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 Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 13 Nov 2011 - 1:01

LUNDI 27 JUIN
Quai de la gare Matabiau, 5h10 du matin. Le Lunéa en provenance de Lyon Part-Dieu nous abandonne ici. C’est la fin de notre voyage de noces anticipé.
C’est pratiquement le seul effet positif de l’éviction surprise d’Arthur, nous avons pu libérer dans nos plannings respectifs les journées nécessaires pour prendre le large. Pas question bien sûr de partir pour des latitudes exotiques pour les raisons qu’on connaît : je n’aime pas l’avion et Arthur ne le supporte plus. D’autre part, il me restait quelques obligations d’auteur, d’enseignante et d’éditrice à remplir avant de me tourner vers le film de Duplan. Obligations auprès de Jérôme Bignon, auteur d’un manuel sur le monde scandinave pour Parfum Violette, à Puyloubier près d’Aix-en-Provence. Dans une librairie de Nancy non loin de la place Stanislas où je devais dédicacer mon Louis XIII. A l’université Marc Bloch de Strasbourg pour une intervention dans le cadre d’un colloque sur « Les sociétés urbaines de la Renaissance à la Grande Guerre ». Entre ces obligations, il y avait Arthur et moi. Rien que ça mais à une dose telle que mes doutes sur notre capacité à nous supporter au quotidien fondaient à vue d’œil.
Nous avons joué au maximum avec les horaires des trains pour tirer profit de chaque instant. Mon plan était de voyager au maximum la nuit pour avoir la journée entière ensuite. Au programme, découverte de quelques grandes villes françaises sous l’angle de leur participation à l’Histoire du pays. Nancy nous a livré une réflexion sur les mouvements complexes des frontières du nord-est, Marseille une lecture de la place de la Méditerranée dans notre Histoire, Rennes avec son beau Parlement ressuscité nous a fait évoquer la justice de l’Ancien Régime à nos jours. Notre dernière étape lyonnaise, pour sa part, a posé les éléments-clés d’une étude d’une grande place commerciale, artisanale puis industrielle à travers les âges.
Arthur, que j’avais tant gonflé – il me l’avait avoué ensuite – dans les Cévennes camisardes par mes doctes remarques et commentaires, a eu le très bon goût d’adhérer à ce tour de France si particulier. Il faut dire que, ne regardant pas pour une fois à la dépense, nous bloquions tout un compartiment couchettes de première classe chaque nuit… A vous d’imaginer – si vous en avez le temps ou l’envie – comment et à quoi nous en usions…

Un taxi nous emporte pour le quai de Tounis. A cette heure très matinale, même si l’aube commence à poindre, le métro dort encore… Et nous aussi parce que cette dernière nuit n’a pas été la plus calme du séjour…
J’ai presque une sorte de réticence à retrouver mes pénates. Comme si la nouvelle situation d’Arthur annulait ma vie d’avant ou, du moins, la modifiait déjà totalement. Depuis que je vis ici – à l’exception notable de ma « disparition » de près de six mois – je n’ai guère découché plus d’une semaine. Je devrais donc me sentir parfaitement en harmonie avec ce qui est « mon » univers. Il m’apparaît pourtant comme étranger désormais. Comme si j’étais passée à autre chose.
Sauf qu’à peine arrivée dans le hall, les réflexes l’emportent sur les sentiments. Je glisse machinalement la petite clé qui ouvre la boite aux lettres dans sa serrure. Je devrais savoir que la boite sera vide puisque Ludmilla, après avoir bossé une partie de la journée à Parfum Violette, fait systématiquement le détour avec Corélia par mon appartement et emporte ce qui est arrivé au courrier.
Vide ? Non, la boite ne l’est pas tout à fait. J’attrape une petite enveloppe restée là, un peu orpheline du reste du courrier.
- On te laisse des mots doux sur des cartes de visite ? me souffle Arthur.
- Faut croire que je manque à certaines personnes.
Dans l’enveloppe blanche immaculée, un bristol rectangulaire sans nom, ni coordonnées.
Et une seule phrase, agressive dans son propos comme dans son orthographe.
- Ne vous mélé pas de sa ! Ces mes onions !
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 15 Nov 2011 - 22:08

JEUDI 30 JUIN
Je regarde les rideaux rouges rayés de carmin qui ferment les côtés du lit. Ils sont comme une image de ce qu’il m’arrive. Me voilà prisonnière… La bague dorée, mais toute simple, que je porte au doigt depuis hier soir fait de moi madame Maurel. C’est dingue ! J’avais toujours pensé que ce moment-là serait une révolution totale dans ma vie, qu’il y aurait un avant et un après. Voilà. J’ai basculé dans l’après et, hormis l’alliance en plus, tout est pareil.
Bien sûr, cela me fera étrange de devoir remplir des papiers au nom de Fiona Maurel et de voir mon patronyme officiel – bien qu’inexact d’un point de vue génétique – descendre d’une ligne pour devenir une information secondaire. Bien sûr, il va y avoir la question de savoir si je signerai mes prochains ouvrages du nom de Toussaint, de celui de Maurel ou en mixant les deux avec un trait d’union en symbole de ces fameuses chaînes sacrées du mariage.

La journée d’hier est passée comme une traînée de poudre, dans un tourbillon de soucis à régler en urgence. Heureusement que c’était un mariage simple avec peu d’invités et sans grands tralalas ! Sans quoi il est à craindre que des nerfs auraient été sérieusement froissés et que mes éclats de voix auraient fait trembler les voûtes séculaires du Capitole. Je ne supporte pas les retardataires et il y en avait un ! J’exècre ce qui se goupille mal et j’ai failli dégoupiller à cause d’un fleuriste qui, n’ayant pas anticipé les embouteillages toulousains, pourtant aussi réguliers qu’impressionnants, n’arrivait pas. Il n’avait pourtant pas grand chose à nous apporter… Juste le petit bouquet de la mariée que Ludmilla et Corélia avaient choisi ensemble. Petit mais essentiel pour la cérémonie que ces deux coquines avaient réglée ensemble. Une petite merveille de bouquet, blanc, bleu et or qui trône désormais sur le coffre en bois brut de la chambre, dans un joli vase de verre rose.
La cérémonie a donc commencé avec un bon quart d’heure de retard… Ce qui aurait été désastreux si Arthur avait dû rejoindre ensuite le studio local de RML pour présenter la tranche d’infos du soir. Comme quoi les événements les plus funestes peuvent avoir de bons côtés. Il suffit parfois d’attendre pour s’en rendre compte.
J’avais eu auparavant une autre contrariété ; le colonel Jacquiers m’avait fait part de l’absence de Lydie, son épouse, appelée au pied levé quelques jours plus tôt sur le tournage d’une série télé. Le gentil mot d’excuse qu’elle avait laissé se révéla aussi efficace qu’une grenade lacrymogène qui m’aurait éclaté sous le nez ; j’ai dû refaire mon maquillage en urgence dans un coin de la salle des illustres (le comble étant que si Lydie avait été là, elle me l’aurait refait elle-même puisque telle était sa profession). Le message disait que j’étais une fille extraordinaire, que je méritais tout le bonheur du monde, qu’Arthur était exactement l’homme qu’il me fallait, enfin tout ce qu’il est de bon ton de dire ces jours-là et qu’on a plaisir à entendre même si on n’y croit pas tout à fait. Lydie y ajoutait cependant deux ou trois choses plus personnelles sur les journées parisiennes qu’elle avait passées avec Louise Cardinale – un de mes autres moi - : des sensations, des sentiments sur mon attitude digne et sereine – où regardait-elle donc ? je me rappelais surtout de mon stress et de mes peurs – dans ces moments si difficiles.
Tous ces contretemps ont pourtant volé en éclat lorsque ce grand bout-de-chou de Corélia est apparu dans sa belle robe de princesse, tenant comme le plus précieux des trésors, mon bouquet « virginal ». La petite fille – qui allait devenir « ma » fille – s’est fendue d’une jolie révérence devant moi – une idée Grand Siècle de Ludmilla sans aucun doute – avant de me sauter au cou sous les applaudissements attendris de l’assistance.
L’adjoint au maire, à cause du retard pris, a expédié la cérémonie parce qu’il y avait un autre couple qui attendait après nous. Nous avons échangé nos consentements sous les flashs et les objectifs scrupuleux des téléphones portables. Images amies dont nous étions bien assurés qu’elles demeureraient dans le chaud secret des intimités amicales.

Au Domaine de Peyrolade, malgré la fatigue provoquée par une récente pneumonie, Aurélie avait tenu à merveille son rôle de maîtresse de maison. Les entrées étaient divines, le cassoulet royal et les sorbets propres à faire passer les excès qui les avaient précédés. On avait ensuite un peu poussé les tables, Gérald avait mis de la musique et on s’était essayés à la danse. Avec guère de succès dans mon cas. Le fait d’être le point de convergence de tous les regards ne m’avait guère aidée à affronter les pas d’une valse pourtant réputée légère.
- Comment fait-on ? avais-je demandé à Aurélie dont je connaissais l’engouement pour la danse et notamment les salsas ensorcelées et les rocks endiablés.
- On s’oublie, m’avait-elle répondu.
J’ai compris que cette activité ne serait donc jamais pour moi. Ni trop pour Arthur d’ailleurs qui n’avait pas tardé à s’éclipser dans la pièce voisine pour taquiner le billard avec Marc et le colonel Jacquiers.
On a fini par papoter entre filles comme dans une veillée à l’ancienne, se racontant des choses parfois vaines, parfois si profondes qu’elles nous donnaient presque l’envie de nous rapprocher et de nous serrer fort. Des histoires de vie et de mort, de peurs et d’espoirs, d’hier et de demain. On a fini par oublier pourquoi on était là… Sauf moi. Parce que j’avais cette bague dorée à l’annulaire. Parce que Corélia était belle comme un cœur et n’avait qu’une seule envie, s’arrondir la bouche en m’appelant « maman ». Parce qu’Arthur me couvait encore plus du regard de peur que quelqu’un veuille à nouveau m’enlever.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 12 Déc 2011 - 22:32

Je descends la première.
A 9 heures du matin, les restes des festivités de la veille ont déjà disparu de la salle à manger et un ravissant buffet fleuri attend sans impatience les adeptes du petit-déjeuner, adeptes dont je ne suis pas comme on le sait. Viennoiseries, petits pains et confitures maison, cakes parfumés, jus d’orange sans pulpe, sachets de thé odorants près de la bouilloire électrique, forment un agréable paysage intérieur que je choisis pourtant de snober.
Je sors prendre l’air. La grisaille tombée sur la région après les orages de la nuit de mardi à mercredi ne semble toujours pas décidée à s’envoler mais que diable ! On est dans la région toulousaine et, même si le temps est moche, un 30 juin il fait assez doux pour se poser un peu à l’extérieur.
Je trouve refuge sur une marche devant une porte-fenêtre de la salle à manger, entre le mur de briques cuites et un vieux panonceau ferroviaire en partie rouillé rappelant le passage victorieux d’Aurélie à Châlons-en-Champagne.
C’est l’heure de tracer des perspectives pour le futur. Pour mon futur. Nous en avons parlé un peu avec Arthur depuis qu’il a été viré – et avec quelle brusquerie ! – de RML. Où vivrons-nous ? Mon travail, mes activités, mes amitiés semblent me bloquer pour longtemps dans la métropole de Midi-Pyrénées. Arthur, lui, ne pourra guère rebondir par ici sauf dans un poste directorial qu’il n’a nulle envie d’embrasser. La question de l’éducation de Corélia en devient sensible : doit-elle rester avec son père ? doit-elle demeurer près de moi ? C’est un peu atroce à dire mais, alors que nous venons à peine de nous marier, cette situation évoque davantage les prémices d’un divorce. Pour tout régler, il faudrait que j’accepte de partir…
Je ne vise pas les universités parisiennes. Leur renommée m’effraye un peu.
Beaucoup même.
Partir là-bas – à condition que des places se libèrent et qu’on veuille bien de moi – ce serait rompre avec des choses qui me sont chères. Ludmilla et Adeline – quand bien même celle-ci a choisi désormais une vie dans laquelle je ne suis plus qu’une périphérie lointaine – et le professeur Loupiac dont je ne saurais oublier à quel point il a façonné mon existence. Etre fidèle en amour cela me paraît facile, on n’a qu’une personne à suivre et à chérir. Etre fidèle en amitié c’est plus compliqué dès lors que les objets d’affection se démultiplient et lorsqu’on s’éloigne physiquement d’eux.
Finalement, il y aura bien un avant et un après la jolie bague dorée.
Nous n’avions pas imaginé cet après tel qu’il se présente soudain devant nous lorsque nous avons décidé d’officialiser notre vie « commune ».
Je crois que j’ai toujours aimé le passé parce que le futur me fait peur.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 13 Déc 2011 - 0:14

JEUDI 7 JUILLET
Le passé, il m’a sauté à la figure mardi lorsque j’ai franchi la grille du lycée Michelet de Montauban. L’ancien lycée de jeunes filles – déjà mixte depuis longtemps lorsque je l’avais fréquenté – avait à peine changé. C’est généralement le cas des établissements de centre-ville, les « bons lycées » comme on dit en pensant que l’ancienneté des locaux est gage de réussite. A Michelet, les couleurs dominantes des boiseries demeurent un mélange de bleu et de vert, couleurs qui jouent avec la brique incontournable qui dicte les formes rectangulaires des piliers.
Je me suis perdue un peu dans l’enfilade des cours gravillonnées cernées de salles de classes. Ma convocation indiquait seulement le numéro de mon jury – le 023 – sans préciser où il fallait se rendre exactement une fois sur place. Fidèle à moi-même et à mon caractère réservé, je n’ai rien demandé à l’entrée et j’ai tenté de trouver toute seule la bonne salle. La plongée dans mes années adolescentes n’en a été que plus longue et plus profonde. Chaque endroit-clé du lycée avait forcément changé mais il m’était impossible d’être certaine que ce n’était pas ma mémoire qui avait, après tant d’années, travesti la vérité et redessiné le passé.
J’avais retrouvé enfoui dans un recoin de mon cerveau le souvenir que l’architecte du lycée avait aussi été celui de la prison de la Santé à Paris. C’était bien le genre de savoir utile à mes camarades lorsqu’ils voulaient se conforter dans l’idée qu’un lycée n’était décidément pas une chose « humaine ». Pourtant, moi j’aimais bien ces grandes galeries de l’étage, ces étroits couloirs ouverts au jour qui donnaient au lycée l’aspect d’un cloître. J’aimais surtout le silence qui y régnait lorsque, entrant la première, je pouvais avoir l’impression d’être la seule à pouvoir profiter des leçons multiples qui avaient imprégné ces murs centenaires. Avec le recul, évidemment, je comprenais mieux ce que les autres ressentaient face à cette architecture froidement rectangulaire : pas un coin, un recoin, un endroit isolé, pour aller peloter une copine ou fumer une clope en douce. Un pion placé au centre de la cour voyait tout… ou presque.
Pour moi, ces préoccupations « libertines » étaient à mille lieues d’un quotidien terne et studieux. On devine à quel point j’ai traversé ces trois années lycéennes dans une sorte de grisaille ; j’étais l’élève qui réussissait plutôt bien mais à qui les conseils de classe s’escrimaient à demander de participer plus. Comment aurais-je pu le faire n’étant pas persuadée de mes qualités mais plutôt convaincue que je ne brillais que parce que les autres ne m’étaient de l’énergie qu’à éviter le travail ?
L’université ne m’avait pas changée, elle avait juste confirmé mon niveau et m’avait donné cette maigre assurance qui allait me faire franchir tous les paliers jusqu’à ma thèse de doctorat. Le lycée Michelet avait juste été le bocal dans lequel j’avais tourné en rond pendant trois ans.

Marc m’avait dit que les premières délibérations, celles du mardi, se passaient vite désormais grâce à l’appoint de l’ordinateur et du vidéoprojecteur. Ailleurs peut-être mais pas à Michelet ! Ici, on en était encore à égrainer la litanie des notes obtenues par chaque candidat dans toutes les disciplines. C’était long, fastidieux et surtout c’était en plus à moi de le faire… Pour une fois j’avais regretté de ne pas m’être munie d’une petite bouteille d’eau ; c’était plus fatigant – et desséchant – qu’une conférence d’une heure. Comme si cela ne suffisait pas, il fallait ajouter à mes activités l’arbitrage d’une lutte que je devinais séculaire entre les partisans de la sévérité (« Il ne sait même pas calculer une intégrale ») et ceux de l’indulgence (« Est-ce qu’on a besoin de savoir ça pour être un honnête citoyen ? »). Il y avait ceux qui voulaient voir le livret scolaire à tout bout de champ, ceux qui demandaient invariablement combien il manquait de points, ceux qui rouspétaient que décidément « on le donne à tout le monde cette année » et enfin ceux qui avaient du mal à accepter qu’une « jeunette » de trente berges ait autorité sur eux pendant toute la matinée.
Après, une fois les enseignants enfuis comme une volée de moineaux au premier bruit, il avait fallu signer chacun des procès verbaux, ceux des lauréats du bac, ceux des élèves l’ayant planté en beauté et ceux des « heureux » invités au repêchage. A la fin de ce pensum, le stylo avait creusé une sorte d’auréole violacée sur mon majeur… et je n’évoquerai que pour mémoire l’horrible sensation invalidante procurée par un poignet crispé par l’effort.

Après une journée de pause, les oraux de repêch’ avaient commencé le jeudi matin. Bonne ou mauvaise chose (selon la chapelle à laquelle s’affiliaient les collègues évaluateurs), il y avait peu de monde dans la tranche des moyennes allant de 8 à 10. Pour moi, cela signifiait concrètement que j’allais pouvoir gagner un jour plus tôt le château de Bracieux en Sologne où le tournage du film de Bernard Duplan avait déjà commencé. Au fur et à mesure que les jours avaient passé, je m’étais mise à compter les heures me séparant de ce départ. Enfin ! J’allais pouvoir me rendre compte sur place des efforts que m’avait demandé la remise aux « normes » historiques du scénario de Duplan…

La dernière signature est d’autant plus légère qu’elle orne la feuille d’un « sauvé ». Je regarde avec incrédulité la pionne affectée à mon jury pendant les trois jours. Elle me sourit pour me confirmer la bonne nouvelle. Oui, c’est fini !
Je jette un regard incrédule à ma montre. Si je me bouge un peu les fesses, je pourrais avoir le train de 19h et quelques pour rentrer sur Toulouse.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 13 Déc 2011 - 22:35

Dans un monde normal, je n’aurais pas eu à traverser une grande partie de la ville pour gagner la gare et prendre mon train ; j’aurais retrouvé ma voiture garée dans une rue adjacente, j’aurais mis le contact et j’aurais mis le cap sur mon appartement toulousain !…
Sauf que j’ai décidé depuis longtemps de me ménager ces petites parenthèses au cours desquelles je respire. Entre, je suis « à fond » comme on dit mais, pendant que je marche, mon esprit est libre. Il peut partir dans toutes les directions sans que je sois comme d’habitude obligée de le canaliser sur une seule. C’est souvent dans ces moments-là d’ailleurs que les meilleures idées viennent… Alors, pourquoi y renoncer aujourd’hui ? D’autant que le début de soirée est agréable et que je crois avoir soldé mes comptes avec cette ville que j’ai si longtemps cru être ma ville natale.

Je m’amuse toujours d’un rien lorsqu’il est question d’Histoire. Ce n’est pas tant la présence de la cathédrale Notre-Dame au cœur d’une ville aussi parpaillote que Montauban qui me met en joie – comment cela pourrait-il être le cas d’ailleurs lorsqu’on sait les ravages des guerres religieuses dans la région ? – mais le fait qu’un hôtel Mercure – dieu panthéiste et païen s’il en fût – trône de l’autre côté de la rue. Par le passage pour piétons on saute pratiquement de la dernière marche de la cathédrale chrétienne au hall d’accueil du trois étoiles.
Par ce genre de réflexe qui ne s’explique que par une curiosité mal assumée, je jette un regard vers la porte vitrée en train de s’ouvrir. Un cadre supérieur en costume clair en sort sans doute pour aller dîner. Juste retour des choses, il pose les yeux sur moi et sourit. Me connaît-il ? Me reconnaît-il ? Je ne m’attarde pas pour avoir la réponse, je continue à tracer ma route.
Un rugissement de moteur me fait alors sursauter. Une Toyota grise aux vitres teintées débouche à grande vitesse de la place Franklin Roosevelt, vire trop large en s’engageant rue Notre-Dame.
- Attention !
La voiture dérape, patine, glisse vers moi. Vite et en même temps comme si tout se passait au ralenti…
Je lui échappe d’un bond sur le côté, bascule les bras en avant après m’être prise le pied dans une borne métallique barrant l’accès à une rue piétonne. Ouille ! La « terre » est dure !…
Il y a un violent choc de tôle automobile contre l’angle de la Banque populaire, un nouveau hurlement de moteur et la Toyota s’échappe avant que j‘ai réussi à très bien comprendre ce que je fais le nez contre les pavés gris de la rue de la Résistance.
Le cadre supérieur a déjà volé à mon secours. C’est lui qui m’a crié « Attention ! », cri qui joint au vrombissement de la mécanique japonaise, m’a sans doute évité le pire. Je me relève en tremblant ; frôler la mort n’est pas une première pour moi mais je ne pense pas que ce soit quelque chose qui puisse se ranger dans l’ordre de l’habitude.
- Vous allez bien ?
- Oui, oui…
C’est « non, non » bien sûr que je pense mais, fierté oblige, je ne veux pas déranger davantage ce brave quadra qui m’a peut-être bien sauvé la vie.
- C’est un dingue ! lâche-t-il en montrant la rue du docteur Lacaze dans laquelle la voiture folle s’est engouffrée pour disparaître.
- Le mot est faible…
- Encore un de ces petits cons qui se croient tout permis… Et il n’y a pas un flic pour…
J’évite de continuer à prêter attention à ce discours un peu trop convenu à mon goût. Les vitres étaient teintées, comment savoir que c’était un jeune au volant ? Il n’y avait pas d’agent de police mais ils ne peuvent être partout – sans quoi le quadra serait le premier à hurler à la privation de libertés – et puis, de toute manière, qu’aurait-il pu faire le brave pandore ? Sortir son arme de service et tirer sur la voiture pour l’arrêter ? Allons ! On ne voit ça que dans les films américains et je suis plutôt bien placée pour savoir que la procédure d’ouverture du feu en France ne s’accorde pas à la situation que je viens de rencontrer.
Je ramasse les différents objets qui ont sauté de mon grand sac en priant entre mes dents pour que mon ordinateur portable n’ait pas souffert de la gamelle. J’ai profité de mes longs instants libres de la journée pour avancer ma réflexion pour ma synthèse sur l’histoire de l’aveuglement, ce serait trop bête d’avoir perdu tout ça…
- Vous allez aller porter plainte à la police ?…
- Pardon ?…
Pendant que j’étais à genoux sur les pavés, un petit attroupement s’est formé autour de moi. Badauds, curieux, témoins, je ne sais comment qualifier la demi-douzaine de personnes qui sont là à m’aider à ramasser mes biens… y compris deux pièces de deux euros qui ont roulé – l’argent appelle l’argent n’est-ce pas ? – jusqu’au pied du distributeur automatique de billets.
- Vous allez porter plainte quand même !
Je me redresse à nouveau, essaye de rendre un peu de tenue à ma jupe et fais face à l’homme qui a parlé. Un type à la cinquantaine sportive, cheveux en brosse, premières rides séduisantes.
- Je ne vois pas pourquoi…
- Attendez, reprend-il en posant paternellement sa main sur mon bras, ce type démarre comme un dingue et vous fonce dessus… Et vous trouvez ça normal ?…
- Vous avez relevé sa plaque d’immatriculation ?
- Non… Mais il y a quand même des caméras de vidéosurveillance dans cette ville. Si les flics font leur boulot, ils pourront alpaguer ce cinglé.
Il y a une pression de l’assistance sur moi. Tout le monde va dans le même sens. Raison de plus pour ne pas céder. D’abord parce que j’ai toujours eu la plus grande méfiance pour la vox populi lorsqu’elle est unanime et instantanée… Et ensuite parce qu’en parlant de caméras, le grand type protecteur m’a donné une manière plus radicale de clore cette histoire. Un coup de fil à l’inspecteur Nolhan – via le colonel Jacquiers car je ne sais pas au juste où l’ancien flic crèche désormais – et son super ordinateur Victor fera le reste. Si le conducteur de la Toyota grise n’a pas passé les frontières dans les heures qui viennent, il sera repéré et arrêté, j’en suis certaine.
- Il faut que j’aille prendre mon train, je suis désolée… Je n’ai pas le temps.
Je distribue des mercis rapides, repousse les objections d’un sourire en affirmant que « tout va bien », vérifie une dernière fois qu’il ne reste rien de mes éclaboussures d’effets personnels et je commence à m’éloigner.
Le cadre en costume a très vite compris que je changerais pas d’avis , il est parti de son côté en refermant mentalement ce chapitre anecdotique de sa journée. Le quinquagénaire est un peu plus collant, il me course jusqu’à l’entrée de la rue du docteur Lacaze.
- Vous êtes une irresponsable ! lâche-t-il enfin. Ce fou renversera peut-être quelqu’un d’autre demain et vous n’aurez rien fait pour que cela n’arrive pas.
Je m’arrête avec sur les lèvres les premiers mots d’une fureur que j’ai désormais du mal à contrôler.
- Ecoutez ! Vous êtes bien gentil avec vos leçons de morale mais ça suffit !!! Vous n’allez pas m’apprendre à refaire l’Histoire. Ce qui pourra arriver demain, nous ne pouvons rien y changer. Ni vous, ni moi !… Si c’était le cas, cela voudrait dire que nous sommes d’implacables démiurges capables de dire l’avenir. Laissez donc votre boule de cristal et occupez-vous de l’instant qui vient. De votre instant qui vient ! Je sais ce que j’ai à faire et je le ferai ! Et si vous continuez à me suivre, c’est là que j’appellerai les flics !
Non mais !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 14 Déc 2011 - 0:46

On ne se relève pas d’une gamelle comme celle que je viens de me ramasser sans y avoir laissé un peu de son amour-propre et souvent pas mal de sa peau. Tandis que je presse le pas pour attraper un train qui ne m’attendra sans doute pas, les réalités douloureuses consécutives à mon plongeon se révèlent peu à peu à moi. Paumes des mains écorchées, genou amoché, coude de ma veste déchiré. Jusqu’au menton qui est douloureux et se teinte peut-être de violacé à mon insu.
Je ne sais pas exactement à quelle heure est le train suivant. Ce n’est qu’un souci très secondaire en fait. Par sa situation sur le réseau ferroviaire, Montauban voit passer des trains pour Toulouse jusqu’à tard dans la soirée. Si pareille mésaventure m’était arrivée après une « mission » à Rodez ou à Auch, je n’aurais vraisemblablement pas l’esprit aussi tranquille. Là, je sais qu’il suffira d’un coup de fil pour rassurer Arthur, qu’il y aura toujours des métros à mon arrivée à Matabiau. Pourquoi s’en faire ?
Cette tranquillité ne m’empêche pas de « phosphorer » pour autant sur ce qu’il vient de se passer. Des fous dans nos rues, sur nos routes, il y en a des quantités considérables. Pourtant, au cœur de cette ville je ne sais pas pourquoi, cette situation me choque autant qu’elle m’interpelle (et, comme on dit, « au niveau du vécu »). Non que Montauban soit à mes yeux un havre de paix hors des soucis et des tracas du monde quotidien… Mais quand même !…
Que m’ont dit les témoins ? Que le chauffard venait de démarrer d’une place devant la cathédrale… Emplacement interdit et signalé comme tel par des marquages jaunes au sol. Fuyait-il l’apparition d’une patrouille de « pervenches » locales ? Si tel était le cas, il avait mal choisi sa façon de s’y prendre. En pareil cas, j’aurais essayé de déguerpir sans me faire remarquer et pas en arrachant les tympans de tous les résidents du quartier… Et puis de toutes les manières, cette hypothèse ne tenait pas ! Des agents assermentés – à moins qu’il ne s’agisse de pleutres confirmés – auraient accouru pour me porter secours. Il fallait donc en revenir à l’idée première d’un fada qui veut faire admirer le son agressif de ses chevaux fiscaux mais qui se révèle incapable de les dompter au premier virage venu.
Sauf que…
Ben oui, sauf que… On ne réchappe pas des tracas de ma vie passée sans qu’il en vous en reste pour toujours un sixième sens un peu plus développé que la moyenne. A ma qualité de doute professionnelle, ces expériences encore proches ont ajouté un cran supplémentaire. Au point que j’ai l’impression de finir par voir le mal partout et qu’il faut armer toute ma raison pour démêler le réel du fantasme.
Si la voiture n’avait pas dérapé par accident mais volontairement. Si elle avait démarré précisément au moment où je débouchais place Franklin Roosevelt et pas par hasard. Si on avait voulu me viser pour me faire peur ou peut-être même pour se venger de moi.
Et si je n’avais pas encore dans la tête ce papier griffonné d’une écriture sans orthographe me demandant de ne pas m’occuper de ses « onions »…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 15 Déc 2011 - 0:48

C’est le genre de moment de doute où le corps avance pendant que l’esprit fait du surplace. Je suis sur le trottoir en face de la gare mais je vais et je viens sans me décider à traverser l’avenue. On ne téléphone pas au colonel Jacquiers juste pour dire bonjour et signaler incidemment qu’une voiture vous a foncé délibérément dessus vingt minutes plus tôt. On ne téléphone pas davantage au milieu de la foule d’un hall de gare ou dans un wagon… Il faut donc parvenir à trouver le juste équilibre entre la tranquillité et la proximité des installations ferroviaires.
Alors, tant pis pour le train qui s’annonce ! Je prendrai le prochain !
Je retarde le moment fatidique en appelant d’abord Arthur pour le prévenir que je serai en retard. Il ne s’en formalise pas ; avec Corélia, il est parti passer la journée à Narbonne-Plage et il est toujours sur le chemin du retour. Ne me sachant pas attendue, je trouve une énergie nouvelle pour entamer la procédure compliquée me permettant de joindre le colonel Jacquiers, le bienveillant regard qui a bercé - de loin - mes jeunes années. C’est qu’on n’appelle pas n’importe quand un des chefs de la sécurité nationale spécialement détaché auprès de l’Elysée.
En cas d’urgence, je dois passer par un central d’appel automatique, laisser un message comme sur un vulgaire répondeur, raccrocher et attendre… un temps plus ou moins long selon les occupations du militaire. Entre temps, l’ordinateur localise l’appel, vérifie sa provenance par rapport à un agenda de numéros autorisés, soupèse quelques autres paramètres que je ne connais pas avant de décider de délivrer – ou non – l’information par un bip sur l’appareil de transmission personnel du colonel. Autant dire que s’il est en planque à l’autre bout de la planète, je vais pouvoir tourner en long, en large - et même en variant les deux paramètres - pendant des heures autour de la gare de Montauban Ville-Bourbon !
Preuve que, contrairement à ce que beaucoup de méchantes langues peuvent dire, il y a des trucs qui marchent en France, mon téléphone portable se manifeste au bout de trois minutes.
- Fiona ? Qu’est-ce qu’il y a ?
C’est carré, direct, franc et – ce qui me fait toujours quelque chose – beaucoup plus chaleureux qu’on ne pourrait l’espérer d’un haut gradé supposé froid et distant.
- J’ai des doutes sur un événement qui vient de m’arriver. Une voiture a foncé sur moi… Du moins c’est ce qu’il me semble.
- Description du véhicule ?
- Voiture de marque Toyota… Désolée, je n’y connais rien dans les modèles…En tous cas, c’était un milieu de gamme. La voiture est grise… Elle a percuté un mur et doit avoir le côté droit amoché. Pas de détails sur le conducteur.
- Lieu de l’incident ?
Incident… Le mot me paraît un peu faible, presque banal et routinier pour mon barbouze préféré qui en a vu tellement d’autres.
- Près de la cathédrale à Montauban. La voiture s’est enfuie vers le Tarn par la rue du docteur Lacaze… Je pensais que Jean…
- Je m’occupe de ça personnellement, coupe-t-il. Tu es bien en face de la gare ?…
Inutile de m’extasier sur ce don de double-vue à distance ! Ma géolocalisation était définie dans les paramètres cryptés de mon appel.
- Pas loin, j’ai pris un peu de distance avec la civilisation…
- Tu as bien fait, répond le colonel. On ne va prendre aucun risque avec toi ce soir… Tu vas aller te présenter au chef de gare en lui disant que tu viens de la part de ton oncle René.
- Le chef de gare travaille pour vous ?
- Pas encore, mais dans deux minutes, un de ses supérieurs le mettra au courant qu’il doit t’abriter dans son PC jusqu’à ce que deux hommes des services spéciaux viennent prendre livraison de toi.
- Mais ! Je peux rentrer toute seule !… Je n’ai plus 10 ans !…
- Ce soir, tu seras raccompagnée, Cendrillon. Je n’ai pas envie que tu recroises encore une vilaine citrouille japonaise.
Je raccroche en me disant que j’aurais mieux fait de suivre mon premier mouvement. Sauter dans mon train et rentrer sans rien dire. Là, je vais mettre en branle - à mon corps défendant - plusieurs services de l’Etat… et je n’ose même pas imaginer combien cela va coûter au contribuable… Seulement voilà, je connais bien désormais « mon » Jacquiers ; il est prudent avant même d’être homme. Soit il fait preuve en cet instant de cette forme de sentiment paternel en mémoire de mes parents disparus, soit il a quelques raisons de supposer lui-aussi que ma rencontre avec la Toyota grise n’était pas un hasard.
Et si c’est le cas, cela veut dire que je vais devoir sérieusement réviser mes prévisions de tranquillité pour les jours à venir.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 17 Déc 2011 - 15:34

VENDREDI 8 JUILLET
Nous n’allons pas pousser notre souci de « normalité » jusqu’à attendre le week-end et les gros départs estivaux pour prendre la route. La journée gagnée grâce au faible nombre d’élèves soumis aux repêchages est une journée qui va nous voir embarquer sans tarder dans la C4 « familiale » en direction du val de Loire.
J’aimerais dire que je voyage léger ; ce serait un véritable mensonge. Si ma valise est petite, j’emporte deux gros sacs remplis de bouquins. On ne se refait pas !
En matière vestimentaire, Corélia est presque plus encombrante que moi ; il faut dire qu’à ses propres effets, elle ajoute ceux de ses quatre poupées.
Voir Arthur aux prises avec les caprices de ses deux petites femmes au moment de charger la voiture est un véritable petit plaisir. Ce sont des moments comme ceux-là qui me confirment que ma vie a changé. Je me trouve confrontée à des problématiques qui n’étaient pas les miennes auparavant, je dois composer entre cette sorte d’égoïsme de scientifique que je me suis construit comme une carapace et les exigences de cette blondinette mutine à la progéniture envahissante : si tout ne rentre pas, tant pis ! Je laisserai mon gros dictionnaire du Grand Siècle et les deux dernières études sur le XVIIIème siècle parues au printemps dernier que je n’ai pas eu le temps de lire encore. A regret bien sûr… Mais sans hésiter.
Seulement voilà, Arthur fait des prodiges et, coinçant, décoinçant, recoinçant, manipulant avec un sens inné de l’organisation toutes les pièces du puzzle en 3D que je lui ai livré, il réussit à tout faire entrer… et en un temps record ! A 8h30, nous quittons les bords de la Garonne vers la vallée de la Loire.

Je n’ai rien dit à Arthur des événements de la veille. Officiellement – il a bien sûr constaté sur ma peau les éraflures et les petites plaies consécutives à ma cabriole – je me suis vautrée lamentablement en courant attraper mon train. Un mensonge !… Voilà qui ne me ressemble guère. Surtout envers l’être aimé… Mais comment faire autrement ? Arthur ne supporterait pas de me savoir à nouveau en danger. Et s’il apprenait en plus que j’ai contacté le colonel Jacquiers, il serait fou d’inquiétude, me couvrirait sous son aile ce qui n’est pas spécialement ce dont j’ai besoin pour la tâche excitante – quoique stressante – qui m’attend au château de Bracieux.
Malheureusement pour moi, vers 10h30, alors que nous venons de repartir après avoir ménagé une petite pause pour Corélia, mon portable sonne. Le colonel Jacquiers ! Difficile de m’isoler pour répondre. Bien sûr, je pourrais faire celle qui a décidé de bloquer ses appels mais Arthur ne comprendrait pas cette attitude qui ne me ressemble pas.
- Oui ?… Quoi de neuf ?
J’évite bien soigneusement de préciser le nom de mon correspondant. C’est une précaution qui se révèle totalement improductive. J’adopte sans m’en rendre compte un ton qui s’accorde au parler saccadé du colonel. En croisant le regard d’Arthur, je comprends qu’il a parfaitement identifié mon correspondant. Alors, à quoi bon essayer de feindre ?
- Des nouvelles de ta Toyota… Voiture volée à Albi hier en début d’après-midi, repérée par les systèmes de vidéosurveillance de la ville de Montauban depuis le moment où elle est venue se garer devant la cathédrale. Vers 18h15 ce qui dit qu’on savait dans quelle fourchette horaire tu passerais dans le coin… Le conducteur ou la conductrice n’est pas descendu une seule fois du véhicule. Il a juste été contraint de faire un tour de la place à petite vitesse pour éviter d’être verbalisé par deux agents de la ville qui faisaient une patrouille. Après, on voit distinctement sur les images la trajectoire de la voiture. Ce n’est pas un accident, Fiona, mais ce n’est pas non plus une vraie tentative pour te supprimer. Le dérapage est maîtrisé en dépit du choc qui suit avec l’angle de la banque. On voulait avant tout te faire peur… La question est donc : qui ?…
- Un rival malheureux à la première place de l’agreg ? dis-je sans parvenir à mettre dans ma voix l’insouciance que j’aurais aimé lui donner.
- Est-ce que tu n’aurais pas omis de me parler de soucis récents ?
C’est dit sans aucune méchanceté ou volonté de blesser mais c’est bien un reproche pur jus que le colonel m’adresse. Celui de ne pas avoir joué franc jeu avec lui. Comme il se tient pour mon premier protecteur – l’antériorité l’emportant à ses yeux sur les liens sacrés du mariage -, je le sens marri de ce manque de confiance. D’autant plus que, connaissant la puissance de ses « antennes », il se peut fort bien qu’il ait déjà la réponse à la question qu’il me pose.
- Un court mot avec des menaces et des fautes de français dignes d’un enfant de CP reçu il y a 10 jours dans ma boite aux lettres… On n’y a pas plus prêté attention que ça, on pensait que c’était un gosse du quartier qui s’amusait à faire peur aux gens…
- Eh bien, ma chère Fiona, ton gosse du quartier a appris en 10 jours à contrôler le dérapage d’une Toyota pour monter d’un cran ses menaces. La question est donc : pourquoi te menace-t-il ?
- Si seulement je le savais…
- Pendant que tu réfléchis à ça, je poursuis le récit de ses aventures de l’après-midi. Après sa tentative, il a quitté la ville en direction de Paris. La Toyota a été incendiée près de Lamothe-Capdeville, sur les bords de l’Aveyron. Impossible de relever la moindre trace, la moindre empreinte. C’est un travail de pro…
Que dire ? J’ai beau me secouer les méninges dans tous les sens, je ne vois personne qui aurait à agir ainsi avec moi. A moins évidemment qu’il existe encore quelque part une sœur Lecerteaux ou une arrière grand-tante belliqueuse issue du même clan ayant une dentition entière contre l’usurpatrice que je peux apparaître à leurs yeux… Mais si tel était le cas, le colonel m’aurait prévenue depuis longtemps.
- Tu es désormais sous étroite surveillance, reprend le colonel Jacquiers.
Cette fois, la cause est entendue : les temps heureux de l’innocence et de la tranquillité d’esprit sont à nouveau révolus.
- Où ? fais-je.
- La Mégane grise à soixante mètres derrière vous. Elle va vous suivre jusqu’à Limoges… Après, ce sera une vieille 205 pourrie.
Je me retourne vivement pour découvrir à la distance dite la Renault cabriolet. Arthur jette aussitôt un coup d’œil dans son rétroviseur pour comprendre de quoi il retourne. Un double appel de phares lui répond.
- C’est quoi ça ? demande-t-il.
- Le dernier cadeau de noces du colonel, dis-je…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 17 Déc 2011 - 18:56

Après avoir franchi l’impressionnant double viaduc de Pierre-Buffière au-dessus de la Briance, la Mégane cabriolet a commencé à se rapprocher insensiblement jusqu’à ce que nous puissions identifier la conductrice. Une vieille connaissance à Ludmilla et à moi : Virginie Roncourt, la fliquette entrée dans le service du commissaire Renaudet à l’époque où j’avais « disparu ». Elle nous dépasse en faisant un petit signe de la main puis quitte l’autoroute Occitane à la sortie 39. Dans un impeccable ballet, sans doute favorisé par la gratuité de cette portion du parcours, nous voyons apparaître deux cents mètres devant nous une Peugeot rouge, ocrée par une épaisse couche de poussière, qui semble peiner à dominer la pente descendante et allume sans cesse ses feux stop… ou plus exactement le seul feu rouge qui fonctionne. Nous avalons l’espèce de vieille carcasse sur roues à 120 km/h et la laissons sur place de manière qu’on peut juger irrémédiable. A la sortie suivante, je remarque que l’insignifiante guimbarde a trouvé assez de souffle pour se rapprocher de nous. Le mystérieux auteur de menaces n’a qu’à bien se tenir ; même si c’est avec la plus improbable des apparences, notre garde rapprochée est en place.
Elle le demeure jusqu’à la barrière de péage de Vierzon lorsque les étendues monotones du Berry commencent à laisser place aux premières étendues forestières solognotes. En dépit d’une pause repas du côté de Châteauroux, le conducteur du véhicule est toujours resté à distance, se garant de manière à nous avoir toujours dans son champ de vision mais sans descendre à un seul moment de son véhicule. Sa disparition nous laisse donc un peu orphelin, jusqu’à ce qu’Arthur repère une Ford bleu métallisé qui, en bifurquant derrière nous vers l’A.85 et la Touraine, révèle les raisons profondes de sa présence dans le coin.
Il a bien fallu que je donne des explications à mon chéri. Il les a écoutées sans rien dire, presque comme si sa concentration sur le trafic l’empêchait de saisir exactement la teneur de mes propos. Lorsque j’en ai eu terminé, il a posé la question – peu originale au fond – sur mes éventuels soupçons.
- Comme je l’ai dit au colonel, je n’ai aucune idée, ai-je répondu. Vraiment aucune…
- Le monde est plein de malades mentaux qui s’ignorent, il suffit qu’un seul se soit mis en tête de te persécuter pour je ne sais quelle raison tordue et…
- Tu crois à ce que tu es en train de dire ?
- Pas le moins du monde, réplique Arthur. Avec toi, il ne peut rien y avoir de simple. Ma pauvre chérie, tu es condamnée… nous sommes condamnés… à toujours vivre avec une sorte d’épée de Damoclès au-dessus de la tête. Il suffit d’un dingue passé entre les mailles du filet l’année dernière pour que…
Arthur est on ne peut plus pragmatique ; à ses yeux, tout problème dans ma vie ne peut que se rattacher aux affaires des Lecerteaux qui ont déjà passablement bousillé aussi une partie de la sienne. Je n’ose lui faire remarquer que j’ai – à mon corps défendant – une petite notoriété et que dans mon milieu professionnel il n’est pas exclu que certains frustrés jaloux et envieux (pour faire bon poids) puissent m’en valoir. Sauf qu’évidemment j’espère qu’ils ont un meilleur niveau en grammaire et en orthographe que notre mystérieux pourrisseur de vacances.
- Et le film ? dis-je. Pourquoi cela ne serait-il pas lié au film ?…
- Tu n’as volé de rôle à personne que je sache…
- J’ai remplacé ce cher Maximilien…
- Personne ne l’a su…
- Tout se sait toujours dans le milieu du cinéma… Ce n’est peut-être pas encore dans la presse mais, contrairement à Duplan, je suis certaine qu’on saura que je suis sur ce tournage et quel rôle j’y tiens.
- Encore un « nègre » de notre camarade qui t’en voudrait ?…
On doit être ridicule à essayer de percer un mystère qui est aussi insaisissable que le brouillard autour d’un loch écossais. Notre « Nessie » à nous existe bien mais s’il a émergé à deux reprises, il demeure toujours un total inconnu.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 18 Déc 2011 - 0:35

Des pancartes, sans doute disposées pour faciliter le travail des chauffeurs et des techniciens, nous guident pour les derniers kilomètres vers le château de Bracieux. Ludmilla, en bonne native de Blois, m’a décrit les lieux avec une précision remarquable : un petit village paisible à 20 km de la préfecture du Loir-et-Cher rattrapé par la périurbanisation, une sorte de grande clairière fermée au nord par la forêt de Boulogne qui donne sur le parc de Chambord, une gouttière parfois humide dans laquelle serpentent les différents bras du Beuvron. Le château en lui-même n’a guère de prestance si on le juge à l’aune de ses grands voisins de Chambord, Cheverny ou Blois. C’est une bâtisse de la fin du XVIème siècle pour son corps principal dont le grand intérêt pour le film est une vague ressemblance avec le Versailles de Louis XIII. Pour le reste, comme il était impensable de mobiliser plusieurs jours en pleines grandes vacances les grandes demeures historiques du val de Loire, l’équipe de Duplan a cherché à multiplier les journées de travail à Bracieux (et lorsque je suis arrivée sur le projet, il était bien sûr trop tard pour pointer les incohérences du cadre retenu). D’ailleurs, si des scènes sont prévues au château de Blois, elles sont calibrées pour être mises en boite en une seule journée. Tout le reste se tournera donc dans la forêt, à Bracieux ou dans un grand hangar à Orléans où les décorateurs ont reconstitué un entrelacs de rues du centre du Paris des années 1620 ainsi que l’entrée du Louvre de l’époque.
A la sortie du village, au rond-point où se séparent les routes de Blois et de Chambord, un barrage de gendarmes nous arrête. Il faut montrer nos passes pour pouvoir avancer. Les pandores tiquent un peu parce que Corélia n’en possède pas mais ils se montrent compréhensifs et nous pouvons poursuivre.
- Prochain point de contrôle, c’est l’équipe de sécurité du film. Ils seront sans doute moins coulants pour votre gamine, prévient le brigadier.
Effectivement, après deux cents mètres sur le chemin du Verger, la route est à nouveau barrée. Du geste plus que de la voix, deux types baraqués en débardeurs noirs floqués du titre du film en rouge (forcément…) nous enjoignent de nous parquer dans un champ sur la gauche déjà bien pourvu en véhicules de tous genres.
- Vous venez pour quoi ?
Comme à chaque fois que je dois justifier quelque chose en mettant en avant mes qualités, les mots peinent à sortir de ma bouche. Fichue réserve ! Je me contente de montrer la carte plastifiée portant mon nom, ma photo et l’autorisation d’accéder à tous les espaces de tournage. Cela fait un peu trop la nana sûre d’elle-même et le baraqué le plus brun de peau n’apprécie pas vraiment. Il me le fait payer en se montrant intraitable sur le cas de Corélia. D’un côté, on ne peut pas leur en vouloir d’être intransigeants : nous n’avions pas prévu cette situation puisque nous étions supposés nous arrêter d’abord au château de Charentilly et y retrouver Marc et Ludmilla (lesquels sont encore à Toulouse). Et puis, l’idée des cris d’une gamine de quatre ans venant ruiner une prise ne peut que leur donner des sueurs froides. Arthur, parce que c’est Arthur Maurel et que, plus que moi, il a l’habitude que son nom ouvre les portes les plus hermétiques, s’entête dix bonnes minutes à essayer de convaincre les gars de la sécurité. Il les prend à témoin du caractère de petite fille modèle de Corélia qui ne dit rien depuis que les discussions ont commencé et joue tranquillement avec sa poupée de chiffon. Il explique qu’il lui est arrivé de l’amener à son travail à la radio sans que jamais cela ne cause le moindre problème… même au plus sourcilleux des ministres ou au plus misanthrope des comédiens. Peine perdue !
- Vas-y sans moi, lâche-t-il à bout d’arguments. De toutes manières, moi je ne suis qu’un spectateur et je ne peux même pas jouer les utilités… On va un peu se dégourdir les jambes dans le champ et le sous-bois là-bas en t’attendant.
Satisfait de sa petite revanche mesquine, l’agent de sécurité laisse à son collègue le soin de m’indiquer où se tournent les scènes de l’après-midi.
- Vous continuez le chemin sur deux cent mètres puis vous allez voir un virage à droite. Vous arriverez dans les communs du château, c’est là que ça travaille cette aprem…
Je fais un gros bisou à Corélia qui ne peut s’empêcher de demander où elle va maman. Je la rassure en lui disant que je vais revenir dans un moment, qu’elle va aller se promener avec papa et sa poupée Lola et que quand elle reviendra, je serais bientôt de retour. A dire vrai, je n’ai aucune idée du temps que cela va me prendre. Une chose est sûre cependant, je ne compte pas m’éterniser pour cette première visite. Je vais humer l’air, vérifier la couleur des costumes et l’absence d’anachronismes flagrants sur le plateau et ciao la compagnie ! Au cas où, s’il est possible d’importuner Duplan avec ce genre de détails maintenant que le tournage est lancé, je demanderai comment avoir un passe pour Corélia. Des fois que j’ai envie de prendre une revanche grinçante sur le bellâtre à la peau trop bronzée…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 18 Déc 2011 - 13:38

On tourne une scène assez simple à décrire : un chevaucheur arrive pour apporter au cardinal la nouvelle du rembarquement des troupes anglaises de l’île de Ré. Personnages ? Le cavalier et sa monture, deux ou trois figurants. Dialogue limité au minimum : le messager demande si le cardinal est encore là, le figurant jouant le palefrenier se contente de répondre en indiquant du bras une direction. Il faut cinq prises avant que Bernard Duplan ne se montre satisfait d’un plan qui aurait pu être largement confié à l’équipe B de tournage tant il manque de complexité apparente.
- Pause d’une demi-heure pour préparer le plan suivant. Le départ du cardinal pour les travaux de la digue de La Rochelle…
Duplan redescend sur son nez les lunettes qu’il portait jusqu’alors sur le haut du crâne, parcourt ses notes, les compare avec celle de la script, se lève de son siège pliant en s’étirant. Autour de lui, sans l’attendre, la ruche s’est mise à bourdonner. A croire que lorsque le réalisateur évoque une pause, c’est pour lui seul.
D’un hangar agricole – qu’on évitera soigneusement de faire entrer dans le champ de la caméra – on tire un carrosse majestueux et bien trop rutilant à mon goût. Les téléphones portables qui étaient tous coupés se remettent à fonctionner : pour convoquer les comédiens de la scène suivante, pour réclamer un surplus de boissons fraîches, pour faire amener sur le « plateau » les quatre chevaux devant tracter le carrosse. Une équipe s’occupe de baliser avec des rubans blancs et rouges l’espace qui sera balayé par la caméra durant la scène. Les figurants s’éclipsent dans des cabines pour se changer.
Je reste extérieure à cette avalanche de mouvements contraires, de cris, de coups de marteau et de sifflets. Ce mélange d’époques, auquel j’aurais dû pourtant m’attendre, me déroute finalement beaucoup. Comme de plus, hormis Duplan, je ne connais personne, ma réserve profonde ne m’incite pas à avancer comme en terrain conquis. Alors, je regarde s’agiter l’équipe de tournage en espérant que quelqu’un me remarquera et me demandera ce que je fais là. Corps immobile et silencieux au milieu de cette frénésie.
Cela dure bien cinq minutes, cinq minutes durant lesquelles une lance à incendie commence à déverser des litres d’eau sur l’espace où viendra prendre place la carrosse. C’est au milieu de ce rideau de pluie artificielle (la scène à venir est supposée se dérouler au cœur de l’hiver 1627-1628) que j’aperçois une silhouette qui ne m’est pas inconnue. Elle sort d’une des cabines et se dirige aussi vite que le lui permettent ses sabots vers les toilettes installées sous les arbres.
Silhouette féminine bien connue effectivement puisqu’elle était il y a peu parmi les invitées de mon propre mariage. Je me décale pour en avoir le cœur net et la suivre du regard. La confirmation de l’identité de la jeune personne engoncée dans les vêtements trop larges et rapiécés d’une souillon me détourne du ballet bruyant des techniciens au travail. Que fait Julie sur le tournage ? Oui, Julie… L’ancienne assistante d’Arthur, placée auprès de lui par le colonel Jacquiers. Julie dont la présence s’était révélée primordiale lorsqu’il avait fallu neutraliser le psychopathe qui s’était introduit dans les studios de RML avec l’idée bien arrêtée de parler dans le micro avant de faire un carnage.
Je repousse l’idée la plus simple qui soit : tout comme nous avons eu une escorte sur l’autoroute depuis Toulouse, Julie est là pour nous protéger pendant le tournage. On voit bien où est le problème… Le colonel Jacquiers n’est au courant des menaces qui pèsent sur moi que depuis ce matin et notre conversation téléphonique. Quels que soient ses dons pour monter rapidement des cellules de protection ou de surveillance, mon papa de substitution n’a pas pu placer Julie au cœur de la masse des figurants en quelques heures. D’ailleurs, il suffit de la regarder se mouvoir dans la zone pour comprendre qu’elle est ici depuis plusieurs jours.
Il y a une idée encore plus simple mais je ne la recense que pour être certaine d’avoir fait le tour de toutes les possibilités : Julie est fan de cinéma et a choisi de passer ses vacances en faisant la figurante dans un film en costumes. Comme on le voit, cela ne tient pas debout une seconde. Même si sa profession ne lui permet pas trop de s’épancher sur ses activités à venir, la jeune femme n’a rien évoqué de tel il y a 10 jours ; elle parlait surtout d’un besoin d’un peu de calme.
Conclusion d’un esprit logique – mais ébranlé – : le colonel Jacquiers savait depuis un bon moment que je devais venir à Bracieux pour superviser l’historicité de ce film (activité que je tenais pourtant à garder la plus secrète possible). Julie est dans la place pour me surveiller et, sans doute, me protéger. Ce qui ouvre une perspective fort peu réjouissante : la cellule du colonel n’ignorait donc pas que de nouvelles menaces allaient s’exercer à mon encontre et elle le savait peut-être même avant que le premier message « dysorthographié » n’atterrisse dans ma boite aux lettres. Preuve que l’ombre qui s’est remise à planer sur moi n’est pas légère.
Je me décide à contourner la grosse citerne qui continue à faire pleuvoir pour transformer le sol sec de juillet en maelstrom boueux de décembre afin d’aller intercepter Julie avant son retour dans sa cabine. Une voix bien timbrée m’arrête dans ma détermination.
Bernard Duplan m’a repérée.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 19 Déc 2011 - 20:17

- Vous ne deviez pas arriver dimanche ?
Il s’esclaffe en disant ça, preuve que ma présence ne le trouble pas plus que cela. D’ailleurs – il faut que me le mette bien en tête pour m’en convaincre – il m’a choisie quand bien même mon nom lui a été suggéré par Maximilien Lagault. Il pouvait prendre quelqu’un d’autre et il m’a distinguée parmi les autres possibilités qui s’offraient à lui.
- Les joies de l’Education Nationale, réponds-je… Un travail terminé plus vite rallonge les vacances.
Je ne suis pas sûre que cela veuille dire grand chose pour Bernard Duplan mais à la limite je m’en fiche. La manière dont il m’a serré la main – avant de me serrer contre lui – me suffit pour dire que si les comédiens n’ont pas tous été enthousiastes au repas de l’autre soir, Duplan lui m’a adoubée. Ce serait une bonne occasion pour évoquer le problème Corélia mais je n’ose pas demander quelque chose cinq minutes après être arrivée.
- Que pensez-vous de ce relais de poste ? On s’y croirait n’est-ce pas ?…
Comment lui avouer que je n’ai pas d’idée spécialement précise de l’aspect d’un relais de poste du début du XVIIème siècle ? Comme tout le monde, j’ai en tête ce que j’ai pu voir dans des films de cape et d’épée. Quelle valeur cela a-t-il ?
- Je suppose que vous savez ce qu’on se prépare à tourner…
- Richelieu part rejoindre le roi sur le chantier des travaux de la digue de La Rochelle… Je n’ai pas de mérite, je vous ai entendu le dire tout à l’heure.
- Vous n’avez peut-être pas en tête alors la manière dont je vais filmer ce moment… La caméra est sur la grue, elle embrasse d’en haut le cardinal et son secrétaire qui gagnent le carrosse puis elle descend jusqu’à faire l’indiscrète au moment où ils embarquent. Elle finit sur le poing du secrétaire qui cogne contre la caisse pour donner au cocher l’ordre du départ. Le carrosse démarre et le plan se termine sur les manants qui ramassent les pièces jetées par le cardinal avant de monter en voiture.
Je visualise à peu près la chose mais, n’ayant aucune compétence cinématographique, je ne peux juger du rendu exact de ce mouvement de caméra. Je m’en excuse avec franchise auprès du réalisateur.
- Ne vous tracassez pas de cela… Les critiques nous expliqueront à tous deux ce que j’ai voulu faire…
Nouveau rire. Le cinéaste est visiblement plus dans son élément sur le plateau de tournage que dans les studios de RML et même que dans son propre salon. On l’attendrait nerveux, il est de fort bonne humeur et s’amuse d’un rien.
- Mais j’y pense !… Si vous êtes en avance, il n’y a rien de prévu pour votre couchage. Où allez-vous crécher cette nuit ?… Il faut que je vous arrange ça…
- Pas la peine de vous déranger… Je ne fais que passer, je vais me poser à Charentilly dans… ma maison de famille. Je reviens demain…
- Vous êtes sûre ?…
- Tout à fait sûre… D’ailleurs Arthur m’attend avec notre fille sur le parking…
- Il est fâché ou il a peur de vous déranger en plein travail ?…
Je lui explique l’intransigeance des deux cerbères à l’égard de Corélia. Aussitôt, l’humeur du cinéaste change, il décroche le talkie-walkie qu’il porte à la ceinture et passe une soufflante au responsable du site de tournage. Me sentant responsable du tapage, je ne sais plus où me mettre…
- Voilà c’est arrangé, conclue-t-il après avoir « raccroché »… Arthur et votre fille vont pouvoir venir… J’aimerais vous préciser une chose comme je le fais avec tous ceux qui travaillent ici. Quel que soient les problèmes que vous rencontrez, je veux que vous m’en parliez, c’est compris ? Ma règle d’or sur un tournage c’est que tout le monde doit être concentré à 100 % sur le job. Les problèmes, il faut s’en occuper en amont.
- Normalement, Corélia ne viendra pas ici…
- Et pourquoi ne viendrait-elle pas ?… Au nom de quoi est-ce que je devrais priver cette gamine de sa maman pendant un mois et demi ?…
Cette sollicitude me touche. Duplan est un chic type, la chose est entendue. Il ne me reste plus qu’à lui prouver que je mérite sa sympathie.
- Votre carrosse, dis-je en essayant de me rendre utile, il va rester aussi beau au milieu de toute cette boue ?…
- Ne vous tracassez pas de cela, il sera sale à souhait lorsque le cardinal montera à son bord. Il y aura même quelques éclaboussures sur la vitre… Concentrez-vous sur les éventuels anachronismes, Fiona… Le reste, c’est mon domaine…
Me voilà dans les cordes. J’ai ouvert ma gueule et je me trouve remise en place dans la foulée. A méditer pour la suite…
- Tenez, voilà Jean-Pierre qui arrive du maquillage… Venez vérifier avec moi à quel point il est plus vrai que nature.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 20 Déc 2011 - 1:26

La situation qu’on s’apprête à fixer sur la pellicule n’a pas grand chose à voir avec le tableau célèbre de Philippe de Champaigne à partir duquel des générations d’élèves ont appris à reconnaître Richelieu. Ce n’est pas le prélat impressionnant de pompe – et presque de majesté - mais le ministre en campagne militaire qu’on va voir.
Jean-Pierre Tunnel émerge de la tente des maquilleuses sous l’apparence qu’Henri-Paul Motte a forgé du cardinal dans les années 1880. Les attributs du guerrier, cuirasse et hautes bottes beiges, accompagnent ceux de l’homme d’Eglise. J’ai eu beau faire part à la costumière de mes doutes sur ce mélange des genres, le coproducteur Alain Frémot a imposé ses vues dans mon dos. On ne peut pas éviter certaines figures d’Epinal…
Je devrais être furieuse qu’on ait fait si peu de cas de mon expertise et pourtant je n’y parviens pas. L’acteur qui vient d’apparaître face à moi est Richelieu ; les voiles rouges suspects émergeant du treillis métallique de sa cuirasse n’y sont pour rien. La prestance, le regard d’aigle, la sécheresse des traits du visage semblent sortis tout droit du tableau de Philippe de Champaigne. Comme si Jean-Pierre Tunnel avait passé des heures à travailler entre une reproduction de la toile et son propre miroir.
C’est proprement bluffant.
- Alors ? questionne-t-il en se plantant devant moi, les bras croisés et le menton altier.
- Vous faites une éminence remarquable, dis-je.
- Je trouve aussi… Je regrette juste de ne pas avoir de Milady pour m’accompagner.
C’est une petite pique ou je ne m’y connais pas ; d’un battement de cils je fais entendre au comédien que je l’ai parfaitement saisi ainsi.
Tunnel se moque bien de l’historicité de son personnage, de sa « vérité » ; ce qu’il aime en Richelieu, c’est l’épaisseur qu’il dégage dans la mémoire collective, ce qu’il peut construire à partir de l’image que le public en a déjà. Il aurait joué Richelieu dans un adaptation des Trois mousquetaires rigoureusement de la même manière qu’il a préparé son « Cardinal rouge ». Cela signifie clairement qu’il n’attend rien de moi et que, dans sa tête, le travail de composition est déjà achevé.
Comme à chaque fois qu’il sent un de ses comédiens m’égratigner, Bernard Duplan évite de prendre ouvertement parti. Chic type peut-être mais un poil faible devant ses vedettes. C’est un rapport de force qui n’est pas à mésestimer dans l’avenir proche : le réalisateur sait qu’il a besoin de ses comédiens pour son film ; eux n’ignorent pas leur potentiel de nuisance sur le résultat final. Duplan est un humaniste autant qu’un épicurien, cela ne l’empêche pas d’être pragmatique.
- Pas de Milady c’est vrai mais les belles dames ne manquent pas dans la distribution… Mélina et Sophie ont déjà commencé à tourner… Hélène Stival arrive lundi… et si notre Marie de Médicis a pris du poids pour son rôle, elle n’en garde pas moins tout son charme une fois débarrassée de son maquillage.
- Pour gâter cet ensemble de grâces, il suffit de peu, objecte Jean-Pierre Tunnel en prenant l’air contrit. Tiens, prenez ce pauvre Charpentier… A-t-on idée d’être aussi mal foutu que ce pauvre diable ?!
Charpentier, c’est le premier secrétaire de Richelieu, la main de son maître, celui qui imite à merveille l’écriture et la signature du cardinal. C’est en l’occurrence sur le plateau de tournage Denis Gréaux, un abonné des seconds rôles, ce genre de visage qu’on n’oublie pas mais sur lequel on peine toujours à mettre un nom.
Je trouve l’attaque de Jean-Pierre Tunnel contre l’autre comédien particulièrement déplacée. Il n’a certes ni la prestance, ni l’aura du cardinal, engoncé qu’il est dans une tenue sombre et étriquée qui pourrait le faire prendre pour un calviniste genevois. Est-ce une raison pour le moquer ?
- Je ne suis pas mal foutu, ton éminence, réplique Gréaux. J’habite mon personnage, nuance !
- Eh bien, dépêche-toi de déménager alors…
Tunnel accompagne son trait d’humour d’une bourrade qui me montre que je m’étais méprise sur les relations des deux comédiens. Ils sont en fait, comme je l’apprendrais plus tard, de vieux complices ayant usé ensemble leurs fonds de pantalon sur les bancs d’un prestigieux cour de théâtre et ayant partagé la viande enragée des débuts.
- Sacré Charpentier, va !… Il n’y paraît pas, fait-il en me regardant droit dans les yeux, mais c’est un redoutable tombeur… On peut dire qu’il n’est pas de bois… Alors que moi, dans l’état qui est le mien…
Il écarte les bras pour dégager sa cape rouge et baisse la tête pour que la calotte écarlate émerge de ses abondants cheveux grisonnants.
- Pour moi, rien jusqu’à la fin du tournage !… Nada !… Ah ! Si comme ce bon Charpentier j’avais un marteau…
Et le voilà qui se lance dans une imitation de Claude François. Il se déhanche au rythme de la mélodie et appelle, comme l’ interprète original, tout le monde à reprendre en chœur le refrain…
- Oh oh oh oh ! Tous avec moi !… Oh oh oh oh !…
Avec le recul, je pense que tout ça était préparé, que les deux complices avaient mis au point ce petit intermède vocal pour se détendre et perpétuer la tradition des tournages « bon enfant » de Bernard Duplan. Et ça marche… La script est hilare, le perchman balance sa girafe en cadence, les assistants tapent dans leurs mains. Le réalisateur lui-même n’est pas le dernier à hurler les « oh oh oh oh ». Il met cependant fin au délire avant que Tunnel, qui sait ce texte-là aussi bien que celui de son rôle, n’attaque le troisième couplet. Il se tait aussitôt et cesse de faire virevolter sa cape au rythme de ses contorsions. Accompagnant la mue de son maître de comédie, Gréaux décompose son visage pour lui rendre l’inconsistance grave de celui de Charpentier.
- En place ! ordonne Duplan. On va pouvoir tourner !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 20 Déc 2011 - 13:23

La reprise de l’emballement et de l’agitation me rejette sur le côté. Ce poste d’observatrice est finalement celui qu’on me réserve ; je peux agir avant, parler après, mais pendant le tournage proprement dit je ne serai jamais que la première des spectatrices.
Arthur et Corélia me rejoignent un peu avant que Duplan ne demande le silence. Je mets de manière préventive un doigt devant la bouche pour éviter que ma fille adoptive ne se mette à lancer un de ses « Maman ! » tonitruants et délicieux. Elle vient se blottir contre moi et, respectueuse de ma consigne muette, me chuchote à l’oreille.
- Ils font un film ?
- Oui.
- Et elle est où la princesse ?…
- Elle n’est pas encore là… Un autre jour elle sera là.
Je m’auto-flagelle pour cette incorrection de langage. Dieu seul sait pourquoi lorsque les gamins vous rendent gaga de bonheur, vous vous sentez obligés de leur parler dans une langue que vous imaginez être la leur. Pour essayer de les empêcher de grandir trop vite ?
Corélia, par sa seule présence, suffit à me faire oublier que je veux qu’Arthur regarde en direction de la souillon qui, appuyée contre un vieux mur de pierres séchées, attend le début de la scène. Il ne manquera pas de la reconnaître même sous ses oripeaux de mendiante. Tu parles !… Mon cher et tendre, qui a dû pourtant recevoir des dizaines de cinéastes dans ses émissions, paraît surtout subjugué par toute la machinerie du plateau. Plus que Corélia en tous cas dont les yeux d’enfants cherchent malgré tout la belle princesse ou, à défaut, quelques animaux qui parlent comme dans les films Disney.
Duplan a demandé le moteur puis lancé le « Action ! » qui a libéré les comédiens. Tunnel et Gréaux sortent sans précipitation de la porte du supposé relais de poste. La caméra commence à descendre vers le carrosse tandis qu’on distingue la main du secrétaire qui lance une poignée de monnaie. On devine, plus qu’on ne les voit, les gueux se précipiter pour extraire de la glaise deux ou trois piécettes. La caméra se cale enfin sur la vitre du carrosse, court du visage fermé du principal ministre au poing serré de Charpentier. Trois grands coups secs et le lourd véhicule s’arrache dans une gerbe noirâtre à la boue de la cour.
Tout s’est déroulé exactement comme Duplan me l’avait annoncé. C’est une preuve de l’efficacité de tout le travail préparatoire mené en amont : les comédiens avaient l’expression requise par la situation, le cocher a poussé les chevaux dans le bon tempo, les manants ne se sont pas retrouvés là où ils n’auraient pas dus être. Cela n’empêche pas le réalisateur de demander qu’on recommence. « Pour plus de sécurité, dit-il »…
- Maman, j’ai soif !
Allons bon !…
Je vais pour demander à Corélia d’attendre un peu avant de me rendre compte que cela fait une bonne heure qu’elle n’a pas dû boire. Hors de question de patienter jusqu’à la fin du tournage de cette scène. Qui sait si Duplan, perfectionniste comme il l’est, ne va pas demander une troisième voire une quatrième prise ? Il vaut mieux profiter des quelques minutes nécessaires à la remise en place du carrosse et au nettoyage des bottes du cardinal pour s’éclipser.
Après avoir expliqué à Arthur les raisons pour lesquelles je m’éloigne, je me dirige vers la tente du maquillage. Par un raisonnement assez primaire je le reconnais, j’imagine que si les comédiens passent de longues minutes à cet endroit, il doit bien s’y trouver une fontaine, un distributeur d’eau ou des canettes de soda à disposition.
Bingo ! Un coup d’œil rapide à l’intérieur me permet de repérer ce que je cherchais. Me sentant protégée par mon passe plastifié, j’entre sans hésitation et marche vers la bonbonne cylindrique et son assortiment de gobelets en plastique. J’ai juste le temps de me dire que je vais moi aussi me laisser tenter par un petit verre et m’hydrater avant que la foudre ne tombe à mes pieds.
Dans le reflet d’un miroir, sur ma droite, un visage concentré m’est apparu. Un visage qui ne m’a pas repérée tant il est occupé à badigeonner une sorte de poussière artificielle grisâtre sur les joues et le front d’un figurant. Lydie devait, selon les dires du colonel, être sur le tournage d’une série télé ; elle est à Bracieux à dix mètres du plateau du film de Bernard Duplan. Elle est à Bracieux et j’y suis aussi. Elle est à Bracieux et Julie y est également. A ce degré de coïncidence, on ne peut plus croire à l’hypothèse du hasard. Il se trame quelque chose ici qui a à voir avec la sécurité de l’Etat…
Ou bien avec moi…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 20 Déc 2011 - 18:16

- C’est tat…
Sans prendre vraiment conscience de mes gestes, je bâillonne Corélia de ma main droite et abaisse de la gauche son bras tendu en direction de Lydie.
- Ce n’est pas bien de montrer les gens du doigt !
Elle tourne vers moi ses grands yeux de biche incrédule : « qu’est-ce qu’il te prend, maman, de me gronder comme ça ? »
Allez expliquer à une gosse de quatre ans que « tata Lydie », celle qui apporte toujours de beaux livres et des pâtes de fruits, n’a pas envie d’être reconnue sur son lieu de travail. Impossible !… Je préfère donc battre en retraite de manière provisoire le temps de confier Corélia à Arthur. Mais, comme disait le général Mac Arthur en quittant les Philippines, je reviendrai. Ca, Lydie, qui m’a bien sûr aperçue, en est déjà certaine.
Dehors, la caméra est en train de piquer doucement vers le carrosse du cardinal. Je me fige, toujours sans lâcher Corélia dont je crains qu’elle se mette à crier, et cherche Arthur. Je l’aperçois près du poste de commande de la nacelle qui porte la caméra mais son regard est ailleurs. Je trace une ligne virtuelle à partir de ses yeux, elle me conduit – sans trop de surprise – vers la caisse boueuse où viennent d’embarquer Richelieu et Charpentier. Un coup de fouet, le carrosse s’ébranle, Arthur ne détourne pas la tête. C’est bien Julie qu’il a repérée !
- Coupez !…
Je me dépêche de rejoindre Arthur avant que lui-même ne bouge pour tirer au clair les raisons de la présence de son ancienne assistante sur le plateau.
- Tu ne devineras jamais qui, commence-t-il…
- Si, le coupe-je… Je l’avais déjà aperçue… Mais j’ai encore plus fort qu’elle dans les environs.
Mon cerveau, pourtant brouillé par tant de surprises dérangeantes, fonctionne à toute vitesse. La bonne idée à suivre serait de se casser tout de suite d’ici et d’envoyer dès notre arrivée à Charentilly un mail de « démission » à Duplan. Oui, ce serait l’attitude la plus sage avant que le petit doigt que je viens de glisser dans une histoire pas claire ne se fasse happer jusqu’à l’épaule. Et puis d’ailleurs, je n’ai ni contrat, ni salaire en attente. Qu’aurais-je à me reprocher ?… Rien ! Absolument rien !… Sinon un manque complet à la parole donnée… Et c’est là que le bât blesse, plutôt crever que de ne pas tenir mes engagements ! Alors ?…
- Tu repars avec Corélia… Vous allez vous installer à Charentilly tranquillement et tu reviens tout aussi tranquillement me chercher demain soir.
Décrire le visage interloqué d’Arthur prendrait plusieurs pages tant les sentiments s’empilent en peu de temps sur ses traits. Je crois bien que c’est la première fois que je lui parle sur un ton aussi impérieux. Il lui faut d’ailleurs quelques secondes pour saisir que ce que je viens de dire ne se discute pas.
- Tu vas faire quoi ?
Là c’est l’inquiétude qui prend le relais et j’en sais gré à Arthur même si j’évite de trop le montrer. On ne va pas verser dans la sensiblerie tout de suite…
- Essayer de comprendre ce qu’il se passe ici. Si cela ne me dit rien qui vaille, je larguerai tout et on s’en ira profiter du soleil de juillet ailleurs. Tu pourras lire ton stock de bouquins tranquille pendant que je ferai des châteaux de sable avec Corélia…
Je sais très bien que je ne le ferai pas. Quand bien même c’est ce que j’ai profondément envie de faire en cet instant… Et même sans tarder.
- Je t’accompagne pour récupérer deux ou trois affaires pour la nuit, poursuis-je.
- Tu vas dormir où ?…
- T’inquiète pas de ça, bêta ! Pas avec un autre homme que toi en tous cas…
Je me fends de mon plus beau sourire, celui que j’appelle mon modèle de compétition, auquel je sais qu’Arthur ne résiste pas. Il me faut le rassurer même si je devine qu’il va gamberger dans son coin jusqu’à demain soir. A sa place, je serai dans le même état. Nous n’aimons guère les mystères.
- C’est Corélia qu’il faut éloigner d’ici, tu comprends… Elle te dira qui elle a vu et alors tu comprendras que nous ne pouvons pas être trois à avoir la berlue en même temps. Ne t’en fais pas pour moi… Tu as bien vu aujourd’hui que je suis dotée d’anges gardiens particulièrement fidèles.
Le puzzle ne parvient pas pour autant à prendre forme. Ni dans l’esprit d’Arthur qui en sait forcément moins que moi, ni dans le mien. Y a-t-il un lien entre les menaces et la présence de Lydie sur le tournage ? Duplan sait-il ce qui se trame autour de lui ? Comment expliquer qu’encore une fois une histoire tordue prenne naissance autour de la personne de Maximilien Lagault ? Il me tarde de me retrouver seule avec des stylos et une feuille de papier pour jeter au clair toutes ces questions et mes premières hypothèses.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 20 Déc 2011 - 20:14

Je regarde s’éloigner la voiture avec sur les lèvres un sourire que je sais éminemment faux. Je ne vais pas montrer aux deux amours de ma vie que je commence à flipper. J’ai beau avoir connu des situations bien plus compliquées à vivre que celle qui se présente à moi, je ne parviens pas à m’y habituer. Je suis une chercheuse en Histoire et pas une aventurière. Tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu à mon corps défendant. J’espérais bien ne jamais avoir à replonger et voilà que la rechute se précise…
Je me sens dans le même état qu’avant de prononcer une conférence. Angoissée de ne pas être à la hauteur et pourtant indéfectiblement confiante dans mes capacités. Je sais que je peux le faire. Je sais que s’il faut souffrir, je souffrirai et que s’il faut en baver, je serrerai les dents. Ce mélange de sensations antagonistes m’a longtemps troublée, j’ai fini par accepter l’idée qu’il m’était consubstantiel ; j’ai besoin de douter pour avancer et de certitudes pour ne pas m’enfuir au premier problème.
Sur le plateau, on va tourner une troisième scène, la discussion entre Charpentier et Richelieu dans le carrosse. Un moment clé où le secrétaire qui a reçu un rapport d’un agent du cardinal informe celui-ci des ressentiments de Gaston d’Orléans à son égard. L’annonce du départ de Louis XIII – qui s’ennuie en pays de Saintonge - pour Paris a suscité la question de savoir qui du frère du souverain ou de son principal ministre exercera le commandement en son absence. En proie à une de ces crises de doute qui le poignent souvent, le cardinal décide par avance de refuser la proposition royale si jamais la lieutenance-générale sur les troupes lui était offerte.
Je marque un temps d’arrêt pour observer les préparatifs. A la fois par curiosité et par calcul… Il me paraît plus aisé de me glisser sous la tente de maquillage pendant le tournage que dans ce moment de grands va-et-vient.
Le XVIIème siècle est en train de se transformer en annexe de la guerre des étoiles. On tend contre la vitre du carrosse une grande toile verte sur laquelle on injectera plus tard des paysages en défilement. A l’opposé, un écran plasma est installé pour rythmer le déroulement du dialogue. Je profite de ma pause pour essayer de repérer Julie. Elle paraît s’être littéralement évanouie… A moins qu’elle ne soit encore en train de se changer dans une cabine pour retrouver l’apparence de son siècle.
Lorsque Gréaux et Tunnel reprennent place dans le carrosse, je passe en mode intrusion et me glisse sous la tente.
Malheur ! J’aurais dû m’en douter !… Julie est entre les mains de Lydie qui la débarrasse de sa peau de miséreuse. Nos regards se croisent par le jeu des différents miroirs. Surprise supplémentaire, sous la perruque que Lydie vient de faire glisser, Julie a des cheveux blonds et coupés quasiment en brosse. Encore un indice en faveur de la confidentialité de ces présences. D’ailleurs, elles ne discutent même pas et Lydie ne montre pas une plus grande familiarité avec elle qu’avec ses autres « clients » qui attendent. Un léger mouvement de tête de la maquilleuse me fait comprendre que ce n’est ni le lieu, ni le moment, pour déverser la montagne de questions qui m’emplissent la bouche. Je me détourne vers la fontaine d’eau fraîche.
Pourquoi ne suis-je pas dans la C4 en direction de Charentilly ?
La vérité que j’entrevois en faisant semblant de trouver un quelconque intérêt au fond de mon gobelet me flanque la trouille. Je crois que je suis devenue accro à ces poussées d’adrénaline.
Comme si la sage historienne ne trouvait plus dans le savant désordre de ses fiches assez de folie pour combler son existence !
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 20 Déc 2011 - 22:56

Frustrée de ne pas pouvoir savoir ce que j’attends d’apprendre, je me signale auprès de Bernard Duplan afin qu’il me procure finalement l’hébergement proposé une heure plus tôt. Il me dirige vers la responsable de ces questions d’intendance qui me loge sans hésiter… au Novotel de Blois. C’est une petite revanche sur le passé qu’on me donne à savourer en prélude à la grande explication que j’espère avoir, d’une manière ou d’une autre, avec Lydie.
Comme le planning de la journée prévoit deux scènes nocturnes dans le château de Bracieux, il y a cantine à la fin de l’après-midi. D’abord pour les techniciens qui doivent démonter tout le matériel de tournage extérieur et installer les équipements requis dans la pièce où doit se jouer la nouvelle scène entre Tunnel et Gréaux. Magie du découpage apparemment anarchique des plans, il s’agira d’un dialogue sensé se dérouler à Nantes, au moment du mariage de Gaston d’Orléans et de Mademoiselle de Montpensier… et plus d’un an avant les deux scènes de l’après-midi. On finira par une scène dans le parc à la lueur des flambeaux avec Richelieu et sa nièce, la seconde narrant à son oncle les « méchantises » que lui fait subir la Reine-Mère dont elle dame d’atour.
Dans un second temps, vers 19h30, ce sont les acteurs et figurants, le staff de Duplan et Duplan lui-même qui sont conviés à profiter des trésors culinaires concoctés par la divine Clémence et ses assistants. Au menu du soir : une salade fraîche aux petits légumes de saison, un rôti de veau tendre à en pleurer, un sorbet à la menthe avec un assortiment de macarons au chocolat et à la noisette. Autant dire que la vingtaine de personnes autour de la table n’échange guère de paroles pendant les trois quarts d’heure où nos palais rencontrent ces mets délicats et dont la fraîcheur accompagne si bien la douce chaleur d’un soir d’été.
- Alors, Fiona ?… Quelle impression ?… me demande Duplan au moment où les fumeurs détalent griller la clope du soir avant de replonger au taf.
- Je me demande ce que je fais là, réponds-je.
C’est un peu une phrase à double sens mais elle traduit bien le sentiment de l’instant. Tout ce que je pouvais dire pour prévenir les anachronismes a déjà été signalé… Et ce qu’on n’a pas voulu entendre, je n’ai aucun moyen de le faire modifier au dernier moment. J’ai un peu l’impression d’être juste la référence qu’on est heureux d’exhiber comme gage de qualité. Le photographe du plateau a déjà dû m’avoir une dizaine de fois sur ses clichés, il me sera difficile de nier avoir participé à la réalisation de ce film si, comme je le redoute, la production décide de mettre en avant ma caution scientifique.
- Recomptez donc les boutons et s’il en manque un…
Duplan me confirme à sa façon la vacuité de ma fonction. J’aurais presque envie de lui faire remarquer que j’avais autre chose à faire de mes vacances que de le regarder monter et descendre d’une nacelle plongeante. Je me défends de le faire, j’ai déjà ouvert ma gueule une fois et je n’ai pas aimé ce que j’ai reçu en échange. Tout le monde est persuadé que c’est un privilège d’être là – et c’est sans doute vrai -, alors faisons comme si on était super sensible à cette marque de remerciement. Mon travail de relecture du mois de juin est terminé ; désormais, je suis comme un couturier qui voit défiler ses modèles sur le dos d’autres personnes.
- N’hésitez pas à en faire la remarque à qui de droit, poursuit le cinéaste.
- A vous ?
- A moi, à la costumière, au comédien qui aura négligé de s’en rendre compte. Dans le domaine historique, vous êtes la numéro 2 sur le plateau après moi.
Voilà qui rattrape l’impression laissée par sa remarque précédente. Je ne suis pas naïve – quoi qu’ait pensé et répété Isabelle Caron – au point de ne pas percevoir qu’il s’agit d’une grosse couche de miel sucré étalée sur mon orgueil meurtri.
- Il me semble que monsieur Frémot…
- Frémot est un sot ! tranche péremptoire Duplan. Je sais fort bien ce qu’il a exigé que nous conservions en dépit de vos observations. Sur certains points, je n’ai aucun moyen de m’opposer parce que je n’ai pas tous les cordons de la bourse entre les mains, mais je peux vous assurer que lorsque nous le pourrons – et nous le pourrons j’en suis certain – nous ferons suivant vos conseils.
Ce n’est plus une couche de miel, c’est toute la ruche…
Il n’empêche que ces déclarations d’intention me plaisent. Je me dis que, puisqu’il se trame des choses louches sur ce tournage – ou dans ses environs – on tolérera plus facilement ma présence et mes regards appuyés si on sait que le maître des lieux lui-même m‘en a donné mandat.
Pour l’heure, tandis que l’équipe artistique sirote le petit café qui permettra de tenir jusqu’à minuit – terme annoncé du tournage -, je cherche désespérément à croiser la route de Lydie ou de Julie. Peine perdue ! Elles semblent s’être évaporées.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 21 Déc 2011 - 1:44

J’ai mis entre parenthèses ma quête infructueuse de Lydie le temps d’appeler Arthur pour vérifier que l’installation au château de Charentilly s’était bien passée, puis Ludmilla pour lui dire à demi-mot que je n’allais sûrement pas tarder à avoir besoin de nouvelles preuves de son indéfectible amitié.
- On démarre demain à l’aube, m’a-t-elle assuré. Tu sais bien que quand tu as besoin, je suis là.
Et comment !… Nos relations en sont à un tel point de confiance aveugle qu’il m’est pratiquement impossible de comprendre comment j’ai vu vivre toutes ces années sans pouvoir m’appuyer sur elle.
Sur le perron du château, tandis que le soleil jette ses derniers feux sur l’horizon, je rencontre Sirène Mouly, la très jeune comédienne – elle a 20 ans – qui va incarner madame de Combalet, la nièce du cardinal. Encore vêtue en jeune femme de son époque, elle mâchouille frénétiquement un chewing-gum en faisant les cent pas dans l’escalier.
- Nerveuse ?!
Mon métier a au moins cet avantage, j’ose aller vers les jeunes adultes. Ils sont pour moi plus faciles à aborder que des gens de mon âge ou, pis encore, que des septuagénaires envers qui le respect dû à l’âge me bloque. La demoiselle par son attitude me fait penser à ces étudiants qui arrivent une heure en avance le jour des examens, heure qu’ils mettent généralement à profit pour détruire méthodiquement la maigre confiance qu’ils ont en eux.
- C’est ma première scène… J’ai peur de ne pas être à la hauteur…
- Vous avez déjà tourné, non ?… Je ne pense pas que ce soit si différent d’un film à l’autre.
- Ce que j’ai fait c’était du film à petit budget… D’ailleurs, je me demande bien comment monsieur Duplan a bien pu me remarquer tellement ça n’a pas marché…
Je lui ferais bien remarquer qu’il y a des directeurs de casting pour ça mais ce ne serait pas lui remonter le moral. Il faut qu’elle pense que c’est le Maître en personne qui l’a distinguée… D’ailleurs, rien ne prouve que ce ne soit pas le cas.
- C’est vous l’historienne ?…
- Si vous l’avez remarqué au fait que je n’ai rien à faire, je ne sais pas si je dois me montrer flattée d’être reconnue.
- Non c’ets pas ça… Mais Jean-Pierre m’a dit pendant qu’on fumait tout à l’heure que si j’avais des doutes sur madame de Combalet, il fallait que je vous en parle. Parce que j’ai cherché des trucs sur elle sur le net et j’ai pas tout compris.
- Eh bien, il n’est jamais trop tard… Pour vous pour apprendre et pour moi pour servir enfin à quelque chose.
- Vous allez me trouver niaise mais pourquoi elle n’a pas de mari alors que Richelieu ne pense qu’à la marier ? Elle n’est pas assez bien ?…
- Il y a un peu de ça… Mais je dois commencer par vous corriger, ce n’est pas « elle n’a pas de mari » mais « elle n’a plus de mari ». Cet obscur et peu intéressant marquis de Combalet ayant avalé dès 1622 son extrait de naissance, la demoiselle – qui ne le goûtait guère d’ailleurs – s’est retrouvée bonne à remarier mais sans que la position de son oncle lui permette d’envisager une union plus en rapport avec ses attentes.
- Elle était donc orgueilleuse…
- Je ne pense pas… Elle fut proche de gens de bien comme Vincent de Paul et tint plus tard salon auprès de beaux esprits. Vous qui êtes comédienne, le fait qu’elle ait été la première à soutenir Le Cid de Corneille en 1637 doit vous parler… Pour tout dire, elle avait fait vœu de renoncer au mariage et c’est dans ces dispositions qu’elle se trouve au moment de sa vie où vous allez l’incarner. Mais l’augmentation de la position du cardinal va en faire un parti recherché et, pour Richelieu, une pièce à agiter sur l’échiquier de la cour. Certains ennemis de Louis XIII, comme on le voit dans le scénario, iront jusqu’à faire courir le méchant bruit que Richelieu veut chasser Anne d’Autriche pour mettre sa nièce sur le trône.
- Mais elle se mariera avec le duc d’Aiguillon ensuite… Je l’ai toujours vue appelée « dame de Combalet, duchesse d’Aiguillon ».
- Cadeau de son oncle qui lui acheta en 1638 le duché-pairie d’Aiguillon… mais sans la marier. Comme vous le savez puisque là aussi la scène est dans le scénario, elle sera parmi les dernières personnes à voir le cardinal sur son lit de mort et celle qui le pleurera le plus sincèrement.
- C’est le moins qu’elle pouvait faire, non ?
- Oui peut-être… Mais je la pense honnête et désintéressée… Enfin dans la mesure où la chose est possible quand on vit à la Cour au milieu de la bataille incessante des intrigants…
Les questions de la comédienne auront au moins eu le mérite de m’occuper l’esprit et de me ramener à ce que je suis dans le fond : une passeuse de mémoire.
- Comment vous arrivez à savoir tout ça ? On vous a greffé Wikipedia dans la tête ?
Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre de remarque. J’ai l’impression que la jeunesse d’aujourd’hui n’a aucune idée des possibilités extraordinaires du cerveau et se refuse à imaginer qu’on puisse l’utiliser pour enfermer un peu de cette science qui vous tient chaud pendant les longues nuits de doute. Sans oser le dire, Sirène Mouly voit dans ma culture plus l’effet d’un numéro de cirque qu’une situation normale. Le pire c’est qu’elle n’est pas la seule à envisager les choses ainsi… Mais le constater, n’est-ce pas admettre qu’on a vieilli ?
- Oh ! Il faut que j’y aille ! s’exclame-t-elle. Je passe chez la costumière à 9h30 et au maquillage tout de suite après… Merci madame l’historienne pour ces explications.
- Appelez-moi Fiona…
- Fiona comme ?…
Je vais intervenir pour terminer sa question mais elle me grille quand même la politesse.
- Comme la princesse dans Shrek ?
Il y avait bien longtemps qu’on ne me l’avait pas servie celle-là. A tout prendre, je crois que je préfère être la Fiona de Shrek que la « Fiona de la télé ».
- Je crois qu’il n’y a qu’une princesse ici… Et c’est vous, Sirène… Allez filez avant de vous faire gronder ! Là, pour le coup, vous auriez eu raison de vous en faire…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 21 Déc 2011 - 15:11

SAMEDI 9 JUILLET
Minuit trente. La nuit est un peu fraîche mais qu’importe… Je n’ai pas eu comme les malheureux comédiens à endurer le port de vêtements d’hiver une longue heure durant puisque la scène en tournage était supposée se dérouler en novembre peu de temps avant la fameuse journée des dupes. Il vaut mieux éviter de se plaindre quand on n’a pas de bonnes raisons à cela….
Un assistant est venu me prévenir que je serais de la cinquième rotation, celle qui conduira Jean-Pierre Tunnel, Denis Gréaux et Pascal Oudry, le chef décorateur, jusqu’au Novotel de Blois. Gréaux est déjà prêt, il grille une clope en discutant au téléphone depuis une bonne heure. Oudry peut fort bien être en train de superviser la mise en place d’un décor pour le lendemain comme il peut être parmi ces personnes qui attendent de partir ; je ne sais absolument pas à quoi il ressemble. Pour Jean-Pierre Tunnel, il faudra forcément attendre ; il est en train de se « dérichelieuiser » sous la tente des maquilleuses, tente sous laquelle j’ai renoncé à me présenter faute d’y trouver Lydie.
La jeune Sirène a été parfaite en madame de Combalet, jouant sur la dualité de cette femme séduisante et intelligente qui n’ignore pas quels enjeux se nouent autour d’elle. Elle s’est permise de faire stopper une prise pour me demander si elle pouvait s’accrocher au bras du cardinal. Madame de Combalet étant dénigrée par les ennemis du ministre – et en premier lieu par la Reine-Mère - elle la sentait perdue et l’imaginait agir ainsi… Duplan a dit « oui » et, ignorant l’historicité de ce genre de détails intimes des relations du cardinal et de sa nièce, je lui ai conseillé de faire selon son sentiment.

Une heure cinq. Je regrette de ne pas avoir sorti mon ordinateur pour travailler sous la clarté rayonnante de la lune, cela m’aurait occupée. Le site du château de Bracieux se vide petit à petit, les lumières s’éteignent, les agents de sécurisation ont commencé leurs rondes. Les nombreux participants au tournage s’égaillent vers Blois, Romorantin, Beaugency, voire Orléans, pour profiter d’une nuit qui sera courte (reprise du travail à 11 heures). Seules les personnes clés, celles qui seront présentes tout au long du tournage, logent à proximité de Bracieux : Duplan a réussi à obtenir de résider pendant près de deux mois au château de Villesavin (ce qui doit se payer au prix fort) à quelques kilomètres de là ; personnes indispensables, la script, le caméraman et l’ingénieur du son sont établis au relais d’Artémis à quelques centaines de mètres du château. Les comédiens sont paradoxalement moins importants ; il n’est pas indispensable, sauf maquillage long, qu’ils soient là trois à quatre heures avant le début du tournage… et puis ils ne sont pas mobilisés tous les jours. Voilà pourquoi on les a installés dans les meilleurs hôtels des villes environnantes. Les « soutiers » du tournage, qu’ils œuvrent à la construction des décors, à l’habillage des comédiens ou à la pose des rails du travelling, sont rejetés vers tous les hôtels bas de gamme des environs, généralement situés près des échangeurs autoroutiers. Comme on ne me changera pas désormais, j’ai du mal à accepter l’idée d’être au Novotel quand Lydie doit crécher dans les 9 m² d’un Formule 1. Question de principes.
La longue silhouette de Jean-Pierre Tunnel se découpe dans la nuit. Sac de sport sur l’épaule, il remonte tranquillement l’allée vers le parking. Son départ a dû être signalé depuis le château car une Scénic quitte sa place pour s’approcher du « point d’embarquement ». Gréaux, ayant repéré lui aussi la carcasse longiligne de son vieux complice, consent à cesser de téléphoner. Pascal Oudry sort de l’ombre, un grand carton à dessin sous le bras.
- Une bonne chose de faite, lâche l’interprète de Richelieu en jetant son sac dans le coffre.
Je ne sais pas trop de quoi il parle. Le tournage est loin d’être terminé pour lui puisque, hors quelques journées de relâche, il est sur le pont quasiment en permanence. Il sera également du voyage final sur deux jours en septembre pour les scènes au bord de l’Atlantique.
- T’as raison… Faut en profiter avant que ce petit merdeux de Pinchemel ramène sa tronche de beau gosse.
Cela reste énigmatique. Même après l’intervention de Denis Gréaux. Enigmatique mais pas totalement. S’agirait-il de bonnes fortunes « amoureuses » ? Autrement dit, le retard imposé par l’acteur à ses partenaires de route correspondrait-il à une coucherie rapide, quasi à la hussarde, avec une admiratrice ou une comédienne ?… Il est sûr que le visage angélique de Grégory Pinchemel fait plus palpiter les petits cœurs sensibles que la sèche figure d’un Tunnel qu’on verrait plus volontiers dans le rôle de Don Quichotte. Alors, tant que le chat n’est pas là…
Je m’approche de la voiture à mon tour. Mon intrusion se traduit par un regard gêné de Jean-Pierre Tunnel – ce qui tendrait à confirmer ma supposition sur la nature de ses récentes activités – et par un coup d’œil perplexe du chauffeur à son quatuor de passagers.
- Attendez ! Je ne peux pas vous prendre tous les quatre… Il y a un problème-là…
- On va se serrer, assure Tunnel… Mademoiselle Fiona n’est pas bien grosse…
- Je n’ai que trois sièges, rétorque le conducteur… Celui du milieu à l’arrière a été enlevé pour permettre le transport de matériel long… Je ne sais pas quel con m’a attribué quatre personnes mais il s’est planté.
Que croyez-vous que j’ai fait alors ? Ben exactement ce que des années de sentiment d’infériorité m’avaient préparée à faire : me sentir coupable d’être là.
- C’est moi qui suis en trop. Je n’étais pas prévue pour dormir à Blois ce soir… Allez-y ! Partez sans moi. Il y aura bien quelqu’un pour m’amener là-bas.
A cet instant précis, je ne doute pas que cela se fasse. C’est lorsque je vois les feux rouges disparaître à l’entrée de la route de Blois que je commence à me demander ce que je fiche seule – ou presque – dans ce coin un peu paumé du Loir-et-Cher.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 21 Déc 2011 - 19:35

Je n’ai pas trop le temps de commencer à angoisser. Un nouveau moteur automobile démarre et, tous feux éteints, une voiture s’approche de moi. Là encore, pas de peur particulière à éprouver. Un court éclat de lumière du plafonnier me permet d’identifier la personne au volant.
Lydie !
Je ne dirais pas que c’est une surprise… C’est plutôt inespéré… Elle semblait avoir mis tant d’énergie à me fuir que je doutais qu’il y ait de sa part la moindre tentative pour m‘approcher.
- Fais pas ta star, grimpe ! me lance-t-elle en descendant la vitre.
Je m’exécute sans discuter. Ce sont des instants forcément palpitants puisque je vais enfin comprendre tenants et aboutissants de sa présence sur le tournage. Lesdits instants durent un peu plus que je ne l’imaginait. Il faut attendre plusieurs kilomètres avant que la maquilleuse rompe le silence.
- Désolé de t’avoir fait poireauter tout ce temps mais il fallait que j’attende que ces clampins se barrent. Tu as compris que moins on nous verra ensemble mieux ce sera…
- C’est à peu près la seule chose que j’ai compris en fait…
- Oui, je me doute.
Lydie rétrograde en seconde pour franchir l’intersection avec un chemin forestier mais oublie de ré-accélérer ensuite. Cela annonce une discussion qui risque de prendre un peu de temps. Plus qu’il n’en faudrait en tous cas pour gagner à une vitesse normale le centre de Blois.
- Il y a deux mois, ton ami Maximilien Lagault nous a fait part de l’arrivée régulière dans sa boite aux lettres de messages anonymes le menaçant.
- Jusque là, cela se comprend…
Avec ce que Lydie vient d’avouer, j’aurais déjà de quoi tout remettre en ordre mais, l’heure tardive et la fatigue aidant, je préfère la laisser le faire pour moi.
- Ce n’est pas son « œuvre » qui pose problème au mystérieux corbeau mais le fait qu’il s’apprête à figurer au générique du dernier film de Bernard Duplan en tant que conseiller historique. Quand comme Lagault on s’est déjà fait tabasser en pleine rue et qu’on s’est retrouvé menacé d’un hara-kiri en galante compagnie, il y a de quoi ne pas prendre les choses à la légère. Cela tombe bien, il connaît du monde… Et du monde haut placé… Pas besoin que je te dise un nom…
- Oui, je connais…
- Du coup, l’affaire atterrit sur le bureau du colonel…
C’est amusant qu’elle l’appelle toujours « le colonel » quand elle est en mission. C’est d’ailleurs bien la seule chose susceptible de m’arracher un sourire en ce moment. Je sens monter l’embrouille…
- Une semaine plus tard, alors que les services investiguent sur ces mystérieux messages anonymes, une explosion détruit une partie de la maison de Lagault sur la Côte… Trois jours avant que celui-ci ne s’y retire pour l’été…
- Mais…
Je devine par avance ce que sera la réponse de Lydie à la question que je vais poser. Il faut pourtant que je la pose, histoire de purger mon esprit d’un doute oppressant.
- Mais… Et son cancer ?…
- Le cancer de qui ?…
- De Lagault… Ouais, c’est bon… C’est bien ce que je pensais… Quelle enflure !…
Je laisse le temps à Lydie de mettre en ordre dans sa tête les pièces de mon propre puzzle.
- Il t’a écrit que ?…
- J’ai reçu sa lettre des mains de Duplan…
- Il était donc on ne peut plus pressé que quelqu’un récupère son rôle… Comme d’habitude, il a procédé avec ce tact qui le caractérise…
- Bon, ça j’ai compris… Maintenant, la suite… C’est quoi cette histoire ?… Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que Julie fabrique parmi les figurants ?
- Cela fait beaucoup trop de questions d’un seul coup, Fiona !… Quoique… Il doit bien être possible de répondre à toutes en une fois… On n’en sait fichtre rien !…
Moi qui attendais un flot de révélations, j’ai le sentiment de m’être prise la porte du placard aux secrets dans la figure. On mobilise au moins une demi-douzaine d’agents des forces spéciales de sécurité de l’Elysée pour… rien ?…
- Attends, dis-je, laisse-moi récapituler. Lagault est victime de menaces parce qu’il va faire le film de Duplan ; ça va même jusqu’à une forme d’intimidation plus explosive. Il décide de me refiler le bébé juste pour voir si ça changera quelque chose… Et l’actualité récente a montré que cela ne changeait rien. Le conseiller historique du film sur Richelieu est voué à subir les menaces écrites et les tentatives d’intimidation d’un dingue qui a dû arrêter sa scolarité au CE1… Même si c’est un malade qui est derrière tout ça, il n’y a aucune raison valable de s’en prendre uniquement au conseiller historique. Sauf si, bien sûr, le dérangé de service s’imaginait que la place était pour lui.
- Le colonel pense que c’est quelqu’un qui veut empêcher que ce film se fasse…
- Alors, qu’il sabote les freins de la voiture de Duplan, qu’il piège la perruque de Jean-Pierre Tunnel ou qu’il carbonise le château de Bracieux… Ce sera plus radical et plus efficace.
Lydie ralentit encore pour traverser Mont-près-Chambord. Nous roulons à 30 km/h à la sortie du village. Un véhicule, surgissant du néant, nous double en klaxonnant à en réveiller toute la forêt.
- Encore un de ces connards de pilotes frustrés ! peste Lydie. Tu comprends pourquoi je préfère te raccompagner moi-même.
Je ne me risque pas à lui faire remarquer qu’à cette vitesse on est paradoxalement tout autant en danger sur ces longues lignes droites. Que les chauffeurs de la production roulent vite c’est malheureusement obligatoire avec les contraintes horaires qu’on impose à tout le monde.
- On en était où ? demande-t-elle.
- Toujours sur le même point d’interrogation.
- Nous avons mission de savoir qui cherche à saboter ce tournage…
- Je le comprends bien mais où est le rapport avec la sécurité de l’Etat ? Je me trompe où c’est une mission dans l’intérêt du Prince et de ses amis only…
- Ce sont des ordres, Fiona !… Tu saisiras sans peine que j’évite de trop réfléchir dessus.
- Et de qui est la délicieuse idée de me mouiller là-dedans ?… De Lagault sans doute ?
Silence embarrassé…
Moteur qui monte en tours/minute…
Aiguille du compteur qui commence à s’affoler…
- Vers qui pouvait-on se tourner sinon toi ?… Dans notre idée, c’était une vendetta contre Lagault et c’était tout… On ne pouvait pas imaginer…
Le dernier argument est irrecevable. Je connais suffisamment le colonel Jacquiers pour savoir qu’il a pour précepte premier de tout prévoir. Surtout l’imprévisible…
- Et Duplan est au courant ?
- Personne ne sait sauf Julie, un autre agent qui est dans l’équipe technique, moi… et toi désormais…
- Et Arthur forcément… Il a vu Julie, il sait que tu étais là aujourd’hui…
- Eh bien, ajoutons Arthur à la liste des happy few, soupire Lydie.
- Si je comprends bien, mon rôle désormais c’est celui de la chèvre… J’attends avec mon plus beau sourire et mon air le plus détaché que le grand malade sans orthographe essaye de me disperser façon puzzle aux quatre coins du Loir-et-Cher ?
On entre dans Blois par le pont Charles-de-Gaulle.
- Il dit que si une personne peut faire ça, c’est toi…
- Ben voyons !… J’aurais les palmes académiques à titre posthume…
Pendant que je monte en température sous le coup de l’énervement, une partie plus lucide de mon cerveau pointe les éléments qui vont à l’encontre de ce sentiment d’être sacrifiée aux intérêts supérieurs de la Nation (Lagault peut-il d’ailleurs être un intérêt « supérieur » ?) : jeudi soir, le colonel m’a mis à l’abri dans le bureau du chef de gare ; pendant tout le voyage aujourd’hui, j’ai bénéficié d’une escorte discrète mais réelle ; ce soir, c’est Lydie elle-même qui prend sur son temps de sommeil – forcément restreint – pour me ramener en sécurité à mon hôtel... Et il ne m’étonnerait pas qu’une ou deux personnes soient déjà en planque près du Novotel.
Je ne dois pas être trop dure avec le colonel Jacquiers et Lydie. Les sentiments qu’ils me portent ne sont pas froidement professionnels.
- Ton sang fait que tu es des nôtres, lâche Lydie en s’engageant sur l’échangeur qui va nous ramener vers l’avenue du maréchal Maunoury.
- Ce n’est pas parce que mon père a fait le barbouze que…
- Et que crois-tu que faisait Nathalie Lecerteaux en Colombie au milieu des années 70 ? Du tricot ?
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 22 Déc 2011 - 0:45

Dans les affaires que j’avais conservées par-devers moi pour la nuit et la journée du samedi, j’avais omis la petite plaquette de « dors bien » planquée au milieu de mes dossiers. Sans être une insomniaque patentée, j’avais de temps en temps de petites pannes de sommeil. Doit-on s’étonner qu’après une telle journée, et l’ultime révélation de Lydie Jacquiers, j’ai eu quelque mal à m’endormir ?
La problématique qui m’obsédait était la suivante : le goût pour l’aventure, pour la mise en danger, peut-il être héréditaire ? Autrement dit, n’étais-je plongée régulièrement dans des affaires tordues que parce que mon sang m’y attirait ?
Spontanément, je répondais « non »… Mes souvenirs de cours de SVT me permettaient d’être certaine qu’aucun chromosome de l’espionnage n’existait… Et quand bien même une telle aberration eût existé, il était toujours possible que cela ait sauté une génération sans m’atteindre. La science plaidait donc contre cette hypothèse et les certitudes héritées des cours de madame Serres auraient dû me permettre de sombrer dans un sommeil paisible. Sauf que les images se bousculaient devant mes yeux. Combien de fois avais-je eu des attitudes ne me correspondant pas ? Combien de fois avais-je eu des initiatives qui tenaient plus de la stricte application du manuel de l’agent en mission que de la formation policée d’une historienne ? Quand j’avais blousé l’équipe de Sept jours en danger à la fnac de la rue de Rennes. Quand je m’étais lancée au risque de me rompre le cou dans l’ascension des murs du château de Charentilly. Quand j’avais sacrifié ma chevelure pour échapper à une alerte enlèvement… Et même lorsque j’avais fait croire à ce pauvre Lagault que j’avais été sa « chose » durant une nuit entière… Tout cela ne pouvait pas venir de la personne que j’étais, c’était impossible, impensable, surréaliste. Quant au petit frisson jouissif qui m’avait traversée lorsque je m’étais décrite comme une « chèvre » destinée à attirer le grand malade qui voulait dégommer le conseiller historique de Duplan, j’aurais voulu être capable de l’oublier.

Le téléphone « au-dessus » de mon lit me sort d’un rêve dont fort heureusement – comme presque toujours – je ne me souviens pas. J’émerge en nage d’un sommeil agité, les yeux vrillés par la lumière du jour, la tête prise entre les mâchoires d’une presse hydraulique. Ma voix est aussi blanche que l’a été ma nuit.
- Oui ?…
- Mademoiselle Toussaint… Votre chauffeur est arrivé et vous attend.
Pourquoi ai-je confusément l’impression d’avoir déjà vécue cette situation ?… Mais parce que je l’ai déjà vécue. Tout simplement. C’était juste une autre moi-même dans une autre vie.
Je m’ébroue pour essayer de chasser les particules de fatigue qui se sont formées dans chacun de mes muscles. Peine perdue ! Elles s’accrochent… Et plus encore autour de mon cerveau qui grésille comme une mouche posée sur une lampe halogène.
Je saute dans mon jean, enfile un tee-shirt uni – j’ai horreur des messages stupides qui proclament l’amour d’une ville ou une dévotion béate à l’égard d’une marque – et repousse à plus tard le triste spectacle de mon visage dans le miroir. Advienne que pourra. Que j’ai ou non en moi ces gênes qui parasitent ma personnalité, il faut que j’avance…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 22 Déc 2011 - 17:22

Se maquiller à 110km/h sur une route départementale n’étant envisageable que pour qui veut se transformer en clown, je profite du petit quart d’heure de transport pour inonder de sms Arthur, Ludmilla, Adeline et même Hélène Stival à qui j’avais promis de signaler mon arrivée à Bracieux.
Ludmilla me confirme que toute la famille Dieuzaide est en route pour nous rejoindre. Arthur me raconte comment Corélia s’est tout de suite plu dans sa chambre et est tombée amoureuse de la grande girafe en peluche qui y trône. Hélène m’explique comment elle a enregistré une petite mélodie chantée sur son portable avant de s’endormir et le plaisir avec lequel elle vient de la retrouver au réveil. Adeline ne dit rien. Arthur s’inquiète de mon mutisme concernant la double présence de Julie et Lydie. Ludmilla me demande si je compte avancer mon histoire de l’aveuglement dans les prochains jours parce que, dit-elle, elle a un nouveau cas épatant à me proposer. Hélène m’interroge sur ce qu’elle pourrait mettre comme paroles sur sa mélodie. Comment veut-elle que j’ai une idée ? Ce n’est pas mon métier !… Je lui écris la première chose qui me passe par la tête : l’histoire d’une espionne qui est en même temps mère de famille… J’évite de me demander où je suis allée chercher ça… Toujours rien d’Adeline…
On franchit le barrage de gendarmerie du rond-point presque sans ralentir. A force, les pandores connaissent parfaitement la dizaine de véhicules, automobiles et minibus, qui font la noria une partie de la journée. Tant qu’ils restent vigilants à l’égard des curieux et des agresseurs potentiels, cela me va bien ainsi…

Les impératifs météo ont entraîné en début de matinée un chamboulement du plan de travail. Le week-end s’annonce couvert, lundi sera une belle journée et mardi devrait être marquée par la pluie. En conséquence, l’alternance planifiée entre scènes d’intérieur et d’extérieur va être rompue pour s’adapter. Aujourd’hui, on ne réalisera que des scènes dans le décor du « bureau » de Richelieu au Louvre ce qui permettra de libérer Tunnel et Gréaux la journée de dimanche. Demain, ce sera la « journée des dames » avec la première scène d’Hélène Stival face à son futur époux, Gaston d’Orléans, et le retour anticipé de Sophie Latour et Mélina Lussault pour la fameuse scène de la glissade fatale d’Anne d’Autriche sur le parquet du Louvre.
Les derniers arrivés à Bracieux découvrent en même temps que moi ces changements. Pour certains, ils annoncent une surcharge de travail – non envisagée – pour la journée. La scène de le glissade nécessite de déménager une grande partie du mobilier de la salle à manger du château. Elle demande aussi d’encaustiquer le parquet de manière à permettre ladite glissade pour les multiples prises prévues par le story-board. Cela prendra des heures car il est hors de question d’effectuer ce travail avec des machines.

Je ne peux m’empêcher de commencer ma flânerie quotidienne à Bracieux par une visite sous la tente de maquillage. Lydie, qui badigeonne généreusement de fond de teint les joues de Denis Gréaux, fait celle qui ne m’a pas remarquée. Sans doute pour finir de donner le change, elle se met à gronder le comédien.
- Denis, ce ne sont pas des poches de fatigue que vous avez sous les yeux, mais des malles entières… Où avez-vous donc fini votre nuit ?
- Dans ma chambre, assure le comédien… Par contre, je crois bien que je l’ai longtemps commencée au bar de l’hôtel.
- Vous n’êtes pas raisonnable… Il faut que je fasse des miracles maintenant pour que vous soyez raccord.
La maquilleuse ne cesse de faire courir son regard de clichés du comédien pris pendant le tournage de scènes précédentes jusqu’au visage « en chantier ». Je suis bien placée pour connaître sa dextérité et son goût du travail bien fait. Il n’y a aucune raison pour que Denis Gréaux ne soit pas dans la scène du jour la copie conforme du Charpentier de la scène avec laquelle elle viendra se coller. Ce n’est pas tant cet aspect qui me chiffonne que l’attitude du duo Tunnel-Gréaux. A la place de Duplan, j’éviterais de laisser trop de libertés à ces deux jouisseurs sous peine de me retrouver un matin avec un problème sérieux à régler. Mais, fort heureusement, pour lui comme pour moi, je ne suis que la conseillère historique… Alors j’interviens et je conseille…
- Savez-vous, monsieur Gréaux, que Charpentier s’appelait Denis tout comme vous ?…
- Par exemple ! s’exclame le comédien qui manque en s’agitant de prendre un coup de pinceau dans l’œil.
Je dois devenir parano, j’ai l’impression que sa réaction est totalement feinte et que dans son for intérieur il s’en fiche comme de son premier bavoir.
- Mais c’est purement anecdotique, je dois le reconnaître… Ce qu’il me semble en revanche indispensable que vous fassiez, c’est donner à votre regard quand vous jouez un peu moins de supériorité et plus d’admiration pour le cardinal. Charpentier n’est pas un simple collaborateur, il est l’homme qui connaît tous les secrets de Richelieu Qu’il en soit fier, cela peut se concevoir mais il a surtout pour son maître un attachement indéfectible et je pense que dans son expression le sérieux devrait le disputer à une sorte de béatitude d’avoir été choisi et conservé par un tel homme.
- Cela le rendra niais, objecte Gréaux.
- On peut peut-être ne pas tomber dans une telle extrémité… Je suis certaine que vous trouverez ce petit brillant d’admiration naïve dans l’œil qui donnera à votre Charpentier toute sa personnalité.
- J’en parlerai à Duplan avant…
C’est logique et je ne trouve rien à redire à cette forme de prudence de l’acteur. Maintenant, si là encore je n’ai pas plus de crédibilité dans mon rôle de conseillère historique, je n’ai plus qu’à me concentrer sur celui de chèvre attachée à son piquet en attendant qu’on veuille bien la dévorer.
- Vous auriez le temps de me maquiller s’il vous plait madame ? Quand vous en aurez fini avec monsieur Gréaux bien sûr. Je crois bien que moi aussi, l’alcool en moins, j’ai les stigmates d’une nuit compliquée à effacer…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 22 Déc 2011 - 21:49

Me retrouver entre les mains expertes de Lydie m’aide beaucoup à m’apaiser. Parce que j’ai confiance en elle. Parce que je sais qu’elle va me remettre du soleil sur le visage et du peps dans le regard. Parce que, même si elle ne le montre pas, elle me connaît, sait de quoi je suis capable et, étrangement, cela me rassure de ne pas me sentir anonyme et inutile.
- Merci beaucoup, dis-je lorsque Lydie s’écarte et que je peux me voir enfin dans la glace ; J’ai l’impression de ne plus être la même.
- Sait-on jamais très bien qui on est ? répond la maquilleuse avec un sourire de connivence.
Certes. C’est bien là la question fondamentale qui m’accompagne depuis des années. Qui suis-je ?… A chaque fois que je crois avoir des certitudes, un événement nouveau relance les doutes, les spéculations, les troubles.
- L’essentiel, c’est que ça ne vous rende pas chèvre…
Second sourire de Lydie qui arrache les papiers de protection placés sur ma veste et me passe avec une complicité peut-être trop voyante la main dans les cheveux comme si elle voulait donner un peu plus de volume à ma tignasse mal soignée ces derniers temps.

Sirène Mouly est une des victimes du réaménagement du planning. Elle pensait tourner aujourd’hui une nouvelle scène avec Jean-Pierre Tunnel – une promenade en forêt au cours de laquelle le cardinal se plaint de la dégradation de sa santé et des agissements de Gaston d’Orléans ; la scène est remise à lundi. Du coup, nous bavardons une bonne partie de l’après-midi pour apprendre à nous connaître. C’est à vrai dire la première des comédiennes à se livrer ainsi, à parler de ses études (pas brillantes et où elle était « nulle de chez nulle en Histoire) et de sa passion pour la scène (elle y est montée pour la première fois à huit ans et n’en est plus redescendue depuis). Par échange de bons procédés, je reviens sur quelques étapes de ma « vie publique » depuis Sept jours en danger (que Sirène m’assure ne pas avoir regardé… ce dont je doute) jusqu’à mon mariage avec Arthur Maurel (dont on commence à parler sur certains sites du web… elle peut en témoigner, elle l’a vu… et là je la crois). C’est quelque part très pratique pour cacher le reste ; cela m’évite de mentir en inventant les épisodes d’une vie factice que je n’aurais pas vécue. Sur ce point-là, je comprends assez bien la tranquillité d’esprit du colonel Jacquiers : plus je suis médiatique, moins je suis suspecte de mener de front une deuxième activité.
Nous sommes attablées devant deux belles glaces noyées de chantilly, occupées à pousser nos révélations respectives dans des retranchements plus profonds, lorsqu’un énorme vacarme secoue l’air lourd. Une énorme nuée de poussière s’élève dans la cour des communs, là où la veille s’étaient tournées les scènes du relais de poste.
J’hésite entre deux sentiments. Une curiosité un peu malsaine me pousse à vouloir savoir ce qui est arrivé. A celle-ci s’oppose quelque chose qui n’est guère éloigné en fait mais qui se fonde sur les révélations nocturnes de Lydie. Et si c’était une explosion ? Si le dingue avait réussi à pénétrer dans la zone et avait fait péter une bombinette juste pour montrer qu’il était capable de frapper à sa guise ?
Ce qui nous rassure un peu, c’est qu’il ne monte aucun cri, qu’aucun mouvement de panique ne précipite acteurs et techniciens vers le jardin où nous nous trouvons.
- C’est le hangar qui s’est effondré ! nous lance un décorateur qui passe avec sur l’épaule une fausse poutre. Rien de grave…
- Et le carrosse ?
- Oh ! Il doit avoir bien morflé… M’étonnerait que le cardinal aille au bal avec ce soir …

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 23 Déc 2011 - 1:18

J’abandonne Sirène, sa chantilly et sa glace à la fraise pour me rapprocher des lieux de l’accident. On a déjà tendu les rubans blancs et rouges pour empêcher les curieux de s’approcher – il y en a malgré les exhortations de Bernard Duplan à poursuivre le travail- et les deux flics qui étaient au rond-point sont déjà sur zone après avoir été alertés par le bruit de l’effondrement. Il y aura enquête, c’est un fait acquis. Reste à savoir si celle-ci dépassera les simples constatations de base. Je vois mal débarquer les « experts » de Blois, d’Orléans ou même de Paris – ne parlons pas de ceux de Miami - pour l’effondrement d’un hangar qu’on aura vite fait de juger bâti à la hâte et sans précaution.
J’imaginais Bernard Duplan abattu par l’accident. Même pas !… Devinant la question muette que je lui pose à distance, il hausse les épaules et me lance :
- Il faut bien que les assurances servent à quelque chose !…
C’est effectivement une façon de voir les choses. Elle a du mal à me convaincre. Peut-être bien encore un effet de mon stupide perfectionnisme ? A mes yeux, le hangar aurait dû rester debout, le carrosse aurait dû rester entier et il n’aurait pas dû y avoir de retard dans le plan de travail de la journée (on voit bien que tout a été désorganisé par la curiosité des uns, la mobilisation inattendue des autres sur le site). Hors de cette situation nominale, point de satisfaction à attendre pour moi. S’il en a été autrement c’est que quelqu’un a mal fait son boulot… ou que le dingue a réussi son coup.
Oui, là c’est sûr. Je vire parano. Je peste de ne pas pouvoir aller renifler l’éventuelle odeur du brûlé autour du hangar effondré, de ne pas être autorisée à rechercher de minuscules traces noires de poudre. Ce n’est même pas une frustration intellectuelle, j’ai juste besoin de savoir si ce que je fais ici a une quelconque utilité. Qu’on me prouve que rien de ce qui est arrivé n’a une cause logique et mon esprit aura de bonnes raisons de rester en éveil. Et si c’est le contraire, je pourrais dégainer avec une certaine sérénité mon ordinateur pour bosser sur ma nouvelle étude… plus quelques babioles autres à terminer d’ici la rentrée…
- On va s’occuper d’en savoir plus…
Je n’ai pas besoin de me retourner pour reconnaître la voix de Julie. D’ailleurs, il vaut mieux que je ne me retourne pas. Pas tout de suite en tous cas… Dans quelques jours peut-être qu’on trouvera normal que je connaisse plein de monde mais pour le moment toute longue discussion avec des personnes de « second plan » pourrait être jugée étonnante. Je l’ai bien compris dans les propos de Lydie : « on ne se connaît pas !… »
- Comment ?
- L’assurance va mandater des spécialistes…
- Cela risque d’être long…
- Pas tant que ça…
Jugeant que nous avons déjà trop parlé – chuchoté serait plus exact -, Julie s’éloigne. Elle ne travaille pas aujourd’hui elle non plus mais je ne pense pas que ce soit un problème. Elle peut à loisir fureter à droite et à gauche à la recherche... Mais à la recherche de quoi au juste ?
A mon tour, je « circule » comme m’encourage à le faire le costaud qui s’est planté pour surveiller les rubans bicolores. Sur la petite table ronde dans le jardin, une coupe de glace fondue mélangée avec une chantilly effondrée doit m’attendre. Pas très sûre d’avoir envie de la terminer, je me hâte lentement en espérant qu’on aura débarrassé la coupe de verre à mon retour. Même pas !… Elle est toujours là et, pour en triompher désormais, il me faudrait une paille bien plus qu’une longue cuillère.
Sirène a disparu sans laisser d’adresse. Tant pis pour le qu’en dira-t-on, je vais bouquiner un peu en attendant que l’ordre revienne au château de Bracieux. Depuis hier, je n’ai pas eu l’occasion de lire la moindre ligne et je commence à me sentir en état de manque. Le gros bouquin de Soutou sur la guerre froide me permettra tout à la fois de me vider la tête tout en me la remplissant. Ce n’est pas du luxe.
En fouillant dans mon grand sac, je rencontre une boule de papier qui ne me dit rien. Je l’extirpe, la défroisse, l’étale sous mon nez.
« Parté main tenan ! Lefilm nece finira pa ! Duplan é 1 assasin »
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 23 Déc 2011 - 18:58

Le réflexe, aussi instinctif que stupide, fait que je me retourne. Comme si on venait de me mettre à l’instant cette boulette de papier dans le sac ! Oui, c’est vraiment un réflexe stupide !… Je ferais mieux d’essayer de reconstituer toute ma journée car – et ça me flanque quand même respectivement des sueurs froides dans le dos – le dingue à l’orthographe sinistrée s’est approché de moi jusqu’à fourrer son mini-manifeste dans un sac que je ne laisse jamais puisqu’il abrite mon cher ordinateur portable. En récapitulant ma journée, je constate que la plupart du temps je l’ai gardé sur l’épaule ou à la main ; les moments où je l’ai posé sont peu nombreux : dans la voiture (il était sur le siège à côté de moi), lorsque je me suis faite maquiller par Lydie, pendant le repas de midi (j’étais à table entre Duplan et le chef-opérateur), durant mon goûter avec Sirène. A chaque fois, sauf pendant le trajet Blois-Bracieux, il est resté à mes pieds ; j’aurais forcément remarqué une personne se penchant devant moi pour fouiner à l’intérieur. Conclusion, le papier a été glissé à mon insu pendant que je le portais sur l’épaule et alors que j’étais à l’arrêt (sans quoi le dingue est forcément tireur d’élite ou basketteur de la NBA…). Ah ! Autre paramètre à prendre en compte ! Un passage aux toilettes vers 14h30 pour lequel j’ai eu besoin de fouiller dans mon sac pour prendre une de ces protections qu’on dit féminines faute de leur avoir jamais cherché un nom particulier. Pas de boulette à ce moment-là… Donc, c’est entre 14h30 et 17h15 que j’ai croisé le taré qui s’amuse à massacrer l’orthographe et à défoncer les succursales de la Banque Populaire… Combien de personnes cela représente-t-il ? A peu près toute l’équipe technique pendant le tournage de la deuxième scène dans le « bureau » de Richelieu, les deux comédiens évidemment, Duplan, la script. Après, j’ai discuté avec Sirène en étant longtemps appuyée contre un mur du château avant que nous allions nous asseoir dans le jardin. Ne pas oublier de mettre Sirène dans la liste des suspectes potentielles même si je doute que ses difficultés scolaires aient été telles qu’elle écrive aussi mal. Après ça, plusieurs personnes, dont Julie, m’ont frôlée pendant que j’étais scotchée derrière le ruban bicolore isolant le hangar effondré. Sur le retour vers le jardin, je ne me suis pas arrêtée. Donc, il y a essentiellement deux moments où cela a pu se faire : lors du tournage ou quand j’étais devant les pauvres restes du carrosse du cardinal. Deux moments mais une bonne trentaine de suspects potentiels au minimum. Sur cette trentaine, combien de personnes puis-je écarter à coup sûr ? Deux ou trois à première vue… Mais, en poussant la réflexion au-delà, j’en arrive à une forme d’impasse puisque la grande majeure partie de ces suspects était déjà à Bracieux avant-hier lorsque la Toyota m’a foncé dessus à Montauban. Une seule était à coup sûr absente selon l’état de mes connaissances actuelles : Sirène… Comme quoi j’avais raison de ne pas l’écarter a priori… Il n’empêche, l’idée qu’elle puisse être derrière tout ça – sans parler de son mobile par trop impossible à concevoir – me dérange tellement que je me promets d’aller jeter un œil sur le planning de la journée de jeudi. Le goût d’une historienne pour les archives devrait m’aider à justifier cette curiosité.
Venons-en maintenant au fond du message. Toujours un conseil très appuyé à mon égard mais il y a cette fois-ci une sorte de justification : je dois partir parce que le film ne se finira pas… Et la raison invoquée, car les deux éléments paraissent s’emboîter ainsi, est que Duplan est un assassin. Autrement dit, le (ou la) dingue annonce la prochaine découverte de la responsabilité du cinéaste dans un crime. Pour pouvoir l’annoncer ainsi, il faut que l’auteur du message soit convaincu – à tort ou à raison – de cette culpabilité et qu’il soit celui qui compte faire éclater la (sa) vérité. Autrement dit (pour me répéter) on voudrait m’écarter d’un scandale à venir. Je pourrais trouver la chose sympathique si j’étais bien assurée qu’il y a une excellente raison à cela… Mais vu que les menaces ont commencé envers Lagault avant de me concerner, c’est le conseiller historique du film qu’on veut éloigner.
Pourquoi lui ?
Pourquoi ?…
Pourquoi pas, je ne sais pas, conseiller à la vedette du film de prendre ses distances ? Recommander au décorateur de ne pas investir trop de son temps dans la réalisation de décors qui ne serviront pas après l’arrêt du film ? Mettre en garde le propriétaire du château de Bracieux qui espérait obtenir grâce au film de Duplan une formidable publicité et de futures rentrées d’argent ?
Non ! Le dingue (je préfère penser que c’est un mec, par solidarité féminine sans doute) ne veut prévenir que les historiens ce qui me paraît être à la fois une lubie bien étrange en même temps qu’une indubitable preuve d’absence de plusieurs cases dans son cerveau. Ce point n’a véritablement aucun sens… A plus forte raison si on considère que le conseil charitablement donné s’est accompagné d’un attentat contre une résidence à la mer et d’une tentative pour me faire escalader une Toyota par le capot avant…
Je regarde autour de moi de peur qu’on me surprenne en train de penser avec une telle intensité. Pour donner le change, je tourne de temps en temps une page du bouquin de Georges-Henri Soutou. Un bon observateur ne tarderait pas à remarquer que ma « lecture » ne se fait pas à un rythme régulier et cohérent… Tant pis ! C’est mieux que rien…
Il faudrait que j’aille rejoindre le plateau pour superviser (ce qui veut dire globalement, comme on l’a bien compris désormais, être simple spectatrice) la troisième scène de la journée. Pas vraiment envie mais je me force quand même à me lever pour gagner l’intérieur du château.
Je n’ai pas encore eu le temps d’aborder le dernier point posé par le fameux papier : l’accusation contre Bernard Duplan. Il ne faut pas être grand clerc cependant pour deviner à quoi cela fait allusion : la mort de son épouse trois ans plus tôt.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 24 Déc 2011 - 0:22

La troisième scène du jour introduit un nouveau protagoniste. Robe de bure brune, capuchon pointu, petite barbe grisonnante, François Le Clerc du Tremblay, alias le Père Joseph, reçoit de la part du principal ministre une terrible « soufflante ». Cette « créature » du cardinal, fidèle parmi les fidèles, s’est laissée entraîner à la paix de Ratisbonne par ses rêves chimériques d’une grande croisade chrétienne contre les Turcs. Foutaises pour Richelieu qui le tance violemment avant de s’apaiser et de lui renouveler sa confiance. Quelques semaines plus tard, après son triomphe de la Journée des dupes et l’élimination du clan des Marillac, le cardinal donnera au capucin un rôle accru dans sa diplomatie. J’avais du mal à comprendre pourquoi Duplan tenait à cette scène qui, à mon sens, n’est pas historiquement prouvée (le cardinal désavoua le capucin c’est vrai mais le traita-t-il de tous le snoms pour autant ?) et, en plus, rompt la progression dramatique vers la Journée des dupes. Le réalisateur et auteur du scénario avait une bonne raison à s’accrocher à ce moment. Nous la découvrons au moment du tournage.
Sous les postiches, Eric Froyer, le réalisateur de films de science-fiction, effectue un caméo un peu prolongé. Comme le cinéma est un monde d’illusions magnifique, rien ne sera tout à fait vrai dans ce qu’on verra à l’écran. La silhouette qu’on apercevra tout au long du film demeurera mystérieuse et ne se révèlera qu’au moment de cette scène, la dernière avant l’affrontement final. Cette silhouette ne sera même pas d’ailleurs celle d’Eric Froyer mais celle d’une doublure lumière engoncée dans la robe de bure du Père Joseph. Sitôt terminée la scène, Froyer repart en Normandie poursuivre le tournage de son propre long métrage. Il repart comme il est arrivé. Discrètement… Son nom ne figurait même pas sur le planning affiché ce matin. Secret…
Je vois dans cette situation une magnifique opportunité pour me rapprocher de Lydie et lui communiquer les trois petites phrases sèches du frapadingue local. Au cours d’une petite pause, je demande à Duplan s’il peut me présenter à la fin à son « confrère » en arguant du fait que je suis une fan absolue de ses films. C’est globalement faux mais j’ai quand même une petite culture personnelle et puis Arthur m’a raconté tellement de trucs sur les grands noms qu’il a pu recevoir dans son émission que je pense pouvoir me débrouiller cinq grosses minutes.
- Ah ! Eric ! C’est formidable de t’avoir… Tu as assuré comme un chef…
- A charge de revanche, Bernie… Si tu veux venir faire un grand méchant sur la planète Oméga 3…
- Un jour peut-être… Laisse-moi te présenter la conseillère historique du film, Fiona Toussaint. Universitaire, femme de radio et parfois de télévision… Elle adore ton cinéma et elle m’a quasiment supplié à genoux de pouvoir t’approcher.
Il en fait trop mais cela ne me gêne pas puisque c’est du flan. Je serre la main du « Père Joseph » en baissant légèrement les yeux comme toute bonne groupie qui se respecte.
- Vous étiez fait pour être capucin, dis-je. Quelle allure !…
- Sûrement pas ! grogne le cinéaste-comédien. Il fait trop chaud là-dessous.
Il montre le capuchon pointu qu’il a ramené sur sa tête à la fin de la scène.
- Eh bien, si vous m’y autorisez, je vous reconduis jusqu’au maquillage et nous converserons en chemin.
Peut-il refuser ? Bien sûr que non ! Il ne va pas rester à infuser dans sa robe pendant dix minutes juste parce que je vais lui parler (en bien… forcément…) des Chevaliers d’Astrolia ou de La Planète des Anges, ses deux plus grands succès.
C’est dans ces rares moments que je réussis à me trouver quelques qualités pour le métier de l’ombre qu’exerçaient mes parents.
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