’adapter…
- Je…
Pas le temps de lever l’index pour prévenir. Arthur me saisit la main, m’attire contre lui et m’embrasse en plein milieu d’une volée de marches. Comme je l’ai dit plus haut, le bâtiment de RML est beaucoup plus calme le week-end ; nous ne risquons pas d’être dérangés. Surtout dans l’escalier ! Alors, forcément, ça dure plus que de raison…
Et puis après tout, à onze jours de son mariage, on peut se faire surprendre par des collègues en plein bécot sans donner du grain à moudre aux ligues de bonne vertu ?
Enfin, j’espère…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 30 Oct 2011 - 21:16

Je ne sais pas pourquoi on s’attache parfois à des détails quand la logique voudrait qu’on concentre son attention sur les éléments fondamentaux d’une conversation. De cette rencontre mouvementée avec Christian, il me reste d’abord le souvenir de la nouvelle décoration du bureau du directeur des programmes. En juillet, la moquette était jaune et les murs verts ; en fin de saison, c’est rigoureusement l’inverse. Quant au mobilier, il a aussi bien changé d’aspect que d’orientation. Nous ne sommes pas reçus en face des grandes fenêtres haussmanniennes donnant sur la rue Jean Goujon mais en les ayant désormais sur notre droite. Cette étrange transformation me fait alors penser qu’il y a peut-être eu tout simplement un changement de direction. Encore heureux, si c’est le cas, que nous ne nous soyons pas retrouvés accrochés au plafond.
En dehors de cela, je me souviens d’abord d’un affrontement terrible entre Arthur et Christian. La cause de tout ce charivari est à chercher dans la campagne publicitaire que le génie maison en la matière a imaginé pour la rentrée. La logique aurait voulu que je sois la moins réceptive à l’invitation qui nous est faite de nous prêter avant les vacances à une séance de photos au cours de laquelle je serais successivement en Cléopâtre, en Joséphine, en Marie Curie, en Jeanne d’Arc et en Pompadour. On aura compris que pour Arthur on réservait les rôles de Jules César, de Napoléon, de Pierre Curie, de Charles VII et de Louis XV.
- Vous comprenez, argumente le directeur des programmes. L’année dernière, comme tout s’est fait à la va-vite, nous n’avons pas eu le temps de communiquer sur l’émission dans notre campagne de rentrée… Et puis, j’avais le sentiment que Fiona n’en avait guère envie.
C’est absolument vrai. Si la proposition m’avait été faite l’année précédente, j’aurais sûrement refusé de manière catégorique en mettant dans la balance mon refus d’animer l’émission dans de telles conditions. Onze mois plus tard, j’ai eu le temps de digérer mon « déguisement » en Louise Cardinal, les longs moments de tensions liés aux agitations des affaires Lecerteaux successives. Mieux dans ma tête, dans mon corps et dans ma vie, je suis enfin prête à m’amuser de moi-même.
Ce n’est visiblement pas le sentiment d’Arthur.
- Désolé, Christian… Pour moi, c’est non !…
Je respecte trop Arthur pour vouloir le faire revenir sur une décision. Aussi me je me tais. Ce qui n’est pas le cas du directeur des programmes qui revient aussitôt à la charge.
- Mais enfin, Arthur !… C’est pour rire… Ne prends pas cette idée au tragique…
- Je ne prends pas cette idée au tragique, Christian !…
Sans doute… C’est cependant fort bien imité. Pour le coup, c’est Arthur qui a le regard noir et le doigt pointé sur son interlocuteur.
- Qui suis-je dans cette maison ?…
Le « qui suis-je » fait philosophie à deux balles, le « dans cette maison » a un air d’importance que je ne connais pas à mon futur époux. Un quart de seconde, je me demande si je ne suis pas en train de découvrir une partie de sa personnalité qu’il aurait bien pris soin de camoufler jusque là.
- J’aurais l’air de quoi quand je vais recevoir les candidats à la présidentielle et qu’ils vont m’aborder en me disant : « vous étiez très bien en Jules César mais la perruque poudrée ne vous va pas du tout »…
Là, évidemment, cela devient plus clair et je ne peux pas donner tort à Arthur. Comme lui, je suis assez hostile à la confusion des genres ce qui est de ma part soit une preuve de jugeote, soit un archaïsme de la pensée. Avec Aldebert Pautrat, nous venons de toucher du doigt – si j’ose dire – le résultat du mariage consanguin entre la célébrité médiatique et l’art. Ce résultat n’est pas – on l’aura compris – brillant. Autant « l’ami » Pautrat est à sa place pour commenter les épousailles royales et les potins de la jet-set, autant la littérature d’invention lui serait un univers inaccessible dans des conditions normales d’édition.
- Il y a un rapport de force à avoir avec ces animaux-là et tu le sais bien, Christian. Ils veulent t’avoir au charme ou à l’influence… On ne va quand même pas leur donner les armes pour qu’ils nous marchent dessus !…
Avec le recul, je ne me demande plus pourquoi Christian s’accrochait à cette idée de campagne pub pour l’émission. Sur le coup, une chose était évidente, il n’avait pas envie d’entendre les arguments d’Arthur… Et lorsqu’il a compris qu’il se heurterait à un mur, il a essayé de me mettre à contribution.
- Fiona, vous en pensez quoi ?
J’ai le tort de dire ce qui me passe par la tête.
- Ca serait rigolo…
Là, le regard noir se tourne vers moi et j’ai envie de disparaître sous la nouvelle moquette vert pomme.
- Tu n’es pas sensée être d’accord avec moi ?
- Arthur, je n’ai pas dit que je n’étais pas d’accord avec toi… J’ai dit que ce serait rigolo à faire… Et qu’à titre perso, voilà quoi…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 30 Oct 2011 - 21:19

Je ne sais plus trop sur quel pied danser. J’ai l’impression détestable que cette campagne de pub est en train de ficher en l’air ma vie future. Il faut que j’intervienne pour voler au secours de mon chéri avant qu’il ne se mette à penser que je suis moi aussi insensible à son malaise éthique.
- Christian, dis-je, j’ai dit « ce serait rigolo »… C’est un conditionnel vous l’avez bien noté. Si Arthur ne veut pas, je ne veux pas non plus. Et pas pour les mêmes raisons… Ce ne sont pas les costumes qui me gênent… Mais le fait d’exposer ainsi notre vie privée en mettant en scène notre couple… On ne veut pas que notre travail repose sur la notoriété de l’autre. Je ne veux pas être « la fille qui est avec le journaliste de RML » et Arthur, je le sais, veut exister en tant que journaliste et pas comme « celui qui vit avec la pétasse de Sept jours en danger ».
- Enfin ! s’exclame Christian en levant les bras au ciel comme si une invocation à la Bonne Mère allait débloquer la situation. C’est un secret de polichinelle que vous êtes ensemble, c’est même ce qui fait que l’émission marche du feu de Dieu. Il y a quelque chose qui passe dans vos voix et qui fait du bien. Les auditeurs le disent…
- Raison de plus pour ne pas en rajouter, Christian. Pourquoi faire cette campagne si l’émission marche du feu de Dieu ?…
- Mais pour communiquer le nouvel horaire !…
- Je me trompe, dis-je, ou vous auriez dû commencer par cela ?…
- Ca change quelque chose pour vous de passer le dimanche matin ?…
J’ai bien cru qu’Arthur allait décalquer le directeur des programmes dans sa nouvelle moquette murale couleur tournesol.
- C’est quoi cette histoire ?… Le dimanche matin c’est niet !…
- Je sais que j’aurais dû vous en parler avant, mais voilà, on a eu l’opportunité de signer un type de la télé qui va nous faire une grande émission sur l’écologie… Et il ne peut venir que le samedi… Pour le moment c’est encore off tout ça… Je compte sur vous…
- Donc, si je comprends bien, fait Arthur en se soulevant légèrement de son siège pour avancer son visage vers celui de Christian. Lui, il arrive avec sa tête de con… parce que je sais très bien de qui il s’agit, vu qu’on l’a reçu il y a quatre mois et que je suis sûr que vous avez commencé à discuter à ce moment-là… Donc, il arrive et nous, on valse un jour plus tard.
- Avec un demi-heure de plus, ajoute Christian comme si cet argument horaire allait changer quelque chose.
- C’est toujours niet !…
Je confirme d’un signe de tête ma totale communion d’esprit avec Arthur. Ca fait un peu caprice de stars à mon goût ; d’un autre côté, il faut savoir se faire respecter un minimum par ses employeurs.
- Parfait… Dans ce cas, je raye l’émission de la grille de rentrée.
L’enflure !
Sauf que c’est totalement logique. En disant « niet », nous savions tous les deux ce que cela signifiait.

On se retrouve dans la rue sans avoir trouvé quoi se dire…
Il nous reste une émission à faire la semaine prochaine et ciao la compagnie. La nostalgie le dispute à la colère.
- On rentre à pied, ça te gêne ? demande Arthur.
- Non… Pas si tu me tiens par la main.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 1 Nov 2011 - 21:49

Drôle d’idée que de vouloir retourner rue Jules César en amoureux, main dans la main. La météo de cette mi-juin nous a concocté un de ces ciels de traîne cafardeux avec de fréquents passages pluvieux qui n’annonce pas spécialement l’arrivée de l’été. Mais après tout, nous avions besoin de prendre l’air et, sans que nous en ayons convenu, nous avions depuis longtemps tiré un trait sur les « réjouissances » prévues dans l’après-midi.
La logique aurait voulu que nous nous contentions de suivre la rive droite de la Seine, Arthur en a décidé autrement. Par l’avenue Franklin Roosevelt, nous gagnons le pont des Invalides, puis le quai d’Orsay.
- Tu veux faire intervenir la diplomatie française, dis-je. Je ne suis pas certain que ça ébranlera cette tête de mule de Christian.
C’est la première allusion à ce qui vient de se passer. Je sens les doigts d’Arthur qui serrent plus fort – autrement dit qui écrasent – les miens.
- J’ai pensé que la meilleure manière de te remercier de m’avoir suivi dans cette aventure radiophonique, c’est de t’accompagner pendant que tu fais les magasins. C’est indécent je sais mais je vote un crédit de 300 euros pour l’opération…
- Tu quoi ?…
- On va remonter le boulevard Saint-Germain jusqu’au quartier de l’université. Là, tu pourras entrer dans ta librairie préférée, me montrer tous les bouquins que tu veux, m’expliquer qui déteste qui parmi les auteurs. Je te promets de t’écouter et de ne rien dire pendant que tu choisiras les livres que tu juges les plus utiles à mon éducation.
Un gros nuage crève à ce moment-là. Nous nous réfugions sous un porche ce qui est, d’un, terriblement romantique et, de deux, fort utile pour me donner le temps de comprendre ce qu’Arthur est en train de me chanter.
- Tu veux que je t’achète des livres d’Histoire ?…
- Ben oui… J’en ai assez de me sentir comme un empoté à tes côtés. Ok, j’en sais peut-être plus qu’un élève lambda de lycée d’aujourd’hui mais à côté du professeur Loupiac, de Ludmilla ou de toi, j’ai toujours l’impression d’être un âne. Mes certitudes remontent à peu près jusqu’à la Première Guerre mondiale parce que j’ai bossé ça à l’école de journalisme mais, pour le reste, je suis aussi sec qu’un biscuit qu’on aurait oublié au fond d’un placard pendant un mois.
- Mais pourquoi tu veux ça maintenant ?
J’ai bien une petite idée ; je veux juste qu’il confirme.
- J’ai commencé à apprendre des trucs grâce à toi pendant cette émission… Et maintenant que c’est fini, je sens qu’il va me manquer quelque chose…
- Toi alors !…
Réaction peu inspirée de ma part mais cette proposition est très touchante. Vivre avec quelqu’un et lui communiquer sa passion c’est quand même mieux que de laisser une incompréhension naître sur le terreau de curiosités divergentes. Ca donne forcément des sujets de conversation pour les années qui s’annoncent… Surtout lorsque le charme de la découverte des corps et des âmes aura cessé d’agir. Il paraît que cela survient toujours plus vite qu’on ne le croit. De « bonnes âmes » - des jalouses, oui ! - n’ont pas manqué de me prévenir.
Avoir travaillé avec Arthur, cela aura été une autre façon de se découvrir, de se comprendre, voire parfois de constater à quel point nous pouvions être différents. J’entends ce qu’Arthur ne révèle pas à travers cette proposition. Ces ouvrages qu’il veut lire - quand d’ailleurs ? il est tout le temps sur la brèche – c’est un moyen de poursuivre cette découverte et ces échanges.
- Mais qu’est-ce qui t’intéresse le plus ?
- Ce que tu voudras… Essaye juste de ne pas tomber dans la grande spécialisation tout de suite…
- Promis ! Pour commencer, je vais te choisir l’intégrale de Maxi…
Je m’arrête sans finir de prononcer le nom complet de l’académicien. C’est comme si une grande ombre noire était venue planer au-dessus de ma tête. Une ombre qui me regarde sans aménité aucune. Depuis que je sais qu’il est malade, j’aurais dû prendre sur mon emploi du temps et chercher à contacter Lagault. Quand bien même il ne le souhaitait pas et me l’avait écrit. Surtout même parce qu’il ne le voulait pas…
- J’ai déjà lu le Grand cardinal, intervient Arthur en riant… Epargne-moi les autres s’il te plait.
On se bécote un peu et puis on se risque sous les dernières gouttes de l’averse. Je me sens poussée par un incroyable appétit de vivre. La colonne des doutes, des tensions et des frustrations ne pèse pas bien lourd quand on sent qu’on compte très fort pour quelqu’un. Cela efface tout, cela libère des angoisses et ça donne la pêche. Alors, andamos !
Boulevard Raspail, rue de Grenelle, rue de Rennes. Cette fois, ce sont mes doigts qui enserrent ceux d’Arthur. Je ne vais pas l’emmener dans une librairie universitaire, je n’ai pas envie de le décourager tout de suite. Non, je vais plutôt céder à une petite madeleine de Proust. La fnac de la rue de Rennes, celle qui m’a vue il y a quelques années rouler dans la farine toute l’équipe de Sept jours en danger en achetant pour pratiquement 2000 euros de bouquins pour le club Histoire d’un collège toulousain. Cela me paraît l’endroit idéal pour recommencer, plus modestement (même si je pense doubler la somme budgétée par Arthur sur mes fonds propres), l’opération en faveur cette fois-ci du club Histoire de mon journaliste d’amour.
- En plus, tu comprends… La semaine, quand tu ne seras pas là, ce sera comme si tu me faisais la leçon toi-même.
J’ai envie de fondre devant tant de délicatesse. Mais non ! Pas question !
Insensible aux regards qui se posent sur nous – j’oublie trop souvent que nous sommes connus dans les grandes villes – je me jette avec mon habituel appétit carnassier sur le rayon Histoire.
- On va commencer petitement, mon chéri… La Chronologie universelle d’André Larané chez Librio… 3 euros pour un récit de l’histoire humaine en 94 pages… Tu auras le temps de le lire ce soir et je t’interroge demain matin… Et si tu te trompes, privé de croissants !
Les pubs radio qui vous tympanisent en martelant l’idée que pour oublier les ennuis il faut acheter ceci ou cela m’horripilent… Tout comme ces promotions « à partir de… » qui sont de vrais pièges à gogos. Pourtant, preuve que je ne suis pas différente des autres et que la société de consommation est bien mon cadre de vie normal, je me laisse doucement envahir par le plaisir de dépenser. Dépense intelligente certes mais dépense quand même. Et le pire c’est que ça marche ! Je finis par me délasser complètement en expliquant à Arthur les controverses sur les guerres de Vendée ou sur la personnalité de Tibère… et en allongeant la liste des ouvrages qu’il faudra se faire livrer dans le XIIème arrondissement.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 6 Nov 2011 - 18:24

Pluie à l’entrée, pluie à la sortie… Mais rien de changé pour le programme. Retour à pied.
De la rue de Rennes à la place Saint-Sulpice, il y a un pas. Un peu enivrée par les deux heures passées à parler Histoire à mon chéri, je lui soumets l’idée que j’avais repoussée en partant de RML : passer voir si, par hasard, mon vieil ennemi Maximilien Lagault ne se trouverait pas chez lui. Même si j’ai avec les gens malades une forme de malaise tant je me sens coupable d’être en bonne santé devant eux et même s’il a souhaité ne pas me voir, je m’estime tenue de lui rendre une visite de politesse. Ne serait-ce que pour lui rendre compte de l’adaptation que Duplan a fait de son bouquin… Et des changements de dernière minute que j’ai introduits.
- Comme tu veux… Je pense que nous ne craignons rien en faisant ce détour sinon finir d’attraper ce bon rhume qui va nous clouer au lit jusqu’au mariage…
- Pourquoi dis-tu que nous ne craignons rien ?
- Il ne sera pas là… Il t’en a averti par avance dans sa lettre…
- Et depuis quand tu crois ce que raconte Lagault ? Tu as déjà oublié qu’il voulait te faire partir en Chine pour me retrouver ?
Ma remarque n’est sympathique ni pour Arthur que je traite indirectement de crédule, ni pour Lagault sur lequel je m’apitoyais encore quelques instants auparavant. Il faut cependant reconnaître que les deux l’ont bien cherché…
Je poursuis en essayant d’atténuer l’impression que ma critique a pu produire sur Arthur.
- Tu as raison, il peut être parti loin mais, pour se soigner, les plus grands spécialistes se trouvent en général à Paris. Voilà pourquoi je ne crois guère à son annonce d’un départ pour des régions plus chaudes… D’ailleurs, sauf aujourd’hui je te l’accorde, nous allons vers des journées ensoleillées à Paris aussi.
- Il ne se soigne plus… Il te l’a écrit…
- Et cela aussi, j’ai du mal à y croire… Si Lagault était homme à capituler, il l’aurait fait après Blois, après notre « nuit » à l’hôtel Mercure… Il se serait rangé en profitant de ses droits d’auteur… Surtout que Rivière n’est plus là pour les lui disputer.
- Bref, tu ne crois à rien de ce qu’il peut dire…
- Une source peu fiable, en journalisme comme en Histoire, on s’en méfie forcément non ?… Et sin on était toujours cohérent avec soi-même, on aurait dû en faire de même avec ce cher Christian…
C’est une règle de base de nos professions, une des nombreuses que nous ayons en commun. Visiblement, j’ai toutefois l’esprit critique plus développé ou plus retors qu’Arthur. Cela en devient même très gênant car mon esprit une fois emballé en arrive à remettre en cause la réalité même de la maladie de Maximilien Lagault. Trop assommée par sa lettre, je n’ai pas pris en considération l’hypothèse d’un mensonge de sa part. D’ailleurs, un mensonge pour quoi faire ? Qui serait assez tordu pour s’inventer un cancer afin de se soustraire à un contrat signé ?…
Par la rue de Mézières, nous gagnons la place Saint-Sulpice. Mon cœur se met à battre plus fort tant je suspecte désormais quelque chose de pas net dans le message transmis par Bernard Duplan. J’ai l’impression que la vérité va me sauter aux yeux dès que je vais revenir devant le numéro 7, lieu que je n’ai plus fréquenté depuis les événements qu’on sait.
- L’enflure !
- Quoi ? s’exclame Arthur qui n’ayant pas suivi le déroulé de mes pensées doit encore être du côté du bureau de Christian à RML.
- Il n’y a pas de volets !
- Quoi ?!
- Arthur, tu te répètes !… Je te dis qu’il n’y a pas de volets !… Dans sa lettre, Lagault parle des volets de son domicile… Mais ce ne sont pas des volets, ce sont des persiennes…
- Et alors ! Volets, persiennes… Qui fait la différence ?
- Pardon, pardon !… On peut reprocher beaucoup de choses à Maximilien Lagault et trouver que son entrée à l’Académie est une escroquerie… Il n’empêche que c’est quelqu’un de précis dans le vocabulaire qu’il utilise. S’il a écrit « volet » dans la lettre, c’est en ayant en tête la définition du mot. « Panneau qui ferme et protège une ouverture » ou quelque chose dans ce goût-là. Un volet c’est en bois plein… Une persienne c’est ajouré et articulé, cela n’a rien à voir.
Arthur hésite visiblement entre une vraie consternation et une mansuétude feinte. Pas sympa peut-être mais bien compréhensible. Je viens de passer en quelques jours par des émotions aussi diverses que rapprochées, il sait que je suis fragile et friable.
- Et tu en conclues quoi ?
- Mais que sa maladie c’est du flan !… Un énorme mensonge, le plus abject et le plus dégueulasse des mensonges que j’ai jamais entendus. Tu m’étonnes qu’il ne voulait pas que ça s’ébruite… Et qu’il m’interdisait de venir le voir… Il avait peur que je découvre qu’il se foutait de ma gueule !
En plus de devenir un peu vulgaire, je suis montée dans les aigus et une dame qui sort de l’église Saint-Sulpice me jette un regard peu amène. Qu’est-ce que c’est que cette jeunesse qui fait du bazar dans la rue devant la maison de Dieu !
- Mais, remarque Arthur, s’il est si précis que cela dans son vocabulaire, pourquoi a-t-il parlé de volets et pas de persiennes dans sa lettre ?
Je dois reconnaître que cette question évidente ne m’avait pas du tout effleuré l’esprit. Qu’est-ce que cela cache en effet ? Lagault a-t-il voulu me prévenir de quelque chose en laissant trainer cette incongruité lexicale dans sa correspondance ? A-t-il simplement voulu se moquer une fois de plus de moi ?… Ou y a-t-il autre chose que je ne peux pas encore saisir mais qui viendra bientôt se révéler à moi ?
- La seule chose que je sais, c’est qu’une période enchantée de ma vie est en train de se refermer. Le retour de Lagault dans mon existence n’était pas un adieu mais, au contraire, un nouveau départ vers les ennuis…
- Tu penses vraiment que ça annonce des coups tordus à venir ?
- A ton avis ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 6 Nov 2011 - 23:51

Soit l’intensité de la pluie a décru sans que je m’en rende compte, soit ma propre fureur a tellement échauffé mon corps qu’elle en a séché mes vêtements. En tous cas, lorsque nous rentrons rue Jules César, j’abandonne à Arthur le privilège d’être le premier sous la douche.
Ne suis-je pas en train de disjoncter à nouveau ? Me voilà repartie dans le genre de questionnements étranges qui ont tellement occupé une partie de ma vie que je croyais révolue. Même si j’ai été au cœur d’un complot énorme et de secrets d’Etat très bien gardés, je ne crois pas que l’Histoire soit juste une succession d’affaires louches et tordues ourdies par des sectes, des coteries ou des officines peu recommandables. Ce serait trop simple comme facteur d’explication des cahots de l’humanité ; d’ailleurs les historiens, qui ne sont pas des manchots, l’auraient mis en lumière depuis longtemps. Sauf à supposer que tous les adorateurs de Clio sont par essence au cœur de ces complots… Ce qui est difficile à admettre pour moi qui les connais bien.
Assise sur le canapé, les coudes posés sur les genoux, le menton appuyé sur les mains, je fixe intensément mon reflet dans la glace collée au dos de la porte. Y a-t-il une fatalité qui pèse sur moi ou est-ce mon imagination qui est beaucoup plus vive que celle du commun des mortels ? Et si, après tout, il existait un gêne quelconque me venant de mon véritable père et me poussant à me fourrer dans des histoires compliquées ?
La pluie s’est remise à tomber dehors, l’eau ruisselle dans la douche. Ce double déluge me ramène à cette route mouillée entre Charentilly et Tours, à cette ligne droite où la Renault 12 Gordini de mon géniteur a valsé dans le décor me laissant orpheline à jamais. Est-ce le triptyque pluie, mort et génétique qui est responsable de cette association d’idées ? Ce point-là de mon existence n’a pas été éclairé ; tout n’est donc pas clos dans le parcours chaotique de ma destinée. Certes, le colonel Jacquiers m’a assuré qu’il n’avait aucune piste mais faut-il croire les barbouzes ? Surtout celui-là qui, quelle que soit l’affection que je lui porte, n’a pas toujours été – c’est le moins qu’on puisse dire – d’une énorme franchise avec moi.
Voilà que je divague. Il ne peut pas y avoir de rapport entre la fausse maladie de Maximilien Lagault et l’accident routier fatal de mon père. Plus de trente années séparent les deux moments et aucun fil logique ne peut se tendre par-delà une telle durée ! Aucun ?… C’est bien là le pire ; je ne me sens pas capable d’en jurer. J’en ai tellement vu que désormais je commence à croire que l’évidence n’est qu’une des apparences du mensonge.
Bon sang ! Cette fille en face de moi qui aurait bien besoin d’un nouveau brushing ne peut pas avoir été conçue juste pour attirer sur elle tous les tombereaux de merde de la création ? Ce ne serait ni juste, ni cohérent. Elle a bien le droit à vivre sereinement sa rédemption après tout. Philippa Ondine Amélie de Rinchard n’existe plus aux yeux de l’état-civil, Fiona Toussaint l’a remplacée pour le meilleur et pour le pire.
Pourquoi le meilleur est-il toujours si court ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 7 Nov 2011 - 20:56

J’ai perdu de vue la fille dans la glace. Il faut dire que son téléphone portable s’est mis à sonner et qu’elle s’est levée précipitamment sans me dire au revoir. Le bon côté des choses, c’est que j’ai fini par me réconcilier avec elle et par accepter de ne plus la regarder comme la principale énigme de ma vie.
- Fiona Toussaint ? Salut, c’est Hélène Stival… Vous allez bien ?
Il me faut quelques secondes pour recadrer les choses. Hélène Stival c’est la future mademoiselle de Montpensier dans le film de Duplan et c’est aussi, et ce n’est pas accessoire, une de ces étoiles de ce qu’on appelle depuis des années la « nouvelle chanson française ». Je n’ai de la chanteuse à vrai dire qu’une idée assez vague n’étant pas une musicophage frénétique et préférant le classique et la pop britannique à cette « nouvelle scène » dont la nouveauté ne m‘a jamais véritablement sauté aux yeux..
- Ecoutez, réponds-je, je ne vais pas vous ennuyer avec mes soucis… Vous, vous semblez tellement avoir le pêche…
- Je n’y peux rien, je suis comme ça… La vie est courte n’est-ce pas ? Autant la vivre en se marrant.
Belle philosophie… Que j’aurais grand mal à pratiquer. Question de caractère sans doute. Je pense qu’Hélène Stival, devant l’immeuble de Maximilien Lagault, serait partie dans un grand éclat de rire et n’aurait pas éructé de sombres imprécations contre l’académicien comme j’ai pu le faire.
On ne se refait pas n’est-ce pas ?
- Monsieur Duplan vous a fait la commission ?
- Euh ?!…
- Que je voulais vous rencontrer…
- Ah, cette commission-là… Alors, oui, il l’a faite…
Je me mettrais des baffes. Toujours aussi à l’aise quand il s’agit de discuter au téléphone avec une inconnue.
Qu’est-ce qu’elle doit penser de moi ?
- Vous êtes libre ce soir ?…
- Ce soir ?…
Il faut que j’arrête de tout répéter comme si j’avais seulement deux neurones en état de fonctionner. Ca va finir par être lassant.
- C’est un peu court comme délai, je sais… Mais j’ai tellement hâte de vous rencontrer… Je suis fan de vous…
Allons bon ! La logique aurait voulu que ce soit l’inverse… La politesse aurait voulu que je réponde « Mais moi aussi »… Fiona Toussaint, pas plus logique que polie, ne trouve rien d’autre à dire que :
- Vous auriez pu trouver mieux…
Le bon côté de cette réplique d’autodéfense c’est qu’elle met Hélène Stival en joie. Un rire explosif me déchire le tympan droit.
- C’est aussi pour ça que je vous aime…
Qu’elle m’aime ?!… Mais je suis tombée où ?… Il y a deux jours, Cédric Demangeon voulait me saouler au whisky. Là, Hélène Stival paraît prête à me rouler une pelle téléphonique tellement elle a la langue bien pendue. Les universitaires ne sont pas spécialement des humains poussiéreux et coincés… Pourtant, comparés aux artistes, ils font bien leur deux cents ans d’âge.
- Peut-être aviez-vous prévu de sortir avec Arthur ?…
Sortir avec Arthur ? Non, on n’a même pas parlé de notre soirée sauf pour évoquer la lecture du bouquin d’André Larané.
- Vous connaissez Arthur ?
- Je suis passée dans son émission quand mon dernier cd est sorti… Il est très bien… Arthur… Pas le cd…
Voilà la connexion qui me manquait. Parce qu’elle a déjà rencontré Arthur, elle s’imagine qu’elle me connaît, qu’elle peut me tympaniser les oreilles de son rire de furieuse et qu’elle peut s’apprêter à se jeter à mon cou quand elle me verra.
- Mais je vous préfère, rajoute-t-elle avec son alacrité désespérante.
Ben voyons !… Dans trente secondes, elle va me dire qu’elle est lesbienne et que je suis pile son type de femme ! On ne peut pas dire que ce soit exactement la façon la plus adroite de me faire renoncer à ma sauvagerie primaire pour passer une soirée en ville.
Cette simple – et désagréable - hypothèse me redonne assez de contenance toutefois pour arrêter le déferlement jovial de cette dragueuse impénitente.
- On ne se connaît pas, je crois.
Ma voix est d’une froideur d’acier. Comme si je voulais faire sentir à ma correspondante que je ne vais pas tarder à dégainer un bon vieux canon Krupp pour la réduire au silence.
- Si, si… Mais bon, vous ne devez pas vous souvenir de moi…
- Je vous le confirme…
Comme ma propre froideur me fait peur, j’articule en m’étouffant à moitié un « Hélène » sensé ré-humaniser mon propos.
- Je travaillais à La Grande Odalisque à Montauban quand vous…
- Oh mon dieu !…
Mon passé me colle décidément toujours à la peau… Plus encore – et c’est peu dire - que la combinaison de vinyle que je portais ce jour-là.
- C’est vous qui m’avez présentée ?
- Oui…
- La fille avec la jupette et le string vert pailleté ?…
- Oui…
Gloussement à l’autre bout du « fil ».
- Il faut bien manger, Fiona…
Visiblement, elle est super à l’aise avec ça. Plus que je ne le suis, bien des années après, avec les souvenirs de cette journée.
- A propos de manger… Une soirée crêperie, ça vous dirait ?… Avec ou sans Arthur… Mais je préfèrerai sans… Je n’ai pas envie qu’il soit le témoin de ma crade inculture.
Je ne sais plus trop si c’est la personnalité d’Hélène Stival ou le passé que nous avons partagé qui me met le plus mal à l’aise.
De toutes les manières, je ne peux pas refuser de la rencontrer… Nous allons passer quelques semaines ensemble sur le plateau de Bernard Duplan. Il faut que je me lance.
- C’est d’accord… Je viendrai… Seule…
Le dernier mot a été pénible à arracher de ma gorge. Arthur va sans doute faire un peu la gueule… Mais il a ses « devoirs » à faire pour demain matin… Privé de sortie !… Sans compter qu’il serait capable de trouver cette folasse blondasse à son goût…
- Mélusine… 25 avenue du Bel Air… Vous verrez, c’est très sympa.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 7 Nov 2011 - 23:06

J’ai raccroché sans me rendre compte qu’Hélène Stival ne m’av pas donné d’heure pour le rendez-vous. Hors de question de la rappeler pour le lui demander. Je ne me sens pas en état de reprendre une nouvelle dose de dynamisme envahissant façon Stival.
J’ai bien des choses à faire si je veux paraître à mon avantage dans ce qui n’est pas une première rencontre mais qui s’y apparente quand même largement. D’abord, voir où se trouve cette avenue au nom engageant mais que je ne connais pas. Petite surprise, ce n’est pas trop loin de l’appartement d’Arthur. S’il n’y avait cette incessante pluie fine, je me sentirais bien d’y aller en marchant, histoire de décompresser un peu après cette demi-journée harassante.
Seconde tâche – et pas la moindre – réussir à éjecter Arthur de la salle de bains où il semble se prélasser. Ce n’est pas le moment de squatter la baignoire ! Si je me souviens bien, la fille dans la glace tout à l’heure avait une mine affreuse et des cheveux déstructurés par l’humidité. Je n’ose chiffrer la durée des travaux pour remettre tout cela en ordre.
Troisième temps, réussir à convaincre Arthur de me conduire jusqu’au rendez-vous… Même s’il ne reste pas, j’ai envie de l’avoir un peu avec moi pour qu’il me parle d’Hélène Stival… Et accessoirement qu’il me tienne compagnie si je dois attendre qu’elle arrive. Ce qui ne manquera pas.

19h11, j’embarque dans la C4 d’Arthur. Mon chauffeur du soir m’a respectueusement ouvert la porte.
- C’est du gâchis de ne pas t’accompagner ce soir. Tu es magnifique !
Une vile flatterie qui n’a pour but que de me faire comprendre qu’il m’attendra le temps qu’il faudra sur le canapé afin de profiter des derniers feux de ma rayonnante beauté artificielle.
- D’abord, je te fais remarquer que tu m’accompagnes… Il va s’ouvrir ce portail ?!… Ensuite, je te prie de ne pas détourner la conversation… Cette Hélène Stival, elle est aussi évaporée qu’elle en a l’air ?
- Tu me demandes ça comme si j’étais un spécialiste de la question.
- Je sais que tu es consciencieux, mon chéri. Tu as écouté son disque suffisamment pour te faire une idée de ce qu’elle chante… Et tu dois avoir épluché sa bio pendant une ou deux heures…
- C’était il y a un peu plus d’un an…
- Pour ce genre de choses, tu as une mémoire d’éléphant, dis-je en lui claquant un gros bisou sur la joue.
La C4 se jette boulevard Diderot sans que mon encouragement buccal produise d’effet.
- Eh bien ?! m’insurge-je.
- Après 19 heures, le tarif est double, répond Arthur en souriant
J’attends le feu rouge suivant et renouvelle mon « gros poutou ». Le rouge à lèvres laisse cette fois une trace bien visible sur la joue d’Arthur.
- Eh zut ! Je vais devoir recommencer mon maquillage !
- Tu n’as qu’à pas être si goulue. A chaque fois, j’ai l’impression d’être attaquée par une sangsue géante.
- Tu ne te plains pas d’habitude !
- Qui a dit que je me plaignais ?
Nouveau sourire.
Et rien de plus.
A Paris, un samedi soir de juin, la circulation n’a pas encore la fluidité d’un mois d’août. Nous sautons péniblement de carrefour en carrefour jusqu’à la place de la Nation où, enfin, le bouchon saute. Troisième avenue à droite, voilà déjà l’avenue du Bel-Air. Et Arthur n’a toujours rien dit.
- Mais enfin ! Pourquoi tu ne me dis rien sur cette fille ?
- Parce que ça ne sert à rien. Je sais que tu vas l’adorer…
- L’adorer ?… Mais elle me donne de l’urticaire rien qu’au téléphone.
- Et alors ?…
- J’imagine qu’en vrai…
- C’est quelqu’un de simple, d’enjoué, de cultivé – un master de philo quand même – et qui s’intéresse vraiment au monde dans lequel elle vit. Ces chansons sont des petits portraits de notre quotidien entre découpe au scalpel et second degré. Fine et forte comme le proclame une célèbre marque de moutarde… Avec toujours un peu côté épicé qui t’amène les larmes aux yeux. Sans savoir si c’est de bonheur ou de tristesse.
- Et elle montrait ses fesses à tout le monde il y a cinq ans…
- Ca arrive à des gens très bien…
- Tu penses à qui en disant ça ?
- Devine.
Je n’ai pas envie de rire. Elle lui a tapé dans l’œil ma parole ! Cela me fait une bonne raison supplémentaire de détester cette fille.
- Tiens ! Regarde, lance Arthur en pointant son doigt vers une ombre sous un parapluie à pois rouges. C’est elle !…
Et en plus, pour couronner le tout, je suis en retard !…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 10 Nov 2011 - 1:37

Les effusions exubérantes sont à la hauteur de notre précédent entretien téléphonique. Pas un mot sur mon retard qui semble être passé par pertes et profits (ce qu’il ne peut être pour moi, on le sait).
- Bon sang, Fiona ! Si on nous avait prédit ça quand on s’est croisées à La Grande Odalisque ? Quoique pour toi, c’était tout à fait envisageable… Au fait ça ne te gêne pas qu’on se dise « tu » ? Là, te voir si près de moi à nouveau, ça me flanque des frissons !…
Je lui ferais bien remarquer qu’on ne se balade pas par temps de pluie en mini short satiné noir avec bas et bottes assorties… Et, a fortiori avec un débardeur rouge (pour être assortie au parapluie ?) comme haut. Avec mon tailleur « pour grandes sorties », je me sens – une fois de plus – complètement en décalage avec le monde des saltimbanques. Dire qu’il y a cinq ans, j’étais une indécrottable adepte du jean/sweat… Même pour « sortir »… Comment ai-je pu basculer à ce point sans m’en rendre compte ?
Arthur m’a jetée, il n’y a pas d’autres mots. Moi qui escomptais qu’il ferait au moins les « présentations »… ou plutôt, puisque Hélène Stival et moi nous sommes déjà rencontrées, qu’il ferait le premier lien entre nous. Rien du tout ! Il a attendu que je sois descendue, puis m’a lancé qu’il ne pouvait pas rester arrêté comme ça en double file. J’ai claqué la portière et il a disparu avec juste un petit coup de warning comme au revoir. Abandon de poste face à l’ennemi, ça pourrait lui coûter cher quand je vais rentrer !
Sinon, mon rôle de potiche est décidément très au point. Je ne sais que répondre à la tornade blonde qui m’a attrapée par les épaules et qui, tout en tenant toujours son parapluie si peu discret au-dessus de nos deux têtes, me guide vers l’entrée de Mélusine.

La crêperie tient à la fois du restaurant, du bar et de la boite à musique. On s’attendrait à une ambiance celtique, c’est plus du jazz ou de la musique électronique qui se déversent des hauts parleurs sur les premiers clients du soir attablés.
- Salut Jacky ! lance Hélène Stival avant d’embrasser le garçon. Il y a une table pour moi ?
- Toujours pour toi, ma belle… Deux personnes ?…
- Oui, on fait dans l’orgie simple ce soir…
Mon malaise ne cesse de s’accroître. D’abord du fait de l’attitude survoltée de la chanteuse qui fait tout pour qu’on nous remarque (et on se doute bien que ce n’est pas du tout mon but)… Je suis encore plus gênée de ne pas savoir comment lui demander de modérer son enthousiasme, comment lui rappeler que nous ne sommes pas de vieilles copines en virée… et, surtout, je tempête contre Arthur qui m’a dressé un portrait d’Hélène Stival bien trop élogieux. Simple, cultivée, ouverte sur le monde et ses problèmes ?… Elle le cache bien alors !…
Nous nous installons – est-ce un hasard ? – près du piano blanc qui trône sur une sorte de podium au milieu de la salle. Toute la décoration de la crêperie indique la volonté de rupture avec le côté rustique traditionnel de ce genre d’établissement. Si la musique d’ambiance n’y suffisait pas, les murs couverts de notes dorées sur fond bleu le rappelleraient ; ici, on ne vient pas seulement manger breton. C’est sans doute ce qui attire cette pie folâtre d’Hélène Stival qui salue, embrasse, papote avec tous les membres de l’équipe qui passent la voir. Du coup, je suis à chaque fois présentée, complimentée et ramenée à ma double identité universitaro-médiatique ce qui est évidemment très réducteur.
- Quatre mois de tournée, lâche enfin la chanteuse lorsque la noria des serveurs s’arrête enfin, j’avais sacrément envie de reprendre mes aises ici. C’est un peu ma maison…
- Vous raffolez à ce point des crêpes ? dis-je… avant de me rendre compte que c’est une remarque idiote.
- Même pas… Mais il y a toujours beaucoup de vie… et de musique… Et puis, je ne peux pas oublier que c’est dans ce genre d’endroits que j’ai commencé à « percer ».
Voilà enfin une remarque qui fleure bon l’intelligence des choses. Hélène Stival n’oublie pas d’où elle vient…
- Mais tu m’as vouvoyé ! me gronde gentiment la chanteuse. On va pas quand même faire comme si on n’était deux parfaites étrangères…
- Justement…
C’est bien ce « justement ». Cela n’en dit pas trop mais quand même juste assez…
Elle le comprend.
- Ah ?! fait Hélène Stival en baissant les yeux. On en est là ?… Excusez-moi, Fiona, je pensais que…
- Que quoi ?…
- Je ne sais pas… Qu’on allait se raconter nos petites réussites, trouver qu’elles se ressemblaient et devenir bonnes amies…
- Vous allez toujours aussi vite en besogne ?
- Pourquoi perdre du temps quand on sait déjà comment finiront les choses ?
- Arthur a évoqué la possibilité que nos caractères s’accordent à merveille… Peut-être bien si on considère que je suis votre négatif. Pour le moment…
- Ecoutez, Fiona, on va tout reprendre à zéro. Je vais le jouer à votre façon et sur votre terrain… Et quand vous serez prête à venir sur le mien, on avisera.
Outre que c’est une proposition délicate et sympathique, je la trouve d’une grande sagesse. Voilà peut-être le master de philosophie qui révèle sa présence sous les atours espiègles de la jeune vedette.
- On commande d’abord ? propose Hélène Stival. Et après on se dit un peu, puis beaucoup, puis tout ce qu’on a besoin de savoir l’une sur l’autre. Mademoiselle de Montpensier finira bien par nous rejoindre.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 10 Nov 2011 - 20:04

Est-ce parce que c’est la table d’Hélène Stival mais il me semble que nos commandes arrivent un peu plus vite que pour les autres clients ? Ce genre de petit avantage m’embête toujours un peu même si, en l’occurrence, je le trouve très commode : cela me permet de me taire le temps de manger et d’essayer de comprendre l’origine du magnétisme étrange de la chanteuse. Insensiblement je me rends compte qu’elle m’a ferrée et que, comme le supposait Arthur, elle va finir par me fasciner complètement.
Est-elle jolie ?… Oui sans aucun doute. Elle n’est pourtant pas grande, ni bien « en formes » - peu de poitrine et des fesses à peine saillantes. Tout est dans son visage un peu lunaire et en même temps sans cesse en mouvement. Elle roule sur le monde des yeux ronds comme des billes et semble vouloir l’avaler tout cru. J’ai l’impression que, tandis qu’elle mastique consciencieusement sa crêpe Paysanne (reblochon, jambon de pays, crème fraîche, rondelles de pomme de terre), elle analyse les attitudes et les comportements de tous les convives. Moi la première. J’imagine sans peine ce qu’il se passe dans sa tête : elle classe ses observations pour de futures chansons. Petits portraits croqués sur le vif et repeints au vitriol. La mamie avec son vison (en cette saison ?!) qui fait la moue en trempant ses lèvres dans sa bolée de cidre. Le type aux cheveux coupés en brosse et à la raideur toute militaire qui commande pour ses quatre enfants avec la même précision que s’il devait prendre d’assaut une hauteur escarpée battue par les mitrailleuses de l’ennemi. Tous fichés désormais dans le carnet à spirales de sa mémoire photographique !
Ce n’est pas tant la beauté qui retient l’attention chez elle que son énergie. Hélène Stival a beau porter des vêtements excentriques qui donnent à penser qu’elle est toute en longueur (alors qu’elle est plus petite que moi), on ne le remarque pas vraiment parce qu’elle irradie quelque chose de plus fort. Son caractère enjoué donne l’impression de pouvoir tout emporter. Même lorsqu’elle ne dit rien.
Et lorsqu’elle parle, cela tombe dru et précis…
- Vous n’aimez vraiment pas ce qui est compliqué n’est-ce pas ?
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Eh bien, répond-elle, vous portez un tailleur classe mais sobre… Et surtout assez ample pour que vous soyez à l’aise pour bouger… Vous vous sentiriez mieux dans quelque chose de plus simple : un pantalon large et un bon gros pull confortable… Quand vous avez pris la carte, vous vous êtes concentrée sur une seule page, celle des galettes les moins élaborées… Pas par pingrerie j’espère… D’autant que c’est moi qui régale !… Et qu’avez-vous en fin de compte dans votre assiette ? Une complète jambon-œuf-fromage… Même quand il avait dix ans, mon frangin choisissait des trucs plus élaborés que ça. Et quand nous nous sommes installées, j’ai bien sentie que la proximité du piano vous dérangeait. Trop dans la lumière. Vous avez regardé de manière un peu désespérée dans la direction de cette table là-bas… Dans un coin et tout proche de la porte de la cuisine. Comme si vous vouliez limiter le nombre des pas des serveurs…
- Je ne savais pas qu’on faisait de la psychologie en même temps que de la philo à la fac.
- J’en ai fait un peu, c’est vrai… Mais c’est juste une affaire de simple bon sens. Cela colle avec votre « justement » de tout à l’heure. Vous ne vouliez pas compliquer nos relations en me faisant clairement part de votre gêne face à mon rentre-dedans délibéré.
Je ne sais trop quoi dire. Peut-être bien parce que cela a tendance à devenir trop « compliqué » « justement » pour moi.
- Vous voulez savoir ce que j’en pense ? reprend-elle.
- Dites toujours…
Si elle parle, c’est déjà ça de moins à dire pour moi.
- Les gens qui vous trouvent parfaite ne doivent pas être nombreux…
- Je confirme…
- Tout simplement parce que vous leur renvoyez l’image d’une perfection, d’un équilibre qu’ils n’atteindront jamais.
Equilibrée moi ?… La bonne blague !… Avec mes doutes, mes questions sempiternelles sur ce qui est bien et ce qui est mal, sur ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas, sur ce qu’il faut dire et ce qu’il faut s’astreindre à taire.
- Et vous, comment vous me voyez ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 10 Nov 2011 - 23:46

Le passage de Jacky qui vient vérifier, selon la formule consacrée, que « tout se passe bien ? » ne suffit pas à me tirer d’affaire. Non, cela ne se passe pas bien du tout. D’accord, l’œuf était bien coulant et le fromage parfaitement fondu sur toute la galette… Mais qu’est-ce que cela change pour moi au moment de me lancer dans cette périlleuse réponse ?
- Comme une jeune fille un peu délurée qui fait la roue pour faire hurler les hommes… Désolée, Hélène… Je suis restée bloquée sur cette image-là… La chanteuse, je ne la connais pas.
- Allons, allons… Vous avez bien pensé quelque chose en me voyant ?
- Oui, j’ai pensé : elle est aussi folle dans la vraie vie qu’au téléphone.
C’est sorti tout seule. Poussée à bout avec intelligence, j’ai accouché d’une réponse bien sentie que je ne me pensais pas capable d’exprimer.
- Eh bien, voilà, nous y sommes…
- Je ne voulais…
- Oh que si que vous vouliez le dire… Qu’est-ce qu’une personne réservée comme vous peut penser de quelqu’un comme moi qui donne l’impression d’être sans arrêt en représentation ? Je dis bien « qui donne l’impression »… J’aime m’habiller comme je le suis maintenant parce que j’aime bien que les hommes me regardent ; cela ne veut pas dire que j’en croque cinq par jour comme les fruits et les légumes. Je serais même pour tout dire en période de jeûne en ce moment. Je suis tout le temps franche et je déteste le politiquement correct de notre époque ; cela ne veut pas dire que je ne suis pas sensible aux problèmes des autres mais j’aime bien leur donner un nom vrai plutôt que les enfouir sous des périphrases à vomir. Je rigole en permanence et je pète le feu ; cela ne veut pas dire que je me marre à l’intérieur. Au contraire… Je pensais que quelqu’un comme vous, Fiona, passée par tant d’épreuves, pourrait le comprendre.
Je me trouve mise en accusation dans un domaine qui n’est pas habituel pour moi, le manque d’analyse. C’est désagréable et ça pique un peu au niveau des joues comme une bonne claque.
- Encore une fois, je suis désolée. Vous m’avez demandé comment je vous voyais… Je suis bien placée en effet pour savoir que l’impression qu’on donne n’est pas le reflet exact de ce qui fait notre vie intérieure. S’il vous plait, racontez-moi.
Quelque part, je me demande si ce n’est pas précisément ce qu’elle attendait. Que je lui fasse une requête dans ce goût-là.
Hélène Stival laisse Jacky venir récupérer les assiettes – parfaitement nettoyées par nos soins – et lui fait comprendre d’un signe que nous avons le temps pour la suite.
- Entre Montalbanaises, je ne vais pas vous apprendre ce que c’est que la rigueur protestante par chez nous. Toujours filer droit, ne pas dire un mot plus haut que l’autre, s’astreindre à une rigueur de tous les instants. Quand vous avez quatorze-quinze ans, ça peut très bien passer ou vous faire bouillir intérieurement jusqu’à ce que tout explose. Moi j’ai tout gardé à l’intérieur. Le seul ami que j’avais dans cette lutte contre le carcan calviniste familial, c’était mon piano. Allez savoir pourquoi, mon pater était toqué de musique – bien que forme de célébration profane et impie – et il m’avait inscrite à l’école de musique locale… Nous aurions presque pu nous y rencontrer…
Je me mords la langue pour ne pas avouer que je l’ai fréquentée. Oh pas longtemps ! Juste quelques semaines… Le temps pour « maman » d’accepter l’idée que j’étais trop sauvage pour me mélanger avec le troupeau ahanant des élèves de solfège. Quelques fausses notes sur un vieux violon craquant avaient fini de la convaincre du rendez-vous manqué entre la musique et moi..
- Le problème c’est que j’étais rebelle à la pratique de l’instrument. A 8 ans, enchaîner mécaniquement les gammes, c’est pas vraiment ce dont on rêve. Alors, mon père, parce qu’il voulait que je progresse et exigeait que je réussisse, m’a permis de déroger aux principes de rectitude de sa foi lorsque je serais devant mon piano. J’ai donc commencé à travailler l’instrument tordue sur le côté, ne regardant pas mes mains mais ce qui se passait dehors. C’est comme ça que j’ai commencé à associer des images avec des notes et que j’ai eu envie de faire des chansons. La première, elle parlait du chat du voisin. C’était niais et, en plus, je ne pouvais la chanter que lorsque j’étais seule à la maison… Parce que les seuls chants dignes de s’élever étaient ceux réservés à Dieu. Alors, le chat du voisin qui miaule après ses belles…
- Je commence à comprendre…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 10 Nov 2011 - 23:47

- Commencer est le mot juste car ce n’est que le début. Les études ont été couci-couça… Mais comme j’étais la grande sœur, il fallait absolument que je montre l’exemple. Du sérieux, du sérieux et toujours du sérieux… Et au bout, il fallait la réussite. De là le master de philo… Qu’est-ce qu’il y a de plus sérieux que la philo ?!
- Donc aujourd’hui, vous avez entrepris de vous venger de toutes ces années de contraintes.
- Me venger non… Je suis juste libre… A 21 ans, je suis partie de la maison… Oui, je sais ce que vous vous dîtes, si elle est partie à 21 ans, elle a quand même fini son master malgré tout… Ben oui, on ne s’échappe pas facilement des griffes qui vous ont formée. A côté, j’ai fait des petits boulots pour gagner ma vie et j’ai commencé à proposer mes chansons ici ou là… Le parcours ici redevient classique. Les années de vaches enragées jusqu’à ce que je vous rencontre…
- Qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?!
- Mais enfin, Arthur Maurel ne vous a rien dit ?…
- Rien dit de quoi ?
Je note dans mon agenda cérébral un important rendez-vous explicatif avec mon cher et tendre à ce sujet.
- Sur la chanson…
Là, il faudrait que je demande « quelle chanson ? ». C’est tellement prévisible que je préfère me taire et attendre qu’Hélène enchaîne d’elle-même.
- La chanson qui a tapé dans l’oreille de mon premier producteur, elle parlait d’une fille qui s’habille pour la première fois de manière coquine mais qui n’a visiblement pas consulté le mode d’emploi du comment plaire. Résultat, elle ne sait pas comment gérer ses émotions et son corps… Cela ne vous rappelle rien ?
- Oh que si ! Même si le temps a passé, même si je ne colle plus le mot « honte » à ce que j’ai pu faire ce jour-là, je n’en suis pas forcément très fière…
- Eh bien, vous pourrez l’être désormais puisque c’est vous qui m’avez permis de faire ce métier que j’aime et qui ne m’apporte que du plaisir.
- A mon corps défendant…
- Comme vous dites…
Nous rions beaucoup à ce jeu de mot involontaire.
- Et comment faisait-elle cette chanson ?
Je n’ai pas fini de refermer le point d’interrogation que je comprends que j’aurais mieux fait de garder cette question pour plus tard. Hélène Stival se lève, grimpe les trois marches jusqu’au podium et s’installe devant le piano. Les mains face au clavier et le corps largement tourné vers la droite. Comme à 8 ans.
Elle plaque un accord. Le silence – mi-surpris, mi-complice – se fait aussitôt dans la crêperie. Une rafale de notes rythmées pour l’introduction, une petite mimique rigolote pour montrer que le dernier accord était dur à faire…
- Do mineur neuvième diminué, lance-t-elle.
Elle le rejoue une nouvelle fois en laissant le son emplir la salle.
- Pas de la tarte !… Normal puisqu’on vous sert des galettes…
Puis elle attaque les paroles.

Mademoiselle a des doutes et elle ne sait pas si elle peut plaire aux hommes
Tout ce qu’elle, elle voit, depuis de longs mois, c’est que tous l’abandonnent.
Alors elle se dit, il faut faire un choix, si je veux devenir femme
Alors elle se dit, comment faire de moi celle à qui on ne résiste pas.

Mademoiselle essaya pour que ça se voit de changer de garde-robe
Elle troqua son jean pour une tenue de soie mais c’était encore trop sobre
Alors elle se dit, ça ne marche pas, et je veux devenir femme
Alors elle se dit, je veux faire de moi celle à qui on ne résiste pas.

Mademoiselle rechercha ce qui va de soi ce qui doit plaire aux hommes
Elle surfa beaucoup et finalement avisa une tenue noire vendue à Rome
Alors elle se dit, tant pis pour ma foi, je ne veux pas devenir nonne
Alors elle se dit, quand je mettrais ça, on ne me résistera pas.

Quand elle s’est vue dans la glace soudain métamorphosée
Elle s’est dit que la terre entière allait bientôt exploser.
Sur sa peau nue, ce reflet noir et froid ne lui ressemblait pas.
Pourtant ce soir, il faudra bien qu’elle sorte habillée comme ça.

Mademoiselle a des doutes et elle ne sait pas si elle peut plaire aux hommes
Tout ce qu’elle, elle voit, depuis de longs mois, c’est que tous l’abandonnent.
Alors elle se dit, il faut faire un choix, si je veux devenir femme
Alors elle se dit, comment faire de moi celle à qui on ne résiste pas.

Mademoiselle en boite soudain déboula vêtue en anti-madone
Des assauts multiples elle essuya mais resta comme Antigone.
Alors elle se dit, je ne comprends pas, je voudrais devenir femme
Alors elle se dit, ils ne veulent de moi que parce que je porte ça.

Quand elle s’est vue dans la glace soudain métamorphosée
Elle s’est dit que la terre entière allait bientôt exploser.
Sur sa peau nue, ce reflet noir et froid ne lui ressemblait pas.
Elle avait tout pour plaire mais elle ignorait le mode d’emploi.

Mademoiselle… la la la la la…enfin sait plaire aux hommes
La la la la la… La la la la la… Elle pourrait être bonne.
Alors elle se dit… La la la la la… Je ne serais jamais femme.
Alors elle se dit… La la la la la… Ca ne vous regarde pas !


La salle explose de joie sur cette chute définitive qu’Hélène accompagne du fameux accord compliqué… et si bien maîtrisé d’ailleurs. Elle se lève du siège et répond à deux cris en réclamant « une autre ! »
- Après le dessert !…
Je me crispe en imaginant qu’elle va tendre le bras dans ma direction et révéler mon rôle d’inspiratrice pour cette chanson un peu légère et à la mélodie guillerette comme une comptine enfantine. Fort heureusement, rien de tel ne se passe. Hélène se rassoit, pose sur moi son regard noisette et demande.
- On peut se dire « tu » maintenant ?
- Je crois, oui.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 12 Nov 2011 - 22:29

DIMANCHE 19 JUIN
Le mérite d’Hélène Stival n’aura pas été mince : réussir à me faire oublier cette déplorable journée du 18 juin qui m’avait tour à tour révélé quelle piètre considération la direction de RML avait pour nous et l’abjection nauséabonde de Maximilien Lagault.
Tout s’était fini fort tard, les clients de la crêperie ayant pour certains attendu les chansons supplémentaires promises et Hélène les ayant fait lanterner en me racontant dans de grandes largeurs ses années de vaches enragées et celles, toutes aussi épiques, de jeune vedette.
Bref, lorsque je suis rentrée dans la sage Mazda rouge et jaune – il lui faut bien une petite singularité quand même – d’Hélène, Arthur avait piqué du nez sur l’essai de son invité du mardi. « 2012, une politique pour gagner » ai-je eu le temps de lire sur la couverture avant de me lover contre mon chéri sur le canapé. Ensuite, malgré l’excitation de la soirée, Morphée a fait son œuvre assez vite sans que je trouve le courage de réveiller Arthur pour avoir mon bisou du soir.

A la manière dont un intrus aussi bruyant que mal embouché s’escrime sur la sonnette de l’appartement, on peut deviner qu’un réveil va être pénible. Surtout quand il s’accompagne, au moment où les yeux – bien petits après une nuit courte – s’ouvrent enfin, de ruades monstrueuses dans la porte.
- C’est quoi ce bordel ? jure Arthur qui n’a pas encore eu le temps de régler son esprit sur « civilité et bonne éducation ».
Ce « bordel » c’est Jean-Marie Braque, professeur de philosophie au lycée Paul Valéry de Paris… Ou plus exactement c’est l’exaspération démesurée d’un pauvre type qui garde la philosophie pour les autres et se permet dans sa vie courante de se conduire comme le dernier des gougnafiers.
- Monsieur Maurel ! Vous pouvez pas dégager vos affaires… Elles sont en vrac devant le portail du parking ! Je peux pas sortir !…
- Quelles affaires ?… Et d’abord, comment savez-vous qu’elles sont à moi ?
- Il y a votre nom partout … Vous deviez être sacrément bourré quand vous êtes rentré…
Je rejoins Arthur dans l’entrée, l’esprit aussi fripé que mes vêtements de la veille.
- C’est toi qui ?… commence-t-il…
- Ah ne commencez pas à discuter… Allez débarrasser votre bazar tout de suite !… J’ai un golf à 10 heures…
- Ah alors, si vous avez un golf !…
L’ironie d’Arthur tombe à plat. A la fois parce que l’honorable professeur de philosophie qui habite l’étage du dessous n’a pas dû lire « le Rire » de Bergson dans son intégralité et parce qu’Arthur est trop surpris par la situation pour soigner son intonation.

Nous dévalons les escaliers sans attendre l’ascenseur.

Dans la rue, ou plus exactement sous le petit porche bétonné qui précède le portail métallique basculant, c’est une sorte de foutoir indescriptible. Deux gros cartons pleins de bouquins, trois sacs en plastique renforcé qu’on trouve dans les hypermarchés bourrés à ras bord de chemises colorées, une chaise à roulettes, deux vestes et trônant sur l’ensemble un vieil ordinateur noir de type tour.
- Merde !…
Cette fois-ci, c’est moi qui ai lâché le gros mot.
- Bon, vous virez tout ça !!! hurle l’irascible voisin en commençant à balancer la chaise vers l’entrée « piétonne ».
Un prof de lycée contre une prof d’université, à votre avis qui l’emporte au niveau des décibels ? Ce matin-là, je dois dire que je ne me suis pas laissée démonter et que le golfeur néoplatonicien d’opérette a trouvé à qui parler.
- Virer ce n’était justement pas le bon mot à utiliser, crétin ! Ouvrez un peu vos yeux et essayez de faire marcher votre cerveau si jamais ce n’est pas une illusion que d’imaginer que vous en avez un. Des bouquins, des dossiers, un ordinateur, il vous faut un dessin pour comprendre ce qui arrive à Arthur ?…
- Laisse…
- On va le dégager votre passage et vous allez pouvoir aller le faire votre putain de golf !… J’espère juste que vous allez vous planter dans un bunker avec des sables mouvants…
- Mais, vous êtes…, commence-t-il
Là, le prof de philo a la mauvaise idée de lever la main sur moi. A mon avis, il n’a pas pu corriger le bac cette année… Ni d’ailleurs aller faire sa partie de golf. On a toujours des difficultés à faire ce genre de petites choses avec un bras cassé.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 12 Nov 2011 - 23:37

Bien sûr, la clé de bras qu’Arthur a prodigué au véhément philosophe de pacotille n’a pas eu un effet apaisant sur le niveau sonore de l’altercation. Pour tout dire, « monsieur » Braque s’est mis à hurler de douleur et a ameuter passants et habitants de l’immeuble. La suite des événements est évidemment pénible, procédurière et n’a guère d’intérêt pour ce récit. Avantage de la notoriété ou témoignage convaincant des deux passants qui ont vu Braque se préparer à me frapper, Arthur n’a pas été inquiété en dépit de la plainte déposé dès sa sortie de l’hosto par le rigolo pas drôle de l’étage d’en-dessous.
La porte refermée sur notre grand chez nous, Arthur n’a déjà plus aucun souvenir de l’incident ; il est passé à autre chose. Nous avons remonté, en bloquant l’ascenseur le temps de le charger à ras bord, les cartons, les sacs, les vestes, l’ordinateur. Seule la chaise roulante, démantibulée après avoir fendu l’air jusqu’à se fracasser sur les marches en béton de l’entrée, a fini directement à la benne à ordures.
Ordures ! C’est bien le mot qui me semble le mieux convenir pour désigner les dirigeants de RML. Car, on l’aura compris, tout ce fatras dans la rue, laissé à la vue de tout le monde, c’est l’ensemble des biens personnels qu’Arthur conservait dans son bureau. Les rendre ainsi à leur propriétaire, un dimanche matin, c’est une manière directe – et guère élégante – de lui signifier la fin abrupte d’une collaboration. Le niveau de muflerie de la démarche dit à quel point la cessation de notre émission, suite à notre refus d’en déménager l’horaire, a dû déplaire en haut lieu. Je suis lucide en cet instant malgré tout et je suis sûre qu’Arthur l’est tout autant : ce n’est pas Christian qui a pu décider de virer d’un seul coup celui qui présentait depuis presque deux ans la tranche d’info du soir. La décision est tombée de plus haut et en a été d’autant plus forte. Après, pour la façon de la signifier, il suffit du premier malotru venu pour remplir « dignement » l’office qu’on lui aura confié. Le fait de faire ça un dimanche n’est pas tout à fait innocent ; c’est le seul jour où on est certain à RML – a fortiori si cela se passe dans la nuit – qu’aucun collaborateur proche ou occasionnel d’Arthur ne trainera dans la maison et n’assistera au déménagement. Courage, courage….
Finalement, au milieu de ce concert d’imprécations ordurières et de hurlements de goret saigné, le seul qui a su rester philosophe c’est mon Arthur. Je ne dirais pas qu’il avait senti venir le coup mais, quelque part, parce qu’il a l’expérience des cœurs impurs et des âmes tordus de son monde professionnel, il avait bien dû y penser un peu.
- Qu’est-ce que tu vas faire ?
Comme souvent, dans les moments délicats, je pèse mes mots… avant de les regretter dans la foulée et de me martyriser les lèvres en signe d’expiation.
- Bah !… Demain, j’irai faire constater par un huissier qu’on m’interdit l’entrée sur mon lieu de travail alors que je dispose d’un contrat de trois ans toujours valable. Après, les avocats négocieront. Cela m’importe peu en fait. Ils trouveront un accord, « ils » n’oseront pas porter l’affaire devant les prud’hommes et « ils » auront trop peur que je le fasse…
Je vois son visage tourner au gris terreux. Il est en train de réaliser qu’il n’aura plus cette adrénaline de la prise d’antenne à 18 heures, qu’il ne réunira plus ses débatteurs autour de discussions sans fin en ayant pourtant la périlleuse mission de les clore en treize minutes avant la tranche de pub suivante, que des dizaines de visages familiers vont disparaître de son quotidien. Cela s’appelle « tourner la page ». J’ai eu l’occasion de la faire dans des circonstances moins pénibles, je connais la difficulté de l’exercice. Il n’y a que le temps pour refermer – très lentement – les plaies.
La question suivante, qui est en fait la fin de la précédente, reste nichée sur le bout de ma langue. Je la ravale difficilement et me contente de poser mes lèvres sur celles, sèches et soudain nerveuses, d’Arthur.
- Tu te rends compte, me dit-il lorsque nos bouches se séparent, que je vais être obligé de vivre à tes crochets.
C’est bien évidemment une de ces vannes désespérées qui tentent de sauver les apparences. Arthur n’est pas sur la paille parce qu’il n’a plus de boulot. L’appartement, sa voiture – et même son « domaine » de Baubigny en Normandie – lui appartiennent, il a un compte en banque garni plus que correctement et même une assurance-vie au profit de Corélia. Comme on dit, il a de quoi voir venir…
Voir venir quoi ?… A moins que quelqu’un quitte sa place au dernier moment pour venir prendre la sienne – enviable – à la rentrée prochaine, les grands transferts pour septembre sont déjà largement bouclés. Peu de chances de retrouver un boulot similaire.
- Je vais t’embaucher à Parfum Violette, dis-je… Après tout, tu vas avoir plus de temps que tu ne l’espérais pour te mettre au niveau en Histoire… Et franchement, si tu nous aides à la correction des tapuscrits que nous recevons et si tu torches quelques notices pour l’encyclopédie en ligne, on pourra bien te verser une petite rétribution symbolique.
Mon ironie amère vaut bien celle d’Arthur. Je me rends compte à quel point la situation qui était la nôtre cette année était idéale. Séparés presque cinq jours entiers pendant la semaine, nos retrouvailles avaient le goût de la (re)découverte. Nous n’avons jamais expérimenté – même pendant les vacances scolaires – des périodes de plusieurs semaines en vivant ensemble 24 heures sur 24. Nous n’avons jamais été un couple « normal ». Cela nous permettait d’avoir pratiquement deux vies, la professionnelle pendant la semaine et jusqu’au samedi midi, puis la privée – souvent débridée et intense - pour le reste du week-end. Pourrons-nous vivre ensemble en acceptant que l’autre puisse s’insinuer à n’importe quel moment au milieu de nos activités ? Je n’ai pas encore de réponse.
Juste de grises inquiétudes.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 13 Nov 2011 - 1:01

LUNDI 27 JUIN
Quai de la gare Matabiau, 5h10 du matin. Le Lunéa en provenance de Lyon Part-Dieu nous abandonne ici. C’est la fin de notre voyage de noces anticipé.
C’est pratiquement le seul effet positif de l’éviction surprise d’Arthur, nous avons pu libérer dans nos plannings respectifs les journées nécessaires pour prendre le large. Pas question bien sûr de partir pour des latitudes exotiques pour les raisons qu’on connaît : je n’aime pas l’avion et Arthur ne le supporte plus. D’autre part, il me restait quelques obligations d’auteur, d’enseignante et d’éditrice à remplir avant de me tourner vers le film de Duplan. Obligations auprès de Jérôme Bignon, auteur d’un manuel sur le monde scandinave pour Parfum Violette, à Puyloubier près d’Aix-en-Provence. Dans une librairie de Nancy non loin de la place Stanislas où je devais dédicacer mon Louis XIII. A l’université Marc Bloch de Strasbourg pour une intervention dans le cadre d’un colloque sur « Les sociétés urbaines de la Renaissance à la Grande Guerre ». Entre ces obligations, il y avait Arthur et moi. Rien que ça mais à une dose telle que mes doutes sur notre capacité à nous supporter au quotidien fondaient à vue d’œil.
Nous avons joué au maximum avec les horaires des trains pour tirer profit de chaque instant. Mon plan était de voyager au maximum la nuit pour avoir la journée entière ensuite. Au programme, découverte de quelques grandes villes françaises sous l’angle de leur participation à l’Histoire du pays. Nancy nous a livré une réflexion sur les mouvements complexes des frontières du nord-est, Marseille une lecture de la place de la Méditerranée dans notre Histoire, Rennes avec son beau Parlement ressuscité nous a fait évoquer la justice de l’Ancien Régime à nos jours. Notre dernière étape lyonnaise, pour sa part, a posé les éléments-clés d’une étude d’une grande place commerciale, artisanale puis industrielle à travers les âges.
Arthur, que j’avais tant gonflé – il me l’avait avoué ensuite – dans les Cévennes camisardes par mes doctes remarques et commentaires, a eu le très bon goût d’adhérer à ce tour de France si particulier. Il faut dire que, ne regardant pas pour une fois à la dépense, nous bloquions tout un compartiment couchettes de première classe chaque nuit… A vous d’imaginer – si vous en avez le temps ou l’envie – comment et à quoi nous en usions…

Un taxi nous emporte pour le quai de Tounis. A cette heure très matinale, même si l’aube commence à poindre, le métro dort encore… Et nous aussi parce que cette dernière nuit n’a pas été la plus calme du séjour…
J’ai presque une sorte de réticence à retrouver mes pénates. Comme si la nouvelle situation d’Arthur annulait ma vie d’avant ou, du moins, la modifiait déjà totalement. Depuis que je vis ici – à l’exception notable de ma « disparition » de près de six mois – je n’ai guère découché plus d’une semaine. Je devrais donc me sentir parfaitement en harmonie avec ce qui est « mon » univers. Il m’apparaît pourtant comme étranger désormais. Comme si j’étais passée à autre chose.
Sauf qu’à peine arrivée dans le hall, les réflexes l’emportent sur les sentiments. Je glisse machinalement la petite clé qui ouvre la boite aux lettres dans sa serrure. Je devrais savoir que la boite sera vide puisque Ludmilla, après avoir bossé une partie de la journée à Parfum Violette, fait systématiquement le détour avec Corélia par mon appartement et emporte ce qui est arrivé au courrier.
Vide ? Non, la boite ne l’est pas tout à fait. J’attrape une petite enveloppe restée là, un peu orpheline du reste du courrier.
- On te laisse des mots doux sur des cartes de visite ? me souffle Arthur.
- Faut croire que je manque à certaines personnes.
Dans l’enveloppe blanche immaculée, un bristol rectangulaire sans nom, ni coordonnées.
Et une seule phrase, agressive dans son propos comme dans son orthographe.
- Ne vous mélé pas de sa ! Ces mes onions !

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