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 Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 11:49

Il s’est passé un truc sur le visage de Clémence. On n’y trouve plus cette candeur de jeune fille étonnée elle-même par sa propre destinée au service d’un des grands noms de la culture nationale. Plus d’humilité, plus de réserve. Elle joue avec nous de manière directe, sans prendre les gants dont elle a usé pendant deux ans avec Duplan et son entourage. Elle doit être encore plus dure en affaires que face à un soufflé récalcitrant.
- Aidez moi à faire tomber Duplan et vous connaîtrez l’identité du responsable de ce beau micmac.
- Vous le connaissez ?
- J’ai des convictions assez fortes sur son identité…
- Et qu’est-ce qui vous fait dire qu’on peut l’amener à se trahir ?…
- Juste le fait qu’il a confiance en vous, Fiona… Cela fait un mois que je j’entends vanter vos mérites… Ce sont des « Ah ! Si j’avais eu une fille comme elle ! » ou des comparaisons peu sympathiques pour son fils en permanence… A ses yeux, il n’y a plus que trois perfections au monde : vous, l’esthétique du cinéma de Fritz Lang et mon pot-au-feu maison…
- S’il a confiance en moi, il a des façons très à lui de le montrer…
- Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas ?
Ses fortes certitudes commencent à me taper sur les nerfs. Il faudrait que je puisse me dégager un peu de l’événement, de la surprise pour tout remettre en ordre dans mon cerveau à la lumière des dernières révélations.
- Pourquoi Duplan a-t-il fait un long séjour en maison de repos au début de l’année ?…
- Pour avoir la paix…
- La paix ?…
- Oui, la paix intérieure… Quand vous avez commandité un crime, il y a bien un moment où les remords vous gagnent… C’est ce qui est arrivé…
- Cela pouvait être un coup de fatigue…
- Sûrement pas ! tranche Clémence. Il a tenté d’en finir… Les ennuis financiers de sa maison de production, les difficultés à monter le film se sont ajoutés à ce qu’il avait fait… Il a absorbé trop de médocs un soir… C’est moi qui l’ai sauvé…
- Vous avez sauvé celui que vous tenez mordicus pour un criminel…
- Sa culpabilité doit être établie par la justice… Notre jugement à nous n’a aucune valeur…
Isabelle, puis Julie, ont fini par s’asseoir. L’obstination de Clémence à établir la preuve du rôle de Duplan est quelque chose qu’elles comprennent. Julie est restée un an au service d’Arthur juste pour être là le jour où quelqu’un voudrait éliminer une preuve vivante des affaires louches et sordides des Lecerteaux. Isabelle a infiltré la camarilla des agents retournés par Myrtille Lecerteaux. Ce n’est pas qu’elles soient forcément admiratives mais il y a là une abnégation farouche, un oubli total de sa propre existence qui leur parle.
Il règne une atmosphère forcément irréelle. C’est un peu comme si, surprenant des cambrioleurs dans sa maison, la propriétaire des lieux les invitaient à l’écouter raconter sa vie en prenant boissons chaudes et petits fours. De ce contexte étrange sortent cependant quelques informations qui valent leur pesant de cacahuètes. L’affaire vue par les yeux de Clémence n’a pas exactement le même goût que quand ce sont les miens qui l’observent.
- Qu’est-ce que vous savez alors ?…
- J’en sais trop… Beaucoup trop… Sauf le petit bout qu’il me manque… La preuve absolue !… Encore une fois, si vous me la donnez…
- Il faudrait que nous l’ayons, soupire Isabelle.
- Soyez réaliste, Clémence… Si en deux ans d’écoute des conversations de Duplan, vous n’avez rien trouvé, comment voulez-vous qu’il m’avoue sa culpabilité ? Quels que soient les sentiments qu’il peut avoir pour moi, il ne dira rien s’il a décidé de ne rien dire.
- A vous de trouver, Fiona !… N’oubliez pas, c’est donnant-donnant…
- Juste une question et je crois bien qu’il faudra que nous nous sauvions… Les photos sur la plage, qui les a prises ? Y a-t-il vraiment quelqu’un qui travaille pour Duplan ?
- Il y a effectivement quelqu’un qui a été engagé par Duplan pour découvrir l’identité du posteur de petits papiers. Comme les choses sont bien faites, le suivi de cette affaire est entre les mains depuis un peu plus de six mois de mon associé… Vous voyez, je ne laisse rien au hasard… Je peux débarrasser ?
- Attendez ! Cela veut dire que vous « intoxiquez » Duplan depuis six mois en lui racontant ce qui vous arrange.
- Je ne vais pas me gêner… La cuisinière est lisse et dévouée, la détective n’a pas à l’être… Depuis plusieurs mois, nous faisons en sorte qu’il se pense perpétuellement sur la corde raide, à la merci d’un problème qui viendrait mettre en péril le montage et la réalisation de son film… Je n’allais pas laisser passer l’occasion de lui mettre un nouveau coup de pression avec la gentille escapade adultère que vous aviez organisée vous-même. Pensez donc ! Voir deux actrices se déchirer pour un homme sur un plateau de tournage. Quel souci quand, comme Duplan, on veut que ses comédiens forment une grande famille…
- Fiona, on s’en va !…
Je regarde le verre de Coca auquel je n’ai pas touché. Faut-il franchir le pas et le vider d’un trait ? Outre que je transpire plus que je ne devrais, ma gorge s’est asséchée au fur et à mesure que je parlais. Ni Isabelle, ni Julie n’ont touché aux tasses préparées par Clémence. Par prudence ou simplement pour ne pas montrer une quelconque soumission aux désirs de l’adversaire ?
- Clémence, vous aurez votre preuve…
- Quand ?…
- Ce soir… Je vous ferai dire où et à quelle heure.
Allez savoir pourquoi un verre de Coca que vous vous interdisez de boire peut avoir des vertus éclairantes…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:03

J’essaye de contrôler mon humeur mais il faut bien qu’elle s’exprime d’une manière ou d’une autre.
- Vous n’avez pas l’impression qu’on est des charlots dans cette histoire ?…
Pas de réponse.
- Je veux dire qu’on n’a pas été fichu de vérifier plus tôt toute une série de détails aussi insignifiants que l’identité de la cuisinière de Duplan ou la présence de micros, et qui sait peut-être même de micro-caméras, dans son bureau. Une petite agence de détective serait plus puissante et organisée que la cellule sécurité de l’Elysée ?…
- Il y a des ordres, finit par lâcher Isabelle…
- Des ordres pour quoi ? Pour qu’on évite de savoir quel est le débile qui sème les petits papiers comme Poucet les cailloux ?
- On doit être transparents…
- C’est toujours le cas, non ?…
- Oui, mais là on nous l’a demandé expressément… C’est dire que toute fantaisie est interdite et qu’aucun risque ne doit être pris.
- Ce soir, ce n’était pas un risque…
- Pas vraiment… Mais à l’approche des élections et avec la sortie prochaine de certains bouquins sur l’entourage du Président, les gens du Château ont tendance à faire profil bas. La mission c’est permettre que le film se fasse…
- Même si j’en prends plein la gueule…
- On est là pour limiter ce risque…
D’ici une minute, elle va me dire que la mort du bon docteur Pouget est juste un accident collatéral sans importance. Cette façon qu’ils ont tous à se planquer derrière les ordres me fatigue. A un moment donné, il faut être capable de s’en affranchir pour faire ce que l’on croit. Sans quoi on devient le cheminot qui conduit un train de juifs vers l’Allemagne, le marin du Titanic qui fonce sur l’iceberg ou le magistrat militaire qui condamne Dreyfus sans preuves. Pourquoi tous ces gens courageux ont-ils soudain peur de leur ombre dès que des ordres ont été donnés ? Les exemples de gens qui ont désobéi de manière raisonnée ne manquent pas dans l’Histoire que je sache !… Ah comme cela doit aider à trouver le sommeil que de se dire qu’on n’a pas fait d’erreur puisqu’on a obéi à des commandements supérieurs ! Je suis certain qu’en ce moment précis le type qui a vidé le bureau d’Arthur à RML doit roupiller du sommeil du juste… Tout comme il est fort probable que le directeur de l’UER d’Histoire ne doit pas avoir de migraines après nous avoir imposé cette réforme idiote de la licence. A un moment donné, il doit devenir trop difficile de se dresser et de dire non. Pourtant, moi, c’est cette attitude que je veux avoir en toutes circonstances : hors de question qu’on puisse me prendre en faute sur le plan de la moralité. Par honnêteté d’abord mais par intérêt personnel aussi. Si jamais je venais à mal agir, je ne serais pas capable de me le pardonner pendant au moins les cent prochaines années.

Pour ma deuxième intrusion de la nuit dans un château, je pousse Arthur devant moi. Entre Bracieux et Villesavin, je lui ai expliqué ce que j’attendais de lui. C’est un projet que j’ai expliqué à lui et à lui seul. Les ordres de mes « camarades de mission » étant ce qu’ils sont, ils auraient vite fait de rendre compte en haut-lieu de ce que je m’apprête à faire. Alors, c’est décidé, cette fois-ci, je fais ce que j’ai à faire toute seule. En free lance…
Je réajuste la casquette de marin sur ma perruque (que j’ai préalablement retaillée pour qu’elle corresponde à la longueur de la chevelure d’Hélène).
- Qu’est-ce que c’est ? lance de l’intérieur la voix ensommeillée du réalisateur en réponse aux trois coups furieux frappés par Arthur contre la porte du pavillon où habite Duplan.
J’appuie légèrement dans le bas du dos d’Arthur pour qu’il se lance. Un journaliste de radio est forcément un peu comédien et sait mentir le cas échéant – il me l’a hélas prouvé en plus ! - ; ce n’est pas le moment d’avoir des pudeurs.
- C’est Arthur Maurel !… Duplan, malheureux ! Qu’avez-vous fait ?!
C’est un peu théâtral sans doute, mais cela fonctionne. La clé tourne dans la serrure, la porte s’entrebâille et le regard de Duplan se met à courir d’Arthur jusqu’à moi avant de revenir à Arthur. Pas besoin de grands discours pour qu’il comprenne qu’une ombre absente plane sur l’instant.
- Pourquoi lui avez-vous montré ces photos ? enchaîne Arthur
C’est le deuxième étage de la fusée… Tout est nominal comme on dirait à Kourou. Duplan va exactement là où je voulais qu’il aille…
- Que s’est-il passé ?…
- Elle nous a surpris et elle ne l’a pas supporté…
Parfait ! Ne rien lui dire de précis ! Lui laisser supposer, reconstruire les faits… Même si cela doit prendre du temps…
- Je croyais bien faire, finit par lâcher le réalisateur qui, hébété, n’a toujours pas bougé…
J’attends qu’il aille au-delà, qu’il explique, qu’il réagisse. Pourtant, il ne se passe rien. Pas un mot de regret, pas un geste de compassion envers Arthur…
- Mais toi aussi, pourquoi tu as laissé faire ça ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:05

Il me faut deux secondes pour comprendre que c’est à moi – en l’occurrence Hélène dont j’ai repris un semblant d’apparence – qu’il s’adresse. J’oppose un silence obstiné à cette question que je comprends mal : Duplan avait-il donné une mission particulière à Hélène me concernant ?
- Mais elle n’est quand même pas ?…
- Si… Quand elle nous a retrouvés, il y a eu une scène, elle s’est enfuie et elle s’est jetée sous un train…
- Un train ?…
La lueur de la lune me permet de lire tout ce qui se passe à ce moment- précis dans la tête de Duplan. Je ne peux pas m’empêcher de crisper ma main sur le petit enregistreur numérique au fond de la poche de mon blouson. Enfin ! Il va dire quelque chose !… Il va livrer le fond de son âme, libérer ses douleurs.
- Catherine… Fiona… Que cette vie est garce !… Les deux m’auraient sauvé et les deux sont mortes…
Ce n’est pas exactement ce que j’espérais entendre… A part considérer que le réalisateur a pour son épouse défunte un regain de sentiment depuis qu’elle n’est plus là et que les difficultés s’accumulent au-dessus de lui…
Duplan s’accroche à l’encadrement de la porte pour ne pas s’effondrer. C’est une dernière forme de résistance avant l’inéluctable aveu. Je ne peux dévoiler mon identité en ouvrant la bouche, il faut que ce soit Arthur qui porte l’estocade. Seulement voilà il n’ose pas. Il se prend de pitié pour le vieil homme tourneboulé qui n’est plus que l’ombre du génie qu’il a pu être. Dans son pyjama de grande marque mal boutonné, les cheveux ébouriffés, le teint cireux, il est au bord du gouffre, en proie à l’agitation de démons intérieurs qui le minent, le brûlent, l’entrainent.
- Pourquoi Fiona ?…
- Elle pouvait le faire… Lagault me l’avait certifié…
- Faire quoi ?
- Sauver le film, voyons… Je suis parti avec presque rien… On a bricolé un budget en rognant sur tout, en hypothéquant ici ou là… Fiona a de l’argent, c’est ce que Lagault avait dit… Si elle est dans l’aventure, elle ne vous laissera pas tomber.
- C’est sa fortune qui vous intéressait ?… Vous n’êtes qu’un gredin, Duplan !
- Sa fortune, oui… D’abord… Et puis ensuite, je l’ai découverte… Et ce n’est pas à vous que je vais apprendre qui elle est… qui elle était, hélas… Elle m’a rappelé ma Catherine… Volontaire, brillante, ayant l’œil à tout… Avec suffisamment d’intransigeance pour vous remettre dans le droit chemin quand vous vous en éloignez..
- Catherine que vous avez laissé mourir… Seule… Sur une voie ferrée…
L’exercice n’est pas exactement celui de l’interview mais Arthur s’en tire à merveille après un début laborieux. Il accule progressivement Duplan à avouer.
- J’étais à l’autre bout du pays… Vous croyez que je ne m’en veux pas ?…
- Vous ne vous parliez plus elle et vous…
- Faux !… On devait se remettre ensemble… On avait rendez-vous le lendemain pour travailler sur le nouveau film…
Révélation intéressante et qui ne va pas spécialement dans le sens attendu par Clémence.
- Alors vous comprenez, Arthur… Tous ceux qui ont dit que je l’avais faite assassiner… Ce sont des gens qui ne savaient pas…
- Qui ne savaient pas quoi ?…
- Qu’on ne pouvait pas se séparer… Que c’était impossible… Même si on avait nos propres aventures, il suffisait qu’on se retrouve face à face pour que tout reparte comme au premier jour. C’est comme ça, c’est chimique… Je pensais que c’était comme ça aussi pour vous et…
Il s’arrête, n’ose pas prononcer mon prénom. Il a raison, le bougre… Oui, entre Arthur et moi, c’est chimique. Ca ne s’explique pas… Je me sens bouleversée par cette révélation d’un homme parlant de celle qui est restée, même au-delà de la mort, la femme de sa vie. Celle qui, même absente à jamais, l’accompagne toujours et dont il a la pudeur de ne plus parler juste pour ne pas avoir à la partager avec d’autres.
- Vous ne l’avez pas faite tuer ?
La question ne trouve même pas d’écho. Juste quelques mouvements d’épaules avant que d’une voix glaciale, Duplan close le chapitre.
- Auriez-vous eu l’idée, même indirectement, de porter la main sur Fiona ?…
Je n’ai pas ma preuve et Clémence pourra toujours poursuivre le cinéaste de sa terrible volonté de vengeance. En revanche, j’ai désormais la conviction très ferme qu’il n’est pour rien dans « l’accident » du passage à niveau. Ce que je viens d’apprendre renverse largement les perspectives. Si Duplan et son épouse avaient aplani leurs différends, la situation de leur maison de production aurait été bien différente et, surtout, elle aurait échappé à celui qui avait été finalement le grand bénéficiaire du décès de Catherine Duplan.
Le fils et héritier…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:07

- On ne peut pas le laisser tout seul… Il serait capable de faire encore une bêtise.
- Je sais… File-moi les clés de la voiture… Je vais me débrouiller… Petit à petit, tu lui expliqueras que tout n’est pas aussi grave… Arthur ?
- Oui…
- Tu aimes la chimie ?…
- Plus que jamais…

La nuit est plus qu’avancée. J’ai des papillons devant les yeux et des courbatures qui me gagnent après ce qui pour moi s’est apparenté à un mini-marathon. Il n’y a que les nerfs pour me maintenir éveillée.
Les nerfs et un peu plus que cela.
Un verre de coca que je n’ai pas bu.
Une chanson que je chante de plus en plus fort pour lutter contre la fatigue.
Une conviction que tout sera bientôt terminé.
Je n’ai pas besoin de mes fameux schémas remplis de flèches pour le savoir.
Bien qu’équilibrée, je peux tout d’un coup disjoncter parce que mes repères, mes valeurs, sont piétinées, parce que j’ai conscience de ne pas être à la hauteur des exigences que je me suis données. C’est exactement ce qu’il s’est passé lorsque j’ai dû faire face coup sur coup à cette fichue réforme de la première année et à la « trahison » d’Adeline. Je n’avais rien vu venir et lorsque tout s’est déchiré, j’ai cessé d’être aveuglée par mes propres certitudes. Là, tout était sous mon nez depuis le début ou presque. Tellement aveuglant que je ne l’ai pas vu. Mes yeux et ma tête étaient simplement ailleurs. Parce qu’on avait tout fait pour qu’ils le soient…

Massacre de Béziers moins un. La porte vitrée de l’hôtel de Savoie s’ouvre et je me glisse à l’intérieur en essayant d’être aussi discrète qu’un peau-rouge sur le sentier de la guerre. J’enlève même mes bottes pour éviter que leur claquement dans l’escalier ou dans les couloirs dérange les clients endormis. Je ne me referai jamais sur ce point et c’est peut-être la chose dont je suis la plus fière. Dans ce monde individualiste au possible, s’il n’en reste qu’une pour penser aux autres en premier, je crains fort d’être celle-là. Le pire c’est que si je n’étais pas ainsi, bien des tourments m’auraient été évités. Spécialement dans cette aventure dont je veux croire que les dernières pages sont en train de s’inscrire.
Le flic devant « ma » porte somnole gentiment la tête posée sur sa main gauche laquelle prend appui contre le mur. Cela tombe bien puisque je vais lui servir une histoire à dormir debout.
- Belle nuit, pas vrai ?…
J’ai déformé ma voix pour la casser. Comme si j’avais passé le plus clair de ma nuit à gueuler pour couvrir la sono d’une boite de nuit.
Je glisse la clé dans la serrure. Elle « crouique » légèrement (difficile de faire autrement) mais libère le passage. Juste ce qu’il faut pour éviter que mon ange gardien puisse jeter un œil à l’intérieur. Je n’ai pas eu le temps de calculer si de l’extérieur on pouvait voir le lit et sa belle enchaînée. Je ne prends donc aucun risque.
- Bonne nuit…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:15

Hélène essaye de se redresser en m’entendant entrer. J’ai bien fait de la couvrir avant de partir, il commence à faire frais dans la chambre.
Je ne sais pas par quel réflexe stupide (il en faut bien…) je mets mon doigt sur la bouche pour lui demander de se taire alors qu’elle a, enfoncée dans la bouche, une sorte de balle de jokari en cuir noir qui continue à épuiser sa salive.
Le regard de la chanteuse est tout aussi désarmant qu’à mon départ. On jurerait qu’elle m’a attendue sagement, sans s’inquiéter, sans trouver sa position désagréable ou dégradante. Nous n’avons décidément pas le même caractère. Ce qui est quand même sidérant c’est que dans le privé nous sommes plutôt aux antipodes de notre image publique. Hélène paraitra rebelle quand je donnerai davantage une impression de pondération. En toute logique, c’est moi qui devrais être sur ce lit, entravée et obéissante.
Ce qui prouve bien que nous ne sommes jamais que des images fausses. Seuls ceux qui nous aiment (et encore, pas toujours) sont capables de lire parfaitement dans le grand livre de nos personnalités profondes.
- Allez, ma chérie, c’est l’heure de la quille !…
La première fois, je l’avais appelée « ma chérie » pour la tromper. Cette fois-ci, c’est pour la tranquilliser… Pourvu qu’elle ne se méprenne pas sur mes intentions et mes sentiments.
Les yeux toujours rieurs d’Hélène accompagnent tous mes gestes tandis que je me lance dans l’ouverture des quatre serrures qui vont peu à peu lui rendre sa liberté de mouvement. Enfin, je lui rends la parole en débouclant le bâillon…
- C’est un petit jeu que je n’avais pas pratiqué depuis longtemps… Agréable mais faut pas que ça dure trop non plus, lâche-t-elle.
Je mettrais ma main au feu qu’elle a construit cette phrase avec la même patience qu’elle met à choisir le mot qui fera mouche dans les paroles de ses chansons.
- Je peux aller aux toilettes ?…
Peut-être aurais-je dû me méfier ? Hélène n’est toujours pas revenue dans la catégorie des gens fiables. Je viens de lui jouer un tour de cochon, elle peut avoir envie de me rendre la pareille. Ne serait-ce que pour se marrer…
- T’as pas aussi un truc pour me saper ?…Je pense qu’on connaît suffisamment nos intimités désormais pour savoir ne pas abuser des bonnes choses.
Je lui passe un grand tee-shirt piqué à Arthur et que j’aime porter pendant les nuits où je bosse à la maison.
Bien sûr, je sais qu’il n’y a pas de moyen d’empêcher quelqu’un de sortir d’une chambre d’hôtel simplement parce qu’il n’y a pas de serrure à l’intérieur. Bien sûr, je sens que cette volonté de se vêtir peut annoncer une tentative de sortie. Bien sûr… Seulement voilà, Hélène a une présence magnétique et quasi hypnotique. Avec elle, je me sens détendue et confiante. Et même si c’est à tort, je n’arrive pas à me faire une raison.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:18

Jamais de ma vie peut-être je n’ai été aussi proche de m’abandonner à une personne du même sexe. La fatigue, le stress, l’absence d’Arthur et des douceurs qu’il sait si bien me prodiguer, la peau bronzée et salée d’Hélène, tout cela créait un cocktail érotisant explosif. Seulement voilà pour ce genre de galipettes, il faut être deux et, contrairement à ce que j’avais imaginé, Hélène n’en avait nulle envie. Elle, ce qu’elle veut c’est entendre le récit de mes aventures de la nuit.
- C’est très maigre, tu sais…
- Ecoute, je n’ai pas supporté sans rien dire tes façons très particulières de me tenir à l’écart de tes aventures pour être frustrée en plus de leur récit.
Elle se rapproche de moi, se colle contre mon épaule et ronronne une petite mélodie qui dit « s’il te plait, s’il te plait… ».
- C’est l’histoire d’un vieux monsieur… enfin, pas si vieux que ça mais quand même, comme disait le grand Charles, la vieillesse est un naufrage et lui il commence à s’échouer un peu plus qu’il ne le voudrait…
- Ca, c’est Duplan…
- Si tu m‘interromps, je me tourne et je dors… Ce ne sera pas bien difficile…
Tu parles ! J’ai l’impression d’avoir avalé une centrale électrique…
- Beaucoup de gens pensent qu’il a fait assassiner sa femme…
- Mais pas toi…
- Ca a pu me traverser l’esprit, avoue-je, mais désormais c’est exclu… En revanche, il y a un détective privé qui le piste depuis deux ans juste pour l’entendre avouer qu’il est responsable de ce crime… Car c’en est un, cela, en revanche, j’en suis convaincue car j’en ai la preuve.
- Ce détective lui envoie donc de gentils petits mots sans orthographe…
- Eh non !… Première erreur !… Ca c’est ce que Duplan croit… Et s’il le croit c’est parce qu’on s’ingénie à le lui faire croire… Notre détective est beaucoup plus fin que cela, il est tapi dans l’ombre et il attend. Comme ces agents dormants soviétiques pendant la guerre froide.
- Je ne comprends déjà plus…
- C’est exactement le but, Hélène…
- Que je ne comprenne pas ?…
- Que personne ne comprenne ! La ligne droite de la vérité est camouflée derrière des séries de virages sans aucun sens apparents. En fait, plus tu regardes, moins tu comprends.
- Ca, s’exclame Hélène, je te le confirme. Je ne comprends rien du tout. C’est peut-être pour cela que je suis chanteuse et toi prof à la fac.
- C’est toujours la même histoire, il faut être capable de réfléchir à plusieurs échelles. Le fait ponctuel dit une chose mais le fait global peut fort bien avoir un sens diamétralement opposé.
- Je suis perdue !…
- Si tous les messages qui m’étaient destinés me demandaient de torpiller le film c’était précisément pour que je n’en fasse rien…
- Elle est folle !…
- Pas du tout !… Duplan me l’a confirmé… C’est l’histoire de la boussole qui indiquerait toujours le sud. Plus on va essayer de me contraindre à faire quelque chose, plus je vais m’acharner à m’y opposer. Donc, il y avait une montée en puissance de mon rôle dans cette production. J’y entre comme conseillère historique et je ne tarde pas à me retrouver chargée de rédiger un dictionnaire sur la question. La situation s’emballe soudain, je deviens comédienne et je suis sûre que si les choses avaient continué sur la pente actuelle on aurait bien fini par m’amener à mettre la main à la poche pour financer la fin du tournage. Et, comme je suis conne comme c’est pas permis, je l’aurais bien sûr fait… D’autant que, par miracle, je me retrouve en possession d’une carte de crédit magique et lettone dont l’arrivée entre mes mains n’était sans doute pas destinée à me permettre d’acheter les quelques morceaux de métal qui t’ont retenue ici pendant plusieurs heures.
La carte « bleue » n’était pas encore venue s’agréger au reste. La connexion s’est faite tout en racontant. Je me disais bien aussi que c’était étrange cette découverte soudaine de la destination d’une partie de ma fortune par Nolhan. Cette perspective dit des choses assez désagréables sur ces gens que je tiens en haute estime et sympathie. Ils me diront que c’était les ordres. Cela ne m’empêchera pas de leur en vouloir.
- Qui peut ainsi connaître des détails sur ma fortune ?… Les services de la présidence évidemment… Arthur pense que le film de Duplan, réputé homme de gauche, pourrait paradoxalement servir les intérêts du chef de l’Etat candidat parce que Richelieu correspondrait au même profil d’hommes courageux, décidés et en même temps perpétuellement critiqués et décriés que lui. Dans un premier temps j’ai tiqué devant cette affirmation. C’est avoir une vision de l’Histoire qui ne me correspond pas et qui n’est pas cohérente avec ce qu’est véritablement le continuum historique ; contrairement à ce qu’on dit souvent les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets tout simplement parce que les causes ne sont jamais tout à fait les mêmes. D’un autre côté, lorsqu’on regarde la manière dont l’Histoire a été instrumentalisée ces dernières années, il y a largement de quoi se dire que l’analyse d’Arthur est pertinente.
- Monsieur Georges serait donc le grand ordonnateur de tout ce tintouin ?…
- Pour des raisons qui ne regardent que moi, je préfère ne pas l’imaginer… Il y a une autre personne qui aurait pu concevoir cette idée débile et la partager avec certaines personnes pour m’enfermer dans la nasse de ce qu’ils ont sans doute pensé comme le complot parfait. On l’appellera monsieur Maximilien…
Hélène hoche la tête. Elle voit très bien de qui je veux parler.
- Imaginons… Je dit cela car je n’ai aucune preuve mais je connais tellement le bonhomme… Imaginons que monsieur Maximilien après avoir vendu les droits de son « ouvrage » ait eu des doutes sur ce qu’en ferait Duplan… Après avoir vu la première version du scénario par exemple… Il se dit que si c’est un fiasco, il ne veut pas en supporter la moindre part de responsabilité. Il se garde ainsi la possibilité de hurler avec les loups en estimant son œuvre trahie par l’adaptation faite par Duplan. Si c’est un succès, il aura tout loisir de rappeler que tout part de son bouquin et de minimiser le rôle d’une conseillère historique, moi en l’occurrence, dont il connaît le désir profond de ne pas faire de vagues et d’opérer le plus possible hors de la lumière.
- Voilà comment tu entres dans les plans du Duplan…
- Ou d’un autre… Je connais bien mon Maxou… Il a dû dire « prenez-la… en plus elle est pleine aux as, ça ne vous coûtera rien… Au contraire ». Ce sont des paroles qui portent, surtout quand on rame pour financer un film… Je sais bien que les contrats de partenariat avec les collectivités territoriales se sont multipliés ces dernières années mais quand on veut faire un vrai film historique, on ne marie pas mademoiselle de Montpensier à la cathédrale d’Orléans mais bien à Nantes comme dans la réalité.
- Je suis bien d’accord, répond Hélène qui a peut-être oublié qu’elle a pas mal de pain sur la planche le lendemain.
- Quand on est persuadé que le monde n’est que complot comme Duplan, on doit bien être à un moment donné tenté d’organiser le sien. Quelle belle occasion ! Et quelle revanche aussi !…
- Revanche sur qui ?…
- Sur tous ceux qui se sont détournés de lui… Qu’on imagine qu’il soit responsable de la mort de sa femme, c’est déjà dur à accepter… Mais qu’on ose critiquer son dernier long métrage de manière infondée selon lui, c’est inacceptable pour un artiste de son envergure habitué aux honneurs et aux tapis rouges… Il veut se refaire ! Comme un joueur de poker qui n’a plus que quelques jetons devant lui mais qui sent qu’il va finir par plumer tout le monde autour de la table en quelques coups. Voilà l’état d’esprit de Duplan… Après, monte-t-il le coup lui-même ou d’autres le font-ils à sa place ? Je n’ai aucune certitude sur ça…
- Tu ne sais toujours pas qui a diffusé ces petits papiers…
- Non… Des suppositions juste… Même toi, tu n’es pas encore tout à fait sortie de la liste…
- Moi ?! s’exclame Hélène. Mais pourquoi moi ?…
- Parce que, comme disait l’inspecteur Columbo, il y a encore des petits détails…
- Du genre ?…
- Du genre qui attendront demain… Ou plutôt tout à l’heure… Mon Dieu ! Il est déjà trois heures…
- Ce n’est pas tard…
- Pas d’accord avec toi… D’ici demain soir, je dois avoir bouclé cette affaire. C’est une promesse que j’ai faite et je n’ai pas l’intention de m’y soustraire… Il me faut au moins cinq heures de sommeil pour garder la tête claire. Donc, pour plus de tranquillité d’esprit, je vais te donner un petit truc à avaler…
- C’est quoi ?
- Un Zolpidem… Ca va t’aider à découvrir qu’on peut roupiller paisiblement avant six heures du mat… Et moi ça m’aidera à être sûre que tu seras bien là à mon réveil…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:21

Ma « nuit » a été malgré tout traversée de réveils brutaux. Ce n’est pas parce qu’on dort que l’esprit – surtout le mien si j’en crois ce que me disent les autres – est au repos. D’un côté, je crains qu’Hélène me fausse compagnie (elle a pourtant eu droit à une barrette entière du médicament quand je m’en suis réservé un quart seulement), de l’autre je continue à essayer inconsciemment d’agencer les éléments du puzzle de l’affaire. Je trouve que le lien entre la partie « assassinat de Catherine Duplan » et la question du montage du film reste bancale. Je ne l’ai pas dit à Hélène – pour une excellente raison sur laquelle je reviendrai forcément à un moment ou à un autre – mais c’est le fils Duplan qui m’intéresse. La question du dictionnaire a montré qu’il était le véritable gestionnaire de la maison de production et, lorsque j’ai accepté de remplacer Sirène Mouly dans le rôle de madame de Combalet, il a été le premier à en être informé par son père ; sans être une véritable spécialiste des affaires cinématographiques, il me semble qu’il aurait été plus logique de prévenir Frémot le coproducteur et distributeur. Ne serait-ce que pour lui demander si cela ne pouvait pas poser un problème !
A 9 heures, les coups secs frappés à la porte par le flic de faction me font bondir comme si on m’avait électrisé tout le corps. Premier souci, Hélène ?… Elle est toujours là. Il faut que je la secoue pour qu’elle daigne émerger. Souci, elle va vouloir un petit-déjeuner… Deux ou trois cafés minimum pour finir de remonter à la surface.
Je dois encore partager mes fringues (le sac de la chanteuse est resté dans la Clio qui est dans la rue et dont je me rends compte soudain qu’il faudrait trouver un bon moyen de la ramener dans une agence Avis). Puisque je vais dans un petit moment cesser d’être sur les terres du commissaire Morentin, je peux peut-être voir si le policier de garde ne se chargerait pas de cette mission.
- Il suffit de la ramener à la gare, me dit-il en se demandant si je ne me moque pas de lui.
C’est vrai que comme destination, il y a plus compliqué. Elle est au bout de la rue Ducoux. Même pas à cent mètres de l’hôtel…
Fort heureusement, il y a le sens interdit qui oblige à faire en partie le tour du quartier pour gagner le parvis de la gare. Cela justifie que, malgré tout, le flic me rende ce petit service. Abandonnant Hélène à son premier petit noir du matin, je sors – toujours suivie par le policier - récupérer le sac de ma drôle de copine.
- Eh ben ! s’écrie-t-il amusé. Les collègues vous ont pas raté !
- Pourquoi ?
- Ils vous ont déjà collé un PV !… A 9 heures 10…
- Vous avez dit ?…
Je ne suis pas certaine d’avoir très bien compris ce que mon cerveau, encore groggy, a voulu me signifier.
- Le stationnement est payant à partir de 9 heures dans la rue… Ils ont déjà aligné tous ceux qui n’étaient pas venus mettre de la monnaie dans la machine…
C’est curieux, l’explication ne sonne pas de la même manière que la remarque originale.
- Non mais, répétez exactement ce que vous avez dit quand vous avez vu la voiture…
- Ne vous mettez pas dans cet état, mademoiselle… Je vais vous le faire sauter votre PV…
- Bordel !…
Il est très rare que je jure ainsi mais là, je n’ai pas d’autre mot… PV ! Putain, PV !… Je le tiens mon lien !
- Je refuse que vous me fassiez sauter quoi que ce soit, vous entendez ?!.. J’étais en tort, il n’y a rien à dire… Maintenant, s’il vous plait, ramenez cette voiture au loueur et dites au commissaire de ne pas prévoir d’activités pouvant l’éloigner de Blois aujourd’hui… Il se pourrait qu’elle ait du travail imprévu. Je suis certaine qu’elle ne sera pas contre sacrifier quelques heures de jardinage pour me filer un coup de main si je le demande gentiment.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:39

Pendant qu’Hélène entame sa seconde partie de nuit, je me connecte au net depuis la C5 qui nous conduit vers Orléans. Avant de m’enthousiasmer totalement, il faut encore que je vérifie un petit détail… Je tâtonne sur le choix des mots-clés pour lancer ma recherche mais finalement j’obtiens sur le site de RFF l’information que je cherchais… Ou plutôt la confirmation que j’espérais trouver.
Le passage à niveau de Drefféac correspondant au secteur de la gare porte le numéro 381. Dans le langage des passionnés du rail, passage à niveau se dit PN. « PN381 » c’est pile le titre du spectacle joué par Mélina Brau à Avignon. Là, cela ne peut pas relever du hasard. Une à une, les connexions s’établissent. De Jean-François Albert à Mélina Brau, elle est évidente… Le spectacle avec son argument torturé dit les remords d’un assassin confronté à l’âme de celle qu’il a tué par accident. Une femme assassinée, un passage à niveau évoqué par le titre de manière subliminale. Catherine Duplan à Drefféac. Mélina Brau est-elle la femme du couple ayant remplacé les exploitants de la Lousiane ? Ce serait tellement cohérent… Mais dans ce cas, l’homme est sans doute lui aussi dans la compagnie. Il est même peut-être l’auteur du spectacle ?
Il serait beaucoup plus rapide de faire appel à Jean-Gilles Nolhan. Il a déjà les références sur ce spectacle et en cherchant à préciser les informations sur Mélina Brau, il a dû en trouver d’autres. La puissance de Victor ne peut se comparer avec celle de mon malheureux PC portable. Oui mais voilà… Il y a la « carte lettone » dans ma poche pour me rappeler que donner un indice sur mes centres d’intérêt c’est me condamner à perdre ma liberté. A moi de me débrouiller toute seule…
Comme j’ai oublié le nom de la compagnie à laquelle appartient Mélina Brau, je fouille sur le site du festival d’Avignon à la recherche d’informations sur le spectacle. Cela tient à presque rien. Une adresse et un nom de salle, le théâtre de l’Observance. Un horaire, 14h30. Cinq dates… Prix d’entrée ? 16 euros… Comme il n’y a que quarante places dans la salle, la compagnie ne doit pas rentrer dans ses frais. Raison peut-être pour se faire un peu d’argent autrement. Avec l’autre moitié de la fameuse valise pleine de billets de Jean-François Albert par exemple ?…
En rentrant « PN381 » et « Ecrêté de l’estragon », j’arrive enfin à trouver les pages que Nolhan a dû consulter. On y trouve l’affiche, la distribution, trois photos de la scène et une courte vidéo que je n’ose pas lancer avant d’avoir shunté le son de l’ordinateur. Nolhan a dit que ça hurlait, ce n’est pas le moment de réveiller Hélène ou de faire faire une embardée à la C5 qui, sur la voie de gauche, avale à 150 km/h tous les poids-lourds et les caravanes de l’A.10.
La pièce, d’après ce que j’en comprends, tourne autour (dans tous les sens du terme) d’un espace rectangulaire noir zébré de lignes grises et surélevé par rapport au plateau de la scène. C’est là que trône dans une position fœtale la femme. Elle est presque nue, revenue à l’état de nature, dépouillée de tout sauf d’un collier de feuilles de vigne. Autour d’elle, trois hommes masqués la contemplent, paraissent la désirer mais elle se refuse à eux. Sur la vidéo, on la voit pousser une longue plainte avant de les repousser d’un bras, de retomber, de se défendre encore. Impossible de savoir s’il s’agit d’un moment du début, du milieu ou de la fin du spectacle. Il me semble que la symbolique est évidente. Cela me renforce dans la certitude que Mélina Brau et un des comédiens au moins étaient présents sur les lieux de « l’accident » de Catherine Duplan. Présents et plus que cela…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:42

Pendant qu’Hélène entame sa seconde partie de nuit, je me connecte au net depuis la C5 qui nous conduit vers Orléans. Avant de m’enthousiasmer totalement, il faut encore que je vérifie un petit détail… Je tâtonne sur le choix des mots-clés pour lancer ma recherche mais finalement j’obtiens sur le site de RFF l’information que je cherchais… Ou plutôt la confirmation que j’espérais trouver.
Le passage à niveau de Drefféac correspondant au secteur de la gare porte le numéro 381. Dans le langage des passionnés du rail, passage à niveau se dit PN. « PN381 » c’est pile le titre du spectacle joué par Mélina Brau à Avignon. Là, cela ne peut pas relever du hasard. Une à une, les connexions s’établissent. De Jean-François Albert à Mélina Brau, elle est évidente… Le spectacle avec son argument torturé dit les remords d’un assassin confronté à l’âme de celle qu’il a tué par accident. Une femme assassinée, un passage à niveau évoqué par le titre de manière subliminale. Catherine Duplan à Drefféac. Mélina Brau est-elle la femme du couple ayant remplacé les exploitants de la Lousiane ? Ce serait tellement cohérent… Mais dans ce cas, l’homme est sans doute lui aussi dans la compagnie. Il est même peut-être l’auteur du spectacle ?
Il serait beaucoup plus rapide de faire appel à Jean-Gilles Nolhan. Il a déjà les références sur ce spectacle et en cherchant à préciser les informations sur Mélina Brau, il a dû en trouver d’autres. La puissance de Victor ne peut se comparer avec celle de mon malheureux PC portable. Oui mais voilà… Il y a la « carte lettone » dans ma poche pour me rappeler que donner un indice sur mes centres d’intérêt c’est me condamner à perdre ma liberté. A moi de me débrouiller toute seule…
Comme j’ai oublié le nom de la compagnie à laquelle appartient Mélina Brau, je fouille sur le site du festival d’Avignon à la recherche d’informations sur le spectacle. Cela tient à presque rien. Une adresse et un nom de salle, le théâtre de l’Observance. Un horaire, 14h30. Cinq dates… Prix d’entrée ? 16 euros… Comme il n’y a que quarante places dans la salle, la compagnie ne doit pas rentrer dans ses frais. Raison peut-être pour se faire un peu d’argent autrement. Avec l’autre moitié de la fameuse valise pleine de billets de Jean-François Albert par exemple ?…
En rentrant « PN381 » et « Ecrêté de l’estragon », j’arrive enfin à trouver les pages que Nolhan a dû consulter. On y trouve l’affiche, la distribution, trois photos de la scène et une courte vidéo que je n’ose pas lancer avant d’avoir shunté le son de l’ordinateur. Nolhan a dit que ça hurlait, ce n’est pas le moment de réveiller Hélène ou de faire faire une embardée à la C5 qui, sur la voie de gauche, avale à 150 km/h tous les poids-lourds et les caravanes de l’A.10.
La pièce, d’après ce que j’en comprends, tourne autour (dans tous les sens du terme) d’un espace rectangulaire noir zébré de lignes grises et surélevé par rapport au plateau de la scène. C’est là que trône dans une position fœtale la femme. Elle est presque nue, revenue à l’état de nature, dépouillée de tout sauf d’un collier de feuilles de vigne. Autour d’elle, trois hommes masqués la contemplent, paraissent la désirer mais elle se refuse à eux. Sur la vidéo, on la voit pousser une longue plainte avant de les repousser d’un bras, de retomber, de se défendre encore. Impossible de savoir s’il s’agit d’un moment du début, du milieu ou de la fin du spectacle. Il me semble que la symbolique est évidente. Cela me renforce dans la certitude que Mélina Brau et un des comédiens au moins étaient présents sur les lieux de « l’accident » de Catherine Duplan. Présents et plus que cela…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:48

Je descends, épuisée, de la voiture dans le parking situé sous le secteur de la cathédrale. Le coin est en partie bouclé pour la journée et les automobilistes sont contraints d’aller se chercher des places pour se garer ailleurs. Si j’en crois les panneaux électroniques, cela ne doit pas être simple car plusieurs parkings du centre affichent déjà complet. Le tournage d’un film c’est peut-être une bonne affaire pour faire connaître une ville ou une région. Sur l’instant c’est quand même pas mal de tracas pour les habitants et, pour les touristes, une incitation très claire à ne pas revenir dans le coin de sitôt.
- Tu connais bien sûr l’histoire de cette cathédrale ? me demande Hélène tout en piochant dans son sac de nouveaux vêtements plus en rapport avec sa personnalité.
- Forcément… J’ai cherché à voir quelles étaient ses incompatibilités avec la vérité historique.
- Et ?…
- Elles ne manquent pas…
Une jeune femme, jolie comme un cœur et montée sur des talons de trois étages, nous attend pour nous conduire jusqu’au Conseil régional situé juste à côté. Non seulement il faut être acteur désormais mais en plus intervenir dans les actions de relations publiques du parraineur. Cela commence par la traversée de la rue Saint-Pierre Lentin, puis la remontée d’un grand couloir sous arcades avec une foule d’une centaine de personnes qui nous applaudit (« de confiance » dirais-je). On mesure sur pièces notre relatif anonymat à une rafale de « C’est qui celles-là ? » qui nous accompagnent. Je suis presque heureuse d’entendre un « Hélène ! Hélène !… » qui amène ma camarade à s’arrêter pour distribuer deux bises, signer trois autographes et poser pour une photo.
- Voilà quelque chose que je ne pourrais jamais faire, lui dis-je alors que nous reprenons notre chemin toujours accrochées aux talons de sept lieues de notre guide en tailleur aux couleurs de la région Centre.
- C’est bien pour cela que personne ne te le demande, rétorque Hélène. Maintenant, je crains bien que, comme pour le reste, il faille que tu t’y habitues.
J’essaye de balayer cette perspective de mon esprit. Il a déjà trop de choses à traiter. Pour l’heure, c’est le face-à-face avec Duplan qui m’inquiète. Il ne peut que me battre froid pour mon coup fourré de la nuit. Même si Arthur aura su lui présenter les événements réels avec tact et patience, je peux quand même craindre un manque total de convivialité.
Rien de tout cela. L’air presque rajeuni dans un complet bleu nuit d’où émerge triomphale la rosette de la légion d’honneur, il me fait signe de m’approcher dès qu’il me repère à l’entrée du Conseil régional.
- Monsieur le chargé de mission, je vous présente notre conseillère historique, l’universitaire Fiona Toussaint qui enseigne en ce moment à la fac de Toulouse mais qui finira en Sorbonne si ce n’est au Collège de France….
Le chargé de mission, la quarantaine guindée, vêtu avec une certaine désinvolture pour une telle circonstance, me tend une main flasque que je serre en prenant garde de ne pas l’écraser.
- J’ai beaucoup entendu parler de vous… Et en bien…
C’est la phrase type et passe-partout que j’ai déjà reçue cent fois. Quand ces gens-là comprendront-ils que l’important pour quelqu’un comme moi n’est pas qu’on ait entendu parler de moi mais qu’on ait lu et discuté de mes travaux. Sur ce point-là encore, je dois être un cas car il ressort quasiment la même phrase à Hélène qui en rosit de plaisir.
- C’est dans des moments comme ça, me glisse-t-elle à l’oreille dès que nous nous sommes éloignées, que je comprends pourquoi je n’aurais jamais pu faire pute. On te méprise et, en plus, tu dois dire merci.
C’est peut-être la première fois que toute l’équipe du film est entièrement réunie. Au programme, pour commencer, un déjeuner en costumes dans la grande salle des cérémonies de l’hôtel de région sous l’œil des objectifs de la presse et des caméras. Ensuite seulement viendra la longue et épuisante « journée » de tournage devant et à l’intérieur de la cathédrale Sainte-Croix. Le tout durera dans le film moins de cinq minutes mais Duplan a imaginé d’utiliser une partie des images tournées en plus pour la réalisation de la bande-annonce. Il n’en demeure pas moins que l’investissement en temps, en matériel et donc en argent me semble disproportionné par rapport au résultat… Mais je ne suis qu’un regard extérieur, forcément peu à même de tout comprendre du grand barnum en train de se dérouler dans le hall d’entrée du Conseil régional.
Entre les grands pontes de la région (même si le président du conseil régional n’est pas encore arrivé), les représentants de la presse qui se bousculent avec leurs micros et qui manquent d’assommer leurs voisins avec leurs caméras, les comédiens qui se prêtent plus ou moins volontiers au petit jeu des interviews, il y a là une agitation qui ne me correspond pas.
- On se sauve ?…
- Tu rigoles ?! Ca commence à peine à être intéressant… Ils amènent les premières bouteilles pour l’apéro !
Je me rends compte que je me suis enchaînée sans y penser à Hélène. Je ne peux pas la laisser prendre le large toute seule parce qu’elle sait où j’en suis de mes cogitations. Elle peut très bien aller prévenir les uns ou les autres des soupçons que je fais peser sur eux et leur permettre d’y trouver une parade ou même de décamper tant qu’il est temps. Impossible de lui donner la moindre liberté.
- Tu ne préfères pas qu’on aille visiter la cathédrale…
J’ai le sentiment de la prendre à son propre piège. Elle voulait que je lui parle de Sainte-Croix. Tant pis pour elle !… Je la sais suffisamment intelligente pour saisir les raisons de cette proposition soudaine.
- Tu es la maîtresse de ma destinée, Fiona… J’irai où tu iras. Adieu whisky, vodka et martini ! soupire-t-elle.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:50

L’arrivée tonitruante de Cédric Demangeon, venu en limousine depuis son domicile parisien, déchaîne la foule. Celle-ci a grossi depuis un quart d’heure. Aux fanas de cinéma et aux groupies toutes émoustillées de Grégory Pinchemel sont venus s’ajouter les curieux de tous poils qui, ne pouvant entrer dans la cathédrale, se sont rabattus sur cet attroupement joyeux pour augmenter le stock de photos à montrer à la famille et aux amis.
La « chancelier Marillac » signe des autographes, rigole, balance quelques vannes. C’est le moment idéal pour se glisser hors du périmètre après s’être fait ouvrir les barrières par un agent de sécurité. De l’autre côté de la rue, le parvis de la cathédrale Sainte-Croix est encore en pleine révolution. Arrivés en plein cœur de la nuit, les décorateurs camouflent avec virtuosité tous les aménagements trop modernes. La grande dalle devant l’entrée se retrouve couverte de faux cailloux mal joints, les mâts porteurs d’oriflammes bariolées sont démontés, même le cube maçonné en l’honneur de Jeanne d’Arc a disparu derrière une façade de maison ancienne.
- Et qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur ce cube ? demande Hélène.
- Quelque chose du style « Elle n’avait passé ses humbles dix-neuf ans que de quatre à cinq mois et sa cendre charnelle fut dispersée au vent »… C’est de Charles Péguy, je crois…
- Le peu que je sais de mon histoire me permet quand même d’affirmer qu’il n’est effectivement pas de la même époque que notre camarade Richelieu…
- Oh mais tu sais… Il n’y a pas que cela… Le choix de cette cathédrale-là était sans doute le pire à faire, à part évidemment la cathédrale d’Evry, pour le film…
- Diable ! s’insurge Hélène gentiment moqueuse. Mais que faisait donc la conseillère historique ?…
- Je crois qu’elle devait être en train d’écrire les paroles d’une chanson avec une copine à elle… Tu te rends compte, Duplan qui veut que son film soit une œuvre pédagogique… Avec ces scènes, il va faire hurler de rire tous les historiens de l’art et tous les amateurs.
- Bah, c’est une cathédrale !…
- Une cathédrale qui était en construction à l’époque de la scène qui va s’y dérouler… C’est déjà un premier problème… Si on excepte évidemment le fait qu’on est supposé être à Nantes où la cathédrale n’a pas du tout la même façade et était adossée aux remparts de la ville. Là où on va quand même atteindre le grand n’importe quoi c’est que la caméra va forcément embrasser sur certains plans des éléments stylistiques postérieurs ; Louis XIV a mis son grain de sel dans les travaux, on a donc des parties de l’édifice qui sont carrément de style classique louisquatorzien, le nec plus ultra étant dans la rosace la devise du roi et la date d’achèvement des travaux soit 1679…
- Et tu n’as rien dit ?…
- Tu sais bien que c’était trop tard… Il y tenait à sa scène grandiose dans la cathédrale… Et le plus terrible, vois-tu, c’est que ce mariage ne s’est même pas déroulé dans une église mais dans le cabinet du Roi au château de Nantes. Et c’est Richelieu lui-même qui l’a célébré…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 12:58

Quelques mouvements de badges plus tard, nous pouvons franchir le portail pour pénétrer dans la nef.
- Dans cinq heures, tu entreras ici dans la robe de mademoiselle de Montpensier au milieu d’un déchainement de chants sacrés. Profite de ce moment, ma vieille… je crois que ce n’est pas donné à tout le monde…
- Tant que Stéphane Bern ne commente pas, ça me va…
Comme pour souligner ma prédiction, un « Gloria » chanté par des voix enfantines s’élève de la tribune et emplit la nef.
- Non ! Non ! Non ! Plus fort ! Plus direct !… Là on a l’impression que vous murmurez… C’est mou ! C’est un mariage princier, merde !…
Nous avançons de quelques pas dans la nef avant de pouvoir nous retourner et regarder vers les orgues majestueuses suspendues devant la rosace. Celui qui s’énerve ainsi face aux petites têtes blondes et brunes n’est autre que Jonathan Duplan.
- Bon, allez, cinq minutes de pause !…
Après le soufflon qu’ils viennent de se prendre, les gamins ne demandent pas leur reste et dégringolent plus qu’ils ne descendent l’escalier devant de la tribune. Pour eux, le caractère sacré du lieu n’a visiblement aucune importance. Cela me rappelle l’anecdote contée par Marc Dieuzaide : demandant à un élève de seconde ce qu’était pour lui une église, il avait eu la surprise douloureuse de s’entendre dire que c’était un endroit très agréable pour se mettre au frais pendant l’été.
A son tour, Jonathan Duplan quitte le « perchoir » des grandes orgues. Il ne peut évidemment éviter de nous tomber dessus avec une sorte de délectation mâle qui ne me plait pas.
- Alors mesdemoiselles, on se promène toutes seules ?…
- Parfaitement, rétorque Hélène… Et cela nous allait très bien ainsi…
Le musicien ne se le tient pas pour dit et il entreprend dans son style envahissant et impérieux de nous expliquer ce qu’il est en train de faire.
- Avec mon père, on a décidé de mettre le paquet sur ce moment du film… On ne pouvait pas reconstituer le siège de la Rochelle ou des trucs comme ça, alors on s’est dit que c’était le moment spectaculaire du film, celui qui devait en mettre plein la vue à tout le monde… Trois cents figurants, un chœur de cent jeunes venus de tous les départements de la région qui travaillent depuis trois mois sur une messe que j’ai composée dans le style de l’époque.
- C’est-à-dire dans le stile ecclesiastico de Palestrina ?
- Je me suis plutôt inspiré de Monteverdi… La messe à quatre voix…
Rien à dire. Sur ce point au moins, il semble connaître son affaire même s’il me semble que la messe de Monteverdi est un poil plus tardive. J’aimerais lui parler des comptes de la maison de production et des connaissances qu’il peut éventuellement avoir sur Nantes mais, outre que ce n’est pas le moment, j’ai encore quelques failles dans mes raisonnements. Je ne veux attaquer que lorsque mes batteries seront en place et prêtes à donner toute leur puissance.
- La cathédrale sera pleine pour entendre ce chorus ? questionne Hélène.
- Cela serait-il spectaculaire si elle était vide ?… On aura quatre caméras pour couvrir la nef, deux pour le chœur et deux mobiles pour les gros plans… Le tout au son de ces voix d’enfants… Ca va déchirer…
- Perso, rétorque Hélène, j’aurais préféré une ambiance rock et salsa… Ces pauvres gosses, ils pourraient être en vacances… Les voilà obligés de bosser le week-end du 14 juillet et gratuitement en plus… Vous savez que vous êtes aux limites de ce que la convention internationale des droits de l’enfant tolère.
C’est tellement bien sorti et bien venu que je trouve rien à rajouter. Pour cette raison-là, comme pour toutes les autres, Jonathan Duplan me sort par les yeux. Nous mettons un peu de distance avec la fils du cinéaste pour qu’il comprenne bien que s’il a une cigarette à griller c’est le meilleur moment. Pour ce qui nous concerne, nous avons autre chose à faire.
Autre chose, c’est pour moi expliquer l’histoire de cette cathédrale particulière. Dévastée et détruite par les protestants au moment des guerres de religion, elle a été reconstruite sur ordre d’Henri IV qui voyait là sans doute un signe fort à donner aux catholiques doutant de sa conversion.
- Le plus étonnant, mais c’est souvent le cas pour beaucoup de grandes églises que nous connaissons, c’est qu’il faudra attendre longtemps pour que le projet initial soit terminé. C’est le roi Charles X qui clôturera les travaux en 1829… Ca ne lui portera pas vraiment chance.
- Tu m’en diras tant…
Dans un bourdonnement joyeux digne d’un souk moyen-oriental, les enfants regagnent la tribune. Nous nous posons quelques instants sur un banc pour écouter s’élever les voies cristallines et puissantes – quoi qu’en dise le fils Duplan. Une question me taraude : à combien le musicien a-t-il facturé à la maison de production familiale l’écriture de ce qui n’est, à la première écoute, qu’un pauvre plagiat de Monteverdi ?

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:01

Je dois être du genre croyante qui s’ignore. Dès que je pénètre dans un lieu de culte – essentiellement chrétien, je dois le confesser – je coupe mon téléphone portable. Quand je sors, dans la mesure du possible, j’essaye de penser à le rallumer. La grâce devait être sur moi ce jour-là car la sonnerie se mit à retentir quelques secondes seulement après le retour à la vie de l’appareil.
- Fiona ?… Commissaire Morentin…
- Un problème, commissaire ?…
Je fais signe à Hélène de prendre un peu d’avance tandis que je m’isole tant bien que mal au pied de la tour sud de la cathédrale.
- J’ai entre les mains un petit papier dont la lecture ne rendra que très imparfaitement le suc. Le fonctionnaire de police qui a ramené « votre » voiture à l’agence de location l’a trouvé scotché sur le volant. Nous avons procédé à une première analyse de l’objet qui, bien évidemment, ne donne rien.
Evidemment…
- Cet animal est très fort !… Il fait tomber les hangars comme des châteaux de cartes, balance des boulettes de papier à la fronde à plusieurs mètres de hauteur, crochète les serrures des automobiles et est assez fort pour pendre un vieux monsieur à une poutre. Tout cela sans laisser d’autres traces que ces petites phrases déprimantes pour un professeur de français de base… Je vous écoute…
- Je dois vous dire que par rapport au précédent cela passe clairement du coq à l’âne.
- Commissaire, évitez-moi le plaisir de faire référence à d’autres animaux de la basse-cour. Je ne voudrais pas vous froisser.
Il y a des moments où il est préférable d’éviter de me faire lanterner. L’idée qu’en ne ramenant pas la voiture moi-même j’ai perdu 1h30 de réflexion sur ce nouvel opus me déprime par avance.
- Voilà le contenu du message. Vous ne serez pas la seule à perdre votre latin…
- Pardon ? m’exclamé-je.
- Je vous avais prévenu, Fiona… Avant-hier, vous étiez condamnée à terme. Aujourd’hui, on met juste en avant votre incapacité à résoudre l’énigme.
- Vous y voyez un progrès, vous ?…
- Vous savez, on a l’habitude de ce genre de fanfaron. Dès qu’ils se croient un peu intelligents, les psychopathes légers pensent d’abord à ridiculiser les flics.
- Que n’arrêtez-vous donc celui-ci s’il est si léger ?
- J’ai cru comprendre, de votre bouche même, que ce n’était pas mes oignons…
Ai-je dit cela ? Et sous cette forme en plus ?… Je ne m’en souviens pas… D’ailleurs ce n’est pas ce qui compte.
En perdre mon latin dit-il ? Je ne peux le nier même si j’ai conscience depuis la nuit précédente d’avoir un peu déblayé les bas-côtés de l’affaire. C’est peu mais c’est dans ce commencement que j’espère trouver la clé générale de l’énigme.
Je remercie le commissaire Morentin, qui me fait remarquer au passage que j’avais raison de lui recommander de ne pas aller bêcher ses pétunias. Je rejoins Hélène ; elle observe les charpentiers poser un faux toit de chaume sur la maison factice proche de l’entrée de la cathédrale. Finalement, tout cela tend à se décanter un peu. Contrairement à Morentin, j’estime que le fait de se moquer de notre incapacité à le coincer indique que notre dingo est proche de faire la boulette qui le perdra.
J’en ai le visage rayonnant d’aise.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:06

Duplan n’est pas trop relation publique finalement. Il ne tarde pas à s’éclipser de l’apéritif organisé en l’honneur de l’équipe du film. Il a cependant dû faire un petit discours de remerciement qui lui a laissé un goût amer en bouche comme il me le confie tandis que nous nous retrouvons, un peu gênés, dans un couloir en attendant de pouvoir passer notre « costume » pour le repas.
- Merci ma bonne étoile d’être toujours là, dit-il en me serrant contre lui.
C’est un geste et une parole qui m’émeuvent. Je prends sur moi pour ne pas le montrer. Ce n’est pas parce qu’il est âgé, en partie désemparé et trahi, que je dois oublier les calculs sournois qu’il a formés à mon endroit.
- Monsieur, je ne sais comment me faire pardonner, commence-je…
- Si, si, je suis certain que vous le savez très bien désormais… A nous deux, nous finirons bien par faire tomber ce malade qui croit que…
- Justement, monsieur Duplan…
- Justement quoi…
- Il n’y a pas de détective sur vos traces…
Mensonge, Fiona ! Il y a Clémence !…
Voilà que je m’embrouille… Comment lui dire sans rien lui dire ?…
- Pour être plus précise, ce n’est pas un détective qui vous poursuit de ses petits papiers désobligeants depuis près de deux ans…
- Qui alors ?
- Nous cherchons toujours à le savoir…
- Nous ?!… Vous voulez dire Arthur et vous ?
Aïe !… J’ai encore mal géré la situation. J’ai failli lui dire des choses qu’il n’a pas à connaître.
- Tous ceux qui continuent à vous admirer et à vous estimer, monsieur… Comme Hélène… qui ne se dépêche pas de s’habiller.
Je tambourine contre la porte en bois précieux de la « loge » des artistes. Le repas est prévu à 13 heures mais l’organisation – est-ce surprenant ? – a pris du retard à l’étape discours et apéro. Comme bien on s’en doute, cela m’énerve… Même si j’espère secrètement pouvoir me trouver un coin bien peinard pour continuer à sonder les dessous de l’affaire qui m’occupe.
En frappant contre la porte, j’ai pu détourner un moment la conversation de ce qui intéresse vraiment Duplan. Ce n’est que temporaire ; après m’avoir laissée m’épancher sur les lenteurs vestimentaires de ma camarade, il revient à la charge.
- Mais comment savez-vous que ce n’est pas un détective ?…
- Parce que, comme vous, nous l’avons rencontré…
- Et ce n’est pas un privé ?…
- Non !… Le type que vous m’avez montré en photo est un « honnête » enseignant de collège. D’ailleurs, étiez-vous vous-même à ce fameux rendez-vous ?
Voilà la question qu’il fallait que je pose mais sans très bien savoir comment y parvenir, sans paraître mettre le réalisateur en accusation. Il y a toujours cette petite parcelle de doute qui revient sans arrêt à la surface le concernant. Je sais bien ce que sont les gens passionnés. Parfois ils ne se rendent plus très bien compte de la portée de leurs actes. C’est le collectionneur qui achète à vil prix une œuvre qu’il sait très bien volée, l’amateur de rock qui emporte sous son blouson une édition originale, le supporter placide dans la vie courante qui se met à hurler contre l’arbitre. Dans son désir de faire ce film – et à un âge où on sait très bien qu’on est bien plus proche de la fin que du début d’une carrière – les informations à mon propos ont dû être du pain béni. S’est-il seulement demandé si j’avais chevillé au cœur l’intention de sauver une œuvre cinématographique qui, à mes yeux, ne sera pas majeure ? A-t-il vérifié que j’avais la surface financière que d’aucuns me prêtaient ?… S’il l’a fait, je lui en veux… S’il a foncé sans réfléchir, je l’absous.
La porte de la « loge » des messieurs s’ouvre fort à propos. Duplan va pour s’engouffrer à l’intérieur mais, au dernier moment, modère l’impétuosité de sa fuite.
- Fiona, si vous posez la question c’est que vous savez que je n’y étais pas… Si je décode son sens caché, ma réponse est : oui c’est bien Jonathan qui est allé à ce rendez-vous à la Tour de Bretagne avec la valise et les 100 000 euros… Et si vous voulez me faire dire que mon fils m’a dérobé cette somme, je vous assure que ce n’est pas le cas…
- Comment pouvez-vous en être si sûr ?
- C’est le salaire qu’il a demandé pour sa partition. Renseignez-vous et vous verrez que c’est nettement en-dessous des prix habituels sur le marché.
Je trouve cette remarque terriblement pathétique mais aussi révélatrice des fantômes qui hantent le cinéaste. Il sait depuis longtemps que son fils se sert de lui, profite de son talent sans aucune vergogne. Il a découvert il y a peu sans doute qu’il était aussi le principal responsable des difficultés de la maison de production BCJ. Et malgré tout, parce que c’est son fils, il continue à le défendre…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:15

- Hep ! Tu restes là !…
- Oh mais je comptais pas m’enfuir ! réplique Hélène dont la robe rouge et argent garnie de (fausses) pierres précieuses jette mille feux. J’ai trop peur que tu me fasses encore un de tes laïus moralisateurs qui n’en finissent pas… Je ne bouge pas, je t’attends comme le toutou attend sa mémère.
- J’espère bien…
Au milieu des entorses aux vérités fondamentales de l’Histoire, cette robe de mademoiselle de Montpensier est un peu mon petit triomphe personnel. J’ai réussi à convaincre Duplan trois semaines auparavant que la belle robe blanche de ses rêves n’avait aucun fondement. Une fois entériné le choix d’une grande séquence dans la cathédrale d’Orléans, je n’avais plus que cette bataille d’arrière-garde à gagner. Il a fallu un long argumentaire, basé sur l’histoire de la robe de mariée depuis la couleur safran de l’époque romaine jusqu’au blanc virginal réapparu au XIXème siècle, pour convaincre le réalisateur de revenir sur la commande faite à la costumière d’une sorte de grande meringue blanche dégoulinant de tulles et de fanfreluches. Au XVIIème siècle, on se mariait avec sa plus belle robe, peu en importait la couleur ou la forme. Mademoiselle de Montpensier, la plus riche héritière du royaume de France, ne pouvait – qui plus est en épousant l’héritier de la couronne – que chercher à éblouir les assistants à la cérémonie et, au-delà, toute la Cour installée à Nantes.
Aidée par Valérie la costumière, je me glisse sans plaisir excessif dans la robe noire de madame de Combalet. Je sais que je ne quitterai cette ample vêtement que dans dix bonnes heures lorsque les « anges » de Jonathan Duplan auront fini d’élever leurs Gloriae un peu creux vers les cieux et que le pseudo-archevêque de Nantes aura béni l’union des époux. Ce ne seront que dix heures de présence. Je n’ai pas une ligne de texte à dire de toute l’interminable cérémonie. Il n’y en aura que pour les deux époux, le mari surtout que les principales dirigeantes du « parti de l’aversion au mariage » tenteront jusque dans le sein de la cathédrale de détourner de la promesse faite à son royal aîné. C’est une véritable petite tragédie en un acte que Duplan a réécrit à partir du flou laissé par Lagault sur ce moment. Des pas précipités dans les déambulatoires, des discussions dans l’ombre, des cris et des gestes de dépit. La scène bien connue des passionnés de l’époque – mais jamais attestée par les sources – voyant Anne d’Autriche se jeter aux genoux de son beau-frère pour l’implorer de ne pas épouser madame de Montpensier prendra place dans ce tourbillon digne de Feydeau. Que dire sinon que j’ai finalement estimé que, quitte à piétiner la vérité, il valait mieux que ce soit réalisé avec une construction d’une telle maestria.

Le repas est un pensum fastidieux. J’ai du mal à croire que ce soit le simple hasard qui m’ait installé entre le président de la commission Culture et créativité numérique du Conseil régional et le directeur de la médiathèque d’Orléans. Ce sont sans aucun doute des personnes charmantes et cultivées mais leur conversation est à des années-lumière de ce que j’ai envie d’entendre. Je mesure à l’emplacement que j’occupe, loin de Duplan, loin des vedettes, loin des principales « huiles » présentes (Hélène les appelle les « huiles essentielles »), le faible intérêt que je représente dans cette galaxie d’étoiles de la politique et du showbiz. Notez bien que je ne m’en plains nullement, je le constate tout simplement. Quand Duplan devise avec le président du Conseil régional, j’essaye de ne pas assommer mes voisins avec mes recherches et je fais plus ou moins semblant de me passionner pour les projets de fusion de Centre images et de Livre au Centre.
Comme dans tout malheur (je confesse que celui-ci est fort petit), il y a du positif à tirer. Je me trouve dans une position idéale pour me prêter à une revue d’effectif « en live » des protagonistes de la situation dont je ne commence qu’à comprendre les tenants et les aboutissants. Oui, ils sont venus, ils sont tous là !… Souriant à la caméra de France 3 Centre tout en mordant dans la chair de cailles ou de faisans dorés, s’immobilisant sous le flash des correspondants de la presse locale le couteau vengeur ou la fourchette mutine. En représentation certes, en service commandé dirais-je même mais, pour moi, si déchiffrables désormais.
Je me concentre plus particulièrement sur Jonathan Duplan placé entre Hélène et la responsable de l’orchestre symphonique de la région Centre-Tours. Cette proximité me déplait et chaque sourire échangé entre les deux a le même effet qu’un piqûre venimeuse. Il est vrai que le « musicien » n’a pas encore lancé ses charmes à l’assaut de mon amie (du moins pas que je sache). C’est à cette tâche relevant de son service privé qu’il paraît s’être attelé délaissant du coup son autre voisine. Pour quelqu’un qui se pique d’être à la hauteur de Palestrina et Monteverdi, je le sens beaucoup plus acharné à se mettre au niveau de la « nouvelle chanson française ».
Autre figure particulière, Grégory Pinchemel que j’ai à peine aperçu depuis sa volte-face me concernant. Il est clairement ailleurs. En pensée avec Sirène restée sur son lit de douleur à Blois ? J’ai toujours du mal à me rallier à cette idée du dragueur impénitent basculant du jour au lendemain dans une fidélité béate à la dame de ses rêves (avait-il d’ailleurs autre chose en tête en l’abordant que d’incrémenter sans cesse d’une unité supplémentaire son tableau de chasse ?). Il grignote plus qu’il ne mange, il se force devant la presse et ne se détend vraiment que lorsque celle-ci consent enfin à quitter les lieux. Ses deux voisines sont pourtant charmantes et, à mon sens, attendaient autre chose de cette proximité. La jeune star a-t-elle décidé délibérément de casser son image ?
Dans ce panorama, il me faut revenir sur « la Chevrette ». Mélina Lussault, l’interprète de la duchesse de Chevreuse, parade avec ce sens de la venimosité qu’elle semble avoir hérité de Salomé, de Theda Bara la première vamp, voire de madame de Merteuil. Elle a pourtant été depuis le début du tournage d’une transparence que je ne peux que trouver étonnante. Je m’attendais à ce que nous « clashions » fréquemment. Rien de cela. Celle qui avait si bien défini son personnage lors du diner chez Duplan a « assuré » sans que je trouve jamais rien à redire sur son interprétation de la duchesse maléfique. Aujourd’hui pourtant, retrouvant la lumière, elle semble à nouveau vouloir vampiriser tous les hommes et imposer son aura de beauté ténébreuse. A suivre…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:19

J’avais trouvé ridicule la réaction de Ludmilla après lui avoir présenté Hélène. Je ne peux que m’aligner sur ce sentiment pour la manière dont j’alpague la chanteuse aux toilettes. Cela se situe quelque part entre le poisson et un légume quelconque, les cuisiniers ayant de manière évidente pillé l’œuvre de La Varenne pour constituer un repas pantagruélique bien dans la façon du Grand Siècle (surtout finissant du reste).
- T’énerve pas, me répond-elle tranquillement. Je sais y faire avec ce genre de bonhomme. A l’écouter, il est le plus beau, le plus grand, le plus fort et à la fin, il me mange dans la main.
Si je n’avais pas été autant excédée, j’aurais sans doute réagi en évoquant la vaisselle métallique déployée sur les tables qui évitait d’en venir à de tels expédients. Là, cela m’échappe totalement. Nous nous faisons face au « petit coin » (qui, avec l’ampleur de nos robes, n’a jamais si bien porté son nom) comme deux cow-boys au moment du duel final dans la rue principale. Hélène a dégainé ses certitudes, je lui oppose mon anxiété de la voir frayer trop ouvertement avec celui qui est mon premier suspect.
- Comment tu peux parler à ce gars-là ?! Il a…
Il a quoi d’ailleurs ?… Fait tuer sa mère ? Grugé son père ? Les deux choses plus d’autres encore ?… De tout cela je n’ai rien dit à Hélène. Il est normal qu’elle ne regarde pas Jonathan Duplan avec les mêmes yeux inquiets que moi.
- Il se prend pour le nombril du monde ? m’interrompt Hélène. Et alors ? Il n’est pas le premier et pas le seul autour de la table… Sauf que c’est un nombril bavard… Bavard et pas méfiant… Qu’est-ce qu’il ne vous raconterait pas pour vous aligner dans son pieu ?!
- Par exemple ?…
- Ben, déjà il se sent obligé d’établir la liste de ses dernières conquêtes… Histoire de te prévenir doublement : « attention, je suis redoutable… t’as vu la qualité de mon tableau de chasse » mais aussi « si tu résistes, c’est vraiment que tu n’as aucun goût ».
- Je trouve ça glauque !…
- Tout le monde n’est pas obligé de s’enticher d’un bonnet de nuit comme ton Arthur… Désolée ! C’était de la pure provoc !… J’en pense pas un mot.
- Je le regrette presque…
- Revenons à « Johnny », ça vaudra mieux… Comme ça doit être sa technique d’approche favorite, il a commencé par me parler de son métier de compositeur de musique de films, qu’il est allé apprendre aux States avec John Williams et ses fils, que Randy Newman est son pote et qu’il a son propre studio numérique 1000 pistes dans son appart. J’ai évité de lui faire remarquer que moi aussi j’en ai un et qu’il tient dans mon ordinateur portable… Mais qu’est-ce que la nunuche de base y connaît au juste à la MAO ?…
- Je suis une nunuche de base…
- J’en prend bonne note…
Le jeu de mot – involontaire - finit de me dérider. Allons ! Hélène bosse pour moi… S’il y a bien une personne à qui Jonathan Duplan ne fera plus de confidences, c’est bien moi. Autant profiter de ce qu’Hélène a à m’apprendre sans lui faire de scène.
- Il cause, il cause, cet Olybrius… Et qu’il s’est installé dans la suite de l’Hôtel Mercure d’Orléans avec plusieurs claviers pour pouvoir bosser et superviser les répétitions des chœurs. Et que c’est pratique parce que cela lui permet aussi de travailler sur la musique originale avec les rushs qu’on lui amène chaque jour de Blois et d’aller facilement sur les lieux du tournage ou au siège de la maison de production à Paris. Et qu’il sait que ça m’intéresserait sûrement de voir son matériel… Tu parles… Je le vois gros comme une maison son matériel…
- Gros comme une maison, tu le flattes !
Comme à chaque fois que je fais une remarque en-dessous de la ceinture, je me mets à rougir comme une gamine à son premier gros mot. Cela n’échappe pas à Hélène qui en rigole avant de se faire plus grave et de reprendre.
- Tout allait bien… On venait d’amener le poisson frit dans du saindoux, c’est dire… Lorsque, tout d’un coup, il s’arrête, me regarde et me demande si je suis dans le bis ?… Sur scène il n’y a aucun problème… Des bis je peux en faire trois ou quatre… J’arrête juste parce que c’est retarder d’autant le boulot des machinos qui démontent la scène pour l’amener à la ville suivante… Mais un bis au cinéma ?…
Je dois reconnaître que cette histoire de bis me dépasse complètement aussi. Visiblement, Hélène y trouve l’occasion de faire des mystères. Voyons donc où cela nous mène…
- Alors ?
- Je n’ai pas répondu… Il s’est fermé et il a commencé à discuter avec sa voisine… De son studio 1000 pistes en premier lieu…
- Et de tout cela, tu conclues ?…
- Qu’il y a toujours un moment où Jonathan Duplan reprend le contrôle de son engin. Cette histoire de bis l’a bloqué net dans ses élans.
- Et tu n’as aucune idée de ce que c’est ?…
- Non… Mais si ta divine grâce m’y autorise, je me fais fort de te trouver la réponse. Par tous les moyens…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:22

- Vous croyez aux prémonitions, Fiona ?
C’est un peu le hasard – toujours lui ! – qui a fait que le réalisateur et moi nous nous sommes retrouvés à emprunter le même ascenseur pour regagner le rez-de-chaussée. Voilà que commence la grande transhumance des comédiens et des responsables techniques vers la cathédrale. Je m‘échappe d’autant plus rapidement qu’Hélène, en grande discussion avec le responsable des décors, est partie avant moi.
- Franchement, je crains fort d’être trop cartésienne pour ça…
- Voyez-vous, ce repas m’a montré une équipe soudée. Il y avait des rires, de la complicité, une forme de connivence qu’on ne rencontre souvent qu’à la fin des tournages.
- C‘est parce que vous savez constituer une grande famille, monsieur…
- Peut-être… J’ai toujours voulu que les choses soient ainsi en tous cas… Sauf que ce genre d’agapes signe à l’habitude la fin du tournage. Et nous en sommes loin !…
Oh ! Oh ! Ce hasard de rencontre aurait-il déjà une résonance financière. Les caisses sonnant de plus en plus creux, le réalisateur se mettrait-il déjà en chasse de sa première rallonge ?
Nous franchissons la porte qui nous ramène dans la rue. La foule s’est clairsemée. La faute à la perturbation océanique qui a commencé à jeter ses premières gouttes de pluie froide sur Orléans. Parmi les parapluies multicolores ouverts devant le siège du Conseil régional, il s’en trouve deux pour venir à nous et nous protéger dans notre marche rapide vers le parvis enfin transformé. La présence des oreilles inconnues des porteurs de parapluies met un bœuf sur la langue du cinéaste. Ensuite, il s’arrête pour complimenter l’équipe des décorateurs et vérifier l’installation du rail du traveling devant la cathédrale. Il faut l’abri du portail principal de l’édifice pour qu’il s’adresse à nouveau à moi.
- Je me sens au bord du gouffre… J’ai repensé pendant cet interminable repas à ce que vous aviez essayé de me dire tout à l’heure… Oui je sais que mon fils est un vaurien et qu’en voulant lui donner le meilleur, ma femme et moi, nous en avons fait un enfant gâté qui n’a jamais été capable de grandir vraiment. La musique, les filles, la belle vie quoi… Et tout cela coûte… J’aurais sans doute dû mettre mon nez dans les comptes depuis trois ans mais je n’ai jamais bien aimé ces choses-là… Ce n’est pas le général de Gaulle qui disait toujours « l’intendance suivra ? ».
Je le confirme d’un hochement de tête que j’accompagne d’un sourire qui se veut également une bouée de sauvetage lancé au sexagénaire.
- Donc si tout s’arrêtait aujourd’hui, je n’en serais pas surpris… Pas forcément peiné non plus…
Allons bon ! Le revoilà déprimé et quasiment suicidaire ! Ce que c’est que la fragilité des artistes quand même !…
- Je parle du film, précise-t-il comme s’il lisait dans mes pensées.
- Mais à quoi peut bien servir un film inachevé, monsieur ?
- A rajouter du mythe à une carrière… Il y a ces images qui dorment et qu’on ressort un jour comme on fait monter un grand vin du secret d’une cave de Bourgogne. Tout ce qu’on brode autour. Les malédictions, les coïncidences troublantes, le poids de la fatalité… Et tous les spécialistes de se pencher sur les rushs pour essayer de comprendre ce que le cinéaste voulait faire, ce qu’il avait en tête… C’est un jeu un peu crétin mais je confesse y avoir goûté à l’époque où j’écrivais dans les Cahiers du cinéma à propos d’un réalisateur chilien. Un jour, j’ai rencontré sa veuve. Elle m’a regardée de haut et elle m’a dit que je n’avais rien compris à la pensée de son mari. C’est pour cela que je me dis que ce serait un bon tour à jouer à ceux qui me suivront dans cet exercice.
Ce que j’avais pris pour de la déprime ne serait donc qu’une espièglerie ? Je n’en suis guère convaincue. Duplan a commencé par parler de prémonition ? En a-t-on lorsque on s’apprête consciemment à faire quelque chose ? On a plutôt de l’espoir, celui de réussir son coup, ou la crainte de le rater. La prémonition cela reste réservé à ces forces inéluctables qu’on devine sans pouvoir influer sur leur course.
- Regardez ! s’enthousiasme Duplan en m’agrippant le bras. C’est grandiose comme une scène de bataille mais tellement plus propre.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:25

Raccord maquillage avec Lydie. L’occasion d’essayer de rétablir un semblant de contact avec « ceux qui obéissent aux ordres ». Il y a peut-être là quelques infos supplémentaires à glaner.
- Lydie, c’est quoi le bis au cinéma ?…
Pas besoin de réponse. Une expression du visage suffit. A la bataille navale, on m’aurait rétorqué « coup dans l’eau ! ». Visiblement la maquilleuse n’a jamais entendu cette expression. Mais comme elle n’est pas qu’une maquilleuse de cinéma et de télévision, la curiosité professionnelle l’emporte sur l’étonnement.
- Pourquoi tu demandes ça ?
- Oh, c’est un truc que j’ai entendu tout à l’heure…
Je mens. Consciemment. A une amie. Une amie qui sait que je ne sais pas mentir.
Et qui a très bien compris que je lui racontais des craques.
Allez bosser dans des conditions pareilles…

Comme toujours la chronologie des événements et celle du tournage sont deux entités étrangères. On commence par célébrer l’union des époux avant de filmer l’entrée du cortège (le cortège… Encore un anachronisme manifeste mais consubstantiel à l’idée générale que Duplan s’est fait de cette séquence). Selon cet illogisme assumé, l’entrée dans la cathédrale, à la lueur des torches, sera même la dernière des scènes de la journée.
Les voix des enfants emplissent à nouveau la nef. Leur justesse et leur pureté parviennent à donner à la musique de Jonathan Duplan quelque chose d’aérien à défaut d’une subtilité harmonique. Une caméra est fixée en permanence sur eux et les accompagne durant l’exécution des différentes parties de la messe. Des images qui seront injectées ensuite dans le film mais aussi dans la bande-annonce.
Je suis au quatrième rang, noyée dans la masse des figurants, mais je dois, m’a dit le réalisateur lorsqu’il a fait le tour des comédiens avant de demander le moteur, avoir l’air pénétré par la solennité de l’instant.
- Madame de Combalet, après la mort de son époux qu’elle n’aimait pas, avait juré de ne plus se marier.
Ce petit rappel historique me vaut une tape bien douce sur la joue et une admonestation qui n’est guère plus virulente.
- Arrêtez de discuter, Fiona… Contentez-vous de jouer…
Comme toujours, Duplan est radieux dans ces instants qui précèdent la mise en action. Sa prémonition doit être rangée au rayon des accessoires pour nuit d’insomnie. Bien rangée même car, une fois son dernier réglage terminé, il part s’asseoir dans sa belle vêture d’hidalgo parmi les figurants des derniers rangs. Cela fait rire tout le monde. Le vieux maître a prémédité ce coup-là ; ce sera son clin d’œil à Alfred Hitchcock.

Hélène aura eu le privilège, partagé avec quelques comédiens majeurs, de changer de robe entre le repas et la séquence dans la cathédrale. Il était hors de question de prendre le moindre risque avec l’écarlate et l’argent de sa tenue nuptiale. Tout en essayant de garder l’air pénétré qui m’a été demandé, je m’interroge sur le nombre de pulsations de son pouls tandis qu’elle remonte, escortée de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs d’oranger, la longue allée centrale. C’est là que je mesure – encore une fois - toute la vacuité de nos sources pour comprendre le temps passé. Je suis capable de dire ce qu’il s’est passé dans le cabinet royal du château de Nantes lorsque le cardinal de Richelieu a célébré les épousailles de la duchesse et du prince Gaston. Mais que pensait-elle en cet instant ? Bien sûr, la suite nous dit – ce sont des scènes qui ont déjà été tournées – que la demoiselle devenue dame allait se révéler hautaine, arrogante et cassante, y compris avec Richelieu qui avait pourtant tant œuvré pour qu’elle épousât l’héritier du trône. Avait-elle déjà cette morgue dans le cœur en approchant de l’autel ? Avait-elle conscience pleine et entière qu’elle devenait la troisième princesse du royaume après la Reine-Mère et la reine régnante ? Cela peut-il s’imaginer, se concevoir, se méditer sans qu’un frein vienne s’imposer à vous et vous ramener à la belle humilité du croyant qui sait que le chemin vers Dieu ne se nourrit pas de ce genre de farine ?
- C’était comme quand je jouais avec des copines, me dit-elle pendant la pause qui suit. T’as jamais fait ça ?…
Ben non ! C’est vrai que cela doit manquer à ma culture et à mon éducation. Les copines je leur tirais les cheveux paraît-il. Les princesses de mes romans de gamine s’avançaient toutes seules vers le prêtre et l’amour, je n’ai jamais eu l’occasion de les accompagner. Pendant longtemps, je n’ai même pas songé que cela pourrait m’arriver un jour.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:30

Le héros de mon cœur m’a donné des nouvelles par un texto que j’ai pu lire à la pause. Déposé par le chauffeur de Duplan à la gare de Blois le matin, il a gagné Tours en train avant que Marc ne vienne le chercher à la gare. Il en profite pour me donner des nouvelles de Corélia qui se languit de moi. C’est plus que compréhensible. Je suis une mère qui n’est jamais là pendant l’année et qui, quand ce sont les vacances, l’est tout autant. Voilà un argument qui pourrait bien me conduire à revoir ma position sur la poursuite de ce film. J’en ai encore pour plusieurs semaines et cela me paraît soudain bien long… Imaginer que tout ce temps-là se passera loin de la petite puce blonde qui enjolive certains de mes jours m’est difficile.
Etant sortie pour me livrer à ma petite manipulation téléphonique (une réponse ayant suivi le message d’Arthur), je constate la présence de deux cars de crs garés non loin du siège du Conseil régional. Présence de dissuasion ou prise en compte d’une menace qui aurait été identifiée ? Difficile de le savoir… Je ne me vois pas trimbaler ma grande robe sombre à travers l’assistance contenue derrière les barrières métalliques pour avoir des explications.
J’ai été obligée de desserrer le licol d’Hélène : elle retourne au maquillage avant de tourner sa dernière vraie scène de la journée. J’en profite pour mettre à jour mes petites fiches mentales sur les comédiens. Pinchemel a été royal durant la cérémonie, Sylvie Rousseau a trôné avec des airs de mama sicilienne boudeuse, Béthemont a parfaitement rendu le caractère veule et versatile de Gaston. Etait-ce de la volonté de Duplan ou le jeu du comédien ? Il ne cessait de chercher du regard quelqu’un au milieu de la nef. Quelqu’un qui n’était ni Anne d’Autriche, ni la duchesse de Chevreuse, ni même Marie de Médicis. Ce regard perdu avait l’accent du désespoir. Il m’a flanqué la chair de poule.

Pour éviter les mouvements incessants entre la cathédrale et le bâtiment du Conseil régional, nos effets personnels – j’entends par là, non les vêtements du jour mais nos objets de « première nécessité » - ont été regroupés dans l’espace étroit mais riche d’Histoire de la sacristie. Une assistante de la production y gère une trentaine de casiers empilés les uns sur les autres, donnant ou récupérant à la demande les téléphones, paquets de cigarettes, tablettes numériques, scénarios annotés ou romans en cours de lecture.
En retournant déposer mon téléphone, je me heurte – dans tous les sens du terme – à Cédric Demangeon.
- Ah ! La Fiona ! s’exclame-t-il.
Dans sa bouche, mon prénom devient tout de suite l’équivalent extravagant des divas de l’opéra romantique. Je suis à ses yeux l’équivalent d’une Carmen, d’une Tosca.
- Voilà que vous tombez à pic pour m’aider !… Dites, je vous ai regardé à table tout à l’heure… Vous ne buvez toujours que de l’eau.
Il m’avait fait cette remarque à notre première rencontre chez Duplan. Soit il a beaucoup de mémoire, soit il fait une fixation sur ceux qui n’ont pas le même penchant que lui pour la dive bouteille.
- Dites donc ma petite, c’est quoi tous ces graffitis sur le mur ?…
Ce que Cédric Demangeon appelle graffitis est constitué d’un entrelacement complexe de lignes jaunes se croisant et se recroisant à angles droits dans une sorte de frise immense occupant une grande partie du mur. Lorsque les lignes ne se croisent pas, elles délimitent des carrés au centre desquels s’individualisent des blasons.
- Les armoiries et les noms des évêques de la ville, monsieur Demangeon…
- Monsieur, monsieur, s’insurge le comédien… Elle voudrait me faire prendre vingt ans d’un coup qu’elle ne s’y prendrait pas autrement… Et pourquoi y a-t-il des carrés orange et bleus ?
- Je suppose qu’on ne connaît pas les emblèmes de ces évêques-là…
- Bien sûr, bien sûr… Mais au moins on connaît leur nom !… Dis donc ça en fait de la curetaille quand même ! Les comédiens passent, le clergé reste…
On ne peut mieux résumer la situation. Une telle décoration, dont j’ignore la date exacte, participe bien de cette volonté de l’Eglise de marquer les siècles de son emprise éternelle. Au-delà des pauvres existences humaines, la maison de Dieu dure et perdure.
- Et d’ailleurs, reprend Demangeon, j’ai fini de passer et j’y retourne… Vivement ce soir qu’on se couche ! Ce repas Grand Siècle était copieux mais pas bien léger… Des sauces, des graisses, je me sens ballonné moi…
Je m’écarte pour lui laisser le passage, peut enfin m’approcher de l’assistante qui répond au prénom rare de Cadmée et lui tendre mon portable. Elle ouvre le casier à mon nom, y dépose l’appareil, me demande si j’ai besoin d’autre chose. J’ai des fourmis dans les doigts de ne pas avoir utilisé mon ordinateur depuis des heures mais je résiste à l’idée d’attirer sous la voûte gothique de Sainte-Croix d’Orléans les ondes sacrilèges du wifi. La vérité n’est pas sur le net, elle rode dans cet espace de foi pure. J’en suis convaincue.
- Mademoiselle Toussaint ?
- Oui…
- Monsieur Demangeon était venu récupérer son scénario et je vois qu’il est parti sans. Vous ne pourriez pas le rattraper et lui faire passer.
Je regarde du haut de mon grand âge l’assistante qui doit faire 25 ans toute mouillée.
- Vous me voyez courir après lui dans cette tenue ?…
Cadmée plisse ses petits yeux turquoise derrière ses lunettes de forte en thème. Comme beaucoup d’esprits brillants, elle n’a pas de vrai recul sur les choses et elle a pris ma remarque au premier degré. Je me dépêche de la détromper avant qu’elle ne commence à balbutier des excuses aussi plates qu’incongrues.
- Donnez-moi ce scénario… Avec ce qu’il a bu à midi, il va faire le double du chemin jusqu’à l’entrée. Je devrais pouvoir le rejoindre avant qu’il n’ait l’idée de faire demi-tour.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 13:41

- Tu as toujours ton scénar ?
Rafraîchie et pimpelochée de neuf, Hélène n’a pas le temps d’émerger de l’espace de maquillage que je lui tombe sur le râble avec la voracité d’un affamé chronique. Elle doit commencer à être habituée à mes poussées soudaines d’adrénaline qui, il faut bien le reconnaître, restent bien inférieures aux siennes lorsqu’elle est « en représentation ».
- Oui… Je n’ai que trois phrases à dire mais j’accroche toujours sur une des trois… Bon sang ! Que cette journée finisse vite ! J’ai des notes plein la tête !… Tu imagines ! Deux chansons tout orchestrées dans la tronche et je ne peux l’écrire nulle part… Oui, ajoute-t-elle devant ma mine étonnée, je joue de plusieurs instruments mais je suis nulle en solfège. Je fais tout ou presque à l’oreille.
- Le scénario !…
Elle me tend une sorte de livret informe, largement corné et rafistolé avec du scotch. Ca sent le truc qui a vu du pays et beaucoup servi. Sous ses dehors de dilettante je reste persuadée qu’Hélène est une bosseuse qui ne veut pas que ça se sache. Je l’imagine ayant lu et relu le déroulé du film pendant le dernier mois de sa tournée, ayant retravaillé cela dans le secret de sa chambre aux heures où tout le monde dormait déjà. Elle a été juste du premier coup. C’est peut-être du génie ou du talent, je crois que c’est aussi du travail.
Je tourne l’objet entre mes mains, le porte devant mes yeux, examine la tranche, fait défiler les pages comme pour y lire une de ces petites animations rigolotes de type dessin animé.
- Arrête ! Tu vas l’abimer !…
C’est presque un cri du cœur. On peut raisonnablement penser que si elle attache autant d’intérêt au fascicule, c’est bien qu’elle en a bavé avec.
- C’est bon… J’ai vérifié ce que je voulais voir…
- Et qu’est-ce que tu voulais voir ?…
- Si tu étais plutôt Fiona Toussaint ou plutôt Cédric Demangeon…
- Pour ce qui est de faire la fête, je préfère largement son école à la tienne.
- Ce n’est pas de cela dont je te parle.
- Je m’en doute… Alors, dis-moi… Ou est-ce tellement secret…
Elle regarde autour d’elle, baisse la voix.
- … que tu gardes ça pour monsieur Georges et son orchestre ?
- C’est juste un petit détail mais c’est le genre de petit détail qui me rend la vie plus compliquée parce qu’il m’ouvre sur un champ entier de questions nouvelles. Certaines de ces questions vont pourtant, j’en suis certaine, solutionner d’autres problèmes plus anciens.
- Quand tu commences à parler comme une universitaire, je décroche… Tu ne peux pas être plus claire ?…
- Plus claire oui, mais pas ici… Les voix portent beaucoup trop dans cette enceinte.

Dehors, la pluie a repris. Pas le déluge, non, mais une sorte de gros crachin bien humide auquel nous ne pouvons soumettre nos belles tenues sans risquer de provoquer un drame pour la production. Nous restons en équilibre entre l’ondée chaude d’une soirée d’été et la pierre froide du portail, guettant la présence éventuelle d’oreilles trop curieuses à proximité.
- Alors ?…
- Il y a dix minutes, j’ai rapporté à Cédric Demangeon son exemplaire du scénario qu’il avait oublié dans la sacristie. J’ai eu droit à des remerciements superfétatoires et démesurés. En les prenant au premier degré, j’aurais pu croire que je lui avais sauvé la vie. Rien que ça !…
- On dirait que tu le découvres. Ca fait quarante ans qu’il est comme ça.
- Je me suis trimbalée dans la cathédrale avec son scénario entre les mains et ce n’est qu’en faisant le chemin en sens inverse que je me suis rendue compte que…
Cette fois-ci c’est à mon tour de faire une pause de sécurité.
- Il était plus épais que le mien…
- Attends ! C’est ça ta découverte extraordinaire ?… Demangeon a un fascicule plus épais que le tien… Non mais, tu vas où avec ça ?… Aux assises pour requérir la perpétuité ?…
Elle prend un ton docte et relevant le menton pour faire plus pédante pérore :
- Quel est donc le tort de mon client ? En avoir un plus épais que la moyenne ! A-t-on jamais entendu baliverne plus incroyable dans un tribunal ?…
- Moque-toi !… Je suis convaincue d’avoir trouvé un truc pas très catholique.
- Ma pauvre ! Tu commences à fatiguer je crois !… Et pour les jeux de mots et pour les raisonnements !… Pourquoi serait-il plus épais le scénar de Demangeon ?… Peut-être parce qu’il a presque le double de notre âge et qu’on le lui a imprimé en Arial 16 pour qu’il ne s’abaisse pas à lire en public avec des lunettes ?…
Voilà un argument qui vaut qu’on le soupèse car il repose sur une donnée objective. Je le balaye pourtant sans plus tergiverser.
- Duplan est un peu plus âgé et pourtant il est comme moi, comme toi, en Arial 12 depuis le début. C’était ce format et cette taille de lettres dans l’exemplaire qu’il m’a donné à lire chez lui le premier jour.
- Cela n’exclue pas qu’on en ait fait un de particulier pour Demangeon. Je pense que quand il demande quelque chose, on se plie à son caprice sans réfléchir à ce qu’il va coûter. Une moitié de ramette de feuilles et un peu d’encre d’imprimante, ce n’est pas cher payé par rapport aux émoluments du comédien, non ?…
En contrant systématiquement ce que j’avance, Hélène détruit la suite de mes idées. Il faut que j’impose mon postulat un peu durement pour pouvoir enchaîner.
- Et c’est sans doute par fantaisie qu’il y a quelques pages sur papier bleu à la fin ?… Pour qu’il puisse peut-être vérifier qu’il n’est pas devenu subitement daltonien au cours d’une beuverie ?
Hélène regarde son propre exemplaire. Elle n’a pas de pages bleues. Peut-être bien qu’à cet instant elle le regrette voyant dans ces pages manquantes l’occasion d’avoir le dernier mot.
- Maintenant, mets cette observation en relation avec les propos de Jonathan Duplan tout à l’heure.
- Sur son séquenceur 1000 pistes ?…
- Nous n’avons pas le temps de continuer à jouer, Hélène. Sans quoi je vais finir par imaginer que tu fais de l’obstruction…
- Tu fais allusion au bis ?
- Exactement… Le bis… Un morceau en plus sur scène… Un truc qui ne peut pas se concevoir au cinéma où tout est écrit d’avance et où les modifications, je ne le sais que trop, ne peuvent porter que sur des détails. S’agit-il de rallonger le film d’une ou deux scènes à la fin dans le genre bêtisier ?… Pas le genre de Duplan, même en bonus dvd… S’agit-il alors d’avoir des scènes alternatives à tourner juste pour disposer d’un matériel supplémentaire pour travailler le rythme au montage ?… Pourquoi n’aurais-je pas eu à superviser ses scènes-là ?…
Ma réflexion laisse Hélène sans réaction. Ces quelques pages bleues prennent soudain une importance qu’elle n’imaginait pas quelques instants auparavant.
Je reprends en essayant de ne pas m’emballer. Ne pas précipiter les étapes. Passer d’un point à l’autre aussi calmement que possible pour ne pas prêter ensuite le flanc à la critique.
- Qu’a fait le fils Duplan quand il a réalisé que tu n’étais pas concernée par le bis, il t’a laissée tomber comme une vieille chaussette. A sa place, l’idée de tomber une célébrité comme toi m’aurait plus émoustillé que la directrice de je ne sais quelle institution.
- L’orchestre symphonique…
- Raison de plus… Le fait que tu n’en sois pas t’excluait des relations de Jonathan Duplan. En revanche, dans la troupe, il a successivement fricoté avec Mélina Lussault et Sophie Latour… En étaient-elles ?… Avaient-elles des pages bleues dans leur scénario ?… Etaient-elles concernées par ce fameux bis ?
- S’il a pensé que j’en étais c’est que plusieurs comédiens sont concernés par ce truc… Sauf moi…
- Et il l’avait oublié, preuve que cette situation doit être rare dans la troupe…
- Dans la famille, tu veux dire !…
Je n’étais pas allée jusqu’à prononcer ce fameux mot de « famille ». Hélène le fait à ma place et me soulage en montrant qu’elle a parfaitement rebondi sur mes intuitions initiales.
- Nous n’en sommes pas, reprend-elle. Quels que soient les simulacres, les encouragements, les sourires de façade, nous n’appartenons pas à cette famille. Ni toi, ni moi, ni sans doute cette pauvre Sirène… On ne pénètre pas dans ce cercle fermé. Qu’est-ce qu’il s’y trame ?…
- Tu remarqueras, fais-je observer, que le fils Duplan n’est jamais venu vers moi.
- Tu es une jeune mariée…
- Tu crois que ça l’aurait gêné ?
Cette remarque me renvoie à une autre tentative du même ordre, celle du contrôleur du TGV qui se trouve appartenir également à la compagnie théâtrale de Mélina Brau. Où est le lien entre ces deux situations ? Cela continue à m’échapper… Du calme ! Prenons les idées les unes après les autres !…
- Je suis sûre que c’est beaucoup plus simple que cela. Moi, c’est pas touche parce que j’ai le portefeuille qui va bien quand le film partira à la dérive…
- Mais moi aussi je peux…
- Hélène, tu ne peux pas lutter avec moi dans ce domaine… Tu as vu mon château ?…
- Admettons… Ma carrière ne fait que commencer…
Ce petit ping-pong n’est qu’une pause pour nous donner le temps de nous reconcentrer sur cette histoire de bis. J’étais hors du cercle, Hélène l’était sans que le fils Duplan en ait pris vraiment conscience. Cela disait des choses, oui… Mais là nous nous heurtions à un mur.
- Il faudrait réussir à avoir un de ces scénarios bis, tranche Hélène.
C’est bien à cela que je pense aussi. Mais comment y parvenir ?…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 14:23

22 heures. La pluie se calmera sur Orléans d’ici une demi-heure selon Météo-France. Nous n’aurons pas le temps de souffler cette fois-ci. Après la « mise en boite » de la scène entre Anne d’Autriche, la « Chevrette » et Gaston, tout le monde se retrouvera pour filmer l’entrée du cortège dans la cathédrale « de Nantes ». Les caméras ne servant plus dans l’église sont déjà en cours d’installation sur le parvis. Allons ! Sur ce point-là au moins, on peut se permettre d’être optimiste. Parce qu’il pense peut-être que l’été il fait toujours beau, Duplan s’est mis dans une belle mélasse. Le départ et le retour de la cérémonie ont déjà été filmés par une nuit claire et étoilée à Bracieux. On aurait forcément eu du mal à croire qu’il ne pleuve qu’à l’entrée de la cathédrale. Du coup, on nous promettait déjà de passer plusieurs heures à attendre une éclaircie dans la nuit.
Tout le temps que j’ai passé à regarder, observer, scruter l’erreur, chercher la faute, dénicher l’anachronisme dans ce qu’il se filmait, tout ce temps-là m’a paru long et finalement sans intérêt. Ce qu’il faudrait modifier ne peut plus l’être et ce qui est nickel l’est parce qu’on m’a écoutée en amont. J’utilise donc ces longs moments d’attente à gamberger dans un coin de ma tête ce que je pourrais transmettre de plus à Clémence, détective-cuisinière de choc. J’ai promis une réponse quant à la culpabilité de Duplan dans le meurtre de sa femme, je n’ai que cet enregistrement réalisé à Villesavin qui ne dit la vérité que si on est disposé à la croire. Je sais déjà que Clémence ne le sera pas lorsque vers 23h30 Isabelle lui transmettra le fichier numérisé. La seule vraie solution serait de pincer et les coupables et le commanditaire de cet assassinat. J’espérais avancer sur ces points dans la journée. Voilà qui s’appelle faire chou blanc dans les grandes largeurs. Je n’ai rien de nouveau. Rien de rien… Et du coup je regrette d’avoir parlé trop vite. Ce n’est pas vraiment dans mes habitudes en plus mais je tenais tellement à écarter Clémence de cette histoire que je me suis emballée. A moi d’assumer maintenant.
La script nous place dans la file. J’occupe très modestement une quarantième place, venant après des acteurs de troisième plan qui sont chargés de figurer les grands du royaume, des personnages qui n’auront qu’une ou deux répliques dans le film mais dont la présence est apparue essentielle dans cette fausse reconstitution. C’est un des rares moments où on aura idée de l’importance numérique de la Cour… Une Cour qui n’est pas encore celle nombreuse et « domestiquée » de Louis XIV mais qui commence vraiment à compter… Ne serait-ce que pour ourdir les complots à répétition contre Richelieu. Dans cette scène, muette, Duplan veut faire passer la solitude d’un cardinal pourtant vainqueur – il voulait ce mariage – mais qu’entourent alors que son succès éclate tous ses ennemis intimes. De là l’importance de la place des uns et des autres dans ce cortège qui n’a bien sûr rien à voir avec les principes du protocole en vigueur en 1626.
Lorsque le moteur est demandé, un silence pesant se fait sur le parvis. Les crs ont repoussé le périmètre d’interdiction des véhicules beaucoup plus loin de la cathédrale. Précaution que j’estime sans fondement, la scène ne sera pas en son direct mais noyée sous la musique « originale » de Jonathan Duplan. D’ailleurs, certains acteurs discutent tranquillement en avançant sans que leur sujet de conversation ait grand chose à voir avec le XVIIème siècle. Seuls quelques-uns d’entre eux ont reçu des consignes du réalisateur : Gaston sera désespéré, la duchesse de Chevreuse aura l’œil noir tandis que la Reine-Mère fera sa mauvaise tête. Quant au cardinal de Richelieu, on doit sentir sur ses épaules le poids de son lourd ministère et la détresse d’avoir bientôt à trancher le cas de cette tête folle de Chalais.
La procession avance d’autant plus lentement que les faux cailloux disposés par dessus le parvis sont humides des différentes ondées tombées depuis l’après-midi. Chacun est bien conscient qu’un gadin devant les caméras serait parfaitement ridicule mais surtout rallongerait d’une bonne demi-heure la journée de tournage. On se hâte donc avec prudence en dissimulant cette nonchalance le mieux qu’on le peut. Pour ma part j’essaye juste de rester concentrée sur le vertugadin gris perle qui me précède afin de ne pas le piétiner. L’habitude des grandes enjambées dans un quotidien tout le temps bousculé fait que je ne suis pas adepte de cette lenteur d’escargot (pourtant en harmonie avec la météo).
Soudain, tout s’arrête à quelques rangs devant moi. Il y a des cris. On commence à refluer depuis l’intérieur de l’église. Par réflexe plus que par curiosité malsaine, je pars à contre-courant de la marée hurlante. Je m’inquiète pour Hélène qui occupait la tête du cortège.
Je la trouve le dos appuyé contre la grande porte de bois ouverte, les deux mains posées sur la bouche et le nez, étouffant des hurlements qui rejaillissent dans son regard soudain fou. Devant moi, un attroupement de comédiens m’empêche de voir. Je n’ose pas écarter la masse mouvante et bruyante. Les uns appellent un médecin, les autres se détournent après avoir vu.
Je sens une main qui m’agrippe.
- C‘est Duplan !…
Mes craintes se sont donc réalisées… Mais non ! Hélène continue de sa voix si haletante qu’elle siffle les mots plus qu’elle ne les dit.
- Le fils !… Il est tombé… D’un coup !… Devant moi… De là haut !…
Elle accompagne d’un doigt levé son indication. Là haut, ce sont les orgues… Cela fait plusieurs heures que les choristes sont repartis chez eux. Que faisait encore Jonathan Duplan à la tribune ? Que faisait-il (seul ?) sur le triforium ?
Bien sûr, d’autres arrivent… Curieux, puis éléments de la sécurité… Dans deux minutes, les flics seront là… Deux minutes… Et puis ensuite tout sera bouclé… Je ne me vois pas rester dans ce piège pendant des heures… La chute de Jonathan Duplan est peut-être un suicide mais j’imagine mal le compositeur fat qui nous parlait ici même il y a quelques heures de sa musique avoir sauté volontairement. Un écorché vif comme son père, j’y aurais cru. Pas le fils ! Il avait une trop haute opinion de lui-même…
Il n’y a pas à hésiter plus longtemps. Je dois m’échapper du piège qui va se refermer sur nous. Contrôles, interrogatoires… Cela me rendra peut-être suspecte pendant un temps (et encore ! le film prouvera rapidement que je n’étais pas sur le triforium au moment de la chute) mais je m’en fiche. En cas de difficulté, je connais quelques personnes qui me tireront d’affaire sans hésiter.
- Je file !… Je ne peux pas perdre du temps ici…
- Je viens avec toi…
Allons bon ! Celle-là je n’avais pas eu le temps de l’imaginer. Alors que je me suis efforcée de ne pas lâcher Hélène de toute la journée, voilà qu’au moment où je la libère elle veut continuer à m’accompagner.
Vu que je n’ai pas deux heures pour réfléchir et discuter, ma réponse ne peut être que oui.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 14:26

Dans la sacristie, Cadmée Hantson l’assistante est partagée entre la curiosité qui l’amènerait bien à quitter son poste et la crainte de perdre sa place en bougeant. Elle accueille notre arrivée comme une bénédiction. Enfin des nouvelles !
- Qu’est-ce qu’il se passe ?… J’ai entendu des cris…
Pourquoi mentir ? De toutes les manières, la jeune fille trouvera étrange notre arrivée en costume dans la sacristie et encore plus bizarre notre intention d’en utiliser la porte qui donne sur l’extérieur.
- Il y a eu un accident… Quelqu’un est tombé de la tribune des orgues !
- Qui ?
- Jonathan Duplan… Est-ce que vous pouvez vider nos casiers ? Il faut qu’on parte avant qu’ils commencent à interroger tout le monde…
- Pourquoi vous voulez partir ?… demande Cadmée.
J’aurais dû anticiper cette question. Mon esprit l’a sans doute fait mais sans trouver de réponse satisfaisante. Je reste donc complètement sèche.
- Mes papiers ne sont pas en règle… Si je suis contrôlée par les flics ils vont me renvoyer dans mon pays.
Le cerveau d’Hélène fonctionne visiblement bien mieux que le mien. Son explication ne vaut pas tripette mais dans le contexte général de la France de Claude Guéant, ils peuvent faire leur effet sur un esprit jeune donc supposé rebelle à « l’ordre policier ». Cadmée n’a ni le temps de se demander de quel pays peut venir exactement Hélène Stival, ni pourquoi elle peut quand même avoir une carrière publique en dépit de son arrivée clandestine. Nous la pressons de nous remettre nos effets personnels et, sous cette pression, elle craque et se dépêche de nous les rendre.
Elle nous ouvre la porte, la referme derrière nous et pousse même la sympathie pour la cause d’Hélène Stival la clandestine jusqu’à faire tourner le verrou.
- Où on va ? demande Hélène.
C’est vrai qu’il y a là une question fondamentale et à laquelle je n’ai pas eu trop le temps de réfléchir dans la précipitation de la fuite. Nous voici dans une rue d’Orléans à près de minuit, vêtues comme au XVIIème siècle, portant nos grands sacs de femmes modernes et sans destination bien affirmée.
- L’hôtel !… On va à l’hôtel… On y va avant que les autres y aillent…
- De quoi tu parles ?…
- L’hôtel de Jonathan Duplan… On va pénétrer dans sa chambre et fouiller ses affaires. Je suis sûre qu’il doit y avoir un fameux exemplaire du scénario bis… Et aussi son ordinateur… Si on fait main basse là-dessus, pas mal de choses pourraient s’éclairer.
- Pauvre Johnny, lâche Hélène. Il était dans le bis, maintenant il est par ter…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:40

DIMANCHE 17 JUILLET
La présence du cordon de CRS a évité la constitution d’un attroupement sur le parvis. Au fur et à mesure que les curieux sont éloignés, nous nous faufilons aussi discrètement que nous le permettent nos robes amples. Nous avons imaginé toutes les options : à part les ôter carrément et nous balader en dessous, il n’y a rien à faire. A cette heure-ci, hors de question de dévaliser un Monoprix pour se refaire une garde-robe. Il ne reste qu’à prier pour que les flics se concentrent sur la dispersion des badauds et ne s’occupent pas trop de ces deux jeunes femmes en tenue Grand Siècle. Plus vite nous pourrons nous réfugier dans un taxi mieux ça vaudra. En espérant qu’il sait où est le grand hôtel Mercure mais sur ce point-là nous sommes relativement optimistes.
A la moitié de la rue Jeanne d’Arc, une femme d’une quarantaine d’années répond à nos signes et s’arrête. La lumière verte tourne au rouge, elle va nous embarquer sans poser de questions.
Eh bien si, il y en aura une ! Mais elle est posée avec une douce ironie qui contraste avec la verdeur de langage de bon nombre de ses collègues.
- Il y a encore des bals costumés en cette saison ?…
- Faut croire, réplique Hélène…
- Où je vous amène comme ça ?…
Suivant les leçons de Lydie, je n’aurais jamais donné notre destination précise mais un point autre dans le quartier. Comme j’ignore l’adresse précise de l’hôtel de Jonathan Duplan, je suis condamnée à dire la vérité. Là encore, je fais confiance à mes « supérieurs » pour me dédouaner face aux questions que je ne manqueront pas de se poser les enquêteurs d’Orléans. Le fait d’indiquer le grand hôtel quatre étoiles de la ville amène le premier regard suspicieux de la femme taxi. Deux jolies nénettes outrageusement maquillées dans des robes impossibles demandant à rejoindre un hôtel de luxe, ça lui donne à penser. Qu’avons-nous à perdre à lui raconter des craques ?
- Ne vous posez pas ce genre de questions, madame… Je suis prof à l’université et mon amie est chanteuse.
Dans ma naïveté confondante, je ne me rends pas compte que c’est tout sauf plausible quand on a commencé à enclencher une réflexion comme la sienne.
- Et moi je suis dame pipi à la gare mais là je fais un remplacement.
La nervosité engendrées par les moments que nous venons de vivre et le sens aigu de la répartie de la quadragénaire font fondre nos dernières réserves de sérieux. Nous éclatons de rire comme deux bossues et nous ne nous arrêterons pas de pouffer jusqu’à ce que la Picasso nous dépose au 44 du quai de Barentin.

Après la femme chauffeur de taxi, le réceptionniste de l’hôtel, un grand blond au sourire de pub pour dentifrice, a quelques doutes sur nous. Minuit trente, deux courtisanes directement sorties du XVIIème siècle dans le hall, il y a largement de quoi le comprendre. Il faut absolument éviter qu’il appuie sur le bouton d’appel du service de sécurité. Oui mais comment ? Au lieu de nous fendre la poire nerveusement dans la voiture, nous aurions pu tenter de mettre au point une petite ruse de guerre. Nous voici sans ressources et sans idées. Enfin c’est ce que je crois car Hélène (bon sang ! quelle bonne idée que de l’avoir laissée m’accompagner !) prend encore les choses en mains.
- Bonsoir Simon…
Je reste interdite, me demandant comment elle connaît le réceptionniste. Aussitôt mon esprit tourmenté part dans toute une série de suppositions accélérées qui se rejoignent toutes pour me hurler que je suis tombée dans un traquenard. Mais non ! Hélène s’est contentée de lire le prénom du jeune homme souriant en regardant la plaque qu’il porte accrochée à la pochette de sa veste.
- Mesdames…
- Je suis Hélène Stival, vous me connaissez ?… Ou plus exactement, vous me reconnaissez ?… Parce que là, je ne porte pas vraiment mes vêtements habituels.
- Oui, je vois bien qui vous êtes… Vous êtes dans le film qui se tourne cette nuit en ville ?…
- Tout à fait… Je vous présente Fiona Toussaint de l’université de Toulouse, de la radio RML et bientôt des écrans de cinéma de France et de Navarre. Nous sommes venues à la demande de notre ami Jonathan Duplan qui occupe une suite dans votre hôtel. Il est bloqué par des problèmes techniques à la cathédrale et il nous a demandé de passer récupérer son ordinateur qui contient des fichiers dont il a absolument besoin.
Mon Dieu ! Elle débite ça à toute vitesse, sans hésiter, comme si c’était aussi naturel que la vérité. Voilà une véritable comédienne !…
Et voilà à nouveau une très bonne raison de me méfier d’elle toujours et encore. Si elle est capable d’embobiner le réceptionniste, elle peut m’enfumer joyeusement depuis le début de cette histoire. Tout ce qu’elle dit est crédible, sonne juste. Si j’avais dû interpréter le même « texte », j’aurais mis des lenteurs, des hésitations, des doutes qui n’auraient pas rendu le truc vrai. Ecouter Hélène parler c’est être convaincu que Jonathan Duplan est vivant, en bonne santé mais confronté à un problème de fichiers informatiques à la cathédrale Sainte-Croix. Or, Hélène comme moi savons très bien qu’il n’est plus qu’une structure humaine désarticulée sur le sol froid de l’entrée de l’église.
Lorsque Hélène se tait, un silence pesant tombe sur le hall désert. Il faut se mettre dans la tête du dénommé Simon. Ce qu’elle lui demande c’est purement et simplement de commettre une faute professionnelle. D’un côté, il y a la sévérité du règlement qui dit qu’on ne peut pas remettre les clés d’une chambre à n’importe qui… Oui mais quelqu’un qui veut cambrioler une suite ne commence pas par s’identifier tranquillement au comptoir. Même si nous ne pouvons pas présenter de mots écrits de la main du compositeur, nous avons quand même décliné nos identités. En cas de problème, nous ne serons pas difficiles à retrouver.
Il faut aider le réceptionniste à basculer de notre côté. Cela ne consiste pas à étaler devant lui les arguments pouvant lui donner confiance pas plus à l’acheter (ce qu’il trouverait suspect). Puisque je n’ai rien fait de vraiment transcendant depuis le début, j’essaye de me rendre utile.
- Si vous voulez être plus tranquille, je vous laisse mes papiers d’identité, mon chéquier et ma carte d’identité…
Joignant le geste à la parole, je fais émerger de mon grand sac les différents éléments que je suis décidée à laisser en gage de bonne foi. Hélène en rajoute une couche en m’imitant.
- Voici les miens… Et je vous laisse aussi cette clé USB qui contient les nouvelles chansons sur lesquelles je travaille…
On est quand même sur ce point aux limites de la corruption. Ces fichiers ont une valeur marchande certaine. Qu’est-ce qui empêcherait le dénommé Simon de copier les nouvelles chansons sur son ordinateur pour les revendre ensuite sous le manteau ?
Derrière le visage lisse du réceptionniste, cette pensée a dû passer… Il y a du blé à se faire avec ce truc… D’un autre côté, la chanteuse saura forcément d’où provient la « fuite ». C’est un coup finalement à avoir des emmerdes… Alors emmerdes pour emmerdes autant faire confiance aux deux demoiselles en grande toilette et les laisser aller récupérer cet ordinateur.
- Gardez tout !… Je vous donne le passe… Mais ne trainez pas !… Je n’ai pas envie d’avoir des soucis à mes patrons.
- On s’en doute…
Nous prenons la carte magnétique qu’il nous tend en affectant de ne pas montrer notre empressement. Comme pour mieux souligner cette tranquillité d’esprit, Hélène rebrousse chemin avant d’arriver à l’ascenseur :
- Vous faites quoi, Simon, après la fin de votre service ?… S’il y a encore quelque chose d’ouvert dans cette petite ville de province, on pourrait aller boire un pot…

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:42

- Tu étais sérieuse ?…
On a eu un peu de mal à entrer ensemble dans l’ascenseur. Du coup, on ne s’est pas parlé de toute l’ascension craignant sans doute qu’un seul souffle mal dirigé nous immobilise en fâcheuse posture dans la cabine métallique.
- Avec Simon ?… Ben oui… Je suis pas bégueule comme toi… Un beau garçon ça peut faire plein de bons souvenirs… Donc, si on pouvait plier rapidement cette histoire et trouver ce que Duplan junior trafiquait avant de se jeter dans le vide.
La vision partielle qu’Hélène a de tout ça explique qu’elle songe au suicide pour expliquer l’accident de la cathédrale. Pour moi, il en va tout autrement. Le commissaire Morentin m’a lu tout à l’heure (enfin c’est déjà hier) le dernier mot du détraqué : doit-on rapprocher le « perdre son latin » du fait que le fils Duplan soit tombé depuis le triforium cet espace étroit qui dans les cathédrales gothiques surplombe la nef ? Dans ma tête, on est déjà au-delà de la supposition ; si l’enchaînement des faits est chaotique, leur relation ne fait aucun doute. C’est l’explication qui me pose davantage problème. J’avais sérieusement envisagé que Jonathan Duplan soit le grand marionnettiste de toute l’affaire, qu’il fasse tout pour faire durer le plus longtemps possible, et si possible jusqu’au bout, le tournage du film de son père. Pour masquer les mauvais comptes de « l’affaire » familiale. A grands coups de messages orchestrés comme autant de mauvais coups faits à la langue française. Bien sûr, on peut toujours imaginer que le dernier message n’ait été que la dernière pirouette de l’artiste. Ayant obtenu son petit triomphe personnel avec l’exécution de sa partition dans la cathédrale Sainte-Croix, il pouvait tirer le rideau de sa propre existence sur le point d’orgue le plus éclatant qui soit. Cela ne tient pas la route. Il ne s’est pas suicidé. On l’a suicidé !… Et tant pis si cela va contre l’idée admise par mon amie… et sans doute par tous ceux qui, comme elle, ont assisté à la chute de l’angelot déchu.

Le changement de lumière à côté de la poignée de porte, le clang métallique de la serrure électronique qui s’ouvre. Dorénavant nous n’avons plus un moment à prendre. Nous sommes supposées récupérer un ordinateur, ce n’est pas quelque chose qui doit prendre des minutes et des minutes.
- Quel capharnaüm ! s’exclame Hélène en découvrant la suite en révolution.
Il faut dire que la grande chambre privilège est véritablement sans dessus dessous. Les draps trainent à côté du lit sur lequel les oreillers sont dispersés. Sur le petit bar, quatre verres à moitié pleins s’alignent formant un camaïeu de couleurs alcoolisées du transparent au rouge sombre. La banquette est couverte d’un plaid violet tâché qui cadre mal avec les tonalités orange et jaune de la décoration. La petit table ronde est renversée sur le fauteuil ; une longue trainée brune finit de sécher sur ce dernier. Enfin, devant les trois fenêtres qui donnent sur la vieille ville que domine les hautes tours de la cathédrale à nouveau illuminée, trônent les 3 synthétiseurs et l’ordinateur qui les pilote. C’est le seul élément à peu près normal dans la pièce.
- Regarde ! me lance Hélène… Il n’était pas seul la nuit dernière…
Mon amie se baisse pour extirper du secret des draps un string doré.
- Bon sang ! Ne touche à rien !…
- Tu crois qu’ils auront besoin de nos empreintes digitales pour savoir qu’on est passées ici ?
C’est juste.
- Tu sais que j’ai exactement le même ?…
- Hélène, ce n’est pas le moment de plaisanter… On prend cet ordinateur, on essaye de trouver l’exemplaire du scénario et on décampe…
- Je rigole pas… Tu imagines pas ce que les mecs aiment ça… Visiblement, Johnny était de cette opinion-là. Reste à savoir entre les fesses de qui passait cette ficelle.
Je me penche pour débrancher l’ordinateur de la grosse multiprise sur laquelle sont branchés les trois claviers. En toute logique, pour bosser sur la musique, le fils Duplan devait avoir le scénario à proximité de la main. Or j’ai beau fouiller (avec une certaine retenue cependant), je ne le trouve pas.
- Quatre verres, trois femmes…
- Quoi ?!…
- Sur trois des verres, il y a des marques de rouge à lèvres… Et ce ne sont pas les mêmes… Je regrette de ne pas avoir succombé aux appels du pied de monsieur Duplan junior, ça devait être un vicelard de première… Un mec, trois filles… ça en fait des possibilités de s’envoyer en l’air.
- Hélène !…
C’est qu’elle me flanquerait le rouge au front avec ses remarques olé olé… En tous cas, il est clair que s’il a eu l’intention d’en finir avec la vie, Jonathan Duplan aura profité de sa dernière nuit sur Terre pour tirer un beau feu d’artifice. Avec qui ? Voilà la question… Sur ce que laisse supposer la situation de la chambre, ce sont des rencontres d’un soir qui, l’alcool aidant, ont tourné à l’orgie.
- Dans la salle de bain, tu devrais venir voir, ça vaut le coup d’œil…
- Quoi ?…
Ce « quoi » là n’est pas interrogatif comme le précédent, il est trainant et nettement a manifestation de mon agacement. J’ai l’impression qu’Hélène visite l’appartement en ethnologue curieuse des mœurs de Jonathan Duplan. Ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse même si, évidemment, cela peut livrer quelques éléments complémentaires au portrait de ce serial-baiseur.

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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:45

Je fais quand même l’effort de me déplacer. Dans trois minutes, scénario ou pas, il faut qu’on se tire d’ici. Je n’ai pas évité un piège pour me laisser enfermer dans un autre.
- Alors ? fait Hélène… T’en penses quoi ?
- Il a pris du viagra pour tenir le coup… A son âge c’est super con et peut-être même super dangereux.
La plaquette de petites pilules bleues trône effectivement sur la tablette au-dessus de la vasque du lavabo. Je ne vois pas en quoi cette découverte est de nature à justifier l’excitation d’Hélène.
- Ta dam !!!…
D’un geste brusque, mon amie tire sur le rideau de la douche. A l’intérieur, recroquevillée en position fœtale, il y a une fille aux cheveux blonds cendrés à moitié nue, ligotée avec un câble électrique qui lui enserre poignets et chevilles, la bouche obstruée par un gant de toilette.
- Je dirais à première vue que c’est la propriétaire du verre de vodka et du string doré, reprend Hélène heureuse comme une gosse de sa découverte.
- Et moi que tu peux abandonner l’idée du suicide. Duplan fils avait clairement l’idée de revenir finir ce « plat » qu’il avait peut-être à peine commencé à goûter.
Cette apparition sous la douche, même si elle peut évoquer de loin la Vénus de Botticelli, ne m’enthousiasme guère… Voilà une complication supplémentaire. Que va-t-on faire de cette fille-là ?
Hélène n’a pas ce genre de questions. Elle a déjà commencé à libérer la fille qui la regarde avec dans le regard un mélange de reconnaissance et de terreur : que va-t-il lui arriver ? Je devine sans peine ce qui va suivre.
- Salut, tu t’appelles comment ?… demande la chanteuse.
- Magdolna…
- Tu viens d’où, Magdolna ?
- Debrecen…
- C’est en Hongrie, non ?…
Je confirme d’un signe de tête… L’accent était clairement est-oriental ; on ne pouvait que se douter de cette origine…
Bon sang, Hélène ! On n’a pas le temps de se documenter sur le pedigree de cette fille !
- Tu fais quoi ici ?…
Elle montre la douche mais la fille a une compréhension plus large de la question.
- Je baise…
On s’en doutait à peine…
- Tu es en France depuis longtemps ?…
Magdolna hésite, cherche ses mots et articule avec difficulté une réponse qui fait monter davantage encore les tours dans mon cerveau stressé…
- Trois… mois ?…
Mais qu’est-ce qu’elle veut savoir, bon sang ?
- Qui te paye ?
- Client paye…
- Oui, ça je sais… Mais qui est ton patron ?
- Patron ?…
- Ah zut !…
Hélène ne se démonte pas. Elle se saisit de son téléphone portable, pianote et, un petite sourire satisfait aux lèvres, lâche un mot dont elle ignorait tout dix secondes plus tôt.
- Keritõ !
- Vous police ?… s’écrie Magdolna.
La terreur s’est emparée de l’intégralité des grands yeux verts de la blonde à l’opulente poitrine.
- Non, on veut juste savoir qui est ton keritõ... Qui est ce monsieur ?...
- Pas monsieur… Dame… Madame Milna…
- Milna ?
- Igen !
- Ca veut dire oui ?
- Igen… Oui…
- Passe-lui ta robe ! ordonne Hélène.
- Quoi ?
Encore une variation dans le « quoi ». Me voici interloquée par cette demande et surtout par la manière dont-elle est faite.
- Tu ne veux pas que les flics la trouvent ici ?…
Je ne sais pas ce que je veux… Ou plutôt si, je sais ce que je veux… Qu’on s’en aille d’ici… Et l’idée de le faire juste vêtue de mes dessous me dérange plus qu’un peu.
- Elle a à peu près ta couleur de cheveux et ta taille. En passant vite et en montrant à Simon la sacoche de l’ordinateur avec un grand sourire de satisfaction, ça peut le faire…
- Mais je sors comment, moi ?
- Tu attends trois minutes et tu sors discrètement avec ça…
Ca, c’est un mini-short, un débardeur, des espadrilles bleues et une casquette de base-ball qu’Hélène extirpe de son sac à malice.
- Je sais… C’est moins chic qu’avoir un ordinateur en permanence dans son sac… Mais moi je dois être prête à faire face à toutes les situations, même les plus critiques… Du style quand la femme revient plus tôt que prévu et que tu te retrouves à poil sur la terrasse côté jardin… Allez ! Grouille-toi !…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:47

J’obtempère. La principale difficulté n’est finalement pas de me déshabiller devant l’inconnue elle-même très largement dévêtue mais de le faire dans l’espace exigu de la salle de bain.
- En plus ça te laisse trois minutes de plus pour trouver ton fameux scénario…
- Mais après, on se retrouve où ?…
- On a des téléphones, non ?…
- Ca ne va pas sur un point ton plan… Il faut que… Magdolna… sorte en portant mon sac… Et mon sac, je ne peux pas m’en séparer…
- Ca sert à quoi d’avoir un cerveau si bien fait si tu n’arrives pas à réfléchir quand tu es sous tension ?
Je ne peux qu’approuver in petto cette remarque. Quand Lydie a affirmé que les chiens ne faisaient pas des chats, elle a fait preuve d’un optimisme démesuré. Mes parents étaient peut-être des artistes dans leur partie mais je suis bien obligée de reconnaître ma totale nullité à gérer la situation. Hélène le fait bien mieux que moi et sans avoir, à ma connaissance du moins, des géniteurs qui étaient du métier. Peut-être bien que si elle n’était pas là je me débrouillerais quand même. Qui sait ?… Après tout je me suis déjà sortie de situations compliquées.
- Il y a une housse pour le plus petit des synthés. Tu glisses les deux ordis et tout ton fourbi dedans… Allez, presse !…
Je fais passer ma robe à la jeune hongroise – elle doit avoir environ 20 ans mais on connaît ma nullité dans l’estimation des âges. Elle doit sérieusement se demander ce qu’il lui arrive. Deux filles en grande robe qui s’occupent d’elle, ça doit la changer de son ordinaire.
Pendant qu’elle s’habille, je retourne dans la pièce principale. Tout en enfilant le short, je soulève les draps. Rien dessous !… Je me glisse dans le top pailleté tout en ouvrant le placard où plusieurs tenues de Jonathan Duplan dorment à jamais sur des cintres en bois. Pas de fascicule… Je passe les deux espadrilles et me précipite vers la corbeille à papier dans laquelle je viens d’apercevoir un truc qui dépasse. Miracle ! C’est ça…
- On se sauve… Toutes tes affaires sont sur la tablette de la salle de bains.
Tant pis pour la lecture ! Il faut que je me prépare moi aussi à détaler. Je récupère la housse du synthétiseur. Avec ses poignées, elle va me permettre de transporter tout « mon fourbi » comme a dit Hélène sans trop de difficulté. Ce sera peut-être un peu lourd mais il y a à peine une dizaine de mètres entre la porte de l’ascenseur et la sortie. Ca va le faire…
J’ai la main sur la poignée de la porte lorsque mon téléphone personnel sonne. Je fouille la poche du short, « décroche ».
- Nolhan, se présente mon interlocuteur d’une voix calme qui fait contraste avec les battements accélérés de mon cœur. Ils arrivent !…
- Qui arrive ?
- Je ne vais pas vous faire un dessin, Fiona… Votre copine Hélène va se faire pincer avec cet espèce de clone de vous qui ne trompe pas Victor… Je suppose que vous êtes toujours dans l’hôtel. Sortez par la porte qui mène à la piscine. Contournez la piscine par la droite, vous allez trouver un portillon. Franchissez-le… Un petit chemin dallé vous conduit vers un talus qui sépare l’hôtel de la voie rapide. A votre droite, il y aura un muret. Enjambez-le, restez dans l’ombre. On est là dans quatre minutes.
- Mais… Hélène…
Pas de réponse. Juste le signal indiquant que la communication a été interrompue. Pas de temps à perdre à gamberger au sort de mon amie dont l’attitude a des accents de sacrifice. Je me précipite – enfin dans la mesure où on peut se précipiter en tractant la housse garnie des deux ordinateurs – vers l’ascenseur. Dans le hall, je suis la flèche vers la piscine. Fort heureusement grâce au temps toujours humide, il n’y a aucun candidat au bain de minuit. Petite contrariété, le portillon est fermé à clé. Je dépose en opérant une traction pénible la grande sacoche noire floquée Korg de l’autre côté avant d’enjamber… Lorsque j’arrive enfin à l’abri, des éclairs de lumière bleue commencent à trouer la nuit. Pourvu que Nolhan ne tarde pas !… L’arrivée de la cavalerie a toujours été le moment que je préférais dans les westerns.

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