Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
AuteurMessage
MBS



Nombre de messages : 8144
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 24 Déc 2011 - 0:22

La troisième scène du jour introduit un nouveau protagoniste. Robe de bure brune, capuchon pointu, petite barbe grisonnante, François Le Clerc du Tremblay, alias le Père Joseph, reçoit de la part du principal ministre une terrible « soufflante ». Cette « créature » du cardinal, fidèle parmi les fidèles, s’est laissée entraîner à la paix de Ratisbonne par ses rêves chimériques d’une grande croisade chrétienne contre les Turcs. Foutaises pour Richelieu qui le tance violemment avant de s’apaiser et de lui renouveler sa confiance. Quelques semaines plus tard, après son triomphe de la Journée des dupes et l’élimination du clan des Marillac, le cardinal donnera au capucin un rôle accru dans sa diplomatie. J’avais du mal à comprendre pourquoi Duplan tenait à cette scène qui, à mon sens, n’est pas historiquement prouvée (le cardinal désavoua le capucin c’est vrai mais le traita-t-il de tous le snoms pour autant ?) et, en plus, rompt la progression dramatique vers la Journée des dupes. Le réalisateur et auteur du scénario avait une bonne raison à s’accrocher à ce moment. Nous la découvrons au moment du tournage.
Sous les postiches, Eric Froyer, le réalisateur de films de science-fiction, effectue un caméo un peu prolongé. Comme le cinéma est un monde d’illusions magnifique, rien ne sera tout à fait vrai dans ce qu’on verra à l’écran. La silhouette qu’on apercevra tout au long du film demeurera mystérieuse et ne se révèlera qu’au moment de cette scène, la dernière avant l’affrontement final. Cette silhouette ne sera même pas d’ailleurs celle d’Eric Froyer mais celle d’une doublure lumière engoncée dans la robe de bure du Père Joseph. Sitôt terminée la scène, Froyer repart en Normandie poursuivre le tournage de son propre long métrage. Il repart comme il est arrivé. Discrètement… Son nom ne figurait même pas sur le planning affiché ce matin. Secret…
Je vois dans cette situation une magnifique opportunité pour me rapprocher de Lydie et lui communiquer les trois petites phrases sèches du frapadingue local. Au cours d’une petite pause, je demande à Duplan s’il peut me présenter à la fin à son « confrère » en arguant du fait que je suis une fan absolue de ses films. C’est globalement faux mais j’ai quand même une petite culture personnelle et puis Arthur m’a raconté tellement de trucs sur les grands noms qu’il a pu recevoir dans son émission que je pense pouvoir me débrouiller cinq grosses minutes.
- Ah ! Eric ! C’est formidable de t’avoir… Tu as assuré comme un chef…
- A charge de revanche, Bernie… Si tu veux venir faire un grand méchant sur la planète Oméga 3…
- Un jour peut-être… Laisse-moi te présenter la conseillère historique du film, Fiona Toussaint. Universitaire, femme de radio et parfois de télévision… Elle adore ton cinéma et elle m’a quasiment supplié à genoux de pouvoir t’approcher.
Il en fait trop mais cela ne me gêne pas puisque c’est du flan. Je serre la main du « Père Joseph » en baissant légèrement les yeux comme toute bonne groupie qui se respecte.
- Vous étiez fait pour être capucin, dis-je. Quelle allure !…
- Sûrement pas ! grogne le cinéaste-comédien. Il fait trop chaud là-dessous.
Il montre le capuchon pointu qu’il a ramené sur sa tête à la fin de la scène.
- Eh bien, si vous m’y autorisez, je vous reconduis jusqu’au maquillage et nous converserons en chemin.
Peut-il refuser ? Bien sûr que non ! Il ne va pas rester à infuser dans sa robe pendant dix minutes juste parce que je vais lui parler (en bien… forcément…) des Chevaliers d’Astrolia ou de La Planète des Anges, ses deux plus grands succès.
C’est dans ces rares moments que je réussis à me trouver quelques qualités pour le métier de l’ombre qu’exerçaient mes parents.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 24 Déc 2011 - 1:37

Le bavardage au ras de la moquette continue pendant que Lydie commence à déshabiller le crâne d’Eric Froyer de ses suppléments capillaires. Nous sommes cinq sous la tente : Froyer, une jolie demoiselle qui l’accompagne et qui n’a pas pour moi les yeux de velours qu’elle a pour lui, son agent, Lydie et ma pomme. Je pourrais attendre que le « make-down » soit terminé et que les trois retournent débarquer en Normandie pour m’entretenir avec la maquilleuse. Seulement, d’après mon expérience de la chose, cela va être très long et je ne vais pas tenir vingt minutes à demander au réalisateur si dans telle situation il ne s’est pas inspiré de tel événement historique, si tel grand méchant n’a pas volontairement certains des traits de tel grand dictateur. Outre que c’est usant intellectuellement, je commence à sentir la patience du cinéaste fléchir et celle de sa « copine » à forte poitrine passer en négatif. Il faut donc que je trouve autre chose.
- Une dernière question et je vous laisse vous reposer, dis-je… Et c’est volontairement que je l’ai gardée pour la fin parce que, pour moi, c’est la clé de toute votre œuvre…
Une clé pour laquelle je n’ai pas encore de serrure ce qui est on ne peut plus embêtant. Je ménage une petite pause de quelques secondes qui peut ressembler à de l’hésitation mais qui correspond en fait à un désarroi profond. Fort heureusement, une expression comme « clé de votre œuvre » a toujours un effet excitant sur un artiste ; elle stimule sa curiosité en même temps qu’elle lui confère une importance qu’il peine souvent à s’accorder.
- Allez-y, m’encourage Froyer. Vous êtes quelqu’un de passionnant et j’ai vraiment envie de vous entendre… Vos émissions à la radio sont très bien, j’en ai entendu quelques-unes dont celles de ce cher Bernard… Allez-y… Parlez sans crainte… Ca ne peut pas être pire que lorsqu’on vous organise une rétrospective et qu’on fait intervenir un ignare local qui n’a rien compris à votre cinéma.
J’étais à cent lieues d’imaginer que mon nom puisse lui dire quelque chose. C’est flatteur… Mais ce n’est pas à moi d’étouffer sous le sirop sucré… Je dois enchaîner…
- Pardon, mademoiselle Toussaint… Il faut que je me déplace…
Lydie se fraye un passage entre le réalisateur et moi, commence à décoller la fausse barbe grise du Père Joseph, m’accordant ainsi le temps nécessaire pour bricoler un truc à dire. C’est ce qu’on appelle le travail en équipe : elle ne peut que trouver étrange mon manège avec Froyer, elle se doute que c’est à elle que je veux parler en réalité, elle a remarqué mon trouble et mon incapacité à poursuivre. Là voilà qui joue avec efficacité le rôle de la cavalerie qui arrive toujours à temps.
- Dans La Planète des Anges…
C’est le seul de ses films que j’ai vraiment vu (je veux dire sans bâiller et sans zapper).
- … le combattant des limbes ne représente-t-il pas nos comportements erratiques du quotidien ? Il fait exploser une planète comme d’autres manquent renverser des pauvres types qui traversent la rue…
Lydie ne dresse pas particulièrement le sourcil à l’évocation détournée des deux premiers « faits d’armes » du dingue dyslexique. Elle est toute ouïe depuis le début et n’en perd pas une miette ; elle aura saisi l’allusion.
- … Je veux dire que le héros, celui qui est au cœur de l’action, est quelqu’un qui avant tout cherche à exister même si c’est en faisant n’importe quoi et même si cela n’a pas de sens apparent, même si c’est difficile à comprendre pour les autres.
- Oui… Et alors ?
- Il a besoin que cela se sache, il a besoin qu’il y ait un transfert de lui à autrui… C’est cela… Le but de l’existence du héros de vos films n’est-il pas avant tout de transmettre quelque chose à quelqu’un d’autre ? Et peu importe à la limite ce que c’est…
Lydie se déplace à nouveau et stagne pendant trente longues secondes entre Froyer et moi. Un temps largement suffisant pour que je glisse dans la poche de sa blouse la boulette récupérée dans mon sac.
- Oui, vous avez raison… Ce sont des passeurs… Même si c’est du néant, de l’oubli, de la mort ou de la souffrance, ils ne vivent que par ce qu’ils sèment autour d’eux. Consciemment ou pas…
- Je suis ravie que cette théorie vous plaise… Je vous remercie pour m’avoir si gentiment répondu et je vous souhaite le meilleur pour votre prochain film…Messieurs, mademoiselle, bon retour et bonne fin de journée.
Je quitte la tente en buvant du petit lait. J’ai refilé le « bébé » à Lydie qui saura comment le faire parvenir au colonel. Il ne m’étonnerait pas qu’il rapplique bientôt dans les environs pour renifler de plus près l’air de cette mystérieuse histoire.
Dehors, un attroupement s’est formé autour du hangar ou de ce qu’il en reste.
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Les experts de l’assurance, me répond un machino. Ils ont pas perdu de temps… On voit bien que le pognon ils veulent bien l’encaisser mais pour le lâcher c’est plus dur.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 24 Déc 2011 - 18:34

Je suis tellement persuadée que les fameux experts sont rattachés aux services du colonel Jacquiers que je suis presque déçue de ne reconnaître personne. Enfin, si… Il y a bien une personne que je connais mais elle est comme moi du mauvais côté du ruban plastifié.
- Bonjour mademoiselle… La vie est belle ?
- Dès que tu n’es pas dans mes environs immédiats, je me sens plus libre…
- Je peux repartir si tu préfères ?
- Sûrement pas… Je vais finir par avoir une overdose de tous ces visages stressés…
Arthur me prend dans ses bras. Je m’abandonne avec d’autant plus de délice que, sans l’avoir vraiment perçu, je suis sur les nerfs depuis la veille. Je n’ai pas menti en parlant d’overdose : la Fiona d’avant n’en peut déjà plus de toute cette tension. Un peu de romantisme dans un monde trop brut ça ne peut pas lui faire de mal.
- Comment ça se passe ?
- Comme tu vois… Il y a une ambiance à tout casser…
Ce qu’il y a de bien avec les gens qui vous aiment c’est qu’il ne leur faut pas trois semaines pour voir que les choses ne tournent pas rond.
- Ca a un rapport avec ce à quoi je pense ?…
- Ca se pourrait… Mais si tu veux qu’on parle de ça, il faut… petit un, qu’on s’éloigne des oreilles indiscrètes qui n’arrêtent pas de se balader autour de moi… petit deux, que tu acceptes de replonger dans un monde de bric, de broc et de branques…
- Est-ce qu’on l’a vraiment quitté ?… Et puis, il se trouve que je n’ai rien à faire dans les mois qui viennent.
Il me prend la main. On s’éloigne aussi tranquillement que possible, comme deux amoureux qui auraient encore tout l’avenir pour finir de se découvrir… Alors que s’il le faut, tout s’arrêtera pour moi au prochain carrefour. La relativité de nos existences me frappe d’autant plus quand je m’abandonne à ces sentiments qu’on dit éternels et qui ne sont que des pulsions transitoires à la merci du moindre aléa. Le héros de La Planète des Anges est peut-être un passeur, mais j’en suis une également. Passeuse de sourires, de câlins, de connivences intellectuelles et de tellement plus encore… Tant qu’Arthur est là pour recevoir l’ensemble. Sinon, je me glace dans une posture de prima dona.
- Emmène-moi loin d’ici. Prenons une autre direction… Je peux faire autre chose qu’historienne et toi tu peux être autre chose qu’un bon journaliste… Tout ce que je vis depuis deux jours m’effraye. Je ne me reconnais plus. Je pense de manière froide et mécanique, je mens, je manipule… Il n’y a que quand je te vois que je retrouve mes repères.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu abandonnerais la fac, Parfum violette, tes engagements ?…
- Il n’y en a qu’un seul qui compte… Celui que j’ai pris envers toi et Corélia, il y a dix jours… Le reste ce n’est pas moi, ce n’est plus moi… Je commence à croire à cette Fiona Toussaint qui a confiance en elle, qui parle avec autorité d’égal à égal avec des personnes plus connues qu’elle, qui ne trouve même plus surprenant qu’on la connaisse pour ce qu’elle fait.
- C’est bon signe, c’est que tu grandis… Enfin ! Il était temps !…
- J’ai peur de la pente sur laquelle je suis engagée… Finalement, j’étais pas si mal enfermée dans mon monastère…
- A part que je n’y étais pas…
- Cela va de soi… Mais avec un petit aménagement à la règle, ça pourrait se concevoir…
Je me rends compte que je ferais mieux de me taire. Je dis tout et son contraire ; Tout ça parce qu’un type s’en est pris à moi, joue avec mes nerfs et m’a mis sous les yeux une réalité que je ne voulais pas accepter : désormais, si c’est peut-être un « no future » qu’il me promet, il est clair que je ne reviendrai jamais en arrière. Le rideau est tiré et je ne parviens pas à le déchirer.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 25 Déc 2011 - 0:06

DIMANCHE 10 JUILLET
La volupté étant ce qu’elle est et la passion n’acceptant que mollement de se mélanger avec les soucis matériels, notre nuit en amoureux au Novotel de Blois a eu des allures de seconde nuit de noces. Puisque je voulais me raccrocher à l’amour pour ne pas sombrer à nouveau dans cette mélancolie des changements sans retour, l’occasion était belle et bonne. C’est l’esprit plus léger – et les yeux encore plus cernés – que je suis repartie au « taf » sur le coup des 9 heures 30. Dernier petit plaisir, mon Arthur me servait de chauffeur particulier et nous n’eûmes à déplorer sur le chemin que regards enamourés et mains baladeuses. Une belle routine…

Les choses se gâtent au rond-point d’entrée de la zone de tournage. Aux deux habituels cerbères préposés au premier filtrage s’est ajouté un personnage qui, sous des dehors de touriste lambda, conserve une raideur un peu militaire.
Le colonel.
Sa présence est une invitation on ne peut plus claire à descendre de voiture pour converser avec lui. Sa manière de se comporter ne laisse pas davantage de doutes sur l’utilité de jouer la rencontre fortuite.
- Mademoiselle Toussaint, fait-il en m’interpelant lorsque nous baissons la vitre… J’espérais bien vous apercevoir.
- Oui… C’est à quel sujet ?
Mon esprit n’a pas encore terminé de redescendre des olympes de plaisir de la nuit vers le marigot des combines et des faux-nez à répétition. Je lui laisse donc le choix du scénario. D’autant qu’il a bien dû expliquer aux pandores pourquoi il stationnait avec autant d’insistance devant la croix chrétienne en fer forgé plantée au bord du « trottoir ».
- Pierre Renard de Château-Thierry… J’ai joué avec vous à la radio cette année…
Il a bien travaillé le bougre ! Nous avons effectivement eu un Pierre Renard comme candidat. Même que notre invité, pourtant honorable parlementaire, n’avait rien trouvé de mieux que le baptiser systématiquement Jules hors antenne.
- Tout à fait !…
Arthur a répondu avant moi. Douce attention qui lui permet d’enchaîner de manière à rendre la scène encore plus plausible.
- Tu n’as qu’à descendre ma chérie. Je vais garer la voiture et je vous rejoins.
Ben voyons !…
Je descends de la C4 en essayant de ne pas trop montrer mes jambes, le colonel étant toujours en pétard lorsque je joue trop à la femme (il m’a vue si petite). Ce que c’est que la prescience quand même, j’aurais pu arriver en jupe courte et débardeur, j’ai préféré quelque chose de plus sobre (en fait, sachant qu’Hélène allait débarquer, je n’ai pas voulu risquer de marcher sur ses brisées en matière d’exotisme vestimentaire, le mot exotisme étant évidemment à écrire avec un « r » à la place de la lettre la plus chaude).
On se claque une bise et, faute de pouvoir s’engager sur le chemin vers le château, nous nous éloignons un peu sur la route de Chambord heureusement peu fréquentée.
- Et tu ne branches plus ton portable ?
Oups ! Comment lui expliquer que je n’ai tout simplement pas pensé à le rallumer lorsque vers 23h45 nous avons quitté Bracieux pour Blois ? Enfin, soyons honnête, comment le lui expliquer sans choquer certains de ses principes moraux ?
- Je ne dispose pas d’un appareil sécurisé, mens-je avec un aplomb confondant de vérité.
- Ce n’est pas une raison…
Non, ce n’est pas une raison. J’aurais au moins essayé… Heureusement, il ne poursuit pas sur ce point et ne m’ordonne même pas – au nom de quoi d’ailleurs ? – de toujours garder ce moyen de communication disponible pour les appels d’urgence.
- L’écriture de la boulette correspond aux messages reçus par Lagault. Je suppose qu’elle était semblable à celle du message reçu chez toi… Sans quoi tu ne t’en serais pas débarrassée aussi rapidement…
S’agirait-il d’un reproche pour ma manière de communiquer le document à Lydie ? Je vois mal pourquoi… Moi qui pensais avoir agi avec subtilité… Encore raté ! L’hérédité ne doit pas suffire pour l’espionnage, il doit falloir du travail en plus.
- Et ?…
- Et rien ! C’est à toi de me dire si tu as des soupçons.
- Si j’en avais eu, j’aurais appelé aussitôt.
- Au risque que ton appel soit intercepté par le premier bidouilleur venu…
Là, il commence à devenir impossible. Il a dû enrager toute la nuit de ne pas avoir de nouvelles de moi et maintenant il me le fait payer.
- Vous saviez où j’étais…
- Je savais aussi avec qui tu étais…
- Arthur n’est pas…
- Justement, Arthur n’est pas… Je préfèrerais qu’il reste en dehors de ça…
- Trop tard ! dis-je. Il sait l’essentiel…
- Il faudra qu’il oublie… Quelles que soient l’estime et la confiance que j’ai en lui, il n’a pas forcément toutes les qualités pour faire face à la situation.
Parce que je suis supposée les avoir ?… A entendre les critiques sur mon attitude s’enchaîner, je pourrais légitimement en douter.
- Je suppose qu’il est dès lors inenvisageable que je vienne traîner ici avec Ludmilla comme je lui ai promis.
- Pas avant que le malade qui s’amuse à faire tomber les hangars ne soit mis hors d’état de nuire.
Il n’y avait donc pas que la boulette et le téléphone éteint pour justifier cette rencontre matinale.
- On a trouvé de légers résidus de matières explosives au pied de deux montants métalliques. Un matériau assez professionnel. Discret au point de vue sonore mais assez efficace pour plier le métal et faire s’effondrer la structure.
- Professionnel ? Ca peut exister un type qui ne sait pas écrire mais qui est à la fois assez adroit pour manipuler ce genre de pétard sans se faire sauter avec et pour me fourrer une boulette dans le sac sans que je m’en rende compte ?
- La preuve !…
- Je veux dire… N’est-il pas possible qu’il y ait plusieurs personnes dans le coup ?
- Les fous n’acceptent généralement pas de travailler à plusieurs. Ils sont chacun prisonniers de leurs propres pathologies…
J’hésite avant de faire part de mes conclusions de la veille. Si le raisonnement du colonel d’un unique acteur pour toutes les menaces et toutes les tentatives d’assassinat est recevable, cela doit me conduire à lui livrer le nom de Sirène Mouly en pâture. Dans un coin de mon esprit, c’est une conclusion bien trop rapide et qui demande encore à être confirmée. D’un autre côté, si j’ai cette idée et qu’elle se confirme après qu’il y ait eu mort d’homme (ou de femme), comment pourrais-je le supporter ? A supposer bien sûr que je ne sois pas la victime…
- La personne la plus susceptible d’avoir glissé ce morceau de papier dans mon sac est une jeune femme. Sirène Mouly… J’ai passé une grande partie de l’après-midi avec elle et elle était une des rares personnes pouvant s’être trouvée à Montauban il y a trois jours.
- Voilà une information que tu aurais été plus avisée de nous donner dès hier soir…
- Il est vraisemblable qu’hier je ne l’aurais pas donnée. Je n’étais pas prête… D’ailleurs, je suis persuadée qu’elle n’y est pour rien.
- Cela sera facile à vérifier. Si elle a d’une manière ou d’une autre laissé une trace de son passage dans le Tarn-et-Garonne…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 25 Déc 2011 - 12:05

Nous nous sommes éloignés plus que de raison pour une simple rencontre entre une animatrice radio et un ancien candidat. Demi-tour !… Cette silhouette là-bas qui remonte le chemin, c’est Arthur. Puisqu’il doit être banni de toute l’affaire, il convient de se dépêcher d’en finir avant qu’il ne nous rejoigne.
- Et l’accusation contre Duplan ? Vous avez travaillé là-dessus ?…
- Bien sûr… Les dossiers des services centraux sont très bien tenus… On recrute d’anciens étudiants en Histoire pour s’en occuper.
Appel du pied ? Va savoir avec lui…
- Et alors ? Qu’est-ce qu’ils disent mes éminents anciens futurs collègues ?
- Rien ne peut incriminer d’une manière ou d’une autre Duplan dans la mort de sa femme. C’était un accident…
- Alors, c’est bien un dingue qui est derrière tout ça…
- C’est ce qu’on pense depuis le début…
Je connais trop bien le colonel pour imaginer qu’il se soit bloqué sur une seule hypothèse. Il y a autre chose et il ne me le dit pas.
- Et personne n’a jamais remis en cause cette thèse de l’accident ?… Personne ?…
- Il y a bien la tante de feue l’épouse de Bernard Duplan qui a manifesté haut et fort ses doutes. Elle a juré que tant qu’elle serait vivante, elle poursuivrait le cinéaste jusqu’à ce qu’il avoue qu’il avait éliminé ou fait éliminer sa nièce.
- Il ne reste plus qu’à l’interroger alors…
- Ce sera difficile, rétorque, glacial, le colonel. Elle est morte début mars.
- Mais que disait-elle exactement ?
- Rien de précis… Juste qu’elle était convaincue que Duplan voulait prendre le contrôle de la société de production qui était sous leurs deux noms.
- Ce qu’il a fait ?…
- De la façon la plus naturelle qui soit. Par simple héritage.
- On appelle ça un mobile.
- On appelle ça un mobile s’il y a eu meurtre… En l’état de nos connaissances, il n’y a pas eu meurtre.
- Mais il y a encore quelqu’un qui est persuadé que c’était un crime et, à moins de supposer que la tata a un fantôme particulièrement virulent et doué pour les explosifs, c’est ce persuadé-là qu’il nous faut mettre hors d’état de nuire.
- Et le plus vite sera le mieux ! L’entourage de qui tu sais nous a fait comprendre qu’il serait regrettable qu’un de nos plus grands noms du cinéma soit victime de ce déséquilibré.
- J’en conclue qu’en haut-lieu on s’en fait pour Lagault parce que c’est un ami, pour Duplan parce que son cinéma s’exporte… Mais moi…
- Nous sommes des pions, Fiona… Mais des pions qui doivent penser comme des rois…
- Et mettre mat un fou… dis-je en riant un peu jaune.
- Vous parlez échecs ? lance Arthur dont la voix est striée des marques de l’essoufflement.
- Oui, répond le colonel en passant sa main dans le dos de mon chéri pour le ramener contre lui et le serrer dans ses bras comme on le ferait du fils prodigue. Bonne nouvelle ! On a coincé le cintré qui voulait ficher en l’air ce tournage. Une vieille rivalité avec Duplan remontant au lycée… Cela vous dit à quel point il est atteint… Sur ce, puisque plus rien ne me retient ici, je vais vous laisser aller vaquer à vos occupations du jour… et de la nuit… Je vais poser une permission et me prendre quelques jours de repos tout seul dans l’Ardèche. Au menu : pêche, rando cyclo et parties de pétanque.
Il en fait trop !… Jamais Arthur ne va croire que tout s’est dénoué aussi facilement. Jamais, surtout, il ne va accepter l’idée d’un colonel Jacquiers prenant des vacances pendant que sa femme travaille.
Et pourtant… Peut-être parce que l’annonce qui vient de lui être faite le libère de son angoisse me concernant, Arthur gobe tout. Tandis que nous regagnons le rond-point, il ne cesse de questionner le colonel sur la longueur de ses sorties en vélo et sur les routes qu’il préfère dans le pays ardéchois.
Me voilà prisonnière d’un choix cornélien ; Auquel de ces deux hommes dois-je fidélité en priorité ? A celui dont je porte le nom et auquel je devrais avouer sans tarder qu’en fait rien n’est réglé ? A celui qui a donné à ma vie toutes les chances qu’elle puisse s’épanouir et auquel me rattachent les liens compliqués d’une filiation indirecte ?… Choisir l’un plutôt que l’autre, c’est obligatoirement m’engager dans une suite de mensonges. Et quelles que soient les aptitudes pour mentir que je me suis découverte, c’est toujours une façon de faire que je désapprouve et qui me répugne.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 25 Déc 2011 - 19:25

Les retrouvailles avec Hélène Stival m’offrent un agréable dérivatif. La chanteuse est vraiment une fille « cash »comme diraient mes étudiants ; elle ose et ne fait jamais les choses à moitié. Là où d’autres se seraient mises sur leur 31 pour leur première journée de tournage, elle assume sa fantaisie jusqu’au bout : des bottines rouges à chaînettes jusqu’à la casquette façon Gavroche en passant par les bas résilles, le short en lycra et le débardeur satiné floqué « je suis une fille difficile ». D’un autre côté, habillée « normalement » ce ne serait plus vraiment elle.
Si elle s’en tenait seulement aux fringues pour affirmer son originalité… Non ! Hélène dit ce qu’elle pense et ce qu’elle vit. Elle m’accueille avec un grand « Elle était vraiment géniale ton idée de la mère de famille qui mène une vie d’espionne… J’ai presque fini la chanson ». Autant dire qu’Arthur me regarde avec de grands yeux suspects. Je réponds en écartant les bras, l’air de m’excuser pour le manque de discrétion de ma dernière amie en date. Il m’avait assuré que j’allais l’adorer, il doit trouver désormais que le mariage de la glace et du feu ne sera pas sans danger sur sa propre vie.
- Je croyais, dis-je à Hélène, que tu allais arriver complètement stressée…
- Je crève de trouille mais je ne vais pas leur montrer, rétorque-t-elle en s’accrochant à mon cou comme si je devais être sa bouée… Et puis, ça a tellement mal commencé qu’être ici dans les temps, cela suffit à mon bonheur.
- Des problèmes ?…
Je ne devrais pas demander ces précisions. C’est juste plus fort que moi, je suis à l’affût de tous les dysfonctionnements, de toutes les anicroches sur et autour de ce tournage.
- Un truc de fou… Quand je me suis présentée à la gare, le train était déjà parti…
- T’étais en retard quoi…
- Non… Tu as bien vu que quand on s’est donné rendez-vous, j’étais là avant toi… Je supporte pas d’être à la bourre… C’est sur le billet qu’il y avait une erreur. L’horaire ne correspondait pas à celui du train que je devais prendre. Moi j’étais à l’heure mais pas à celle du train.
Je décide de ranger l’anecdote dans le placard des informations sans suite. Un bug informatique ou un peu d’encre ayant bavé au mauvais endroit… A moins que ce soit juste une erreur mal assumée par Hélène.
- Tu as pris le train d’après ?
- Non, j’ai loué une voiture avec chauffeur… Et me voilà !… C’est Duplan qui va être content. Quand son chauffeur a fait chou blanc à la gare, il y a son assistante qui m’a chauffé les oreilles… Alors j’ai demandé à parler à Duplan en direct et on s’est expliqué. Je lui ai dit que si on mettait ma parole en doute, je faisais demi-tour au premier échangeur venu et que je faisais casser mon contrat.
J’imagine la tête du cinéaste qui doit avoir quelque souci avec son carrosse en miettes et les inévitables problèmes de dernière minute qui affectent toujours une journée de tournage. Lui qui pense sa distribution comme une véritable famille, voilà que la petite dernière a des velléités d’indépendance précoce.
- Je vais donc de ce pas lui coller mon billet de train sous le nez pour qu’il puisse juger de ma bonne foi. Et pour faire bon poids, je lui ai amené le petit recueil officiel des horaires de la ligne Paris-Bordeaux-Irun… S’il réussit à trouver le train de 7h57, je lui paye de nouveaux implants capillaires.
Je rouvre la porte du placard pourtant à peine refermée. Cette histoire d’horaire erroné prend une nouvelle dimension au fur et à mesure que j’écoute s’enflammer Hélène. Une autre qu’elle n’aurait pas fait tout un flan pour cette histoire. Surtout dans sa position de débutante au cinéma. Bien sûr, ça n’a rien de commun avec une tentative d’élimination d’un conseiller historique ou l’écrabouillement d’un pauvre carrosse innocent, mais cela pourrait bien relever de l’ordre du sabotage.
- C’est toi qui l’as acheté ce billet de train ?
- Tu parles ! Je voulais venir avec ma propre bagnole… Pour des raisons d’assurance, ce n’était pas possible, il fallait que je vienne en transport collectif ou conduite par un membre de l’organisation de transports du tournage…
Ce qu’elle n’a pas fait finalement.
Je regarde Arthur. Il a l’air de trouver mon intérêt pour cette histoire totalement délirant et disproportionné ; C’est qu’il croit que toute l’affaire du fada dyslexique est terminée. En mettant Hélène Stival en retard, on pouvait faire prendre du retard à tout le tournage. En créant les conditions d’un conflit entre la comédienne et la production, il y avait de quoi en rajouter un peu plus. Sans explosifs et sans Toyota en perdition, on pouvait parvenir à l’idée fixe dans l’esprit du malade : faire en sorte que le film ne se termine pas.
C’est peut-être un peu trop fin par rapport à ses méthodes habituelles… Mais sait-on jamais ?…
- Fais-le voir ton billet !…
Arthur s’impatiente. Il a l’impression – et je dois admettre qu’il n’a pas tort – que depuis l’arrivée d’Hélène, il n’existe plus. Ne pas lui parler, c’est éviter de lui raconter des craques.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Dim 25 Déc 2011 - 21:23

Sous une apparence détendue, l’affrontement entre Duplan et Hélène a balancé du lourd. Je n’avais jamais vu le cinéaste aussi dur avec quelqu’un. Avec lui, tout va bien si on file droit mais Hélène, bien qu’étant une fille vraiment fiable de caractère, a une sacrée tendance à préférer les grandes courbes lorsqu’il s’agit d’aller d’un point à un autre. Incompréhension et pinaillage s’enchaînent sans répit avec une sauce fortement ironique pour enrober le tout.
Voyant que cela peut très mal se terminer, je décide de mettre mon grain de sel.
- Où est le problème en vérité, monsieur ?… Vous avez craint qu’Hélène ne soit pas au rendez-vous. Elle l’est !
- Mais avec une excuse bidon… Pour travailler avec moi, il faut que je puisse faire confiance. Là, je suis désolé, je ne peux pas avoir confiance. J’attends des explications véritables et des excuses qui tiennent la route…
- Des excuses que je ne ferais pas…
Je suis sûre qu’à Utrecht en 1713 ou lors du long congrès de Westphalie les positions n’ont jamais été aussi irréconciliables.
- Monsieur, poursuit la chanteuse, vous avez vu mon billet… Vous avez vu que l’horaire ne correspondait pas… Vous êtes de mauvaise foi !
- La seule chose qui pourrait perdre Hélène serait que nous constations que son billet est un faux, un faux qu’elle aurait fabriqué pour avoir, je vous cite, une « excuse bidon ». Je sais pas, un coup de scanner, une petite retouche de type Photoshop… Le truc qui aurait juste eu pour raison d’être de vous mettre en pétard… J’ai dans mon sac un billet que j’ai déjà utilisé et qui me sert depuis de marque-page. Voulez-vous que nous vérifiions en nous en servant comme mètre-étalon?
Duplan lève les yeux au ciel, l’air de se demander pourquoi il a eu l’idée délirante d’engager ces deux infernales procédurières.
- Admettons…
Je sors le pavé de Georges-Henri Soutou de mon sac, place mon stylo pour marquer provisoirement ma page et exhibe le billet sous le nez du réalisateur, de la chanteuse et d’Arthur qui ne dit rien mais compte les points.
Telle une arbitre dans un duel au petit matin, je rappelle au préalable mon impartialité..
- Ayant pour vous deux admiration et considération, je suis neutre. Dites-moi d’abord successivement si vous pensez qu’il s’agit du même « papier ».
- Sans aucun doute, répond Hélène…
- Très proche en tous cas, confirme Duplan qui, en introduisant une réserve minime, entend ne pas compromettre l’avenir.
- Les logos et autres inscriptions de base sont-ils les mêmes ?
- Forcément, fait Hélène.
- C’est ressemblant.
Les gens de mauvaise foi m’ont toujours exaspéré. Duplan aggrave son cas en niant l’évidence.
- Les lettres spécifiques aux indications des horaires et réservations sont-elles identiques ?
- C’est tellement évident…
- Admettons…
Il en aura fallu du temps pour en arriver là. Une énergie bêtement passée à pas grand chose. Sans reconnaître vraiment l’inutilité de son obstination, Bernard Duplan propose finalement de « classer l’affaire » (il a trop réalisé de polars…) ce qui est suffisant aux yeux d’Hélène.
- Donc, dis-je, si tout va bien maintenant entre vous, je me charge de conduire Hélène chez la costumière pendant que vous allez reprendre tranquillement votre travail sur la scène de la glissade.
Je me sens de taille désormais à travailler aux Nations-Unies. Je pensais que les universitaires étaient les personnes les plus susceptibles au monde ; je dois admettre qu’ils évoluent dans une catégorie inférieure si on les compare aux artistes.

Dans le couloir qui mène aux loges des comédiens – on ne les enferme pas dans des petites cabines comme les figurants -, je me jette à l’eau. Ce billet, il me le faut !
- Tu pourras me passer ton billet ?
- Mon billet ? Qu’est-ce que tu veux en faire ?
- J’ai un ami qui est ferrovipathe. Ca pourrait l’intéresser…
- C’est quoi un ferro je sais pas quoi ?
- Un ferrovipathe, c’est un dingue des chemins de fer. Il sait tout sur tout. Les lignes, le matériel, les horaires…
- Et alors ?
- J’aimerais savoir si ce genre d’erreur arrive souvent. Si ça se trouve, ton billet il vaudra une fortune dans quelques années comme ces timbres rarissimes parce qu’ils n’ont été diffusés qu’en quelques exemplaires.
- J’aime bien le mot « ferrovipathe » et l’idée aussi…
Toute personne « normale » aurait précisé qu’elle voulait le retour du billet si fortune à la clé il y avait. Pas Hélène Stival ! Elle, ce qui l’intéresse c’est ce qu’elle va pouvoir faire avec le mot « ferrovipathe » dans une chanson. Oui, elle est vraiment « cash »… Elle est même carrément « ouf »…
- Et moi, fait Arthur après que nous ayons livré Hélène à la costumière, j’aimerais avoir ton billet de train à toi… Histoire de savoir à qui est ce numéro de téléphone qui n’est même pas écrit de ta main ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 26 Déc 2011 - 0:15

J’ai beau avoir la conscience tranquille, le fait d’être prise en « faute » me laisse totalement désarmée. Plus encore, je n’aurais jamais imaginé qu’Arthur puisse avoir des doutes me concernant. Il sait bien que je ne mens ja…
Jamais ?…
Ca c’était la fille d’avant, celle dont il était tombé amoureux en la regardant vivre, celle qu’il avait voulu chercher sur la planète entière avant de se résoudre avec fatalité à attendre qu’elle reparaisse.
Celle dont je lui ai dit hier soir qu’elle ne reviendrait plus.
- Je ne sais pas ce que vous manigancez, reprend-il. Non, je ne sais pas et je crois que je ne veux pas savoir… Mais je veux que tu saches que cela ne me plait pas. Je n’ai pas envie de passer ma vie à trembler pour la femme que j’aime. Je n’ai pas envie que ma fille recommence à avoir une maman par intermittence. Il est bien gentil le colonel mais je connais un peu ma géographie. A moins qu’il ait de très bonnes jambes, il n’ira pas escalader la côte de Laffrey qui est dans l’Isère en partant d’Aubenas… Ca fait dans les 300 bornes aller et retour.
- Il s’est sans doute trompé…
- C’est pire ce que tu fais là, Fiona… Tu choisis ton camp… En défendant ses mensonges, tu accrédites les tiens.
- Ce numéro, c’est un contrôleur de train qui m’a draguée qui l’a laissé au dos du billet. Je l’avais complètement oublié…
- Alors que tu te sers de ce marque-page régulièrement ?
- A force, je ne le vois plus…
Le pire c’est que c’est vrai. Que ce soit un billet de train, un bout de papier avec un rendez-vous chez le gynéco, une enveloppe vide, l’objet devient marque-page et il n’existe plus que par sa seule fonction. Même si c’était un avis d’expulsion par huissier, je crains fort de ne pas y faire davantage attention.
- Qu’est-ce qu’il se passe au juste ici ?
Il a la délicatesse de ne pas hausser le ton mais la question est toute aussi incisive que lorsqu’il cuisine un spécialiste de la langue de bois.
- Arthur, je ne peux pas te le dire.
Oui, c’est dingue. J’ai effectivement choisi mon camp. Entre Arthur et le malade qui pourrait finir par tuer quelqu’un, ma conscience me commande de « servir » avant de penser au plaisir. Cela me dérange de penser de cette manière ; ça fait régime de Vichy. Dans « Travail Famille Patrie », je suis en train de fusiller la Famille et même pas pour défendre mon Travail… Quant à trouver un intérêt à la Patrie dans ce sac de nœuds…
- Ils ne veulent pas qu’un journaliste vienne mettre le nez dans leurs histoires… Ce n’est pas toi personnellement…
Le colonel Jacquiers ne l’a pas dit ainsi mais cela devait bien être le fin fond de sa pensée. Je ne mens pas, je ne fais que traduire une impression.
- Mais une universitaire c’est plus capable de fermer sa gueule et de se boucher le nez, c’est ça ?
Il y en a qui serait déjà en larmes, à genoux devant l’homme aimé pour le supplier, pour lui demander pardon. Fiona Toussaint est incapable de se comporter ainsi. Arthur doit le savoir, il n’a cessé depuis que nous nous connaissons de me mettre en garde contre les tours que ma fierté me jouerait forcément un jour.
Et si ce jour était venu ?
- Tu veux que nous battions une sorte de record du mariage le plus court ?
C’est sorti tout seul. Comme si je voyais dans l’alliance qui m’enserre le doigt la raison première de la scène qu’il est en train de me faire. Avant que son nom de famille soit venu supplanter le « mien », il me faisait confiance. Parce qu’il craignait de me perdre ? Et cette même crainte donnerait aujourd’hui qu’il me « possède » cette attitude intransigeante ?
- Ce serait stupide, non ?
Première phrase conciliante depuis le début. Je reprends espoir.
- Rien n’a changé, Arthur… Hier, je t’ai proposé de partir avec toi… Tu as refusé…
Cruelle erreur ! Arthur voit dans cette phrase malheureuse une tentative pour détourner sur lui mes turpitudes supposées.
- Aujourd’hui, je refuserais aussi… Mais pas pour les mêmes raisons…
Croyant la querelle froide en cours de résolution, je n’en tombe que de plus haut. Je m’entends murmurer d’une voix blanche :
- Que veux-tu faire ?
- Je vais rentrer et réfléchir. Tu as ton « job » à faire ici, je ne peux t’être d’aucune utilité… D’ailleurs je me demande qui peut encore t’être utile. Tu coupes peu à peu les ponts avec tout le monde… Je veux dire avec ceux qui t’ont pleurée quand tu as disparu… Tu préfères tes nouveaux amis…
Je sais très bien qu’il ne parle pas du monde du cinéma mais de l’autre. Celui de l’ombre. Celui qui inexorablement m’attire, me happe, m’aspire.
Les mots qui vibrent dans mon corps ne passent pas la barrière de mes lèvres. Je suis comme une marionnette désorientée qui attend qu’une voix extérieure vienne lui rendre un souffle de vie. Je voudrais lui dire qu’il se trompe mais je suis la première à ne pas en être convaincue.
- Reviens demain…
C’est sorti dans un effort ultime. Si seulement je pouvais obtenir ça, ce serait un peu d’espoir pour me permettre de me tenir droite lorsqu’il va me tourner le dos.
- Je reviendrai demain… En sachant quel avenir donner à notre association…
Lui qui aime tant ma façon de choisir des adjectifs qui touchent vient de me montrer qu’il manie aussi adroitement les substantifs. Il a parlé d’association et déjà plus de couple.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 26 Déc 2011 - 18:13

La tête se trouva assez occupée toute l’après-midi pour que l’estomac oublie l’absence du repas de midi et que la partie du cerveau dédiée aux sentiments se trouve anesthésiée de manière efficace.
Métamorphosée en plus riche héritière du royaume de France, Hélène Stival se montre déroutante. Elle irradie tellement de charme et de spiritualité que Kevin Béthemont, Gaston pas encore « d’Orléans », ne peut pas empêcher ses yeux d’avoir plus d’appétence pour sa future épouse qu’il n’en avait dans la réalité. Ce n’est pourtant pas cette attraction incandescente qui nous occupe le plus : la lutte d’influence avec Bernard Duplan n’a pas tardé à reprendre : Mademoiselle de Montpensier aborde-t-elle l’idée de son mariage avec Gaston avec soumission (c’est ce qu’a écrit et que veut voir Duplan dans le cadre de sa caméra) ou avec des doutes plein la tête ?
- Elle ne peut pas ignorer que son futur époux ne veut pas d’elle et qu’il vient de conspirer pour écarter le roi et épouser Anne d’Autriche ? se justifie la chanteuse en réclamant à nouveau mon arbitrage.
Je peux être fière de mon élève. Hélène ne s‘est pas contentée de capitaliser sur ce que j’ai pu lui raconter lors de notre rencontre au resto, elle a réfléchi sur la situation qu’elle devait incarner. Malheureusement je ne peux pas lui donner raison. Sa vision est par trop romantique ; une femme du XVIIème siècle n’a pas de telles latitudes lorsqu’un époux de sang royal s’offre à elle. D’un autre côté, lorsqu’on sait ce que sera la Grande Mademoiselle, fille de cette union encore en gestation, on peut légitimement s’interroger sur ce qui devait peut-être bouillonner dans le cœur et la tête de la duchesse face à ce promis prestigieux mais si falot.
Le jeu du cinéaste et de sa comédienne finit par mettre en joie les assistants. C’est à qui déstabilisera l’autre, à qui aura le dernier (bon) mot. J’en soupçonne même certains parmi la quinzaine de personnes sur le plateau de regretter que la malheureuse duchesse n’ait eu dans la grande Histoire qu’une trajectoire de comète. Pour sûr, on se serait bien amusé avec ce ping-pong incessant d’une comédienne demandant « pourquoi ? » à chaque situation et d’un metteur en scène obligé de se justifier pour obtenir ce qu’il voulait.
Comme Hélène a des talents certains – je suppose que sans cela, Duplan ne l’aurait pas choisie – le tournage proprement dit s’effectue en trois prises maximum (les erreurs étant toujours à porter d’ailleurs au débit de Kevin Béthemont incapable de tenir son sérieux face aux saillies délirantes de sa partenaire). La « première » rencontre imaginée par le cinéaste entre les deux futurs époux – et dont la réalité historique est selon moi fortement sujette à caution – permettait un échange de formules un peu creuses à travers lesquelles suintait encore le pus du complot de Chalais dont – si je peux oser cette formule malheureuse – l’issue n’était pas encore tranchée. Au XXIème siècle, on pouvait imaginer deux grands personnages de sexes opposés se retrouvant seuls ou presque dans une pièce pour deviser gravement ou badiner. Vers 1630, l’intimité n’existait pas ; la « première » rencontre des futurs époux s’était forcément faite au milieu des courtisans… et leur « première » copulation juste à l’abri des courtines séparant la couche d’une foule de témoins en puissance de la « perfection » (l’accomplissement) du devoir conjugal.

On passe ensuite à une nouvelle scène au cours de laquelle – quelques mois avant celle qui vient d’être tournée – la reine, madame de Chevreuse et Gaston complotent la mise à l’écart de Louis XIII et son remplacement par son frère. Mélina Lussault y déploit tout son venin. Sa Marie de Chevreuse est plus ensorcelante que de nature. Kevin Béthemont, décidément bien faible face au doux sexe, n’en est que plus crédible pour rendre à la perfection les impulsions désordonnées et insensées de l’héritier du trône. Face à cette tête creuse, la reine ne vaut guère mieux et Sophie Latour le rend également fort bien. De ce trio disposé à réécrire l’histoire du règne de Louis XIII, émerge la « Chevrette », maléfique divine dont les yeux de biche cachent les desseins les plus tortueux.
- Elle était vraiment aussi « mauvaise » que cela ? me souffle Hélène pendant une courte pause destinée à préparer le tournage d’un contre-champ.
- Il y a ce qui est sûr et ce qu’on lui prête… Et c’est bien connu, on ne prête qu’aux riches. Elle fut de tous les complots contre Richelieu et ensuite contre Mazarin, fut exilée mais elle trouva toujours à revenir. L’aurait-on laissée revenir si elle avait été si terrible que cela ?… Lorsque Marie de Médicis quitta le royaume, son fils ne la rappela pas. Cette diversité des traitements m’interpelle… Le cardinal de Retz a dit de madame de Chevreuse « Elle aimait sans choix et purement parce qu’il fallait qu’elle aimât quelqu’un » ce qui tend à prouver une liberté en matière sexuelle assez rare pour son temps et cela ne pouvait déjà que fortement la desservir. « Jamais femme n’a eu plus de mépris pour les scrupules et les devoirs » ajoutait-il, c’est dire ce qu’elle pensait des serments du mariage – le sien et celui des autres – et jusqu’à quel point elle pouvait mettre son corps au service de ses projets. Elle était libre, c’était peut-être son crime le plus grave.
- Mais tu serais presque prête à la défendre ?…
- Les sources sont contre elle… Mais d’où viennent-elles ces sources sinon le plus souvent des prosateurs à la gloire de Richelieu et de Mazarin ?… Si les historiens de l’antiquité romaine ont établi que la fameuse Messaline n’était pas la roulure que les mauvaises langues voulurent bien décrire, on peut peut-être admettre que Marie de Rohan, duchesse de Luynes puis de Chevreuse n’était pas ce « diable » que le roi Louis XIII fustigea sur son lit de mort… Du moins, elle n’était pas que cela.
Ma défense de la duchesse me renvoie furieusement à ma propre existence. Je n’ai certes rien de commun avec cette femme qui multipliait les amants. Pourtant, comme elle, je me sens capable de tout sacrifier pour protéger ce en quoi je crois.
J’espère seulement que nos méthodes continueront à être différentes.
Pourtant, n’ai-je pas déjà rompu avec la fidélité aux serments sacrés de mon mariage ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 26 Déc 2011 - 21:17

Effet du chamboulement du planning, nous terminons plus tôt que les jours précédents. Pile ce qu’il fallait pour que chacun s’égaille dans son coin selon sa fantaisie… Ce qui a pour conséquence d’allonger l’attente à « l’embarquement » car tout le monde veut partir en même temps. J’en profite pour tenter de joindre Arthur. Sans succès ! J’espère juste qu’il n’a pas bloqué mon numéro définitivement. Un coup de téléphone à Ludmilla me rassure.
- Il est parti au cinéma avec Corélia, m’explique-t-elle… Je ne sais pas ce que tu lui as fait, je ne l’ai pas vu dans cet état depuis que People Life avait affirmé que tu avais refait ta vie avec quelqu’un d’autre.
Bon sang ! Comment ai-je fait pour oublier cette sinistre situation ? Dans le vécu d’Arthur, il y avait déjà ce préalable. Bien sûr, ensuite, il est devenu évident que toute cette histoire était du vent, mais le sentiment de trahison, c’est quelque chose qu’il connaît, qu’il a éprouvé dans sa chair… Et même plus que cela si on repense à ce que lui a fait subir l’aînée des filles Lecerteaux. Pauvre amour !…
- Dès qu’il rentre, demande-lui de m’appeler s’il te plait.
- Sans faute !
J’imagine Ludmilla raccrocher et se pencher à nouveau sur les archives des comtes de Rinchard pour poursuivre la thèse dont j’ai pris la direction à la suite de mon maître, le professeur Loupiac. Comment se fait-il qu’elle soit en train de bosser comme une damnée et que moi je sois là dans mon coin de Sologne à attendre une voiture pour aller diner avec une jeune vedette de la chanson ? Et Adeline que j’ai tellement détestée il y a peu ? Elle doit être en train d’exploiter des sources sur les garde-barrières en Haute-Garonne. Au travail elle aussi ! Pas en train de gamberger sur le meilleur moyen d’éviter de retomber sur le chauffeur d’hier matin qui confond départementale 923 et ligne droite des Hunaudières.
- Mademoiselle Toussaint ?…
Je réagis au « mademoiselle » plus qu’à mon nom de famille. Il n’y a pas de conclusion particulière à tirer de cette constatation. J’ai juste plus intégré l’âge qui avance et m’éloigne de mes années de demoiselle que mon récent mariage avec le changement patronymique qui l’accompagne.
- Oui ?!…
- Monsieur Duplan souhaiterait savoir s’il vous serait possible de rester diner avec lui pour faire un premier bilan de vos impressions ?
Je me tourne vers Hélène pour quêter son approbation… ce qui est stupide car je suis majeure et je n’ai pas spécialement de comptes à lui rendre. Nous avons juste décidé de rentrer et de dîner ensemble. Après, il est fortement probable qu’Hélène serait sortie s’amuser et que moi je serais allée m’effondrer sur mon lit entre crise de désespoir et sentiment de manquer à toutes mes valeurs.
- Le chef te demande, fait-elle en souriant, comment ne pas répondre à son appel ?… J’espère juste qu’il ne te convoque pas pour te dire du mal de moi et te demander de me faire la morale. Sans quoi, il aurait tort d’imaginer que tu y puisses quelque chose.
Hélène referme le grand manteau en plastique qu’elle avait emporté pour la soirée.
- Brrrr ! Il fait pas chaud ! Faut que j’essaye de me trouver un grand corps bien viril pour la nuit, moi… Je vais aller taquiner le Gaston, tiens…
Je ne sais jamais si elle plaisante ou si elle est sérieuse, si elle joue un rôle ou si elle cherche à se convaincre qu’elle est l’image qu’elle donne aux autres. Tout ce que je sais, c’est que j’admire cette confiance dans son charme, dans son intelligence, dans son impertinence mesurée. Elle n’a pas comme moi le cul entre deux chaises qui seraient la timidité et l’exubérance, la froideur et l’incandescence, la réserve et l’indécence.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 26 Déc 2011 - 22:22

L’assistante de Bernard Duplan n’est pas un canon de beauté ce qui suffit à tordre le cou à l’idée qui voudrait que tous les cinéastes soient des hommes à jolies femmes. Si sa position a permis au réalisateur d’avoir de bonnes fortunes avec des actrices ou des collaboratrices, il ne s’en vante pas et sa garde rapprochée personnelle est plus fondée sur les qualités que sur des critères esthétiques.
Delphine Lopez doit avoir des origines hispaniques mais, à 45 ans, elle n’a aucun accent ce qui tendrait à prouver qu’elle a grandi en France… D’ailleurs, rien ne dit que Lopez ne soit pas son nom de femme mariée… C’est bien le genre de question que seule une historienne peut se poser. Ce que les autres voient dans cette femme au cœur du système Duplan, c’est une longue tige brune, presque diaphane, qui doit peser à peine 50 kilos toute mouillée. On a du mal à discerner des formes bien affirmées dans sa silhouette si ce n’est dans la masse touffue et indisciplinée de sa crinière. Raison pour laquelle Gréaux – toujours aussi fin dès qu’il s’agit de parler de femmes – l’appelle « le coton-tige qui n’a qu’un bout » ce qui, on l’admettra, n’est pas d’un goût exquis. Sèche de corps, presque décharnée, Delphine Lopez est en revanche une vraie crème dans les rapports humains : elle est aux petits soins pour tous ceux qui veulent approcher son patron ou à qui elle doit proposer une aide. On se souvient qu’elle avait – vainement – essayé de me payer le billet de tgv pour aller au repas chez le cinéaste. Toute autre qu’elle aurait envoyé valser Hélène lorsque, le matin même, elle avait demandé à parler à Duplan pour expliquer les raisons de son retard et le rassurer sur son arrivée dans les temps. A l’observer galoper sans arrêt de droite et de gauche, juchée sur des talons improbables et vertigineux, on se demande dans quelle drogue – légale ou non – elle va chercher une telle énergie et qu’est-ce qui peut être assez fort pour lui donner autant de peps. « L’amour du patron » a dit Gréaux, ce qui est un raisonnement d’une banalité affligeante.
- Monsieur Duplan m’a demandé de vous faire attendre un moment, le temps qu’il termine une conversation téléphonique avec son coproducteur.
Mon esprit, d’autant plus formé au doute qu’il en brasse à longueur de journée, essaye d’établir une connexion entre cette discussion entre les deux têtes pensantes du film et cette invitation à diner me concernant. Ma propension à tout ramener au pire me laisse à penser qu’on va peut-être parler de mon utilité sur ce tournage et m’annoncer qu’on pourra fort bien à l’avenir se passer de moi. Serait-ce vraiment le pire d’ailleurs ? J’irais pour le coup me jeter en travers du chemin d’Arthur jusqu’à ce qu’il accepte de me relever et de me reprendre contre lui jusqu’à la fin des temps. Voilà qui serait bien pour moi… Peut-être moins bien pour la personne qui me succéderait à la fonction un peu honorifique de conseiller historique ? A lui de subir désormais les si plaisantes attentions du maboul de service !… Sans savoir en plus qu’il existe.
Mais non ! Il faut raison garder ! Ils ne peuvent pas me jeter ! D’abord je suis une caution tout à fait valable et dont je ne doute pas qu’ils aient déjà – en dépit de leur serment – entrepris de la porter à la connaissance des services spécialisés des grands médias… Ensuite, je ne leur coûte rien… Sauf l’hôtel, dont je dois reconnaître qu’il n’était pas initialement prévu, mais qui devait quand même être largement envisagé puisqu’il n’y a eu aucun problème pour me loger. La chambre devait être réservée et donc payée d’avance.
- Je vous laisse, mademoiselle… Bonne soirée…
- Bonne soirée madame Lopez… Vous risquez d’attendre un moment avant d’avoir un moyen pour repartir…
- J’ai ma propre voiture… Et puis je ne suis pas bien loin. Au Logis du cygne, au centre du village.
Forcément… Les collaborateurs les plus importants sont ceux qui restent au plus près des lieux du tournage. Delphine Lopez est de ceux-là. Si elle n’est pas la dernière à partir, quelque chose me dit qu’elle devrait être parmi les premières à être là demain matin.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Lun 26 Déc 2011 - 23:12

Ce n’est pas Bernard Duplan mais Clémence, sa cuisinière personnelle, qui vient me chercher. Elle porte un grand tablier blanc, partiellement maculé de tâches et de zébrures, qui indique assez bien à quel type d’activités elle se livrait avant de me rejoindre.
- Fiona… Le patron vous attend… Suivez-moi…
- Parce que… Je pensais qu’il était…
Je bredouille comme à chaque fois qu’on perturbe mes repères. Delphine Lopez m’a laissée devant une porte ; j’en ai déduit que Duplan était de l’autre côté de cette porte. Eh non ! Cela a peut-être été fait sciemment d’ailleurs car j’imagine mal Delphine Lopez se tromper dans l’application d’un ordre de son patron.
- Il vous a ménagé une petit surprise…
Je ne sais pas pourquoi mais le mot « surprise » a plutôt tendance à m’angoisser qu’à me détendre. Pourtant, il n’y a pas de quoi ! Clémence ouvre en grand une porte, s’efface pour me laisser passer… Woaw !!! La grande salle du château est toujours vide comme lors du tournage de la scène de la glissade. Enfin non, pas tout à fait. Au milieu de la pièce trône une table carrée nappée de dentelles qu’illuminent deux grands chandeliers. Cela crée un léger halo lumineux en plein cœur de ténèbres épaisses. C’est impressionnant, envoûtant… et inquiétant.
- Entrez, Fiona !… Et faites attention, je crois bien que cela glisse encore.
- Monsieur Duplan… Quelle est la raison d’un tel faste ?
- Faste ?! Comme vous y allez, Fiona !… Je n’ai fait qu’installer une table, une nappe et quelques bougies.
- Je me demande avec quelles intentions…
Nos voix bondissent et rebondissent contre les murs, emplissent l’espace et arrivent à se mêler avant même de se répondre. C’est un rire franc et sonore qui revient à mes oreilles.
- Rien que de bien innocent sachez-le… Il m’est juste revenu en tête que la dernière fois que nous avons parlé des comédiens du film et de leur implication à tenir leur rôle nous étions dans la salle de bain de mon appartement. Il fallait au moins cela pour compenser, non ?
Cela se défend… Pourtant, quand on me connaît, on sait qu’un bout de table dans une cuisine mal rangée fait tout aussi bien l’affaire, du moment que la discussion est passionnante et la nourriture simple et comestible. Je me demande en fait si Duplan est accessible à ce que je suis, s’il ne s’obstine pas à me regarder comme si j’étais une de ses comédiennes.
- Venez !… Les amuse-bouches sont déjà dans l’assiette.
Il n’y a donc pas que la fumée des chandelles qui s’élève au-dessus de la table pour dessiner un napperon de brouillard. Connaissant Clémence et ses dons vertigineux, j’imagine déjà le fumet qui flotte dans cette petite île de lumière.
Je m’avance à pas mesurés ne voulant pas risquer une chute comme celle qui fut fatale à l’enfant que portait Anne d’Autriche et qui fit tant de mal aux relations entre le roi et la reine.
Et quand bien même je tomberais ! Mon ventre est sec et refuse de donner ce fruit qui viendrait couronner les sentiments que je porte à Arthur. Pauvres sentiments que ceux-là ! On voit à l’usage combien je les traite bien mal. Me voici ce soir avec un homme mais ce n’est pas celui dont j’ai pris le nom. Ce n’est pas celui qui espère peut-être encore que je vais avoir fait des pieds et des mains pour le rejoindre à Charentilly. Cet homme qui m’attend en frottant machinalement ses deux couteaux l’un contre l’autre pour les aiguiser, c’est…
Un assassin ?…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 27 Déc 2011 - 1:21

L’idée que je suis peut-être venue donner de moi-même dans la gueule du loup me congèle sur place. Entre la perspective des bons petits plats de Clémence et celle de passer moi-même à la casserole, comment ne pas comprendre mon hésitation ?Ce n’est pas le quai de la gare de Blois, ce n’est pas l’appartement de Maximilien Lagault et pourtant j’ai l’impression de me retrouver dans cette même situation, celle où il ne pourra y avoir qu’un survivant à la fin. Moi de préférence.
Mais non !… Delphine Lopez, Clémence, savent que je suis là. Hélène a été témoin de l’invitation lancée par l’assistante du réalisateur. Ce serait une folie de prendre le risque de me trucider, Duplan serait la première personne à recevoir la visite des flics.
A moins que…
Des « à moins que » j’en ai plein ma besace. Je dois être capable d’en produire autant qu’une usine à Shenzhen sort de bidules électroniques en une journée. A moins qu’elles soient toutes dans la combine… A moins qu’on ne retrouve jamais mon corps… A moins que je sois assez dingue pour croire les écrits d’un pauvre fou…
Allons, je ne risque rien… Si ça tourne mal, je peux toujours lui balancer les 768 pages du Soutou à la figure le temps de me sauver… Un bonne glissade et je suis dehors. Allez savoir pourquoi cette idée d’une fuite à plat ventre sur le parquet plusieurs fois centenaire suffit à me remettre en marche avant. J’arrive à la table en ayant réussi tant bien que mal à ravaler mon appréhension.
- Mais asseyez-vous ! Bon sang ! Qu’est-ce que vous avez ? On dirait que vous avez rendez-vous avec le diable !…
- Sait-on jamais qui sont les gens ?… Regardez la « Chevrette » sur ses portraits, on lui donnerait le bon Dieu sans confession…
- Vous m’inquiétez, Fiona… Peut-être auriez-vous dû prendre de vraies vacances plutôt que de venir pointer ici tous les jours ?
- Je reconnais que les choses ne se passent pas exactement comme je l’imaginais…
- Pourquoi ?…
- J’ai l’impression de ne servir à rien…
- Allons, vous avez fait preuve de talents de négociatrice hors pair aujourd’hui à propos des petits différents qui m’ont opposé à Hélène…
- Justement, monsieur… Je ne comprends pas… Vous m’aviez expliqué comment vous aviez remis Grégory Pinchemel en place lorsqu’il s’était dressé contre vous. Hélène vous a ouvertement affronté devant tout le monde, vous n’avez pas haussé le ton pour autant.
- Vieille éducation française, Fiona… On ne se comporte pas comme cela avec une dame… Surtout quand elle est en grande toilette…
- Je rejette l’argument… Fermez les yeux et visualisez la tenue d’Hélène à son arrivée. Ce n’est pas spécialement ce qu’on peut appeler une grande toilette… Je ne pense même pas que ce soit du meilleur goût…
- Certes…
- Alors ?…
Je mords dans un feuilleté de saumon délicatement parfumé à l’aneth. La réponse de Duplan en devient presque secondaire ; la magie diabolique de Clémence est à l’œuvre.
- Elle m’amuse, explique le cinéaste… Je ne crois pas qu’elle se prenne vraiment au sérieux…
- Vous avez cru à son histoire de billet « bugué » dès le début ?
- Et vous ?
Volée smashée jouée près du filet. Je reste sans réaction.
- Ben, oui… En fait, non… C’était par trop improbable… Les machines peuvent se tromper mais pas de cette manière…
- Mais vous avez fini par y croire ?…
- Oui…
- Eh bien, pas moi… Ca a dû lui prendre beaucoup de temps pour se faire fabriquer ce faux billet… Peut-être même lui coûter un peu d’argent… Vous voulez que je vous dise, je suis persuadé qu’elle voulait faire une arrivée qu’on n’oublie pas… Cette fille a le sens du show, elle serait prête à tout pour qu’on la remarque. D’ailleurs, elle fait tout pour cela…
Je ne peux que donner raison à Duplan sur ce point.
- J’ai cédé tout en lui faisant comprendre que je n’étais pas dupe… D’ailleurs, vous verrez que demain, elle sera beaucoup moins exubérante. A son hôtel, elle a trouvé une petite mise en demeure que j’ai dicté à mon assistante tout à l’heure et que j’ai fait accompagner de fleurs… Vieille éducation française oblige.
Je dois reconnaître que Duplan me déconcerte de plus en plus. Il a souvent un coup d’avance sur tout le monde. Même quand il semble en difficulté, il retourne la situation à son avantage. Cela n’a rien à voir avec l’éducation traditionnelle française mais bien avec un esprit rigoureux et solidement trempé. On ne dure pas dans son métier sans qualités. En plus de celles qui sont propres à son art, il ajoute un sens consommé de l’anticipation. Cela ne suffit pas à en faire pour autant un assassin potentiel.
Mais s’il en était un, il serait difficile à pincer.
Le genre à rendre dingue quelqu’un qui serait persuadé de sa culpabilité dans un vieux crime.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 27 Déc 2011 - 20:44

L’entrée de Clémence, porteuse du plat principal, interrompt un moment la discussion. Duplan vante une fois encore les qualités de sa cuisinière qui en rosit d’aise. Je ne suis d’ailleurs pas en reste et dis moi aussi tout le plaisir que me procurent les plats mitonnés par la jeune femme. Elle me ferait presque devenir gastronome… même si je suppose que les jurés des émissions culinaires qui se multiplient à la télé trouverait cette cuisine bien classique. La preuve, ce soir, Clémence nous a préparé de simples raviolis accompagnés d’une salade verte. On peut penser qu’il n’y a là aucune originalité, aucune recherche. C’est mal connaître l’artiste qui, ayant plus d’un tour dans son sac à recettes, a fourré la pâte avec des farces de couleurs diverses et aux goûts très différents que la laitue légèrement citronnée et parsemée de copeaux de fromage accompagne à merveille.
Clémence ne se retire qu’après avoir vu nos visages s’illuminer à la découverte des saveurs délicates de ses raviolis. Le diable seul sait ce qu’elle nous a concocté pour la suite.
- Alors ?…
- C’est délicieux…
- Je ne parlais pas de cela, nous pouvons prendre pour un fait acquis que ce qui vient de Clémence est divin par essence… Je voulais en venir au but de ce dîner qui n’est pas seulement un moment de plaisir pour le palais et pour les yeux mais bien un moment de travail.
- Suis-je la seule que vous conviez ainsi pour ce genre de tête à tête gastronomique ?
- Je n’invite que les jolies femmes…
- Vous n’avez donc que l’embarras du choix…
- Mais, parfois, comme je crains le poids d’associations terriblement sexistes comme la ligue de protection des machos, je suis obligé de convier quelques messieurs… C’est beaucoup moins drôle, je dois vous l’avouer.
Comment enchaîner après ça ?… J’essaye cependant et, prenant mon courage à deux mains, je porte le fer là où il y a problème selon moi.
- Je sais bien qu’il est trop tard pour reprendre le scénario mais je suis mal à l’aise avec certaines situations, certains dialogues, certaines scènes. Vous avez bien voulu tenir compte de certaines de mes suggestions mais cela me paraît parfois insuffisant. Gaston d’Orléans était peut-être un grand bêta en politique, il n’empêche qu’il avait des qualités qu’on ne verra pas à l’écran… Je prends cet exemple parce que c’est la dernière chose qui me soit passée par l’esprit en voyant Kevin Béthemont cette après-midi dans ses deux scènes.
- On ne peut pas tout dire… Frémot me fait déjà la gueule parce que le film va faire deux heures au minimum…
- Je connais vos problèmes et ce ne sont pas les mêmes que les miens… Mais si on me demande de conseiller, je conseille… Et je ne le fais pas à moitié…
- Je vous en rends grâce.
- Vous avez écrit le scénario en le mettant aux « normes » du cinéma, en l’adaptant à un large public, je peux le comprendre. Mais pour cela vous êtes parti du bouquin de Maximilien Lagault qui, dans ses grandes lignes, s’est inspiré de la biographie de Philippe Erlanger qui date quand même de la fin des années 60 et propose une Histoire d’un autre temps. Passé à la moulinette Lagault, cela donne des paragraphes presque calibrés de cinq lignes qui ne permettent de rien creuser, qui ne font que ressasser des idées simplistes. Louis XIII est faible, Richelieu est supérieurement intelligent, Marie de Médicis est une balourde, Anne d’Autriche une tête folle comme Gaston, Marie de Chevreuse une sorte de Milady machiavélique. C’est ce que je retrouve dans ce que je vous vois tourner. Parfois, j’ai l’impression de retrouver les « dialogues » du livre d’Erlanger… Et vos acteurs en font un peu selon leur bon vouloir. Pour une Sirène Mouly qui veut comprendre, les autres appuient à fond sur les stéréotypes déjà bien établis dans la tête des gens. Je ne suis pas comédienne mais un peu plus de nuances parfois…
- Vous savez bien que je vous ai écoutée, coupe le réalisateur. Cette nuance se verra, soyez-en certaine. Le montage donnera tout son sens au propos qui est le mien.
- Il y aurait tant de fausses vérités auxquelles tordre le cou.
- On s’y emploiera.
- Ce qu’il vous aurait fallu pour écrire votre scénario, ce n’est pas tant un récit des événements qu’une sorte de dictionnaire présentant les personnages, les lieux, les notions de l’époque… Parce que, là aussi, en dépit du partenariat noué avec la région Centre et des facilités qu’il vous procure, vous aurez du mal à faire prendre à l’amateur éclairé la terrasse du château de Bracieux pour celle de Compiègne et un chemin en Sologne pour une route dans les Alpes… C’est…
Téléphone.
Je porte la main dans mon sac, ramène l’appareil.
C’est Arthur.
- Vous permettez ?
- Mais bien sûr…
Je m’éloigne de quelques mètres en faisant attention de ne pas m’affaler sur le parquet. Encore quelques mètres… Je ne me sens jamais assez loin… Et le téléphone qui s’acharne à seriner son entêtant appel.
Si je réponds maintenant, avec l’acoustique de cette pièce vide, mes chuchotements vont être parfaitement entendus par Duplan.
Et je ne veux pas qu’il sache qu’entre Arthur et moi…
Toujours ma foutue fierté !…
Tant pis ! Je refuse l’appel. Je rappellerai quand je serai rentrée. Je « sms » juste quelques mots : « dîner de travail avec Duplan. Bisous ».
Et je retourne à table.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mar 27 Déc 2011 - 21:59

Bernard Duplan me laisse à peine le temps de m’asseoir.
- J’ai pensé à ça pendant que vous étiez au téléphone… Ce dictionnaire, vous pourriez l’écrire vous-même…
- Euh… Oui… C’est du travail… Généralement, dans ce genre d’ouvrages, ce sont plusieurs spécialistes qui s’y collent et qui se répartissent les entrées. C’est surtout de la compilation d’informations en fait. Pas besoin de retourner fouiner dans les archives…
- Et il pourrait sortir en même temps que le film…
Je vois venir l’embrouille. Le dico deviendra la vraie caution scientifique du film. Argument de défense facile pour le metteur en scène si quelques historiens venaient à l’accrocher un peu trop : « voyez l’ouvrage de Fiona Toussaint, il complète et précise mon travail ». Et quelle couverture pour ce beau dictionnaire ? Une photo tirée du film bien sûr… Avec la dérive coutumière à ce type de situation que rappelait très justement un jour un collègue de la fac de Nancy : « Jusqu’à 18 ans, j’ai pensé que le Cid avait la tête de Gérard Philippe »…
- Je vous sens réticente…
- J’avais d’autres projets… Des choses plus novatrices, on va dire…
- Vous êtes la première à dire qu’on maintient les Français dans les stéréotypes et lorsqu’on vous apporte l’occasion de le faire vous renâclez !…
Je n’ai pas assez de cran pour lui renvoyer à la figure qu’il avait lui aussi la possibilité de faire voler en éclat les stéréotypes avec son film et que ça n’en prend pas le chemin. Pas assez de cran et, par voie de conséquence, trop de faiblesse. Je finis par accepter cette charge supplémentaire juste parce qu’elle peut servir à la cause de l’Histoire et je vais me retrouver – comment en douter avec ce supplément imprévu ? - avec un emploi du temps à la Balzac ou à la Dumas, me nourrissant de litres de café pour pouvoir travailler 20 heures sur 24.
C’est peut-être de cette manière originale que Duplan a envisagé de m’assassiner.

Je ne préciserai pas dans le détail ici ce que j’ai pu dire sur les comédiens à Bernard Duplan. Le lecteur attentif – car je ne doute plus désormais que mes écrits sortiront un jour en pleine lumière… – ce lecteur dis-je saura bien faire lui-même le tri entre ceux qui reçurent un satisfecit et les autres. Quoi qu’il en soit, il était trop tard pour changer. Mes récriminations ne pouvaient rien modifier de ce qui avait été tourné… Juste peut-être introduire les petits amendements qui restaient possibles pour la suite, surtout à la veille de l’entrée en scène de Grégory Pinchemel, l’homme pour qui Louis XIII n’était qu’une « sous-merde » (propos rapporté complaisamment par Sirène Mouly qui avait eu l’occasion de le rencontrer pour une lecture).
Le vacherin pistache-framboise avec des brisures de macarons met un point final à la partie gastronomique du diner. Il ne met cependant pas un terme à nos discussions sur le scénario, les personnages, les comédiens ; il aurait même tendance à les prolonger car nous nous resservons (au moins à deux reprises pour le cinéaste).
- Vous avez un parti pris dans votre scénario que je respecte mais qui sera reçu avec aigreur par la communauté des modernistes. Richelieu apparaît comme la victime des différents complots que vous présentez, il n’est jamais à l’instigation d’aucun. Cet angélisme est difficilement recevable quand on sait que Richelieu peut être tenu pour un des inventeurs de la propagande d’Etat via la Gazette de Théophraste Renaudot.
- Je crois que nous avons déjà évoqué ce point, Fiona… Le monde n’est que complots, il n’avance qu’à travers des machinations plus ou moins bien ourdies. Le fait que je ne montre pas celles du cardinal ne signifie pas qu’elles n’existent pas… C’est juste… qu’il a fallu faire un choix parce que je n’ai que deux heures… Et encore, en les ayant gagnées au forceps !… Vous avez parlé tout à l’heure du livre d’Erlanger. Saviez-vous qu’une série télé en a été tirée dans les années 70 ?… Six fois une heure… Et il s’est trouvé des critiques pour trouver que c’était trop survolé ! Croyez-moi, j’ai visionné les six épisodes à l’INA et, quand on a un peu fouillé dans la vie du cardinal, on est d’accord avec cette critique. Voilà pourquoi j’ai pris pour parti de montrer comment un homme de pouvoir peut réussir à durer malgré tout ce qui peut se tramer contre lui. Si Richelieu triomphe en 1630 c’est à la fois parce que ses adversaires sont moins adroits que lui mais aussi parce qu’il a su miner leurs projets. Je ne le dis jamais mais cela se sentira.
- Il ne triomphe pas en 1630…
- Vous l’avez déjà dit !
- Je le répète… Dès qu’il s’agit de mon métier, je suis obstinée.
- Têtue, dirais-je.
- Si j’étais têtue, monsieur, je n’aurais pas accepté de me lancer dans ce dictionnaire Richelieu à la rédaction duquel il serait grand temps que je m’attelle si je veux pouvoir tenir les délais que vous m’imposez.
C’est un moyen que je pense habile pour prendre congé. Il me tarde de raconter cette soirée à Arthur, de voir s’il ne serait pas pour des retrouvailles sympathiques au Novotel de Blois (et tant pis pour ma mine de papier mâché du lendemain). Il me tarde aussi d’échapper à Duplan dont les idées commencent à me mettre mal à l’aise. « Le monde n’est que complots »… La première fois qu’il a évoqué ça dans les studios de RML, j’ai cru qu’il plaisantait façon pince sans rire… Le fait qu’il y revienne me flanque un peu les chocottes.
Et je n’oublie pas ma première impression en entrant dans cette pièce sombre où la pénombre gagne désormais au fur et à mesure que meurent les chandelles.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 28 Déc 2011 - 0:07

A Bracieux on trouve des chauffeurs à toute heure du jour ou de la nuit ; il y en a donc un qui m’attend. Poli et stylé – ce qui n’a pas toujours été le cas – il m’ouvre la portière en amorçant un semblant de courbette. C’est trop mais je ne le dis pas… Je suis trop pressée de m’installer et de passer le coup de téléphone à Arthur qui apporterait une vraie éclaircie dans cette journée si tendue.
Première tentative, messagerie. Deuxième, cinq minutes plus tard, même topo. Troisième à l’entrée dans Blois. Toujours pour le même résultat. Je commence à devenir verte. Le vert c’est la couleur des regrets : pourquoi est-ce que je n’ai pas répondu tout à l’heure ? Tant pis pour Duplan ! Il aurait été le témoin de mon effondrement nerveux en entendant la voix redevenue chaleureuse d’Arthur. Et alors ?… J’aurais pu pousser l’audace jusqu’à quitter la grande salle à manger pour mettre un mur du XVIème siècle entre les oreilles du cinéaste et ma voix. Je ne l’ai pas fait, je n’ai pas osé le faire. Parce que cela ne se fait pas dans mon optique de faire passer un appel téléphonique avant un moment de travail avec quelqu’un. Parce qu’on m’a appris une certaine forme de politesse à l’égard des gens qui vous invitent. Parce que je n’arrive pas à faire passer mes intérêts avant ceux des autres… La preuve, je vais bien à la rentrée assurer des « cours » auxquels je ne crois pas juste parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse… Et je vais bien me lancer, peut-être dès cette nuit, dans la réalisation d’un dictionnaire Richelieu dont j’ignorais encore une heure plus tôt qu’il pût être au menu de mes prochains mois de boulot.
Le vert c’est aussi la couleur de ma faiblesse, de mon irrémédiable faiblesse…

Banque d’accueil du Novotel de Blois. Terrible impression de retourner en arrière lorsqu’il faut demander un code d’accès pour disposer d’internet. Je regarde derrière moi des fois qu’un des frères Rivière surgirait du passé… Il est à peine 23h15. Je peux encore oser appeler Arthur pendant une bonne heure. Un dernier appel sous le porche de l’hôtel a encore fait chou blanc. Je m’obstine parce que je veux l’entendre me dire qu’il m’aime et que demain il sera là. Je m’obstine parce que moi qui avais fait le pari de vivre ma vie en solitaire, je ne me sens finalement bien qu’en équipage avec lui et sa poupée blonde pour naviguer au milieu des embruns et des coups de tabac de l’existence.
La chambre. Impersonnelle même si je l’habite depuis deux nuits. Il reste encore quelques affaires à Arthur qu’il a oubliées dans la précipitation du départ matinal. C’est encore plus douloureux. Je rappelle. Ca ne sonne même pas. Direct sur la messagerie. Une messagerie toute aussi impersonnelle que la chambre. Une voix de femme, stéréotypée, calibrée, sans aucune imagination dans le contenu du message qu’elle délivre. Je la tuerai.
L’ordinateur. Ma bouée. Il va me conduire vers d’autres pensées, d’autres univers. Déjà, je dois récupérer mon courrier ce que je n’ai pas pu faire depuis un moment. Beaucoup de spams, trois relances d’auteurs voulant être absolument publiés par Parfum Violette et que les refus de Ludmilla n’ont pas refroidi, un mail d’Adeline faisant le bilan du dernier jour de la boutique avant une semaine de fermeture, un mail d’Agathe – une doctorante – qui me fait part de difficultés pour exploiter un registre trouvé aux archives de l’Aveyron. Les réponses attendront. La femme est toujours dans mon écouteur. Inaccessible, heureusement pour elle. Intolérable pour moi qui attend, qui espère et qui craint le silence autant que l’avenir.
Je tente le mail. J’explique, je raconte, j’essaye de justifier l’injustifiable. Peut-être qu’il le lira, peut-être qu’il m’appellera, peut-être que…
Si j’avais eu ce soir-là deux grammes de jugeote, je me serais propulsée aussi vite que mes petites jambes fatiguées me l’auraient permis jusqu’à la gare de la ville. Sur le chemin, j’aurais dévalisé un distributeur de billets puis j’aurais mis la « fraîche » sous le nez du premier chauffeur de taxi en attente. Pour une heure de route jusqu’à mon château si loin de l’Espagne, quatre cents euros… A prendre ou à laisser. Le premier aurait pris sans hésiter. J’aurais débarqué à l’improviste, subjugué Arthur par mon regard de biche désespérée et…
Mais je n’ai pas fait.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 28 Déc 2011 - 1:27

LUNDI 11 JUILLET
Minuit trente. Je n’y crois plus. Lassée de scruter mon téléphone portable comme si j’allais réussir à l’hypnotiser pour qu’il « sonne », je me retourne vers mon ordinateur qui ne m’a pas apporté davantage de satisfactions. Mais, au moins, avec lui, je vais pouvoir – essayer de – me changer les idées (noires).
Puisque dictionnaire Richelieu il doit y avoir d’ici le mois de mai prochain, je me lance à bâtir une première structure. Les noms propres les plus évidents s’alignent verticalement sur la page de mon traitement de texte : Richelieu (à tout seigneur tout honneur), Louis XIII (mon « chouchou » comme disent ceux qui refusent de laisser leurs préjugés sur ce roi au vestiaire), Marie de Médicis et tous les autres. Je passe ensuite à une liste de lieux qui ont marqué l’existence du cardinal soit qu’il les ait fréquentés (Luçon, Compiègne, Paris, Avignon…), soit qu’ils aient marqué sa carrière (Casal, Pignerol, Rome…). De là, je glisse vers les grands Etats de l’époque : l’Espagne de Philippe IV, l’Angleterre de Charles Ier, l’Empire germanique de Ferdinand II, la Suède de Gustave-Adolphe et de Christine… Dans cet inventaire à la Prévert, il est évident qu’à un moment je vais rejoindre une foule de noms communs désignant des réalités proches de l’existence de Richelieu (évêque et cardinal, principal ministre et secrétaires d’Etat, guerres et paix, impôts…). Je verrais alors s’ouvrir devant moi un gouffre d’événements à traiter parce qu’ils ont influé sur la vie et l’œuvre du cardinal : des guerres et leurs batailles, des alliances, des révoltes et - comment ne l’avais-je pas posée dès le départ ? - la fameuse Journée des dupes de novembre 1630 dans laquelle Duplan voit un aboutissement quand je n’y vois qu’une étape. C’est une sorte de fièvre qui me mène au-delà d’une heure du matin. Un mot, une idée, en appellent d’autres. Je réussis presque à sourire en me rendant compte que j’ai balayé de nombreux champs de recherche en omettant le plus évident : le fait de réaliser un dictionnaire aurait dû m’amener très vite à poser dans ma liste « Académie française ».
Soudain, je bifurque de l’Histoire vers sa mémoire. Peut-il y avoir une étude sur Richelieu sans évoquer mon cher Alexandre Dumas même si c’est pour regretter la vision qu’il donne du principal ministre ? Il y aura des notices sur les historiens qui ont travaillé sur le cardinal (et même sur Maximilien Lagault sur lequel je pourrais me venger inélégamment des avanies qu’il m’a faites subir avec sa fausse maladie) et sur les comédiens l’ayant interprété au cinéma. On voit aisément où cette nouvelle direction me conduit.
A Bernard Duplan et à son film…
Puis-je raisonnablement porter dans ce dictionnaire une appréciation sur le film que je vois naître sous mes yeux ? Sur ses ambitions et sur ses faiblesses ? Sur ses comédiens ? Puis-je le faire alors que je suis moi-même partie prenante du projet même si c’est avec tous les désagréments que l’on sait ? N’est-ce pas cracher dans la soupe ?
Quelle soupe ? J’ai demandé à ne pas être payée et si cela doit soulager ma conscience, je règlerai mes factures d’hôtel et de transport. Je l’ai fait pour rester libre… Et si je suis libre, j’ai le droit d’écrire ce que je veux. On est bien toujours en démocratie, que diable !
J’arrête ma folle course aux mots pour ne me centrer que sur un seul.
Duplan. Prénom, Bernard.
Pour réaliser cette première notice, j’ai déjà toute la documentation nécessaire grâce à l’émission de RML. Il me suffit d’aller récupérer ce qu’Adeline avait trouvé sur les origines familiales compliquées du cinéaste, ce qu’Arthur avait glané de son côté dans les archives maison.
Arthur…
Autant dire que c’est fichu. Il est une heure et demie. S’il a noyé son désarroi avec marc à coups de whisky, il sera incapable de m’appeler… Et s’il est toujours à jeun, c’est encore pire : il ne m’appellera pas… Il ne m’appellera plus.
D’une perte que quelque chose me dit irréversible, je passe à une autre qui l’est encore plus. Bernard Duplan est veuf et cela, pour les raisons qu’on devine, ni Adeline, ni Arthur n’ont souhaité en faire état dans leurs tentatives pour cerner le réalisateur. Pour moi, cet aspect-là prend une toute autre importance. Ce n’est pas tant de savoir si je suis en train de faire la fiche biographique d’un assassin qui m’importe mais d’essayer de comprendre pourquoi le dingo – que j’ai un peu oublié ces dernières heures – voit en Duplan un meurtrier.
J’abandonne mes propres documents de travail pour basculer sur Google. Tant pis si je dépasse la durée de connexion que l’hôtel accorde par jour, je paierai la facture. Je me rends compte que je ne sais même pas dans quelles conditions est décédée l’épouse de Duplan. Un accident a dit le colonel. Sans préciser.
Et moi j’aime les choses précises.
Même à deux heures du matin.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Mer 28 Déc 2011 - 22:01

Je tape « mort femme Duplan » et comme le moteur de recherche est une chose formidable, je tombe sur une masse colossale de sites consacrés au film Une mort à l’ordinaire, un polar de 1996 réalisé par Bernard Duplan et dont le pitch, répété de pages web en pages web commence par « Une femme pompiste découvre… ». Les trois mots demandés y sont, de quoi me plains-je ?
Je vais pour modifier ma requête, en me demandant bien comme je vais faire pour éviter de retomber sur allociné and co, lorsqu’on gratte à ma porte. A deux heures du matin, qui cela peut-il bien être ?
Soulevée par un fol espoir, je me précipite vers la porte, l’ouvre sans méfiance aucune et…
- Ah c’est toi ?!
Hélas ! Ce n’est point Arthur mais Hélène qui revient de je ne sais trop où.
- Qu’est-ce que tu vas imaginer ! me dit-elle. J’étais dans ma chambre en train de travailler sur les paroles de ta chanson.
Et c’est pour ça qu’elle débarque dans ma chambre en plein milieu de la nuit ?
- J’ai vu que tu ne dormais pas, explique-t-elle. C’est facile à voir, c’est la seule fenêtre qui est allumée à cette heure-ci.
- Mais tu étais dehors ?! Tu viens de dire que tu étais dans ta chambre…
- Bon, je suis allée boire un petit verre au Café de l’agriculture avant qu’ils ferment…
- Donc tu n’étais pas dans ta chambre…
- Eh ! s’exclame Hélène, t’es pas ma mère pour me fliquer !…
J’en conviens de bonne grâce tout en me demandant combien de temps la chanteuse va rester à parasiter ma recherche.
- Tu faisais quoi ? demande-t-elle
- Je travaillais… Comme d’hab, rajouté-je avec un soupir bien trop profond pour ne pas être véritable…
- Comme moi !… Allez, regarde !
- Regarde quoi ?
Hélène fouille dans la poche arrière de son mini-short et en tire une feuille de papier pliée en quatre qu’elle me colle sous le nez.
- C’est ta chanson !…
- Quoi, ma chanson ?!
- L’espionne qui est mère de famille… J’ai pas tout à fait fini mais je voulais ton avis…
- Hélène, il est deux heures dix du matin… Tu tournes demain…
- Demain après-midi, je vais pouvoir dormir jusqu’à midi !…
- Mais pas moi… Il faut que je sois là-bas à 9 heures 30…Ils vont venir me réveiller à neuf heures !
- Allez, ça prendra cinq minutes… Tu vas voir, il manque des trucs mais ça va le faire… Bon, alors, le titre c’est Mam’ Bond…
- Ce serait pas mieux Jeanne ? Ou Jane ?… Pour la sonorité ?…
- T’es incroyable, toi !… Il y a une minute, tu voulais pas entendre parler de cette chanson… Et à peine je commence que déjà tu pinailles…
- Ca veut dire, hélas, qu’on ne me refera pas…
- Je retiens quand même l’idée… On ne sait jamais.
Les cinq minutes vont durer dix fois plus. De temps en temps, Hélène fredonne les paroles ; la plupart du temps, elle les lit, s’arrête lorsqu’elle ne trouve pas, demande, m’écoute, rature ou décrète que « ça, non ! j’y touche pas ! ». La voilà la bulle de légèreté de ma journée. Il était temps. Au bout d’un moment, épuisées, nous finissons par nous endormir avec des morceaux de rimes sur les lèvres.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 29 Déc 2011 - 0:04

Je me réveille en sursaut. Un bruit habituel et pourtant incongru ! C’est tout ce que mon cerveau m’a envoyé comme analyse de l’événement. Même pas une reconnaissance de cette intrusion sonore au cœur de ma nuit.
Quelle heure est-il ?
Sept heure trente me dit ma montre.
Tête dans le sac, je me lève en m’étonnant d’une présence dans mon lit. Il me faut quelques secondes pour remettre tout en ordre. Ok, c’est Hélène qui s’est invitée. Pendant que je rembobine les événements de la « veille », une autre partie de mon cerveau identifie enfin le bruit qui m’a réveillée. C’est le tintement caractéristique qui signale l’arrivée d’un message sur l’ordinateur. C’est vrai qu’avec l’irruption d’Hélène j’ai oublié de l’éteindre. D’ailleurs, il émerge de sa longue veille sur la page Google récapitulant les occurrences relatives au film Une mort à l’ordinaire.
Je frissonne en découvrant le nom de l’expéditeur du message.
Arthur. « Mon » Arthur.
Cela finit par me réveiller tout à fait. Une grand inspiration pour me donner le courage d’affronter la situation et je clique pour ouvrir le mail.
Le message tient en quelques mots. Quelques mots qui peuvent tout dire et rien dire mais que j’interprète positivement. Sinon pourquoi m’aurait-il répondu ?
« T’es vraiment quelqu’un de pas croyable ! On se retrouve à Bracieux… »
Arthur a même fait exprès j’en suis sûre de terminer par des points de suspension ce qui est, on le sait, une des marques de mon « style » d’écriture. Allons ! Pourquoi s’en faire ?… La journée va être belle. Je vais voir Arthur (j’espère qu’il aménera Corélia avec lui). Je vais m’étourdir dans le travail pour oublier le reste. Et ce reste, je l’oublie fort bien. Qu’a dit le colonel concernant Arthur ? Que suis-je supposée faire officieusement sur ce tournage ? Je ne le sais déjà plus…
Tout ce que je ressens, c’est la fin d’une forme d’oppression. Je sais bien que ça recommencera, qu’il y aura d’autres orages et d’autres tensions, mais pour l’heure tout se libère. Ce travail que j’avais commencé mécaniquement dans la nuit, je me sens capable, malgré la fatigue, de le poursuivre sans faiblir. Tout ce qui sera fait ne sera plus à faire au moment où je pourrais retrouver l’homme de ma vie et profiter de tout ce qu’il sait si bien me faire.
- Alors ?… Qu’est-il arrivé à la femme de Bernard Duplan ?
Une idée un petit peu dingue me traverse l’esprit lorsque je pose mes doigts sur le clavier pour relancer ma recherche. Si Arthur est toujours sur son ordinateur, il pourra me répondre bien plus vite. Hormis pour le sport et certains domaines de la culture, il a dans sa tête une petite banque de données très appréciable pour briller en société. A croire que l’AFP a ouvert une succursale dans sa mémoire.
Je réponds à son message par une simple question. Il a fait court, je ne vais pas me fatiguer à déverser des torrents d’amour sur le papier numérique… d’autant plus que je crains qu’il ne s’en aille avant de recevoir mon mail.
« Comment est morte la femme de Bernard Duplan ? »
Je fais un saut aux toilettes en essayant de ne pas réveiller Hélène qui dort pratiquement avec le pouce dans la bouche. On dirait un petit ange en collants résilles…
A mon retour, une réponse fort lapidaire mais qui m’éclaire.
« Accident à un passage à niveau près de Nantes »
Je réponds un « merci » aussi lapidaire que reconnaissant. En entrant les mots « accident », « passage à niveau », « Loire-Atlantique », j’arrive sur le site du journal Libération et un article évoquant le nouveau drame survenu à Drefféac : « Deux mois après un premier accident ayant coûté la vie à un agriculteur, le même passage à niveau sème la mort. Sans qu’il soit pour le moment possible d’établir précisément les faits, une Mercédès Classe A s’est retrouvée bloquée par les barrières sur la voie au moment où arrivait le Bordeaux-Rennes. La conductrice, Catherine Duplan, l’épouse du cinéaste Bernard Duplan, a été tuée sur le coup… »
Il n’y a pas de belle manière de mourir mais celle-ci est peut-être parmi les plus horribles. J’imagine le regard épouvanté de la personne voyant débouler à 160 ou 180 km/h une masse de plusieurs tonnes. Il ne lui reste que quelques secondes à vivre. Toute tentative pour s’échapper est vaine. Le choc est irrémédiable, la mort certaine. Amen !
Je sais ce que je voulais savoir. A vrai dire, je suis mal à l’aise d’avoir eu cette curiosité que je juge désormais déplacée. Une chose est sûre, le colonel avait raison de dire qu’il n’y avait aucun doute sur la nature accidentelle du décès ; on ne peut pas maquiller un meurtre de cette manière. Enfin, on ne peut pas… J’ai fini par apprendre que rien n’est jamais impossible : être major à l’agrégation sous une fausse identité et avec la peau noire, je ne l’aurais jamais imaginé. Du coup, je fais ma méfiante : dans l’absolu, on peut toujours penser à la voiture arrêtée volontairement sur la voie, au meurtrier qui installe sa victime endormie au préalable sur le siège conducteur et qui, pour plus de tranquillité, bloque les portières. Il s’éloigne quand les barrières se ferment. Le train fracasse tout sur son passage, le tour est joué… Mais ce beau plan est à la merci du moindre grain de sable : automobilistes sur la route pouvant assister à préparation de la mise en scène, analyse par les services de gendarmerie du sang de la victime ou, plus bêtement, retard du train… Trop d’impondérables égale impossibilité de réussir ce coup-là. Catherine Duplan est bien morte dans un accident.
Alors ? Qu’est-ce qu’il nous veut le dingue rebelle à l’orthographe ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 29 Déc 2011 - 1:50

J’ai bien été obligée de réveiller Hélène avant de partir, je n’allais pas la laisser dans ma chambre. Elle s’est trainée comme une zombie jusqu’à son propre lit.
- N’oublie pas que tu te maries cette après-midi, lui ai-je soufflé avant de refermer la porte.
Je n’ai eu droit qu’à un grognement d’ours mal embouché comme remerciement.

La météo ne s’est pas trompée. Il fait grand beau. On a juste quelques nuages d’altitude. Nuages inoffensifs a dit la journaliste de la radio locale qu’écoutait mon chauffeur tout en avalant la départementale D923. Acceptons-en l’augure.
A Bracieux, l’ambiance est électrique. Pas question de se manquer ! Demain, la pluie est confirmée… Et même mieux, de violents orages ! La réputation de douceur du val de Loire va en prendre un coup.
Il faut réussir à boucler les quatre scènes au programme en extérieur. Ce matin, en forêt, le roi et le cardinal, en carrosse (il y en avait donc un autre en réserve d’où la tranquillité de Duplan après « l’accident » survenu au précédent), devisent au retour de Nantes de l’attitude à observer envers la reine coupable d’avoir trempé dans le complot de Chalais. L’après-midi, comme je l’ai rappelé avant de partir à Hélène, scènes dans les jardins correspondant aux instants suivant les épousailles de Gaston de France et de la duchesse de Montpensier. On terminera par ce que j’appelle « la scène de la terrasse » qui voit Louis XIII, le 28 avril 1624, poser ses conditions à Richelieu pour une entrée au Conseil. Vaste programme comme aurait dit l’autre !
Je n’ai pas terminé de vérifier que le planning affiché correspond bien à celui annoncé qu’une main se pose sur mon épaule. Arthur ? Non, le fils Duplan, dont je dois reconnaître que l’absence jusqu’ici ne m’avait fait ni chaud, ni froid.
- Bonjour Fiona… Toujours aussi ravissante…
Ma première réaction serait de lui rappeler que la dernière fois que je l’ai vu, il lutinait Sophie Latour sous le regard furibard de Mélina Lussault et que ses compliments ont pour moi autant de valeur qu’un sermon de jésuite. Un vieux fond d’éducation – quelque chose du même goût dont son père se prévalait la veille à l’égard d’Hélène – m’empêche de mettre ma riposte à exécution.
- Et en plus il va faire beau…
C’est une autre façon de dire qu’on a envie de plein de choses mais sûrement pas de subir une présence non souhaitée. Ma flèche ne le touche même pas, il poursuit sans se démonter.
- Mon père m’a parlé de votre dictionnaire…
- Les nouvelles vont vite dans la famille…
- Il faut bien… Nous avons chacun nos domaines de compétences, cela n’interdit pas d’échanger.
- Votre père a dû vous déranger assez tard pour vous parler de ça.
- Figurez-vous que j’étais sur la route ce matin lorsqu’il m’a appelé… Ma mission : régler avec vous certains détails.
- Des détails de quel style ?
- Mon père a supposé que vous comptiez éditer vous-même ce dictionnaire par le biais de votre boite.
En fait, je n’y ai même pas pensé. Généralement, hormis le cas très particulier de l’histoire du monastère de Prouilhe, l’auteur que je suis refuse de traiter avec la partie de moi qui édite. Mes ouvrages universitaires ont besoin d’être en rayon dans les librairies des grands centres urbains, acheté par les principales bibliothèques ; ma structure éditoriale n’est pas assez puissante pour faire face à une telle demande, elle ne vise qu’à combler les manques par trop évidents dus à la frilosité des grands éditeurs. Donc, Parfum Violette n’a jamais été associé dans mon esprit à ce fameux dictionnaire. Pour tout dire, je trouverais indécent de « toucher » doublement sur sa publication. Comme on va le voir, ce n’est pas exactement le genre de scrupules qui étouffent Jonathan Duplan.
- Nous voulions vous proposer une coédition. Votre boite d’un côté, les Films BCJ de l’autre…
Là, je suis supposée demander « qu’est-ce que j’y gagne ? » mais n’étant pas en peine au plan financier, la question ne m’effleure même pas. C’est une autre problématique qui s’impose à moi. Une coproduction cela veut dire un droit de regard de mes partenaires sur mon texte. On comprend qu’il n’en est pas question un seul instant…
- Je pense que si vous songez à cela c’est que vous comptez apporter quelque chose en plus à mon travail… Des photos du film pour illustrer mes articles… Ce cher Gréaux en Charpentier et cette tête à claques de Pinchemel pour Louis XIII…
- Par exemple…
- Alors, je pense que vous n’avez toujours pas compris la différence qu’il y a entre un Lagault et moi, entre une vulgarisation grand public dénuée de subtilités et un travail scientifique rigoureux.
- Vous êtes une intégriste, Fiona.
Je ne sais pas ce qui me déplait le plus entre la proposition qui m’est faite, le terme déplacé qui m’est accolé ou le sourire moqueur du fils Duplan.
- Je suis sincère dans mes convictions. Je refuse qu’on instrumentalise le passé… Que ce soit pour des raisons électorales ou commerciales. Ceci met fin, je crois, à ce projet de dictionnaire.
- Sûrement pas… Nous allons bien trouver un accord…
- Mais un accord sur quoi ?…
- Sur le nom du restaurant où nous reprendrons cette négociation ce soir.
Devant tant de certitudes et aussi peu de compréhension, qu’auriez-vous fait ? N’étant pas de taille à balancer ma petite main sur le grand escogriffe blond – qui l’aurait pourtant bien mérité – j’ai tourné les talons en marmonnant un « ça risque pas d’arriver ! » qu’il a fait mine de ne pas comprendre.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 29 Déc 2011 - 18:31

Comme tous les matins, je fais un coucou rapide à Lydie dans la tente de maquillage. Enfin, pour ce matin, je m’en suis tenue à un signe de la main avant de ressortir. Elle travaille « sur » Grégory Pinchemel et on comprendra que je préfère retarder le moment de me retrouver face à celui que, jusqu’à mon récent accrochage avec Jonathan Duplan, je tenais pour mon ennemi personnel dans l’équipe de tournage.
En faisant machine arrière, je me heurte à Julie que je n’avais pas vue depuis un bon moment. Elle, qui n’avait été jusqu’alors qu’une silhouette lointaine et distante, faisant celle qui ne me connaissait pas, m’aborde franchement.
- Bonjour Fiona. Il faut que je vous parle…
C’est une des rares personnes que je connais dans « l’entourage » du colonel qui me vouvoie encore. Peut-être bien parce qu’elle en use de même avec Arthur qui a été son « patron » pendant une année ?
- On prend le large un moment ?
Je comprends qu’elle va me parler « boutique » et pas cinéma. J’évite donc de l’interroger avant que nous ayons pris de la distance avec les oreilles indiscrètes et les yeux suspicieux.
- Officiellement, je vous ai demandé de m’éclairer car j’ai commencé des études en Histoire…
- Pour de vrai ?…
- Presque… Puisqu’on est tenus de se former intellectuellement de temps en temps, j’y pense pour la rentrée… Pas à Toulouse malheureusement… Mais ça c’est si quelqu’un venait à vous demander pourquoi vous vous êtes éloignée pour discuter avec une simple figurante…
- Je l’avais bien compris, Julie… Maintenant, la suite…
Je m’en veux d’avoir posé cette question qui a retardé la révélation des informations dont la jeune agente est porteuse.
- Nous avons intercepté ceci…
Ceci, c’est un morceau de papier format A4 plié en huit, un peu comme celui qu’Hélène a sorti de la poche de son mini-short cette nuit. Zut !… Ils sont tombés sur les paroles de la chanson !… C’était vraiment pas malin de lancer cette idée…
Je déplie la feuille.
Ce n’est pas le texte écrit de la main d’Hélène mais une simple phrase avec une écriture et une syntaxe que je commence à ne connaître que trop bien.
« Aprè le kaross, se seron vo prosh ! Arrété le film sinon… »
- D’où cela vient-il ? demandé-je.
- Arrivé à l’hôtel par la poste pour vous… Vous n’auriez dû le trouver que ce soir en rentrant, cela nous donne de l’avance pour anticiper… Le colonel a aussitôt fait mettre Arthur et la petite en lieu sûr. Vos amis ont également quitté le château. Ne vous inquiétez pas pour eux.
Je n’ai même pas eu le temps de trembler pour mes « prosh » (je confesse ne pas avoir compris à la première lecture à qui cela faisait allusion).
- Vous remercierez le colonel de ma part, je ne vais pas prendre le risque de l’appeler maintenant. Je ne doutais pas de son efficacité pour prendre toutes les précautions indispensables… Ni de la vôtre, Julie.
- Vous faites partie de la famille, Fiona.
- C’est bien ce qui me fait peur. Mais bon sang, qu’est-ce qu’il me veut, l’autre ?… Pourquoi j’attire toujours les cinglés ?…
- Il veut que vous arrêtiez le film !…
- A quoi cela servirait-il ?
- A couler la boite de prod de Duplan… Le colonel se dit qu’un cinéaste qui ne peut plus faire les films qu’il veut faire est « mort » d’une certaine manière. C’est peut-être par ce biais-là que notre « client » envisage de se venger de Duplan.
- Sa boite a des problèmes ?
- C’est la crise pour tout le monde. Le dernier film n’a pas bien marché et pour celui-là il a fallu consentir des avances importantes. D’où problèmes de trésorerie.
- Tu m’étonnes qu’il voulait une coproduction, l’autre !
- Quoi ?
- Je me comprends, Julie… Je me comprends… J’essaye de vous mettre par écrit ce que j’ai pu glaner depuis hier sur un morceau de papier et je vous le communique dans la journée. Ce dingue aura au moins eu ce mérite : nous rappeler qu’on peut très bien communiquer avec du papier et un stylo… Vous restez toute la journée ?
- J’ai l’honneur d’être des suivantes de la duchesse de Montpensier pour son mariage.
- Je n’en attendais pas moins de vous… A ce propos, puis-je vous demander de veiller sur Hélène Stival ? Ce n’est pas à proprement parler une proche mais, même si c’est de fraîche date, c’est une amie. Je m‘en voudrais qu’il lui arrive quelque chose par ma faute.
- N’ayez crainte, j’aurais sous mon vertugadin, accroché à ma cuisse par une bande de velcro, un objet que vous décririez sans aucun doute comme un énorme anachronisme. Et vous savez que je sais l’utiliser quand il le faut…
- Je le sais, Julie… Tous les jours, je pense à vous en remercier.
Je tends la main vers elle. Elle la refuse en secouant la tête, l’air navré.
- Pourquoi serreriez-vous la main à une étudiante qui vous a demandé un conseil ?
C’est à ce type de réaction sensée que je me rends compte que je ne suis pas de leur monde.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 29 Déc 2011 - 21:12

La scène va se tourner le long d’un chemin qui court, rectiligne, d’est en ouest, dans la forêt domaniale de Boulogne. Les repérages effectués plusieurs mois plus tôt ont permis de constater que l’intégralité de ce moment du film pouvait être capturé avant que le carrosse n’atteigne la première route moderne, à savoir la départementale conduisant à Chambord.
Nous sommes quelques-uns à avoir embarqué dans les deux voitures qui conduisent les happy few appelés à suivre cette scène… ou du moins son départ car une fois le carrosse lancé, nous resterons à quai en attendant son retour. Trois caméras fixées de part et d’autre du véhicule filmeront les personnages en continu, la première englobant le roi et le cardinal dans la même image quand les deux autres ne se focaliseront que sur l’un d’entre eux. Duplan et la monteuse auront ainsi toute la matière nécessaire pour construire ensuite le déroulé de la séquence, choisissant soit de prélever les images où un personnage parle ou au contraire sa réaction à ce qu’il entend.
- C’est du théâtre sur roulettes, me glisse Jean-Pierre Tunnel en rigolant.
- Mais qu’est-ce qu’il se passera si l’un de vous se trompe ?… Le trou bête et méchant… La langue qui fourche…
- Eh ! Eh ! fait le comédien. Voilà une bonne question !… Pourquoi selon vous le roi et le cardinal sont-ils seuls dans leur charrette ?
- Parce qu’ils parlent de faits que même leurs plus fidèles féaux n’ont pas à connaître…
- Eh ! Eh ! répète Jean-Pierre Tunnel. Avouez que ça tombe bien que ce soit un sujet sensible!… Ca donne des possibilités… Venez, ne faites pas la timide, je vais vous montrer le comment du pourquoi.
Je suis ce Richelieu d’opérette qui, en relevant sa robe cardinalice pour ne pas la faire traîner dans l’herbe encore humide de rosée, m’entraîne vers la « charrette » comme il dit.
- Voilà ! Le pot aux roses est découvert, s’esclaffe-t-il en me montrant l’écran plat disposé en face des sièges dévolus aux deux personnages. Un prompteur comme pour le JT. Ca limite les risques.
- Mais comment Duplan saura-t-il si la prise est bonne ?
- Après la première, il pourra récupérer les images, les visionner pendant que la deuxième prise est en cours… Et nous tournerons, dans tous les sens du terme, jusqu’à ce qu’il estime avoir assez de matière… Après, on démontera les caméras fixées pour faire quelques plans de l’extérieur du carrosse en train de rouler… Et le tour sera joué.
Vu comme cela, cela peut paraître effectivement assez simple. Simple mais long… Je vois assez mal pour quelle raison on m’a inscrite parmi les personnes devant accompagner l’équipe sur les lieux de tournage. Encore un grand sentiment d’inutilité en perspective.
Je trouve fort heureusement l’occasion de servir à quelque chose… Ce qui est plutôt nouveau.
- La gourmette !…
Malheureusement, cela tombe encore une fois sur Grégory Pinchemel.
- On ne la verra pas !… rétorque-t-il.
- Je l’ai vue !… Donc on la verra !…
- Que se passe-t-il ? intervient Duplan qui vérifiait une dernière fois le cadre des caméras embarquées.
- Monsieur Pinchemel veut tourner avec sa gourmette.
- Grégory !… Pourquoi portes-tu cette gourmette ?
- C’est un cadeau !… Je ne m’en sépare pas.
- Ce n’est pas une raison !… Gaëlle ne t’a pas dit de l’enlever…
- Si.
- Et tu l’as gardée ?
- Oui.
Cela me donne furieusement l’impression d’entendre le dialogue entre un instituteur et l’élève qu’il a surpris en flagrant délit de bêtise. L’un fait preuve de sévérité mais sans aller trop loin, l’autre joue le buté de service qui n’en fait qu’à sa tête sans donner l’impression de vouloir obéir un jour.
- Enlève ça tout de suite !…
- C’est un cadeau, j’y tiens et elle ne se verra pas !
A la manière dont le comédien me fusille du regard, je comprends que ce n’est pas tant Duplan qu’il provoque que moi. Ca sent le truc préparé sciemment pour voir à qui Duplan va céder : à sa conseillère historique ou à son comédien favori du moment. De ce choix peut découler un rapport de force différent entre lui et moi. C’est ce qu’il cherche depuis le début : affirmer sa primatie sur tout ce petit monde. Je me résous donc à ne pas transiger, quitte à paraître « intégriste » pour reprendre l’adjectif désagréable utilisé une heure plus tôt par Jonathan Duplan.
L’autre campe évidemment sur ses positions.
A la place du réalisateur, je sais très bien ce que je ferais. Je renverrais la conseillère historique à ses chères études pour éviter de me brouiller avec mon comédien. C’est son premier jour de tournage ; pas le moment de se le mettre à dos ! En cas de clash, je suppose qu’on ne retrouve pas sous le pied d’un cheval un acteur de premier plan disponible du jour au lendemain et pouvant assurer des entrées juste sur sa belle gueule. Donc, exit Fiona Toussaint… D’autant qu’elle n’a même pas à passer à la caisse. Pourquoi hésiter ?
A la place du réalisateur… Mais je ne suis pas à sa place et lui-même préférerait sans doute être à la mienne. Je le sens balancer entre faire preuve de l’autorité montrée d’emblée à Pinchemel sur son précédent film ou me prier d’aller voir ailleurs le temps qu’on tourne « avec gourmette ».
Par miracle, une bonne fée surgit. Une fée d’un genre particulier, en pantacourt et veste de survêtement. Sandy Lodge, première assistante costumière, Galloise venue se perdre depuis vingt ans en France.
- J’ai une idée !
Sans rien demander à personne, elle remonte le rabat en dentelle de la manche droite de Pinchemel, pousse au maximum la gourmette et commence à l’entourer d’une sorte de sparadrap large pour la maintenir en place. Le rabat retombe sur le poignet. Ni vu, ni connu…
Je trouve la solution ingénieuse et, en même temps, sans même en éprouver de honte, je jubile en pensant au moment où il faudra arracher le pansement.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Jeu 29 Déc 2011 - 22:47

Au bout de la deuxième rotation du carrosse harnaché de caméras, je commence vraiment à trouver le temps long. L’épisode de la gourmette ayant justifié – a minima – ma présence sur le tournage et confirmé que l’orage entre Pinchemel et moi n’attendrait peut-être pas le lendemain, il ne me reste que l’introspection pour m’évader.
Paradoxalement, alors que j’ai l’impression de ne rien faire et de ne servir à rien, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour travailler et réfléchir. Il me semble que quelqu’un a dit un jour que le cinéma c’était beaucoup d’attente et un peu de talent. Je ne peux que trouver la définition excellente. Reste pour moi à trouver le talent.
J’obtiens de Bernard Duplan l’autorisation de retourner au château sous le fallacieux prétexte de superviser l’implantation du faux jardin nantais utilisé pour tourner l’après-midi à proximité du Beuvron. Au lieu de demander qu’on me raccompagne, je pars à pied après m’être fait expliquer le chemin le plus rapide par le type de l’ONF qui veille que nous n’abimions pas « sa » forêt. Cela fait bien six kilomètres mais, alors que cela devrait me terrifier, l’idée de me retrouver en face à face avec moi-même m’apparaît plutôt une bonne chose.
- Récapitulons, dis-je une fois assurée que plus personne ne peut m’entendre… J’ai sur les bras un taré qui en veut à un réalisateur de films, un réalisateur de films qui manque d’argent mais essaye de faire croire que ce n’est pas un souci, le fils dudit réalisateur qui cherche par tous les moyens à faire du fric et à vendre le film de son père sur le dos de Parfum Violette. Je la vois bien sa coproduction : à toi les dépenses, à moi les bénefs ! tu fournis l’intellect, je fournis des photos ! Donc dans la catégorie des pas nets, Jonathan Duplan rejoint le dingo… Ca serait marrant que ça ne soit qu’une seule et même personne, tiens ! Le fils qui veut se venger de son père dont il pense qu’il a supprimé sa mère et qui fait tout pour couler et sa boite et sa carrière. Marrant mais cela reste quand même très improbable : Jonathan Duplan sans son père, c’est quoi ? A ma connaissance, aucun autre réalisateur ne s’est précipité pour l’engager. Ses musiques sont sirupeuses, prévisibles, privilégient les instruments électroniques et les effets un peu lourdingues. Une sorte d’Eric Serra sans le talent.
L’idée me plait tellement que je reste un moment à la savourer, battant de la main les herbes le long du chemin comme quand j’étais gosse. J’en attrape une, la glisse entre mes lèvres et commence à la mâchouiller nerveusement. Il faut que j’avance. Je n’ai pas terminé la galerie des portraits de cette affaire. Des têtes toutes neuves dans mon univers proche quand bien même certaines me sont connues depuis des années.
Je reprends mon soliloque.
- Pourquoi Pinchemel m’a-t-il dans le nez ? Parce qu’il n’aime pas Louis XIII ou parce que je ne succombe pas à son charme ?… Cette hostilité peut-elle avoir un rapport avec les agissements du dingue ? D’évidence non… Il n’y a aucun rapport… Sinon que la pression sur moi se renforce pile le jour où Pinchemel débarque… Sauf qu’il n’était pas là lorsque le hangar a sauté… Par contre, il pouvait très bien être à Montauban pour me foncer dessus en voiture…
Là encore, c’est une supposition qu’il me plairait de confirmer. Ils sont peu nombreux ceux qui me mettent les sens assez en révolution pour que je leur souhaite de s’en prendre plein la tronche. Pinchemel en taule pour tentative d’assassinat, ce serait plutôt jouissif… Et alors, Pinchemel et le fils Duplan agissant de concert dans cette affaire et se faisant pincer par le colonel… Je suis à la limite de l’orgasme cérébral…
- T’as fini de dire n’importe quoi !
C’est vrai que cela ne me ressemble pas de parler toute seule, surtout pour mettre en scène le malheur des autres. Il faut que toute cette affaire me pèse pour que j’en vienne à cette extrémité.
- Il y a forcément un fil à tirer dans la pelote. Cherche !…
J’aimerais bien le trouver.
Un rythme saccadé ébranle doucement le sol. Les sabots de deux chevaux. Je ferais mieux aussi de la fermer tout court. Les bois ont des oreilles.

Je sors du village de Neuvy par la route de la Suissière. En continuant tout droit – je me le suis fait confirmer par un habitant – je vais retomber sur le chemin du Verger et au château de Bracieux.
- En fait je n’y connais rien en cinéma…
C’est la conclusion à laquelle je suis parvenue au terme de ce premier volume de mes méditations solitaires. Comment savoir si un comédien ment ? Comment être sûre des sentiments de ces caméléons ? Même en étant sur place, en mangeant à leur table, en partageant la même voiture pour rentrer dormir à l’hôtel, je ne sais d’eux que ce qu’ils veulent bien montrer. Hélène, par exemple, est-elle l’évaporée géniale qu’elle s’ingénie à paraître ? Sans doute pas mais il est impossible d’en être certaine. Et elle n’est même pas une véritable actrice. Alors, avec les pros, comment faire ?
- Des faux-semblants… Toujours des faux-semblants… Un théâtre de marionnettes et d’ombres… Qui tire les ficelles ?
Depuis l’illusion de Luçon, je ne crois plus du tout à ce que je vois. Mais alors en quoi croire ?
Moi qui pensais mettre à profit cette « promenade » pour dégager les pistes de mon rapport d’étape pour le colonel, je n’ai à fournir que des questions.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 30 Déc 2011 - 0:41

Le fait que le tournage ne se déroule pas ce matin au château a assez profondément modifié l’ambiance. Les décorateurs occupés à « monter » de toutes pièces un jardin dans le parc du château qui descend vers le Beuvron ont mis de la musique à fond. De temps en temps, un homme empoigne une femme qui passe et l’entraîne dans quelques pas de danse. Ce n’est ni la volte, ni la chaconne, ni la courante, et le château de Bracieux semble échapper au XVIIème siècle qui le vampirise depuis plus d’une semaine. On voit bien quelques figurants déambuler déjà dans leurs costumes de l’après-midi ou s’asseoir dans l’herbe pour musarder au soleil généreux de juillet. Cela ne va guère plus loin.
Tout cela ne m’aide pas à me concentrer pour mettre mes idées en ordre. J’écris sur des petites fiches comme si j’étais encore dans l’exploitation du bouquin de Georges-Henri Soutou mais chacune dresse le portrait d’un des protagonistes de l’affaire en cours. J’aimerais bien les étaler sur la table ronde où je suis installée pour les mettre en correspondance mais personne ne doit voir à quoi je travaille. Dès que je pense en avoir terminé, je me dépêche de glisser la fiche entre deux pages comme s’il s’agissait d’un signet. Si j’ai l’idée d’un rajout à faire, il me faut reprendre une à une les fiches pour retrouver la bonne. Comment faire autrement pour garder la discrétion que nécessite cette réflexion intime ? La terrasse est un véritable carrefour où se croisent jardiniers, décorateurs, comédiens secondaires désœuvrés et assistants en semi-liberté.
La fiche marquée d’un point d’interrogation est celle qui m’occupe le plus. Régler le compte du duo Jonathan Duplan / Grégory Pinchemel n’a pas été bien difficile ; la matière solide – ou du moins que je tiens pour telle – ne manque pas. Pour l’inconnu qui pourrit la vie de tout ce qui ressemble à une référence historique sur ce film, je sème des petits morceaux de doute, des idées toutes chiffonnées à force d’avoir été secouées dans tous les sens. Peu à peu, je suis arrivée à me persuader que j’avais faux depuis le début. Ce type – ou cette nana, n’excluons pas cette hypothèse – je l’ai baptisé d’une foule de mots pas très gratifiants : taré, dingo, fou, malade et j’en passe. Ce n’est pas comme ça que j’arriverai à le comprendre. Je suis raisonnable, il est timbré. Comment s’en sortir une fois posé ce préalable ? Ce n’est pas en remarquant à chaque fois que ce qu’il écrit, que ce qu’il fait, n’a aucun sens que je pourrais avancer. Il faut que j’arrive à penser comme lui. Pas à tomber dans la folie qui le caractérise mais à adopter son point de vue sur les choses. Cela se ramène à trois questions : Duplan assassin, pourquoi ? L’historien comme cible, quelle logique ? Le film, objet de vengeance ?
Sur la première question, je ne peux que reprendre mon analyse du matin : un meurtre de Catherine Duplan est hautement improbable. Si cette hypothèse doit être infirmée, je ne suis pas la mieux à même d’y parvenir. Sur la troisième, le dernier message laisse peu de doute : l’inconnu insaisissable veut atteindre Duplan non pas directement, non pas physiquement ; il veut le voir souffrir mille morts en voyant s’engloutir irrémédiablement sa richesse et sa renommée. Si tel n’était pas son projet, il lui aurait suffi de s’en prendre directement à Duplan. Que je sache – mais le colonel ne me dit jamais tout – c’est moi qu’on protège ici, pas le cinéaste.
En regardant les trois questions l’une au-dessous de l’autre, je me rends compte que, sans que ce soit autre chose qu’une « géniale » intuition de mon esprit fécond, elles forment une suite logique. La cause en premier, le résultat en troisième place. Le moyen vient en position centrale. Causes, faits, conséquences, cela me rappelle vaguement quelque chose dans une autre vie… Le film capotera par la pression exercée sur un seul des membres de l’équipe comme on déclenche une avalanche de dominos en renversant juste le premier. Cela ne me donne pas forcément la clé de ce choix mais au moins cela le rend plus clair.
D’abord, le « fou » a voulu empêcher la présence du fameux conseiller historique. Il a suffisamment foutu la pétoche à Lagault pour qu’il quitte le navire avec autant de classe qu’un vulgaire rat de fond de cale. Manque de bol pour mon nouvel ami l’inconnu, Lagault m’a refilé le paquet et il lui a fallu monter l’opération Toyota avec l’insuccès qu’on sait. Non seulement, il ne m’a pas flanqué assez la trouille pour que j’aille ma barricader dans les caves du château de Charentilly tout l’été mais, sans le savoir, il a rapproché les services de sécurité de l’Etat et quelqu’un qui, par son histoire personnelle, les connaît assez bien. Son échec initial n’ayant pas permis l’arrêt du film avant même qu’il n’ait commencé, il a bien dû passer à une étape supplémentaire : menacer les gens de mon entourage. Sur le tournage d’abord, de manière plus générale ensuite (c’est l’étape d’aujourd’hui). En quoi la caution historique du film est-elle la cheville ouvrière du projet ? Je ne suis pas plus avancée pour répondre et pourtant, même en ayant eu l’impression de ne faire qu’une compilation des événements, j’ai le sentiment d’avoir avancé. C’est là, c’est tout proche mais je ne le vois pas encore.
La cloche appelle pour le premier service de la « cantine à Clémence ». Je referme mon stylo feutre. L’essentiel est dit ou plus exactement écrit. Je vais chercher Julie dans la file des commensaux, l’interpeler devant tout le monde et lui remettre le livre dont « je lui ai parlé le matin-même ». Là, elle pourra me tendre la main pour me remercier et je prendrai un véritable plaisir à la lui serrer.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Ven 30 Déc 2011 - 22:00

Les choses ne se passent pas tout à fait comme imaginées… Soyons honnête, elles ne se passent même pas du tout comme ça.
Alors que je m’avance vers l’espace restauration la tête levée et le regard au loin à la recherche de Julie, je me sens attrapée par les épaules et forcée à une torsion du bassin.
- Coucou la miss !…
Sous le coup de la surprise, je lâche mon gros bouquin qui explose sur le sol en libérant ses fiches bristol dans toutes les directions.
- Oh merde ! J’en manque pas une…
- Ce n’est pas grave, Hélène…
Pas grave, non… Sauf qu’empressée de rattraper sa bêtise, Hélène se penche plus vite que moi pour ramasser les fiches éparpillées.
- Eh ?! Mais c’est quoi ça ?… Pourquoi tu as une fiche à mon nom ?… Et une sur Duplan ?…
Comment dire ? La Terre s’ouvrant sous mes pieds et m’engloutissant dans les mystères profonds de la discontinuité de Moho m’aurait été une sensation plus agréable. Je réagis sottement comme toujours en pareil cas.
- Laisse ça ! Tu ne peux pas comprendre !…
Hélène peut très bien comprendre… Et elle comprend… Avec un subtilité bien à elle, fort heureusement, qui la retient de se mettre à ameuter toutes les personnes présentes.
- Qu’est-ce que tu fais ici, Fiona ?… chuchote-t-elle.
A cet instant, je suis certaine qu’elle a fait le lien entre les fiches et les paroles de la chanson sur laquelle elle travaille.
- Est-ce que tu comprends pourquoi je ne veux pas que tu mettes mon nom comme co-auteur de ta chanson ?
- Putain ! C’est pas vrai, tu es une… !
- Tais-toi, bon sang !…
Forcément, maintenant qu’elle ne se contrôle plus, le volume a tendance à s’élever de lui-même. Et moi, je l’accompagne et je fais de même.
J’essaye de me calmer avant de reprendre.
- Laisse-moi finir de récupérer tout ça et je te promets que je t’explique… Ca va me coûter cher mais je vais être obligée de te mettre dans la confidence.
Du coin de l’œil, je vois Julie qui, sans en donner vraiment l’impression, s’approche de nous d’un pas assez vif.
- Un problème ? demande-t-elle.
- Aucun problème… Sauf que ma « proche » que voici vient de dépasser la limite de ce qu’elle aurait dû savoir. J’espère qu’on ne va pas me demander de l’abattre sur place ?
Quitte à avoir fait une boulette, autant en rire un peu. C’est vrai que les yeux soudain striés d’angoisse d’Hélène valent leur pesant de cacahuètes.
- Je prends ça et je reviens pour m’en occuper, répond Julie.
Elle se saisit du livre dans lequel j’ai replacé toutes les fiches bristol, s’éloigne, laissant une Hélène au comble de la tension.
- Viens, on va se promener, dis-je.
- J’en reviendrai ? murmure-t-elle en avalant difficilement sa salive.
- Ben oui, sotte caillette !… Je suis du côté des gentils, moi. Au cas où tu en douterais.

Prendre de la distance comme ce matin avec Julie sans donner l’impression de s’éloigner autrement qu’en flânant n’est pas chose facile. Je prends Hélène par l’épaule comme si nous discutions tranquillement de trucs sans importance, la guide paisiblement et lui murmure des recommandations pour qu’elle me laisse faire. Arrivées sur le chemin du Verger, nous tournons à droite pour nous soustraire aux derniers regards.
- Allez, tu as assez tremblé comme ça ! J’ai l’impression de tenir dans mes bras un glaçon… Mais avoue que tu me mets – et que tu te mets aussi – dans une sacrée panade. Alors, d’abord, je ne suis pas une espionne. Je n’ai pas de gadgets ultrasophistiqués dans mes escarpins et mon ordinateur que je ne quitte jamais est tout aussi banal que celui que tu peux utiliser chez toi.
- Mais alors tu fais quoi ?
- C’est compliqué… En te faisant la version courte, je suis la chèvre qui est supposée permettre de faire tomber la personne suffisamment timbrée pour vouloir flinguer ce film.
- Ah, t’es pas espionne alors, tu es flic ?…
- Ni l’un, ni l’autre… Je suis Fiona Toussaint, celle que tu connais depuis Montauban, celle qui donne des cours à la fac et qui écrit des livres.
- C’est ta couverture…
Peut-on claquer une amie juste pour lui remettre les idées en place ?
- Je te redis que je ne suis pas…
- Mais tu agis exactement comme si tu étais une espionne ou un flic… Tu regardes tout le temps partout…
- Je voudrais t’y voir si tu savais que quelqu’un peut te faire exploser un hangar à la figure.
- Parce que le carrosse en miettes ?…
- Oui c’est lui… Ca ne venait pas d’un mauvais montage du hangar comme « nos » experts l’ont dit pour rassurer tout le monde.
- Et la figurante qui a pris le livre à l’instant ?…
- Elle communique avec le chef de la mission et elle me protège à – courte - distance…
- Donc tu es en mission ?!…
- Hélène, je t’en prie… Ne sois pas empoisonnante, c’est assez compliquée à vivre pour moi tout ça. La dernière idée en date du grand malade qui est derrière tout ça c’est de s’en prendre à mes proches. Il a fallu faire déguerpir Arthur, ma fille, mes amis du secteur pour éviter qu’ils ne soient les victimes collatérales de cette histoire. Maintenant, on va peut-être devoir en faire autant avec toi.. Tu vois les problèmes que cela pose ?
- Pas très bien, tout ça est nouveau pour moi… Dire qu’un moment j’ai eu envie de faire criminologue…
- Tu aurais peut-être dû… Je me sentirais moins seule à essayer de me mettre dans la tête du cintré.
- Mais qu’est-ce qu’il veut ?
- Couler le film et Duplan avec…
- C’est pas lui qui aurait tué sa femme des fois ?…
- Pourquoi tu dis ça ?…
- Cette nuit, je me suis levée pour aller au petit coin et j’ai regardé sur quoi tu travaillais… Je sais c’est pas bien de faire ça à une copine mais ce truc qui ronflait dans la chambre ça m’énervait. Pour une fois que c’était pas un mec… Ben voilà, maintenant, je comprends mieux ce que tu faisais. Tu enquêtais…
Sur ce coup-là, elle m’énerve !… Et je m’en veux encore plus de mon imprévoyance !… Qui sait s’il n’y a pas un rapport direct entre cette découverte nocturne et la petite scène qu’Hélène m’a jouée en arrivant et qui a précipité la chute de mon livre ?
- Ecoute bien ce que je vais te dire… Ce qu’il m’arrive, je ne l’ai pas cherché. Là, je préfèrerais être tranquillement sur ma terrasse en Touraine en train de siroter un Coca tout en bouquinant. Maintenant que je suis dans ce truc jusqu’au cou, je n’ai pas d’autres solutions que d’en sortir par le haut comme on dit dans les négociations. Ca veut dire énerver le dingo jusqu’à ce qu’il fasse une erreur. Il est hors de question que le film s’arrête ! Duplan, qu’il en ait conscience ou non, a des protections haut placées et elles prendraient très mal que ce film ne se fasse pas dans l’optique du prochain festival à Cannes. Pour que le film continue, il faut que l’élément de la structure qui est visé, c’est-à-dire moi, tienne le coup. Tout en supportant les insolences les uns, les secrets des autres et les incongruités de certains. Donc, je suis dans la même situation que toi. Plongée dans les ennuis sans rien en savoir su à l’origine. Et comme je ne suis pas ce que tu persistes à croire, je ne suis pas capable de veiller sur toi… C’est Julie qui va te tenir lieu cette après-midi de garde rapprochée. Tant pis pour moi, j’aurais dû faire attention… Essaye de ne plus penser à ça et si tu flippes, dis-toi que Julie ne sera jamais loin de toi.
- Fiona, tu serais pas parano ? Il n’y a pas un type qui va sortir de la masse des figurants pour me tirer dessus quand même.
- Qu’est-ce que t’en sais ?…
Je m’attends à la voir blêmir en comprenant qu’elle est une cible potentielle.
Rien !
- Ca ne te colle pas la trouille plus que ça ?
- Tu te rappelles La Grande Odalisque ? Des mecs complètement pétés qui sautaient sur la scène pour venir essayer de me peloter, y en a eu un paquet… Et ce n’est pas parce que maintenant je suis sur une scène plus haute et entourée de musicos que je suis plus en sécurité. Ca, franchement, ça ne me gêne pas… Je fais un métier public et le public ça peut être dangereux… Par contre, savoir que tu m’as menti…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   Sam 31 Déc 2011 - 1:27

Ils commencent tous à m’énerver. Est-ce qu’ils croient que mes mensonges – par omission en plus – sont faits par plaisir ?
La tension ne dure qu’un temps. A table, je suis à la droite d’Hélène qui a Julie sur sa gauche. On appellera ça une protection rapprochée ou une couverture croisée… Nous nous mêlons aux discussions des techniciens et des comédiens tandis que la première rotation de véhciules commence à ramener l’équipe de tournage du matin. C’est suffisamment rafraîchissant et divertissant pour que nous en oubliions les derniers événements Bien sûr, je me doute que Julie a dû communiquer à un relais quelconque mon bouquin et les fiches. Peut-être que le colonel est déjà en train de les étudier (je ne l’imagine pas en train de pédaler en Ardèche) ? Je suppose qu’il y aura un moment également où je recevrai de nouvelles informations via Julie. J’espère qu’on me donnera aussi des infos rassurantes des miens et – par miracle ou autorisation spéciale – que je pourrais communiquer avec eux.
Tout cela c’est pour plus tard.
En attendant, c’est poulet en sauce béarnaise.

Je me fais accrocher par Duplan dès son retour.
- Fiona, je veux vous voir tout à l’heure avant la reprise !
Cela ne ressemble pas vraiment à une nouvelle invitation à dîner. La formulation est assez agressive et autoritaire ; ce n’est pas « pourriez-vous » mais « je veux ». S’agit-il des suites de l’histoire de la gourmette ? Ou bien de mon refus de réaliser le dictionnaire Richelieu ? A moins qu’il y ait encore une chose importante qu’on aurait oublié de me signaler quant à mon rôle à Bracieux ?
Cette interpellation me fait quitter la table plus tôt que les autres. Elle me donne même furieusement à penser. Tout à l’heure, Hélène a dit quelque chose qui m’a heurté mais que, dans la vigueur de l’échange, je n’ai pas pu analyser sur le champ. Ca tournait autour de Duplan évidemment… Ah oui ! Ca y est !…
« C’est pas lui qui aurait tué sa femme des fois ?… »
Voilà une exclamation terriblement ambiguë. Ce « lui » est-ce mon fada préféré ou Duplan ? Dans le premier cas, on pourrait déduire que notre bousilleur de film est encore plus cintré puisqu’il accuserait le cinéaste d’un crime qu’il aurait lui-même commis. Si c’est la seconde option qui se vérifie, alors c’est moi qui ai du souci à me faire : cela voudrait dire qu’Hélène raisonne, peu ou prou, comme notre criminel en puissance.
Pour la troisième fois, je me fais la désagréable réflexion que je dois me garder de l’exclure de la liste des suspects. Cela commence à faire beaucoup. Et, en plus, je viens de lui indiquer la personne qui, sur le tournage, représente les forces chargées de mettre fin aux agissements du malade. Autrement dit si elle est mouillée dans cette histoire, j’ai peut-être condamné Julie à des moments particulièrement délicats à vivre.
Est-ce la sauce béarnaise ou le fruit de mes réflexions ? J’ai des aigreurs dans l’estomac et la bouche sèche.

Delphine Lopez rajuste ses lunettes pour consulter une liste de plusieurs pages à la recherche de je ne sais quelle information. Je n’ose intervenir de peur de la déranger. J’en suis encore à faire le pied de grue lorsque Bernard Duplan, douché et changé, sort de l’espace qui lui sert de bureau et devant lequel je l’avais vainement attendu la veille au soir.
- Fiona !… Heureusement qu’il y a encore quelqu’un qui sait ce que l’efficacité veut dire ici !
La tonalité du discours a changé, c’est déjà ça. Problème, cela ne dure pas.
- Entrez ! Il faut que nous parlions très sérieusement.
« Parlions » et pas « discutions ». « Très sérieusement » et pas simplement « sérieusement ». Cette phrase plante clairement le décor de ce qui va suivre : ça sent la remontée de bretelles.
J’entre donc dans le bureau – en fait une chambre avec sa salle de bain privative – en rasant les murs. Dieu sait que ce genre d’entretiens ça me connaît et que les derniers auxquels j’ai participé ne se sont pas forcément très bien terminés. Pas de bonne augure…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]   

Revenir en haut Aller en bas
 
Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 4 sur 5Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 Sujets similaires
-
» Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]
» Lignée directe [Fiona 8.1 - terminé]
» Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]
» Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]
» [CASTLE] Si Loin de Toi (terminée)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: