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 Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 30 Jan 2012 - 17:24

La couche de maquillage que Lydie me colle sur le visage me ramène des années en arrière.
C‘est loin déjà… Et pourtant qu’est-ce que c’est qu’un peu plus de quatre années à l’échelle d’une vie ? Cela peut être dérisoire quand comme moi on envisage très sérieusement de finir centenaire avec toujours bon pied bon œil. Il faudra au moins ça pour que j’ai vraiment l’impression d’avoir fait le tour de l’Histoire du monde… Ou, du moins, de l’avoir un peu mieux comprise que mes contemporains.
Lydie n’arrête pas de me prodiguer quelques conseils à l’oreille. C’est rassurant de savoir qu’elle est là, qu’il y aura au moins dans l’assistance quelqu’un qui n’oubliera pas qui je suis, que ce n’est pas mon souhait profond de me trouver plantée devant la caméra de Duplan.
Pourtant, plus j’y pense – et quelle que soit ma répugnance pour toute forme d’exhibition inutile de moi-même -, plus je ne laisserais pas ma place pour un empire. J’évite juste de penser qu’il me faudra gérer dans un peu moins d’un an la sortie de ce film. Pour le reste, j’essaye d’être ce que je suis dans ma vraie vie. Consciencieuse et concentrée.
Le « plateau » m’accueille avec chaleur. Je ne parle pas du feu qui descend des projecteurs mais bien des petits gestes des uns, des encouragements des autres. On me guide vers « ma » chaise qu’on a fait floquer à mon nom. Je trouve cela à la fois charmant et dérangeant. Dérangeant bien sûr parce que cela me distingue des autres. Charmant parce que j’aurais eu du mal à prendre place dans un siège encore au nom de la malheureuse Sirène que je remplace au pied levé.
Prendre place est d’ailleurs un bien grand mot car avec ma robe ample je peux à peine poser la moitié de mon séant sur le siège en attendant la fin des réglages.
La seule personne qui m’a ignorée pour le moment est le réalisateur. Comme toujours, il va et vient comme une abeille travailleuse butinant consciencieusement avant de revenir à la ruche. La ruche de Duplan, ce sont ses comédiens. Il ne les agrège à la scène qu’au dernier moment. Lorsqu’il n’a plus qu’à se soucier d’eux. L’attente est donc un peu frustrante mais le résultat en vaut la chandelle. A partir du moment où tout est paré sur le plateau, le cinéaste est entièrement à la disposition de « sa famille ».
Il me montre la trajectoire très étudiée que je dois suivre… et que son assistant m’a déjà faite « travailler à blanc » à plusieurs reprises. J’entre par une porte et je m’avance, écrasée par la caméra située au-dessus de moi, vers la Reine-Mère étendue sur son lit, entourée de ses dames. Le plan s’arrête sur ma profonde révérence, un geste que je me suis entrainée à faire pendant un bon quart d’heure hier soir en revenant à l’hôtel.
- Ne relevez pas la tête trop vite surtout… Je ne vais pas vous apprendre ce qui se joue autour de madame de Combalet.
C’est dit d’un ton gausseur qui me convient parfaitement en cette circonstance étrange. J’ai beaucoup parlé d’Histoire ; me voici maintenant dans cette Histoire. Prisonnière d’une robe, d’un corps, d’une destinée qui ne sont pas les miennes mais que je dois rendre crédible jusqu’à ce que ceux qui me connaissent oublient Fiona Toussaint pour ne voir que la future duchesse d’Aiguillon.
- La nièce doit sauver son oncle, dis-je voulant ne pas laisser le cinéaste prendre un léger ascendant sur moi dans ce qui reste mon domaine. Sa perte serait annonciatrice de celle du cardinal… Je sais cela, merci… Ce que j’ignore c’est si mes jambes me porteront assez longtemps pour que j’arrive jusqu’au pied du lit de la Reine-Mère.
- Vos jambes pourraient bien vous porter bien plus loin que vous ne le pensez, Fiona. Je vous fiche mon billet que vous allez être excellente dès la première prise.
Comme c’est lui qui décide in fine, il n’a aucun mal à le garder son « fichu » billet. Il paraît que mon visage exprimait parfaitement ce qu’on devait y lire. Je dois dire que je ne sais pas par quelle subtile chimie cela s’est fait ; j’ai évité de réfléchir et je me suis laissée porter par le vent de la grande Histoire.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 30 Jan 2012 - 19:26

Hélène est arrivée juste avant le tournage de la scène calvaire où je manque défaillir sous les injures de la Reine-Mère. Comme le cinéma se moque éperdument, dans un premier temps du moins, de la chronologie, nous avons déjà fixé sur la pellicule (y en a-t-il d’ailleurs toujours une dans les caméras ? j’en doute !) mon départ. Toujours aussi digne en dépit des circonstances mais avec un je ne sais quoi dans le mouvement des épaules qui dit que l’humiliation a été sévère. Aussi positif avec moi qu’il avait été critique la veille, Duplan m’a à nouveau encensée.
- Tu vois, ça se passe bien, me dit la chanteuse après s’être peinturlurée les lèvres sur mon fond de teint.
- Je n’ai eu qu’à marcher…
- Il paraît que c’est ce qu’il y a de plus dur, me répond-elle tout en s’essuyant le visage.
- Tu étais où hier soir ? On aurait pu discuter un moment…
- Attends ! Un 13 juillet au soir ?… Où veux-tu que je sois ? Au bal des pompiers bien sûr.
J’ignore s’il y a bien un bal des pompiers dans la ville. Ce qui est sûr c’est que j’ai entendu les flonflons d’une fête - ou plus exactement les hurlements d’une sono déchaînée – lorsqu’on m’a raccompagnée à l’hôtel.
- Et ?…
- J’ai fait une rencontre intéressante… Si tu veux tout savoir, c’est un peu comme toi… Un beau journaliste…
- Et il sait qui tu es ?…
- Non ! Il me prend pour la méchante fée Carabosse…
Cette façon de ne pas me répondre vraiment pourrait me mettre les nerfs à fleur de peau. C’est impossible aujourd’hui : ils le sont déjà.
- C’est sérieux ?
- Qu’est-ce que j’en sais ?!… On verra bien !… Bon, notre ami la grenouille à lunettes commence à me faire les gros yeux. Je ne sais pas si c’est parce que je te déconcentre ou si c’est parce que je devrais aller me faire poser mon faux fœtus… En tous cas, je file avant que l’orage n’éclate.
L’orage !… Le mot me ramène deux jours en arrière et, avec lui, le souvenir de ces images que je ne pourrais jamais oublier… Elles se mettent à venir me harceler à nouveau. Contrairement à Hélène, je n’ai pas eu de temps pour digérer… J’ai enchaîné sur la nouvelle de la mort du docteur Pouget, puis sur les révélations de Duplan, puis sur tout ce qui a suivi. Le traitement de ce film morbide n’a pas été fait par mon esprit… Et voilà que ça se déclenche maintenant. Je devrais être en train de me plonger dans le XVIIème siècle, ses luttes pour le pouvoir, le fracas des ambitions et des querelles. Rien de cela dans mon esprit ! Ce ne sont que grosses gouttes grasses, arbres déchiquetés, tôles fracassées et cris d’effroi à mon oreille. La nausée qui me submerge pourra bien passer pour une manifestation du trac. Je me sens trembler, pâlir, défaillir. C’est trop fort, trop brutal pour qu’il ne s’agisse que d’un simple problème nerveux. Mon cerveau n’est-il pas en train de m’envoyer un signal ? Un signal que je ne parviens pas à décrypter mais dont la force est telle que je suis bien certaine qu’il va me hanter jusqu’à ce que j’en trouve la clé.
J’émerge de ma semi-absence lorsque le pinceau de la maquilleuse se met à courir sur mon visage pour remédier aux outrages que lui a fait subir le frais museau d’Hélène. Allons ! Soyons efficace ! Refermons ce mauvais souvenir pour essayer de nous en fabriquer de plus enivrants !

J’ai besoin de prendre l’air. Tout s’est pourtant passé sans vraie anicroche. Quatre prises successives, des champs et contre-champs, des phrases qui claquent, des yeux qui se baissent sous l’injure. Comme dans la voiture ce matin, les mots criés sur moi par Sylvie Rousseau m’ont transformée en petite souris peureuse. Je ne rêve que d’une chose : m’échapper de ce piège.
Il y a eu quelques applaudissements sur le plateau. J’y prête à peine attention dans ma quête de soleil, d’air, de vérité.
Qu’a hurlé Marie de Médicis à la pauvre madame de Combalet ?… « Vous m’espionnez ! ». N’est-ce pas ce que je suis en train de faire ?… Le rapprochement des destinées de la nièce du cardinal et de Fiona Toussaint m’a éclaté à la figure quand je suis « revenue » du XVIIème siècle. Nous sommes toutes deux d’innocentes jeunes femmes propulsées dans des jeux sournois qui nous dépassent. De victimes, nous avons fini par devenir actrices de l’histoire dont le scénario reste écrit par d’autres, des plus grands, des plus puissants que nous. Il suffirait de presque rien, d’un claquement de doigts pour que tout s’arrête, pour que nous disparaissions du jeu.
Seulement voilà… Je sais comment le destin a servi madame de Combalet. Il l’a faite duchesse, a relevé pour elle le titre des Aiguillon. Ce destin avait le visage sévère du cardinal. Un cardinal auquel elle était sincèrement attachée et pour lequel elle n’a pas hésité à aller au-delà de ce que sa morale pouvait lui commander.
Le colonel Jacquiers est-il mon cardinal à moi ?… Jusqu’où suis-je prête à aller pour lui ?…
Et qu’est-ce qui m’oblige à faire comme la dame de Combalet ? Subir… Ne serait-il pas temps enfin de passer vraiment à l’action ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 0:21

Après le tournage de ses deux scènes de l’après-midi, Hélène s’échappe afin de pouvoir sauter dans un TGV pour Nantes. Je reste collée au tournage comme une moule à son rocher. Nous avons eu à peine le temps d’échanger trois mots tandis que je m’apprêtais à un second affrontement avec Marie de Médicis. Rendez-vous demain soir à l’hôtel (ça fait six mots, je sais…).
Le deuxième face à face avec la Reine-Mère me laisse dans le même état d’épuisement que le premier. Moi qui croyais que prof était une activité physique, je découvre qu’acteur c’est la même chose mais à la puissance 3 ou 4. Toute l’attention doit être concentrée sur quelques mots, sur une poignée de secondes. Toute votre force (ou votre faiblesse) doit s’exprimer de la manière la plus convaincante sur une mimique, sur un regard, sur un geste. Quel effort pour tirer toutes ensemble les ficelles de la marionnette que vous êtes devenue ! C’est épuisant !
Je me précipite sous la douche pour essayer de me débarrasser de cette tension qui continue à me coller à la peau. Ce n’est pas jouer qui est difficile, c’est être. Etre cette personne qu’on n’est pas, habiter ce corps qui n’est plus vraiment le vôtre. Si seulement cette autre peau pouvait partir avec la mousse du savon crème !…
Je laisse couler l’eau. Trop longtemps sans doute… Et puis trop fort aussi. Je n’entends pas, je ne vois pas l’ombre qui se glisse dans la pièce. Tout ce qu’elle me laisse en disparaissant, ce sont ces quelques mots :
« Ajc avan dix manche si non cé fini pour vou »

Je tourne et retourne le dernier message du détraqué entre mes doigts. J’ai préféré ne rien en dire à Lydie que je suis allée saluer avant de partir en « sautant » le repas du soir. C’est une affaire personnelle désormais. Et pas seulement parce que je suis mise en demeure d’agir sous peine d’être la prochaine victime.
Je fais mine d’entrer dans l’hôtel mais c’est pour m’en échapper immédiatement. Besoin d’air. Encore et toujours… Dans une ville inconnue, je me sentirais tout à fait libre de déambuler sans me soucier vraiment du lieu où me portent mes pas. A Blois, pour les raisons qu’on connaît, c’est difficile. Eviter la gare, la place de la cathédrale, les quais de Loire (et surtout les abords du commissariat) n’est pas chose aisée car la ville n’est pas à proprement parler une mégapole et on finit toujours par recroiser un de ces lieux. Je choisis donc de tourner le dos au centre pour filer vers le nord par la rue du Bourg-Neuf, un nom qui sent à plein nez le passé médiéval de la cité.
La journée a été belle. Des filaments orangés strient encore le ciel qui vire lentement au noir. Il y a encore une sono quelque part pour rappeler que la fête nationale n’est pas terminée. Un temps idéal pour se retrouver face à soi-même et décider d’une route à prendre.
J’ai dit que je voulais agir. En fait, j’ai déjà commencé à le faire. Je me suis dégagée de ma « couverture » de protection rapprochée qui m’attendait comme toujours dans le hall de l’hôtel. Il faudra bien un petit moment avant que l’agent « dormant » sur place, un petit vieux répondant au nom de Raoul Gaspard se rende compte que je ne suis pas de retour dans les temps prévus. Boulot pénible s’il en est pour ce sexagénaire à la mine chafouine et à la vue basse (il porte d’épaisses lunettes à grosses montures). Le matin, il est là, le nez plongé dans l’Equipe, pour contrôler mon départ. Le soir, il est encore présent, épuisant une à une les pages du Monde, pour m’attendre. Que fait-il le reste de la journée ?
Je tente de me raisonner, ce n’est pas la question du moment. La bonne question à se poser c’est est-ce qu’il y a, en dépit des assurances du colonel Jacquiers, un privé à mes trousses ?
Dans notre planque de Soursac, lorsque j’avais fini de saouler Isabelle Caron avec les souverains du royaume de Bourgogne et les élites du monde britannique, elle consentait à me filer quelques trucs de pro. Pour se dégager d’une filature, elle disait qu’il ne fallait surtout pas faire ce qu’on voit souvent dans les films : se retourner brusquement et balayer d’un regard panoramique ceux qui marchent vers vous. En ville, les rétroviseurs, certaines vitrines, sont des alliés très efficaces pour savoir ce qu’il se passe dans votre dos. Pour confirmer, rien de tel qu’un arrêt impromptu pour chercher ses clés ou refaire un lacet (difficile avec des escarpins ! il vaut mieux y songer avant !) : celui qui ne continue pas à avancer, s’arrête brusquement pour regarder la première vitrine venue est votre homme… ou « votre femme » comme aurait rajouté Isabelle.
Bien évidemment contre l’utilisation par « Victor » des caméras de vidéosurveillance de la ville, je ne peux rien. Ce n’est pas le regard indiscret de Nolhan qui me dérange, c’est l’idée qu’un détective me suit depuis six mois sans que je n’ai rien remarqué. Qu’il ait été là pour notre mariage, planqué peut-être dans le parc du château de Daux, pointant son appareil photo vers la grande salle de « réunion » décorée pour la fête. Au moins, si des photos volées de nos épousailles sortent dans la presse people, on saura d’où elles proviennent. Pour avoir rempli un dossier aussi épais que celui que Duplan a jeté sur son bureau, il doit en falloir des heures de surveillance. Le résultat n’a guère dû être enthousiasmant. Des aller et retours à la fac, quelques voyages pour prononcer des conférences ou faire des signatures… Le plus gratiné est à trouver sans doute dans nos week-end de canailles mais, là, aucun risque de fuites photographiques, Arthur, depuis l’envahissement de son appartement par les forces spéciales envoyées par Aude Lecerteaux, tire systématiquement les rideaux les plus épais pour se protéger des indiscrets et des éventuels importuns. D’une idée je saute sans transition à une autre. Si « l’artiste » au service de Duplan est si bon qu’il le prétend, il devait être à Montauban lorsque j’ai failli être écrabouillée par la Toyota qui a fini par choisir de s’en prendre aux intérêts immobiliers de la Banque populaire. Si c’est dans le dossier, alors Duplan est au courant que je suis moi aussi menacée… Alors pourquoi n’y fait-il pas allusion ?
Cette affaire repose sur des tas de petites choses comme ça qui existent mais qui ne tiennent pas. Duplan connaît l’apparence du privé engagé par feue la tante de son ancienne épouse et celui-ci réussit quand même à pénétrer sur le site du tournage pour délivrer ses messages. Doit-on en déduire qu’il s’est fait refaire le visage ou un truc dans ce goût-là pour passer inaperçu ? Ou, et c’est plus vraisemblable, a-t-il engagé quelqu’un pour être ses yeux et ses oreilles sur le tournage… Comme je suis un peu, mais sans être la seule, les yeux et les oreilles du colonel Jacquiers. Autre petite chose qui ne se goupille pas avec le reste : l’apparence sinon stylée du moins très honorable du supposé manipulateur sur la photo où il est avec moi et son incapacité à écrire plus d’un mot de manière exacte par message. Là, l’explication me semble beaucoup plus aisée à trouver. Comme je l’ai déjà dit, il ne faut pas prendre ce cinglé pour un débile. C’est sans doute ce qu’il cherche à faire croire depuis le début. Pour qu’on ne le prenne pas au sérieux ?… Et pourquoi pas ?… Après tout, aucune des actions menées n’a eu d’effets tragiques jusqu’à maintenant : les occupants de la Scenic ratatinée s’en sont sortis amochés mais vivants. Seul le docteur Pouget y a laissé la vie mais cela s’est fait si j’analyse bien le message de revendication envoyé à Duplan de manière imprévue. Autrement dit, à ce point de notre confrontation, je devrais être effrayée mais pas forcément renversée par l’inquiétude. Dans l’idée de ce dingue qui n’en est sûrement pas un, s’en prendre à des « prosh » n’était que l’étape d’avant… Avant de me mettre face au défi ultime, celui qui a poussé des générations de combattants à l’aube des grandes batailles : vaincre ou mourir.
Inutile de dire quel est, dans ce choix binaire, celui qui me convient le mieux.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 10:13

Je regarde régulièrement dans tout ce qui peut m’indiquer ce qu’il se passe derrière moi. Rien de suspect… Personne ne me suit, c’est une évidence… Mais pour en avoir le cœur net, je grille le feu piéton pour traverser l’allée Robert Schuman. Moment périlleux car à ce carrefour complexe, en plein milieu de la zone d’activités nord de Blois, dans la nuit déjà bien descendue sur la ville, la circulation est malgré tout incessante. Dans la foulée, je me jette dans le McDonald’s pour aller m’enfermer cinq minutes dans les toilettes. S’il y a, en dépit de mes précautions, quelqu’un sur mes traces, il risque bien de m’avoir perdue de vue.
A ma sortie des WC, une mauvaise surprise m’attend. Assise sur une banquette, sans avoir devant elle l’indispensable plateau repas qui indiquerait que sa présence ici est purement « alimentaire », je retrouve sans grand plaisir l’inspecteur Morentin. A peine plus féminine que dans mon souvenir : pantalon de toile et tee-shirt étriqué faisant ressortir ses épaules de nageuse, baskets aux pieds, cheveux ras. Seule entorse au personnage, elle ne porte pas son gros flingue ou alors il est bien planqué.
- Bonsoir, mademoiselle Toussaint…
- Bonsoir, inspecteur…
- Commissaire…
- Vraiment ?!… Félicitations pour cette promotion…
En dépit de la situation, je suis sincère. C’est une bonne professionnelle. Elle mérite sa promotion.
- Vous n’êtes pas tout à fait étrangère à cela, m’explique Morentin. Raison de plus pour que j’accepte de vous accompagner un petit moment dans votre balade nocturne. Vous comptez aller jusqu’à Châteaudun comme ça ?…
- Pas vraiment…
Je me sens vexée. Moi qui croyais avoir réussi à semer toute escorte intempestive… Amatrice je suis, amatrice je resterai.
- Il faut qu’on tienne à vous pour me sommer toutes affaires cessantes depuis le sommet de l’Etat de vous accompagner où que vous alliez.
- Remarquez, dis-je, que je ne vous ai rien demandé…
- Je connais votre indépendance d’esprit, mademoiselle Toussaint. Même lorsqu’on vous offre l’hospitalité d’une chambre tout confort, vous trouvez le moyen de la quitter sans prévenir.
Ce rappel – Morentin le sait-elle ? – m’égratigne à nouveau le cœur. Si j’avais pu échapper à l’hôpital de Blois c’était grâce au secours et aux relations du docteur Pouget. Les coïncidences, les retours vers le passé, commencent à être trop nombreux pour que tout cela ne soit pas fortuit.
- Avez-vous diné ? me demande la commissaire.
- Même pas…
- Alors je vous invite… Je suis certaine que vous allez pouvoir m’éclairer sur tout ce qui se trame autour de vous.
Ce n’est pas exactement comme cela que je voyais ma soirée.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 13:34

Mes yeux vont alternativement de ma portion de frites au visage en train de jubiler par avance de la commissaire. Je me fais la désagréable impression d’être une petite souris à la queue coincée sous la patte d’un gros chat. La situation n’était pas assez compliquée comme cela : voilà qu’il faut que ma vieille amie, Morentin entre dans la danse.
Nos rapports avaient d’abord été très tendus avant de s’apaiser lorsque la flic avait pris conscience que j’étais véritablement innocente de l’agression contre Maximilien Lagault. Cependant, une fois repartie de Blois, ils s’étaient très rapidement distendus. La preuve, j’ignorais qu’elle avait été promue…
Que lui dire ? Le fait qu’on ait demandé qu’une surveillance s’exerçât sur moi ne signifie absolument pas qu’on lui ait expliqué pourquoi. Cela a même toutes les apparences d’être ça. Or, Morentin, consciencieuse et détestant être manipulée, aime bien connaître les tenants et les aboutissants des affaires dans lesquelles elle se trouve intervenir. Jusqu’où avoir confiance en elle ?… Plus prosaïquement, je me demande aussi quel intérêt je peux avoir à la mettre dans mon camp ?
- Que savez-vous au juste ?
- Eh, pas de ça ma cocotte !… réplique la commissaire. Depuis quand est-ce l’interrogée qui pose les questions ?
Tant pis ! Ca valait le coup d’essayer…
- Je me trouve au cœur d’une affaire de chantage en tant que conseillère historique du film qui se tourne actuellement au château de Bracieux.
- Le film de Bertrand Duplan ?
- Bernard, corrigé-je sans même m’en rendre compte.
- Bernard ou Bertrand, peu m’importe… Ce que je vois, c’est qu’il me fiche un sacré barouf dans le secteur votre montreur d’images. Avec Cédric Demangeon qui, bourré comme une queue de pelle, va chanter la sérénade sous les fenêtres du maire ou votre copine Stival qui provoque une mini-émeute en montant sur le podium d’un orchestre parce que la chanteuse massacrait sa chanson…
Voilà donc où elle était hier soir cette cachottière… En train de se crêper le chignon ave une collègue… Je me marque d’un signet invisible cette information pour la faire confirmer à la principale intéressée et lui faire dire si le « beau journaliste » c’était avant ou après.
- Et vous oubliez l’accident ! ajouté-je.
- Oh ! Je ne risque pas de l’oublier celui-là… Qu’est-ce que je n’ai pas entendu venant d’en-haut ?!… Comme si les politiques du coin ignoraient que mon autorité, si le terme veut dire quelque chose dans mon cas, s’arrêtait aux portes de la ville.
- Il s’est passé quelque chose de particulier ?
- Rien qui ne vous concerne…
Je me permets d’en douter. La commissaire me reproche à nouveau de vouloir détourner la conversation de ce qui l’intéresse. Je mords dans mon Big Mac et mâchouille pendant trente bonnes secondes pour ne pas lui donner l’impression que j’obtempère volontiers à sa remarque.
- Donc ce chantage ?… s’agace Morentin.
- Un détraqué analphabète qui veut torpiller le film par mon intermédiaire…
- En vous faisant chanter ?
- En menaçant mes proches et, tout dernièrement, en me menaçant personnellement.
- Avec ce genre de petit papier ?
Morentin fouille dans la poche de son pantalon et pose sur mon plateau un de ces rectangles blancs que je ne connais que trop bien pour leur capacité à réinventer l’orthographe.
« Survéyé la de prè. Vouni pouré ryen. Ellé déja morte. »
Je ne sais pas ce qui me terrorise le plus de la menace qui semble se concentrer sur moi de manière inéluctable ou le fait que le dernier mot, celui qui dit tout, soit correctement orthographié.
- D’où cela vient-il ?
Je comprends trop tard que, fidèle à sa ligne de conduite, la commissaire ne me répondra pas.
- Cela signifie que la personne qui vous en veut sait que vous êtes sous surveillance. Elle semble nous attribuer celle-ci alors que je n’ai pris la peine de vous attendre à votre hôtel qu’aujourd’hui. Donc, il y a quelqu’un qui vous file le train depuis un moment et ce monsieur…
- … Ou cette dame, dis-je pour imiter le sens du doute d’Isabelle.
- J’en doute… Ce monsieur, donc, pense que nous sommes mêlés à cette filature discrète et il a tenu à nous le faire savoir en nous adressant par courrier très spécial ce petit message…
- Courrier très spécial ?
- Forcément, nous sommes un jour férié n’est-ce pas ?… Pas de facteur !… Alors votre « ami » nous a envoyé ça par chat…
- Par chat ?…
- Oui… Un petit animal très joli du genre qu’on voit d’habitude par groupe de trois sur les calendriers des postes. Là, il était attaché au crochet de remorquage d’une de nos voitures avec ce petit papier plié en quatre scotché sur le collier.
- Mais comment avez-vous su que cela parlait de moi ?… Mon nom n’y est pas…
- Coup de fil de l’Elysée, rien que ça !…
- Pas le Président quand même ?…
- Non… Mais ça venait de la cellule Sécurité… Lieutenant Patrick, cela vous dit quelque chose ?
- Là, si vous le permettez, c’est moi qui ne répondrai pas.
Mon mutisme suffit de toute manière à valider le fait que le nom du lieutenant Patrick m’est connu. La commissaire prend note du sens profond de mon refus – ce sont des choses qui ne la regarde pas – et poursuit.
- J’ai eu droit à une sorte de galimatias sur les vacances d’été, les restrictions d’effectifs, la protection présidentielle en ce jour de fête nationale, les ordres selon lesquels le film de Duplan était une priorité nationale et vous, la cible potentielle d’un déséquilibré dyslexique. Pas forcément convaincant jusqu’à ce que ce coup de téléphone et ce message se rencontrent et me forcent à abandonner mon petits chez-moi pour vous demander quelques explications.
- Vous les avez désormais…
- C’est un minimum dont, vous en conviendrez, je ne peux me satisfaire.
J’entoure de mes lèvres desséchées la paille du verre cartonné de Coca. Moi qui voulais me soustraire un moment à tous ceux, amis ou non, qui me collent au train, c’est raté…
- Ramenez-moi à mon hôtel…
- Sûrement pas… J’ai pris l’initiative de vous déménager pour vous installer dans un endroit plus simple pour nous à surveiller. N’ayez crainte, il y a un accès au web pour vos longues nuits d’insomnie…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 13:38

A l’hôtel de Savoie rien n’a changé. Pas même les propriétaires. Autant dire que je suis reconnue et accueillie comme une vedette. Drôle de vedette d’ailleurs ! A mon dernier passage ici, il y avait un colosse noir « garé » devant ma porte… Et, à peine revenue, on colle un type tout aussi carré d’épaules dans le même petit couloir qui dessert quatre chambres. C’est à se demander si le coût de mes nuitées n’est pas majorée d’une manière telle qu’on ne refuse pas de m’accueillir quels que puissent être les désagréments.
Voilà quand même une drôle d’histoire que cette aventure qui me ramène plusieurs années en arrière faisant réapparaître systématiquement ces visages en partie oubliés. A force je finis par me demander s’il n’y a pas derrière tout cela un côté organisé. J’ai tellement appris au fil du temps que le hasard n’était que l’avatar insipide d’une somme de probabilités.
Je prends le temps d’une douche pendant laquelle je m’efforce de ne penser à rien. Peine perdue ! Je songe à Hélène qui va venir gratter à ma porte et ne trouvera personne pour lui ouvrir. Peut-être qu’on lui dira à la réception que je suis partie ?!… Si ce n’était pas le cas, faut-il que je l’appelle pour la prévenir ? Après tout, mon téléphone « de fonction » est équipé d’un brouilleur de communication… Mais le sien est sans doute sur écoute. Au moins de la part des services du colonel Jacquiers. C’est déjà trop pour moi. Surtout pour parler d’un journaliste conquis la veille et d’une altercation sur un podium. Ce sont des affaires purement privées et sans rapport avec la « mission ». Donc, pas d’appel vers mon amie…
Pas d’appel non plus vers le colonel. Je n’ai pas trop envie de lui parler ce soir. Ou plus exactement, il y a tant de choses que je voudrais mettre au point que j’ai peur d’y perdre mon temps. J’ai pêle-mêle à apprendre mon texte pour demain matin, à jeter sur le papier numérique deux ou trois idées qui me sont passées par la tête pendant la journée – comment je fais pour penser boulot au milieu de tout ça ? – avant de m’atteler enfin à ma contre-offensive de chèvre décomplexée. Allez savoir pourquoi je repense à un vieux sketch des Frères Ennemis découvert sur le net alors que je cherchais des référence sur le duel – titre dudit sketch. Un disait à l’autre : « Ah mais si on me tire dessus, je lui tire dessus. Je ne suis pas un Anglais ». La fin de la réplique disait que c’était une époque où on avait entendu parler de la bataille de Fontenoy mais le début convenait parfaitement à ma situation. Avant qu’on ne me tire dessus, je compte bien passer à l’offensive par moi-même.
Cela commence par un papier, des feutres de couleur et un max d’esprit d’analyse. Morentin avait parlé de « longues nuits d’insomnie », j’étais toute disposée à lui donner raison sur ce point.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 13:45

VENDREDI 15 JUILLET
Trois coups secs contre la porte pour me dire que mon chauffeur est arrivé. Mon premier chauffeur devrais-je dire puisqu’il doit me conduire jusqu’à mon hôtel précédent où le conducteur « officiel » me chargera pour sa « course » (le mot étant tristement redevenu réalité après deux jours de calme et de respect des limitations de vitesse).
J’ai dû dormir cinq heures.
Cela se voit dans le miroir tandis que je rectifie une dernière fois mon rouge à lèvres. Coquetterie rituelle et parfaitement inutile puisque, une fois arrivée à Bracieux, Lydie – ou sa collègue qui me prendra en mains – commencera par tout faire disparaître avant de me charger la peau de nouveaux artifices.
Cela ne se voit pas dans le résultat de mes cogitations nocturnes que j’emporte avec moi en espérant que, pendant le trajet, un éclair de lucidité (mais là, ce serait même de l’extra-lucidité) me permettra de dépasser la somme des points d’interrogation qui se sont accumulés. Par rapport à mes réflexions de la veille tandis que je marchais sans le savoir vers mes retrouvailles avec Morentin, les choses ne se sont pas simplifiées. Au contraire… De nouvelles têtes – anciennes pour l’essentiel – sont venues se greffer dans cette affaire déjà complexes où les inconnus, s’ils donnent du fil à retordre, ont au moins une bonne raison d’être là. La réapparition du lieutenant Patrick, la résurgence de Morentin, la provocation du timbré envers les services de police, rien dans tout cela n’est cohérent avec ce qui a précédé. J’ai la désagréable impression d’avancer au milieu d’un épais rideau de fumée (pour me cacher quoi ?) et de collectionner les points d’interrogations comme d’autres les timbres albanais.
Une seule scène à mon programme ce matin. Elle doit me mettre face à mon oncle de cinéma, Jean-Paul Tunnel. Ici, il s’agit d’une pure invention de Bernard Duplan qui a gonflé le personnage de madame de Combalet laquelle ne traversait que de manière très secondaire « l’œuvre » de Lagault. Dans sa vision d’un Richelieu victime des comploteurs de tous poils, la nièce du cardinal est la seule personne « pure », celle qui comprend la politique du ministre et qui l’informe de ce qui peut se tramer dans les alentours des deux reines. Au milieu de ce parti pris historiquement discutable, je butte sur un point de détail pour lequel je n’ai pas de solution, ce qui m’énerve (eh oui ! une source d’énervement supplémentaire !) : madame de Combalet dit-elle « mon oncle » ou « votre éminence » à son parent ? On pourra juger cela complètement secondaire mais j’accroche sans cesse sur le « éminence » auquel je ne crois guère. Peut-être dans l’entrelacs des jeux subtils de la Cour des Bourbons en usait-elle ainsi mais dans un entretien en tête à tête, hors même des oreilles indiscrètes de Charpentier, le lien familial ne pouvait-il trouver à l’emporter ?…
Je reprends mes schémas avec leurs flèches qui partent dans le vide. D’ailleurs, puis-je encore baptiser schéma cette longue liste de questions et cet annuaire de personnages jetés en vrac ? D’un côté, il y a les « gentils », de l’autre les « suspects ». Une catégorisation qui me déplait au plus haut point car je ne suis pas manichéenne. Pas certaine non plus que les « gentils », ceux qui me sont proches, ne soient pas d’une manière ou d’une autre en train de me manipuler. D’un autre côté, outre l’ennemi numéro 1 au visage sans nom, j’ai collé parmi les suspects tous ceux dont l’attitude n’est pas cartésienne à mes yeux, ce qui fait quand même du monde. Et du beau !… Duplan et Grégory Pinchemel sont les deux premiers, ceux qui me déconcertent sans cesse en alternant le chaud et le froid. Le dernier à s’être imposé à moi avec une vigueur insoupçonnée en milieu de nuit est mon vieil adversaire académicien. Mon raisonnement, même si rien ne vient l’étayer et que cela reste de l’ordre de l’intuition, est assez simple à la base : Lagault et Duplan n’ont pas la même conception des personnages. « L’historien » ne se sent pas capable de supporter pendant plusieurs semaines les certitudes du cinéaste et les adaptations réalisées à partir de « l’œuvre » initiale. D’un côté, il a besoin de la rentrée d’argent liée aux droits d’adaptation, de l’autre il veut pouvoir dire qu’il n’est pour rien dans l’œuvre « complotiste » élaborée par Duplan. Qui dans ses connaissances, sinon moi, pour endosser ce rôle de chien de garde intègre de l’Histoire ?… Seulement voilà, l’idée est séduisante mais elle n’explique pas le détective aux yeux bleus délavés, les tentatives pour me faire peur, l’accident contre la voiture de Sirène et la pendaison du docteur Pouget. A moins que… Ici encore le lien qui permettrait de tout rattacher me manque. Cela supposerait-il que Lagault a engagé à son tour le fameux privé ? Ou que c’est celui-ci qui, après avoir fait voler en éclat une partie de la maison méditerranéenne de l’académicien, l’a persuadé de se trouver de bonnes raisons de renoncer ? Ou…
Pas le temps d’aller plus loin. J’enfouis mes papiers bariolés dans mon grand sac, reconnecte mon esprit sur le présent et le futur proche. En avant pour ma scène avec le Grand Cardinal !

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 13:51

Duplan veut que je pleure !… Ce n’était écrit nulle part, ça !… Je ne suis pas comédienne, je n’ai pas ce talent-là, moi, de pleurer sur commande. Pourtant, il le faut… Des larmes de fatigue, de stress, de renoncement. C’est quelque chose qu’il m’arrive de connaître. Mais là, avoir ça au quart de tour, juste pour souligner un mot, une situation, je sens bien que c’est au-dessus de mes capacités.
- Vous voyez bien que je ne suis pas à la hauteur, dis-je au réalisateur qui, estimant qu’il peut s’occuper de Tunnel après m’avoir informé de ses attentes, a déjà tourné le dos.
- Pensez à quelque chose de triste, quelque chose qui vous arracherait le cœur…
Ce ne sont pas les situations qui manquent mais, à froid, désolé, cela ne me fait rien. A partir du moment où mon esprit peut analyser les faits, les émotions ne passent plus. La rigueur les bloque aussitôt. Autant j’ai pu pleurer avec l’accident de Sirène ou après la « trahison » d’Adeline, autant je regarde ces larmes comme parfaitement déplacées et j’en ai honte maintenant. J’ai été élevée – je me suis élevée serait plus juste - dans cette idée qu’on ne doit pas montrer ce qu’on ressent. Paradoxalement, ce sont plus les moments de joie intense qui me font partir dans les pleurs. J’ai beau me creuser la tête, je ne trouve pas d’images assez fortes pour déclencher ça à l’instant t.
- Il y a des trucs, me glisse la maquilleuse de plateau… Ne bougez pas, je vais vous arranger ça.
Elle s’éloigne pour farfouiller dans son sac. Essayant de ne perdre aucun moment de lucidité, je note le peu d’enthousiasme de Duplan à m’aider. Chaud et froid encore ?… La belle confiance de la veille est déjà envolée. A l’en croire, hier, j’étais bonne pour l’Oscar du meilleur second rôle. Aujourd’hui je suis renvoyée à ma condition de bouche-trou sans expérience.
- Tenez !…
- Mais !… Je n’ai pas de problème respiratoire…
La maquilleuse me tend un tout petit pot de Vicks que je tourne entre mes mains sans comprendre.
- Je vais vous en appliquer un petit peu sur les cils. Les vôtres sont longs, cela n’en sera que plus efficace. Lorsque vous aurez besoin de pleurer, fermez les yeux comme si vous cherchiez justement à éviter les larmes. Quand vous les rouvrirez, vous pleurerez pour de bon. Après, ça vous piquera un peu pendant un moment mais c’est quand même moins sauvage que l’oignon ou le jus de citron…
- Mais si je ferme mes yeux trop tôt ?!
- Alors, il faudra vous adapter pour rendre cela crédible.
M’adapter ! Voilà bien un verbe qui me dérange… Il paraît que je suis doué pour le faire, pour tout chambouler afin de faire au mieux mais, au fond de moi, je déteste ça. Je préfère quand vous avez pensé les choses bien à l’avance et que tout se déroule comme prévu. On ne se refait pas…

Après coup Duplan me reprochera sèchement d’avoir gardé les yeux fermés trop longtemps mais, par chance, lorsque je les ai ouverts le torrent de larmes et ma mine défaite ont rendu la situation si convaincante qu’il n’a pas été nécessaire de refaire la prise. J’ai écouté, en évitant de renifler trop fort, le monologue du cardinal sur la nécessité de triompher des « méchantes personnes » qui avaient entrepris de saper son action. Je n’avais droit pendant tout ce passage qu’à des plans de coupe que j’employais à me tapoter le bord des yeux avec un carré de fine baptiste. Il me fallut ensuite quitter, réconfortée mais toujours ébranlée, le bureau du cardinal, croiser Charpentier qui entrait, échanger une réplique avec lui avant de sortir.
- Mon oncle est une personne bien bonne pour moi…
- C’est pour cela que je m’honore de le servir, madame…
Cet échange anodin met paradoxalement le feu au poudre. J’ai dit « Mon oncle » et Duplan ordonne de couper sans laisser le temps à Didier Gréaux d’enfiler sa réplique.
- C’est « Son éminence », bordel de Dieu !
Je ne jurerais pas que le juron n’ait pas été ajouté volontairement pour rappeler l’anticléricalisme profond du cinéaste. Moyen de faire bien comprendre que c’était le texte qu’il voulait qu’on respecte et pas le titre protocolaire du cardinal.
- Pourquoi ne l’appellerait-elle pas « mon oncle » ? riposté-je
- Parce que c’est ainsi que c’est écrit…
- Monsieur Duplan, c’est un peu court comme justification !…
- Madame l’historienne a des informations à m’apporter sur le sujet ?…
- Elles ont déjà été faites en leur temps, monsieur !…
- Et je les ai jugées sans réelle importance. Si la chose est entendue, pourquoi me faire perdre mon temps, et votre temps de surcroît, pour y revenir ?… Reprenons, terminons cette scène et nous nous expliquerons sur tout cela dans mon bureau.
Autant dire qu’il règne sur le plateau un silence de mort. Chacun évite courageusement de prendre parti. Pour certains, mes titres universitaires plaident en faveur de ma façon de voir les choses ; pour d’autres, je ne cherche qu’à faire ma chieuse. Tout le monde pense donc avoir raison. Alors, le mieux pour moi est encore de faire profil bas, de me soumettre à regret à la volonté du chef et de donner du « éminence » à mon tonton de cinéma.
Je ferme les yeux pour faire baisser la tension, me reconcentrer…
Et je me remets aussitôt à pleurer…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Mar 31 Jan 2012 - 14:02

Puisque Duplan veut me voir, je ne perds pas de temps. De nos entretiens il est toujours ressorti quelque chose. De la frustration souvent, de sacrées surprises toujours. Là, je pressens confusément qu’il va se dire des choses peu amènes et que nous allons solder nos comptes. D’accord, je ne peux pas partir du tournage parce que j’ai désormais un contrat qui me ligote (même si, financièrement, je pourrais m’en libérer sans problème). D’accord, nous sommes lui et moi dans le même bateau fragile qui prend chaque jour davantage des aspects de relents du radeau de la Méduse. Cela ne suffit pas à justifier qu’il tape sa crise pour un mot prononcé plutôt qu’un autre, ni qu’il invente des jeux de scène au dernier moment pour bien souligner que je ne suis pas une véritable comédienne. Tout le monde le sait, moi la première… Alors pourquoi vouloir m’humilier ainsi ?
Je dédaigne la cabine de douche qui me tend ses bras de faïence blanche, dépose ma lourde robe de taffetas grège et me drape dans un épais peignoir bleu qui, je n’en doute pas, va faire son effet à travers le château. J’enfile ma paire d’espadrilles et en avant pour le règlement de compte final.

Delphine Lopez me confirme que je suis attendue et m’autorise à pénétrer dans le bureau du réalisateur sans attendre.
La première chose que je remarque en entrant c’est le gros dossier jaune barré de mon nom sur le bureau. De là à en déduire que de nouvelles pages ont été ajoutées par le détective privé engagé par le cinéaste, il n’y a qu’un petit pas à franchir. Quelle est cette nouveauté ? Mon changement d’hôtel, ma soirée avec une commissaire de police, l’exhumation dans ma penderie personnelle de mes premières bottes hautes à la BB, si sexys que leur seule vision suffit à me troubler ?
- Aujourd’hui, il ne m’a pas écrit…
Tiens, ce n’est pas moi qui ouvre le bal des reproches mais notre ennemi commun ! De là à imaginer que j’ai pris pour l’autre tout à l’heure…
- Il m’a fait parvenir des photos. Juste datées et situées dans l’espace. « Pornic… 14 juyé ». Approchez-vous et regardez.
Il pose devant moi la première photo. Un rectangle de format A4 craché, comme on en juge par la qualité de l’image, d’une imprimante laser. Je ne vois qu’une plage avec des couples enlacés, des enfants qui galopent ou construisent des châteaux de sable. Avant que j’ai pu questionner Duplan, celui-ci pose un second cliché plus serré sur un couple occupé à se palucher tout en s’embrassant. Lui porte un caleçon rouge qui ne fait que ressortir davantage sa peau claire, elle un mini-maillot de bain qui ne laisse rien ignorer de sa féminité. Leurs silhouettes ne me sont pas inconnues. Dès cet instant, je redoute la troisième photo que Duplan tient toujours cachée dans le dossier jaune.
- J’ai fait vérifier par mon assistante. Elle n’est pas rentrée à Blois hier soir… Je me suis permis de lancer mon limier personnel sur ses traces. Elle est descendue – sous son nom, elle est inconsciente ou gonflée – au centre de thalassothérapie local où elle a passé la nuit.
Elle, c’est Hélène évidemment… Quant à l’homme sur elle qui a un bras sous sa tête et une main sur ses seins, il ne me faut pas trois plombes non plus pour l’identifier.
- Elle m’avait bien dit qu’elle avait une touche avec un journaliste, dis-je…
- Sans préciser qu’il s’agissait du vôtre… Croyez-moi, on n’est jamais trahi que par les gens qu’on aime le plus… J’en sais quelque chose…
C’est une petite phrase qui tilte dans mon cerveau mais que je ne traite pas sur le moment tant je suis occupée à m’en vouloir d’avoir permis que ce moment-là existe.
La troisième photo est encore plus explicite. On voit la joue d’Hélène déformée par le passage de la langue d’Arthur. Ils ne font pas semblant les salauds !…
- Je suis désolé de vous avoir infligé ça, Fiona… Je sais les sentiments que vous aviez pour l’un comme pour l’autre… Mais il faut que vous compreniez que je ne suis pas contre vous même si j’ai besoin de vous et que cela peut parfois me faire agir de manière un peu brusque et cavalière… Je vous ai fait réserver une place dans le premier TGV pour Nantes. Une voiture va vous conduire directement à la gare, vous vous changerez à l’intérieur parce que là il ne vous reste que trois-quarts d’heure avant le départ. Etripez votre mari si vous le voulez mais ramenez-moi Hélène d’ici demain. Je ne sais pas comment il a fait ça mais il a réussi son coup ce salaud !
Cette générosité et cette empathie ne sont donc qu’intéressées. Me voilà mise en demeure de régler mes problèmes de couple pour sauver le film !… Et ma propre vie là-dedans, hein ?!
Tant pis pour ce qu’en pensera Duplan mais sur ce coup-là, cela va se jouer à ma façon. Et tant pis pour les éclaboussures !…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:15

Jean-Gilles Nolhan m’attend sur le quai de la gare de Nantes. Nous nous claquons la bise comme si nous nous étions quittés la veille alors que nous ne sommes pas vus depuis plus d’un an.
- Ca marche mieux que prévu, dis-je.
- Sûr ! Il est tombé dans le panneau !…
Ici, il faut que j’avoue avoir délibérément menti par omission au cours de ce récit. Lors de ma discussion téléphonique avec le colonel Jacquiers avant-hier, j’ai proposé de mettre en scène cet adultère sur la plage. Que ferait Duplan, l’amateur de complots, si ces photos compromettantes lui parvenaient entre les mains ?… Soit il les planquait pour les utiliser le moment venu pour me déstabiliser et j’avais la preuve qu’il n’était pas vraiment net. Soit il me faisait part immédiatement de cette découverte et on pouvait tenir cela pour une preuve d’honnêteté. Cela signifiait entre autre qu’il n’était pas son propre corbeau, hypothèse que les vaines tentatives d’Isabelle pour expédier rapidement et avec précision une boulette de papier au premier étage du château avait pu un temps étayer…
- Mais je ne suis qu’une faible femme, avait-elle affirmé en montrant sa musculature d’athlète de haut niveau.
Donc, Duplan retrouvait son intégrité et, mentalement d’abord, graphiquement ensuite, il était repassé du côté des « gentils ». Pas commode, soupe au lait mais de manière plus évidente que les jours précédents, victime et pas organisateur de toute cette mascarade mortifère. Il m’avait même favorisé la tâche puisqu’il était prévu que je le supplie de me laisser partir récupérer mon mari et régler mes comptes avec la fausse amie qui me l’avait ravi. Pas de supplication à faire, pas de larmes supplémentaires à verser (où diable serais-je aller les chercher ? Je me sentais sèche d’un point de vue strictement lacrymal), tout se goupillait à merveille. Et en plus, il m’avait payé le train !… Petite avance que je me faisais fort de lui rembourser dès mon retour.
- Où en est-on ?
Nolhan pose un index mystérieux sur ses lèvres et m’entraîne à sa suite vers la longue rampe permettant d’accéder au souterrain sous les voies.
- On sort d’abord, lâche-t-il en me prenant par la main.
Sortir c’est d’abord emprunter le tunnel, déboucher sous une étroite rotonde avant d’aborder une nouvelle rampe d’apparence interminable cernée de deux longs murs beiges. Nous finissons par atteindre un petit parvis en travaux dans lequel j’ai du mal à reconnaître la gare de Nantes que j’ai déjà fréquentée. Comme s’il devinait le cheminement de ma pensée, Nolhan explique :
- Sortie des artistes… On va prendre un peu de champ du côté du chantier d’Euronantes plutôt que dans le centre-ville.
- Et si le privé de Duplan est venu m’attendre ? Après tout, son patron a pu lui donner les horaires de mon arrivée.
- Il est neutralisé, explique le flic. Rien à craindre de ce côté-là.
Mon côté pessimiste relève aussitôt que tel n’est visiblement pas le cas pour d’autres côtés.
Une voiture de location nous attend en double file, protégée par la carte tricolore de Nolhan. Je grimpe à bord avec un sentiment jubilatoire assez prononcé. Pour la première fois, j’ai enfin l’impression de pouvoir jouer en tenant les cartes en main et sans en passer par les oukases de l’ennemi.
Sans hésiter, Nolhan fait un demi-tour qui n’a rien de réglementaire pour s’éloigner de la gare Sud et se diriger vers le nouveau quartier en construction entre les voies de chemin de fer et la Loire. Lors de ma dernière visite dans l’ancienne capitale de la Bretagne, les grues et les chicots de béton grisâtres dominaient le paysage. Désormais, ce sont plusieurs immeubles à l’architecture nouvelle, c’est-à-dire à la fois monumentale, tourmentée et colorée, qui se dressent sur le proche horizon.
- Nous nous retrouvons à la petite Amazonie…
Connaissant mon Nolhan sinon par cœur du moins dans ses grandes lignes qui n’ont rien de rigolotes, je ne relève pas cette localisation au nom un brin fantaisiste. Il me faudra découvrir cet espace naturel sauvage coincé entre les voies ferrées et quelques explications complémentaires d’Hélène pour en savoir plus et comprendre en quoi ce surnom est pleinement justifié.
Au sortir du mail Picasso, un grand rond point semble marquer la rupture entre l’espace déjà mis en chantier et celui encore en attente. Une des voies nouvelles – double-circulation, espace protégé pour les vélos et les piétons de part et d’autre, plus une rangée double d’arbres encore frêles – qui en sortent est barrée par de lourds plots blanc et rouge et une barrière métallique. Nolhan descend tranquillement pour la déplacer. Nous franchissons ainsi en une seule fois l’équivalent de trois panneaux d’interdiction dont deux disaient clairement que la route était barrée. La preuve que non !
- Ne faites pas cette tête, Fiona !… Nous sommes un véhicule autorisé…
Il faudra bien que je parvienne à me convaincre que je fais partie de ces personnes qui peuvent être amenées dans l’exercice de leurs fonctions très spéciales à enfreindre les lois qui s’imposent à la collectivité. Il faudra bien… Pour l’instant, cela continue à me mettre mal à l’aise.
- C’est encore loin ?
- On va jusqu'à bout, on tourne à gauche pour se soustraire à la vue des curieux et nous y sommes. Vous découvrirez bien vite qu’Isabelle Caron est déjà sur zone. Elle est partie dès qu’elle a eu confirmation de votre arrivée à Bracieux ce matin.
Effectivement, le camping-car à l’allure un rien brinquebalante est déjà là, garé sur un emplacement pour voiture et dépassant allégrement sur la bande cyclable. Pas forcément très discret mais je suppose que nous ne sommes là que pour un temps limité.
Avant que je sorte de la Clio de location, Jean-Gilles Nolhan m’attrape par le poignet.
- Attendez !… Tant que nous sommes tous les deux, il faut que je vous donne ça !
Ca ! C’est une carte à puce de couleur jaune paille sans autre indication de provenance qu’un logo grenat et blanc…
- Deux ans d’effort, glisse-t-il tomber avec un sourire qui dit toute la satisfaction de celui qui a fini par tenir une vieille promesse.
- Où l’avaient-ils planqué cet argent ? Seychelles ? Bahamas ? Iles caïmans ?
- Non… Après avoir transité par un peu tous ces endroits et d’autres, ce fric est allé atterrir pas très loin de chez nous… Dans l’UE… En Lettonie… Il y dort depuis deux ans… J’ai un peu bricolé les choses pour que vous deveniez la propriétaire légale d’une entreprise là-bas… Elle a un compte dans une des banques les plus sûres du pays et par rapport à la somme de base, vous avez effectué une plus-value des plus intéressantes. A vous de voir ce que vous comptez faire de tout cela.
- Je vais d’abord commencer par vous remercier.
- M’ouais… C’était une promesse, cela ne mérite pas plus qu’un sourire.
Ce type sera déconcertant à jamais. Il peut tirer sur tout ce qui bouge sans se poser de questions mais là, devant moi, il rougit comme une jeune fille.
- C’est combien qu’on laisse à une personne qui vous rapporte le portefeuille que vous avez perdu ?
- Même si c’était 5 % de la somme, cela suffirait à me faire vivre pendant plusieurs générations.
- Victor n’a pas besoin d’un lifting ?…
- Il sort d’en subir un… On a réussi à dégager l’argent nécessaire à sa transformation.
- Ce qui veut dire que je ne suis plus la seule à avoir l’immense avantage d’être suivie en permanence par son regard inquisiteur…
- Désormais ce sont près de 10 000 personnages majeurs du pays qui sont sous notre surveillance.
- Ils le savent ?…
Nolhan balaye la question d’un revers de la main.
- A quoi cela leur servirait-il ? Ce qu’il compte c’est qu’ils puissent profiter de notre protection lorsqu’ils en auront besoin.
Je n’ai pas envie de me fâcher en parlant liberté individuelle avec le flic. Il a peut-être raison mais je suis convaincue que le jour où je voudrais vraiment disparaître, il faudra que je voyage avec un sac sur la tête pour dissimuler mon visage à toutes les caméras de vidéosurveillance du pays… et qui sait ? du monde entier peut-être bien.
- Cette carte vous permet de retirer autant d’argent que vous le voulez dans le monde. Avantage pour vous, elle ne laissera aucune trace car rien ne la rattache à vous.
- Je ne compte pas m’enfuir, vous savez…
- On ne sait jamais… Souvent femme varie.
Je sais pourquoi il dit cela. Sous ces aspects bourrus et hermétiques, Nolhan a un cœur qui saigne depuis longtemps. Nous sommes de rares personnes à le savoir. C’est peut-être pour cela que nous parvenons à le trouver sympathique malgré tout.


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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:19

- Ils sont à l’entrée de Rezé. Ils ne tarderont pas, explique Isabelle à notre arrivée. Cela nous laisse quand même le temps de faire les présentations…
- Les présentations ? Quelles présentations ?
Nolhan clique sur la console principale du terminal informatique dissimulé dans le camping-car. Sur l’écran principal qui tapisse l’arrière du véhicule, un gros plan du détective aux yeux délavés apparaît.
- Voici Jean-François Albert, professeur d’histoire et dé géographie au collège René-Guy Cadou à Ancenis. Cette séance de dédicace s’est déroulée à Nantes à la librairie Vent d’Ouest le mercredi 13 octobre dernier.
- Je m’en souviens…
- Vous vous souvenez donc que cette librairie se trouve à quelques pas de la Tour de Bretagne dans laquelle Duplan affirme avoir apporté une belle valise remplie de billets à son maître-chanteur ?
- J’étais en train de faire le rapprochement… Sauf que ce monsieur Albert n’est pas un détective privé ?…
- Pas plus que vous n’êtes une agente de nos services, Fiona.
Est-ce un reproche, une manière de me remettre à ma place ou une simple façon de m’indiquer que ce type a une double vie ?
- Tu vas comprendre, intervient Isabelle…
- Oui, je dois reconnaître que je ne sors du brouillard que pour y replonger aussitôt.
- Jean-François Albert a très bien pu se trouver dans le parking de la Tour de Bretagne le jour indiqué par Duplan puisque visiblement il vient à Nantes pour ses activités culturelles. On a retrouvé sa trace, via sa carte bancaire, à l’opéra où il est allé voir le Viol de Lucrèce de…
- … Benjamin Britten…
- Ok, en matière de culture, c’est acquis, c’est toi la meilleure… Janvier comme la date de ce fameux rendez-vous… On le retrouve deux fois pour Falstaff au printemps.
- Il est mélomane, fais-je observer, cela ne prouve rien sur ses activités.
- Je te passe le détail des pièces qu’il est allé voir au grand T ou au théâtre de poche Graslin… Il faut dire que ton collègue habite à Carquefou, qu’il a un emploi du temps concentré sur trois jours et qu’il passe le plus clair de son temps au centre-ville de Nantes. Qu’est-ce qu’il peut bien y faire ?
- Roder dans les parkings ? dis-je à tout hasard.
- Pas du tout… Sur ces vieux jours, il s’est mis en tête de préparer une thèse… Son sujet ? Les spectacles à Nantes au XVIIème siècle.
- Voilà un sujet qui me le rend soudain beaucoup plus sympathique…
- Il passe donc le plus clair de son temps à la bibliothèque, aux archives de la ville et du département, intervient Nolhan… Et c’est là que ça ne cadre pas !… Quand est-ce qu’il corrige ses copies ?… 19 heures de cours à Ancenis, trois jours dans les archives et les bouquins, le dimanche aux spectacles et dans les cinémas.
Etant moi-même du genre à augmenter dangereusement la durée de mes journées de travail pour pouvoir faire tout ce qui est à mon programme, je ne vois pas très bien ce qui chagrine les deux agents du colonel Jacquiers.
- En vérifiant les comptes de ce monsieur, je me suis rendu compte qu’il employait une jeune femme du nom de Mélina Brau, étudiante en master 1 à l’université de la ville. La demoiselle non seulement doit repriser les chaussettes et veiller à l’entretien général de notre bonhomme mais en plus elle corrige ses copies…
- Comment le savez-vous ?
- Notre homme, lorsqu’il débarque chez elle le jeudi matin, porte deux sacoches. Une, brune, est celle qu’il a lorsqu’il va aux archives. L’autre, noire, celle qu’il amène en cours. Il repart toujours avec la brune… Le samedi soir, il repart avec les deux. Vous en concluez quoi ?
- Qu’au moins il ne la baise pas !…
- Ce n’est même pas dit, Fiona… Pour la somme qu’il verse chaque mois sur le compte en banque de la demoiselle, il pourrait y avoir largement matière à ce genre de dédommagement. Le sieur Albert est un inénarrable personnage. Cynique, menteur et manipulateur… Mais voilà, il n’a pas pu rencontrer Duplan le 8 janvier dernier dans le parking de la Tour de Bretagne !
- Mais ?! Vous avez dit qu’il pouvait y être…
- Lui oui, Fiona… Mais sûrement pas Duplan… Ah ! Je crois qu’ils arrivent…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:25

J’ai l’impression de reconnaître la Renault Espace qui m’avait conduite en partie de l’aéroport de Bruxelles à Prouilhe. La réaction de Nolhan, qui faisait partie de ce voyage, tend à accréditer ma sensation. Ce n’est pas spécialement un excellent souvenir pour nous deux…
A bord, Hélène, Arthur et deux hommes de Jacquiers que je ne connais pas. Moment un peu étrange que celui des retrouvailles avec mon véritable mari et sa fausse maîtresse. C’est Hélène qui trouve les mots les plus justes pour dédramatiser l’instant.
- Mission réussie, chef ! Je vous ramène l’objet…
L’objet acquiesce en souriant et s’agrippe à moi en quête d’un pardon que je ne me sens prête qu’à lui accorder en plus petit comité. Juste lui et moi… En attendant, je prends sur ma réserve personnelle pour l’embrasser devant tout le monde, histoire qu’il ne se désespère pas trop d’ici ce soir.
- Et maintenant ?…
Tout le monde se regarde sans savoir quoi répondre. Il faut que ce soit Isabelle qui me rappelle à l’ordre.
- C’est toi qui commande… Dis-nous donc ce qu’on doit faire !…
Merde ! J’avais oublié… Hormis Julie qui est restée à Bracieux, j’ai sous la main la fine équipe que j’ai réclamée… Une fine équipe à laquelle sont venus s’ajouter à leur corps défendant – c’est le cas de le dire – Hélène et Arthur. Ma première décision consiste à renvoyer les deux malabars à Jacquiers. Pour le muscle, j’ai Isabelle ; pour la traque informatique, Nolhan et pour les coups durs tout le monde sait qu’on peut compter sur Julie. J’ai donc tout ce qu’il me faut. Reste à trouver comment je vais occuper mes deux dernières recrues. Je ne vais sûrement pas les mettre à l’abri dans la même chambre d’un hôtel de l’agglomération nantaise. Quelque chose me dit – un gros plan photographique - qu’il ne faut pas trop tenter le diable avec ces deux oiseaux-là !
J’hésite encore sur la voie à prendre lorsque ma main rencontre dans la poche de ma veste la carte de crédit que m’a donné Nolhan.
- Si vous n’avez pas encore mangé, je vous invite. Ca ressoudera la troupe…

A près de trois heures de l’après-midi, difficile de se faire ouvrir un restaurant grand luxe (on sait de plus que ce n’est pas spécialement ma tasse de thé). Nous atterrissons donc dans une cafétéria Flunch au centre commercial de la Petite Jaunaie à Saint-Sébastien-sur-Loire. On ne se bouscule pas à cette heure-ci ni dans la salle, ni pour nous servir (une grande partie des préparations proposées à midi est déjà retournée dans les placards frigorifiques). Je me résous - contre tous mes principes fondamentaux - à graisser la patte de la caissière pour qu’on nous prépare quelques galettes complètes ou à l’américaine. Une fois servis et garnis en desserts plus que de raison (Hélène et moi étant les deux reines de la gourmandises), nous choisissons le coin le plus retiré de la salle de restauration pour nous isoler et parler sans risquer d’être entendus.
- Isabelle, Jean-Gilles, si vous en finissiez avec vos cachotteries… Pourquoi Duplan ne pouvait-il pas être à la Tour de Bretagne le 8 janvier ?
- Il se reposait, répond presque tranquillement Nolhan.
Trop tranquillement… Ce repos n’est pas un repos ordinaire, j’en mettrais ma main à couper.
- Fatigue nerveuse ?…
- Oh, soyons clairs, intervient Isabelle. Nolhan a découvert que ton réalisateur avait été admis en décembre dernier dans une maison de repos grand luxe à Jette près de Bruxelles. Chambre de 40 m², prestations de haute qualité, vue sur la capitale… On n’a pas eu le temps de creuser les faits exacts mais on ne rentre pas dans ce genre d’établissement suite à une grippe mal soignée.
- Duplan a donc menti…
Je visualise mentalement le glissement du nom du cinéaste d’une colonne vers l’autre. Le voilà revenu parmi les « méchants ».
- Il est surtout déprimé par deux ans de menaces et tout porte à croire qu’il ne sait plus très bien où il habite lorsqu’il ne travaille pas… Il a disparu des médias entre août 2010 et mars 2011. Entre, il y a ce séjour en Belgique où on a dû le remettre sur pied.
- Qu’en est-il de cette étudiante qu’utilise Albert pour bosser à sa place ?
- Je n’ai pas encore enquêté sur elle, répond Nolhan… Ce sera fait cette nuit.
- Récapitulons, dis-je portant à l’attention de tous le désordre profond régnant dans ma cervelle. Albert n’est pas forcément un privé même s’il a des semaines très particulières. Duplan ne peut pas l’avoir rencontré et m’a raconté n’importe quoi. Je suppose que vous avez quand même réussi à établir un emploi du temps de ce prof pour les journées où il aurait pu commettre les faits que nous connaissons.
- Il ne pouvait pas être à Montauban, ni sur la Côte d’Azur pour faire péter la maison de Lagault. En ce moment, il travaille aux archives chaque jour ouvrable et il n’est jamais allé dans le Loir-et-Cher depuis le début de ses vacances.
- Hors du coup, donc ?…
Comme à chaque fois que je veux un avis formel, Nolhan et Isabelle Caron bottent en touche. C’est à des attitudes comme celles-ci que je me forge peu à peu la conviction que c’est à moi de trancher.
- En apparence, mais…
- Mais ?…
- Je ne sais pas, fait Isabelle… Ce mec, je ne le sens pas…
- Alors, c’est une raison suffisante pour que nous allions lui rendre une petite visite… Enfin, je vais lui rendre une petite visite. Où sont les archives à Nantes ?…
- Une visite comme ça ? s’étonne Hélène. Mais au nom de quoi ?…
- Je me sens soudain très intéressée par le spectacle dans les villes du XVIIème siècle… Eh !… Il faut bien que mon métier me serve enfin à quelque chose dans toute cette histoire. Alors, voilà ce que nous allons faire… Jean-Gilles, Isabelle et Hélène, vous repartez à Bracieux… Enfin, plus exactement, vous remettez Hélène au bon soin de madame la commissaire de la ville…
- Mais je…
- Tu as quelque chose à te reprocher ?…
Je prends un vrai plaisir sadique à faire payer à mon amie sa langue mêlée à celle d’Arthur sur la plage du Pornic… et j’en profite pour tirer au clair cette histoire d’intervention musclée contre une chanteuse de bal.
- Disons que mercredi soir, j’ai un peu déconné et que ta commissaire, elle m’a déjà entendue dans son bureau pendant une demi-heure. J’ai pas trop envie de la revoir…
- Ne t’en fais pas pour ça… Ce n’est pas la grande méchante qu’elle paraît être. En plus, là, tu viens avec une recommandation de ma part ; ça vaut tous les sésames du monde. Elle va te déménager dans un petit hôtel de la ville où tu retrouveras mes affaires… Ca te permettra de comprendre que tu n’es pas faite pour vivre ma vie…
Deuxième pique bien sentie. J’ai beau toujours la considérer comme une bonne copine, je ne peux pas m’empêcher de lui faire comprendre qu’Arthur, c’est « pas touche ! »…
- Cette nuit, je veux que vous alliez me récupérer le dossier que Duplan a constitué sur moi. Si ce pauvre type est aussi fatigué que vous le dites, je crains l’usage qu’il pourrait faire de ces informations…
- Et vous ? Où allez-vous passer la nuit ?…
- J’ai bien le droit à une lune de miel avec mon petit mari, non ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:31

Au bout de la rue des bateliers à Carquefou, il y a cette maison que je ne peux m’empêcher de trouver trop grande pour un homme seul. Le gîte de Jean-François Albert l’inénarrable et cynique professeur du collège d’Ancenis et le tranquille exploiteur de la jeune Mélina Brau (même s’il se trouvera des gens pour trouver que la gamine étant rétribuée, leur petit commerce de correction de copies n’a rien de répréhensible).
Pas de portail ! On peut directement pénétrer à l’intérieur de cette petite propriété sise à l’ouest de Carquefou, coincée comme le lotissement auquel elle appartient entre l’IUT de Nantes et l’autoroute A11. Le toit est couvert d’ardoises sombres qui se marient fort bien au bleu soutenu de la porte d’entrée et des quelques boiseries apparentes. Pas de volets non plus sinon roulants et pour l’heure tous ouverts pour capter la maigre chaleur d’un jour d’été on ne peut plus pâle et ordinaire.
Faute d’avoir pu alpaguer le professeur aux archives départementales, je me suis rabattue sur son domicile ce qui est, je l’avoue, hautement gonflé. Même si je suis Fiona Toussaint, il va falloir trouver de très bonnes explications pour justifier mon intrusion.
La boite aux lettres verte, planquée derrière un buisson de la clôture végétale me confirme bien l’identité du propriétaire des lieux. Plus exactement, elle m’apprend qu’il y avait ici naguère un monsieur Albert et une madame Albert. Une épouse ? Une mère ? Une fille ? Cela, la boite métallique ne le précise pas. D’ailleurs pourquoi « naguère » ? Il se peut très bien qu’il y ait une femme ici… Ne pas se troubler si c’est elle que je trouve face à face avec moi lorsque la porte s’ouvrira…
Si elle s’ouvre…
Je fais un signe à Arthur pour qu’il éloigne la Clio du champ de vision du propriétaire quand il sortira. Il est mieux qu’il croit que je suis venue à pied depuis la gare. Pour cela comme pour le reste, je vais pouvoir juger de mes progrès dans ma capacité à raconter des bobards.
Deux longues expirations et puis, en ayant conscience que je m’apprête à faire un truc qui ne me ressemble pas, je toque à la porte bleue avec toute l’assurance dont je suis capable en de pareilles circonstances. Signe que je progresse dans l’art de jouer la comédie, je n’ai pas les jambes qui flageolent et aucune impulsion soudaine ne me commande de m’enfuir au galop.
La porte étant pleine et sans judas, elle ne fait que s’entrebâiller avec une chaînette de protection pour seul moyen de défense des occupants.
- Qu’est-ce que c’est ?
Une voix d’homme. Un peu trainante. Du genre neutre et soporifique. Je pense aussitôt « pauvres élèves ! ».
- Jean-François Albert ? Bonjour, je suis Fiona Toussaint…
Cliquetis précipités. Bon sang ! J’ai du mal à y croire !… Mon nom érigé en sésame, si c’est pas ça la gloire !
La porte s’ouvre maintenant franchement. Le professeur d’histoire-géo apparaît en jean et polo clair, un peu comme sur la photo de la dédicace.
- Ben oui ! C’est bien vous !
Si cela se voulait un cri enthousiaste, cela reste une très pâle copie de ce que quelqu’un d’aussi sobre que moi peut réaliser. La surprise et la joie chez Jean-François Albert ne franchissent pas 65 décibels, soit à peine le niveau d’une conversation normale. Quant à l’unité d’enthousiasme – qu’il faudrait s’empresser de créer – il en serait à coup sûr le mètre-étalon et le niveau zéro. Pourtant, il paraît ravi de me voir à nouveau. Intrigué aussi sans doute, mais il a une façon très à lui de le manifester. C’est largement intériorisé… Tellement intériorisé d’ailleurs que j’imagine mal ce type vouloir taxer 100 000 euros à un cinéaste de renom dans un parking souterrain.
- Vous devez vous demander comment il se fait que je débarque ainsi chez vous sans prévenir ?
S’il te plait, réponds-moi « oui » coco ! Ca m’aiderait !…
- En effet…
Je prends ça pour un « oui » et j’enchaîne en me basant sur les infos glanées sur le site web de l’université de Nantes.
- Vous avez entrepris une thèse de doctorat sous la direction de mon ami Guy Saupin. C’est par lui que j’ai eu vos coordonnées… Il se trouve que je voudrais discuter de l’avancée de vos recherches afin d’en inclure les idées fortes dans la nouvelle version de mon manuel sur les villes à l’époque moderne. Il va de soit bien sûr que votre nom sera mentionné à plusieurs reprises…
J’ai la désagréable impression de jouer le même tour de con que mon « si cher » collègue Jean-Baptiste Tricaud avec les garde-barrières d’Adeline : sucer la substantifique moelle du travail d’un autre et me l’approprier.
- Mais…
Ce « mais » ne me dit rien qui vaille. A la place de ce pauvre type, je crois que je demanderais à l’importune de faire demi-tour et de rentrer chez elle. De quoi pester pendant des jours et des jours sur ces profs gonflés qui vous maltraitent durant vos études en vous traitant de gros nazes avant de se transformer en vampires lorsque émerge enfin le petit groupe des meilleurs.
- … vous n’allez pas rester sur le pas de la porte… Entrez je vous prie.
A la sauce monocorde de professeur Albert, cette requête prend des airs d’invitation à rejoindre l’échafaud. Je résiste cette fois-ci à l’envie profonde de m’esquiver tant qu’il est encore temps. Dès que j’aurais posé les fesses dans le canapé, il deviendra impossible de faire demi-tour et j’en aurais au moins pour une heure de ce débit monotone, de cette léthargie verbale.
Par chance, le cadre de la pièce principale me sied. C’est grand, lumineux et deux murs sur quatre sont tapissés de grandes bibliothèques.
- Inutile de vous demander si vous avez tout lu ?
- Je confesse que certains me sont tombés des mains… Pas les vôtres, je vous rassure !… Savez-vous d’ailleurs que nous nous sommes déjà rencontrés
- Ah oui ?!…
Celui-là, je me le prépare depuis un bon moment. Il était impensable que Jean-François Albert ne mette pas en avant cette première rencontre à la librairie Vent d’Ouest. Pendant que je m’installe dans un canapé que je ne peux que trouver bien trop classe pour la demeure d’un enseignant, il se dirige vers les rayonnages d’où il extirpe mon Louis XIII.
- Voyez ! C’est bien votre signature !… 13 octobre 2010 à Nantes…
- En effet… Vous auriez une prise de libre pour que je branche mon ordinateur ?
Il m’indique une prise de courant disponible sur laquelle je connecte mon portable. Si vraiment il me fatigue, je pourrais au moins consulter mes mails grâce à ma clé 3G…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:38

Que retenir de la grosse demi-heure passée à subir le charabia inconsistant de monsieur Albert ?
D’abord qu’elle m’a permis de voir s’accuser mon constat initial sur la souffrance des élèves de ce type. Dire qu’ils doivent le supporter une heure entière… Peut-être même deux ?… Quel calvaire ! Ses propos sont non seulement débités sans aucune forme d’intonation mais ils sont parsemés de redites, de petits mots d’articulation qui n’articulent rien, de « euh » systématiques qui n’incitent pas à avoir confiance en celui qui hésite aussi souvent. Si j’étais IPR, je crois bien que je le ferais fusiller administrativement en le nommant dans des bureaux.
Sur le fond, il a épluché beaucoup de sources mais, au bout de deux années de travail (et à quel rythme si on en croit Nolhan !), il ne ressort pas grand chose de neuf, de déterminant de ce maelstrom documentaire. Voilà quelqu’un qui, peut-être sans même s’en rendre compte, se dirige vers un échec programmé. Sa thèse ne sera jamais soutenue, encore moins publiée. S’il y croit encore, il se berce d’illusions. C’est creux, insipide, sans vie. Tout à fait à l’image de son auteur.
Au bout de cinq minutes j’ai fini par capituler et, tout en faisant semblant de prendre en notes ce qu’il me raconte j’ai commencé à me balader sur la toile et à envoyer des messages d’impatience à Arthur resté dans la voiture.
- Rue des bateliers mais c’est tout sauf un bateleur !… ai-je d’abord écrit.
Ce à quoi Arthur a répondu :
- Abrège ! Il n’est pas à la hauteur du chapeau que vous voulez lui faire porter…
Je suis entièrement d’accord avec ça… Et pourtant !… Quand je regarde autour de moi, tout cela ne peut pas s’acheter avec un salaire de professeur certifié. Deux tableaux qui ne sont pas des croûtes, un lampadaire design, la table de salon ouvragée en bois précieux. Je sais très bien que ce genre de « gadgets » esthétisants n’auraient pas leur place chez moi tant je suis regardante à éviter les dépenses que je juge superflues. Ce gars a une autre source de revenus… Je ne le vois pas en privé à la Bogart trainant ses guêtres toutes les nuits pour m’espionner et découvrir les défauts de ma cuirasse. Je ne l’imagine pas se faufiler pour plastiquer les piliers du hangar du château de Bracieux. J’ai encore plus de mal à le situer en intermédiaire louche faisant chanter sinon Duplan, du moins une personne venue à sa place puisqu’il est avéré que le réalisateur ne pouvait être en janvier à Nantes.
Alors ?… Où est la faille là-dedans ? Où est le grain de sable que personne ne perçoit et dont je devine qu’il va bien finir par bloquer la machine ? Je mettrais ma main à couper que ce type n’est pas net, que cela ait un rapport ou non avec notre histoire !
- Et comment faites-vous pour mener de front cette étude si passionnante et votre travail d’enseignant qui je le sais est prenant et réclame temps et énergie ?…
- Il faut être organisé.
C’est ce qui s’appelle écarter la question. Comme je peux faire ma têtue, et comme cela m’intéresse au plus haut point, je reviens à la charge.
- En deux ans, vous avez épluché un stock considérable d’archives et si je vous entends bien, il vous en reste encore énormément à dépouiller… Vous trouvez le temps de respirer ?… Cela n’est pas trop pesant pour votre famille ?…
Il marque un temps avant de répondre. Un vrai temps d’hésitation. Qui masque quoi ?… Ou plutôt qui voudrait cacher quoi ?
- Je vis seul depuis que ma femme est partie…
- Oh, je suis désolée…
- Sûrement pas… C’est bien ce que vous vouliez savoir ? S’il y avait quelqu’un d’autre que moi dans cette maison ?…
Je ne sais pas comment je dois prendre cette soudaine virulence. Il ne croit quand même pas que je suis venue pour le braquer ?
- Quant à dire que vous venez de la part de mon directeur de thèse, c’est gonflé !… La dernière fois que je l’ai vu, il y a deux mois, il m’a dit qu’on ne tirerait jamais rien de moi… Ca m’étonnerait donc qu’il vous ait envoyée jusqu’ici !
Cette fois-ci c’est le débit de ses paroles qui s’est accéléré. Oh là là ! Dans quoi je suis venue me fourrer ?
L’air de rien, je tape quatre lettres sur mon clavier.
H
E
L
P…
Et je me demande comment tenir suffisamment longtemps jusqu’à l’arrivée de la cavalerie !…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:42

Arthur n’est pas resté dans la voiture. J’ai à peine envoyé mon appel au secours que déjà la poignée de la porte d’entrée s’abaisse frénétiquement.
Jean-François Albert, comprenant que les choses ne tournent pas exactement comme il les avait vraisemblablement imaginées, se précipite hors de son fauteuil pour m’attraper et faire de moi une sorte de bouclier…
- Eh ! m’écrié-je. Mais vous êtes malade !…
- Non, je suis aux abois… Je savais bien qu’un jour cette histoire me reviendrait à la gueule !…
- Mais de quoi parlez-vous ?…
Nous sommes en train, comme dans des jeux de gamins, de tourner en rond autour du canapé, l’un cherchant à échapper à l’autre pendant qu’Arthur tambourine comme un dingue contre la porte bleue.
- Putain ! Arthur ! Fais le tour !…
Je ne le crie pas. J’espère que la télépathie est une science exacte et que, de l’autre côté, mon amour de chéri comprendra ce qu’il doit faire… La baie donnant sur le jardin arrière est grande ouverte. Il suffit de se glisser entre les deux voitures (pourquoi deux ?) de l’abri latéral pour arriver jusqu’ici.
Manque de bol ! Albert était sur le trajet de mes ondes mentales. Il se dégage du canapé pour reculer et verrouiller la baie vitrée.
- Ce dont je parle, mademoiselle Toussaint, c’est des 50 000 euros que je me suis fait juste en allant récupérer une valise remplie de biftons…
- Vous étiez donc dans le parking de la Tour de Bretagne en janvier dernier ?
- Ah ! Je vois que vous savez soudain pourquoi vous étiez venue… Vous pouvez crier ce que vous voulez à votre compère… La maison est parfaitement insonorisée… Pensez ! Avec l’autoroute si proche !… Et puis, elle est parfaitement protégée par un système de détection ultramoderne… S’il continue à cogner comme un sourd, l’agence de télésurveillance va envoyer une équipe.
Bon ! Et on fait quoi dans ce genre de situation ?… Que je sache, je ne suis pas entrée de force ici ! Il aura du mal à me faire passer pour une voleuse ayant réussi à déjouer son système de sécurité. Je ne suis pas Catherine Zeta-Jones dans Haute-Voltige !… Et comment expliquer qu’un des plus grands présentateurs de journaux radio soit comme un fou devant la porte d’entrée ?…
- Vous croyez nous avoir piégés mais vous ne pouvez pas vous en sortir vous non plus. La police sera forcément curieuse d’entendre ce que nous aurons à dire sur vous… Vous feriez mieux de vous expliquer tout de suite…
- Sûrement pas !… Je n’ai rien fait d’illégal… On m’a juste demandé de me trouver à la Tour de Bretagne pour récupérer une mallette d’argent liquide. Tout en billets de 200 et 500 euros… J’en avais jamais vu jusque là…
- Alors si vous n’avez rien fait d’illégal, que craignez-vous de nous ?…
- Vous venez me réclamer cet argent… Personne ne m’a jamais rien demandé ensuite et on m’a dit que je pouvais tout garder…
- Qui est ce « on » ?…
- Vous le savez bien puisque c’est elle qui vous envoie…
- Elle ?…
- Mais oui, elle !… Ma maîtresse !…
- Mélina Brau ?…
- Vous voyez bien que vous la connaissez !…
- Eh merde !…
- Quoi ?!
- Nolhan s’est planté…
- Quoi ?!
- Mais arrêtez de trembler comme une feuille ! Je vous jure que vous ne risquez rien avec moi… Je suis bien Fiona Toussaint, je vous ai bien dédicacé mon bouquin en octobre de l’année dernière et, si vous êtes gentil avec moi, je vous donnerais quelques tuyaux pour la terminer dans les temps votre thèse. Alors posez le bibelot que vous aviez envie de m‘envoyer à la figure, allez ouvrir à mon mari et posons-nous pour discuter calmement de tout ça…
Victoire ! Jean-François Albert pose la petite statue émaillée, hausse les épaules avec fatalisme et va ouvrir la porte.
Avant que j’ai eu le temps de dire quoique ce soit, je le vois partir en arrière pour s’écraser contre le porte-manteau en fer forgé.
- Tu n’as rien ?… demande Arthur le poing encore fumant.
- Non ! réponds-je avec rage. Je n’ai même plus de témoin à interroger.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:48

On est resté jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Jean-François Albert était sonné, complètement dans le potage, mais le sang qui s’écoulait de son crâne chevelu avait commencé à imbiber la moquette épaisse de l’entrée. Hors de question de l’abandonner comme ça non seulement pour ne pas tomber sous l’accusation de non-assistance à personne en danger mais aussi parce que ce type avait visiblement des choses à dire… Et surtout des choses qu’il craignait de dire. J’ai donc profité honteusement de sa demi-inconscience pour ajouter quelques révélations à mon carnet de notes mentales.
- Qui avez-vous retrouvé dans le parking de la Tour ?
- Un type que je ne connaissais pas…
- Mais que votre maîtresse connaissait ?…
- A ce qu’il paraît… Un ancien amant… Il avait besoin de faire disparaître cet argent… C’est normal les étoiles devant mes yeux ?…
- Oui, oui… Arthur, ne reste pas planté là ! Cherche quelque chose pour empêcher le sang de couler…
- Il y a des compresses dans l’armoire de la salle de bains…
- Parfait ! Va chercher ça !…
Je m’accorde ainsi quelques secondes en particulier avec Albert…
- Je ne peux pas vous dire ça devant lui parce qu’il est jaloux et je crois qu’il vous en voudra encore un moment de m’avoir terrorisée… Mais je vous promets que je vais m’occuper de votre thèse puisque ça semble être votre priorité… Voilà… En attendant il faut que vous me disiez pourquoi vous avez dépensé cet argent…
- C’était trop tentant… D’abord j’ai pensé qu’il valait mieux ne toucher à rien… Et puis, un billet par-ci, un billet par là, ça a commencé à filer…
- Je comprends…
Enfin, je comprends sans très bien comprendre quand même ! L’idée qu’on vous demande de planquer 50 000 euros, moi, ça commencerait par me mettre d’abord la puce à l’oreille et je me demanderais ce que cela cache d’irrégulier. Blanchiment d’argent sale ? Escamotage de preuves ?… Parce que, pour planquer de l’argent pendant longtemps – et je suis bien placée pour le savoir – les paradis fiscaux et les banques off-shore c’est plutôt efficace. Tout mettre – enfin la moitié de tout si les chiffres de Duplan sont les bons – entre les mains d’un gugusse comme Jean-François Albert, je n’appelle pas ça un placement sécurisé de bon père de famille. Surtout en l’autorisant à se servir à pleines mains.
L’homme à la tête qui saigne est en train d’effectuer le chemin inverse de Duplan. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un « gentil » mais il a le profil parfait du simplet victime de ses mauvaises fréquentations.
Arthur ramène les compresses avec sur le visage un sourire jovial dont il ne me donnera le sens que plusieurs minutes plus tard, une fois l’ambulance partie et Albert remis à la surveillance des deux gorilles du colonel revenus dare-dare pour le prendre en charge.
- Tu verrais son armoire… On dirait le rayon parapharmacie d’un hypermarché… Enfin, surtout une partie du rayon !… Il a une collection de boites de préservatifs à faire pâlir un sex-shop… La même taille mais tous les goûts et toutes les formes…
- Et alors ?
- Ca me donne des idées…

A 17h30, le voile nuageux commence doucement à s’épaissir. J’ai tant bien que mal réussi à résister à l’envie de donner à Arthur ce dont il rêvait. Franchement l’idée de faire ça ici, au milieu de ce luxe trop clinquant pour être véritable, était clairement séduisante, surtout une fois prise en compte l’épaisseur de la moquette.
Sauf que j’avais bien d’autres choses en tête.
Après quelques bisous prolongés propres à allumer le feu d’une seconde passion, j’ai doucement repoussé Arthur en lui disant :
- Ne t’en fais pas, ce n’est que reculer pour mieux sauter…
Le double-sens nous a fait hurler de rire et nous a permis d’évacuer le stress des derniers moments. Jusqu’à ce que je pose la question qu’il ne fallait pas poser…
- Et Hélène, elle est comment ?
Pas de réponse…
- Vous avez vraiment partagé la même chambre cette nuit ?
- Tu me fais une crise de jalousie ?…
- Un peu, je crois…
- Alors, oui, on a partagé la même chambre cette nuit. Il fallait bien… Le privé engagé par Duplan trainait dans l’hôtel… Et non, il ne s’est rien passé entre nous. Je la crois très coquine ta copine, le genre à imaginer des plans à trois si tu vois ce que je veux dire mais je crains fort que l’absence de la troisième soit préjudiciable à ses élans…
- Tu crois qu’elle en pince pour moi ?
- Ce ne serait pas la première fille dans ce cas, je crois… Rappelle-toi cete animatrice télé qui te laissait des petits messages dans ta boite aux lettres…
Allons bon ! Il ne manquait plus que ça !…
Voyant le nuage sombre passer devant mes yeux, Arthur botte en touche sur le sujet et relance de ses 22 (expressions rugbystiques bien connues d’une native du Sud-Ouest… enfin, native par adoption… mais qu’Arthur maîtrise toujours aussi mal).
- On fait quoi maintenant ?
- Je ne sais pas… Si j’en crois les affirmations de notre dingo, qui n’est donc pas notre prof d’histoire-géo, je n’ai plus fatalement que deux jours à vivre… ou deux jours pour survivre. Ca me demande de ne pas me tromper sur ce que je dois faire…
- Raison de plus pour que…
- Raison de plus pour rien du tout, mon chéri !… Je n’ai aucunement l’intention de ne plus être là lundi matin… Donc, on fera l’amour plus tard… et si possible longtemps… Moi ce que je voudrais, tant qu’on est dans le coin, c’est aller voir un passage-à-niveau… Et faire un peu de shopping aussi…
- Je crois que je ne te comprendrais jamais, rigole Arthur. Toi, aller faire du shopping ?!… Et à la fermeture des magasins en plus ?…
- Le noir me va si bien, dis-je avec des sous-entendus canailles.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 10:54

On aura compris que, par souci de prendre en compte un maximum d’éléments dans cette affaire, je souhaite me rendre au nord du département, là où est décédée l’épouse de Bernard Duplan. La coïncidence qui veut que le « fameux » et supposé détective Jean-François Albert soit d’ici, que ce soit dans cette région que se soit produit cet accident et, accessoirement, que soit originaire le privé du cinéaste (comment sinon aurait-il été si vite dans les couloirs dès hier soir ?), eh bien cette coïncidence m‘emmerde profondément. J’ai le sentiment qu’en repartant vers Blois, je vais laisser derrière moi des indices importants, des indices que d’autres auront manqués… La preuve, même Nolhan – que je croyais pourtant infaillible – s’est trompé sur les rapports d’Albert et de Mélina Brau ; dans ce duo improbable, ce n’est pas lui qui portait la culotte ! Même si les deux l’enlevaient…
Un atlas routier emprunté chez le professeur nous donne le cap à suivre. Aller reprendre le périphérique nantais puis emprunter la N165 cette fausse autoroute bretonne qu’on doit autant aux promesses de François Ier au XVIème siècle qu’à la volonté politique des dirigeants français des années 70. Après, sortir en direction de Redon et de Saint-Gildas-des-Bois, une commune que je pensais tout droit sortie de l’imagination d’Antoine de Caunes à l’époque de Nulle Part Ailleurs…
L’absence de circulation en ce vendredi estival – et, qui plus est, en plein pont du 14 juillet – nous permet d’arriver « sur zone » (je suis en train d’adopter peu à peu un vocabulaire technique qui n’est pas vraiment le mien) aux alentours de 18h15. Nous avons bien sûr discuté sur le chemin des raisons de cette soudaine envie de découvrir ce passage à niveau. J’ai justifié ma décision par l’absence de netteté des images satellites du coin sur Google Maps et ViaMichelin, l’absence du Street View sur cette fameuse route et, finalement, par la simple envie de comprendre, de saisir ce lieu qui, quoi que tout le monde en pense, est le nœud central, sinon capital, de l’affaire. A tort ou à raison, j’estime que s’il n’y avait eu cet accident, rien de ce qui suit ne serait arrivé… et le docteur Pouget, pas plus victime du SIDA que moi, serait toujours des nôtres.
Je reprends mes notes sur l’ordinateur pour guider Arthur.
- Il faut traverser le village et puis prendre à droite à la hauteur d’un petit arrêt de bus. C’est la direction de la gare mais je ne suis pas certaine qu’il y ait un panneau pour l’indiquer

- Tu appelles ça une gare ? s’exclame Arthur en me désignant sur sa gauche le petit abri de plexiglas, ses deux sièges et sa grosse pancarte marquée Drefféac.
- Je te dis qu’on ne voit rien sur l’image sat !…
Je sens confusément que, pas plus que les autres, il n’est convaincu de l’utilité de traiter l’accident fatal de Catherine Duplan.
Il est clair que la gare de Drefféac ce n’est pas Montparnasse un soir de grands départs. Je me plante au milieu du passage à niveau automatique et commence à prendre de véritables repères. Derrière moi, la direction de Redon et de Rennes (ou bien Quimper si on bifurque à Redon), face à moi l’agglomération de Saint-Nazaire qu’on ne fait que deviner au loin (en ayant en plus beaucoup d’imagination). Sur ma droite, des champs qui s’étendent jusqu’à la route principale. A gauche, une exploitation agricole aux rudes bâtiments dont le nom, La Louisiane, est une page d’Histoire nantaise venue s’inscrire dans ces régions d’élevage et de marais. Sous mes pieds, séparant les rails, des plaques de bois noires zébrées par de grosses marques de roues d’engins agricoles. Le lieu du drame.
Je me dis qu’il faudrait que j’aille interroger d’éventuels témoins de « l’accident » mais un détail, revu tout à l’heure, me retient. Avant l’accident de Catherine Duplan, il y avait eu un autre drame à ce passage à niveau : un agriculteur avait été fauché sur son tracteur par un Corail lancé à pleine vitesse. Je me vois mal aller raviver ces mauvais souvenirs chez les riverains.
En tous cas, ce qui est clair, c’est que la topographie est bien celle que j’avais pu reconstituer depuis les images (floues) du satellite. Une impressionnante ligne droite dans laquelle les trains doivent s’engager à pleine vitesse. Qu’un type sur son tracteur n’ait pas eu le temps de réagir en se retrouvant bloqué sur la voie laisse peu de doutes sur le laps de temps réduit disponible pour faire face à l’arrivée d’un train.
- C’est bon… Tu as vu ce que tu voulais voir ?
- Je ne comprends pas que ton âme de journaliste ne prenne pas le dessus… Tu es un homme d’enquête de terrain…
- Les faits divers, ce n’est pas ma tasse de thé, tu le sais…
- Mais tu irais demander aux habitants de la ferme s’ils se souviennent de quelque chose de particulier ?
Je me fais l’impression d’être d’une lâcheté sans nom. Voilà une forme de pudeur que je n’arrive pas à transgresser : rouvrir les blessures des gens, très peu pour moi. Je préfère encore m’humilier à ce genre de demande peu glorieuse. Fort heureusement, c’est Arthur et il sait comment je fonctionne…
- D’accord… J’y vais… Mais, fais-moi plaisir, ne reste pas à traîner comme ça sur les voies. Je n’aime pas l’idée de te retrouver à l’état de sauce bolognaise…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:01

Comme il ne faut jamais inquiéter outre mesure son chéri, j’escalade le petit muret du quai pour aller observer les horaires affichés dans le petit abri qui fait de Drefféac une halte ferroviaire plus qu’une véritable gare. Les fameux horaires sont on ne peut plus chiches. Deux arrivées en début de soirée et deux départs le matin. On ne doit pas se bousculer sur le quai… Pas plus qu’on ne se bouscule d’ailleurs sur la route. Depuis cinq grosses minutes que nous sommes là, pas une seule voiture. Autant dire que s’il y a un dysfonctionnement des feux de signalisation du passage à niveau, il ne risque pas d’y avoir grand monde pour s’en rendre compte.
Les feux rouges et la sonnerie se déclenchent soudain. Arrivant de Redon à plus de 140 km/h, un TER aux couleurs de la région Bretagne déboule en projetant un souffle chaud qui me rejette en arrière. Je le regarde s’enfuir au loin tandis que les barrières se relèvent. Cela n’a duré qu’une trentaine de secondes à tout casser. Pourtant, de cette trentaine de secondes, nait une conviction étonnante fondée sur deux expériences proches de moi : une déambulation hiératique le long des voies toulousaines, un accident routier en Loir-et-Cher. Non seulement Catherine Duplan a bien été assassinée ici mais en plus je sais comment ils s’y sont pris…

- Il faudrait revoir tes sources, ma chérie… L’autre accident ne s’est pas produit ici mais au sud de la commune, dans un coin qu’ils ont appelé… Catiho…
D’un côté j’ai envie de sourire en retrouvant mon Arthur journaliste, consultant son petit carnet Rhodia orange pour être certain de ce qu’il affirme… De l’autre, Catiho et Catherine font une drôle de coïncidence à nouveau, cette fois-ci au plan des sonorités. Loin de m’abattre, cette information me renforce dans mes certitudes toutes neuves.
- Et ?…
- C’est arrivé alors que les proprios étaient en vacances et que l’exploitation avait été confiée à un couple de saisonniers. Donc ils ne savent que ce qu’on leur a raconté à leur retour au village deux jours plus tard.
- Encore un hasard sans doute…
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Regarde les traces sur le passage à niveau… De la terre, rien que de la terre… Pas de traces de pneus « normaux ». Les quelques personnes qui passent par cette route ne vont guère plus loin que nous. Elles se garent sur le petit parking et vont prendre leur train quand il daigne s’arrêter ici ce qui est rare. Autrement dit, il suffit de bloquer la circulation à un moment où il n’y a aucun mouvement ferroviaire marquant… Juste deux ou trois minutes…
- C’est insuffisant pour arrêter la voiture sur les voies, installer la femme de Duplan sonnée au volant, s’éloigner…
- Si on fait comme ça, je suis d’accord… C’est aussi ce que je croyais mais il y a une autre solution. Il y a environ 20 secondes entre le moment où la sonnerie se met à retentir et l’arrivée du train mais la voie commence à vibrer 15 bonnes secondes plus tôt…
- Vingt ou tente-cinq secondes, c’est pareil. Cela ne suffit pas pour faire tout ça…
- A moins que tout ait été préparé par avance… Catherine Duplan est au volant, sonnée comme tu l’as dit, avec peut-être assez d’alcool dans le sang pour que les flics n’aillent pas voir plus loin que cette première analyse. Pour la mettre en place au dernier moment, il suffit d’avoir un engin assez puissant pour tracter la Mercedes… Même une Classe A, ça fait son poids… Et dégager ensuite rapidement l’engin tout en faisant en sorte qu’il paraisse un élément naturel dans le décor.
- Un tracteur avec un treuil !
- Quand la voie commence à vibrer, le complice du conducteur du tracteur détache le crochet et détale à couvert vers les arbres. Cinquante mètres… Sans être Usain Bolt, ça peut se franchir en dix-quinze secondes. Cela laisse encore à peu près autant de temps pour disparaître complètement… Pendant ce temps, de l’autre côté de la voie ferrée, le tracteur va gentiment se garer à l’abri des bâtiments de l’exploitation. Ni vu, ni connu…
- C’est tiré par les cheveux !… Le conducteur du train aurait pu voir quelque chose.
- A quelle heure le choc ?…
Arthur retourne à ses notes.
- La femme, qui semblait avoir plus de souvenirs que son mari, m’a dit que c’était vers 14 heures…
- Orientation de la voie ferrée à cet endroit ?
- Je dirais entre Sud et Sud-Ouest, répond Arthur après avoir pris en considération la courbe descendante du soleil.
- Nous sommes au mois d’août… Le conducteur du train dit qu’il a vu la voiture au dernier moment et forcément car…
- Il avait le soleil dans les yeux…
- De toutes cette somme de parfaites coïncidences, moi je conclue qu’il n’y a rien qui relève du hasard là-dedans. Sur un point, notre toqué est plus lucide que tout le monde : Catherine Duplan a bien été assassinée ici. Et tout le reste, que cela vous plaise ou non, découle de cela… Alors, si tu n’as pas d’informations sur les sympathiques intérimaires qui ont pris les rênes de cette exploitation en août 2008, je crois qu’il est temps d’aller en demander…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:07

Il faut un peu plus de trois heures pour rejoindre Blois. Même si je suis décidée à aller superviser l’effraction du château par « mes troupes », je prends la peine de faire l’arrêt shopping déjà planifié.
En découvrant l’enseigne vers laquelle je l’ai dirigé depuis internet, Arthur a un hoquet de surprise.
- Je croyais que tu ne voulais plus aller dans ce genre d’endroit…
- Oh mais je ne vais pas y aller, mon chéri… Voilà de quoi payer le tout, dis-je en tendant la carte jaune paille zébrée des couleurs lettones. Et, en plus de ce qu’il y a sur cette liste, je t’autorise à me faire un petit cadeau… et même deux si tu te sens vraiment toujours très amoureux.
Je regarde Arthur pénétrer dans le Sexcity d’Orvault en rigolant comme une petite folle. Au moins, si je dois mourir après-demain, j’aurais eu plein d’occasions de croquer dans la vie à pleines dents pendant mes deux dernières journées terrestres.

- Mais tu vas faire quoi avec cette combinaison noire et ces bottes ? me demande Arthur en déposant les paquets à l’arrière de la Clio.
- Me fondre dans la nuit dans un premier temps et, qui sait, avec un peu de chance, en ressortir pour te rejoindre dans un petit lit douillet…
- Et… Et le reste ?
- Ca, c’est pour m’occuper d’une amie… On va même commencer par ça…

Il est 22h37 lorsque Arthur me dépose devant l’hôtel de Savoie. La propriétaire coule un œil par l’entrebâillement de la porte vitrée située entre le comptoir et l’escalier.
- Ah ! C’est vous ?… Je croyais que vous étiez déjà rentrée… Bonne nuit, mademoiselle Toussaint…
- Je ne fais qu’entrer et sortir… Juste le temps de me changer et je repars…
- Vous voulez que je vous redonne le code pour la porte…
- Non merci, madame… Je m’en souviens toujours… 1208… Un an avant le massacre de Béziers…
Le massacre de Béziers ne doit rien dire à l’hôtelière qui s’échappe à nouveau vers ses appartements en marmonnant un « ah bon ! » un peu désabusé et fataliste. A quoi peut-elle bien servir si on sait tout ?…
Je grimpe avec précaution l’escalier de bois partiellement recouvert de tapis. Les marches sont irrégulières et craquent fréquemment. J’ai encore ce souci de ne pas déranger…
Il y en a une pourtant que je compte bien déranger dans ses certitudes, c’est mon « amie » Hélène Stival. Il est grand temps que nous ayons une explication globale sur nos relations et sur son rôle dans toute cette histoire. Entre son vrai-faux billet de train et les baisers sur la plage avec Arthur, entre son coup d’énervement contre une pauvre chanteuse de bal et la manière dont elle s’est remise du traumatisme de l’accident de Sirène qui paraissait l’avoir anéantie à jamais, il y a beaucoup de choses troublantes. Qu’elle soit « space » cela ne me gêne pas forcément mais qu’elle se foute de moi, ça je peux difficilement l’accepter ; sur ce point-là, elle ne pourra jamais rivaliser avec Ludmilla dont la droiture parfaite est une des raisons qui me font dire que cette fille-là aura marqué ma vie de la manière la plus positive qui soit. Hélène n’a pas le quart de la moitié de cette fiabilité morale. Pourquoi ?…

Le flic posté devant la porte de la chambre me reconnaît et s’étonne. Lui aussi me croyait à l’intérieur.
- Visiblement, l’info n’a pas été transmise. C’est une amie qui partage mon triste sort… Mais ne vous en faites pas, elle ne va pas tarder à partir.
Je tourne la poignée et pénètre dans la chambrette aussi tranquillement que si c’était la mienne… D’ailleurs, c’est la mienne. Cette valise est la mienne, ce bouquin sur la table de nuit est à moi et les produits dans la salle de bain m’appartiennent également. La seule tâche dans ce paysage est la jeune femme vautrée sur le lit en train de compter les pieds des paroles d’une chanson.
- Enfin, tu arrives ! J’ai la dalle, moi !…
- J’y ai pensé ! Je t’ai amené des gâteaux que j’ai acheté spécialement pour toi sur une aire d’autoroute… Avec ça, tu as le choix entre plusieurs cannettes de soda ou de l’eau…
- Pas d’alcool ?…
- Sûrement pas… J’ai besoin que tu aies l’esprit clair pendant qu’on discute…
- Alors, le prof ?…
- A l’hosto… Léger traumatisme crânien… Je ne sais pas ce qu’Arthur a en ce moment avec les enseignants, c’est le second qu’il tabasse… Je commence à m’inquiéter sur ce qu’il pourrait me faire s’il voulait se débarrasser de moi...
C’est tellement gros comme remarque qu’Hélène me considère avec étonnement.
- Qu’est-ce qu’il t’a raconté ? Je veux dire, sur lui et moi…
- Ben, pas grand chose… Il m’a juste laissé entendre que tu avais pour moi des sentiments un peu troubles…
- C’est interdit ?…
- Pas forcément… Mais si tu veux qu’on en vienne à ce type de relations, il va falloir que tu acceptes de jouer avec mes règles ?
- C’est quoi tes règles ?
- On verra plus tard… Pour le moment, régale-toi… Je prends une douche et je me change…
- On sort ?
- Je sors !

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:12

Il y a des miettes de gaufrettes partout sur le lit. Je trouve ça idéal pour ce qui va suivre.
- Alors ? demande Hélène.
- Eh bien, ma chérie, tu vas commencer par te déshabiller…
C’est peut-être aller bien vite en besogne mais, outre que je n’ai aucune véritable expérience de ce genre de situation, je n’ai pas vraiment de temps à perdre.
Ce qui est extraordinaire c’est qu’Hélène, la tête forte, obéit sans moufter. C’est clair qu’elle en a envie de ce câlin libertin – d’aucuns diraient contre nature – et que sa personnalité volcanique ne demande qu’à exploser à travers les plaisirs qui s’annoncent.
- Pas la peine de le faire entièrement… En revanche, tu vas enfiler ça !
Je lui laisse le temps de comprendre ce que fait accrochée à mon index cette paire de menottes.
- Tu aimes le sm, toi ?…
- Tu ne te rappelles pas de La Belle Odalisque ?
- C’était contre nature…
- J’ai changé…
Oh que oui j’ai changé ! Je ne sens pas le moindre tremblement, le moindre doute dans ce que je suis en train de faire. Si Hélène est totalement innocente, elle me détestera à jamais parce que…
- Allez, boucle-les derrière ton dos !
- Mais !…
- Si tu n’es pas d’accord, on peut encore arrêter…
Le cliquetis des fermetures est la seule réponse qui vaille aux yeux d’Hélène devant cette mise en demeure.
- J’ai trois questions à te poser d’abord…
- Vas-y !… SI c’est sur Arthur, il ne s’est rien passé…
- Et tant mieux pour toi, parce que je t’aurais peut-être déjà arraché les yeux… Alors, premier point : qui t’a fabriqué de fameux billet de train improbable ?
- Je l’ai reçu de la production…
- Tu le jures ?
- Juré !… Dis, tu vas me frapper si tu n’es pas contente de mes réponses ?
- Je ne pense pas…
- Bon, alors, si tu pouvais m’aider à bouger un peu… Il y a des miettes qui me rentrent dans la raie des fesses…
- Ca t’apprendra à manger proprement… Donc, tu trouves ton billet dans ta boite aux lettres…
- Dans une enveloppe avec le logo de la société de prod de Duplan, oui…
- Pourquoi tu ne le lui as pas rappelé ?…
- Il est supposé le savoir, non ? C’est sa boutique.
Parfois, j’en doute un peu… A vrai dire, j’en doute de plus en plus…
- Deuxième question… Monsieur Georges, tu le connaissais avant qu’il te propose de l’argent ?
- Jamais vu !… Mais ce n’était pas ton cas, je crois…
- Je t’expliquerai un jour si tu es bien sage… Là c’est trop long et trop compliqué… Et qu’est-ce qu’il t’a proposé exactement ?…
- De partir en tournée au Québec et…
- Arrête de te foutre de moi ! Je connais le colonel… S’il était venu avec une idée en tête, il est impossible qu’il soit reparti sans rien obtenir juste parce que tu lui as dit « non »… Il a forcément trouvé un moyen de faire pression sur toi pour que tu ailles dans le sens de ses intérêts…
- Il y a ces photos…
- Nous y voilà !…
- Il a bien voulu que je reste sur le film mais à condition que j’ouvre grand mes yeux et mes oreilles et que je lui fasse parvenir ce que je découvrirais de bizarre…
- Donc tu me mens depuis le début…
- Pas vraiment puisque tout le reste est vrai… C’est bien à toi que je dois mon premier succès et j’aime beaucoup quand tu es tout près de moi… Et j’adore aussi ton calme olympien…
Elle m’idéalise, ce n’est pas possible.
- Enfin, cette histoire avec la chanteuse de bal ?
- C’était juste pour attirer l’attention de ta commissaire de police sur moi… « Monsieur Georges » m’a dit qu’il était temps que tu te mettes vraiment à douter de tout pour que ton prodigieux cerveau se mette vraiment en branle… C’est ce qu’il a dit… Texto…
Quand je disais qu’il fallait éviter de classer trop ouvertement certains dans la colonne des gentils…
- En résumé, tu es au service de « monsieur Georges » depuis le début…
- Au service, c’est un bien grand mot… Disons que les photos en question n’arriveront jamais dans la presse mais sous pli discret dans ma boite aux lettres. Pour moi, c’est ce qui compte… Il y a des trucs dans la vie qu’on a du mal à assumer avec le recul…
- Comme ce que je vais faire maintenant par exemple…
- Tu vas faire quoi ?…
- Te préparer pour sortir…
Je m’approche d’Hélène comme pour coller mes lèvres sur les siennes. Au dernier moment, je lui enfourne dans la bouche un bâillon qui la réduit au silence…
- Mmmmmmm…
- J’ai très envie de te croire mais ce soir je ne vais prendre aucun risque… Tu vas rester sagement ici à m’attendre pendant qu’une autre Hélène Stival va aller s’assurer que tu ne m’as pas raconté de craques.
Deux nouvelles paires de menottes finissent d’immobiliser Hélène sur le lit que, par bonté d’âme, je débarrasse de son excès de miettes. Les yeux de la chanteuse ne sont pas furibards comme je pouvais le craindre, elle semble goûter l’instant. Je me demande même si elle n’est pas en train de composer dans le secret de son cerveau fertile les paroles d’une nouvelle chanson rigolote à partir de cette situation.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:29

J’enfile la combinaison noire achetée au Sexcity de Nantes, puis après m’être assurée qu’elle ne plisse pas, je ramasse les vêtements d’Hélène. Un tour dans la salle de bains pour profiter du miroir et me maquiller selon son outrance naturelle, coiffer une perruque imitant globalement sa chevelure (mais que je vais de toute manière rouler ensuite en boule sous la casquette de marin). La jupe courte, le blouson finissent de parachever mes préparatifs. Je griffonne un petit mot signé de mon nom pour le gardien de mes nuits : « Je dors… Si ma copine ne revient pas, pensez à me libérer à 9 heures ».
Dernier coup d’œil dans la glace avant de passer au révélateur d’Hélène.
- Comment tu me trouves ?
J’ai droit à un hochement de tête satisfait. J’y réponds par un encouragement.
- J’aurais préféré trouver une autre solution mais je ne suis pas une pro, moi… Tout ce qui comptait c’est que tu ne sois pas dans mes pattes cette nuit.
Je m’approche à nouveau du lit et je dépose un baiser sur le front d’Hélène…
- T’en fais pas pour moi !… Si les Rivière ne m’ont pas eue, personne dans cette ville ne réussira jamais à me faire de mal.

- Mais c’est toi ?!…
- Evidemment que c’est moi ! Tu ne crois pas que j’allais laisser Hélène revenir jouer avec ton beau corps musclé ?… Allez, chauffeur ! Direction Bracieux !…
Je sens mon journaliste préféré prêt à me dire le fond de sa pensée. Il se retient mais il est évident que, peut-être émoustillé par mon apparence délurée façon Hélène, il imaginait une autre fin de soirée.
- Je ne vais quand même pas les laisser aller fouiller ce bureau sans les accompagner !
- Fiona chérie, tu es prof à l’université, pas barbouze !…
- J’ai constitué cette équipe pour résoudre un problème. Je vais aller jusqu’au bout et s’il y a des risques à prendre, je les prends…
En disant cela, j’ai conscience de brasser de l’air. Qu’est-ce qu’il peut bien m’arriver dans cette petite aventure-là ? Avec Julie et Isabelle, professionnelles aguerries, et les rondes hautement élastiques des vigiles du château, il faudrait une succession de catastrophes pour que cette petite équipée, même pas sauvage, tourne mal.
Je retire le blouson et la jupette d’Hélène. La casquette et la perruque volent sur le siège arrière. Il faudra que je réenfile tout cela pour pouvoir aller libérer mon « amie » sans éveiller les soupçons du planton posté là par Morentin. J’avais même une autre idée mais je continue à la laisser tournicoter dans mon cerveau afin de décider si elle est sensée ou prématurée. Il faut coûte que coûte que j’élimine les suspects de ma liste, que je fasse glisser un maximum de noms du côté des « gentils ». Ma plus grosse certitude désormais c’est qu’il n’en restera pas qu’un du mauvais côté. Il y aura les assassins de Catherine Duplan et le malade qui cherche à la venger… Cela fait pour le moins trois personnes au moins. Les deux premières nous ont été décrites par les propriétaires de l’exploitation de Drefféac, les informations on été envoyées par mail à Jean-Gilles Nolhan qui ne m’a toujours pas répondu. Autre piste que je ne peux suivre moi-même et que je sous-traite au flic, cette Mélina Brau qui, encore inconnue ce matin, s’est taillée en quelques heures une solide réputation d’entremetteuse. Pour le reste, il faut que j’assume et que je taille dans la masse des acteurs, actrices, techniciens pour séparer le bon grain de l’ivraie.
- Tu en penses quoi, toi ?…
Même si je ne le dis pas forcément dans cette chronique, Arthur est toujours présent dans mon esprit et j’ai sans arrêt la sensation qu’il est avec moi à chacun des événements, heureux ou non, que je rencontre. Faute de savoir très bien comment prendre ses regards insistants, je lui laisse la parole. Nous n’avons finalement jamais parlé de cette affaire. Je l’ai entrainé avec moi mais comme s’il était consubstantiel à mes propres actions, sans jamais lui demander comment lui la perçoit.
- Parmi les livres que tu m’as achetés et qui m’ont occupé pendant que tu jouais à faire la star, il y en a un que je n’ai pas arrêté de prendre puis de reposer. Tu sais, celui sur la fin de l’Empire romain…
- Oui, je vois… Le Carrié et Rousselle…
- C‘est bien possible… Je n’ai pas ta capacité fantastique à mémoriser comme ça les noms des historiens… Ce bouquin n’a pas arrêté de me dérouter… Dès que j’avais l’impression de comprendre quelque chose, j’étais encouragé à poursuivre… Sauf que, dix pages après, il fallait que je revienne en arrière parce que tous les repères de cette époque sont si différents des nôtres que j’avais besoin de vérifier que j’avais bien compris… La tétrarchie, c’est une idée de dingue ! Et Constantin… Vrai chrétien ou pas ?… Bref, quand je considère la situation, j’ai exactement la même sensation. Tout pas en avant est un pas en arrière qui s’annonce. On avance en marchant sur les mains et sur des sables mouvants…
- J’aime l’image, fais-je remarquer… Mais si tu devais dégager un coupable idéal…
- Je ne crois pas au détective qui assouvirait la vengeance posthume de la tante de Catherine Duplan… Je n’y ai jamais cru… Justement parce que tout a été fait pour qu’on aille dans ce sens-là… Tu te retrouves en demeure de sauver un film auquel tu ne crois pas. Pourquoi ?… Duplan est un type marqué à gauche mais les services de l’Etat sont déployés pour que son film puisse se faire. Pourquoi ?…
Ce dernier point est très intéressant. Il faut être journaliste, s’être frotté aux « politiques » pour regarder les faits avec cet angle-là.
- Prestige de la France ? Festival de Cannes ? propose-je.
- Rien du tout !… Je jubile à l’idée de te coincer sur ton propre domaine… Le Président et ton Cardinal c’est le même combat.
Voilà le genre d’anachronismes qui ne peut que me hérisser le poil… Surtout sous la combinaison légère en mailles fines qui m’emprisonne.
- On ne peut pas…
- Comparer les époques, je sais… Mais voilà un film dont on va parler au printemps prochain… Un printemps qui politiquement a une certaine importance, tu ne l’ignores pas même si parfois on se demande si tu as encore du temps pour être une citoyenne de ton temps… C‘est quoi le Richelieu de Duplan ?… Un homme courageux, qui s’épuise à défendre la France contre tous ceux qui voudraient faire adopter des politiques autres et saper l’autorité… C’est un homme inflexible, un homme abandonné et trahi y compris par ceux qui l’ont soutenu un temps… Et malgré tout cela, il ne rompt pas… Il ne quitte pas le navire…
- Il demande à plusieurs reprises au roi à partir…
- Mais que dit le roi ?… Que dit le roi, Fiona ?…
- Il refuse…
- Et si on poursuit ma petite analogie anachronique à tes yeux, on arrive où ?…
- A Bracieux, dis-je pour détourner la conversation qui est en train de prendre un tour qui me gêne. Il faut réussir à trouver le camping-car…
- Pourquoi tu ne veux pas m’écouter ? Tu fais ta hautaine tout d’un coup ?…
- Duplan fait des films politiques mais il ne peut pas avoir changé de bord comme ça… Et c’est tiré par les cheveux…
- Bien exploité, ce message entre les deux tours de la présidentielle… Porté par une ou deux figures bien connues et appréciées de l’opinion. Dans un premier temps, je suppose qu’ils pensaient à Maximilien Lagault mais, il est trop fin le bougre pour se laisser capturer par une combine où il voit bien tout ce qu’il a à perdre… Si le sortant est sorti, il dégage avec… Alors, il reste une bande de comédiens pour véhiculer cette image d’un président-cardinal qui, parce qu’il sert bien le pays, voit le roi, c’est-à-dire le peuple dans un régime démocratique, lui renouveler sa confiance… Avec un final où tout semblait perdu. On se détournait du cardinal… Et puis, retournement inattendu, il est confirmé par le roi… c’est ta fameuse Journée des dupes…
- Le favori qui se ramasse et celui qu’on voyait déjà parti qui se rétablit à la surprise générale et rafle la mise… Allez, je vais te faire plaisir, je trouve le raisonnement brillant… Tiens, le camping-car est là…
- Brillant mais ?…
- Je n’ai pas très envie d’imaginer que je suis en train de m’embarquer dans une expédition délictueuse pour maintenir au pouvoir celui qui est responsable de la réforme débile qui affecte mon université…
- C’est peut-être ça qui est très fort, ma chérie… Penses-y… Et ne prends pas froid.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:32

Bien sûr, il faut imposer un peu d’autorité pour qu’on m’autorise à prendre part à la petite sortie estivale nocturne programmée au château. Isabelle n’y voit pas de problème, Julie balance, Nolhan est carrément opposé.
- Je suis majeure et encore à peu près saine d’esprit. On ne va pas escalader des montagnes ou ramper dans des boyaux étroits… Et, en plus, je suis la seule à avoir fréquenté les lieux à plusieurs reprises… Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas y aller…
- C’est pas ton job !…
- Arthur, s’il te plait !… Je sais très bien que ce n’est pas mon boulot, mais pour une fois j’ai décidé de m’amuser pendant mes vacances.
Rien n’est vrai dans cette phrase et c’est ce qui fait redescendre instantanément la tension. Tout le monde comprend que ce n’est pas un caprice de ma part mais bien le sens de mes responsabilités qui me conduit à me présenter au point de départ de l’expédition.
- Rien de neuf, Nolhan ?…
Puisque ma participation à la « visite » du bureau de Duplan semble entérinée, j’en reviens à d’autres préoccupations.
- Vos agriculteurs sont introuvables… S’ils ont été répertoriés dans les différentes bases de données de l’ANPE ou du Ministère de l’Agriculture, ils en sont sortis depuis et d’une manière extrêmement rare. Sans aucune trace… Pas même un lien mort… Ce couple n’a jamais existé…
- On ne les retrouvera donc pas…
- Avec du temps, commence Nolhan…
- Ce temps que nous n’avons pas, Jean-Gilles. Mélina Brau ?…
- Inscrite en master à la fac de Nantes. Prend à côté des cours de comédie au conservatoire dramatique de la ville et joue avec une troupe qui s’appelle L’écrêté de l’estragon…
- Elle est douée ?
- Je ne sais pas…
- Il n’y a pas un petit bout de vidéo quelque part à regarder en streaming pour savoir à quoi elle carbure cette demoiselle ?
- Visiblement le sexe et le chocolat si j’en crois la reconstitution rapide que j’ai pu réaliser à partir de l’observation des images que j’avais déjà emmagasinées sur Jean-François Albert. Outre les copies dans la valisette noire, j’ai remarqué la présence d’un ballotin de chocolats de chez Jeff de Bruges…
- Et pour le sexe ?…
- Tu oublies, intervient Arthur, ce que j’ai vu dans sa pharmacie.
- Donc, conclue-je, Mélina Brau est un artiste libertine, manipulatrice et jouisseuse. Avec ça on est bien avancé… Et elle est où en ce moment la demoiselle ?…
- Où on est en juillet lorsqu’on pense qu’on a du talent et qu’on veut que ça se sache ?
- Avignon ?…
- La compagnie joue dans le cadre du festival off « PN381 »… Enfin, « joue »… Il y a des contorsions, des hurlements sans fin, des projections de viande crue sur la scène. C’est selon leur dossier de presse la « traduction émérite et symbolique de la souffrance des suppliciés du monde contemporain ».
- En clair ?…
- Ca ne vaut pas un bon inspecteur Harry…
- Nolhan, je crois que je suis complètement d’accord avec vous… On doit être de vieux réacs sans le savoir… Mais c’est quoi l’histoire de ce PN quelque chose ?
- L’histoire d’un type injustement mis en prison après un accident de la circulation où il a causé la mort d’une femme et qui se suicide. Leurs âmes viennent roder et revivre le drame sur les lieux de l’accident…
- C‘est d’une folle gaité, observe Julie tout en vérifiant que se trouvent bien dans son sac à dos noir tous les éléments indispensables pour notre équipée.
- Ce genre de spectacle l’est rarement, précise Arthur qui a reçu plusieurs « créateurs » de ce style dans son émission du soir. Pour certains esprits, plus c’est chiant, plus c’est fort… Comme s’il suffisait de parler des camps de concentration ou des boat-people pour faire un bon bouquin…
- Ecoutez, les garçons… Puisque vous m’avez l’air d’accord sur les qualités de ce spectacle, vous allez pouvoir essayer de déterminer si ça a un quelconque rapport avec notre affaire pendant qu’on va aller faire un tour dehors entre copines…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:35

SAMEDI 16 JUILLET
La petite balade tranquille que j’imaginais me porte rapidement le cœur à plus de 110 pulsations. Julie et Isabelle sont parties quasiment au pas de course pour rejoindre le château depuis le centre du village où est garé le camping-car. Lorsqu’un moteur de voiture commence à ronfler trop près, quand des pinceaux de phares déchirent la nuit, nous nous déportons dans l’ombre. Trois silhouettes en noir galopant sur le bas-côté à minuit, il y a de quoi intriguer le premier vacancier venu… Si l’automobiliste est du coin, sûr qu’il saura où aller pêcher les gendarmes pour faire part de cette étrange présence.
Après avoir franchi le pont sur le Beuvron, nous prenons sur la droite pour entrer par le côté sud dans le parc du château. Je me fais remarquer par mon incapacité crasse à franchir le grillage de la clôture ; il faut qu’Isabelle me hisse quasiment à la force des bras par-dessus la fine séparation. Premier écueil franchi mais alors que je voudrais souffler un peu, mes coéquipières sont déjà reparties à travers la petite prairie qui suit la rivière.
Je n’ose pas leur demander de ralentir. Promis, juré ! Cette année, je me trouve un moment dans mes semaines surchargées pour faire un peu de sport !… Quelle honte de ne pas pouvoir galoper plus de cinq minutes sans avoir des palpitations et des élancements suspects dans les hanches !
Nous abordons le bâtiment par la terrasse que j’appelle désormais « de Compiègne » depuis le tournage de la scène ayant vu Louis XIII offrir à Richelieu de revenir siéger en son conseil. Nous n’avons pas vu une seule lampe torche s’agiter dans les environs. Pas une toux ou un point rougeoyant de cigarette pour traverser la nuit. Sur ce point de vue-là, comme on dit, c’est du gâteau. Les vigiles sont aux abonnés absents.
Faire céder la serrure permettant de pénétrer dans le château est un jeu d’enfant pour Julie (je suppose qu’elle a déjà réalisé depuis longtemps un double de la clé au cas où…). Nous nous retrouvons à l’intérieur environnées de tout un bric-à-brac de matériel entreposé là en attendant la reprise du tournage (la journée de samedi devant se dérouler à Orléans). Première véritable respiration. Isabelle fouille dans son sac, en tire une lampe de poche tamisée qu’elle promène autour d’elle.
- On continue.
La pause n’a duré que quinze secondes. Trop peu pour que je ne commence pas à haleter dangereusement dans l’escalier. Chaque marche est un pic de tension supplémentaire même si je sais que je ne risque rien avec de vraies professionnelles pour m’accompagner. C’est juste qu’insensiblement je sens qu’elles gagnent sur moi et qu’elles me larguent. Nous n’avons pour nous guider que la lumière pâle de la pleine lune ; pour moi, ce n’est pas suffisant. J’ai déjà accroché deux rebords de marches.
Le palier de l’étage survient comme une libération. Heureusement que je connais les lieux, elles ne m’attendent pas et filent sur la droite vers le « bureau » de Delphine Lopez.
- Il y a quelqu’un !…
C’est un simple chuchotement entre les deux agentes mais, dans le silence transparent de la grande salle, il me cloue sur place. J’ai envie de demander des explications… et d’abord comment elles le savent.
Sans autre forme de concertation qu’un signe de la tête, elles se séparent et commencent à remonter de part et d’autre de la salle jusqu’à atteindre le mur de la façade opposée. Trente longues secondes et puis, progressant à la même vitesse l’une et l’autre, elles reviennent jusqu’à moi.
- C’était quoi ? dis-je en essayant de ne pas hausser la voix.
- Je ne sais pas, murmure Isabelle… J’ai senti une présence mais ça a disparu…
- La présence de quoi ?
- Ou de qui…
Preuve que ce n’est aux yeux de mes camarades qu’une péripétie secondaire, Julie s’est déjà attaquée à la serrure du bureau de Duplan. Eclairée par une petite lampe frontale, elle cherche à faire sauter le vieux pêne, y parvient avec un sourire de satisfaction.
- J’aime bien taquiner les vieilleries, lâche-t-elle en poussant la porte.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:38

Il n’est pas davantage question d’allumer la lumière dans le bureau de Duplan que dans toute autre pièce. Cela n’est pas véritablement un problème car nous savons exactement où aller fouiner en priorité.
- Je crois que ça vous concerne directement, fait Julie en me tendant le dossier jaune qu’elle a extirpé du fameux tiroir.
Est-ce parce que je porte des gants de type chirurgicaux ou parce que je redoute ce que je vais découvrir ? Mes mains tremblotent de manière pitoyable et je manque laisser choir le précieux objet, principale raison de ma présence ici.
Je me décale vers la fenêtre pour trouver la lumière de la lune tout en faisant attention de ne pas devenir visible pour les vigiles patrouillant autour du château. L’élastique qui ferme le dossier me claque pratiquement sur les doigts. J’étouffe à grand peine un juron.
- C’est vide !…
- Quoi ?!…
- Il n’y a rien dedans… C’est juste du papier blanc…
- Mais ?!…
On peut aisément comprendre la frustration des deux agentes. Tout ça pour rien !… Je suis la première à mettre cette découverte en perspective – il faut bien que de temps en temps, je justifie ma prééminence –.
- C’est un signe de plus qu’il me balade depuis le début… Au moins, maintenant, je sais de quoi il retourne…
- Fiona, rétorque Isabelle qui continue méthodiquement à fouiller le bureau du cinéaste, cela brouille une fois de plus toutes nos certitudes. Ce dossier était supposé être réalisé par le détective privé engagé par Duplan. S’il n’y a pas de dossier, il n’y a sûrement pas davantage de détective…
- Mais qui ?…
- Oui… C’est exactement cela… Qui ?… Qui est ce type qu’on a arrêté alors qu’il planquait devant l’hôtel d’Arthur et Hélène ?… S’il n’est pas en contact avec Duplan mais un simple paparazzi, comment Duplan a-t-il eu les photos prises sur la plage ?
Par acquis de conscience, j’inspecte la ramette d’une grosse centaine de feuilles au cas où elle abriterait quand même un document intéressant. Le défilement rapide des pages ne m’apporte rien sinon la cruelle sensation de m’enfoncer toujours davantage dans la mélasse d’une affaire insaisissable. Tout le monde ment… Les « méchants » mentent mais les « gentils » aussi. Comment trouver un point de repère à partir duquel bâtir le moindre raisonnement ?
- Il n’y a qu’une seule personne qui a pu le mettre au courant s’il n’avait personne sur place…
J’en suis à peu près arrivée à la même conclusion que Julie. Vu que cela ne peut pas être Arthur, il ne reste qu’Hélène… Mais celle-ci ne pouvant être à la fois sur la photo et derrière l’appareil prenant le cliché, elle a forcément un – ou une – complice. Ce qui veut dire encore une personne supplémentaire à caser dans l’imbroglio général. Ce puzzle n’en finira donc jamais d’ajouter de nouvelles pièces en permanence !…
- Quel jeu joues-tu dans cette histoire, Hélène ?…
Ce n’est qu’un murmure pour moi-même mais je suppose que Julie qui passe à proximité l’a entendu… Moi qui regrettais d’avoir laissé Hélène entravée dans la chambre de l’hôtel de Savoie, j’en viens désormais à me féliciter de ma présence d’esprit. Les mauvaises langues qui disent que « souvent femme varie » ont donc fondamentalement raison : je me fais l’impression d’être une véritable girouette.
- Ce n’est pas possible ! Il a été nettoyé ce bureau !…
La remarque d’Isabelle me plonge quelques secondes en pleine perplexité (une de plus !) le temps que je comprenne que la métisse ne fait pas allusion au passage d’une femme de ménage. Nettoyer, dans son jargon, c’est enlever tout ce qui peut être compromettant. La réalité est peut-être plus simple : lorsque Duplan part passer la nuit au château de Villesavin, il emporte avec lui tous les documents sensibles liés au film (et, en premier lieu je suppose, son original du story-board).
- Thé ou café, mesdames ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:46

Clémence, petit tablier de dentelle blanche, s’immobilise comme si les deux flingues pointés vers elle n’étaient pas plus dangereux que des jouets pour gamins. Elle a aux lèvres un de ces sourires radieux qui disent la tranquillité d’esprit totale. Elle continue à parler comme si de rien n’était.
- Pour vous, Fiona, j’ai mis un Coca… Toujours pas de boissons chaudes n’est-ce pas ?
- Qu’est-ce que vous foutez là, Clémence ?!…
Je n’ai pas mesuré cette fois-ci l’intensité de ma voix. L’irruption de la cuisinière de Duplan à cette heure avancée de la nuit dépasse les limites des faits auxquels mon esprit est prêt à croire.
- Je fais le ménage comme le disait mademoiselle…
Se tournant légèrement sur le côté, Clémence montre l’oreillette blanche qui lui permet d’entendre les conversations qui se tiennent dans le bureau.
Isabelle me regarde. S’il faut faire feu, c’est à moi de l’ordonner puisque je commande… Mais à quoi cela servirait-il au juste ?… Le dernier rebondissement en date, s’il pose de nouvelles questions, me paraît de nature à apporter également des explications bienvenues. D’ailleurs, toujours aussi calme, Clémence a déposé son plateau d’argent sur le meuble et me tend un verre de soda avec une rondelle de citron à l’intérieur.
- Ecoutez, je sais que c’est pénible mais vous allez devoir accepter l’idée que j’ai été meilleure que vous sur cette affaire. C’est bien pour cela qu’on me paye très cher… Pour réussir là où les autres échouent… De grâce, rengainez vos armes… On joue dans la même équipe même si on ne course pas le même lièvre…
Peut-être mes deux coéquipières ont-elles mises elles aussi en relation les différents éléments apportés par la cuisinière… En tous cas, elles ne disent rien et je suis donc la seule à risquer d’être ridicule avec une supposition foireuse.
- C’est vous le détective que Duplan a engagé ?…
- Pas tout à fait, Fiona… Moi je suis la détective qui a repris l’enquête de zéro en profitant des largesses financières offertes à mon associé par la tante de feue madame Duplan… A moi les petits gadgets électroniques pour espionner tout le monde, y compris les services de l’Etat… Je dois dire que ça m’a fait un choc quand j’ai compris que Fiona Toussaint n’était pas juste une historienne adorant dévorer ma charlotte aux fraises…
- Je dois dire que c’est une sensation que je comprends parfaitement en cet instant précis.
Toujours insensible à la situation tendue, Clémence verse l’eau chaude de la théière dans une tasse où flotte un sachet odorant.
- Vous devriez rengainer et vous asseoir, dit-elle en se posant elle-même dans un fauteuil. Je pense que nous avons un certain nombre de choses à partager avant qu’il ne soit trop tard.
- Quels genres de choses ? demande Julie qui est visiblement la plus marquée par la situation actuelle.
- Vous cherchez la personne qui diffuse des petits messages menaçants et qui ne rêve que d’une chose : faire s’écrouler ce film ?…
- C’est vous ?!…
- Pas du tout ! Moi j’ai pour mission de prouver que Duplan a tué ou fait tuer son épouse… Le reste n’est devenu mon affaire que parce que vous avez croisé ma route…
- Mais Duplan n’a pas tué son épouse, fais-je observer forte de mes certitudes de l’après-midi.
- Certes, il est innocent du crime en lui-même et cela je le sais depuis longtemps… Au moment du drame, il comptait fleurette à une demoiselle à l’autre bout du pays. Celle-ci me l’a confirmé avant que j’entre au service de Duplan… Raison pour laquelle justement j’ai accepté de devenir sa cuisinière particulière. L’alibi était trop beau pour être vrai… Depuis deux ans, je cherche à le piéger. Sans jamais rien trouver…
- Peut-être parce qu’il n’y a rien à trouver…
- Il y a forcément quelque chose à trouver… On ne fait pas écrabouiller son épouse par un train sans une excellente raison… Delphine Lopez, quand elle a un coup dans le nez, aime à raconter qu’ils en étaient venus à ne plus se parler directement et à communiquer uniquement par texto et sms… Et que quand il y avait quelque chose d’important à négocier, elle faisait l’aller-et-retour de l’un à l’autre… Dès que les deux époux se retrouvaient face à face, il y avait embrouille au bout d’une ou deux minutes… Vous voyez une autre manière de régler le problème quand votre moitié détient justement la moitié de votre maison de production et que vous n’en avez que 30 %.
- C’est un mobile, ce n’est pas une preuve…
- Exactement ! J’ai tout, sauf la preuve irréfutable…
- Pourquoi vouloir faire capoter ce film alors ? questionne Julie.
- Encore une fois, vous vous trompez si vous pensez que je suis derrière ces petits mots débiles. Ca c’est l’autre volet de l’histoire, celui après lequel vous courrez depuis que vous êtes ici…
- Vous savez quelque chose ?
- Peut-être…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:49

Il s’est passé un truc sur le visage de Clémence. On n’y trouve plus cette candeur de jeune fille étonnée elle-même par sa propre destinée au service d’un des grands noms de la culture nationale. Plus d’humilité, plus de réserve. Elle joue avec nous de manière directe, sans prendre les gants dont elle a usé pendant deux ans avec Duplan et son entourage. Elle doit être encore plus dure en affaires que face à un soufflé récalcitrant.
- Aidez moi à faire tomber Duplan et vous connaîtrez l’identité du responsable de ce beau micmac.
- Vous le connaissez ?
- J’ai des convictions assez fortes sur son identité…
- Et qu’est-ce qui vous fait dire qu’on peut l’amener à se trahir ?…
- Juste le fait qu’il a confiance en vous, Fiona… Cela fait un mois que je j’entends vanter vos mérites… Ce sont des « Ah ! Si j’avais eu une fille comme elle ! » ou des comparaisons peu sympathiques pour son fils en permanence… A ses yeux, il n’y a plus que trois perfections au monde : vous, l’esthétique du cinéma de Fritz Lang et mon pot-au-feu maison…
- S’il a confiance en moi, il a des façons très à lui de le montrer…
- Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas ?
Ses fortes certitudes commencent à me taper sur les nerfs. Il faudrait que je puisse me dégager un peu de l’événement, de la surprise pour tout remettre en ordre dans mon cerveau à la lumière des dernières révélations.
- Pourquoi Duplan a-t-il fait un long séjour en maison de repos au début de l’année ?…
- Pour avoir la paix…
- La paix ?…
- Oui, la paix intérieure… Quand vous avez commandité un crime, il y a bien un moment où les remords vous gagnent… C’est ce qui est arrivé…
- Cela pouvait être un coup de fatigue…
- Sûrement pas ! tranche Clémence. Il a tenté d’en finir… Les ennuis financiers de sa maison de production, les difficultés à monter le film se sont ajoutés à ce qu’il avait fait… Il a absorbé trop de médocs un soir… C’est moi qui l’ai sauvé…
- Vous avez sauvé celui que vous tenez mordicus pour un criminel…
- Sa culpabilité doit être établie par la justice… Notre jugement à nous n’a aucune valeur…
Isabelle, puis Julie, ont fini par s’asseoir. L’obstination de Clémence à établir la preuve du rôle de Duplan est quelque chose qu’elles comprennent. Julie est restée un an au service d’Arthur juste pour être là le jour où quelqu’un voudrait éliminer une preuve vivante des affaires louches et sordides des Lecerteaux. Isabelle a infiltré la camarilla des agents retournés par Myrtille Lecerteaux. Ce n’est pas qu’elles soient forcément admiratives mais il y a là une abnégation farouche, un oubli total de sa propre existence qui leur parle.
Il règne une atmosphère forcément irréelle. C’est un peu comme si, surprenant des cambrioleurs dans sa maison, la propriétaire des lieux les invitaient à l’écouter raconter sa vie en prenant boissons chaudes et petits fours. De ce contexte étrange sortent cependant quelques informations qui valent leur pesant de cacahuètes. L’affaire vue par les yeux de Clémence n’a pas exactement le même goût que quand ce sont les miens qui l’observent.
- Qu’est-ce que vous savez alors ?…
- J’en sais trop… Beaucoup trop… Sauf le petit bout qu’il me manque… La preuve absolue !… Encore une fois, si vous me la donnez…
- Il faudrait que nous l’ayons, soupire Isabelle.
- Soyez réaliste, Clémence… Si en deux ans d’écoute des conversations de Duplan, vous n’avez rien trouvé, comment voulez-vous qu’il m’avoue sa culpabilité ? Quels que soient les sentiments qu’il peut avoir pour moi, il ne dira rien s’il a décidé de ne rien dire.
- A vous de trouver, Fiona !… N’oubliez pas, c’est donnant-donnant…
- Juste une question et je crois bien qu’il faudra que nous nous sauvions… Les photos sur la plage, qui les a prises ? Y a-t-il vraiment quelqu’un qui travaille pour Duplan ?
- Il y a effectivement quelqu’un qui a été engagé par Duplan pour découvrir l’identité du posteur de petits papiers. Comme les choses sont bien faites, le suivi de cette affaire est entre les mains depuis un peu plus de six mois de mon associé… Vous voyez, je ne laisse rien au hasard… Je peux débarrasser ?
- Attendez ! Cela veut dire que vous « intoxiquez » Duplan depuis six mois en lui racontant ce qui vous arrange.
- Je ne vais pas me gêner… La cuisinière est lisse et dévouée, la détective n’a pas à l’être… Depuis plusieurs mois, nous faisons en sorte qu’il se pense perpétuellement sur la corde raide, à la merci d’un problème qui viendrait mettre en péril le montage et la réalisation de son film… Je n’allais pas laisser passer l’occasion de lui mettre un nouveau coup de pression avec la gentille escapade adultère que vous aviez organisée vous-même. Pensez donc ! Voir deux actrices se déchirer pour un homme sur un plateau de tournage. Quel souci quand, comme Duplan, on veut que ses comédiens forment une grande famille…
- Fiona, on s’en va !…
Je regarde le verre de Coca auquel je n’ai pas touché. Faut-il franchir le pas et le vider d’un trait ? Outre que je transpire plus que je ne devrais, ma gorge s’est asséchée au fur et à mesure que je parlais. Ni Isabelle, ni Julie n’ont touché aux tasses préparées par Clémence. Par prudence ou simplement pour ne pas montrer une quelconque soumission aux désirs de l’adversaire ?
- Clémence, vous aurez votre preuve…
- Quand ?…
- Ce soir… Je vous ferai dire où et à quelle heure.
Allez savoir pourquoi un verre de Coca que vous vous interdisez de boire peut avoir des vertus éclairantes…

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