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 Le jeu de la traversée

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Romane
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Mer 7 Sep 2011 - 22:43

Lu avant de partir tout à l'heure, je repasse ici poser mon commentaire. Tout dans ce texte colle parfaitement avec l'écriture d'un certain Mihou, dont je me souviens parfaitement qu'elle m'a surprise et dire que ce fut agréablement serait employer un mot bien faible. Je me réjouis à chaque découverte nouvelle, et une fois encore, ici !

Je ne pensais pas que ces deux phrases donneraient des textes aussi riches ! Vous êtes extras, les Vous !

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Mihou
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Jeu 8 Sep 2011 - 0:56

bon, je vous ai tous lu.... et me suis régalé des scénarii divers!
perso, j'ai sauté à pieds joints dans la musique, puisque c'est ma seconde vie, mais ce que vous allez apprendre, c'est que tous les détails sont vrais, à ceci près qu'ils appartiennent à plusieurs voix, et que la fin est totalement imaginée, quoiqu'elle eût pu être vraie aussi.... mais c'est une autre histoire!
Maintenant je suis gourmand de l"analyse de Vic...
mèche
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Jeu 8 Sep 2011 - 10:00

Décidément, ce forum est extraordinaire. Je pense que je vais m'y attarder encore un peu. Voyez ce qu'un simple jeu d'écriture peut y produire à partir de deux phrases. La contribution de Mihou est époustouflante à ce sujet et si vous voulez bien l'analyser avec moi, je vous convie sur mon modeste divan. Non, ne vous y laissez pas tomber, avec l'âge, les ressorts en sont devenu fragiles. Voilà ! Plutôt comme cela. Il y a un coussin pour votre tête si vous le désirez...



Bien, alors, nous dites-vous cher Mihou, tout ce que vous nous écrivez est autobiographique. C'est bien, cette sincérité. Mais, réfléchissons si vous le voulez plus avant. Comment savoir si quelqu'un est sincère. A entendre ses mots ou à écouter sa voix ? Voyez, c'est là, un large débat, mais qui touche chacun dans ses expériences les plus intimes. Chacun a pu un jour découvrir le vrai dans l'intonation d'une voix même chez quelqu'un de timide. Qui bafouille et dont on ne comprend qu'insuffisamment les mots. Mais, l'affect qui nous a touché dans sa courageuse prise de parole nous en a dit plus long que n'importe lequel des éminents discours sur l'authenticité. Autrement, vous avez également, j'en suis sûr, fait l'expérience de retrouver cette même vérité sous la plume d'un auteur. Au creux de son livre. De ce truc de papier qui ne contient que des mots imprimés. Et d'où magiquement parfois (quand le livre était bon) sortait comme une voix. Le livre chuchotait à votre oreille une musique particulière qui ne ressemblait à aucune autre.



Mihou nous apprend qu'on peut retrouver une même émotion à l'opéra. Bien que je n'y connaisse rien, je le crois facilement. L'artiste, très certainement sublimée par la présence de son public, permet à celui-ci d'entrer en communion avec des sentiments profonds, subtils et nuancés, tels que la musique est seule à pouvoir prodiguer aux mélomanes. Le concert terminé, ou plutôt, nous précise notre auteur, le silence succédant au concert rompu par les applaudissements de la salle, reste alors à mettre en mots, à décortiquer, à expliquer l'émotion ressentie. Les critiques, qui sont à l'art un peu ce que les psys sont à l'âme humaine, c'est à dire des gens qui se croient toujours un peu plus malins que les autres, sont prompts à commenter la chose. Ils vous disent les ressorts de ce que vous avez vécu ! Artistes ou public. Mieux que vous ne le sauriez vous-même ! Ils vous embarquent dans leurs billets, vous couchent sur leurs divans, dans le seul but que vous prêtiez désormais oreille à leurs fabuleuses théories plutôt que de ressentir par vous même l'ennui qui vous gagne peu à peu devant leurs incessants babillages.

Vous n'êtes pas obligés de regarder alors celui qui vous parle avec un air stupide. Cet ennui, ce sentiment, cet état d'âme, et qui vous est propre, vous pourriez à votre tour l'exprimer. Répondre. Avec votre propre voix. Qui dirait alors quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose comme : Oui, oui ! Vic ! Tu as certainement raison... Mais là, on a un peu mal à la tête. On te lira demain, promis. C'est quoi déjà ta dernière définition dans le lexicalf ?
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Mihou
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Jeu 8 Sep 2011 - 14:49

Qui ne serait pas flatté d'une analyse aussi dense et détaillée? tong
J'ai beaucoup apprécié l'humour de cette sorte d'auto-flagellation du psy et sa mise en parallèles avec le critique.
J'ai été déçu d'apprendre que la musique n'occupait pas une place importante dans vos connaissances; tant de jubilations y naissent, de la pratiquer comme de l'entendre!
Sinon, je tiens à expliquer le vécu de cette histoire née d'un défi.
La musique est semblable à l'amour, avec ses sommets lumineux et ses sombres défilés; une voix ne peut être toujours et en tout genre "au sommet".
Isabelle a été choisie (il s'agit d'Isabelle PHILIPPE) parce que j'ai eu le privilège et le plaisir de chanter en sa compagnie ... la messe en ut de Mozart! l'année où elle a enfanté sa petite fille... qui assistait parfois aux répétitions.
Un ami présent au concert de Toulouse a eu cette réflexion sur le credo, et je lui ai répondu ma version à moi (ce n'est donc pas Isabelle qui a eu cette réplique de l'accouchement).
Chacun était sincère, dans sa vérité à lui...
Un enregistrement confidentiel existe de ce concert, et pour que vous vous fassiez votre propre idée, il doit y avoir moyen de se le communiquer, quoiqu'il manquera toujours l'ambiance du public qui intègre l'œuvre.
Pour Schütz et Vivaldi, ce sont d'autres voix et d'autres accompagnateurs aussi, mais la jouissance fut au même niveau, et la liste est longue...
Merci de votre intérêt à tous ! quel pied ce fil!
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 9:49

Bon, c'est pas non plus du Mozart! Juste une deuxième tentative:

C'était une voix qui vous rendait à tout jamais indifférent à tout autre musique. Une voix profonde, basse, qui aurait pu vous effrayer si elle ne vous était apparue si lointaine. On ne l'entendait pas toujours. Elle arrivait par intermittence et vous surprenait au plus profond de votre somnolence. Étonné, vous bougiez alors d'un côté, de l'autre, mû par l'espoir de mieux la percevoir. L'oreille collée contre la cloison, vous ne pouviez pourtant faire que de l'attendre. Souvent, vous doutiez de son existence. C'était là une chose tellement incroyable, tellement inconcevable que cela dépassait votre propre entendement. Souvent, vous la preniez pour une hallucination sinon pour... comment dites-vous déjà ? Ah ! Oui ! C'est ça : un souvenir.
Et tout à coup, ça parlait. De quoi ? Vous ne sauriez qu'en dire. C'était plutôt comme une musique qui répondait à l'autre musique. Celle-là que vous connaissiez déjà. Voilà, c'était çà : à l'époque, la musique était beaucoup plus importante que les paroles. L'air suffisait à la chanson. De toute façon, il n'y avait alors rien de spécial à comprendre vu que c'était surtout vous qui étiez compris. Vous étiez compris dans cette musique-même et qui, simultanément, faisait germer en vous la vague intuition que toute cette symphonie parlait de vous... Comment mieux vous expliquez ? Vous étiez au cœur du sujet. C'est ça ! Exactement au cœur du sujet d'une discussion qui vous dépassait. On rencontre parfois des gens qui, sortant d'un opéra, donnent l'air de n'avoir rien écouté. Ce n'était pas votre cas. A votre sortie, on a tout de suite remarqué que vous aviez été fort concerné. Comme si, vous possédiez déjà la prescience de l'importance pour vous de votre espace sonore. Un musicologue vous demanderait de plus détailler votre rapport d'alors aux sons. Mais là encore, les mots vous manqueraient pour définir plus avant cette vague sensation qui vous poussait à investir affectivement plus qu'intellectuellement ces mélopées s'entrecroisant de plus en plus. Avec le temps, vous vous étiez vous-même accorder à leurs rythmes. Des fois ça parlait et des fois ça ne parlait pas. Cette suite syncopée de musiques et de silences vous berçait tout en vous permettant de concevoir l'idée d'une alternance entre ce qui est et ce qui n'est pas. Et c'était là pour vous l'idée suffisante qui permit votre arrivée.

Aussi, lorsque vous nous êtes apparu pour la première fois, le propriétaire de la voix était là et vous a vu. Mais, malgré la prévenance des sages-femmes et le visage radieux de sa compagne, l'homme s'était laissé tomber dans le fauteuil et (vous) avait regardé d'un œil stupide.

mèche
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kate100fin
Canta Strophe


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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 14:06

Vous avez tous fait de très beaux textes... chinois
Voici ma modeste participation :

C'était une voix qui vous rendait à tout jamais indifférent à toute autre musique.
Depuis le temps qu'il espérait l'entendre, voilà qu'elle s'était manifestée, enfin.
Avait-il rêvé ? Non, bien-sûr, l'enregistrement qu'il écoutait en boucle prouvait le contraire..
Dire que tous doutaient de son état mental : « Cette obsession va te rendre fou, si ce n'est déjà fait ! », « Tu es pire qu'un gosse, mûrit un peu ! ». Bien entendu c'était normal, personne n'avait encore réussi à capter « la voix ».
Il repensait à toutes ces émissions-montage qui tentaient de persuader le public que la chose était réelle, que cette fois « on » en avait la preuve !
L'émotion qu'il ressentait lui apportait les larmes aux yeux, il sentit son coeur s'ouvrir sous les coups d'une onde immense qui fit trembler ses doigts encore posés sur l'appareil.
La voix fondait en lui comme une chaleur indéfinissable, provoquant un délire de fourmillements dans son esprit. Qui était-elle ? Que, disait-elle ?
Aucune importance, elle était, magnifique, elle était, au-dessus de tout. Il l'avait attendue tout sa vie.
Il était tellement submergé qu'il se sentit suffoquer – pris dans un tourbillon de bonheur si grand, qu'il manquait de l'étouffer, lui, petit humain fébrile et ambitieux.

Il décida de stopper la lecture – pour reprendre sa respiration – et puis aussi, pour prévenir « les autres », le plus vite possible.
Il se leva.
Ses jambes devenues molles manquèrent alors de l'abandonner. Il dû se rattraper pour ne pas tomber. Il ne s'était pas rendu compte à quel point son corps avait été éprouvé.
Machinalement, sa main se posa sur le bureau – sa main tremblante – sa main qui venait de s'appuyer juste sur le clavier – juste sur la touche : « Delete ».
Il entendit le bip.
Ses yeux sidéré se tournèrent vers l'écran : « fichier effacé ».
Un temps de vide total s'écoula comme une éternité.
Puis, un bruit mou et soudain résonna dans la pièce enténébrée – où seul l'écran faisait office de lumière.
L'écran.
L'homme s'était laissé tomber dans le fauteuil et l'avait regardé d'un air stupide.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 21:43

chinois
T'inquiète Kate. Je l'avais sauvegardée!

http://www.youtube.com/watch?v=rynZ2LRpAyo
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Vilain
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 21:46

Super texte Kate, j'suis jaloux.....
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Romane
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 21:58

Kate !

Dites, je vois que ce genre d'exo vous inspire. Je m'en vais chercher deux autres phrases, sur le même principe, et propose de continuer sur ce fil puisqu'il s'agit du même principe.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
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Romane
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 22:05

Première phrase de votre texte :

Il la dévisageait avec ce malaise de l'Etrange que les élucubrations du délire ou de l'ébriété inspirent à qui les écoute. (Ada ou l'Ardeur - Nabokov)

Votre texte doit s'achever par celle-ci :

Si, alors, nos vies, ce temps infime entre deux morts, atteignaient une sorte d'éternité ? (Fenêtres - Pontalis)


A vous, cette nouvelle traversée !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 22:30

Pour le prochain je sais pas si je pourrais mais merci à vous de vos encouragements, ça me fait très plaisir ... chinois
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Tryskel
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Sam 10 Sep 2011 - 23:27

Kate! chinois , j'aime beaucoup le côté fantastique!

J'avais en tête d'écrire un autre texte d'un genre très différent du premier sur ces phrases, un genre qui approchait ce que tu as écrit, style fantastico mythique...

Et voilà ti pas que Dieu nous en remet une couche avec deux autres phrases, pfou, quel boulot! spc
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Dim 11 Sep 2011 - 15:04

Il la dévisageait avec ce malaise de l’Étrange que les élucubrations du délire ou de l'ébriété inspire à qui les écoute.
La bouteille avait roulé jusqu'au pied du lit. Son verre teinté reflétait la lueur de la lampe à pétrole et, ces deux lumières semblaient tour à tour s'écarter ou se rapprocher comme un peu les lampions de la fête de l'époque où vous preniez les manèges à la fête du printemps. Mais, bizarrement, ce soir-là, la chambre ne tournait pas. Elle semblait ancrée à la table, elle-même amarrée à la chaise par les deux bras puissants de l'homme qui s'y cramponnait.
-Il n'y a plus rien à boire ?
Le ton de sa question oscilla un moment entre la supplique et le constat de celui qui sait que de sa vie, il avait déjà beaucoup trop bu mais qui espère pourtant de l'autre, à la fois un autre godet, et une réponse rassurante du genre :
-Tu ne crois pas que tu en as assez ?
Mais l'autre ne répondit pas. Il gisait au sol depuis au moins déjà deux bonnes heures. Sûrement que la discussion s'était depuis longtemps transformée en monologue sans que personne n'y prête plus attention. Seuls, comme deux chaloupes disposées face à face, les deux verres vides renvoyaient à ce qui s'était passé, ou plutôt... à ce qui s'était dit. Seulement, sans la bouteille, la présence de ses deux contenants sur la toile cirée frisait le ridicule. Mais, à quoi bon tenter de se baisser pour la repêcher ? C'était la chute assurée et, de toute façon, elle aussi était morte. C'était trop tard. D'une voix pâteuse, l'homme informa alors les deux verres du comique de la situation. Or, contre toute attente, ces deux-là ne bronchèrent pas.
Le temps dura. Il s'agissait d'être patient. Le calme finirait bien par revenir. Rien ne bougeait. L'homme demeurait accroché au rebord du plateau comme un naufragé à son écueil. On n'entendait que le tic tac du réveil égrenant ce qui restait encore de nuit. Puis, peu à peu, le murmure des vagues, en bas sur les rochers. C'était signe que la marée remontait.
Peu peu, la clarté blafarde de l'aube transperça la saleté de l'unique fenêtre. On aurait dit comme le vitrail d'une crypte qui peu à peu apporte une aumône de lumière à ceux dormant pour toujours sous la terre. Mais là, on n'était pas encore dedans la tombe. Nullement à l'abri. C'eut été trop facile. Comme le sol ne bougeait quasiment plus, l'homme relâcha prudemment une main. La chaise sembla tenir d'aplomb. Alors, allongeant le bras, il saisit sa casquette échouée sur un énorme tourteau de la toile cirée. A la vue de tous ses fruits de mer jonchant la table, se déclencha illico dans son intérieur, un relent de nausée. Heureusement qu'aussitôt, le plastique dans lesquels se trouvaient incrustés toutes ces moules, ces huitres, ces bigorneaux, ces crabes et jusque cette drôle d'étoile de mer prise dans un haillon de filet, renvoya au cervelet du marin la virtualité de cet estran artificiel. Tout reflua alors de sa gorge à l'estomac. Mais, tout cela lui sembla bizarre. Précautionneusement, il vissa pourtant son couvre-chef sur son crâne dégarni. L'inscription « L’Étrange » lui barra à nouveau le front. Tout son corps se leva. C'est que ce n'était pas encore dit que Yannick Le Pabic ne serait plus à même de reprendre son quart.
C'est en ouvrant la porte que l'odeur l'assaillit. Pas la puanteur du dedans. A celle-là, sa narine s'était depuis tout ce temps habituée. Non ! Là, étrangement, ce fut l'air du dehors qui le fit chavirer. Il remit sur sa gîte toute sa masse en se cramponnant à la poignée et amorça la descente. C'est pas peu dire que l'escalier également tournait. Mais de ça, ce n'était pas grave, vu que, depuis tout le temps qu'il le connaissait, cet escalier avait toujours tourné. Sur lui-même. Comme une spirale. Un triskell. Oui, c'est ça. Si vous voulez.
Car, c'est çà qui est terrible pour nous autres, les bretons. Il ne nous suffit pas de mourir. Il nous faut encore descendre plus bas.
Il pensa au journal de bord tandis que ses pieds pensaient à chaque marche glissante. Il n'y avait plus qu'à faire disparaître la bouteille et le corps d'Yvon, puis compter sur le jusant. D'ici quinze jours, avant que le bateau ne revienne, il trouverait bien de quoi écrire sur cette fortune de mer. L'avantage du lieu était qu'on est toujours là entre deux tempêtes. Celles-là, elles avaient toujours expliqué bien des morts. Justifiées dans des rapports. De naturelles, elles devenaient ainsi officielles. C'était comme ça. Et puis, c'était tout.
Plus il descendait, plus l'odeur devenait forte. Pourtant, il fallait tenir tout ce que contenait encore son estomac. Arrivé en bas du phare, il en ouvrit la porte. La brume était là, pour tout paysage. Il avança à tâtons sur l'étroite jetée, se dirigeant au bruit que l'eau faisait sur le béton. Mais, à l'oreille, la mer était curieusement étale. On n'entendait pas plus la moindre mouette alors que le courant remontait déjà depuis au moins trois heures. Son pied toucha enfin l'anneau. Celui qui est tout au bout. Il se débraguetta et ,comme tous les matins, pissa dans le vent.
Et c'est là, au son, que l'étrangeté qui s'était accumulée autour de sa personne prit enfin sens. Il avait beau pisser, son jet demeurait muet en entrant dans la mer. La brume l'empêchait, comme bien des matins, de voir les contorsions lascives des algues jouissant sous sa pluie. D'habitude, ce n'était pas grave, il les imaginait. Or, ce jour-là, pas le moindre gazouillis. La mer ne lui répondait pas. On eût dit qu'elle était morte comme si l'Océan aurait pu un jour mourir à l'entrée du rail d'Ouessant.
Le silence était là. Partout. Pesant. A l'endroit même où tout l'Atlantique se rue sur le granit armoricain, où le bruit de cet assaut en a rendu fou plus d'un qui aura préféré, en se jetant à l'eau, devancer sa propre mort, un peu comme là-haut dans son vin, ce pauvre Yvon.
Tout cela puait l'Ankou. Il ne suffisait plus de se le cacher. Une vague plus forte mouilla sa chaussure. Il se pencha pour au moins caresser une dernière fois cette compagne sur qui il avait veillé depuis si longtemps. A l'endroit de la fraîcheur aiguisée de la lame, ses doigts sentirent comme une viscosité. Alors, enfin dessoulé, le gardien du phare comprit qu'il avait oublié hier soir d'enclencher la corne de brume.
Comme une risée soudaine, remontant quatre à quatre derrière lui l'escalier de pierre, une pensée l'y rattrapa. Elle y toucha sa conscience naufragée en lui susurrant  : Si alors, nos vies, ce temps infime entre deux morts, atteignait une sorte d'éternité ?


Dernière édition par Vic Taurugaux le Dim 11 Sep 2011 - 16:36, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Dim 11 Sep 2011 - 15:13

Vic, chinois
J'aime beaucoup!
Ca va être coton de pondre quelque chose qui tienne la vague après ça! puits
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Romane
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MessageSujet: Re: Le jeu de la traversée   Dim 11 Sep 2011 - 15:14

Outre la prouesse d'écriture de ce texte dépaysant, une pépite y a été semée ; Il ne nous suffit pas de mourir. Il nous faut encore descendre plus bas. Fallait la trouver, celle-là !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Le jeu de la traversée
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