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 Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Jeu 5 Jan 2012 - 22:43

Partie 2

Je ne sais laquelle a ramené l’autre à la voiture. Le chauffeur, faute d’autre solution, s’était rangé sur le côté et à nous voir ainsi enchevêtrées, pleurant sans parvenir à nous contenir, il comprit que nous n’étions plus en état de quoi que ce soit. Lui-même était peut-être ébranlé par le sort du conducteur qu’il ne pouvait qu’avoir côtoyé, ces professionnels de la route travaillant généralement ensemble lors des grandes manifestations du secteur comme les Rendez-Vous de l’Histoire ou les différentes foires. Pour tout dire, je ne me souviens pas vraiment de ce qui a suivi. Il nous a aidées à reprendre place, a peut-être bouclé les ceintures pour nous et est reparti lorsque le flic l’a autorisé à le faire.
Le fil des minutes ne se réenclenche dans ma mémoire qu’au moment de l’arrivée à Bracieux, lorsque nous avons commencé à croiser sur le parking les regards inquiets, rougis de larmes ou simplement incrédules de ceux qui étaient venus nous attendre. On savait déjà que nous avions vu, que nous avions des informations sur le drame. Derrière nous devaient encore arriver la voiture avec Tunnel, Pinchemel et Gréaux et celles des « dames ». Eux aussi pourraient décrire le carnage, l’inextricable chaos de métal, de verre, de plastique et de bois sur la chaussée, l’affairement des pompiers autour de la voiture déchiquetée et de l’ambulance. Mais ils n’étaient pas les premiers et à leur arrivée le constat tragique serait fait et partiellement intégré par tous. La réalité du premier choc devait reposer sur nos mots.
Bernard Duplan n’est pas on s’en doute le moins affecté. Il erre, hébété, allant d’un groupe à l’autre comme s’il avait l’espoir que de nouveaux interlocuteurs allaient lui donner une version plus rassurante de la situation.
- Vous dites qu’ils ne sont pas certains qu’elle s’en sorte ? me demande-t-il pour la seconde fois.
- C’est l’avis du gendarme, il n’est pas médecin.
Je ne devrais pas lui donner de faux espoirs mais je ne sais plus comment faire pour éviter que la nausée qui me submerge ne gagne tout le monde. Quand on a vu l’état de la Scenic, on sait qu’il faudra un gros coup de pouce du Ciel pour que Sirène s’en sorte. Eux qui ne savent que par ce qu’on a dit à Delphine Lopez au téléphone et que par notre récit ont encore cette petite chance de ne pas être totalement désespérés.
La voiture n°1 se gare doucement au débarcadère. Les mines sont tout aussi effondrées que les nôtres. Il y a des mains qui se serrent gravement, des accolades comme on en donne à la sortie d’un cimetière. Pour la première fois, au milieu de toute cette tristesse, je commence à saisir pourquoi, en dépit des mesquineries, des jalousies et des coups bas, on parle de « grande famille du cinéma ». Qu’on s’aime ou pas, on a conscience d’appartenir à un groupe restreint, à une forme d’aristocratie de l’art du siècle. Ce qui touche l’un touche tous les autres. C’est comme ça depuis les premiers temps du muet et rien ne pourra changer cette fraternité des saltimbanques de l’écran.
L’abattement n’a qu’un temps. Déjà les plus énergiques dont – à ma grande honte – je ne fais pas partie commencent à se mobiliser, à s’organiser. Il faut aller à l’hôpital pour avoir les dernières nouvelles, il faut éviter que les chacals de la presse people s’emparent de l’affaire, il faut…
- Je viendrai, assure Duplan lorsqu’on lui propose de prendre place dans la première voiture repartant vers Blois, mais j’ai de douloureuses missions à remplir ici. Partez si vous le souhaitez, je vous rejoindrai. Je ne laisserai pas nos amis sans le secours de mes prières d’abord, de ma présence ensuite.
Je ne sais pas pourquoi cette réponse sonne de manière étrange à mes oreilles. Un Duplan priant peut-être ? Le cinéaste est connu pour ses positions férocement anticléricales, il a notamment signé plusieurs textes condamnant les prises de position des deux derniers papes sur la question du préservatif. Ce qui est sûr, c’est que j’émerge assez rapidement du sentiment d’horreur dans lequel Hélène est toujours plongée. Elle est quasiment en état de somnambulisme, sonnée, groggy. Il n’est pas très compliqué de comprendre pourquoi : inlassablement, en vagues incessantes, son cerveau lui rappelle qu’elle aurait dû être dans la voiture. A quatre personnes dans la Scenic, elle se serait « sacrifiée » pour aller sur le « siège du mort » et…
Je cherche du regard Lydie que j’ai vaguement aperçu tout à l’heure sans pouvoir lui adresser le moindre signe. Là, d’un regard presque suppliant, je lui enjoins très clairement de venir m’aider. Elle s’approche à pas pressés, passe son bras sous l’aisselle d’Hélène et nous conduisons la jeune chanteuse à l’écart. Un nouveau sentiment est en train de monter parmi la soixantaine de personnes présentes sur le site de tournage. Ce n’est plus de la tristesse, du recueillement mais de l’indignation. Quelqu’un a commencé à crier « S’ils ne roulaient pas tous comme des dingues ! » et, de protestations en renchérissements, la mayonnaise a commencé à prendre. Réaction classique lorsqu’on analyse l’événement avec le recul. C’est avec de tels processus qu’un peuple va prendre la Bastille ou qu’on met un vieux maréchal octogénaire à la tête de l’Etat.


Dernière édition par MBS le Lun 13 Fév 2012 - 17:44, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 7 Jan 2012 - 17:30

Il y a dans un coin de la tente de maquillage deux petits lits de repos en futon. Nous y allongeons Hélène qui ne cesse de geindre et de pleurer. C’est peut-être la première fois qu’elle n’est pas « en représentation », qu’elle laisse voir toute sa sensibilité qu’elle déguise fréquemment sous des airs évaporées. Cette fille me touche vraiment et je ne me pardonne pas de ne pas savoir comment l’aider.
- Laisse-moi m’en occuper, me dit Lydie… Tiens, prends ça et trouve-toi un coin à l’écart.
- C’est quoi ? dis-je en regardant l’objet que la maquilleuse m’a planté entre les mains.
- Je comprends que tu sois un peu déphasée mais c’est simplement un téléphone avec ligne sécurisée. Impossible à repérer… Appelle et donne des nouvelles rassurantes de toi. Dans un premier temps, on ne savait pas qui était dans la voiture accidentée…
- Tu veux dire que tu leur as dit que j’étais peut-être…
- C’est mon job et maintenant c’est le tien de rendre compte de ce que tu as vu et de ce que tu as appris.
- Ce que j’ai appris, c’est que ne suis pas faite pour croiser la mort… Mais je le savais déjà…
- On ne s’habitue jamais, c’est vrai… Et si on s’habitue, alors on devient dangereux… Pour soi et pour les autres… File !…
Je sors de la tente de maquillage. Il pleut toujours mais je suis déjà trempée et de toutes manières je ne sens plus les gouttes. « Rendre compte » a dit Lydie. Je comprends bien ce qu’elle veut dire dans son langage à elle mais rendre compte de quoi ? De l’accident et de ses conséquences ? Il suffira d’ouvrir le journal du lendemain et, sûrement même, vu la personnalité des victimes de la tragédie, de suivre le JT de treize heures pour en savoir autant que ce que je vais pouvoir raconter.
Je descends en courant vers la lignée d’arbres qui accompagne le Beuvron dans sa nonchalante traversée de Bracieux. Au passage, je piétine en partie le faux jardin créé la veille et que l’orage s’est chargé de commencer à démanteler. Dire qu’hier, Sirène paradait au milieu des autres célèbres actrices du film devant l’objectif du photographe du plateau. Tout ça pour rien !… L’état dévasté du jardin est une image douloureusement parfaite du destin de la jeune actrice. Son premier gros cachet et elle risque de ne jamais en profiter.
Mes cheveux, auxquels se sont agglomérées la boue et la pluie, forment des sortes de longues baguettes raides et sales qui me tombent sur les yeux et me brouillent la vue. Je dérape dans une flaque, m’étale de tout mon long, me relève. Une petite partie de moi, analysant la situation, y trouve certaines ressemblances avec des moments douloureux déjà vécus. Je ne fuis rien de particulier et pourtant c’est tout comme.
Sans raison particulière, sinon peut-être un caprice des hommes au cours des siècles précédents, le Beuvron effectue un double virage sur la gauche puis sur la droite, ce qu’on appellerait chicane sur un circuit automobile. Il y a là un grand arbre, un peu plus avancé que les autres, qui pourra me cacher à d’éventuels curieux se demandant où j’aurais pu passer. Etant déjà crottée lamentablement, je me laisse choir sans façons au pied de l’arbre, le haut du corps appuyé contre le tronc. Face à moi, de l’autre côté de la rivière, un petit bois m’isole du village. Je vais pouvoir parler normalement sans risquer d’être entendue. Cela tombe bien, j’ai besoin d’extérioriser bien des choses.
Parler pour dire quoi au juste ? « Salut c’est Fiona, je vais bien » ? Je ne doute pas de la sincérité de Lydie lorsqu’elle m’a ordonné d’aller donner des nouvelles rassurantes. Elle l‘a fait en amie, quasiment en parente, en songeant peut-être en premier lieu au colonel qui, en dépit de ses responsabilités et de son habitude des coups douloureux, doit s’inquiéter de mon sort. Mais Lydie n’est pas qu’une maquilleuse et son « rendre compte » pose clairement le principe d’une transmission d’informations de ma part. Quelles informations ? Les circonstances de l’accident tout d’abord… Son bilan… Ca, je m’en rends compte, c’est presque de la paraphrase de l’événement, c’est ce que feront les journalistes. Ce qu’on attend de moi c’est ce que je fais de mieux en temps normal – raison pour laquelle on ne manque pas de me plonger dans des bourbiers pareils –. Une analyse. Voir les choses qui ne sautent pas aux yeux du premier coup et qu’on ne peut pas faire émerger sans prendre le temps de la réflexion. Spectatrice de l’événement, je n’ai pas encore eu le temps d’échapper à mes sentiments, de m’extirper de la douleur et de l’hébètement. Comme on dit, je suis toujours sous le choc.
Je ferme les yeux. Les images, terribles, reviennent… Comment s’abstraire de leur violence, de leur crudité ? Comment basculer dans la mise en perspective quasi chirurgicale de ce qu’elles renferment ?
En faisant l’effort de m’interroger, de me bombarder de questions. Sur mes pensées, sur mes sensations, sur mes souvenirs. Ne rien laisser passer. Tout critiquer. Tout passer à la moulinette jusqu’à ce qu’émerge le sens profond de tout ça.
L’effort me prend bien cinq minutes. Cinq minutes de lutte avec moi-même pour ne pas retourner à la surface de l’émotion, pour rester dans la profondeur de l’analyse.
Enfin, épuisée mais consciente d’avoir surmonté l’obstacle, je branche le téléphone sécurisé et compose le numéro du colonel.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 7 Jan 2012 - 19:40

La procédure me paraît interminable et pourtant il ne doit pas s’écouler plus de deux minutes entre le moment où je « raccroche » et celui où l’appareil émet un bourdonnement sourd.
- Lydie ?! Alors ?…
- C’est Fiona !…
- Fiona !… Bonté divine ! Ce que je suis content de t’entendre !…
- Moi aussi, mon très cher colonel… Mais je vais aller tout de suite à l’essentiel puisque Lydie m’a demandé de rendre compte.
- Je t’écoute.
- Vous prenez des notes ?
- Je prends des notes et on enregistre. Ne t’inquiète pas de ça !
- Ok… Ce matin, vers 9 heures 35, à la hauteur d’un lieu-dit appelé Le Camp, une Scenic du service de transport des acteurs et techniciens du film a quitté la route. Elle est venue se fracasser sur un arbre en bord de route… Mais pas un arbre comme on voit des platanes sur le bas-côté… Non… la voiture a franchi trois bons mètres sur le bas-côté en herbe, s’est fracassée contre l’arbre puis elle est repartie en marche arrière, traversant la route départementale pour rebondir à nouveau de l’autre côté et s’immobiliser en travers de la voie de circulation. Tout l’avant a été détruit, une roue arrachée, le hayon arrière était totalement déformé.
Tout cela je l’ai vu sans toujours en prendre conscience. Au fur et à mesure que j’avance dans mon récit, les faits se combinent, se mettent en forme et prennent une plus grande épaisseur.
- A bord, trois personnes plus ou moins gravement blessées. La plus grièvement atteinte est la comédienne Sirène Mouly dont un gendarme m’a assuré que le pronostic vital était fortement engagé. Les deux autres occupants paraissaient moins gravement touchés.
Je prends ma respiration parce que je vais basculer dans autre chose que le récit de ce que j’ai vu sur place.
- S’agit-il d’un accident ? A première vue, tout le laisse supposer. Le conducteur de la Scenic était repéré comme étant sinon dangereux du moins trop confiant dans ses qualités de pilote. Le temps était exécrable avec une pluie d’orage drue et continue qui avait détrempé la chaussée et surtout les bas-côtés. Je suppose que la voiture n’a pas pu s’arrêter parce qu’elle est partie en aquaplaning, puis a été emportée sur l’herbe humide sans pouvoir freiner. D’autre part, la route est une ligne droite de près de quatre kilomètres pouvant, surtout dans les conditions météo, induire une perte de vigilance de la part du conducteur. Maintenant…
J’essaye d’être la plus neutre possible même si je sens qu’en moi cela bouillonne.
- Maintenant, sans être spécialiste automobile, je m’interroge sur la roue avant droite arrachée alors que l’impact paraît avoir eu lieu en plein centre, voire à gauche du côté du conducteur. Je me demande aussi pour quelle raison Sirène Mouly n’était pas attachée. Si elle l’avait été, elle ne serait pas allée s’écraser contre le siège avant. Pour avoir déjà traversé ce passage de forêt avec le conducteur accidenté au volant, il ne descendait que rarement sous les 110 km/h… J’ai oublié en grande partie mes cours de physique mais je me souviens que dans de telles conditions de vitesse, la pression subie en cas de choc est de l’ordre de plusieurs tonnes.
Il s’arrache un début de sanglot du fond de ma gorge. J’essaye de le chasser pour poursuivre sans sombrer sous une vague d’émotion.
- Aurait dû se trouver dans cette voiture mon amie Hélène Stival, la chanteuse. Non que Sirène ne soit pas quelqu’un d’agréable mais je ne peux pas dire qu’elle me soit « proche » comme est en train de le devenir Hélène. En conséquence, j’émets des doutes sur la réalité de l’accident. Toutes les conditions semblaient réunies pour qu’il se produise, cela ne veut pas dire que c’était une fatalité. Je trouve également étrange que les acteurs devant subir un temps de maquillage plus long se soient trouvés derrière la voiture n°6 qui a été accidentée. Ils auraient dû être passés depuis longtemps… C’est également valable pour mon cas personnel. Comme s’il avait été indispensable que cette voiture passe la première…. Si on cumule ces faits, on peut très bien imaginer qu’on a voulu frapper plus fort qu’avec le soufflage par une explosion d’un simple hangar.
- Tu penses que ce n’est pas accident ?
- Je pense assez fortement que ce n’est pas à exclure.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 0:44

Un silence prolongé au bout de la ligne. J’imagine le colonel donnant des ordres, mettant en place une structure d’enquête, prenant à grande vitesse une série de décisions stratégiques sur la foi de mon rapport oral. Ce n’est pas du tout ça et je ne tarde pas à le comprendre au ton de sa voix lorsqu’il reprend la parole.
- Fiona, je sais que ce n’est pas le moment mais j’ai une très mauvaise nouvelle à t’annoncer.
- Il est arrivé quelque chose à Arthur ?!
Mon cri se répercute sur les frondaisons du petit bois d’en face et me semble emplir toute la vallée.
- Non, non… Arthur va bien… La petite aussi… Ludmilla et son mari sont avec eux… Non, c’est quelqu’un d’autre à qui il est arrivé quelque chose. Je crois que c’était le seul ami commun que nous avions…
- Je ne comprends pas…
Et c’est vrai que je ne comprends pas. Je sens que le colonel Jacquiers a du mal à dire les choses, qu’il est touché, meurtri et que sa douleur se renforce en sachant qu’il va me la transmettre.
- On a retrouvé le docteur Pouget mort ce matin à son domicile…
C’est un choc supplémentaire. Abasourdie, foudroyée, je me laisse aller en arrière oubliant que je suis déjà assise dans de la boue. Je m’allonge de tout mon long dans la gadoue, des chaussures jusqu’à la nuque. Pauvre vieux docteur ! A le voir toujours guilleret et l’esprit vif, j’en avais fini par le croire immortel. Erreur ! La Camarde attendait son heure. Comme elle le fait pour chacun de nous. En prenant plus ou moins son temps.
- On l’a retrouvé pendu dans son cabinet…
Je me redresse aussi vivement qu’on peut le faire quand on est engluée dans la bouillasse.
- Pendu ?! m’exclamé-je… Mais jamais le docteur…
- Tu penses bien si je le sais… Aussi suis-je bien convaincu que tout cela est une mise en scène à notre intention. On a retrouvé sur son bureau les résultats d’analyses qui ne lui donnait plus que quelques mois à vivre. J’ai fait appeler le laboratoire qui se retranche derrière le secret médical pour ne pas confirmer la teneur des résultats. De toutes les manières, on finira bien par savoir… Ce qu’ignorait la personne qui a monté ce coup tordu, c’est que j’ai rencontré le docteur hier matin quand nous sommes venus évacuer les habitants de ton château. Je lui ai proposé de prendre le large lui aussi le temps que les choses se tassent. Qu’est-ce que tu crois qu’il m’a répondu ?
- Quelque chose du style : « et qui s’occupe de mes patients ? il n’y a personne qui veuille venir s’établir dans ce trou ! »… Pas le genre de propos que tiendrait un candidat à la pendaison…
- Je m’en veux de ne pas l’avoir amené de force…
- Comme je m’en veux de ne pas avoir coincé le salaud qui est sûrement derrière tout ça… Si j’avais réagi plus vite à Montauban…
Regrets contre regrets, nous n’avons plus grand chose à nous dire sinon évoquer à notre manière le très cher disparu.
- Je le connaissais depuis trente ans… Et ce n’était pas de ces amitiés de trente ans qui ne sont là que pour la façade.
- Et moi, ajouté-je avec un sourire triste, je le connaissais depuis ma naissance.
- C’est vrai… J’avais failli l’oublier…
- Je veux arrêter ce taré !
J’ai accentué le « veux » et ponctué ma détermination d’un coup de poing virulent dans la boue. Ce qui monte en moi cette fois-ci, c’est bien une volonté de vengeance. On n’est évidemment certain de rien quant à l’accident de ce matin ou au suicide du docteur Pouget. Certain de rien mais tout se combine – hélas ! - à la perfection. J’aurais dû trouver le message annonçant qu’on allait frapper le soir en rentrant et apprendre deux mauvaises nouvelles à la suite le lendemain matin pour me prouver que la menace ne relevait pas d’un simple bluff.
Je l’avais supposé, « il » l’a fait. « Il » est passé au cran supérieur.
- Nous le voulons tous… Et plus encore maintenant…
- Non, je crois que vous ne m’avez pas comprise. Je veux m’en occuper personnellement. A ma façon et en ayant les coudées franches…
- Fiona, tu n’es pas…
- Je sais que je ne suis pas de vos services et que vous aurez d’excellentes raisons à avancer pour m’empêcher de le faire. Sauf que ce n’est pas le colonel Jacquiers que ce dingue bombarde de menaces, ce n’est pas Lydie ou Julie, ce n’est aucun des hommes et des femmes de votre équipe. Celui qu’il a mis dans sa ligne de mire, c’est moi et personne d’autres ! Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il m’a choisie et ça me rend encore plus dingue…. Je veux dire déterminée. Cela va se jouer entre lui et moi… Rassurez-moi juste sur un point : il n’y a plus de Lecerteaux dans la nature.
- Plus aucun risque sur ce point. Les éléments nuisibles ne risquent pas de refaire surface.
Je ne sais toujours pas ce qu’il est advenu de Myrtille Lecerteaux et de ceux qui avaient travaillé pour son compte ; c’est un secret d’Etat. A vrai dire, je m’en fiche de ce qu’ils ont pu faire à ma « cousine » : prison, exil dans une base souterraine en Antarctique ou peloton d’exécution avec incinération immédiate des corps. C’est juste une hypothèse que je veux lever avant de me mettre en chasse.
- Alors ? J’ai votre feu vert…
- Si…
- S’il m’arrive quelque chose, vous nierez avoir eu connaissance de mes agissements… Ne vous fatiguez pas, je connais le refrain…
- J’ai l’impression de jouer au poker sans voir mes cartes…
Je feins de ne pas avoir entendu.
- Je veux Lydie, Julie, Nolhan et, si vous ne l’avez pas envoyée au fin fond d’un trou pour expier ses erreurs, Isabelle Caron. D’autre part, je ne veux plus de protection… Cela ne sert à rien, ce n’est pas à moi qu’il en veut. Du moins pas directement… En revanche, mettez le paquet pour surveiller les Loupiac, Adeline Clément et aussi Hélène… Oui, surtout Hélène, il sait précisément où la trouver.
Dans ma tête je n’arrête pas de trouver des arguments supplémentaires pour me méfier d’elle (c’est elle qui a demandé à changer de voiture, pas moi… n’est-ce pas suspect ?). Dans mon cœur, j’ai l‘intime conviction qu’elle est la principale victime de tout ça. Comme moi il y a peu, elle se prend en pleine figure les événements d’une lutte qui ne la concerne pas (du moins c’est ce que je croyais en mon temps).
- Et moi ? demande le colonel.
- Vous saurez toujours où me trouver si les choses tournent mal, n’est-ce pas ? Là où tout a recommencé.
- Fiona…
- Oui…
- N’oublie jamais qui tu es.
- Ca ne risque pas d’arriver.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 17:57

Je remonte vers le château en prenant conscience de l’état épouvantable dans lequel je me trouve. Il n’y a qu’un joueur de rugby après 80 minutes de combat sur le terrain, un jour de déluge, qui peut être plus sale que moi. Même la meilleure des lessives ne pourra jamais ravoir mon pantalon de flanelle, ma veste ou mon chemisier. Concernant les escarpins, le pronostic est plus réservé mais il faudra du temps pour les décrotter et leur rendre leur brillance d’origine. Ce temps que je n’ai plus !
Mon objectif premier c’est d’aller prendre Duplan entre « quatre z’yeux » pour qu’il crache les vérités qu’il a tues trop longtemps. Il a parlé par énigmes l’autre soir. Les énigmes, ça suffit ! Maintenant, je veux la vérité !… Comment je vais lui présenter la chose, je n’en ai pas la moindre idée. On verra bien.
Malgré tout – et même si mon arrivée en costume de boue dans le château serait du dernier effet – je me dois de repasser par la tente de maquillage. D’abord pour avoir des nouvelles d’Hélène, ensuite pour rendre à Lydie son téléphone – voire lui signifier s’il n’y a personne dans les parages qu’elle est sous mes ordres désormais -, enfin pour essayer de trouver le moyen de retrouver figure humaine. A part pour tourner un remake des Sentiers de la Gloire, je ne suis pas « sortable ».
- Ah te voilà ! s’exclame Lydie en me voyant surgir. Et dans un bel état !…
- Lydie, on discutera chiffon plus tard… Il n’y a toujours personne ici ?…
- Qu’est-ce que tu crois ? La journée de tournage a été annulée. Léopold, l’assistant-réalisateur, et Cathy la script sont partis avec Pinchemel pur l’hôpital de Blois. Il paraîtrait selon Julie que la gamine et lui auraient passé la nuit ensemble. De là, l’état de ton « ami » Louis XIII quand il est arrivé.
- Hélène ? dis-je en montrant le corps recroquevillé de mon amie sur le futon.
- Je lui ai fait prendre un gros sédatif pour la calmer. Je crois qu’il faudra qu’elle consulte pour se remettre. J’ai essayé avec mes mots à moi mais ça n’a pas été très efficace. Réaction classique, elle se sent coupable d’être là…
- Tout le monde est reparti ?
- Non… Les techniciens rangent ce qui avait été déjà installé… mais comme tout était en intérieur, cela devrait être rapidement terminé.
- Et les costumières sont déjà reparties ?
- Je pense…
- Alors tu vas être assez gentille de me montrer comment on crochète une serrure afin que je trouve un truc à me mettre sur le dos. Après j’irai voir Duplan…
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Tu m’as supportée pendant plusieurs jours l’année dernière, tu devrais le savoir. Comme toutes les gentilles, au-delà d’un certain seuil, je ne supporte plus qu’on me marche sur les pieds. Et là l’autre connard, il m’a écrabouillé les arpions comme jamais personne, pas même cette enflure de Lagault, ne s’est permis de le faire… Le colonel t’expliquera les nouvelles dispositions, elles vont te surprendre !... Maintenant, s’il te plait, va me dégoter une robe. On se retrouve aux douches.

Le ton impératif utilisé n’a pas eu trop l’air de heurter Lydie habituée depuis longtemps à obéir aux ordres. En revanche, à mes oreilles, cette façon de faire me dérange. Je ne suis pas du genre à dicter aux autres leur conduite. Il faut vraiment que je sois en pétard pour en arriver là.
Lydie m’apporte une robe noire encore protégée par une housse translucide.
- Désolé, tu vas trouver ça inconvenant… C’était une robe qui était prévue pour Sirène Mouly. Mais c’est sans doute elle qui se rapproche le plus de ta taille.
- Ne t’excuse pas… Merci…
Je n’ai aucune pudeur lorsqu’il s’agit de Lydie. Elle m’a déjà vue déshabillée à de nombreuses reprises et m’a tartinée le corps de peinture noire plusieurs jours consécutifs. Je fais glisser mes vêtements boueux, me saisis de plusieurs doses de savon-crème et shampoing (il faudra au moins ça !) et pénètre dans la cabine.
- S’il te plait, va veiller sur Hélène… Et contacte le colonel si tu ne l’as pas déjà fait… Tu comprendras pourquoi je suis un peu à cran…
- Quoi que tu fasses, c’est quelque chose de bien, Fiona… N’oublie jamais ça…
- Pourquoi tu me dis ça ?
Cette façon de m’absoudre par avance d’erreurs futures me rappelle ce que Lydie avait écrit sur le mot pour mon mariage. J’apprécie cette confiance mais, comme toute marque de certitude, elle me met mal à l’aise.
- Parce que cela fait longtemps que je savais que ce jour viendrait… Les chiens ne font pas des chats, Fiona.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 21:18

Delphine Lopez a le nez dans ses fiches papier. Pas difficile de deviner ce qu’elle lit et relit, sans doute à la demande de son patron : les clauses d’assurance des acteurs et en particulier celle portant sur Sirène Mouly qui, je le suppose, n’a pas la même « valeur » qu’un Demangeon. Si elle me demandait, je pourrais la renseigner ; j’ai justement relu ces contrats cette nuit.
- Monsieur Duplan est là ?
Evidemment ce qu’elle voit en premier en relevant la tête c’est l’ample robe noire d’où n’émergent par-dessus les manches bouffantes et la poitrine que quelques tâches de dentelles blanches.
- Que faites-vous dans cette robe, mademoiselle Toussaint ?… C’est un des costumes du film et…
- S’il vous plait, n’oubliez pas ce que j’ai vécu tout à l’heure et rappelez-vous dans quel état j’étais en arrivant…
Et encore elle ne m’a pas vue une demi-heure plus tôt.
- C‘était prendre cette liberté ou choper une pneumonie… Et la pneumonie, croyez-moi j’ai une connaissance qui sort d’en prendre, ça coûte cher aux services de la Sécurité sociale.
Est-ce ce petit rappel des difficultés qui s’amoncellent sur le tournage ou la simple humanité naturelle de la dame qui se réveille, elle revient à l’objet de ma visite sans poursuivre ses reproches.
- Monsieur Duplan est là… Pas au mieux, je le crains… Plus que nous tous, il se sent responsable de ce qui est arrivé.
- Pourriez-vous lui dire que je suis là et que j’ai besoin de le rencontrer d’urgence… Tant que vous y êtes, prévenez-le pour la robe… Et rassurez-le aussi… Si je la détériore, j’en payerai une neuve sur mes deniers.
Forte de ces bonnes paroles, elle se lève, cogne à la porte du bureau du réalisateur puis ayant obtenu l’autorisation d’entrer, disparaît dans la pièce voisine. J’en profite aussitôt pour faire ma curieuse et jeter deux yeux plutôt qu’un seul sur l’écran de son ordinateur et sur les papiers qu’elle consultait à mon arrivée. Cette rapide inspection me rappelle à l’humilité la plus basique : elle ne s’occupe pas d’assurances mais d’exploiter divers documents en provenance d’agences de casting. Même si je comprends l’importance de la démarche, je ne peux pas m’empêcher de la trouver scandaleusement précipitée. Ils en sont déjà à chercher une remplaçante à Sirène…
- Entrez ! Il vous attend.
Je me fais l’étrange réflexion que si elle avait dit « il vous attendait », je me serais posé bien des questions…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 22:28

On dit que certains événements vous font grandir, mûrir, vieillir. Le Duplan que je trouve en face de moi n’a en apparence connu aucune de ces métamorphoses. Lunettes sur le nez, il continue à annoter des passages du story-board. Il n’est ni défait, ni abattu. Il travaille comme si de rien n’était. La raison à cette frénésie s’explique assez vite.
- Je viens d’avoir l’hôpital et les nouvelles sont rassurantes. Elle s’en sortira. Il faudra plusieurs opérations, de la chirurgie réparatrice mais elle vivra… Quel soulagement !..
Là encore, je ne trouve pas son attitude très nette. Le fait que Sirène survive suffit à le libérer de ses responsabilités. Qu’elle soit meurtrie dans sa chair à jamais, qu’elle ne puisse peut-être plus marcher ou parler normalement, il s’en fiche comme de sa première pellicule (et encore…). Show must go on n’est-ce pas…
- Je viens vous voir parce que j’aimerais avoir des explications…
- Des explications, Fiona ?… Encore des explications ?… Vous ne pensez qu’à trouver des réponses à vos questions.
- C’est une grande partie de mon travail… Et quand j’ai des réponses, je les interroge à nouveau. C’est comme un mouvement perpétuel que d’autres poursuivront après moi… les mêmes objets, les mêmes textes seront revus, relus avec d’autres yeux et d’autres questionnements.
- Que voulez-vous savoir cette fois-ci ?…
- Je vais être claire et directe… Les événements de ce matin m’ont chamboulée…
- Il n’y a pas que vous…
- Je ne suis pas en train de travailler comme si de rien n’était.
- Peut-être devriez-vous ?
Sur ce point, je ne peux pas totalement lui donner tort. Dans les journées qui ont précédé j’ai moi aussi utilisé la concentration que demande tout travail sérieux pour me détourner des idées noires et des problèmes. Mais quand même… Je ne pense pas qu’on puisse comparer.
- J’ai l’impression, reprends-je, qu’il y a une malédiction sur ce film…
- Qu’est-ce que c’est que ces balivernes ?!…
- Vous croyez bien aux complots, je peux bien croire aux malédictions !…
- Il y a eu un accident… C’est malheureux mais de là à dire…
Je le coupe pour bien montrer que je ne suis pas décidée à jouer profil bas comme l’autre soir. Il a eu droit au mouton, il va voir ce que cela donne quand je me transforme en tigresse. Même David Copperfield n’arrive pas à faire un tour pareil.
- Il y a eu aussi le hangar qui s’effondre… Et Maximilien Lagault qui jette l’éponge sans raison apparente.
- Des soucis de santé m’a-t-il dit…
- Est bien sot qui croit Lagault.
Je m’empêche d’extrême justesse de sourire à ce petit adage réjouissant dont je crains fort d’avoir encore à faire usage dans l’avenir.
- Moi je regarde tout ça, je le mixe dans ma petite tête avec vos airs mystérieux de l’autre soir et notre franche explication d’hier midi et j’en déduis que vous vous comportez de manière très étrange. Vous êtes ric-rac pour le financement du film c’est ça ?…
Prêcher le vrai pour en savoir davantage n’est pas une tactique sans avantage. Duplan se met à table avec presque autant d’avidité que lorsqu’il s’apprête à dévorer les petits plats de Clémence.
- Vous ne me croyez pas quand je parle de complots. Vous vous imaginez peut-être que je pense que Coluche a été tué par les Illuminati, qu’Elvis Presley a organisé sa mort pour échapper à la Mafia ou que les Américains ne sont jamais allés sur la lune en 70…
- 69…
- C’est vous la spécialiste… Je ne suis pas ravagé du cerveau mais j’ai des raisons très personnelles de croire qu’effectivement des choses pas très catholiques se trament dans notre monde et que j’y suis mêlé, tout comme vous…
Enfin, nous y voilà…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 9 Jan 2012 - 0:45

- Expliquez-vous… Là, je suis désolée de vous le dire, ça reste très brumeux.
- Depuis la mort de ma femme, les choses se sont accélérées. Il court sur le net des rumeurs, des rumeurs aussi débiles que celles dont je parlais tout à l’heure, selon lesquelles j’aurais assassiné mon épouse et maquillé ça ensuite en accident.
Nous y voilà, nous y voilà…
- C’est tellement bien organisé qu’il se trouve des gens pour y croire. Jusqu’à sa propre mort, la propre tante de mon épouse m’a poursuivi d’une haine délirante. Elle a engagé un détective privé qui depuis me harcèle et multiplie les embrouilles pour me faire perdre tout crédit dans la profession. Pourquoi croyez-vous que mon dernier film n’a pas marché comme les autres ?
Il y aurait bien une raison à avancer ; il n’était pas bon. Ce n’est pas le moment de jouer avec le feu d’une provocation qui braquerait le cinéaste.
- Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu…
- Justement vous ne l’avez pas vu parce qu’on a tout fait pour qu’on ne le voit pas. Très peu d’invitations dans les grands médias, des bandes-annonces tronquées, des critiques assassines. Tout ça est orchestré d’outre-tombe par cette satanée tante par l’entremise de son détective. Il a des dossiers, des moyens de pression et il en use. Il faut des gens irréprochables comme votre mari pour pouvoir conserver une véritable liberté…
- Si quelqu’un avait agi de cette manière avec lui, Arthur m’en aurait parlé.
- Vous vous doutez bien que les journalistes honnêtes, il ne les approche pas… Il sait très bien ce qu’ils feraient en cas de pression… Croyez-moi, il fera tout pour trouver un moyen de le compromettre à son tour. Il a besoin de tenir un maximum de monde au creux de sa main… Et si cela ne fonctionne pas avec lui, il le fera avec vous…
Duplan laisse le silence se faire sur ce qui est une menace indirecte me concernant : je dois me tenir à carreau pour ne pas nuire à Arthur. S’il savait – mais ne sait-il pas justement puisqu’il a des fiches de renseignement sur chacun des comédiens du film ? – que j’ai déjà dans les annales de ma vie de quoi faire scandale : exhibitionnisme en public, usurpation d’identité, meurtre. Non, sur ces deux derniers points, il est impossible qu’il sache… A moins que Maximilien Lagault ait parlé… Et cela, connaissant le bonhomme, ce n’est pas impossible.
- C’est pour cela que vous laissiez entendre que j’étais concernée par vos problèmes…
- Exactement… Il faut dire que ce casse-pied communique avec moi d’une manière très originale… Tenez, regardez.
Le réalisateur plonge la main dans la poche de sa veste. Le rapprochement de ce qu’il vient de me dire et de ce que je sais par ailleurs me permet d’anticiper ce qu’il va montrer et de composer sur mon visage l’air le plus étonné qui soit.
- Une boulette de papier ?
- Elle est arrivée hier matin par la fenêtre ouverte… Monsieur « livre » à la fronde… ou bien par courrier… ou en glissant son message dans ma poche. J’ai l’impression qu’il est partout et qu’il est insaisissable.
- Qu’est-ce que cela dit ?…
- Lisez vous-même !
Il me jette la boulette que je rattrape avec difficulté à cause des grandes manches de ma robe.
« deux main deux mor »
- Vous admirerez l’orthographe… Tout le monde peut donc devenir détective privé, même le plus ignare des hommes. Etonnez-vous après cela qu’il ne soit pas capable d’admettre que je ne suis pour rien dans la mort de ma femme.
- Vous avez reçu ce message hier, dites-vous ?
- Pendant que j’étais en train de déjeuner.
- Et cette boulette de papier aurait été expédiée depuis le jardin jusque dans ce bureau situé à l’étage ?
- Je vous le dis, ce type est capable de tout… Heureusement, il s’est trompé… Si tout se passe bien, il n’y aura pas eu les deux victimes annoncées.
Je me garde bien de parler du malheureux docteur Pouget. Que Duplan déballe ses malheurs tout son saoul, je verrais bien s’il est utile que je le tienne au courant de mes propres petits secrets.
- Pour vous, il veut tout simplement faire capoter votre film…
- Faire capoter mon film, me ruiner, me pousser au suicide… Tout ça en même temps. C’est pour cela que j’ai besoin de vous…
- Besoin de moi ?… Mais pourquoi ?…
- Enfin, vous ne voyez pas !… La seule chance de succès de ce film, qui est difficile par son ambition, c’est qu’il reçoive un bon accueil de la presse spécialisée en Histoire et du monde universitaire. Le public scolaire peut apporter la masse de spectateurs qui manqueront du fait de l’acharnement ou de l’oubli de la critique traditionnelle.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 9 Jan 2012 - 0:47

Il se goure complètement le pauvre ! Ce n’est pas parce qu’on obtient un label officiel du style RIP (Reconnu d’Intérêt Pédagogique) qu’un mouvement se fait des établissements scolaires vers les salles obscures ; ce serait même plutôt l’inverse si j’en crois Marc Dieuzaide (ne dit-il pas d’ailleurs avec un humour un peu noir que Rip signifie plutôt en fait Resquiat In Pace).
- C’est donc plutôt une aubaine pour vous que Maximilien Lagault se soit fait porter pâle. Il n’a pas bonne presse à l’université…
- Mais il vend et il fait vendre…
- Rassurez-moi, monsieur Duplan… Le cinéma c’est encore de l’art, ce n’est pas juste du commerce ?…
Il lève les bras au ciel comme si je venais de proférer le pire des blasphèmes.
- On finit par ne plus savoir, Fiona… Vous imaginez si Picasso avait eu besoin de l’accord de dix personnes pour peindre Les Demoiselles d’Avignon, il n’y aurait jamais eu de cubisme.
- Si je vous suis, c’est mon nom qui peut assurer le succès « commercial » de votre film.
- De là l’intérêt de votre dictionnaire qui doit encore renforcer l’effet de l’ensemble.
Cela me semble de l’ordre de la stratégie farfelue. Pour contrer un détective aux pratiques quasi maléfiques, je deviens une sorte d’exorciste du malheur annoncé par la grâce de ma petite célébrité et de mon aura supposée. En d’autres temps, on choisissait Georges Duby, Fernand Braudel ou Emmanuel Le Roy Ladurie ; aujourd’hui, il faut Fiona Toussaint parce qu’elle a montré ses fesses à la télé, qu’elle a été mêlée à quelques scandales ayant fait brièvement le buzz et qu’elle est jeune et plutôt agréable à regarder. Ce n’est guère rassurant pour les générations d’historiens qui suivront…
- De là aussi, la nécessité de vous impliquer à chaque moment du film… Que vous soyez présente, qu’on le sache et que ça se voit…
- Dites, il me vient un horrible soupçon tout d’un coup… L’histoire de la gourmette, hier ?…
- Elle aura marqué tous ceux qui auront assisté à la scène, j’en conviens… Mais je n’y suis pour rien… Je subis les complots, Fiona ; je ne les organise pas.
Deux coups secs frappés à la porte m’empêchent de dire mon sentiment par rapport à cette affirmation. Delphine Lopez passe la tête par l’entrebâillement.
- Monsieur, j’ai la réponse de Casting France pour la jeune fille… Elle est en vacances en Indonésie… Elle ne pourrait pas être là avant trois jours.
- Ce n’est pas dramatique, Delphine… J’ai trouvé celle qui va succéder à notre malheureuse Sirène… D’ailleurs, regardez, il n’y aura pratiquement pas de retouches à faire sur les costumes.
Il me faut au moins dix secondes pour comprendre qu’il parle de moi.
- Pardon ?!… Mais je ne suis pas comédienne !… Je suis même incapable de mentir convenablement.
Sur la force de conviction et l’étonnement de la décision que Duplan vient de prendre sans me consulter, j’arrive à donner de la crédibilité à l’expression de mes réticences.
- Nous n’avons pas le temps de chercher quelqu’un d’autre. Vous êtes sur place, vous avez la taille qu’il faut et je sais que vous avez fait du théâtre il y a quelques temps… Même s’il faut faire deux ou trois prises de plus, cela ne sera rien… Delphine, préparez un contrat pour mademoiselle Fiona…
- A quelles conditions financières ?
- Les mêmes que pour Sirène Mouly. A rôle égal, cachet égal !…
Je vais pour objecter que c’est trop, que je ne mérite pas 20 000 euros avant de freiner in extremis ma langue qui s’apprêtait à me trahir. Je ne sais rien du « salaire » de Sirène Mouly, je ne peux rien en savoir… J’attends que Delphine Lopez soit retournée dans la galerie produire le fameux contrat pour reprendre la parole.
- A quoi jouez-vous, monsieur Duplan ?
- Je vous enchaîne à ce film, Fiona. J’ai besoin de vous. Absolument !
- Au risque que je vous entraîne avec moi dans un fiasco ?
- J’ai étudié votre biographie avant de suivre les recommandations de Lagault et de vous choisir. A quel fiasco avez-vous été mêlée jusqu’ici ?
- Il y a un début à tout !
- Il y a des gens qui ont une étoile qui brille au-dessus d’eux depuis la naissance. Parfois, cette étoile les accompagne jusque sur les trottoirs de Los Angeles..
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 9 Jan 2012 - 21:56

Je me retrouve en train de signer le contrat – le premier que je signe finalement depuis le début de cette aventure – sans très bien comprendre ce qu’il m’arrive. J’étais partie pour être le poil à gratter sur le plateau, je vais devenir sa néophyte. Il y a tout un tas de questions qui vont et viennent entre Fiona l’universitaire et Fiona l’aventurière au moment où j’appose – après l’avoir lu… quand même – ma signature au bas du contrat. Je dois reconnaître que c’est vraiment le même contrat que pour la malheureuse Sirène… A une exception près, je n’ai pas d’agent pour se sucrer sur mon dos. Je ne sais pas encore ce que je ferai de cette somme. La donner peut-être à une association ou – ce serait une façon de tirer une petite vengeance de tout ça – l’investir dans la création et la distribution du dictionnaire Richelieu.
Lorsque je retrouve l’air libre, la pluie a cessé mais l’herbe reste plus qu’humide et grasse. Trop pour mes pieds nus – je n’avais pas de chaussures disponibles à la sortie de la douche – et encore plus pour le fond de ma lourde robe. Je la soulève au maximum pour parcourir les quelques mètres qui me séparent de la tente de maquillage. Dans la bouche, serré entre mes dents, j’ai mon contrat. Mon premier contrat d’actrice ! Il y a tant de jeunes filles, de jeunes femmes qui voudraient être à ma place… Et moi, je n’ai aucune joie dans le cœur. Je bénéficie du drame survenu à Sirène, je ne pourrais jamais accompagner le brave docteur Pouget à une séance au Studio cinémas de Tours pour lui montrer mes débuts sur l’écran. J’ai des larmes dans le cœur.
- Bravo ! me lance Lydie.
- De quoi parles-tu ?
- Pour le rôle…
- Comment tu sais ?…
- Duplan s’est précipité pour prévenir son fils qu’il avait trouvé la perle rare pour remplacer Sirène.
- Son téléphone est sur écoute ?
- Tu es vraiment naïve, Fiona. Bien sûr que son téléphone est sur écoute… Nous, on n’attend pas des jours et des jours avant d’aller fouiller les poubelles pour en exhumer des fadettes. D’ailleurs, ses téléphones sont sur écoute comme ceux de quelques-unes des stars du plateau.
- C’est comme ça que vous saviez pour Sirène et Pinchemel…
- Entre autres… On sait aussi que tu donnes des idées de chanson à ta copine… Elle n’a pas pu s’empêcher d’en parler à son producteur… Fais gaffe, Fiona… Elle est très sympa, Hélène… Pleine de qualités mais s’il y a quelqu’un qui peut te perdre, c’est elle.

Lydie avait mis à profit ma longue présence dans le bureau de Duplan pour s’occuper d’Hélène. Elle l’avait en partie déshabillée, enroulée dans des couvertures avant d’installer près d’elle un petit radiateur électrique. Maintenant, il restait le plus difficile : amener Hélène jusqu’au parking.
- Difficulté ?! Quelle difficulté ? s’exclame le maquilleuse lorsque je lui fais part de mes doutes quand à ma capacité à soutenir mon amie dans l’accoutrement du XVIIème siècle que j’ai sur le dos.
- Nous sommes de faibles femmes, n’est-ce pas, poursuit-elle. Reconnaissons-le et faisons appel à du muscle.
Elle dégaine son téléphone, tape sur deux touches, marmonne un « nous sommes parées ». Une minute plus tard, le bellâtre du premier jour soulève le rideau de la tente.
- C’est lui l’élément que je ne connais pas ?…
- Laurent Cosme, fait Lydie… Du muscle mais aussi un master de physique nucléaire à Grenoble.
Avec un petit regret de ne plus pouvoir détester comme il le mériterait celui qui a refusé de laisser passer Corélia, je serre la main du balèze bronzé. Il doit penser à la même chose que moi car il précise :
- Je suis désolé pour votre fille, Fiona… Je ne pouvais pas prendre le risque de me faire virer…
C’est juste mais bon, quand même… Ca passe mal…
- On va commencer par Fiona, dit Lydie.
- Ok !
Avant que j’ai pu comprendre ce qu’il m’arrivait, je me retrouve soulevée du sol dans la célèbre position de la mariée franchissant le seuil de son nouveau domicile.
- Mais…
- On ne discute pas !… Je dois encore ranger des bricoles ici, boucler ma valisette… Il faut quelqu’un pour réceptionner Hélène dans ma voiture lorsque Laurent l’amènera au second voyage… J’ai bien compris les ordres, Fiona. C’est toi qui commandes désormais. Sauf quand je suis sûre d’être plus capable que toi de savoir ce qu’il faut faire.
Ce n’est même pas de la jalousie ou une quelconque défiance à mon égard de sa part. Je sais qu’elle a totalement raison. Sous l’effet de l’excitation produite par les mauvaises nouvelles, j’ai réclamé plus de pouvoirs que je ne suis capable d’en assumer. Je suis réaliste. Lydie a affirmé que les chiens ne font pas des chats en référence à mes parents et à leurs activités secrètes. Je n’oublie pas que certains fils de brillants généraux du Grand Siècle se révélèrent des zéros absolus lorsque leur tour fut venu de commander.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mer 11 Jan 2012 - 22:44

Le site est désert. A intervalle régulier, un homme en patrouille sanglé dans un blouson noir floqué du logo de sa boite de gardiennage passe avec un chien tenu en laisse. Ils sont quatre si j’ai bien compté à se succéder. Un passage toutes les cinq minutes. C’est beaucoup trop régulier pour qu’un observateur averti ne puisse pas définir une stratégie efficace pour entrer dans la zone sans se faire pincer. Cette surveillance est là manière de rassurer et d’éloigner les curieux ; cela ne va pas plus loin.
Près de moi, Hélène est toujours au pays des petits éléphants roses. Je crains par avance le retour à la réalité, il faudra bien pourtant qu’on la sorte de cet état semi-comateux. Cela risque d’être compliqué de lui expliquer certaines choses et, surtout, de lui faire accepter de vivre avec l’idée qu’elle est sans doute une miraculée.
Lydie arrive enfin, trainant derrière elle ce qu’elle appelle sa valisette et que j’aurais tendance à prendre pour une succursale de Sephora.
- Il y a de nouveaux ordres, m’explique-t-elle. Hors de question que vous retourniez toutes les deux dans votre hôtel pour cette nuit. Le colonel m’a demandé de vous conduire dans un endroit calme et où le méchant ne vous cherchera pas s’il lui prenait des envies de compléter son carton de la journée.
- Où va-t-on ? dis-je en attachant la ceinture de sécurité d’Hélène avant de passer sur le siège avant.
- Chez toi…
- Au château ?…
- Oui… Il a pensé que tu voudrais rendre un dernier hommage au docteur avant qu’on le porte en terre. Pour les raisons que tu imagines, ce sera fait sans tarder. Demain après-midi sans doute.
- C’est une délicate attention…
- Tu verras là-bas Arthur, Corélia et tes amis. C’est une sorte de réunion de famille avant de repartir au combat… Tu comprends ce que cela veut dire ?…
- A partir de demain, je peux faire une croix sur tout ce qui n’est pas la lutte contre le détraqué, c’est ça ?… Tu sais, c’est exactement ce que j’ai dit tout à l’heure au colonel. Ca ne me fait même pas peur… Du moment que je pourrais faire la rentrée en septembre…
- Tu es pas croyable !…
- Tu n’es pas la première à me dire ça… Je vais finir par croire que vous avez raison.
Lydie démarre, engage – toujours à peine vitesse - la voiture dans le chemin du Verger.
- Si tu pouvais éviter de passer par la route que tu sais, je crois que j’aurais du mal…
- Il faudra bien pourtant… Ce n’est pas en te détournant de ce qui t’a fait mal que tu peux le vaincre.
- Pas cette après-midi, Lydie… Et au risque de paraître terriblement primaire, si tu pouvais m’arrêter quelque part pour manger. Je n’ai rien avalé depuis hier soir… Ou plus exactement ce que j’ai pu avaler n’est pas resté.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 14 Jan 2012 - 1:21

Je sais que je ne réussirais pas à trouver les mots adéquats pour dire ce qui s’est passé lorsque je suis entrée dans la salle à manger du château et que je les ai tous vus groupés autour de la table, tuant le temps autour d’un jeu de cartes. Cela m’a bouleversée au point que moi qui croyais avoir épuisé toutes mes larmes en pleurant Sirène j’ai senti se former de nouvelles petits gouttes au coin de mes yeux. Pour faire durer le plaisir de l’attente – car cela en était désormais un -, Arthur a laissé Corélia me sauter dans les bras en me « poutoussant » furieusement. Lorsqu’elle a consenti à me partager, j’ai fait la bise à Marc et j’ai serré Ludmi très fort contre moi. Comment avais-je pu passer six mois sans elle l’année passée ? Là, au bout de quelques jours, j’avais l’impression de retrouver un membre qu’on m’aurait arraché. Le colonel s’est avancé ensuite et c’est lui qui m’a littéralement étouffée contre lui. A n’en pas douter, tous ces gens-là avaient eu peur pour moi lorsque les premières nouvelles de l’accident routier leur étaient arrivées le matin-même. J’avais beau savoir qu’ils tenaient à moi, qu’ils me l’avaient prouvé pour certains en m’écrivant régulièrement durant ma longue absence, je n’avais peut-être jamais mesuré quelle force il y avait dans cet amour. A l’exception de Lydie, nous nous étions tous trouvés dans la même pièce une quinzaine de jours plus tôt pour le mariage et cela me paraissait soudain une éternité.
Puis est venu Arthur. Il n’a rien dit, il n’a rien fait. Il m’a juste regardée longuement dans ma robe de duchesse comme si je revenais d’un long voyage dans le temps. Ce n’était pourtant pas grand chose. Une séparation de deux jours alors que pendant l’année c’était quasiment toute la semaine que nous devions nous passer l’un de l’autre. Sauf que là il y a eu d’autres choses entre nous, des douloureuses surtout. Il lui tarde, il me tarde de passer sur tout cela un coup d’éponge magique. Cela ne peut pas passer par des mots. Plutôt par des silences qui en disent long…
Un des trois agents qui accompagnent le colonel s’est occupé d’Hélène et l’a montée dans la chambre Bombay. Il m’est pénible de penser qu’elle ne puisse pas être en état de vivre ce moment de retrouvailles chaleureuses… mais d’une chaleur triste parce que nous savons tous pourquoi nous sommes ici, quel drame nous réunit. Alors, fatalement, parce que c’est toujours comme ça, nous évoquons notre cher vieux docteur. Sa joie de vivre, son empressement à aider l’autre, sa culture et, surtout, à demi-mots parce que ce n’est pas toujours perçu comme une qualité, sa roublardise. Surtout sa manière, sur ses dernières années, de se faire passer pour gâteux afin de mieux embobiner son monde.
- Rien de ce qui est ici ne serait s’il n’y avait mis son grain de sel, conclue le colonel lorsque, la nuit venant, il est l‘heure d’aller rendre discrètement un ultime hommage à la vieille âme du village.
Sans reprendre la chronique de mes aventures passées, il me faut reconnaître que le résumé qui vient d’être fait est on ne peut plus juste. Le docteur a permis à mon père de rencontrer ma mère, il les a recueillis dans son appartement puis m’a mise au monde et a, conjointement avec le colonel, veillé sur mes toutes jeunes années. Bien longtemps après, il a su utiliser Ludmilla pour me ramener vers Charentilly et ma famille de sang, puis utiliser ses connaissances pour me faire sortir de l’hôpital de Blois où on m’avait mise à moisir. J’ai su aussi, mais plus tard, qu’il avait œuvré à un certain moment – et toujours loin de la lumière – pour aider Arthur à franchir le dernier pas vers moi, celui qui nous avait enfin mis face à face.
Sacré lui !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 15 Jan 2012 - 23:29

Les grands artistes ne peuvent jamais abandonner la scène sans faire un dernier tour de piste, un dernier coup d’éclat. Le bon docteur Pouget nous en offre deux d’un coup.
Lorsque nous entrons (par la porte de la maison et non par celle du cabinet qui donne sur la rue principale), le colonel nous conduit sans hésiter vers la salle d’attente. C’est là que le médecin a expressément réclamé qu’on place son cercueil indiquant sur la feuille contenant ses dernières volontés qu’il avait tellement fait attendre de patients dans cette salle qu’il lui semblait logique de les attendre à son tour. Il paraît que le défilé des habitants des environs a commencé dans l’après-midi et n’a été interrompu que par la nuit. Demain, se sont déjà annoncés quelques grands pontes des hôpitaux de l’ouest qui, à un moment ou l’autre de leur carrière, ont pu compter sur l’aide ou le soutien de Célestin Pouget.
Entre déception et stupéfaction, nous constatons que le cercueil est déjà fermé. L’effet de la strangulation sur le visage du vieux médecin aurait-il produit une dévastation telle que les techniques expertes des employés des pompes funèbres auraient été incapables d’y remédier ?
- Même pas, m’assure le colonel Jacquiers. C’est une réglementation qui s’impose pour toute personne étant supposée décédée d’une certaine maladie…
- Quelle maladie ?… Celle que les supposées analyses annonçaient…
- Oui… Le SIDA…
Dieu sait qu’en cet instant de tristesse, personne n’a vraiment envie de rire. Et pourtant, face à une telle absurdité, ceux qui ne restent pas proprement hébétés comme moi ne peuvent s’empêcher de pouffer nerveusement.
- Attendez, colonel… Le docteur aurait contracté le virus du SIDA ? C’est impensable… A son âge !…
- Je suis d’accord avec vous, Arthur. C’est du n’importe quoi. Voilà pourquoi nous avons voulu en avoir le cœur et faire effectuer des analyses complémentaires. Vous savez ce qu’on nous a dit…Impossible !…
- Impossible ? s’étonne Ludmilla… Il y aurait donc des choses impossibles pour quelqu’un comme vous.
- Je vous rappellerais bien l’adage Dura lex sed lex mais vous trouveriez que j’y vais fort… Non, la vérité est plus simple. L’entreprise de pompes funèbres, apprenant l’existence de ces analyses, a décidé de clore le cercueil sans procéder à la moindre toilette du mort comme l’y autorise la réglementation en vigueur.
- Mais l’enquête de gendarmerie ? demande Arthur.
- Rapide à l’évidence et bouclée avant mon arrivée. Nous essayons de nous faire communiquer le rapport exact. On finira bien par l’avoir mais pour le moment il y a des résistances inexplicables.
- Il suffirait d’ouvrir la boite, lance Marc…
- Violation de sépulture ou quelque chose d’approchant, rétorque le colonel. Si vous voulez mon conseil, ne vous risquez pas à cela.
- Je ne vous comprends pas, dis-je. On vous affirme que le docteur s’est pendu parce qu’il avait le SIDA et vous n’êtes pas plus curieux que ça ?
- Je t’ai déjà dit que je n’y croyais pas…
- Mais vous ne cherchez pas à le prouver ?
- A quoi bon ?… Célestin Pouget n’était pas une personnalité ordinaire comme tout le monde le sait ici. S’il a tout fait pour emporter son dernier secret dans la tombe, ce n’est pas moi à qui l’attachaient tant de liens et de souvenirs qui vais aller contre sa volonté.
Je sens bien qu’en cet instant tout le monde pense la même chose. Que tout ça c’est du flan ! Que, pour x ou y raisons, il a fallu escamoter le vieux médecin et qu’on lui a offert la retraite dorée à laquelle il avait droit légitimement depuis longtemps. Quelle meilleure occasion pour le faire sans que cela paraisse suspect à ses proches que l’existence dans le coin d’un débile acharné à me faire peur en trucidant mes « prosh » ?! D’un autre côté, en poussant le raisonnement jusqu’à son extrémité, pourquoi monter tout ce cirque qu’aucun esprit sensé (et il y en a pas mal dans cette salle d’attente) ne pourra jamais croire ?
Et si – comme cette idée me plait soudain ! – si le facétieux médecin avait imaginé cette mascarade pour que nous ne sachions jamais s’il était vraiment mort, pour qu’il reste en nous l’espoir qu’il vivrait encore quelque part au soleil. Ce serait futé et bien dans sa façon.
- Dans les dernières volontés du docteur, reprend le colonel comme s’il était pressé de passer à autre chose, il y avait des dispositions à caractère testamentaire… Ou, plus exactement, le rappel des dispositions déposées depuis le 17 octobre 2009 à l’étude de maître Rioux à Tours. Je lis… « Je lègue au jeune collègue qui viendra reprendre mon cabinet de médecine générale les locaux, le matériel et une rente de 2000 euros par mois sous condition qu’il demeure dans le village pendant 10 ans. »
Avec des compensations financières de ce type, la désertification médicale des campagnes ne serait déjà plus qu’un mauvais souvenir. Le procédé est bien là aussi dans l’esprit du docteur ; le fait d’avoir cette attention pour son village et ses patients dès le début de l’expression de ses dernières volontés l’est tout autant.
- « En dehors des sommes déjà attribuées de mon vivant à diverses œuvres de secours, je lègue mes biens, à savoir 12 hectares de forêt à Charentilly et dans les alentours, une maison à Pornic, un appartement à Paris situé au numéro 3 de la rue de Castiglione ainsi qu’un portefeuille d’actions de 1 528 000 euros et le montant de mon compte en banque au Crédit Agricole de Touraine-Poitou à la personne la plus méritante qu’il m’a été donné de rencontrer sur mes vieux jours. »
Ce faisant, le colonel se tourne vers moi et je commence à me sentir très mal. Je suis riche déjà et je n’ai pas besoin d’un nouvel héritage. Et puis en quoi serais-je méritante ?
- « Ludmilla Roger, épouse Dieuzaide »…
Le nom de ma meilleure amie tombe dans un silence qu’on peut bien qualifier de mort. Tout le monde a vu le regard du colonel Jacquiers se poser sur moi, tout le monde à imaginé ce qui allait suivre. Oh, je suis bien certaine que cette façon de faire n’émane pas du colonel mais que cela faisait partie des consignes laissées par le médecin : bien me faire comprendre que cela aurait pu être moi mais qu’il fallait récompenser celle qui avait fini par devenir mon ombre tout en méritant autant que moi la lumière.
- « Elle aura été une amie fidèle et prévenante. J’ai pu vérifier au jour le jour ses qualités morales et intellectuelles, son abnégation dans son travail et ses soins constants à apaiser les doutes et les remords de mon vieil ami, le comte de Rinchard. Qu’elle en soit remerciée et qu’elle profite de mon legs en pensant qu’il n’est que la juste rétribution d’une âme parfaitement pure ». Voilà…
Je vois crever la lourde poche d’émotion sur le visage de Ludmilla. Elle se jette dans mes bras à moins que ce ne soit moi qui la prenne dans les miens ; les deux mouvements ont sûrement été simultanés. A plusieurs reprises, tout en essuyant ses larmes sur mon épaule – Dieu merci, je ne porte plus la robe précieuse de madame de Combalet -, elle jette des regards reconnaissants, douloureux ou attendris vers le cercueil de chêne vernis.
- Ces hommes nous auront donc beaucoup aimé, me glisse-t-elle à l’oreille avant de m’embrasser sur la joue.
Oui. Sur le tard de leur existence, ces deux personnages d’exception qu’étaient le comte de Rinchard et le docteur Pouget auront choisi de voir en nous des personnes dignes sinon de relever leur nom, du moins de défendre les valeurs qu’ils portaient depuis toujours. Moi au nom du sang, Ludmilla au nom du cœur.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Jeu 19 Jan 2012 - 18:47

- Eh bien, te voilà à l’abri du besoin pour un certain temps, dis-je à Ludmilla pour essayer de lui rendre le sourire qu’un dernier baiser déposé sur le cercueil du docteur lui avait ôté.
- Je me reproche de ne pas l’avoir assez vu ou appelé depuis que je me suis installée à Toulouse.
- On se reproche toujours ce genre de choses lorsqu’il est trop tard… Je sais malheureusement de quoi je parle. Quand bien même on saoulerait les gens en permanence pour leur montrer qu’on tient à eux, leur absence nous conduirait à éprouver ce type de remords. L’absence des êtres chers est une chose que je ne connais que trop bien : deux mères me manquent dont une que je n’ai jamais connue… Un père aussi qui n’est qu’une photographie en noir et blanc. Alors si Arthur n’était plus là…
- Nous en avons parlé tous les deux hier… Il a compris, je crois… Tu as besoin non pas de liberté mais d’aller au bout des opportunités, heureuses ou pas, qui se présentent à toi. Souvent, tu te lances sur un coup de tête mais après, contrairement à beaucoup de monde, tu assumes. Ta parole a de la valeur, on peut fonder quelque chose en s’appuyant dessus. Je pense que ton Duplan l’a compris.
- Ca, tu peux le dire… Je crois bien que je suis en train de me faire bouffer jusqu’au trognon… De simple conseillère historique, je suis devenue l’argument principal pouvant permettre la viabilité du film… Rien que ça ! Et comme si cela ne suffisait pas, me voilà chargée de suppléer au pied levé une comédienne. Moi qui n’ai jamais fait de cinéma.
- Tu as déjà fait de la télé et tu y étais très bien… C’est déjà bon signe…
- Il n’y a pas de scène de nu dans le scénario, c’est déjà ça…
Cette remarque volontairement drolatique ramène enfin un éclair joyeux et espiègle sur le visage de Ludmilla. Je la prends par l’épaule pour qu’encore une fois nos énergies se mêlent, pour que ce qui a fait de nous des petites sœurs adoptives continue à brûler longtemps. Comme il est loin ce boulevard de Saint-Denis où nous nous sommes rencontrées pour la première fois ! Si loin et pourtant si proche… Aurions-nous pu imaginer alors ce que ces trois dernières années allaient nous réserver ?

Dans la chambre Bombay, Hélène a fini par émerger de sa longue somnolence alors que nous étions partis rendre un dernier hommage au docteur Pouget (ou peut-être bien à son cercueil seulement). La première chose qu’elle a vu aura été un ange blond pendu au cou d’une grande girafe en peluche se découpant devant la majestueuse Porte de l’Inde.
- Je me suis demandée pendant une bonne minute si c’était ça le paradis, m’a-t-elle raconté ensuite. C’est quand l’ange est parti en criant « Tata Lydie ! La dame, elle est réveillée ! » que je me suis dit qu’il se passait une chose étrange.
C’est Lydie qui a repris le travail psychologique pour ramener la chanteuse à des sentiments moins oppressants. Lorsque nous rentrons, Hélène sait que l’état de santé de Sirène n’est pas aussi tragique qu’on l’a pensé de prime abord. Ce simple fait l’a « rebiscoulé ». Elle flotte sur le lit dans un jogging de Ludmilla et un pull d’Arthur, preuve que Lydie, avec son efficacité habituelle, s’est un peu affranchie du respect de la vie privée des uns et des autres. Peut-on lui en valoir pour autant ? Nécessité fait loi dans certains cas… D’ailleurs, moi-même, je porte des vêtements prêtés par ma meilleure amie, mes affaires étant toujours à l’hôtel à Blois.
- Tu émerges ? dis-je en frappant du plat de la main sur les draps.
- Par moments, je me demande si je n’étais finalement pas dans l’accident. J’ai la tête comme écrabouillée par une presse et le corps ce n’est pas mieux…
- Je crains que Lydie n’y soit allée un peu fort sur la dose mais ce sont des produits « professionnels », les effets se dissipent généralement assez rapidement. Si le moral suit, demain tu seras dans un état tout à fait correct.
- Tu en connais un rayon, dis donc.
- Tu parles ! Je ne vis que pour ça, bourrer les gens d’anxiolytiques… Allez, si tu t’en sens le courage, descends avec moi. Il y a certaines personnes qui brûlent d’envie de connaître une vraie célébrité.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 21 Jan 2012 - 0:02

Lorsque Hélène se retrouve face au colonel, une évidence – que je n’avais pas envisagée jusque là – me paralyse. Comment le présenter à ma nouvelle amie ? Dans ma tête, c’est ce soir une sorte de réunion de famille.
En plus chez moi, dans « mon » château.
Une réunion un peu triste, lourde de nostalgie, agrémentée de souvenirs. Un de ces moments où les liens se resserrent autour de l’ombre envahissante de la personne disparue. Ici, tout le monde sait plus ou moins précisément ce que fait « monsieur » Jacquiers dans sa vie courante. Mais puis-je aller jusqu’à décliner son grade et expliquer ce qu’il fait ici à quelqu’un qui est encore hors du « cercle de confiance » comme le répète sans cesse Robert de Niro dans Mon beau père et moi ?
La situation m’échappe avant que j’ai eu le temps de saisir ce qu’il se passe.
- Monsieur Georges ?!… Quelle surprise de vous trouver ici ?… Je ne savais pas que vous étiez des amis de Fiona ?
Je me mords la langue pour ne pas laisser échapper un « Vous vous connaissez ? » qui serait à la fois prévisible, niais et sans intérêt.
- Il y a une phrase terriblement plate et banale qui dit que le monde est petit, répond le colonel.
- Phrase à laquelle j’ai tendance à croire de moins en moins, monsieur Georges… Tu te demandes peut-être, Fiona, dans quelles conditions j’ai connu monsieur ?
Oh là oui ! Je suis bien pressée de l’apprendre parce que, là, je patauge complètement. Je ne suis pas forcément la seule ; mes proches ne demandent qu’à entendre, eux-aussi, ce récit que nous imaginons par avance édifiant.
- Deux jours après que nous nous soyons rencontrées pour la première fois, monsieur Georges m’a été présenté par mon attachée de presse comme un tourneur québécois qui cherchait une tête d’affiche pour remplacer au pied levée une artiste dans une série de spectacles en Amérique du Nord. Je ne dis pas de bêtises, n’est-ce pas ?
- Vous avez une excellente mémoire, Hélène. Tête bien pleine et bien faite.
- Malheureusement pour moi… Je dois avouer quand même que votre présence ici ce soir serait plutôt du genre à me distraire et à me faire hurler intérieurement d’un de ces grands rires qui fait du bien.
- J’en suis ravi… Vous remarquerez que je n’ai rien fait pour me soustraire à cette nouvelle rencontre.
Les fleurets sont mouchetés mais les adversaires sont visiblement en quête d’une opportunité pour se fendre, toucher l’autre et l’égratigner jusqu’au sang.
- Pour cette tournée, monsieur Georges m’a proposé une très belle somme d’argent, ce qu’on appelle un contrat en or. Petit problème, cela tombait à peu de choses près sur la période de tournage du film.
- Et comme vous trouviez cela fort ennuyeux, vous avez voulu faire monter les enchères.
- J’ai voulu savoir jusqu’où vous étiez prêt à aller… Et monsieur Georges avait visiblement la carte No Limit en poche. Fiona, peux-tu finir de raconter à ma place s’il te plait ?
- Raconter quoi ?… Je n’étais au courant de rien avant que tu…
- Allons, toi es de la « boutique », tu n’as pas une idée de ce que ce monsieur Georges, sympathique, avenant et fort bien disposé à mon égard avait en tête ?
- Ne te fatigue pas à chercher, Fiona… Je vais t’expliquer… Quand les ordres sont arrivés nous disant qu’il était impératif que le film de Duplan se fasse sans accroc, nous avons cherché comment introduire des gens à nous sur le tournage. Pour Lydie, ce n’était pas bien sorcier, elle est connue dans la profession. Faire passer un de nos agents parmi les membres de la sécurité du site n’était guère plus difficile. En revanche, il fallait quelqu’un qui soit en permanence sur le plateau ou presque. Quelqu’un qui ne soit pas une vedettes du tournage car elles ne peuvent être remplacée que par des visages de « rang » équivalent… Mais quelqu’un qui soit amené à rester assez longtemps à Bracieux pour nous informer régulièrement de ce qu’il se passait.
- J’étais supposée être là, fais-je remarquer.
- Nous ne t’avons pas spontanément pensée comme étant capable de faire cela.
- Voilà qui confirme ce que je pense depuis le début, dis-je amèrement. Tout le monde me trouve essentielle et moi je me sens inutile.
- Il se trouve que mademoiselle Hélène après avoir poussé ses exigences au-delà du raisonnable…
- J’en conviens, coupe la chanteuse. C’était d’ailleurs marrant à faire.
- Mademoiselle a refusé de s’engager.
- J’avais un contrat pour quelque chose d’excitant, je n’allais pas lâcher ça même pour une fortune. Parce que, franchement, maintenant que les masques tombent, votre tournée c’était du flan complet, non ?
- Une semaine avant le départ, vous auriez reçu un avis vous informant de l’annulation et une belle compensation financière conforme aux articles du contrat et même supérieure.
- Tout ça pour mettre quelqu’un à vous sur le tournage ? intervient Ludmilla.
- C’était essentiel. Pour s’informer à la source et pour avoir aussi quelqu’un qui puisse être très proche de Fiona en cas de coup dur.
- Faute de pouvoir virer Hélène, vous avez placé Julie parmi les figurants, conclue-je.
- Disons que nous nous sommes contentés de Julie et que nous avons alors pensé que tu pourrais être ce second relais dont nous avions besoin.
C’est une partie de l’explication. Je suis convaincue qu’il y a autre chose. Tous les masques de « monsieur Georges » ne sont pas encore tombés. Si je comprends fort bien que le colonel ait toujours plusieurs fers au feu, cette manière de m’utiliser sans arrêt comme recours me déplait. A-t-il confiance en moi, oui ou non ? Va-t-il me laisser livrer la bataille contre le type qui a réussi, selon nos soupçons, à pendre le malheureux docteur Pouget et à précipiter une voiture de l’organisation du film contre un arbre ?
- Il nous faut considérer clairement, intervient Lydie, qu’Hélène est totalement impliquée dans notre groupe. On ne peut ni l’écarter du film pour la mettre au frais et éviter qu’elle soit dans nos pattes, ni la laisser reprendre sa place comme si de rien n’était.
- En clair, fait Hélène, vous êtes obligés de me faire confiance.
Cette perspective n’enchante ni le colonel, ni Lydie… et je dois reconnaître que je les comprends. Hélène, par son impulsivité et sa manière de toujours transformer le quotidien en spectacle, est une sorte de bombe à retardement qu’il va falloir manier avec finesse et doigté.
- Je ne la sens pas trop, ta nouvelle copine, me murmure à l’oreille Ludmilla avant de partir se coucher.
Je préfère y voir les marques d’une petite jalousie.
A tort ou à raison.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 21 Jan 2012 - 17:14

MERCREDI 13 JUILLET
Un chauffeur du service du colonel nous ramène vers Blois pour que nous puissions, Hélène et moi, nous changer et récupérer les affaires dont nous allons avoir besoin dans la journée. Comme la nuit a été courte pour nous deux – et ce pour des raisons fondamentalement différentes – nous somnolons chacune dans notre coin. Il vaut mieux de toute manière remettre à plus tard la discussion qui fera que je mettrais les points sur les « i » à mon tour. Hélène en sait trop. Laisser sa nature s’exprimer et risquer de mettre en péril la mission qu’on m’a confiée et les gens qui vont y participer n’est pas quelque chose que je pourrais supporter bien longtemps. Si elle tient à mon amitié – ce que je crois – il va falloir qu’elle parvienne à « se tenir ». Dans notre relation j’ai apprécié cette alliance de la fougue insouciante et de la raison un peu glacée. Voilà qu’elle devient aujourd’hui une complication.
- Hélène, il faut qu’on parle !
Je profite de l’ascenseur et de sa gangue de confidentialité métallique pour aborder le sujet qui fâche.
- Je t’écoute… Mais si c’est pour me demander de tenir ma langue sur tout ce que j’ai pu entendre ou comprendre hier, ne te fatigue pas. J’ai déjà tout oublié… On a un film à faire et on va le faire… Après, le reste c’est tes oignons…
Comme souvent, elle me désarçonne. Du coup, je me sens prise en faute et je bats en retraite piteusement.
- Ce ne sont pas que mes oignons… Cela te concerne presque autant que moi… Crois-moi – et je promets de te raconter ça quand on sera sorti de ce micmac – il n’est pas du tout agréable de se trouver face à un type qui s’est mis en tête de te faire la peau… C’est un truc que je ne conseille à personne.
- Je me doute.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. J’appuie sur le bouton de l’étage suivant pour que nous ayons encore quelques instants de tranquillité.
- Tant que l’ennemi ne sera pas clairement identifié, tu ne dois faire confiance à personne. A personne, tu m’entends !
- Et toi, tu ne fais confiance à personne ?…
- J’essaye, avoue-je avec un soupir qui en disait plus long qu’il n’aurait dû.
- Même pas à moi ?
Je ne réponds pas assez vite.
- Tu n’as peut-être pas tort, lâche-t-elle avant de quitter la cabine et de s’engouffrer dans l’escalier.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 22 Jan 2012 - 1:23

Le sms de Bernard Duplan, reçu dans la nuit, fixait une nouvelle organisation pour le tournage. Les impératifs qu’il avait dû prendre en compte étaient nombreux. Entre le coût prohibitif des primes de pénalités pour dépassement, les contraintes posées par les lieux de tournage (au château de Blois et dans la cathédrale d’Orléans en particulier) et les pauses réclamées de longue date par certains acteurs afin d’assurer des opérations promotionnelles de films sortant en salles ou en dvd, les paramètres étaient multiples et difficiles à conjuguer. A dire vrai, le planning des prochains jours sentaient le bricolage fait en urgence. Alors que le 14 juillet aurait dû être une journée « off », plusieurs scènes y étaient programmées dont une partie de celles du 12. Le point commun de toutes ces scènes était qu’elles ne mettaient pas à l’écran le cardinal, alias Jean-Pierre Tunnel qui enregistrait dans l’après-midi une émission à Paris. Le lendemain, c’était Hélène qui était libérée pour pouvoir aller participer à Pornic au traditionnel – et annuel - tour des plages d’une chaîne publique. Pour ma part, je garde encore en ce 13 juillet ma casquette de conseillère historique, les ennuis – autrement dit mon passage de l’autre côté de la caméra – n’étant programmé que pour demain.
A Bracieux, l’ambiance n’a pas retrouvé la légèreté de l’avant-veille et pour cause… L’accident qui a défiguré Sirène – c’est du moins ce qu’ont rapporté ceux qui se sont pressés à l’hôpital – est dans toutes les têtes. Les gestes sont lourds et beaucoup trop lents ; pourtant, les régisseurs, le chef de plateau ou la script n’osent pas houspiller, menacer, hausser la voix. Cela reviendra sans doute peu à peu mais pour l’heure c’est encore trop tôt.
Dans la première scène de la matinée, Richelieu faisait face à Gaston d’Orléans. Monsieur – c’est par ce titre qu’on nommait le frère cadet du roi – se paonnait du fait que son épouse, l’ancienne duchesse de Montpensier, attendait un enfant. Cet enfant, un mâle selon toutes certitudes, était destiné à devenir l’héritier en second du trône – après son père – tant que Louis XIII et Anne d’Autriche n’auraient pas de descendance… Ce qui paraissait plus que probable au vu des rapports exécrables qu’ils entretenaient. Dans la lecture « lagaultienne » des faits, Gaston écrasait de toute sa superbe un Richelieu qui n’en pouvait mais, sachant bien que le ventre arrondi de Madame portait le futur du royaume et les prémices de son propre abaissement.
- Si Madame accouche d’un fils, disait Monsieur, je voudrais qu’il fut cardinal.
- Pourquoi donc, Monseigneur ? répondait un cardinal au comble du supplice.
- Parce que les cardinaux font tout en France.
L’assistance des courtisans « agiles tournesols » tournés « vers le soleil levant » selon Jean de Lasseré s’esclaffait, les rires bas des hommes se mêlant aux gausseries gloussantes des dames. La caméra panneautait alors sur le visage d’un Richelieu meurtri de voir les bienfaits de sa politique ruinés par la médiocrité d’un fat, infatigable comploteur de surcroît.
Cette scène entrait parfaitement dans le cadre de ces moments dont je déplorais qu’ils ne fussent qu’à charge contre les ennemis du cardinal. Le scénario, comme le « roman » de Maximilien Lagault, oubliait allègrement que Richelieu, craignant une mort brutale de Louis XIII, avait cherché par tous les moyens – ou presque – à se concilier les bonnes grâces de son héritier du moment. Monsieur – qui n’avait d’ailleurs guère d’esprit ce qui pouvait donner bien à penser sur la véracité de la saillie qu’on lui prêtait - n’était humiliant et cassant avec le cardinal que parce que celui-ci lui faisait sa cour avec un empressement qui prêtait à rire. Molière aurait presque pu faire du Richelieu de ces journées terribles le modèle de son monsieur Jourdain voulant absolument être au mieux avec tous les Dorante de la création.
Je n’avais pas eu le cœur ce matin-là à venir titiller Duplan avec mes critiques. Lorsque le moteur était demandé, et même de manière plus large lorsqu’on entrait dans la dernière phase de préparation de la scène, le cinéaste réussissait à faire abstraction de tout ; le reste du temps, il semblait porter sur ses épaules toute la détresse de la Terre. Jean-Pierre Tunnel pour sa part, comme il me l’avait confié, avait eu du mal à dormir. Cela n’en rendait que plus pathétique le visage du cardinal soudain seul et humilié face à la cabale des amis de Monsieur.

- Vous n’étiez pas à votre hôtel hier soir ?
La question me prend par surprise. De Bernard Duplan j’attendais bien d’autres choses ce matin qu’un interrogatoire sur ma soirée de la veille. Le fait que la question vienne devant une bonne vingtaine de personnes est encore plus désarmant. Je n’ai pas vraiment le temps de broder – péniblement, on le sait – une réponse mensongère. Je me contente d’édulcorer la vérité.
- Je me suis faite accompagner chez moi à Charentilly en Touraine…
J’évite de dire qu’il s’agit d’un château. Trop de gens ici ne comprendraient pas.
- Il fallait que je mette de la distance avec cette région, que je me vide la tête après… Enfin, vous savez tous après quoi.
Un sourd malaise intérieur me donne à penser que Duplan était de toute manière déjà au courant de ma destination.
Par cette bavarde d’Hélène ?…
- J’avais besoin de parler avec vous de vos débuts, demain. Je suis venu vous voir à votre hôtel et j’ai trouvé porte close. Avez-vous au moins commencé à apprendre votre texte ?
- Comment aurais-je su quels mots apprendre, monsieur, puisque le nouveau planning n’est affiché que depuis ce matin ?
J’ai l’impression – pas désagréable – de marquer un point. Le cinéaste, ne pouvant admettre de ne pas avoir le dernier mot devant son équipe, ne s’en laisse pas compter.
- C’est bien contre ce genre de comportement non professionnel que je voulais vous mettre en garde.
- Je ne suis pas une professionnelle, je vous le rappelle…
- Raison de plus pour ne pas repousser à nouveau cette invitation…
Je lui ferais bien remarquer que je n’ai rien repoussé la veille puisqu’il ne m’a pas contactée directement. Cela n’en vaut pas la peine. Le début d’affrontement retombe aussi vite qu’il s’était levé. Les comédiens quittent le plateau suivis par maquilleuse et costumière, on commence à enlever les marques faites au sol pour baliser les positions des comédiens, à démonter l’éclairage. On va passer à autre chose.
Pour moi, c’est le moment de m’échapper un peu pour prendre en mains la mission que je me suis faite confier. Duplan ne sera peut-être pas content à nouveau mais je vais sécher le déjeuner.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 22 Jan 2012 - 22:20

Etant dans la masse des courtisanes de Madame, Julie est au démaquillage lorsque je rejoins la tente. C’est bien là que j’espérais la trouver. Puisqu’il existe une fiction selon laquelle elle se prépare à suivre des études en Histoire et a besoin de mes conseils, je me propose de lui en donner au cours d’une petite visite de travail à Chambord. Pour une fois, nous nous passerons du succulent déjeuner confectionné par Clémence et son équipe de marmitons pour nous contenter de deux jambon-beurre payés au prix fort sur place.
La chose est entendue depuis la veille. Je retrouverai là-bas, devant l’escalier à double révolution, Isabelle Caron qui me servira d’intermédiaire avec les services du colonel ; il est prévu qu’elle s’installe dans un camping-car à Bracieux. Un camping-car un peu particulier toutefois car partageant de manière égale fonctions de couchage et appareillages électroniques de surveillance. De Nolhan, aucune nouvelle… Le colonel ne m’en a rien dit, je n’ai posé aucune question. J’aime à imaginer qu’il n’est pas bien loin, le regard rivé sur les écrans d’une nouvelle version de son Victor, conduisant plusieurs activités en même temps et prenant à peine le temps de dormir. S’il en était autrement, je serais tout autant déçue qu’inquiète pour la suite.

On ne peut pas se permettre de grandes effusions en plein milieu de la foule des touristes estivaux venus visiter le château. Je n’ai pas vu Isabelle depuis plus d’un an mais la grande et athlétique métisse, fille des amours d’un dictateur africain et d’une agente française en mission, n’a pas changé. Le colonel n’a pas dû la laisser ruminer longtemps, dans la naphtaline étouffante des bureaux, les erreurs qu’elle avait pu commettre par le passé.
- Merci d’avoir fait appel à moi, Fiona ! me dit Isabelle en me claquant trois grosses bises. Je vais essayer d’être à la hauteur de cette confiance.
Elle paraît hésiter à me tutoyer comme avant. Je lui intime l’ordre – et c’est un ordre bien doux – de ne rien changer aux relations que nous avions pu établir dans notre planque corrézienne.
- C’est compris, répond-elle. J’ai le droit de tutoyer le chef… Mais si on m’avait dit que tu prendrais ce genre de responsabilités.
- Et moi donc… Allez, viens, on va allez prendre le soleil dans le parc. L’air y est moins passant qu’ici.
Pendant qu’Hélène me faisait la tête entre Blois et Bracieux, j’ai essayé de mettre en place les actions que je compte mener pour débusquer le dingue auquel nous imputons – sans preuves ce qui est quand même hallucinant – l’accident de Sirène et la « pendaison » du docteur Pouget. Elles me paraissent bien maigres et portent sur des détails. D’abord, et on comprendra ici à quel point je me sens démunie en idées, je veux savoir s’il est possible de faire pénétrer une boulette de papier dans la pièce servant de bureau à Duplan depuis l’extérieur. Et si oui, comment ? Et avec quelle proportion de chances de réussir du premier coup ?
- Je peux me glisser dans le domaine de nuit et essayer, propose Isabelle sans paraître s’étonner le moins du monde de cette préoccupation un peu bizarre.
- Les patrouilles de surveillance passent à peu près…
- Toutes les cinq minutes, je sais… Ne t’en fais pas pour ça, je me fonds dans la nuit, fait-elle en me montrant la couleur chocolatée de ses bras…
Elle se marre dans son coin pendant que Julie et moi esquissons un sourire complice. Ca sent quand même d’une certaine manière le retour à la vie pour la métisse. Cette autodérision, je ne l’ai jamais vue en faire preuve pendant les mois passés ensemble en Corrèze. Il faut dire que le contexte était très différent.
- Il faudrait enquêter sur le financement exact de ce film, reprends-je. Il doit y avoir les chaînes de télé, Canal et une chaîne hertzienne, une aide publique du fonds pour le cinéma… Je ne sais plus comment cela s’appelle…
- L’avance sur recettes ? propose Isabelle.
- Un truc comme ça, dis-je en pestant de ne pas être capable de sortir le bon terme.
- Il y a des sociétés qu’on appelle les SOFICA qui permettent à des partenaires de produire une partie d’un film en échange d’une confortable réduction d’impôts. C’est une sorte de niche fiscale.
Je félicite Julie pour ses connaissances avant de poursuivre la liste des pistes à explorer.
- Il faudrait savoir si Duplan va boire le bouillon si le film ne va pas jusqu’au bout.
- Sans aucun doute, intervient Julie qui me paraît avoir bien bossé la question à ses heures cinématographiques perdues. On provisionne toujours des pertes imprévues sur un tournage mais, sauf bien sûr si les assurances ont accepté de couvrir le risque, cela ne prévoit pas un arrêt, ni même un report, du film.
- Pourquoi tu ne t’intéresses qu’à Duplan ? demande Isabelle. Tu le suspectes de ne pas jouer franc jeu ?
- Il m’a gonflée tout à l’heure. Plus les jours passent et moins je le sens bien disposé à mon égard… Et paradoxalement, j’ai l’impression qu’il n’attend qu’une occasion pour me dire des choses qu’il ne dirait pas à d’autres. Avant de le connaître, je l’admirais sans réserve ; désormais, il me pose davantage de problèmes et j’ai quelques réticences à le croire sincère.
- Selon toi, il aurait tué sa femme ?
- Je n’ai pas dit ça… Disons que je serais plus rassurée si j’ai la preuve qu’il est parfaitement clair et honnête dans l’affaire qui nous intéresse.
Nous nous arrêtons pour acheter nos sandwichs. Plusieurs minutes de mastication écartent de nos bouches, sinon de nos esprits, les menaces pesant sur le film de Duplan. C’est Isabelle qui, la première, rompt le silence.
- D’après un analyste de nos services, le type qui s’en prend à Duplan est forcément quelqu’un qui le connaît bien… Presque intimement… Un proche quoi…
- Quels sont ses arguments ?
- Déjà, il faut connaître sa situation financière personnelle et celle de sa maison de prod… Les deux ne seraient pas folichonnes selon les enquêtes approfondies faites par… qui tu sais…
« Qui tu sais » c’est forcément Nolhan… Pourquoi ne prononce-t-elle pas son nom ?
- Donc, poursuit Isabelle, pour se venger de Duplan, notre homme sait quel est le meilleur levier pour le faire souffrir avant de l’abattre… Ensuite, le choix du conseiller historique comme cible privilégiée répond à une stratégie parfaitement étudiée. L’analyste nous dit que Duplan est un angoissé perpétuel, qui a besoin d’être rassuré par une présence forte à ses côtés. Jusqu’à il y a trois ans, cette présence forte c’était sa femme. Depuis, il s’est appuyé sur un ancien commissaire divisionnaire de la PJ et, pour ce film, sur toi après le forfait de ton « pote » Lagault…
- Appuyé… Le mot est vraiment exagéré… J’ai l’impression qu’il n’en fait qu’à sa tête et que plus ça va, moins il m’écoute. S’il était angoissé à ce point, il aurait accepté bien plus de changements qu’il n’a consenti à en faire.
- Va savoir… Peut-être qu’il hésite en pensant que l’échec de son précédent film vient du fait qu’il a trop écouté ce conseiller extérieur ? Peut-être que tu lui rappelles trop sa femme ?… Peut-être, ça me fait bizarre de dire ça à mon chef de mission, peut-être bien que tu es trop chiante ?…
- Peut-être aussi que l’analyste se trompe ?…
C’est le moment pour moi de partager avec ma petite équipe l’information que je me suis refusée à donner au colonel la veille. Parce que, comme mon sandwich trop élastique, c’est un truc que j’ai envie de mastiquer longtemps avant de pouvoir le digérer vraiment.
- Ce que l’analyste ne sait pas c’est que Duplan est persuadé d’être la victime d’un privé. Un type qui ferait tout pour prouver qu’il a bien tué sa femme…
- D’où sortez-vous ça ?… s’étonne Julie.
- Il me l’a dit hier midi dans un moment d’épanchement rare… Et je compte bien lui demander ce soir de préciser les choses… Si je recevais des menaces via des boulettes de papier…
- Ah ! s’exclame Isabelle. C’est ça le rapport avec ce que je dois faire…
- Oui c‘est ça… Et ce qui me turlupine c’est pourquoi il n’en a parlé à personne. Ce type est persuadé d’être victime d’un complot et il ne demande pas de protection, il ne convoque pas les flics pour faire des analyses ADN… Tu m’étonnes qu’il soit angoissé…
- Les artistes sont rarement bien dans leur tête, affirme Julie.
Cette remarque me ramène à Hélène. J’aurais mieux fait de lui demander de venir avec nous ; je me demande si elle ne devient pas plus dangereuse livrée à elle-même qu’embringuée dans notre histoire à la « Drôles de dames ».
- Tu marques un point, Julie. Toute cette affaire sent le trouble mental… Mais chez qui ? Et pourquoi ?… Isabelle, il faut qu’on retourne à Bracieux parce que l’heure tourne. Je veux que tu mettes « qui tu sais » sur la piste d’un détective qui aurait été engagé par la tante de l’ancienne femme de Duplan. Après, une fois celui-ci identifié, il ne faudra plus le lâcher d’une semelle et établir la chronologie de ses mouvements des dernières semaines. Il se pourrait que ce soit notre homme…
- … ou notre femme, complète Isabelle.
- C’est ce que pourrait nous apprendre ton lancer de boulettes en papier, Isabelle.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 23 Jan 2012 - 0:34

Si Duplan est un angoissé, il le cache vraiment bien. Sur le plateau, il échange beaucoup avec ses comédiens, avec ses assistants techniques mais lorsqu’il faut décider, il n’a aucune forme d’hésitation et il tranche sans que personne ne puisse le faire fléchir (sauf Frémot lorsqu’il est question de gros sous). Je suis bien placée pour savoir que la détermination du réalisateur à suivre le cap qu’il s’est fixé est aussi dure à ébrécher qu’une plaque de titane. Il faudrait au minimum Durandal pour parvenir à le faire dévier de la route qu’il a déterminée. Non qu’il ne suive jamais les avis mais, pour prendre une image militaire, cela influe sur la tactique et jamais sur la stratégie.
Hélène s’est faite poser un faux ventre de femme enceinte à l’heure où les autres mangeaient. Cela lui a valu de rester à portée du regard protecteur de Lydie laquelle m’a alertée sur les sentiments confus de mon amie.
- Elle n’a pas bien compris ta sortie de ce matin… Elle pense que tu ne lui fais pas confiance et ça la peine autant que cela la vexe.
- Et toi tu lui ferais confiance ?…
- Sans doute pas mais, dans tous les cas, j’éviterais de le lui montrer.
Forte de cette recommandation on ne peut plus sensée – et qui montre que je n’ai à l’évidence pas le sens de la psychologie des gens que j’aime – je gagne le « salon du Louvre » (en fait la grande salle de Bracieux redécorée pendant la matinée) où Madame va, à son tour, mettre le « pauvre » Richelieu au comble de l’humiliation.
- La maternité te donne de belles couleurs, dis-je à mon amie qui trône déjà, la robe ouverte en corolle, sur le grand fauteuil où elle doit se trouver pendant la scène.
- Moque-toi, fait-elle sans daigner lever les yeux vers moi, tu verras demain quand tu seras à ma place…
- Justement, il ne me tarde pas… Et je voulais m’excuser pour ce matin… Je n’ai pas été très fine.
Je ne peux pas en dire davantage parce que je sais que les micros de prise de son sont déjà branchés. C’est un poil risqué ce que je suis en train de faire : qu’Hélène s’oublie un instant et dans une heure tout le tournage est au courant de ma double (ou même triple bientôt) activité à Bracieux.
- Non c’est moi, répond Hélène. On a tous nos problèmes, nos peurs et nos chagrins. Je me sens bête de ne pas avoir compris sur le coup que ce que tu disais n’était pas contre moi mais dans mon intérêt.
- Toujours amies ?
- Plus que ça, Fiona… Partenaires !…
Elle me décoche un grand clin d’œil qui lui tord la bouche jusqu’à montrer deux dents noircies au maquillage.
- Tu as vu ?… J’ai décidé de faire une bonne blague à Duplan… C’est bien toi qui m’as dit qu’il était impensable que tous les personnages du film aient de belles dents bien blanches et des sourires de pubs pour dentifrices ?
Je confirme d’un hochement de tête avant de lâcher un « Mais… » qu’Hélène balaye d’un geste de la main.
- Il ne faut jamais contrarier une femme enceinte.

C’est le genre de précaution que ne doit jamais prendre Duplan. Il débarque aussitôt sur le plateau venu d’on ne sait quel recoin sombre de la pièce.
- Mais vous voulez me rendre dingue ou quoi ?…
Les lunettes qu’ils portent comme souvent sur le sommet du crâne s’abattent d’un coup sur son nez ce qui déclenche les rires nerveux de la demi-douzaine de personnes présentes aux alentours. Cela rajoute encore à l’ire du cinéaste.
- File te faire enlever ça !… Je ne veux pas de ce genre de gag dans mes films !… Et vous, vous commencez à me fatiguer avec vos idées !…
Je crois que j’ai dû écarter les bras, prendre tout le monde à témoin sans rien pouvoir dire. Pour la deuxième fois de la journée, il me rentrait dedans sans raison valable. Et pour la deuxième fois je n’ai rien rétorqué me promettant juste de remettre les pendules à l‘heure ce soir.
J’aide Hélène à se lever au moment où la robe écarlate de Jean-Pierre Tunnel débarque.
- Un petit contretemps, explique la script pour justifier que la mise en place ne puisse pas se faire à l’arrivée sur le plateau de la vedette.
- J’ai un train pour Paris vers 17 heures, grogne Tunnel. On serait bien inspiré de ne pas me le faire rater.
C’est compréhensible. Cela dénote juste le retour des égoïsmes : la belle fraternité des gens du métier n’aura duré que le temps d’oublier Sirène sur son lit de douleur.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 24 Jan 2012 - 9:38

Dernière scène de la journée en début de soirée. Personne n’a mangé, tout le monde est pressé d’en finir et cela se sent, cela s’entend, cela se remarque. Il y a une telle tension que l’affrontement entre Louis XIII et Anne d’Autriche prend une violence plus forte encore que ne le laissaient supposer les mots du dialogue. Grégory Pinchemel, toute rancœur mise à part, me paraît proprement royal dans son rôle. Comme si, malgré lui, le véritable Louis XIII, homme timide mais pénétré de son « métier », s’était insinué dans son corps et parlait par sa bouche. Voilà peut-être quelque chose qui nous a rapproché ce roi si maltraité par la postérité et moi, cette réserve qui a pu nous faire prendre pour des faibles quand notre force était intérieure et indomptable.
Pinchemel est arrivé pratiquement au dernier moment – deux bonnes heures avant la scène quand même pour s’habiller et se faire maquiller - ce qui lui a valu de se faire attraper par la script d’abord, par Duplan (décidément très en forme) ensuite. Que le comédien soit revenu de l’hôpital de Blois avec des nouvelles toujours plus rassurantes de Sirène Mouly ne pesait guère face au risque d’un nouveau retard (le story-board prévoyait que la scène devait se tourner sous une lumière orangée de soleil couchant).
Je regarde un peu distraitement les techniciens commencer à remballer le matériel. J’ai la tête ailleurs. A cette journée finalement si calme, presque normale, par rapport à la précédente (juste à régler une brouille temporaire avec une amie et à donner quelques ordres… De la rigolade quand on compare avec les souffrance de la veille !). A la perspective de cette discussion avec un Duplan métamorphosé depuis hier : il ne supporte plus rien et l’ambiance de grande famille n’est plus qu’un lointain souvenir. Il m’a houspillé à deux reprises, a renvoyé Hélène dans les cordes, a mis Sylvie Rousseau au bord des larmes, s’en est pris à Grégory Pinchemel avant et pendant la scène. Tout cela ne dit rien de bon… Tout comme l’absence de nouvelles de la part du criminel ! On aurait pu légitimement s’attendre à ce qu’il claironne sa satisfaction d’avoir réussi une double démonstration de son talent meurtrier. Nada ! Il n’a laissé aucune trace, aucune revendication, aucune nouvelle menace. Ni ici, ni à l’hôtel… Ce n’est pas irrationnel, c’est juste très fort. Il nous laisse mijoter avec nos doutes
- Fiona…
Je redescends de mon nuage gris pour me retrouver face à Grégory Pinchemel. Ce qui me frappe en premier sous le « masque » de Louis XIII, c’est une expression apaisée. Comme s’il avait vidé toute sa haine contre la malheureuse Anne d’Autriche et se trouvait incapable d’avoir un sentiment négatif à exprimer.
- Vous allez trouver ma demande stupide et même déplacée… Mais je voudrais savoir si vous pourriez me dédicacer votre bouquin…
- Mon bouquin ?…
L’acteur me met entre les mains un exemplaire de ma biographie de Louis XIII.
- Je me sens bête, explique-t-il. J’ai eu une attitude déplorable à votre égard en mettant en doute votre travail et vos qualités… Quand j’ai commencé à courtiser Sirène…
J’hésite à lui renvoyer dans la figure qu’il n’y a bien qu’elle qu’il n’avait pas encore draguée à son arrivée à Bracieux.
- … elle m’a dit que vous me jugiez arrogant, prétentieux… « Un vrai petit con »… Ce sont ses mots à elle… Et que, en conséquence, elle n’avait pas envie de perdre son temps avec moi.
- Vous avez quand même persisté… Question de réputation, n’est-ce pas ?… On est un tombeur ou on ne l’est pas !…
Je sens que Pinchemel cherche à faire plusieurs pas vers moi, ce n’est pas une raison pour l’exonérer de ses actes passés.
- Je reconnais mes torts… sans être certain d’être capable de renoncer à ces conquêtes un peu faciles.
Tu m’étonnes.. Avec ta belle gueule, il faudrait être une sainte pour te résister… Ce que je fais pourtant sans effort… Serais-je donc, en plus de tout, d’essence divine ?…
- Seulement… Ce qu’il s’est passé m’a fait réfléchir… J’avais promis à Sirène… le genre de promesse qu’on fait dans le vent n’est-ce pas… promis de lire vraiment votre livre avant de vous juger et avant de juger le roi. Lorsque je me suis trouvé à l’hosto, ça a tourné dans ma tête… Je suis parti acheter votre bouquin… J’ai lu une partie de la journée d’aujourd’hui… Sans toujours tout comprendre. Pas parce que c’est mal écrit mais parce que je zappais jusqu’à rencontrer les moments où vous vous arrêtiez sur la personnalité de Louis XIII. Je dois reconnaître que vous m’avez convaincu.
- Venant de vous, c’est un des plus beaux compliments qu’on ait fait à l’historienne…
Pour les compliments à la femme, je ne suis pas certaine d’avoir envie d’en entendre. Il en a trop dit dans ce domaine pour qu’une marche arrière soit crédible.
- Je vais repartir à l’hôpital… Si vous pouviez me signer le livre.
Je n’ai dû refuser des dédicaces qu’à ceux qui ne voulaient voir en moi que l’ancienne « héroïne » de Sept jours en danger, il m’est difficile de dire non à un Grégory Pinchemel venant à Canossa. Et pourtant, la conversion radicale du comédien me laisse des doutes sur sa sincérité. Un dragueur devenant soudainement fidèle à sa dernière conquête jusqu’à suivre ses conseils en matière de lecture historique, c’est trop rose bonbon pour être vrai. On se croirait dans un film de Nora Ephron ou de Gary Marshall…
- Je signe mais je mets une condition.
- Laquelle ?
A vrai dire, sur le coup, je n’en sais rien. Je veux juste lui montrer que je ne suis pas convaincue par son revirement aussi spectaculaire que dérangeant.
- Vous me donnez votre numéro de téléphone…
- Je vous croyais mariée et très amoureuse…
- Ce n’est pas ce que vous imaginez… Sirène a eu raison de vous dire ce que je pense de vous…
Le présent est sorti de lui-même. Prends-le dans les dents, coco ! Je n’ai rien oublié !… Et ma façon de te considérer n’a pas changé !
- … et ce qu’elle pensait de vous. Je considère que vos excuses ne sont pas suffisantes pour que je passe l’éponge… Donc, je veux votre numéro de téléphone pour pouvoir, le jour où j’en aurais envie, vous « siffler » et vous faire rappliquer. Toutes affaires cessantes…
Faut-il qu’il m’ait blessé l’animal pour que j’en arrive à lui imposer cela ?!… C’est venu de ma bouche sans véritable contrôle de la part de mon cerveau. Je n’ai aucune idée de ce que je pourrais bien lui demander un jour – il est même vraisemblable que j’éviterais de lui adresser la parole entre la fin du tournage et la fin des temps – mais je veux qu’il prenne conscience du poids que peuvent avoir des paroles.
Avec le recul, je me dis que c’est quand même payer bien cher pour une simple dédicace.
Oui mais quelle joie féroce et intime, quelle revanche sur ses propos désobligeants, que de l’entendre me donner son accord !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Ven 27 Jan 2012 - 23:38

La grande galerie de l’étage est en pleine révolution. On isole la partie secrétariat de Delphine Lopez du reste de la pièce par de grandes tentures afin de préparer la salle de bal pour une des scènes du lendemain. Cela crée une impression étouffante pour le recoin dans lequel se trouvent désormais entassés classeurs et dossiers.
- Monsieur Duplan voulait me voir.
- Entrez, il vous attend.
J’en déduis que je ne suis pas conviée à un petit diner intime ce soir. Fort bien ! Il me tarde de retourner à l’hôtel pour essayer, une fois encore, de combiner les informations dont je dispose pour coincer le dingue – le détective ? – qui me pourrit la vie. Accessoirement aussi, il faut que j’apprenne mon texte pour le lendemain puisqu’on m’a fait grief de ne pas en avoir eu souci la veille.
Duplan m’attend peut-être mais il trouve plaisant de me faire poireauter devant lui pendant une bonne minute avant de sembler se rendre compte de ma présence.
- Alors ? Vous avez encore des remarques à me faire ce soir ?…
C’est me prendre de haut une fois de trop !
- J’ai bien envie de déchirer mon contrat et de vous laisser prendre le bouillon que vous méritez. Vous êtes devenu complètement…
Le cinéaste me tend un papier plié en quatre qui brise mon élan vengeur.
- Mon courrier du matin… Livré directement sous la porte de ma chambre au château de Villesavin… Lisez et dites-moi si je n’ai pas quelques raisons d’être irascible.
La voilà ma revendication ! Passée par le canal de Duplan !… Ce qui peut vouloir dire que le dingo sait que nous nous sommes parlés…
« 1 sur 2 ! Le vieu a fé le con ! Tanpi pour lui ! La fiye sen sor ! Tanmieu pour el ! »
- Vous qui savez tout, Fiona.. C’est qui ce « vieux » ? Comme si cela ne suffisait pas de me coller la mort de ma femme sur le dos, il faut qu’il me rajoute celle d’un type que je ne connais pas…
Je reste muette. Hors de question de lui dire que ce « vieux » était quelqu’un qui comptait beaucoup pour moi et que, dans le match ignoble qu’il a engagé, ce malade mène largement au score. Question de pudeur. Ou peut-être bien de fierté.
Changer de sujet me paraît être la meilleure des solutions pour oublier les griffures que cette révélation vient de faire dans mon cœur.
- Depuis hier, il y a une question qui me chiffonne. Pourquoi n’avez-vous pas prévenu la police ?…
- La police !… Mais je l’ai prévenue ! J’ai déposé plainte plusieurs fois… Seulement voyez-vous…
S’il me sort que son détective minable tient aussi les chefs de la police française par les couilles, je sens que je vais exploser.
- … je n’ai pas été très tendre avec ces messieurs dans quelques-uns de mes films et ils me le font payer.
Ce n’est guère plus plausible mais, bon… Je fais comme si je pouvais me satisfaire de ça. On vérifiera de toutes manières.
- J’ai quand même du mal à admettre que vous vous soyez laissé faire.
- Oh ! Tout ne s’est pas éclairé en une fois ! Il a fallu accumuler des preuves pour que la réalité du complot se dévoile peu à peu…
Des preuves ? Je les attends…
- Des confidences des uns et des autres sur les pressions subies de la part de ce type… Des objets disparaissant mystérieusement chez moi et qu’on retrouvait toujours dans des lieux où je n’avais jamais mis les pieds. Une de mes vestes, avec mes papiers d’identité à l’intérieur, s’est ainsi retrouvée dans une boite échangiste gay à Lyon. Mon premier César est allé atterrir dans la cage des macaques au zoo de la Palmyre à Royan. Le storyboard dédicacé par toute l’équipe de La vigne et l’encre ? On me l’a ramené depuis les toilettes de la gare d’Antibes… Et puis ensuite les petits mots ont commencé à arriver… Depuis deux ans, j’en ai au moins un par semaine…
- Vous les avez gardés ?
- Vous pensez que ces torchons méritent autre chose que ça ?
Il attrape un briquet sur son bureau, l’actionne et, avant que j’ai pu dire quoi que ce soit pour l’en dissuader, embrase le papier qu’il venait de me donner à lire.
- Des cendres !… C’est tout ce que cela mérite de devenir… Vous ne croyez pas que je vais m’encombrer l’esprit avec toutes ces merdes ?!
C’est bien pourtant le cas, il me semble… D’un côté, Duplan voudrait nier la réalité des menaces ; de l’autre, il en fait le centre de son existence depuis plus de deux années. Ce n’est pas vraiment logique.
- Il y a peut-être des empreintes à relever sur ces papiers ?… Je ne sais pas… Vous avez fait plusieurs polars. Dans votre dernier film, vous aviez un ancien flic comme conseiller… A aucune moment, vous ne vous êtes dit qu’il fallait enquêter à partir de ces papiers pour identifier ce mec et le mettre hors d’état de nuire.
- L’identifier ? Mais pourquoi l’identifier ?… Je le connais…
Là, pas besoin de jouer la comédie pour feindre l’incrédulité. Ce n’est pas possible ! Il manque quelques cases dans le cerveau de Duplan ! Passe encore qu’il voit des complots partout mais ne pas réussir à faire arrêter un type qu’il connaît parfaitement et qui lui pourrit la vie…
- Tenez ! Regardez, le voilà !… C’est lui !
Du tiroir de son bureau – toujours le même –, il tire une photographie qu’il pose devant moi. A ma grande surprise (et le mot est bien faible !), je reconnais une personne sur la photo.
Moi !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 28 Jan 2012 - 23:06

Il faut un deuxième temps pour que je comprenne que le fameux détective, identifié par Duplan sur la photographie, est un homme d’une quarantaine d’années à l’apparence tout à fait ordinaire. Cheveux coupés de manière plutôt stricte, lunettes discrètes à monture aluminium et regard bleu délavé, pantalon léger et polo clair. Si ce n’était ces yeux d’un bleu quasi transparent, il n’aurait rien de particulièrement remarquable.
- Comprenez-vous, ma chère Fiona, pourquoi je vous ai dit que vous étiez autant concernée que moi par cette histoire… Le fait qu’il m’ait fait parvenir cette photo il y a six mois, donc bien avant que vous ne deveniez la remplaçante de Maximilien Lagault, dit bien des choses. Non seulement il veut m’abattre mais vous êtes également dans son collimateur. Ma question est donc : Fiona, qu’avez-vous donc à vous reprocher ?…

J’étais venue pour essayer de lui tirer les vers du nez. Je croyais y être en partie parvenue. A aucun moment je n’aurais imaginé me retrouver mise en accusation. Mon trouble n’en est donc que plus vrai… mais aussi plus pathétique.
- Rien… Enfin, je crois… Je n’ai fait assassiner personne si c’est ce que vous semblez supposer.
- Je ne suppose pas… Je cherche à comprendre.
- Eh bien, moi aussi… Mes travers ne sont pas secrets, ils se sont largement étalés dans une certaine presse et je n’ose pas imaginer que vous n’en ayez pas eu connaissance avant de m’engager.
Je joue sur du velours, j’ai vu ma fiche perso dans les dossiers de Delphine Lopez.
- Cette photo, reprends-je, n’est pas facile à dater. Nos vêtements laissent supposer que c’est l’été ou la fin du printemps.
- L’année dernière donc ?…
- Non…
J’ai été beaucoup trop catégorique dans ma réponse. Faute !… Duplan ne peut pas savoir que je n’ai fait aucune sortie publique – sur la photo, il est manifeste que je fais une dédicace – au printemps et à l’été 2010. D’abord parce que j’étais cloîtrée à l’écart du monde par les services du colonel Jacquiers, ensuite parce que l’été qui a suivi je l’ai passé « en famille » dans les Cévennes, à Charentilly et enfin à Toulouse. Aucune sortie « officielle ».
J’aurais dû hésiter un moment. Juste un petit moment… Ou alors il faut que j’ai une excellente raison pour avoir été aussi affirmative.
- C’est la robe !… Je ne la mets plus… je l’ai tâchée et je m’en suis débarrassée.
Je ne réussis pas à être convaincante, je le sens. Il y a eu cette fraction de seconde, ce petit laps de temps qui a pu dire à Duplan que l’évidence de mon premier mouvement ne correspondait pas à la justification qui l’a suivi.
- Eté 2009 alors ?…
- Pourquoi pas ?… Mais c’est loin…
Ma mémoire a beau être bien rangée, je n’arrive pas à mettre une date sur cette photographie. Cela pourrait très bien être à l’automne dernier où j’ai effectué une série de séances de dédicaces pour mon Louis XIII. Paris, Lille, Strasbourg, Nantes, Marseille, Dijon, Bordeaux… Ah oui ! Limoges aussi (Arthur était en vacances de micro et était venu me surprendre pour m’amener ensuite passer une nuit de rêve au Mercure local). Mais le décor derrière moi ne me dit vraiment rien.
- Il s’intéresserait donc à vous depuis deux ans… Un peu comme moi… Vous voyez bien que nous sommes liés. Indéfectiblement liés… Nous nous sortirons ensemble de cette histoire ou nous y laisserons notre chemise et notre peau ensemble.
Je ne suis plus très sûre que le fameux détective passe-partout soit le seul dingue de toute l’affaire. Duplan m’a l’air complètement atteint… Même si je peux comprendre ses doutes au vu des circonstances extravagantes de toute cette affaire sans queue ni tête.
- Au fait, comment savez-vous que c’est lui ?…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Sam 28 Jan 2012 - 23:07

Ah ! Je me botterais les fesses de ne pas avoir pointé tout de suite ce problème. Duplan m’assure que le type est le détective. Qu’est-ce qui me le prouve ? Cela peut très bien être un admirateur lambda (non que je considère comme tel ceux qui me lisent soit dit en passant)… D’autant que notre fada et ses problèmes récurrents d’écriture cadrent assez mal avec l’idée qu’on peut se faire d’un de mes lecteurs.
- On s’est déjà rencontrés…
Ben voyons !…
Alors là, heureusement que je suis assise parce que cette révélation passe toutes les autres. J’ai beau chercher sur le visage du réalisateur un signe qui dirait que c’est du flan, rien à remarquer ! Cela s’est très vraisemblablement passé comme il vient de le dire.
- Il a bien arrangé son coup… D’abord il m’a fait savoir qu’il était prêt à cesser de me tourmenter en échange de 100 000 euros…
Parce qu’il l’a arnaqué en plus ?…
- J’ai réuni la somme en empruntant au nom de ma société…
- Ce qui l’a affaiblie d’autant pour la préparation de ce film ?
- Exactement… Il m’a donné un rendez-vous en me demandant d’y aller seul et de ne pas prévenir la police.
- C’est quelqu’un qui connaît ses classiques…
- A la réserve près qu’il a dédaigné l’argent, m’affirmant que la vieille folle – c’est moi qui l’appelle ainsi – lui avait légué assez pour qu’il vive comme un coq en pâte jusqu’à la fin de ses jours… Et là, il m’a regardé dans les yeux et il a dit qu’il ne me lâcherait pas tant que je n’aurais pas avoué… Qu’il me briserait petit morceau par petit morceau… Il m’a ensuite balancé cette photo en me disant que vous seriez la cause de ma chute…
- C’était donc il y a six mois environ ?…
- Le 8 janvier 2011… Dans le parking de la Tour de Bretagne à Nantes…
- Et depuis vous n’avez rien fait ?…
- Si… J’ai engagé moi aussi un détective…
- Et ?…
- Il vous a suivi avec attention… Et c’est fou ce que vous avez une vie compliquée pour une personne qui se dit simple.
Un dossier de plus d’une centaine de pages atterrit sur le bureau, toujours en provenance du fameux tiroir.
- Voilà pourquoi vous ne quitterez pas ce tournage que vous soyez satisfaite ou non de ce qu’il s’y passe.
Malgré tous mes efforts, je dois passer par toutes les couleurs. Six mois de ma vie ? Ce n’est pas énorme et les derniers n’auront pas été les plus agités. Malgré tout ils auront demandé des feuilles et des feuilles pour se raconter par le menu à Duplan. Du reste, je ne vois pas ce que j’aurais à cacher… Sinon mes activités « secrètes » qui n’ont guère pris leur envol qu’aujourd’hui… Le détective était-il à Chambord à l mi-journée ? J’y crois fort peu… Isabelle et Julie, en vraies professionnelles, n’auraient pas manqué de le repérer à nos basques… A moins qu’il soit très fort… Mais peut-on se payer un détective pointu quand on peine déjà à assurer les dépenses du quotidien de sa maison de production ?
- Monsieur Duplan, quelles que soient les raisons qui vous y ont conduit, cette façon de faire est honteuse !… Vous auriez fort bien pu utiliser ce détective pour mettre la main sur l’homme qui est sur cette photo au lieu de m’espionner comme si j’étais Mata-Hari ou une des dix plaies d’Egypte…
- Je sais que ce n’est pas bien… Seulement voilà… Si ce type veut m’abattre par votre intermédiaire, le plus sûr moyen de l’en empêcher est encore de court-circuiter l’intermédiaire… N’ayez crainte, je ne vous veux aucun mal… Disons que vous jouez dans cette affaire le rôle de la chèvre…
Je crois que je vais finir par détester cet animal…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Dim 29 Jan 2012 - 22:34

JEUDI 14 JUILLET
L’anxiolytique léger que j’ai avalé en rentrant ne m’a guère aidée à passer une nuit plus longue que les précédentes. Ce n’est pas pour une fois la faute d’Hélène ; elle n’a pas répondu quand je suis allée frapper à la porte de sa chambre et elle n’est pas davantage venue toquer à la mienne au retour d’une mini beuverie en ville (un 13 juillet au soir, les occasions ne manquent pas… et en plus elle ne « bosse » pas le lendemain matin). Ce n’est pas plus le rapport synthétique que j’ai effectué, via mon nouveau téléphone sécurisé, au colonel Jacquiers qui m’aura perturbée : il en faut tant pour émouvoir le militaire que j’ai fini par me laisser gagner par sa « zénitude ». Nous avons défini quelques pistes à suivre, il m’a assurée que je n’étais pas suivie (du moins au cours des dernières journées). Comme on peut le deviner sans peine, par-dessus mes chagrins, regrets et sentiments d’incompréhension est venu s’enkyster un truc beaucoup plus tristement banal.
Le trac.

Ce maudit texte, j’ai l’impression de ne pas pouvoir le dompter. Tandis qu’une 407 nous emmène, Sylvie Rousseau et moi, vers Bracieux, je le répète à mi-voix avec la même application qu’un gamin de CP ânonnant sa première récitation.
- Votre Majesté, je remercie vos grâces si bonnes de se poser sur la misérable créature que je suis. De vous servir à jamais de toute mon âme, je fais ici solennellement serment.
Là, Marie de Médicis doit m’interrompre d’un geste impérieux de la main et me jeter un regard glacial. Nous sommes le 10 novembre 1630 et, dans l’appartement de la Reine-Mère au palais du Luxembourg, se joue le premier acte de ce que l’Histoire a retenu sous le nom de Journée des dupes.
Comme je l’ai déjà dit, dans la confusion des versions différentes de cette journée laissées par les mémorialistes, Maximilien Lagault a choisi de s’attacher aux hypothèses de Philippe Erlanger. Mes observations n’ont pas conduit à une réécriture de cette scène que Duplan a repiqué intégralement dans l’ouvrage de l’académicien. Jouer la comédie n’est déjà pas simple mais jouer avec des mots qu’on ne cautionne pas et une situation qu’on sait inexacte n’est pas la meilleure manière d’entamer une « carrière » au cinéma.
- Votre Majesté, je…
- Fiona, intervient Sylvie Rousseau… Si vous voulez prendre la mesure de votre texte et de votre rôle, il ne faut pas marmonner comme vous le faites. Dans ce murmure, vous ne pouvez rien faire passer. Vous devez entrer dans chaque mot en tant que madame de Combalet. De la manière dont vous procédez, c’est impossible. C’est juste Fiona Toussaint qui récite un texte auquel elle ne croit pas.
- J’ai peur de me tromper, expliqué-je. C’est étrange, j’ai plutôt une bonne mémoire en temps normal mais là, ces quelques mots s’échappent sans cesse de mon cerveau.
- Vous avez bien voulu m’éclairer sur Marie de Médicis, laissez-moi vous éclairer à mon tour sur une chose que je crois maîtriser un peu. Fermez les yeux, oubliez la route qui défile et le moteur, oubliez-vous vous-même. Vous vous avancez vers la Reine-Mère, vous vous effacez en une belle révérence et, relevant la tête, vous dites votre compliment. Allez-y ! Essayez !
Je tiens compte des conseils, tente tant bien que mal de me couper du monde extérieur et, pire encore, de moi-même. Je balance mon texte avec une telle précipitation que Sylvie Rousseau se met à tempêter contre moi.
- Qu’est-ce que c’est ?!… C’est n’importe quoi !… Vous ne savez pas prononcer une phrase sans vous en débarrasser !…
Elle dit cela avec un accent italien impossible, celui qu’elle a choisi de donner à sa Marie de Médicis. Ce ne sont pas de vrais reproches, juste un moyen de me plonger encore plus dans la situation, de m’immerger dans la relation conflictuelle qui va nous opposer sous l’œil froid de la caméra et sous le regard embarrassé d’un Louis XIII qui pensait avoir réussi à réconcilier sa mère et la nièce du Cardinal.
- Votre Majesté, je remercie vos grâces si bonnes de se poser sur moi…
Des grâces si bonnes ? Alors que je me fais traiter de tous les noms ?… Bien sûr !… C’est bien cela le cœur de la situation et c’est bien ce qu’il faudra que j’arrive à rendre. Le cinéma c’est déjà du faux mais l’humilité de madame de Combalet est aussi feinte que les apparents pardons de la Reine-Mère l’ont été. Il y a dans ma voix quelque chose d’un petit peu plus acide, quelque chose qui en arrête le cours suffisamment pour que mon débit de voix s’apaise et ne cavale plus à la poursuite des mots suivants.
- Madame, vous n’êtes qu’une intrigante et je ne veux plus vous voir jamais !… Vous n’êtes dans ma Maison que pour nourrir de sombres desseins ! Vous m’espionnez !… Vous m’espionnez !… A chaque heure, je sais votre regard occupé à épier le moindre de mes gestes… A chaque heure !…
La voix de Sylvie Rousseau éclate dans la Peugeot, rebondit d’une vitre à l’autre, couvre la radio et le moteur. Elle s’enflamme comme un morceau d’étoupe, jette le feu et crache le venin. Elle porte les injures comme on porte des coups. Je me recroqueville dans mon coin et je blêmis.
- Vous voyez… Vous avez peur… Auriez-vous peur si vous étiez encore Fiona Toussaint ?…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 30 Jan 2012 - 17:24

La couche de maquillage que Lydie me colle sur le visage me ramène des années en arrière.
C‘est loin déjà… Et pourtant qu’est-ce que c’est qu’un peu plus de quatre années à l’échelle d’une vie ? Cela peut être dérisoire quand comme moi on envisage très sérieusement de finir centenaire avec toujours bon pied bon œil. Il faudra au moins ça pour que j’ai vraiment l’impression d’avoir fait le tour de l’Histoire du monde… Ou, du moins, de l’avoir un peu mieux comprise que mes contemporains.
Lydie n’arrête pas de me prodiguer quelques conseils à l’oreille. C’est rassurant de savoir qu’elle est là, qu’il y aura au moins dans l’assistance quelqu’un qui n’oubliera pas qui je suis, que ce n’est pas mon souhait profond de me trouver plantée devant la caméra de Duplan.
Pourtant, plus j’y pense – et quelle que soit ma répugnance pour toute forme d’exhibition inutile de moi-même -, plus je ne laisserais pas ma place pour un empire. J’évite juste de penser qu’il me faudra gérer dans un peu moins d’un an la sortie de ce film. Pour le reste, j’essaye d’être ce que je suis dans ma vraie vie. Consciencieuse et concentrée.
Le « plateau » m’accueille avec chaleur. Je ne parle pas du feu qui descend des projecteurs mais bien des petits gestes des uns, des encouragements des autres. On me guide vers « ma » chaise qu’on a fait floquer à mon nom. Je trouve cela à la fois charmant et dérangeant. Dérangeant bien sûr parce que cela me distingue des autres. Charmant parce que j’aurais eu du mal à prendre place dans un siège encore au nom de la malheureuse Sirène que je remplace au pied levé.
Prendre place est d’ailleurs un bien grand mot car avec ma robe ample je peux à peine poser la moitié de mon séant sur le siège en attendant la fin des réglages.
La seule personne qui m’a ignorée pour le moment est le réalisateur. Comme toujours, il va et vient comme une abeille travailleuse butinant consciencieusement avant de revenir à la ruche. La ruche de Duplan, ce sont ses comédiens. Il ne les agrège à la scène qu’au dernier moment. Lorsqu’il n’a plus qu’à se soucier d’eux. L’attente est donc un peu frustrante mais le résultat en vaut la chandelle. A partir du moment où tout est paré sur le plateau, le cinéaste est entièrement à la disposition de « sa famille ».
Il me montre la trajectoire très étudiée que je dois suivre… et que son assistant m’a déjà faite « travailler à blanc » à plusieurs reprises. J’entre par une porte et je m’avance, écrasée par la caméra située au-dessus de moi, vers la Reine-Mère étendue sur son lit, entourée de ses dames. Le plan s’arrête sur ma profonde révérence, un geste que je me suis entrainée à faire pendant un bon quart d’heure hier soir en revenant à l’hôtel.
- Ne relevez pas la tête trop vite surtout… Je ne vais pas vous apprendre ce qui se joue autour de madame de Combalet.
C’est dit d’un ton gausseur qui me convient parfaitement en cette circonstance étrange. J’ai beaucoup parlé d’Histoire ; me voici maintenant dans cette Histoire. Prisonnière d’une robe, d’un corps, d’une destinée qui ne sont pas les miennes mais que je dois rendre crédible jusqu’à ce que ceux qui me connaissent oublient Fiona Toussaint pour ne voir que la future duchesse d’Aiguillon.
- La nièce doit sauver son oncle, dis-je voulant ne pas laisser le cinéaste prendre un léger ascendant sur moi dans ce qui reste mon domaine. Sa perte serait annonciatrice de celle du cardinal… Je sais cela, merci… Ce que j’ignore c’est si mes jambes me porteront assez longtemps pour que j’arrive jusqu’au pied du lit de la Reine-Mère.
- Vos jambes pourraient bien vous porter bien plus loin que vous ne le pensez, Fiona. Je vous fiche mon billet que vous allez être excellente dès la première prise.
Comme c’est lui qui décide in fine, il n’a aucun mal à le garder son « fichu » billet. Il paraît que mon visage exprimait parfaitement ce qu’on devait y lire. Je dois dire que je ne sais pas par quelle subtile chimie cela s’est fait ; j’ai évité de réfléchir et je me suis laissée porter par le vent de la grande Histoire.
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