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 photo 34

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gérard hocquet

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MessageSujet: photo 34   Dim 20 Nov 2011 - 0:46

Ici commence la fiction.
Il faudra qu'elle fasse vite. Prétextant des douleurs abdominales, Mercédes annonça qu'elle devait passer par la maison.
« Je t'accompagne » lui dit Paul.
« Non merci Paul , je pense que cela ne va pas durer, je vais me faire une tisane. »
La mère de Paul sourit en pensant « petite nature, va !» et tout haut avec rudesse : « ne traîne pas, faut finir d'arracher avant la nuit. »
Il était 13 heures 30 au soleil, il leur restait environ 5 heures avant que l'ombre ne rende le travail pénible et ne permette plus aux pommes de terre de se ressuyer. Plus de la moitié du champ restait à récolter malgré le travail commencé à l'aurore. Les bœufs s'étaient montrés plus lents qu'à l'accoutumée. Peut-être parce que le père n'avait pas décoléré ce matin. A la fin septembre, le beau temps peut briller, les jeux sont faits et l'espoir se compte à chaque pied de tubercules. Maigre cette année, comme le regain et la première coupe de foin à cause du printemps tardif et d'un été très moyen. Et cette neige déjà si bas annonce un hiver précoce.
Après un premier cliché, le photographe derrière eux recharge un film et choisit d'autres filtres. La chaleur de cette fin d'été provoque une évaporation. Un écran où chaque gouttelette diffuse et sature la lumière, masquant l'horizon majestueux des pics blancs.
Elle a couru. Essoufflée et fébrile, elle a regroupé dans son grand châle noir le peu de vêtements que la belle famille avait bien voulu lui procurer avec parcimonie, changé de chaussures, ôté la blouse dix fois ravaudée qu'on lui avait « confiée »comme une chasuble précieuse. Dans le tiroir de la commode en mélèze, elle a échangé son alliance contre sa petite chaîne en or où pendait un petit crucifix : tout ce qu'il lui reste de son passé avec ce châle de laine. Avant de glisser le bijou dans sa poche, elle a baisé la croix et prié intérieurement : « aide- moi Seigneur, aide-moi, je t'en prie. »
Elle a couru encore à travers le petit village vide à cette heure de ses habitants tous occupés aux champs pour rejoindre la voiture du reporter. Haletante, elle s'est assise contre la portière passager, entre la traction avant noire et le mur de pierres.
« Il aura pitié de moi, il me comprendra, il m'emmènera » s'est-elle répété en reprenant son souffle.
Le reporter a sursauté quand Mercedes s'est brutalement relevée.
« emmenez-moi, s'il vous plaît, emmenez-moi ! »
« Mais où  et pourquoi ? »
« Ne me posez pas de questions, s'il vous plaît, emmenez-moi jusqu'à la première ville où vous passerez. »
L'homme interloqué la fixa pesamment, vit sa supplication pressante, comprit sa détermination et lui dit en ouvrant sa portière : « monte !».
La Citroën disparut sur la route du col de Peyresourde. On ne revit jamais Mercedes au village...

C'est la Saint Michel en cette fin d'été 2012 et Paul a fêté ses 90 ans en début de mois. En cotte de travail comme tous les jours désormais, le béret vissé sur sa tête chauve, une main posée sur sa canne en frêne, il triture de l'autre, dans sa poche, un anneau d'or et a le regard perdu dans la montagne. Il rumine encore cette histoire qu'il s'est inventée, ce scénario lui donnant à imaginer le départ de sa femme il y a maintenant soixante ans.
Il a recherché ce photographe, il l'a retrouvé, par hasard, un jour de foire à Luchon. Il l'a secoué pour connaître la vérité. L'autre lui a lâché des bribes mais il n'en savait pas plus : après avoir terminé son reportage à Loudenvielle par quelques prises de vue du pic Schrader, il avait emmené la fille jusqu'à Toulouse où il rejoignait son agence. Il n'avait pas posé de questions et avait déposé Mercedes, dont il ne connaissait pas même le nom, à côté de la gare.
La gendarmerie ne l'avait pas beaucoup aidé. Mercedes RIBES n'a jamais été signalée sur le territoire national. Avec, seules, une description sommaire et ce morceau de photo finalement cédé par le reporter où elle apparaissait à peine, le visage à l'ombre d' un chapeau de paille, se tenant du pouce et de l'index gauche la bague à l'annulaire de sa main droite et le pied gauche lancé pour faire un pas vers la sortie du champ, il aurait fallu un concours magistral de circonstances pour la retrouver.
Peut-être d'ailleurs avait-elle rejoint l'Espagne, son pays natal.
Paul avait parcouru Toulouse dans tous les sens, épiant les regards, stationnant longuement sur les terrasses des cafés où mieux observer les passages. Il avait cherché l'intuition aux quatre coins de la gare, montré et remontré le bout de photo jaunie.
Il était aussi allé à Barcelone, la ville d'où venait sa femme, sur le port, sur les ramblas, à la gare. En vain.
Mercedes était arrivée à Saint Aventin avec un convoi de la Croix Rouge en 1937. Elle avait 7 ans, lui 14. Les parents de Paul l'avaient accueillie. Elle semblait un peu perdue, triste, semblait ne pas avoir d'histoire, comme accouchée de la montagne ou même de la camionnette qui l'avait amenée ici . Des jeux d'enfants, ils étaient passés à ceux d'adolescents jusqu'au jour où a germé l'idée chez Paul d'en faire sa femme. Elle s'était bien intégrée à la vie et au travail de la petite ferme, elle était jolie, discrète et efficace. Pas farouche avec ça, même si un peu retenue quand il l'avait prise, la première fois, sur le foin dans la grange, à la Saint Jean. Elle avait un peu bu se rappelait-il. Les parents avaient dit : « il faut se marier », c'était fait en octobre, Mercedes avait tendu naturellement la main droite pour l'alliance et dans son trouble, Paul ne l'avait pas même remarqué. C'est la mère, après, mais Mercedes avait tenu bon. Et un an après …
La mère a été dure avec elle se disait Paul, trop dure. Pourquoi le père ne disait rien ? Elle était de la ville, peut-être que la vie et le travail à la montagne...
« Bonjour Paul ! Ca va bien ?  Toujours à la fenêtre ! T 'attends quelqu'un, pardi ? »
Paul a sursauté. Le maire venait d'entrer, sans frapper comme d'habitude, le sortant brutalement à chaque fois de sa rêverie.
« J'ai une surprise pour toi ! »
« c 'est bien la première fois ! Mais tu pourrais pas frapper, nom d'une pipe, tu m' fais tout l' temps affoler le palpitant ! »
« Allez, allez, t'as un cœur de jeune homme ! Tiens, je t'apporte une vieille photo. Tu devin'ras jamais comment je l'ai récupérée ! C'est bien tes parents et toi, là, de dos à côté des bœufs ? »
Il montre au même moment l'épreuve à Paul.
«  ah, nom de Dieu, t'appelles ça une surprise ! »
Paul s'empare du document et le déchire avec rage.
« Mais enfin Paul, mais enfin ! »...
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zoé sporadic
Jasmine calamardesque
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MessageSujet: Re: photo 34   Lun 21 Nov 2011 - 3:42

Ne fêterait-il pas plutôt ses quatre-vingt-neuf ans en 2012 ?...
Zoé : contre enquête... et qui attend la version protestante... à moins que, Paul ?... Wink
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Romane
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MessageSujet: Re: photo 34   Lun 21 Nov 2011 - 18:29

Citation :
Et cette neige déjà si bas annonce un hiver précoce.
Pourquoi certains mots résonnent plus que d'autres ? Pourquoi certaines images s'imposent avec force là où on ne les attendait pas ? J'adore cette phrase et cette image !

J'aime aussi l'idée de la fugue, de l'alliance à la main droite. J'aimerais qu'on ne la retrouve jamais. Mais qu'en dit l'auteur, après tout !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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gérard hocquet

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MessageSujet: Re: photo 34   Mar 22 Nov 2011 - 2:28

L'auteur en dit qu'il attend la réponse du maire de St Aventin pour aller plus loin et espère qu'il s'est trompé de scénario pour Paul mais pas pour Mercedes.
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Romane
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MessageSujet: Re: photo 34   Mar 22 Nov 2011 - 2:34

La lectrice se demande où elle a posé le pied. Si l'auteur attend d'entendre le son de la voix de son personnage de papier, on est mal barrés.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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gérard hocquet

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MessageSujet: Re: photo 34   Mar 22 Nov 2011 - 3:11

c'est mon truc sur ce sujet : mélanger réalité et fiction en alternance. Je ne sais pas où cela va nous mener, mais cela m'amuse.
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Tryskel
Miserere mei
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MessageSujet: Re: photo 34   Mar 22 Nov 2011 - 3:42


Continue à t'amuser, je suis avec plaisir. C'est fou tout ce qu'on peut voir dans une photo, même ce qu'elle ne dit pas...
Elle dit un instant, libre à qui la regarde d'imaginer ceux d'avant ou d'après!
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gérard hocquet

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MessageSujet: Re: photo 34   Mer 23 Nov 2011 - 20:51

La suite...

Saint Aventin, mardi 22 novembre, conseil municipal

« Mes amis bonjour, si vous le voulez bien, nous allons commencer le conseil.
En dehors de quelques petits aménagements budgétaires qui permettraient de réparer une fuite apparue dans l'abside de l'église et de l'établissement des tarifs du camping municipal pour la prochaine saison, je n'ai pas grand'chose à vous proposer à l'ordre du jour.
Vous avez dû vous interroger sur le point : « photo 34 ».
J'ai reçu ce matin au courrier une lettre originale d'un certain G. H., habitant Guignen en Ille et Vilaine. Elle est un peu longue, mais laissez moi vous la lire. Je ne sais quoi faire de cette histoire. »
Léon lit.
Rires et chuchotements dans la petite salle.
Le plus ancien dit : « si je comprends bien, il parle du champ où les Bertrand ont construit une maison et un hangar...ça fait bien 20 ans maintenant et c'est Paul Larbouste qui leur a vendu la terre. Une belle affaire pour le pauv'gars qu'avait bien du mal à joindre les deux bouts avec sa petite retraite. C'est quand même scandaleux qu'un paysan qu'a travaillé dur et longtemps ait pas les moyens de vivre avec sa retraite ! On fait pas ça aux fonctionnaires ! Où est la justice ?
« Tu t'emballes, Jeanjean, mais c'est pas le sujet. » 
« Ben après, je ne sais pas, moi. Drôle d'histoire, drôle d'histoire. »
« Tu crois pas que c'est une blague », dit Martine avec prudence.
« Cela n'en n'a pas l'air. »
« On laisse ça tomber » dit Marcel, « ça va remuer des vieilles histoires et on a autre chose à faire, voilà ce que je dis. »
«Ce gars-là paraît honnête et après tout, on n'a pas trop de documents anciens sur le village », dit Léon. « Mais qu'est-ce que tu veux dire avec tes « vieilles histoires » ?
« T'es pas au courant, toi ? »
« Non ».
« Et vous autres » ? dit Marcel
« Non, on voit pas de quoi tu parles ».
« C'est ma mère qui m'en a parlé », dit Marcel, « elle lorgnait depuis toujours sur le gars Paul et un soir de fête votive, elle a entrepris le bonhomme dans un coin de la salle des fêtes. Vous l'avez bien vu, c'gars-là était toujours comme ailleurs et pourtant y avait pas son pareil pour le travail. Toujours la meilleure récolte, on était jaloux, nous autres. Même aux pires années, à se demander comment il faisait... Robert l'a plaisanté un jour au café en lui demandant s'il leur donnait pas de l'E.P.O. à ses patates comme aux « chargés » du Tour qui passent par là tous les deux ans... »
« au fait, Marcel, au fait s'il te plaît, on n'est pas à la veillée » dit Léon.
« Attends, attends, je sais pas si je peux vous dire ça, moi, je pensais que tous savaient. C'est comme qui dirait un secret de famille et ton scribouillard, c'est pas à nous qu'il propose une photo, c'est à Paul et tel qu'il en parle dans sa bafouille, j'ai fait tout de suite le rapprochement avec l'histoire de la mère et je sais pas si c'est bon pour notre ancien de lui remuer la tête avec ce truc. »
« Quel truc » ?
« Ben c'te photo dont on cause, là ! »
« Marcel, tu sais bien que ce qui se dit ici ne sort pas de la salle ! »
« Ah oui, tu crois ça, pauvre naïf ! C'est pour ça que la femme à Robert m'a fait des commentaires sur nos dernières discussions ! »
« Tu vois ma femme, toi ? »
« Tous les jours, mon ami... à la boulangerie. »
« Messieurs, messieurs, revenons au sujet. Je vous propose de voter à main levée pour décider si on donne une suite à cette affaire ou pas. Qui est contre une réponse à notre breton ? »... « 2 voix », « Qui s'abstient? »... « personne... qui est pour » ? ... « 10 voix pour ».
« Marcel, tu vois bien que pour savoir quoi répondre à ce brave homme, il faut que tu nous dises ! »
« Je me demande quand même si vous êtes pas tous un peu des commères à l'affût, on se croirait au lavoir. » Brouhaha de protestation dans la salle.
« Mon ami, tu vas trop loin », reprend Léon, « excuse-toi s'il te plaît ! Et viens en aux faits ! »
«Des excuses ? J'ai insulté personne ! ... Faudrait que je demande d'abord à la mère si elle est d'accord pour qu'on en parle, non ? »
« Ta mère, elle sait plus où elle en est pour son ménage, qu'est-ce qu'elle va comprendre de ce que tu vas lui demander ? »
« Dis qu'elle est folle tant que tu y es ! Elle comprend encore tout, monsieur, c'est pas comme la tienne ! »
L'instituteur : « du respect, messieurs, du respect, nous sommes en conseil ! Je demande à chacun de garder son calme, on ne va pas s'embrouiller pour une simple affaire de vieille photo ! »
Silence boudeur.
Léon reprend la parole : « Marcel, j'oublie ce que tu viens de dire, venons en aux faits. »
Marcel, renfrogné, boude.
« Allez Marcel, dis nous ce que tu sais » dit la salle en choeur et le maire d'ajouter : «  je demande l'engagement solennel de tous sur le fait de rester discret sur cette affaire. » Tous acquiescent.
«  Marcel, tu as l'assurance que rien de cette discussion ne sortira d'ici. Alors, s'il te plaît, parle ! »
Marcel se racle la gorge et raconte enfin : « c'est une histoire qui remonte à 37. Les parents de Paul ont accueilli une jeune réfugiée espagnole de 7 ans, orpheline. Avec bien du mérite parce qu'ils n'avaient pas le sou pour. De fil en aiguille notre Paul s'est amouraché, on les a mariés, et un an après, la petite foutait le camp avec un photographe de passage. Le Paul s'en est jamais remis. Voilà ! »
Robert : «  c'est qu'une histoire de cocu ? Et tu nous fais tout ce cinéma quand la moitié du village en a eu des toutes pareilles ! » Il rit.
La moitié de conseillers se lèvent, outrés. L'un deux dit « si c'est pour entendre ce genre de commentaires, on s'en va tout de suite. »
« Attendez, attendez, »dit Robert, « c'était une façon de parler !» Tout le monde s'assied de nouveau en grognant quand une petite voix dans le fond ajoute : « quoique ! »
« Madame Saccourvielle, je vous en prie, ne remettez pas de l'huile sur le feu, qu'on avance ! » dit le maire.
En fin de compte il fut décidé de ne pas donner l'adresse de Paul au correspondant breton. Le maire se chargerait en personne de lui remettre le document précité de manière à éviter un nouveau traumatisme dommageable au dit vieillard que l'instituteur a demandé de ménager psychologiquement. L'unanimité, moins une abstention, celle de Marcel, se porta sur cette décision.
On put passer au budget municipal.
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