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 Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:47

J’obtempère. La principale difficulté n’est finalement pas de me déshabiller devant l’inconnue elle-même très largement dévêtue mais de le faire dans l’espace exigu de la salle de bain.
- En plus ça te laisse trois minutes de plus pour trouver ton fameux scénario…
- Mais après, on se retrouve où ?…
- On a des téléphones, non ?…
- Ca ne va pas sur un point ton plan… Il faut que… Magdolna… sorte en portant mon sac… Et mon sac, je ne peux pas m’en séparer…
- Ca sert à quoi d’avoir un cerveau si bien fait si tu n’arrives pas à réfléchir quand tu es sous tension ?
Je ne peux qu’approuver in petto cette remarque. Quand Lydie a affirmé que les chiens ne faisaient pas des chats, elle a fait preuve d’un optimisme démesuré. Mes parents étaient peut-être des artistes dans leur partie mais je suis bien obligée de reconnaître ma totale nullité à gérer la situation. Hélène le fait bien mieux que moi et sans avoir, à ma connaissance du moins, des géniteurs qui étaient du métier. Peut-être bien que si elle n’était pas là je me débrouillerais quand même. Qui sait ?… Après tout je me suis déjà sortie de situations compliquées.
- Il y a une housse pour le plus petit des synthés. Tu glisses les deux ordis et tout ton fourbi dedans… Allez, presse !…
Je fais passer ma robe à la jeune hongroise – elle doit avoir environ 20 ans mais on connaît ma nullité dans l’estimation des âges. Elle doit sérieusement se demander ce qu’il lui arrive. Deux filles en grande robe qui s’occupent d’elle, ça doit la changer de son ordinaire.
Pendant qu’elle s’habille, je retourne dans la pièce principale. Tout en enfilant le short, je soulève les draps. Rien dessous !… Je me glisse dans le top pailleté tout en ouvrant le placard où plusieurs tenues de Jonathan Duplan dorment à jamais sur des cintres en bois. Pas de fascicule… Je passe les deux espadrilles et me précipite vers la corbeille à papier dans laquelle je viens d’apercevoir un truc qui dépasse. Miracle ! C’est ça…
- On se sauve… Toutes tes affaires sont sur la tablette de la salle de bains.
Tant pis pour la lecture ! Il faut que je me prépare moi aussi à détaler. Je récupère la housse du synthétiseur. Avec ses poignées, elle va me permettre de transporter tout « mon fourbi » comme a dit Hélène sans trop de difficulté. Ce sera peut-être un peu lourd mais il y a à peine une dizaine de mètres entre la porte de l’ascenseur et la sortie. Ca va le faire…
J’ai la main sur la poignée de la porte lorsque mon téléphone personnel sonne. Je fouille la poche du short, « décroche ».
- Nolhan, se présente mon interlocuteur d’une voix calme qui fait contraste avec les battements accélérés de mon cœur. Ils arrivent !…
- Qui arrive ?
- Je ne vais pas vous faire un dessin, Fiona… Votre copine Hélène va se faire pincer avec cet espèce de clone de vous qui ne trompe pas Victor… Je suppose que vous êtes toujours dans l’hôtel. Sortez par la porte qui mène à la piscine. Contournez la piscine par la droite, vous allez trouver un portillon. Franchissez-le… Un petit chemin dallé vous conduit vers un talus qui sépare l’hôtel de la voie rapide. A votre droite, il y aura un muret. Enjambez-le, restez dans l’ombre. On est là dans quatre minutes.
- Mais… Hélène…
Pas de réponse. Juste le signal indiquant que la communication a été interrompue. Pas de temps à perdre à gamberger au sort de mon amie dont l’attitude a des accents de sacrifice. Je me précipite – enfin dans la mesure où on peut se précipiter en tractant la housse garnie des deux ordinateurs – vers l’ascenseur. Dans le hall, je suis la flèche vers la piscine. Fort heureusement grâce au temps toujours humide, il n’y a aucun candidat au bain de minuit. Petite contrariété, le portillon est fermé à clé. Je dépose en opérant une traction pénible la grande sacoche noire floquée Korg de l’autre côté avant d’enjamber… Lorsque j’arrive enfin à l’abri, des éclairs de lumière bleue commencent à trouer la nuit. Pourvu que Nolhan ne tarde pas !… L’arrivée de la cavalerie a toujours été le moment que je préférais dans les westerns.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:52

Une Audi rouge déboule furieusement par le pont du Maréchal Joffre, freine violemment et finit de s’arrêter an escaladant le petit trottoir. La portière arrière s’ouvre et une main s’agite dans ma direction. Je quitte l’ombre qui m’avait accueillie généreusement – mais dans laquelle avec mes bras et mes jambes nues je commençais à me cailler – pour escalader le petit raidard séparant l’arrière de l’hôtel de la voie rapide. Je balance le sac sur le siège arrière, me glisse à l’intérieur et claque la portière. Avant même que le clac de fermeture ait retenti, le moteur reprend des tours et la voiture s’échappe.
Au volant, Julie semble se moquer éperdument des limitations de vitesse urbaine. A ses côtés, Nolhan ne regarde pas la route mais l’écran de son portable. Aucun des deux ne m’adresse la parole comme si j’étais finalement une sorte de quantité négligeable. Impression passagère. Une fois entrés sur l’A.10 à l’échangeur de Saint-Jean-de-la-Ruelle, je sens les deux nuques se détendre et j’ose entamer le dialogue par la question qui me brûle les lèvres.
- Où en est-on ?
- Jonathan Duplan est décédé pendant son transport à l’hôpital. Son père, choqué, a été placé sous surveillance par les médecins. Les premiers relevés font penser à un suicide…
- Cela n’en est pas un, Nolhan !
- Je sais, Fiona… Je sais…
La réponse du flic est aussi calme et placide que s’il s’était adressé à un animal de compagnie en lui demandant de se tenir tranquille le temps de lui verser sa ration de croquettes. Il n’y a pas de quoi s’en offusquer, c’est la façon d’être et de faire de Nolhan depuis qu’il n’est plus vraiment « sur le terrain ». Il voit toujours de haut et de loin par le biais de son ordinateur superpuissant, cela lui permet de relativiser plus facilement.
- On est parti de Bracieux quand on a appris l’accident, poursuit Julie… Heureusement que ma propre voiture était sur place parce que ce n’est pas avec le camping-car qu’on aurait tourné à 180 sur l’autoroute…
- Appris par qui ?…
- J’ai noué quelques contacts dans l’équipe technique, répond-elle sans préciser davantage.
- Je peux vous dire ce que je pense de tout ça ?
- C’est vous qui commandez…
- C’est vrai, je l’avais un peu oublié… D’abord, merci d’être venus me sauver la mise. C’est un truc que je ne suis pas près d’oublier… Julie, je vous suis doublement redevable désormais. Quant à vous, Nolhan, je crains bien qu’une vie entière à vous remercier ne suffise pas.
- Et ?… coupe le flic que je sens gêné par mes propos.
- Ce n’est pas un suicide. Un message que j’aurais dû recevoir ce matin et qui a atterri entre les mains du commissaire Morentin semblait l’annoncer. Ce que nous venons de voir dans la suite de Jonathan Duplan au Mercure évoque plus un grand jouisseur impénitent qu’un dépressif au bout du rouleau. Nanas à gogo venues de chez une certaine Madame Milna et alcools forts, voilà ce qui occupait le temps du fils Duplan lorsqu’il n’écrivait pas ou ne dirigeait pas sa musique. Ce gars n’avait aucune raison objective de se jeter du haut de la cathédrale.
- Hormis ses finances, objecte Nolhan. Cette vie de plaisirs ça coûte…
- Je suis bien certaine que tel était mon rôle dans toute cette histoire. Continuer à alimenter en fric la maison de production BCJ…
- Selon l’état des comptes en banque, il restait en tout et pour tout de quoi financer trois jours de tournage. Au-delà, les banques auraient tout arrêté…
- Et j’aurais gentiment été appelée à faire un geste… Avec la jolie carte que vous m’avez offerte, Nolhan…
- C’est votre argent, répond-il en se fermant comme une huitre dans un mois sans « r ».
- Admettons… Je suis certaine que le fric ce n’était pas la question… La question c’est qui lui a fait faire la grande bascule ?…
- Et évidemment vous avez une idée.
- J’aimerais bien en avoir une, Julie… Ce que je suis capable de dire c’est qui n’était pas sur le triforium pour précipiter Johnny Duplan vers le sol. Cela fait du monde… A ce moment-là, il n’y avait quasiment plus personne dans la cathédrale sinon quelques techniciens en train de démonter les caméras.
- Je suis en temps réel les échanges des flics d’Orléans grâce à Victor. Ils ont déjà la certitude qu’aucune caméra n’était plus en place et aurait pu filmer la scène… Ah ! Ils sont aussi ravis d’avoir ramassé vos copines ! Mais, pour ne pas offusquer vos chastes oreilles, je ne vais pas répéter ce que ces connards disent sur leurs seins et leurs culs.
- C’est donc une nouvelle occasion de vous remercier, Jean-Gilles.
- Ca patine ! rage Julie.
Elle ne parle pas bien sûr de l’état de la chaussée mais de l’avancée de l’enquête. J’ai le même sentiment qu’elle mais en ayant au moins la certitude de disposer d’éléments nouveaux à analyser dans la sacoche du synthétiseur.
- On a fait quelques petits progrès aujourd’hui mais il manque toujours le lien entre les finances de BCJ et le film d’un côté et, de l’autre, ce que j’appellerais la « partie nantaise ». Nolhan, quoi de nouveau sur Mélina Brau et sa troupe d’allumés ?…
- Première chose. Mélina Brau est un pseudonyme… Impossible pour le moment d’identifier la demoiselle… C’est d’ailleurs pareil pour les trois autres membres de sa troupe avec la difficulté supplémentaire qu’on ne voit pas leur visage.
- J’avais réussi à trouver une photo plus ancienne sur laquelle on voyait le visage de quatre hommes.
- Je la connais mais rien ne prouve que ce soit toujours les mêmes…
- Sur ces quatre, il y en a un qui m’a déjà approchée. Il est contrôleur à la SNCF… Il m’a draguée et il m’a laissé son numéro de téléphone… Situation qui a précipité quelques difficultés avec Arthur dont vous avez forcément eu connaissance tous les deux…
- Si vous aviez moins regardé ces messieurs, Fiona, vous auriez plus attentivement observé les deux femmes… J’ai nettoyé la photo et je suis assez content du résultat. Branchez votre ordinateur, je vous l’envoie.
Fouiller dans le grand sac, reconnaître à son aspect froid et métallisé mon fidèle compagnon de chaque jour, l’allumer et attendre – une éternité dans ce genre de situation – qu’il soit prêt à recevoir les informations transmises par Nolhan. J’ai vingt-deux nouveaux messages mais seul le dernier m’intéresse.
- La pièce jointe va vous scotcher à votre siège, me prévient le flic… Ah ! Ils ont fini par identifier Hélène Stival… Par contre, il ne comprenne pas où vous êtes passée. Ils commencent à s’exciter à Orléans.
- Attendez, ça finit de charger…
Je suis très maladroite lorsqu’il faut travailler juste avec le pad. Mon doigt ripe deux fois au moment de cliquer.
- Mais c’est… !!!
- Exactement… Sirène Mouly qui se faisait appeler dans ces temps pas très anciens Dorothée Lesueur.
Le travail sur la photo est effectivement remarquable. Débarrassée de tous les grains du papier imprimé, elle a rendu plus reconnaissable Sirène mais, en prime, Nolhan a rajouté à la place du chapeau de paille une chevelure conforme à ce qu’était la jeune femme avant son accident…
L’accident !…
L’accident !!
Oh ! Comment je ne l’ai pas compris plus tôt…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 15:58

Je n’ai pas dormi de la nuit. Enfermée dans ma chambre de l’hôtel de Savoie. Gardée non plus par un flic de Morentin mais par Isabelle Caron qui me ravitaille périodiquement en friandises sucrées. Abreuvée de soda caféiné pour tenir le coup. Je compulse mes notes, je fouille le net, je trace des traits francs qui ne se finissent plus en points d’interrogation. Lorsque vers neuf heures, je m’écroule sur le lit, tout est devenu clair dans ma tête. Epuisée, je m’endors sans entendre les premiers hurlements de l’aspirateur à l’étage du dessus.

C’est moi qui ai fixé l’heure et le lieu. A 20 heures, dans la grande salle à manger du château de Bracieux, j’accueille le colonel Jacquiers assise au milieu de la pièce dans un grand fauteuil aux armes des anciens propriétaires des lieux. Je porte une robe que j’ai fait prendre dans la penderie de la costumière par Isabelle qui en a forcé la serrure. Pas n’importe quelle robe…
- D’une toute autre personne que toi, j’aurais pris cette convocation pour une provocation, me dit-il en entrant de sa démarche raide mais si puissante.
- C’en est une, colonel… La provocation d’une gamine qui n’a été que bien trop longtemps votre pupille secrète. Une gamine qui a choisi de s’émanciper de son passé et qui voulait que vous le sachiez. Je ne suis pas faite pour prendre un jour votre place, à supposer que vous ayez caressé un jour l’espoir de la chose. Depuis plusieurs semaines, je renie chaque jour davantage ce que je suis parce que mon sang serait, paraît-il, voué à me faire perpétuer les activités de mes parents biologiques. C’est une foutaise !… Ma place est auprès de mes étudiants, auprès de mes amis, auprès de ma fille et de mon mari. Des gens que vous connaissez et pour lesquels vous connaissez mon affection. Mon colonel, je vous suspecte d’avoir cherché à me garder pour vous tout seul, à exclure de mon entourage celles et ceux pour qui je pourrais avoir une affection qui ferait obstacle à la vôtre.
Pas de protestation. Jacquiers reste impavide sous l’attaque. L’inverse eut été étonnant.
- Ceci n’était qu’un préambule que je qualifierais d’intime et de personnel. Je n’oublierai jamais, et comment l’oublier, ce que vous avez fait pour moi, la manière dont vous avez veillé sur mon existence et les libertés que vous avez prises avec la morale juste pour que je puisse avancer sur la voie d’un destin que vous imaginiez brillant.
- Il l’est. Indubitablement.
- Mon destin est ce que j’en ferai, mon colonel. Vos coups tordus ne devront plus lui forcer le passage. Lorsque tout sera dit, je monterai dans la voiture que Julie a louée pour moi, je filerai retrouver les miens à Charentilly et je cesserai d’appartenir à votre camarilla de barbouzes… Sans regretter autre chose que des personnes qui m’auront intriguée, enthousiasmée et souvent secourue. Des personnes que je ne souhaite plus voir ni de près ni de loin jusqu’à la fin de mes jours. Ce sera peut-être difficile pour certaines à qui me lie une affection profonde… Et je vous assure que vous en faites partie.
- J’en suis enchanté mais…
- Mais rien !… Pour une fois, je veux parler sans qu’on m’interrompe… Ce sont des années de traquenards et de mascarades qu’il me faut solder ce soir. Les solder pour toujours. Je finirais peut-être ma carrière à la fac de Toulouse, je m’en fiche… Et même si on venait, à titre de vengeance, à me rétrograder comme simple enseignante dans un collège rural perdu au fin fond du Massif Central, je m’en accommoderais tout autant. Ce que je veux c’est être en paix enfin avec moi-même.
- C’est impossible…
- Cela sera possible parce que je ferais tout pour qu’il en soit ainsi. Je ne veux plus à avoir à mentir. Je ne veux plus avoir à fuir. Je ne veux plus avoir à risquer de laisser un veuf et une orpheline quand bien même la France, bonne fille, leur assurerait une pension au titre de mon sacrifice. Tout cela je le refuse et, à ce qu’il me semble, je n’ai jamais demandé à ce que cela soit… Peut-être que si vous aviez joué franc jeu avec moi dès le début, nous n’en serions pas rendus à cette rupture qui vous sera douloureuse autant qu’elle me sera légère.
- C’était les ordres…
- Mais c’était moi !!! Que penser d’un homme qui, au nom d’un intérêt soi-disant supérieur, est prêt à manipuler une personne sur laquelle il a veillé tendrement pendant des années ? Que penser d’une telle ignominie ?… Les ordres l’emportent-ils donc sur tout sens moral, sur tout sentiment, sur tout ce qui peut vous être le plus cher ?…
- Je suis un soldat, répond le colonel Jacquiers.
- Et je refuse absolument d’aliéner ma liberté en trouvant toujours derrière l’existence d’ordres supérieurs les motifs à justifier ma conduite. Ce n’est que devant la morale, ma morale, que je veux avoir à mes justifier.
- C’est de l’enfantillage, Fiona…
- Mais je suis une enfant ! Et sur ce point précis j’espère le rester longtemps. Jusqu’à cent ans s’il le faut. Et sans déraper tous les six mois vers une personnalité qui n’est pas la mienne.
Je parle assise tandis que lui m’écoute debout. J’ai fait volontairement dégager tous les autres sièges de la pièce. Jacquiers et tous ceux qui viendront ensuite devront en passer par cette situation qui ne m’est pas naturelle mais qui aura le mérite d’affirmer ma position. Quand cette revue de gravures sera terminée, j’aurais la vie entière pour me bouger les fesses.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:05

- Depuis plusieurs semaines, je suis ballotée sans cesse comme une coquille de noix dans la tempête. C’est un peu comme le supplice de la goutte d’eau. Une mauvaise nouvelle et une autre et encore une autre… Et ça dure, et ça n’en finit pas… Et à terme, on s’use… Dans cet enchevêtrement d’informations, je dois le reconnaître savamment distillées, mon cerveau enregistrait des faits qu’il ne trouvait jamais le temps de traiter. Résultat ? L’impression de ne plus rien comprendre à ce qui se déroulait autour de moi. Chaque jour le malaise s’accroissait parce que je ne pouvais m’appuyer sur rien. Lorsque j’ai compris que même Nolhan ne jouait pas une partition conforme à ses habitudes, je dois dire que je me suis retrouvée comme une girouette désarticulée. D’où que vienne le vent je me le prenais pleine face.
J’aime bien cette image. Elle résume bien ces journées de tempête sous un crâne à chercher à dompter des éléments qui se déchainaient sans que j’ai aucune forme de prise sur eux. Quoi qu’il arrive, et même si je n’en étais pas la victime principale, il me frappait avec la même violence qu’une déferlante sapant la base d’une falaise. A ce rythme-là, j’aurais bien pu m’effondrer. Dans deux jours, dans une semaine, dans un mois. Ce n’était sans doute pas ce que voulait le colonel Jacquiers à titre personnel mais c’était bien peut-être ce qu’exigeaient les ordres.
- Parmi toutes ces petites choses qui auraient dû m’alerter, il y a cette robe. Si vous la regardez attentivement, vous remarquerez qu’on voit clairement mon soutien gorge bandeau couleur chair…
- Ce ne sont pas tes appâts qui te rendent chère à mon cœur, je laisse ça à Arthur…
- Pourquoi, poursuis-je, aperçoit-on si facilement mes dessous aussi discrets soient-ils ? Tout bonnement parce que ce n’est pas la mienne mais celle de Sirène Mouly !… Lorsque j’ai repris son rôle, la robe qu’on m’a proposée et qui était m’a-t-on assuré celle qu’elle portait lors des scènes précédentes était en fait déjà ajustée à mon tour de poitrine et de taille. Dans cette robe-ci, qui est celle de Sirène, je flotte au niveau de la taille mais mes seins se perdent dans des bonnets plus profonds que les miens. Ce détail de costume, je ne l’ai pas perçu, j’étais trop occupée à me lamenter sur le malheureux accident intervenu en forêt de Rucy. Accident qui… Mais non, n’allons pas trop vite. Le décryptage de cet accident viendra en son temps.
Pour la première fois, je sens l’attitude du colonel basculer des certitudes bien affirmées vers la curiosité. C’est que, contrairement à tout ce que j’ai déjà laissé filtrer, la question de l’accident touche à la partie de l’affaire dont il n’a pas les clés.
Je ne peux pas m’empêcher de croiser les jambes ce qui altère quelque peu ma posture en majesté. C’est plus fort que moi, elles se croisent naturellement dès que je suis assise. C’est déjà miraculeux d’avoir tenu si longtemps… N’empêche ! Si je ne me raisonne pas, dans trois minutes, je suis debout et je marche de long en large comme quand je fais mes cours à la fac.
- Au commencement, il y a donc ce cher Maximilien Lagault et son roman… J’ai beau retourner les faits dans tous les sens, je ne peux appeler ça autrement que « roman »… Duplan le contacte pour acheter les droits. Je pense connaissant le loustic, et sachant que son potentiel littéraire s’est trouvé amoindri après la perte de son nègre blésois, qu’il a fait monter les enchères. Dame ! On ne va cracher sur un confortable revenu qui plus est obtenu sans effort. Là où les choses ne lui vont plus c’est quand Duplan lui demande d’être en sus conseiller historique sur le tournage. Il signe… Bien obligé… Sans quoi adieu le gros lot !… Lagault encaisse son chèque tranquillement et se met alors en peine pour trouver un bon moyen de se soustraire à ses obligations.
- D’où tiens-tu cela ?…
- Mais de sa bouche même… Je l’ai appelé cette après-midi sur son téléphone portable… Avec son nouveau numéro que Nolhan m’a dégoté par je ne sais plus très bien quelle combine… Oh, il m’a tout avoué et m’a fait par-dessus tout des pardons par milliers pour m’avoir fait croire qu’il était atteint d’une grave maladie. Je parlais de girouette tout à l’heure. En voilà une magnifique ! Notre coq national sait à merveille se mouvoir dans les brises, pourtant il redoute fort d’avoir à montrer son nez dans la tempête. Il appelle donc alors à l’aide ses amis hauts placés lesquels s’avouent très intéressés par le projet de Duplan et les perspectives que celui-ci peut offrir dans la perspective du printemps 2012. C’est qu’on a appris chez ces gens-là à user et abuser de l’histoire nationale. Peu importe qu’on en ait une vision dépassée, héroïsée artificiellement, déconnectée des contextes. Seuls les faits comptent ou plutôt ce qu’on veut leur faire dire. Richelieu face aux complots c’est le rocher face à la tempête. Il peut bien être submergé, il reparaît toujours triomphant des embruns. Il n’est pas impassible mais il fait son devoir avec la détermination du capitaine qui guide son navire au milieu des courants contraires. Il faut que ce film se fasse, qu’on en parle, qu’on évoque de plus en plus fréquemment la personnalité du cardinal, son courage, les calomnies qui l’ont sali et dont il a réussi malgré tout à se laver. Je suis à peu près certaine que tout était prêt pour orchestrer cette partition sur tout le premier semestre de 2012. Le film c’était aussi s’assurer une formidable prise de guerre avec Bernard Duplan, homme de convictions et homme de gauche. Le dictionnaire Richelieu que je devais rédiger devait être, à mon corps défendant, un des étages de cette fusée rouge. Qui a eu l’idée de me précipiter dans cette histoire pour tenir la place de Lagault ? Je m’en fiche, j’espère juste que ce n’est pas vous.
- Ce n’est pas moi, Fiona. Je t’en donne ma parole d’officier.
- Alors, je vous crois… En enquêtant sur Duplan – enfin, s’il y a enquête… j’ose espérer que la présidence ne tient pas des fichiers de renseignements sur tous les artistes et les opposants du pays…
- Je ne dirais rien sur ce sujet…
- En enquêtant, vous trouvez la trace des plaintes déposées plusieurs mois plus tôt par Duplan concernant les menaces qu’il reçoit et les désagréments qu’il subit. Vous tenez là votre cheval de Troie, le moyen qui va vous permettre de justifier le remplacement de Lagault, mon arrivée sur le film comme « chèvre » officielle et de manœuvrer dans le sens qui vous importe. Que le film se fasse, que le film se finisse et au besoin avec des capitaux que j’apporterais via cette fameuse carte bancaire lettone sans doute chargée à l’aide des fonds secrets de l’Etat.
- Toujours aucun commentaire…
- Ce qui va se révéler problématique c’est le fait que vont se mélanger les messages que je reçois et ceux que continuent à recevoir Lagault. C’est la même anarchie orthographique mais pas tout à fait la même écriture, mais comme Lagault brûle systématiquement les petits papiers qu’il reçoit, le risque de découvrir qu’il y a deux sources différentes est quasiment nul. Il faudra qu’il commence à me parler de cette correspondance particulière pour que tout le monde commence à s’inquiéter. Au total une affaire qui aurait pu être toute tranquille. Il suffit de m’inonder de ces petits papiers, de trouver une Toyota suffisamment anodine pour qu’elle me fonce dessus sans risque d’être interceptée, de faire tomber un hangar sur un pauvre carrosse. Duplan y voit l’effet d’un mystérieux acharnement et je lui emboite le pas puisque c’est précisément ce qu’on veut que je crois. Vous savez, quand je dis « vous » ou « on » c’est l’ensemble de la clique qui m’a pourri la vie avec cette histoire que j’évoque. Tous ces gens qui sont certains que je ne lâcherai pas le film si on cherche à m’obliger à le faire. Mon obstination est connue de tous et vous en profitez. J’avale toutes les couleuvres du scénario juste parce qu’il est hors de question que le film s’arrête. J’aurais dû partir cent fois avec éclat et je suis toujours restée. C’était un beau coup qui aurait pu occuper largement mon été et qui aurait été tout bénéfice au printemps suivant. Parce qu’en plus j’aurais mis d’autant plus d’acharnement sur le dictionnaire Richelieu que j’avais été frustrée par les incohérences du film. Seulement voilà…
- Seulement voilà, répète le colonel…
- Seulement il y avait toutes les autres histoires qui gravitaient autour des Duplan et qui sont venues parasiter votre plan si bien conçu.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:11

Entre ma robe ample et l’accoudoir du fauteuil j’ai placé un talkie-walkie qui me permet de contacter Julie. Elle attend derrière la porte avec les « artistes » de cette histoire dûment menottés pour qu’ils n’aient pas envie de prendre le large avant que leur tour d’entrer en piste ne vienne.
- Envoie-moi la cuisinière…
La ravissante et diaphane Clémence de notre première rencontre n’a pas grand chose à voir avec la lionne aux cheveux ébouriffés et aux yeux furieux qui fait son entrée sous la menace de l’arme de service de Julie.
- Colonel, connaissiez-vous Clémence, la cuisinière personnelle de Bernard Duplan ?
- J’en avais forcément entendu parler puisqu’il ne jurait que par elle et ses petits plats diaboliques.
- Mais connaissiez-vous son autre visage ?…
- Pas jusqu’à la nuit où elle s’est présentée à vous en vous surprenant dans le château… Je dois reconnaître que c’est de la belle ouvrage, mademoiselle Clémence.
- Même pas… Je n’ai pas eu ma preuve !…
- Preuve ou pas, poursuit le colonel, si vous voulez intégrer mes services lorsque cette histoire sera terminée, ma porte vous est ouverte.
- Pas si vite colonel, interviens-je. Rien ne vous dit que la demoiselle n’ait pas quelques petits crimes sur la conscience qui lui vaudraient la corde dans certains pays moins conciliants que le nôtre.
- Je n’ai violé aucune loi, se défend-elle.
- Même pas l’usurpation d’identité ?…
- Même pas… J’opère sous mon nom véritable.
Elle a de la fierté et du cran. Je reste persuadée qu’elle est plus victime que coupable dans cette affaire. Encore faut-il qu’elle le prouve pendant cet entretien un peu particulier.
- Donc, vous vous appelez bien Clémence Bauvillois et vous travaillez dans l’agence Callier & Bauvillois basée à Nantes. Pouvez-vous expliquer au colonel dans quelles circonstances vous avez été amenée à entrer au service de Bernard Duplan ?
- Après l’accident de Catherine Duplan, la tante de celle-ci a contacté Jasper Callier afin qu’il fasse la preuve que Duplan avait bien assassiné ou fait assassiner son épouse.
- Vous étiez déjà son associée à cette époque ?
- Pas encore… Je n’ai pris du galon que parce que j’ai proposé le moyen d’infiltrer la proximité de Duplan de manière durable en profitant de ce pêché mignon que la tante de la défunte nous avait indiqué. Il était hors de question que je ne sois qu’une sous-fifre puisque je sacrifiais des mois de ma vie pour cette enquête. Avec le salaire initial versé par Jovienne de Roudon, j’ai pris part égale avec Jasper. La suite a finalement été assez simple…
- Quelles sont vos qualifications pour ce métier ? Vous êtes bien jeune, remarque le colonel.
- J’ai suivi par correspondance des études de criminologie à l’université de Paris 2… en mentant sur mon âge bien sûr. Le reste je l’ai appris sur le terrain. J’ai commencé à 16 ans pour me faire de l’argent de poche. Comme je suis capable de me rendre transparente, c’était assez facile de ramener les preuves d’un adultère ou de confirmer les soupçons qu’un patron pouvait avoir sur son associé. Une gamine qui joue avec son portable ça se fond dans le paysage des villes d’aujourd’hui.
- Et la cuisine ?
- Trois mois de formation intensive… A bosser quinze heures par jour sans désemparer. Tous les jours même le dimanche… Pas n’importe quelles recettes bien sûr, essentiellement celles dont raffole Duplan. Je ne dirais pas qu’en dehors de ça je ne sais pas faire cuire un œuf mais c’est presque ça…
- Mais s’il vous avait demandé quelque chose de nouveau ?
- Duplan ne demande jamais rien de nouveau. Quand on vient à sa table, on sait qu’on va déguster ce qu’il aime, lui.
- Vous avez couché avec lui ? questionne Jacquiers.
- Sûrement pas !…
- Pourtant…
- Vous êtes colonel c’est ça ?…Pas loin de l’âge de Duplan… Si vous aviez une jeunette en permanence sous votre toit, vous ne trouveriez pas flatteur pour votre virilité que tout le monde pense que vous vous la tapez…
- Donc, pendant près de deux ans, vous avez accompagné Duplan chaque jour.
- Oui…
- Y compris quand il s’est installé dans sa maison de repos en Belgique au début de l’année.
- J’y étais… Pas dans la maison même mais j’étais basée dans un studio de location sur Bruxelles et à chaque repas j’apportais à Duplan les plats qu’il avait demandés.
- Et pendant tout ce temps, vous avez appris de nombreuses choses sur Duplan et son entourage ?
- De quoi remplir plusieurs carnets que j’entrepose dans le double fond de ma valise…
- Sans jamais trouver la preuve que vous cherchiez…
- Non.
Voilà ce qu’on appelle une réponse sèche. C’est tout l’échec de la jeune carrière de détective de Clémence Bauvillois qui pèse sur ce « non ». La jeune femme refuse d’admettre son erreur, elle s’accroche à ses convictions tout simplement parce que l’admettre serait avouer qu’elle s’est entêtée pour rien.
- Vous restez pourtant persuadée qu’il est coupable. Pourquoi ?
- Il a tout mis en scène parfaitement, c‘est normal vu sa profession… Il était à l’autre bout du pays à ce moment-là, en galante compagnie qui plus est. Le genre d’alibi que personne ne vient remettre en cause.
- Vous avez entendu l’enregistrement que j’ai réalisé… Il était en train de se rapprocher de son épouse et voulait qu’elle retravaille avec lui. Et puis est arrivé ce fameux train qui a pulvérisé la Mercedes au passage à niveau de Drefféac.
- La réconciliation était impossible. J’en ai parlé plusieurs fois avec Delphine…
- Delphine Lopez, dis-je au colonel Jacquiers. La plus proche collaboratrice de Duplan. La plaque tournante de tout ce qui est lié aux tournages de ses films.
- C’est elle qui faisait le tampon entre Bernard et Catherine Duplan. Ils ne se parlaient plus directement, elle faisait passer les messages… Pendant plusieurs années ça a été son quotidien. S’il y avait eu de la réconciliation, elle aurait été la première à le savoir.
- Rien n’interdit à des personnes majeures de se parler directement s’ils en ont envie. Ils n’ont pas forcément besoin d’une assistante pour leur tenir la main… Vous vous êtes obstinée en repoussant systématiquement tous les éléments qui allaient contre votre théorie.
- Ecoutez, les faits sont têtus ! Catherine Duplan a été assassinée en août 2008. Sa voiture a été poussée sur la voie alors qu’elle était inconsciente et profondément alcoolisée juste avant le passage d’un train de voyageurs.
- Pas poussée… Tirée… Par un tracteur venant de l’exploitation voisine. Exploitation dont les propriétaires étaient absents et remplacés par un couple totalement inconnu au bataillon mais dont nous reparlerons bientôt.
- La route avait été barrée temporairement par des panneaux de signalisation de travaux que personne n’a vu sinon des vacanciers que Jasper Callier a fini par retrouver après avoir diffusé plusieurs petites annonces dans la presse nationale et régionale. C’est par eux que nous savons que ces panneaux ont été posés.
- Le fait qu’il y ait eu assassinat ne signifie pas pour autant que Duplan soit le commanditaire. D’autres personnes pouvaient avoir intérêt à ce que la femme de Duplan ne se rapproche pas de son mari.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:24

Par talkie-walkie je demande à Julie de faire entrer le deuxième de mes « invités » du soir. La tête toujours enveloppée dans un grand pansement blanc qui lui donne une allure de fakir à lunettes, Jean-François Albert avance à pas lents dans la pièce regardant autour de lui en connaisseur de la valeur historique des lieux qui l’accueille.
Je fais signe à Clémence Bauvillois de s’asseoir par terre pour reposer ses membres engourdis par la station debout. Ce faisant, elle « contamine » le nouvel arrivant qui ne tarde pas à poser ses fesses sur le parquet en bois précieux. Jacquiers, impavide comme de Gaulle au milieu des balles sifflantes sur le parvis de Notre-Dame à la libération de la capitale, ne semble pas décidé à s’abaisser à cette marque de faiblesse. Il est le plus âgé mais le mieux entraîné des trois témoins présents pour entendre mon réquisitoire.
- Voici donc les deux détectives. La vraie qui agissait dans l’ombre et le fantasmé, celui que Duplan tenait pour l’auteur des petits papiers. Vous connaissez mademoiselle Clémence, monsieur Albert ?…
- Pas le moins du monde… C’est une jeune personne charmante si on omet bien sûr les chaînes que vous avez pris la peine de lui passer pour entraver ses mouvements.
- Les tigresses ne peuvent pas toujours être tenues en cage.. et je crois que vous en savez quelque chose, mon cher Jean-François… Clémence, ce monsieur vous dit-il quelque chose ?
- J’ai vu sa photo à plusieurs reprises dans les papiers de Duplan… Dont une fois avec vous, Fiona.
- Et vous n’avez jamais cherché à savoir qui c’était ?
- Pourquoi faire ? répond la détective. Duplan était persuadé que c’était lui le privé lancé sur ses traces, je n’allais pas faire quelque chose qui pouvait remettre en cause une certitude qui me servait.
- N’avez-vous pas aidé à ce que cette croyance s’ancre dans l’esprit du cinéaste ?…
- Je dois reconnaître que dans la position qui était la mienne, j’ai pu parfois chercher à orienter vers ce monsieur les soupçons de Duplan. Oh, pas grand chose !… Qu’on m’avait suivi dans la rue, un grand type un peu dégarni avec des lunettes… Quelques semaines plus tard, je revoyais cet homme bizarre au rayon photographie d’un hypermarché… J’ai effectivement renforcé cette croyance.
- Malgré tout ce que vous pensez, il existe au moins deux éléments qui vous rapprochent, je laisse bien évidemment de côté l’activité de détective prêtée à l’un et cachée par l’autre. D’abord, vous venez de Loire-Atlantique tous les deux. Vous auriez pu vous croiser, je ne sais pas, à la cinémathèque de Nantes autour de rétrospectives sur les polars par exemple… Ou dans une librairie… Je suis persuadée, Clémence, que vous dévorez des bouquins à défaut de finir les restes de la table de Duplan.
- C’est vrai…
- Donc vous auriez pu vous rencontrer… Et d’ailleurs vous vous êtes rencontrés en janvier dernier. Rencontrés sans vous voir… et par personne interposée. Cela se passait dans le parking de la Tour de Bretagne. Un homme a apporté une valise remplie de billets pour une valeur de 100 000 euros. Cet homme s’appelait Duplan… Jonathan Duplan. Cette somme était un remboursement… Ou plus exactement le versement d’une énorme dette du monsieur envers la bonne amie, on va dire les choses ainsi pour le moment, de monsieur Jean-François Albert. Pour sa peine, il s’est vu offrir la moitié de la somme récoltée, soit 50 000 euros qu’il s’est dépêché de dépenser dans des travaux d’embellissement de son intérieur sis à Carquefou… Tout en tremblant qu’on vienne lui réclamer un jour cette somme. Pour immortaliser la scène, un homme que les services du colonel ont arrêté avant-hier dans la matinée et qui travaille pour Duplan, le père cette fois… Son nom ?… Jasper Callier !… Ne faites pas cette tête, Clémence ! Combien y a-t-il d’officines réputées dans votre profession sur une ville comme Nantes ?… Duplan a choisi le meilleur tout simplement.
- Cela veut dire que Jasper bouffait à tous les râteliers ?
- J’en ai bien peur… Et tant que vous étiez infiltrée chez Duplan, vous n’étiez pas dans ses pattes pour faire tourner l’agence. Un moyen comme un autre de reprendre peu à peu la main sur l’affaire dont il vous avez abandonné la moitié des parts.
- Le salaud !…
- Je ne sais pas si vous l’aviez initié aux plaisirs de la cuisine, en tous cas, poursuit le colonel. Il s’est mis à table tout de suite. Il n’avait pas forcément pour vous, mademoiselle Bauvillois, les sentiments les plus cordiaux c’est le moins qu’on puisse dire.
- Ne nous écartons pas de notre sujet. Nos amis régleront leur contentieux plus tard… Revenons-en à cette rencontre dans le parking de la Tour de Bretagne. Que faisiez-vous là monsieur Albert ?
- Je vous l’ai déjà dit, minaude le prof d’Histoire-Géo.
- Depuis, le nombre d’oreilles à votre écoute s’est accru. Répétez-le pour que tout le monde en profite.
- C’est ma maîtresse qui me l’a demandé…
- Et pourquoi vous l’a-t-elle demandé ?… Puisque cet argent était pour elle…
- Parce qu’elle ne voulait pas revoir l’homme qui avait cette dette à rembourser…
- Ou parce qu’elle se doutait qu’il y aurait forcément quelque part des objectifs d’appareils photo ou de caméras pour immortaliser l’instant. La demoiselle se veut discrète, elle ne veut pas apparaître directement dans toute cette transaction. Si les choses tournent mal, il faut qu’il y ait une seule tête identifiable… La vôtre, mon cher Jean-François. Permettez-moi de vous le dire crûment mais dans ce volet de l’histoire qui nous occupe, vous tenez avec constance le rôle du gogo de service.
- Mais quels étaient les liens entre cette fameuse demoiselle et Jonathan Duplan ? questionne Clémence qui, depuis que ses yeux se sont décillés sur le comportement de son associé, laisse agir sa curiosité professionnelle.
- Des liens divers et nombreux… Mélina Brau, appelons-la ainsi pour le moment tout en sachant que c’est un pseudonyme pris pour la scène et pour circonvenir les gogos, est une ancienne prostituée de luxe aux dents longues. Pourquoi est-elle passée par le trottoir, même s’il semble qu’elle ait dès le départ monnayé ses charmes comme call-girl de haut vol ? Les raisons traditionnelles… Besoin d’argent pour financer ses études et vivre dans des conditions agréables, rupture orageuse avec sa famille, arrivisme forcené dans son domaine privilégié qui est le théâtre. Ce qu’il importe de voir c’est qu’elle a fini par se constituer une clientèle d’artistes et d’hommes d’affaires sur la région nantaise, puis ligérienne et enfin sur Paris. Cela n’a duré qu’un temps… Le temps de renouer avec sa mère et d’amasser une jolie fortune. Qu’en a-t-elle fait de cette fortune ? Elle l’a investi dans ce qu’elle connaissait le mieux désormais : les turpitudes sexuelles des mâles contemporains. En clair, elle est devenue proxénète, une sorte de madame Claude du XXIème siècle dont les activités ont suivi l’axe ferroviaire traditionnel entre Nantes et Paris. Le dynamisme du Grand-Ouest ne se limite pas aux activités industrielles et tertiaires… Ou plus exactement, il justifie le développement de cette activité aussi vieille que le monde dit-on. Mélina Brau ne revenait elle-même « sur le terrain » que pour quelques amants d’exception, c’est-à-dire aux larges possibilités de paiement, ou lorsque l’arme du sexe devait l’aider à prendre le contrôle d’un esprit étourdi. Voici la demoiselle jetant son dévolu sur un doctorant un peu particulier, vous monsieur Albert, qui ayant choisi de travailler sur les spectacles au XVIIème siècle ne peut qu’avoir attiré son attention de passionnée de la scène.
- Vous voulez dire que je n’étais qu’un homme parmi d’autres dans sa vie ?
- Je suis désolée de répéter le mot mais je n’en vois pas d’autres, monsieur. Oui, vous avez été le gogo de l’histoire. Vous pensiez profiter de Mélina Brau, c’est elle qui vous manipulait. Vous étiez son assurance… Enfin une de ses assurances car, en personne intelligente et soigneuse du moindre détail, elle tenait des dossiers sur chacun des membres de sa clientèle… Y compris, je sens que Clémence va adorer ce qui suit, sur Jasper Callier son associé…
- Je suis folle de joie, confirme Clémence dont le visage ravagé infirme les propos. Autrement dit pendant que je me cassais le cul à cuisiner pour Duplan, Jasper se tapait des putes de luxe sur la rente offerte par Jovienne de Roudon, la tante de Catherine Duplan.
- C’est à peu près ça… La descente réalisée par mes « hommes » ce matin dans les « bureaux » de ladite Mélina Brau a été fructueuse de ce point de vue-là. C’est tout un monde de dirigeants et de notabilités qu’elle tenait par la peau des... Enfin, vous m’avez comprise.
- Mais les 100 000 euros ? A quoi correspondaient-ils exactement ?
- A des retards de paiement de Jonathan Duplan… Là, c’est la question de la maison de production BCJ qui s’ouvre. Vous en connaissez une bonne partie de l’histoire, Clémence ?
- A la mort de Catherine Duplan, ses parts ont été partagées entre son mari et son fils. Cela a pris du temps du fait des actions intentées par madame Jovienne de Roudon. Actions qui se sont traduites par la confirmation de la cession des parts. Bernard Duplan a pu enfin devenir majoritaire mais sans aucun goût pour ces questions. Il a donc peu à peu délégué la gestion quotidienne à son fils. Une véritable catastrophe ! Jonathan Duplan a très vite confondu la trésorerie de la compagnie et ses propres deniers. C’est lorsqu’il a été question de monter ce film sur Richelieu que Duplan a commencé à comprendre les choses. De là, sa faiblesse passagère en début d’année avec les conséquences que vous connaissez…
- Une tentative de suicide, reprends-je. Vous oubliez de préciser que c’est vous qui avez empêché une issue plus dramatique.
- Dois-je m’en vanter quand je vois tout ce qui gravitait autour de cette affaire et que je n’ai pas compris.
- Ne vous auto-flagellez pas s’il vous plait, Clémence. Outre que cela ne sert à rien, je peux vous assurer que tout le monde est passé à côté de l’essentiel pendant des mois, voire des années. Les difficultés financières de la maison de production de Duplan sont en effet étroitement connectées avec les fameux petits papiers… et la demoiselle tenant en main le fameux réseau de prostitution : Mélina Brau que ses « pensionnaires » généralement originaires d’Europe de l’Est appellent madame Milna. Pour Jonathan Duplan, dont les dépenses ont pris un tour de plus en plus somptuaire au fur et à mesure qu’il est passé de la simple utilisation ponctuelle des services de Mélina Brau à ceux de plusieurs de ces call-girls. Pour exemple, il en avait trois dans sa suite dans la nuit de jeudi à vendredi. Même avec un tarif préférentiel, ce genre de prestation vous met la bourse à sec en un rien de temps.
Nota. Je jure que l’affirmation graveleuse contenue dans la dernière phrase n’était pas préméditée et même, que personne ne l’a relevée sur le moment. Ce n’est qu’aujourd’hui en écrivant le récit de cette soirée que les mots sont revenus à l’identique et que je me suis rendue compte du double sens de mes propos.
- Pour Jonathan Duplan, il fallait absolument réussir à contrôler le trésor de guerre de la maison de production qui avait certains actifs rémunérateurs dont le catalogue de Duplan mais aussi d’autres cinéastes de sa génération. Le plus simple c’était peut-être encore de faire en sorte que le réalisateur soit privé par la justice de son droit à la succession de son épouse. Dans ces conditions-là, tout revenait au fils… Autre solution, exercer une pression telle sur Bernard Duplan qu’il en vienne à renoncer de lui-même à ses droits. De là, les petits papiers, les disparitions mystérieuses d’objets qu’on retrouvait dans des endroits assez étonnants. Pour tout cela, Jonathan Duplan s’était adjoint les services de Mélina Brau. Nous avons fini avec Nolhan, en épuisant la mémoire du Net par découvrir que lorsqu’on a retrouvé le César de Bernard Duplan, la troupe de Mélina Brau, l’Ecrêté de l’Estragon, jouait à Royan… Le storyboard retrouvé à Antibes ? La troupe était dans un petit théâtre de Cannes…
- Quand même, s’étonne le colonel. Cette Mélina Brau a donc plusieurs vies. Elle est prostituée de luxe, mère maquerelle, étudiante et comédienne. Comment trouve-t-elle le temps de faire tout cela ?…
- Vous n’êtes pas sans savoir que certaines personnes sont plus organisées et plus efficaces que d’autres. Mélina Brau est une hyperactive chronique, elle ne peut pas tenir en place. D’un autre côté, je pense que nous avons en face de nous une personne avec un QI super-élevé…
- Une adversaire à ta taille donc…
- Je pense qu’elle aurait pu nous mystifier tous sans deux ou trois détails qui m’ont aveuglée pendant longtemps mais que je n’ai fini par prendre en compte que sur le tard. Je pense qu’un vrai génie l’aurait vu tout de suite.
Voilà pour la dose de modestie que je me dois d’opposer à la vaine tentative du colonel pour revenir dans mes bonnes grâces. Il aura beau dire et faire, la rupture entre nous est consommée. Quelles qu’en soient les conséquences douloureuses à venir.
- Il n’empêche qu’un jour « Madame Milna » a présenté la facture à son client le plus régulier et que celui-ci s’est retrouvé coincé. C’est là que vous intervenez monsieur Albert… Intermédiaire parfait car ne comprenant pas bien ce qu’il se passe. Aux yeux de Duplan vous devenez le privé qui l’inonde de petits papiers. Pour le fils Duplan, vous êtes le trésorier de Mélina Brau… Pour celle-ci vous êtes celui qui sera le coupable idéal si les choses tournent mal. Il y aura le témoignage de Jonathan Duplan contre vous car il ne va pas avouer que ces 100 000 euros étaient le versement d’une dette. Il y aura le témoignage du père qui vous accusera d’avoir voulu le faire chanter… Et même cette pauvre Mélina pourra mettre en avant le fait que vous la forciez à travailler pour vous en corrigeant vos copies…
- C’est elle qui me l’a proposé…
Je lève les yeux au ciel. Comment ce type a-t-il pu être reçu au CAPES ?! Il ne comprend rien à rien !…
- Vous étiez plus qu’un gogo. Le parfait fusible !… La pièce qu’on pouvait sacrifier car elle ne servait en fait à rien. Les 50 000 euros que vous avez pu conserver étaient rien moins qu’une super assurance. Si vous tombiez entre les mains des flics, cette richesse venue de manière mystérieuse scellait votre culpabilité comme maître-chanteur. Vous pouvez le comprendre ça ?…
Je me suis trop enflammée. Bien sûr qu’il l’a compris ! Mais que peut-il y faire ?… A sa place, je pense que je me sentirais soulagé de m’en sortir finalement à si bon compte. Hormis son ministère de tutelle pour lequel il n’effectue pas les tâches pour lesquelles il est payé, je ne vois pas quelle instance pourrait venir lui réclamer des comptes. Quoique il y a bien recel d’une certaine manière…Enfin bon, à vrai dire, ces aspects-là ne me regardent plus.
- Et comment tu arrives sur le bureau de Duplan avec monsieur ?…
- Sur la photo ?… Bonne question !… C’est un point auquel je n’ai pas de réponse.
- Je crois, intervient le professeur Jean-François Albert, que j’ai la réponse… Cette photo, c’est moi qui l’ai donnée à Mélina. Un jour qu’on parlait de ma thèse, je lui ai parlé de cette photographie. Elle m’a avoué être fan de vous…
- Et vous lui avez donnée ?! C’était quand ?…
- Je ne sais plus… Cet hiver…
- Avant ou après la récupération de la valise ?
- Après, il me semble…
Eh bien, voilà une nouvelle zone d’ombre qui s’éclaircit. Il en reste bien quelques-unes mais je vais éviter de les mettre trop en avant. Mes différents invités confrontés à des réalités qu’ils ne soupçonnaient pas forcément trouveront peut-être dans leurs mémoires, comme dans le cas présent, les éléments explicatifs manquants.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:31

Nouvel appel au talkie. Julie introduit dans les trente secondes qui suivent Grégory Pinchemel. La manière de se déplacer de l’acteur rompt avec celles des deux précédents intervenant qui « comparaissent » entravés. Lui est venu librement en vertu de l’accord que nous avions passé. De toutes les manières, s’il n’était pas venu de lui-même, j’aurais envoyé quelqu’un s’assurer de sa personne.
- Bonsoir Grégory… Au préalable, puis-je vous demander des nouvelles de Sirène ? Les événements terribles de cette nuit ne doivent pas nous faire oublier l’accident dramatique dont elle a été victime en cours de semaine.
- Son état de santé s’améliore de jour en jour. Je vous remercie de cette attention, Fiona.
- C’est tout à fait naturel… D’ailleurs, si je vous ai demandé de passer, c’est parce que nous allons, entre autres choses, évoquer ce mardi tragique…
- Pardon, m’interrompt le comédien, mais que se passe-t-il au juste ici ?
- Nous sommes en train de rechercher les causes qui ont conduit Jonathan Duplan à se retrouver désarticulé sur le sol de la cathédrale…
- On les connaît ces causes, répond Pinchemel. Il s’est suicidé… A cause de ses dettes…
- Je crains que les choses soient un peu plus compliquées que cela… Et je compte sur votre concours, Grégory, pour nous aider à y voir plus clair.
- Je ne sais pas si je suis la personne la plus informée sur ce qu’était la vie de Jonathan.
- Allons, allons ! Pas de fausse modestie !… Vous êtes deux coureurs de jupons éhontés. Ne me dites pas que ce léger travers ne rapproche pas deux mecs !… Ne serait-ce que pour commenter les performances des unes et des autres au pieu ?… Vos terrains de chasse étaient en plus les mêmes…
- J’admets que cela a pu arriver… Cela ne signifie pas que nous étions intime.
- Je ne crois pas l’avoir dit, Grégory… Raison pour laquelle vous ne devez pas voir dans les questions que je vais vous poser un quelconque interrogatoire policier mais les questions d’une quasi béotienne sur les us et coutumes du monde du cinéma. Au bout d’une semaine dans cet univers, je ne comprends toujours pas tout.
- Je vois ce que vous voulez dire… En plus, on ne peut pas dire que tout est été fait pour vous aider à nous comprendre. En disant cela, je pense à moi en premier lieu… Je n’ai pas été très classe avec vous…
- C’est oublié…
Tu parles !… Je n’ai rien oublié du tout et c’est justement parce que cette fichue mémoire n’est pas capable de passer l’éponge sur les humiliations subies que j’ai choisi Grégory Pinchemel comme « témoin ». Pour ça et aussi pour deux ou trois trucs qui viendront à émerger en leur temps.
- Grégory, quand votre participation au film de Bernard Duplan s’est-elle décidée ?…
- Nos agendas sont très compliqués à organiser. Ils sont généralement bouclés 18 à 36 mois à l’avance…
- Le livre de Maximilien Lagault est sorti fin janvier 2010… Le temps d’obtenir les droits, il n’y a pas eu les fameux 18 mois…
- Ce n’est pas pareil… Pour Bernard Duplan, on n’attend pas le scénario pour se décider… Ca se décide sur le tournage précédent. Là, il m’a demandé si j’étais libre à l’été 2011 pour son prochain film. C’était le cas, cela s’est donc fait tout naturellement. Si j’avais déjà été en tournage, on aurait pris une option pour 2012 ou début 2013…
- C’est ça la « famille » Duplan ?
- On peut le dire ainsi… Après, il y a forcément toujours du mouvement. Ceux qui ne sont pas libres, ceux dont le tournage précédent se prolonge et qui font faux bond au dernier moment, ceux qui arrivent pour la première fois comme Hélène ou Sirène…
- Vous lui faites donc entièrement confiance ?…
- Il y en a qui n’accroche pas avec lui mais dans mon cas, ça se passe toujours bien et ça me va comme ça… Bien sûr, vous l’avez vu, il y a des tensions, des accrochages mais ça ne dure pas. Il peut être excessif comme beaucoup de gens et les comédiens n’ont pas la réputation d’être des personnes faciles à vivre.
- Donc, vous avez reçu le scénario assez tardivement…
- Il nous a d’abord expédié le bouquin de Maximilien Lagault en nous indiquant sur la page de titre le rôle qu’il nous voyait tenir. A charge ensuite pour nous de nous préparer pour le personnage. On est assez libre en amont avec Duplan. Avec d’autres metteurs en scène, c’est beaucoup plus directif dès le départ.
- Louis XIII a été pour vous ce personnage faible que colporte le roman national cher à Maximilien Lagault. Les différentes versions du scénario ne vous ont pas fait évoluer dans votre approche ?
- Il n’y a pas eu différentes versions du scénario… Enfin sauf à la fin quand différents points ont été modifiés suite à votre intervention.
- Ah ?… Mais alors qu’appelle-t-on « scénario bis » dans le métier ?… Je croyais que c’était une version évoluée et retravaillée du premier scénario…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:40

Comme je l’espérais, Grégory Pinchemel se trouble. A aucun moment je pense il n’a vu dans quelle direction je l’entrainais avec mes questions de prétendue béotienne (tout ce que j’ai demandé, je le savais déjà). Ce premier moment passé, j’obtiens évidemment une réponse qui sonne vrai… Oui mais Pinchemel est un comédien. Il pourrait très bien me faire croire, avec de bonnes chances de me convaincre, qu’il arrive de Vénus ou qu’il est handicapé d’une main… La brèche existe cependant, je l’ai vue et je m’y engage résolument puisque c’est par cette mince anfractuosité que passera la vérité.
- Il se trouve que je possède le scénario de Jonathan Duplan… Il se distingue de celui qui m’a été remis par de nombreuses différences. D’abord, il a une couverture particulière. Ce n’est pas quelque chose de terriblement voyant mais la police de caractères est différente. Du Arial commun pour mon scénario ou celui d’Hélène, c’est-à-dire de personnes n’étant pas de la « famille » Duplan, et une police gothique pour ce fameux « bis ». L’édition normale est moins épaisse, il faut dire qu’elle ne compte pas certaines pages de couleurs dont l’utilité n’est pas évidente à première vue. Pouvez-vous m’expliquez à quoi elles servent ?
- Elles sont là pour prendre en note les indications de mise en scène, les suggestions qu’on peut avoir à faire au réalisateur...
Le comédien, bien que toujours debout, a visiblement le cul entre deux chaises. Il ne peut pas avouer l’inavouable mais il ne peut nier farouchement l’existence d’un scénario bis puisque j’affirme en détenir un.
- Dans ce cas, Hélène aurait dû avoir ces fameuses pages en couleur… Et vous conviendrez que Jonathan Duplan n’en avait pas grand chose à faire…
- A part, intervient Clémence, y indiquer les informations pour sa partition…
- Tiens, parlons-en de sa partition !…
Même si je me suis tournée vers Clémence, je surveille du coin de l’œil Grégory Pinchemel qui se demande si je ne vais pas l’oublier en changeant de sujet. Manque de bol pour lui, je ne suis pas prête à le laisser respirer. J’ai juste choisi de lui permettre de croire qu’il pouvait peut-être échapper à la révélation inéluctable et fatale.
- L’examen de l’ordinateur de monsieur Duplan fils est édifiante. A l’écoute, il y avait une certaine ressemblance avec des œuvres de Monteverdi. Le logiciel de musique assistée par ordinateur permet de reconstituer la genèse du morceau entendu hier dans la cathédrale. D’abord, enregistrement de la partition du compositeur italien… ensuite, aléatoirement, toutes les deux à six notes, on a une modification de hauteur et de durée… le tout est ensuite réharmonisé par la machine. A 100 000 euros la prestation selon ce que m‘a indiqué Bernard Duplan, on frôle l’escroquerie. Heureusement qu’il n’y a plus d’ayant droit de Claudio Monteverdi sans quoi le procès pour plagiat lui pendait au nez à ce malheureux !
- Jonathan Duplan était une fripouille, c’est entendu… Mais il est mort en emportant tous ses secrets, remarque le colonel.
- Y compris le dernier… Le nom de la personne qui l’a fait basculer depuis le triforium…
- Tu le connais ?…
- Je ne vous aurais pas dérangé sans avoir de solides convictions sur ce point… et sur d’autres… Par exemple, Grégory, ce fameux scénario bis de qui le teniez-vous ?…
- Comme tout ce qui est lié à l’organisation, cela passait à un moment ou l’autre par les mains de Delphine Lopez…
- Ah ! Voici quelqu’un dont le rôle n’avait pas été évoqué jusqu’à maintenant… Pouvez-vous me certifier que Delphine Lopez vous a remis ce scénario en mains propres ? Réfléchissez bien avant de répondre. Toute la suite de ma démonstration en dépend.
Je sens bien que c’est une façon gonflée de procéder. Si tu donnes pas la bonne réponse, coco, je vais me retrouver dans la merde pour continuer !… Et c’est justement ce qui m’intéresse. Voir Grégory Pinchemel balancer entre la vérité et des solutions alternatives crédibles.
- Je suppose que cela vient d’elle puisqu’elle gère toutes ces questions. Mais, si c’est le sens de votre question, je ne me suis pas déplacé pour aller récupérer le scénario pour la bonne raison que je finissais à ce moment-là le tournage d’une comédie de Pierre Levallier au Mexique.
- Donc vous l’avez reçu par la Poste ?…
- Il était dans ma boite aux lettres à mon retour…
- Delphine Lopez expédie donc les scénarios bis comme elle a pu nous envoyer des billets de train par exemple ?
- Et bien d’autres choses… Parfois ce sont des mails ou des textos pour nous rappeler un essayage de costume…
- Elle est donc incontournable ?
- Vous avez pu en juger vous-même.
- Mais rien ne prouve objectivement qu’elle ait envoyé elle-même ce scénario bis.
- On a très bien pu le poster à sa place ou en son nom si c’est ce que vous voulez dire. Il y a avait l’en-tête de la maison de production et les tampons habituels. En dehors de cela, c’est vrai qu’elle n’a pas signé ou quoi que ce soit…
- Cela pourrait être quelqu’un d’autre ?… Comme Jonathan Duplan ?…
- S’il y a bien une personne qui pouvait faire cela, c’est assurément lui… Ou son père…
- Mettons hors de tout cela Bernard Duplan. Dans cette affaire, il y a une victime principale et c’est lui. C’est la seule certitude que je suis prête à vous livrer dès maintenant.
- Ce sera encore long ? questionne Jean-François Albert.
- A affaire compliquée, résolution complexe, mon cher… Vous le voyez bien avec votre thèse de doctorat. Il ne suffit pas d’avoir les bons documents, encore faut-il les combiner pour qu’ils disent quelque chose ? Cela prend du temps et j’en suis navrée… je vous promets qu’à la prochaine apparition de Julie, je lui demanderai de vous détacher de vos entraves et de vous apporter des rafraichissements. Je ne pense pas que les coupables soient parmi ceux qui m’écoutent en ce moment.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:42

Je choisis pour accompagner cette phrase de braquer mes yeux sur le colonel. Il faut bien quand même que je lui fasse comprendre que s’il m’a déçu par son attitude stupidement obéissante, je n’oublie pas tout ce que je lui dois.
- Cette histoire d’expédition de scénario me fait penser à l’affaire du ticket de train d’Hélène… Mais aucun de vous n’était là quand c’est arrivé… On en parlera donc plus tard… Revenons-en à ce scénario bis… ou peut-être devrais-je dire alternatif ?…
- Je ne pense pas que ce soit le meilleur moyen de le désigner, conteste Pinchemel.
- Ah ?!… Comment qualifieriez-vous cette notation sous la date du « Jeudi 16 juin » ?… Madame de Chevreuse est hautaine, Marillac truculent, Marie de Médicis inquiète et Louis XIII est odieux… Que je sache, le 16 juin, le tournage n’avait pas commencé !… Pour être sûre que ma mémoire ne me ferait pas défaut sur ce coup-là, je suis retournée consulter mon propre agenda. Pas d’erreur ! Le jeudi 16 juin, j’étais invitée comme une partie de l’équipe autour de la table de Bernard Duplan… Clémence était aux fourneaux, elle ne peut que confirmer l’existence de ce repas.
J’essaye d’impliquer la privée dans mon récit parce qu’elle pourra témoigner de ce qu’il s’est passé ce soir là. Elle allait et venait entre sa cuisine et la table des invités. Elle a forcément entendu – d’autant qu’elle tendait l’oreille sans le montrer – la teneur des propos échangés.
- Je me souviens que vous êtes partie fâchée… ou plutôt, parce que le mot n’est pas tout à fait le bon, contrariée par les insinuations de monsieur Pinchemel.
- Pourriez-vous dire, Clémence, qu’il a été odieux ?
- Sans la moindre difficulté. Je me demande même comment vous avez fait pour ne pas lui coller une bonne paire de claques. Moi je ne me serais pas gênée… D’ailleurs, il le sait bien comment je fonctionne puisqu’il a essayé de me peloter sur le tournage du film précédent. Je dois dire que ce jour-là j’ai failli faire craquer ma couverture en le cassant en deux.
- Donc, le Louis XIII du film a été odieux ce soir-là. Comment a été Cédric Demangeon ?… Truculent comme à son habitude, je dirais même rabelaisien. Plaisanteries gauloises et lestes, gloutonnerie assumée, passion pour la dive bouteille.
- Ce n’était pas un rôle de composition, il est toujours ainsi, confirme Clémence.
- Mélina Lussault, alias madame de Chevreuse, a bien été hautaine et même carrément glaciale à mon égard. A tel point que je me suis fait la remarque qu’elle portait le personnage à un degré d’arrogance sans doute trop élevé. Au final, qui s’est vraiment occupée de moi ce soir-là, qui m’a questionnée sur son personnage, m’a demandé des conseils de lecture ?… Sylvie Rousseau qui interprète étonnamment le rôle de Marie de Médicis. Vous comprendrez que je puisse m’interroger sur ce fameux scénario bis… J’ai presque l’impression qu’il a été écrit juste pour moi… Je m’explique… Avec l’idée de me faire agir et réagir de certaines manières bien précises. Comme si, à côté du vrai film, il s’en déroulait un autre dont j’étais en quelque sorte l’héroïne et qui se serait intitulé « il faut que Fiona raque à la fin ».
- C’est n’importe quoi !… Je n’ai jamais eu de scénario avec ces fameuses pages bleues !…
- Pardon ?!… Je ne crois pas avoir indiqué que les pages étaient bleues… J’ai juste dit qu’elles étaient de couleur… De toutes manières, j’ai profité honteusement de votre présence ici pour envoyer une équipe faire un peu le tour de votre chambre à l’hôtel. On verra bien ce qu’on y trouve.
- Vous n’avez pas le droit !… Vous n’êtes même pas flic…
- Je ne suis pas plus flic que vous n’êtes innocent dans cette histoire. Vous, Sylvie Rousseau, Mélina Lussault, Béthemont et tous les autres… Les pages bleues livrent la chronologie d’une histoire déjà écrite en avance… La question est : qui a écrit cette histoire ?… Et de manière peut-être un peu plus subsidiaire, qu’est-ce qui a fait qu’à un moment elle a dérapé ?…
- Je n’ai rien à vous dire…
- Si, vous avez un nom à dire et vous pouvez vous éviter des ennuis considérables.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:45

Je regarde le colonel Jacquiers pour qu’il appuie mes propos. Il m’emboite le pas avec énergie et précision.
- Les éléments de ce scénario bis disparaitront et toute cette histoire aura cessé d’exister dès que nous saurons la vérité. Jusqu’à ce moment-là vous ne pouvez vous attirer que des ennuis. Il me semble évident que Fiona attend un nom bien précis… Vous ne trahirez personne puisqu’elle a déjà reconstitué la suite des événements et qu’elle n’attend de vous qu’une confirmation.
Je pourrais très bien bluffer. D’ailleurs peut-être bien que le colonel, grand expert en la matière, pense qu’il en est ainsi. Il se trompe. J’ai bien un nom en tête mais au-delà de ce nom, ma quête - et mon enquête – ne sont pas terminées.
- Lorsque nous avons discuté de nos contrats, Bernard Duplan nous a indiqué qu’il y aurait peut-être des problèmes de financement du film. Il nous a demandé si nous étions disposés à faire un effort pour que le film se fasse. Pour ma part, j’étais prêt à faire ce sacrifice…
Ben voyons ! Tous des grands méchants sauf moi ! Ce mec a une belle gueule mais une classe de pouilleux.
- Un nom ! tonne le colonel Jacquiers qui sent bien que le comédien tente de noyer le poisson, c’est-à-dire ses propres responsabilités.
- Jonathan Duplan… Il nous a expliqué qu’il nous garantissait des cachets très confortables, notamment par des primes de dépassement conséquentes. Ces dépassements selon lui étaient obligatoires de par l’ambition même du film. Il ne voyait pas comment son père pourrait tenir les délais et si, par extraordinaire, il y parvenait il se faisait fort de lui faire prendre du retard d’une manière ou d’une autre.
- Vous avez tous un drôle d’esprit de famille ! Vous ne m’ôterez pas de l’idée que le fric passe d’abord et l’artistique ensuite.
- Nous ne sommes pas des fonctionnaires, tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Le jour où le téléphone ne sonne plus, vous vivez avec quoi ?
J’ai bien envie de répondre qu’il pourra toujours vendre ses trois Ferrari mais je sais ce qu’il veut dire. Pour une réussite éclatante comme la sienne, combien de passionnés qui tirent le diable par la queue et vivent d’expédients et de demi-spectacles ?
- En échange de ces promesses de cachets réévalués par ces primes, il vous a demandé de me jouer la comédie. C’était ça le scénario bis…
- Franchement, quel mal à cela ?… Il s’agissait que le film se fasse…
- Encore une phrase comme celle-là et je ne suis pas certaine de me contenir, Grégory. Si je vous laisse continuer, vous allez parler comme Duplan du côté éducatif du film, de la réflexion qu’il offre sur le pouvoir. On ne peut pas nier que ses dimensions existent mais pour qu’elles deviennent pertinentes, il faudrait encore qu’on ne s’autorise pas à jouer avec la vérité historique. Ce film ne se fera finalement pas, il va devenir ce mythe auquel rêvait Duplan hier après-midi sans deviner qu’il se rapprochait si vite. Il faudra rembourser les emprunts faits par la maison de production BCJ et cela finira d’assécher les caisses. Vos primes vont se réduire à zéro. Vous avez joué et vous avez perdu…
- Vous ne comprenez pas…
- Qu’est-ce que je ne comprends pas selon vous ?
- C’est beaucoup plus compliqué que cela… Il n’y a pas que l’argent, vous l’avez bien vu. Nous nous sommes donnés parce que c’était aussi un film à récompenses, un film dans lequel on pouvait montrer des facettes de nos talents. Jean-Pierre était glaçant dans sa grande robe écarlate… Mélina n’a jamais été aussi inquiétante que dans les scènes où elle tourne autour de Gaston comme un serpent qui veut hypnotiser sa proie. C’était fort tout cela quand même !
Je ne peux pas lui donner tort. Pourtant, encore une fois, j’ai la sensation qu’il déplace la question sur un terrain pouvant lui permettre de reprendre la main.
- Le tournant c’est le jour de l’accident n’est-ce pas ?… A partir de ce moment-là, il n’y a plus de correspondance entre le scénario bis et les événements survenus. Est-ce une réalité, un hasard ?… Ou bien est-il apparu entre temps un scénario ter ?… Avec des pages d’une autre couleur peut-être ?
- Non… Rien de tout cela… Après l’accident, tout le monde s’est d’abord soucié de la survie du film…
- Et face à ce magnifique élan de solidarité, Jonathan Duplan n’a rien trouvé de mieux que rater une marche d’une vingtaine de mètres. Vous m’avez bien expliqué tout à l’heure qu’il s’agissait d’un suicide parce qu’il était endetté et responsable en tant que gestionnaire de la maison de production BCJ. Si vous vous êtes mobilisés comme vous venez de le dire, cela aurait dû le rebooster aussi sûrement que les trois prostituées qui ont partagé sa chambre la nuit d’avant…
- Je ne sais pas… Peut-être qu’il était trop tard…
- Grégory, je vais vous dire une chose que je dis rarement parce que ce n’est pas dans mon style de le dire et même de le penser… Vous êtes une pourriture. Non seulement vous n’avez pas le courage de reconnaître la gravité de vos actes et de les assumer mais en plus vous mentez systématiquement sur tout en affirmant que vous êtes scrupuleusement honnête. Pour la peine, vous allez avoir droit aux « pinces » que Julie va ôter à nos amis ici présents qui, eux, n’ont eu aucune forme de réticence à reconnaître ce qu’ils avaient fait.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:49

L’avant-dernière personne que je fais entrer dans ce grand théâtre sans spectateur est Hélène. Les interventions successives du colonel Jacquiers et du commissaire Morentin ont permis de l’extraire de la cellule dans laquelle elle partageait l’intimité de cinq autres raflés de la nuit. Je n’ai pas souhaité la voir avant cette intervention aux allures d’ordalie (avec moi, modestement, dans le rôle de Dieu).
- Bonsoir Hélène… Tu connais tout le monde ?…
- Non, dit-elle, je ne connais pas ce monsieur.
- Exact !… Monsieur Jean-François Albert, je vous présente Hélène Stival, chanteuse, comédienne et même plus que cela.
Je ne saurais dire la joie que me procure la vision d’une Hélène redevenue elle-même avec un look mélangeant la nymphette rêveuse et la gothique provocante. Son visage reposé m’indique que les désagréments d’une nuit au poste sont sinon oubliés – elle en fera une chanson, j’en suis bien certaine - du moins mis en marge de ses pensées. Ses lèvres vermillon, finement dessinées, ourlent une dentition carnassière prête à mordre à nouveau dans l’existence après les deux drames auxquels elle a assisté en direct dans la même semaine.
- Hélène, tu ne sais pas ce qu’il y avait dans ce fameux scénario bis dont Jonathan Duplan, par inadvertance, avait commencé à te parler. En gros, il s’agissait de faire jouer aux comédiens une sorte de grand happening cadré par des consignes inscrites sur des pages bleues. Peux-tu me confirmer que tu n’as jamais eu un tel exemplaire entre les mains ?
- Pas vu une page de couleur… Et pourtant le scénar je l’ai bossé à fond !…
- Je sais, je peux en témoigner. Selon toi, pourquoi n’étais-tu pas concernée par le scénario bis ?
- Je suppose parce que je ne suis pas de la « famille », parce que Jonathan Duplan ne savait pas si on pouvait me faire confiance…
- C’est ce qu’il me semble aussi. Et ton cachet, en étais-tu satisfaite ?
- Pour une première expérience au cinéma, je ne pouvais m’attendre à des sommes astronomiques.
- Pourtant tu as un nom qu’on peut voir sur l’affiche, qui parlera au public, et ça se monnaye.
- J‘ai demandé à mon agent de ne pas faire une fixation sur ce point-là. J’étais trop heureuse de jouer devant la caméra de Duplan… Et quand j’ai appris que tu serais de la partie et que je pourrais enfin te dire tous les mercis que je te dois, c’était l’apothéose.
- Du coup, tu trouvais normal que Sirène Mouly soit mieux payée que toi ?
- Ca ne me gênait pas…
- Mais elle, elle avait le fascicule avec les feuilles bleues. C’est dire à quel point les happy few à disposer de ce privilège sont avantagés sur le tournage. C’est dire aussi qu’ils ont des certitudes financières et artistiques. A condition bien sûr d’entrer dans « la famille ». Sirène Mouly y est entrée tout de suite ; pour toi, Hélène, il fallait un temps d’adaptation et d’expertise avant de te parler de ce qui se tramait. A partir du moment où tout le monde a vu la nature de nos relations se conforter dans l’amitié, il devenait impossible que tu rejoignes le club.
- Encore une fois, s’insurge Grégory Piinchemel, il n’y a pas ce que vous dites dans les scénarios bis. Ni dans le mien, ni dans celui de Sirène… Prouvez ce que vous avancez…
- Plus tard peut-être !… Si c’est encore d’actualité… Pour le moment, je voudrais lire à Hélène ce que contenait le scénario de Jonathan Duplan à la date du mardi 12 juillet : madame de Combalet et madame de Montpensier doivent s’entendre sur le dos de l’emmerdeuse. Elle doit être troublée mais confortée dans sa volonté de soutenir le tournage quoi qu’il arrive.
- Si j’avais pris la même voiture que Sirène…
- Si, surtout, ce plan-là avait été scrupuleusement appliqué. Or, et Jonathan Duplan l’ignorait, les mouches avaient changé d’âne…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 16:59

Le retour de Julie avec les boissons demandées - café ou boissons fraîches venues des réserves de la cuisine - offre un petit dérivatif appréciable.
Je tourne mon verre de soda entre les mains en hésitant sur la suite. Me voici parvenue à un des moments forts de toute cette histoire embrouillée, celui qui a par sa violence et sa dramaturgie changé la dimension des événements mais aussi, paradoxalement, m’a livré en « tombant » la clé de tout le reste. Faut-il remonter loin dans le passé pour remettre la chose en perspective, faire des parallèles certes fructueux mais pouvant paraître secondaires face à l’information brute que je m’apprête à livrer ? Je vois mal comment m’en dispenser. Ce serait me priver de la base donnant toute sa logique à l’ensemble.
- Hélène, je sais que ce sont des moments douloureux mais je vais te demander de faire resurgir ce que tu as vu lors de l’accident de Sirène…
- J’ai vu les mêmes choses que toi… Et je continue parfois à les revoir la nuit…
- Raison de plus pour que tu aies remarqué un ou deux détails étranges… Mon cerveau les avait identifiés mais pas analysés. Du coup, à chaque fois que je revenais en pensée sur l’accident ou à chaque fois que je passais sur les lieux, il y avait une sorte de trouble dément qui me saisissait. Une partie de moi cherchait à m’avertir que quelque chose d’anormal restait à mettre en évidence. Cela ne pouvait sortir bien sûr que par une mise en relation avec d’autres faits, d’autres éléments qui ne se sont révélés que cette nuit. En acceptant de ne plus tenir certaines vérités pour assurées, on fait tout bouger et tout s’éclaire. Dis-moi ce que tu as vu…
- Je suis descendue de la voiture la première. C’était une pluie infernale dehors. Il y avait la voiture en travers, du verre et du métal partout… Les pompiers étaient là avec leur ambulance et ils évacuaient un brancard. Puis le flic est arrivé et il nous a dit de dégager. Après, tu as vomi…
- Merci de t’en souvenir… Ce n’est pas glorieux…
- Je ne vois pas ce que tu trouves d’étrange là-dedans…
- C’est qu’il n’y a rien d’étrange du tout… C’était un accident de la route comme il y en a malheureusement des milliers chaque année. Un type qui roule trop vite et qui s’emplafonne un arbre !…
- Greg ! La ferme !… Sinon je vous fais dégager d’ici et vous ne saurez pas…
- Savoir quoi ?…
- A quoi et à qui vous devrez de pouvoir continuer votre carrière…
Le mot de « carrière » se révèle le plus efficace des sédatifs. Grégory Pinchemel se calme, se tait et de ne dira plus rien jusqu’au coup de théâtre final.
- Tu as vu Sirène ?…
- Non… Le flic ne nous a pas laissé approcher du brancard.
- Tu as vu François Pourtier et son bras cassé ?
- Il était dans l’ambulance.
- Alors qu’est-ce que tu as vu qui te disait que c’était la voiture de Sirène ?…
- Le numéro… le numéro 6…
- On est donc dans l’illusion la plus complète, tu en conviendras. C’est juste ce numéro qui nous permet d’identifier les personnes dans la voiture. Personnes que nous n’avons jamais vues… Illusion !…
- Mais le policier nous a renseigné. Il nous a dit que…
- Que le conducteur était encore incarcéré dans la bagnole, que le type à l’arrière avait un bras cassé et que la fille avait un énorme traumatisme crânien et qu’on ne savait pas si elle s’en sortirait…
- Parce qu’elle n’avait pas attaché sa ceinture, précise Hélène.
- Voilà un point que j’ai eu du mal à comprendre… Depuis notre arrivée, on ne cessait de trouver que nos chauffeurs étaient des dingues. On en parlait entre nous, à table ou quand les scènes étaient terminées. La moindre des choses c’était de s’attacher en cas de gros pépin. Sirène ne l’était pas. Inconscience ou coup de pas de chance ? J’avais du mal à accepter la première solution et la seconde relevait de la probabilité aussi infime que stupide : elle se détache pour attraper un stylo qui a roulé, pour mieux se voir dans la glace du pare-soleil avant ou une connerie de ce genre. Pas impossible mais…
- Pour toi, elle était attachée ?…
Je laisse un silence et cette fois-ci je vise délibérément Grégory Pinchemel pour pouvoir analyser sa réaction. Evidemment, il doit se douter de quelque chose puisque j’ai tout fait pour qu’il en soit ainsi, mais quand même, si c’est un choc, il ne pourra pas faire autrement que réagir.
- Pour moi, elle n’était pas dans la voiture…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:01

Pinchemel aurait dû l’ouvrir, protester en disant que je racontais n’importe quoi. Il se tait et ce silence est la meilleure des preuves de sa non-implication dans ce qui va suivre : ce que je viens d’affirmer équivaut à un effondrement complet de son monde à lui. Sirène, « sa » Sirène, lui a raconté des craques…
- J’explique… C’était bien la bonne voiture et le bon conducteur mais sur les lieux de l’accident il y avait quelque chose qui n’aurait pas dû se trouver là et, inversement, il manquait quelque chose qui aurait dû s’y trouver. Hélène, quand tu es descendue, où était la voiture de police ?…
- La ?…
- La voiture de police. Où était-elle ?… Il y avait bien deux flics pour faire la circulation mais où était leur voiture ?…
- Ben, je ne sais pas… Il n’y en avait pas je crois…
- Donc, nous avons deux flics venus on ne sait trop comment sur les lieux de l’accident… A pied, à cheval mais sûrement pas en voiture puisqu’il n’y a que l’ambulance des pompiers…
- Je n’avais pas fait gaffe à ça…
Je pourrais triompher et parader en vantant la supériorité de mon esprit analytique ; comme ce n’est vraiment pas le genre de la maison, je continue en abordant le second point.
- En revanche, il y a quelque chose qui barre le passage vers le voiture. Quoi ?…
Hélène fait l’effort de réfléchir, de faire remonter à la surface ces images trop souvent revues. Elle accouche d’une réponse encourageante mais incomplète.
- Des barrières ?… Je ne sais plus exactement… Ce que je sais c’est que si le flic ne nous avait pas barré le chemin, on aurait eu du mal à atteindre le brancard qu’ils déplaçaient.
- C’était des panneaux jaunes marqués « Déviation »… Deux grands panneaux que nous aurions dû remarquer car ils étaient immaculés… Donc neufs… J’ai déjà, comme vous sans doute, croisé sur la route des accidents… Je ne me souviens pas d’avoir vu ce genre de signalisation apparaître dans les minutes suivant le sinistre… Surtout apportée par l’ambulance des pompiers… Et, par association d’idées, cela me ramène à un autre accident mais quelque part en Loire-Atlantique… Avec là aussi des panneaux de déviation… N’est-ce pas Clémence ?…
- Oui… Lors de l’accident de Catherine Duplan, nous avons pu mettre en évidence le fait que l’accès vers le passage à niveau avait été temporairement fermé par des panneaux du même type.
- Je sais qu’on pourra me faire remarquer que c’est bien léger comme rapprochement mais là encore ça ouvre des parallèles d’attaque comme aurait dit ce bon vieux Sébastien de Vauban. Dans les papiers de Delphine Lopez, il y a cette facture en date du 12 mai dernier éditée au nom de BCJ et qui émane de la société Leone Sign basée à Vertou, commune comme Clémence ne peut l’ignorer de la banlieue nantaise. Il n’y a que des références et comme nous sommes dimanche il a été impossible de contacter quelqu’un mais je vous fiche mon billet que ce sont deux panneaux de déviation qui ont été achetés.
- Par la compagnie ?… C’est-à-dire par Jonathan Duplan ? demande le colonel qui n’avait plus rien dit depuis un moment.
Je suis certaine que son cerveau galope depuis tout à l’heure à la poursuite des avancées faites par le mien. Je suis prête à mettre ma main au feu que Jacquiers a déjà tout compris et qu’il déguste en professionnel éclairé les différentes étapes de ma démonstration.
- On va supposer que oui… Pour le moment… Revenons sur la route de Bracieux… Dans le milieu du cinéma, on connaît forcément du monde. Des techniciens, des comédiens… et des cascadeurs, toujours prêts à prendre des risques en échange d’un bon contrat. Pour un professionnel, réaliser ce type d’accident c’est presque de la routine, non ?… On ajoute quelques comédiens prêts à tout pour se faire remarquer et qu’on habille en pompiers ou en flics… A l’heure dite, c’est-à-dire en ayant la certitude que toutes les autres voitures de la production sont derrière, le cascadeur encastre sa voiture dans un arbre, les deux faux policiers déjà sur place bloquent la circulation à bonne distance de la voiture accidentée, la fausse ambulance arrive, les pompiers tout aussi faux que le reste matérialisent le périmètre avec les panneaux pour forcer les voitures qui vont s’écouler alternativement à passer au large. Il y a un mannequin sur le brancard qui attend qu’une des voitures de l’organisation arrive. Nous étions là les premiers, cela aurait pu être vous Grégory… Dans tous les cas, c’était le coup gagnant… Le traumatisme assuré…
- Tu veux dire que tout ça c’était du vent ?… fait Hélène.
- Je dirais même mieux. Tout ça c’était du cinéma…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:04

- Mais comment tu as compris ? Ce n’est pas juste avec ces panneaux ?…
- Bien sûr que non… C’est parce que j’avais d’autres éléments en main que j’ai commencé à douter de ce qu’on m’avait donné à voir. En toute logique, j’aurais dû douter dès le début. Par habitude professionnelle… Sauf que, là, c’était tellement fort que l’émotion a forcément pris le pas sur l’intelligence. Si j’avais une remarque plus générale à faire, je dirais que derrière tout cela il y a quelqu’un qui connaît bien les ressorts de l’âme humaine et qui surfe sur la manière dont nos sociétés vivent aujourd’hui. On est toujours dans l’immédiateté, dans l’émotion, et très rarement dans la réflexion. Cet exemple l’a encore prouvé, quand on n’analyse pas ce qu’on vit, on prend le risque de ne vivre que ce que les autres veulent qu’on vive…
- Mais, intervient Grégory Pinchemel, la fille que je vois à l’hôpital la tête bandée qui est-elle ?
- Sirène Mouly, la vraie, la seule et je dirais presque l’unique. C’est elle qui m’a permis de rassembler les éléments éparpillés. Sur une photo d’il y a quelques années on la voit aux côtés de Mélina Brau avec qui elle partageait alors les rôles féminins au sein d’une compagnie théâtrale. Sirène a réussi à se faire remarquer, a largué la compagnie mais elle n’a pas rompu avec son amie Mélina… Car quand les temps sont durs, il faut parfois accepter de faire des choses un peu moins reluisantes… Et quand on a une jolie frimousse et une amie comme « madame Milna »…
Je n’ai rien dit d’explicite mais tout le monde, et surtout Grégory Pinchemel, a compris de quel type d’activités il s’agissait.
- C’est dans le cadre de ces petits jeux entre adultes consentants et rétribués que Sirène rencontre Jonathan Duplan…
- Encore lui !…
- On dirait que cela t’étonne, Hélène… Il ne faut pas…
- Non, il ne faut pas, renchérit Clémence Bauvillois en me coupant la parole. Ce type était un individualiste forcené, un manipulateur et surtout un jouisseur hors pair. Il lui fallait ses cinq orgasmes quotidiens.
- Vous avez compté ?
- Je me suis renseignée, répond sobrement la détective.
- Moi aussi, dis-je… Sur le cachet de Sirène Mouly… Il était disproportionné par rapport au rôle et surtout à la notoriété très faible de la demoiselle. Ca aussi, cela m’a longtemps trotté dans un coin de la tête. Pourquoi Sirène était-elle plus payée qu’Hélène dont le nom sur une affiche avait quand même plus de lustre et de poids ?
- C’est tout simplement parce qu’il était couru dès le départ qu’elle ne finirait pas le tournage, fait le colonel Jacquiers que je devine décidé à me soulager un peu du poids de ces révélations pénibles. Dès le départ, il fallait que Fiona intègre à un moment ou un autre la distribution du film, histoire de l’enchaîner à son destin. Jusqu’au jour où elle ne pourrait plus faire autrement qu’ouvrir son carnet de chèques pour régler les factures de la production du film. Sauf que, alors que Duplan fils avait comme objectif la parfaite réalisation du projet paternel, d’autres lorgnaient juste sur les millions d’euros de Fiona. C’est là, comme tu le disais tout à l’heure, que les choses dérapent.
- Parfaitement… De tout ce que nous disons depuis le début, il ressort que Jonathan Duplan est un hédoniste distingué mais sûrement pas un gestionnaire ou un stratège. Dans le flot du quotidien, il sait trouver les moyens, les expédients, pour surnager. Ce n’est pas lui qui verra les choses sur le long terme. D’ailleurs, ses petits papiers mal orthographiés répondaient bien à cette façon de voir les choses. Ce n’est que lorsqu’il s’est trouvé menacé par la découverte de l’état réel des comptes par son père qu’il est passé à une « émission » de papiers plus importante et qu’il a introduit un vrai-faux détective dans le conte fait à Bernard Duplan.
- C’est donc du côté de cette Mélina Brau qu’il faut chercher ?
- Oui et non, Hélène… Oui parce que c’est indubitablement le cerveau le plus actif et le plus fécond de toute cette clique. Elle est prête à tout et ne recule devant rien… Même devant le crime… Je n’ai aucune preuve sur ce point mais il est plus que probable que dans le couple d’agriculteurs de Drefféac elle constituait l’élément féminin. D’un autre côté, il y a d’autres personnages très intéressants à découvrir… Comme par exemple José Coste…
Petit appel dans le talkie.
- Julie, je veux bien que tu me livres le dernier paquet.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:06

Le mot de paquet est bien celui qui convient pour désigner la manière dont José Coste est emballé ; il y a des menottes, des chaînes et une grande cagoule aveugle noire pour éviter qu’l sache très bien ce qu’il lui arrive. J’ai envoyé personnellement Jean-Gilles Nolhan à Paris pour qu’il mette la main au collet du contrôleur SNCF. Celui-là même qui m’avait laissé son numéro dans le TGV qui me conduisait vers le repas chez Bernard Duplan. Celui qui avait appartenu à la compagnie théâtrale de Mélina Brau et de Sirène Mouly. Je ne doute pas qu’il ait des choses fort intéressantes à nous dire.
Il y a une mise en scène que nous avons réglée à la fin de l’après-midi avec Julie. Contrairement à Pinchemel, Clémence ou à ce lourdaud de Jean-François Albert, José Coste est un coupable potentiel et pas une victime plus ou moins collatérale de l’affaire. On ne peut pas imaginer qu’il se soit retrouvé mêlé à tout cela à son insu. Il importe donc qu’il soit dès le début effrayé par de sombres perspectives afin de lui délier la langue. Raison pour laquelle il ne nous verra pas et devra rester à genoux, position peu confortable destinée à l’épuiser rapidement et à finir de le faire craquer.
- Monsieur Coste, depuis quand travaillez-vous comme contrôleur à la SNCF ?
- Euh ?…
A sa place, devant une telle approche, je serais en droit de me demander si je ne suis pas victime d’une association d’usagers mécontents. Il hésite donc et je dois préciser ma pensée.
- Ce n’est que la première question… Répondez ! Cela ne vous condamnera à rien… Pour l’instant.
- Je suis entré dans la société en septembre 2006.
- Vous pouviez donc très bien être présent lors de l’accident tragique de madame Duplan en août 2008 ?
- Je ne comprends pas… Qu’est-ce que je vous ai fait ? Qui êtes-vous ?
Il s’agite tellement qu’il verse sur le côté. Il faut la poigne sans concession du colonel Jacquiers pour le redresser et le remettre « en place ».
- Ici, nous posons les questions !…
Voilà un ton martial et « couillu » que je ne peux adopter avec ma voix si clairement féminine. Je remercie le colonel d’un sourire avant de poursuivre.
- Où étiez-vous ce jour d’août 2008 ?… Je vous préviens, je ne pose jamais trois fois la même question…
- Dans le train !
- Le train ?… Quel train ?!…
- Le train qui a heurté la voiture…
Mon Dieu ! J’avais pensé à tout sauf à cela… Je le voyais en tacticien de l’opération, capable de sentir l’arrivée du rapide au gazouillement métallique des rails, guidant l’installation de la Mercedes en fonction de l’orientation de la voie et du soleil. Il était dans le train ! Le meilleur endroit pour donner les informations sur l’horaire exact de passage sur le PN 381.
- Avec qui avez-vous monté ce coup ?…
- Je ne sais pas.
- Alors je le dirais pour vous… C’était toute la bande de la compagnie théâtrale de l’Ecrêté de l’Estragon… Avec Mélina Brau, Sirène Mouly, Gildas Morin…
- Non, non… Elle n’y était pas…
- Qui ça ?…
- Mélina…
Deuxième claque consécutive !… Le rôle de la fausse paysanne n’était pas tenu par Mélina Brau mais par Sirène Mouly ! Grégory Pinchemel a encore plus que moi du mal à accepter cette révélation. La femme qu’il avait commencé à aimer, la première peut-être, est non seulement une menteuse et une ancienne prostituée occasionnelle mais elle est aussi coupable d’un assassinat.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:14

- Pourquoi avez-vous commis cette ignominie ?
- Je ne sais plus… Peut-être qu’on avait besoin d’argent ? Je ne me souviens plus.
Le colonel Jacquiers saisit le contrôleur par le col de sa chemisette et le tire vers lui. Nouvelle chute pour l’homme entravé qui vient heurter de l’occiput le parquet pluriséculaire du château.
Ce sont des façons de faire que je réprouve mais qui paraissent autant légitimes au colonel qu’à Clémence dont l’œil frise devant ce spectacle du contrôleur cherchant à se redresser sans pouvoir y parvenir.
- Qui a commandité ce crime ?… Qu’avez-vous gagné en le commettant ?
- Je ne sais pas… C’est Mélina qui nous a apporté l’affaire… Et on ne s’est pas enrichi avec ça… C’était pour la compagnie… Il fallait qu’elle vive.
- Faire vivre une compagnie de théâtre en ôtant la vie à quelqu’un, c’est une drôle de conception de l’art, vous en conviendrez !
- On ne savait pas trop ce qu’on faisait… Mélina a dit qu’avec cet argent on pourrait aller dans des festivals et que c’était une occasion à saisir… Et puis elle a dit aussi que c’était une sorte de happening, un truc qu’on pourrait ensuite reprendre sur scène… Que personne à sa connaissance n’avait jamais fait ça. Jouer sur scène le crime qu’il avait commis… Et réaliser le meurtre parfait… En une représentation unique.
Ce mélange entre le sang et la scène me flanque la nausée. Ils sont complètement malades ou ils étaient perpétuellement sous acide à cette époque-là ? Le pire c’est qu’ils l’ont fait… Ils jouent « PN 381 » à Avignon… Dans une salle « pourrie » certes mais à Avignon.
- Mais vous n’êtes plus dans la compagnie. Pourquoi ?…
- Quand Sirène est partie, je suis parti aussi…
- Parce que ?…
- Parce que j’en avais marre du petit dictateur furieux. Elle vous tenait en permanence dans un état d’excitation tel que vous auriez fait n’importe quoi pour elle. A tout moment, elle pouvait vous prendre, vous retourner comme une crêpe et vous rouler dans la farine. Un vrai vampire… Une suceuse d’énergie… C’était épuisant et ça commençait à me faire peur.
- Donc vous avez quitté la région nantaise ?…
- Pour Paris…
- Et vous n’avez plus entendu parler de Mélina Brau ?…
- Non… Je revoyais parfois Sirène en coup de vent et puis elle a commencé à faire des films, alors je n’ai plus été assez bien pour elle… On s’est perdu de vue.
- Jusqu’au jour où on vous a contacté et où vous avez replongé…
- Je ne voulais pas…
- Mais vous ne pouviez pas refuser… Il y avait ce passage à niveau et ce train… et peut-être d’autres choses que vous nous cachez encore…
- Ils m’ont demandé de piéger une fille… Fiona Toussaint, une historienne. Assez canon et pas creuse du tout…
Je rougis comme une pivoine. S’il n’avait pas eu les yeux bandés il n’aurait jamais affirmé cela aussi nettement. Bien fait pour moi !…
- Comment ?…
- Il fallait que je la drague…
- Et ?…
- J’ai pris un râteau.
- Bien fait ! lâche Hélène.
José Costes se retourne vivement dans la direction d’où est venue la voix d’Hélène. On dirait qu’il a entendu parler un fantôme.
- Pourquoi deviez-vous la draguer ?…
- Ils voulaient l’isoler, briser son couple… Pour ça, tous les coups étaient possibles. Ils ont aussi envoyé une nana bouillante comme un volcan à son mari.
Merde ! C’est quoi cette histoire ?… C’est qui cette nana ?… Et surtout…
POURQUOI ARTHUR NE M’EN A-T-IL PAS PARLE ???
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:22

Pour la première fois depuis le début de la soirée, je perds totalement la maîtrise des événements. Ma douleur personnelle submerge tout. L’assassinat de Catherine Duplan, les magouilles de Mélina Brau et Jonathan Duplan, le désarroi de Grégory Pinchemel… Plus rien ne compte que cette question obsédante sur la chaudasse « envoyée » à Arthur et ce qu’il a bien pu arriver lors de cette rencontre.
- Il n’y a rien eu entre nous, je te l’ai déjà dit.
Hélène !… Mais pourquoi dit-elle cela ?… Qu’est-ce encore que ce coup de Jarnac ?…
- Il n’y a rien eu parce qu’il ne pouvait rien y avoir…
Cette fois-ci, c’est le colonel qui parle. Voix toujours aussi posée mais avec ce velours particulier qui parle à ma mémoire. Cette voix que j’entendais quand je n’étais encore qu’une toute petite fille.
- Julie, sortez-moi ce connard d’ici ! Il n’a pas à être informé de ce qui va suivre… Et les autres aussi… Sauf elle, bien sûr…
C’est beaucoup moins posé du coup mais plus en rapport avec les impératifs de l’activité professionnelle du colonel.
- « Monsieur Georges » avait malgré tout décidé de veiller sur toi, poursuit-il après que José Coste ait été ramené « dans ses appartements ». Il fallait t’accompagner dans le sens donné par les ordres que tu connais mais en évitant de te briser parce que cela m’aurait été insupportable. Jeudi dernier, nous avons intercepté une conversation de Jonathan Duplan avec une mystérieuse correspondante dont le numéro était crypté. Il réclamait une fille qui soit « nouvelle » et obéissante… Pour lui d’abord afin de tester la marchandise, pour s’occuper du journaliste ensuite. Nous avons surveillé la chambre de Jonathan Duplan à Orléans. La demoiselle, une rousse incendiaire avec sous son manteau juste de quoi éviter l’accusation d’exhibitionnisme, a fait ce qu’elle avait à faire… ce qui a duré plusieurs heures. Lorsqu’elle en a eu terminé, une voiture l’attendait devant l’hôtel… Une voiture conduite par notre ami José Coste, celui qui ne trouve rien à se reprocher dans le fait d’avoir participé à un assassinat. Il a conduit la femme jusqu’à un hôtel des environs de Tours où l’attendait Arthur.
Jacquiers et Hélène ont beau m’avoir rassurée, je suis sur des charbons ardents. Comment se fait-il que je ne découvre ce versant de l’affaire que maintenant ?… Que vient y faire Hélène ? Pourquoi Coste a-t-il sursauté en l’entendant parler ?…
- Et ?…
- Nous y sommes restés jusqu’en début d’après-midi…
- Mais, Hélène, tu n’es pas rousse ?!…
- Et je n’ai pas non plus folâtré avec ce détraqué de Jonathan Duplan… Ce serait un coup à te dégoûter de l’activité musicale.
- Je ne comprends rien !… Au secours !…
- Du calme ! me sermonne le colonel Jacquiers. Nous avons fait une petite substitution entre la sortie de la suite de Duplan junior et la voiture de José Coste… La rousse a été mise au frigo pendant vingt-quatre heures et Hélène a pris sa place…
- Mais pourquoi Hélène ?!
J’ai oublié de le signaler, mais on l’aura compris sans peine, je ne suis plus assise sur mon « trône » depuis longtemps et j’arpente nerveusement la salle pour essayer de faire baisser mon stress. Sans y parvenir, c’est évident.
- Tu oublies que monsieur Georges a des documents compromettants sur mon passé.
- Ils sont passés au broyeur, Hélène.
- J’espère bien… Passer deux nuits dans la même semaine avec un homme comme Arthur Maurel sans succomber, ça méritait au moins ça.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:25

Ils ont l’air de bien s’entendre ces deux là. L’un a fait chanter l’autre (qui est une chanteuse, on peut toujours se dire que c’est normal) mais ça n’a pas l’air de les déranger. Ils rigolent ensemble de la manière éberluée dont je les considère. C’est une gentille moquerie mais une moquerie quand même.
- Mais pourquoi Hélène ?…
Je sais bien que cela fait la fille monomaniaque mais j’aime avoir des réponses claires aux questions que je me pose.
- Parce que je n’avais personne d’autres de crédible sous la main… Je n’allais pas envoyer le vieux Raoul Gaspard en bas résille et string panthère quand même… On a quand même une certaine image des services français à défendre.
L’image de celui qui avait été pendant plusieurs jours mon garde-chiourme au Novotel de Blois en tenue de strip-teaseuse me ravit l’esprit en même temps qu’elle me ramène à la ligne de flottaison. Jacquiers plaisante rarement mais quand il se lâche cela n’en est que meilleur.
- La conséquence de ça, reprend-il, c’est qu’Hélène n’était pas sur Paris lorsqu’elle a dû prendre son train sur Blois mais en train de se reposer au Mercure d’Orléans où José Coste l’avait ramenée…
- La pute d’origine reprenant sa place dans le pieu de Duplan pour un débriefing sauvage…
- Et du coup, poursuit Hélène, on m’a fabriqué ce faux billet de train qui a beaucoup fait pour ma rapide acceptation par toute l’équipe du film.
- Mais à quoi cela leur a-t-il servi de monter ce coup tordu ?…
- A essayer de t’isoler pour te fragiliser… On a demandé à Arthur de trouver un motif pour que vous vous disputiez et que ça se sache… Et puis quand on a vu dans quel état ça vous mettait, on a décidé de ne pas poursuivre.
- Trop aimable, dis-je en me tordant la bouche pour ne pas montrer les dents.
- Cela te montrera que parfois je sais ne pas suivre les ordres à la lettre…
Je fais celle qui n’a pas entendu. Ce que j’ai dit en préalable reste valable. Ce n’est pas cette situation aussi comique que grotesque qui me fera changer d’avis… Même s‘ils évoquaient en plus l’hypothèse d’une épilation du maillot de Raoul Gaspard à la cire chaude !…
- Il ne te reste plus qu’à nous livrer le nom de la personne qui tire les ficelles.
- Comment, mon colonel ?… Vous n’avez pas deviné ?…
- Par élimination, et je dirais presque par triangulation, j’ai bien un nom… mais je ne veux pas te priver du plaisir de nous expliquer le comment du pourquoi…
- Il faut peut-être commencer par lever l’hypothèque Jonathan Duplan. La personne qui l’a fait basculer dans le vide hier soir n’a rien à voir avec toute cette histoire. Elle aura été le bras vengeur de toutes celles que la libido démesurée de Jonathan Duplan aura importuné… pour rester sobre dans la formulation des choses. Voilà comment je reconstitue les événements. Il ne reste plus grand monde dans la cathédrale à part le fils Duplan et quelques techniciens… Soudain, « Johnny » se dit qu’il n’a jamais eu l’occasion de faire « ça » dans un lieu aussi majestueux. Il lui faut cependant une partenaire… Il ne tarde pas à la trouver. Dans la sacristie, la jeune Cadmée, assistante de la production, est de garde auprès de nos effets personnels. Peut-elle ne pas se rendre auprès du fils du cinéaste lorsque celui-ci l’appelle ? Il est quand même son patron… J’ai fait vérifier par Nolhan, Duplan a bien téléphoné à la jeune fille. Elle se précipite vers l’escalier, insensible à la beauté du lieu qu’elle traverse en courant… Tout ce qu’elle voit c’est que si elle n’est pas rapidement auprès de Jonathan Duplan, il peut la virer. Il l’a sans doute menacée puisqu’il n’a pas non plus une heure devant lui. Sur la tribune, il se fait pressant. Elle le repousse… Il bloque la descente par l’escalier. Pas d’issue possible !… Cadmée tourne alors le dos et commence à s’engager sur le triforium. Duplan la poursuit. Il veut l’attraper, glisse ou bascule je ne sais pas vraiment et il tombe. Rideau !
- Mais comment expliquer alors le message reçu le matin même parlant de perdre son latin ? Tu as émis l’idée tout à l’heure que cela prouvait que ce n’était pas un suicide.
- Eh bien, disons que je voulais court-circuiter de manière préalable les objections de Grégory Pinchemel. Ce petit message sympathique est écrit de ma blanche main. Je l’ai laissé dans la voiture juste pour occuper mon amie la commissaire Morentin…
- Non mais tu es… ! commence Hélène.
- Je te conseille de modérer tes propos et de ne pas oublier qu’en matière de tour de cochon tu as plus d’un tour dans ton sac.
- C’est bien pour cela que tout le monde te disait tout le temps de te méfier de moi…
- Ce que j’ai fait avec constance, reconnais-je.
- Et ce qui a permis de te maintenir dans un état d’indécision propre à te faire avancer dans le sens voulu par qui tu sais… Alors, ce nom, tu nous le donnes ?
- J’aimerais enregistrer d’abord le retour de mes « invités » du soir. Je pense qu’ils ont tout autant que vous le droit de savoir qui leur a pourri la vie… Allo, Julie ?!… Pouvez-vous ramener par-devers nous la bonne, la cruche et le puant ?
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:31

- Les liens entre Mélina Brau et Jonathan Duplan sont multiples. Deux magouilleurs qui se sont bien trouvés mais qui ne se ressemblent pas. Il y a une méthodique et un brouillon, une maîtresse femme et un pauvre mec, une artiste de la manipulation et un plagieur sans imagination. La lutte est inégale dès le départ. Elle l’est d’autant plus que Mélina Brau a une alliée dans la place. Sa maman !… Eh oui, comme certains le savent ici, Mélina Brau est un nom d’artiste mais un de ces pseudonymes auxquels on finit tellement par adhérer qu’ils finissent par éclipser le nom courant. Elle est Mélina ou madame Milna et plus Mina…
- Mina comment ? demande Clémence. J’ai connu une Mina à l’école…
- Le monde est terriblement petit… Et le quartier Bellevue à Nantes, malgré ses tours HLM, n’est pas bien grand…
- C’était ma copine en primaire… Une fille intelligente à m’en filer des complexes… Elle s’appelait Mina… Lopez ?…
- Oui… Comme sa maman, Delphine… Sa maman qui aimait tellement son patron qu’elle n’a eu de cesse de le brouiller avec son épouse, mettant du sel sur les plaies quand elle était supposée les apaiser. Sa maman qui a laissé sa fille Mina tellement libre en se donnant corps et âme à son travail. Sa maman qui un jour a proposé à sa fille d’organiser l’impensable : l’élimination de celle qui menaçait de venir reprendre sa place dans le quotidien de la maison de production, Catherine Duplan. C’était plus qu’elle ne pouvait le supporter. Ce retour signifierait forcément son départ de l’entreprise. Or, parce que les chiens ne font pas des chats et réciproquement, Delphine Lopez avait un peu vécu sur l’entreprise dont elle était devenue la principale gestionnaire. Voilà comment une honnête secrétaire doublée d’une amoureuse transie devient la commanditaire d’un meurtre, puis chemin faisant, la protectrice d’une fille lancée dans des affaires de plus en plus louches.
- Quelles preuves as-tu ?
- Plus que des preuves bien affirmées ce sont des indices qui concordent pour la désigner. Sa manie de tout imprimer remonte à une fameuse panne d’ordinateur ayant entrainé la disparition de toutes les traces de ses petites magouilles… Cette panne date de fin août 2008 bien sûr. Lorsqu’il a fallu faire disparaître les pièces attestant de ses agissements louches… Quelle était la seule personne à pouvoir placer une boulette de papier avec un message dans un français pitoyable sur le bureau de Duplan ? Qui a pu renseigner José Coste sur le numéro du train par lequel je venais au repas chez Duplan ?… Qui a rendu possible le choix de ma personne comme substitution à Sirène Mouly juste en ne faisant état que des impossibilités d’avoir sur le film les différentes comédiennes que Duplan envisageait ? Qui a passé commande des fameux panneaux au nom de la maison de production en mai dernier ?… Delphine Lopez bien sûr… Et c’est sur un des clichés que j’ai pris sur son bureau que j’ai trouvé un post-it disant « rappeler Mélina ». Le truc tout bête… Pour moi cette Mélina c’était Mélina Lussault, alias la duchesse de Chevreuse… Eh oui, c’est évident… Mais, tout en étant généralement chaleureuse avec les comédiens, Delphine Lopez sait rester à sa place. Elle ne m’a jamais appelée Fiona mais « mademoiselle Toussaint ». Alors, cette Mélina, j’ai bien fini par comprendre que c’était l’autre… Mélina Brau… Après il suffisait de prendre son temps, de fouiller sur le net pour trouver trace d’une Mélina Lopez…
- Pour ne pas en trouver puisqu’elle s’appelait Mina, me reprend Clémence.
- Sur Copains d’avant, elle s’est identifiée sous le nom de Mélina Lopez…
- C’est une erreur indigne d’elle !… s’exclame Clémence comme si on n’avait pas le droit de trouver des failles dans l’intelligence de son ancienne camarade d’école.
- C’est bien ce qui prouve que c’est sa mère qui a créé la fiche… La morale de cette histoire, c’est qu’on n’a pas toujours les yeux tournés du bon côté, même avec les moyens technologiques dont on dispose aujourd’hui. On a tous imaginé que tout tournait autour de Duplan et de son fils, que cette lignée était l’axe fort de l’affaire à travers une lutte souterraine pour le contrôle de BCJ… Et la réalité des faits se nichait dans les gènes d’une descendante d’émigré espagnol, devenue assistante d’un des plus grands réalisateurs français et mère de la nouvelle madame Claude de l’axe Paris-Orléans-Nantes. Le jour où Duplan père a commencé à me regarder comme une sorte de bras droit, à s’inquiéter pour moi, à vouloir que je prenne une place accrue dans l’équipe, Delphine Lopez n’a plus pu le supporter. Ses objectifs personnels sont devenus opposés à ceux de Jonathan Duplan. L’un voulait que le film se poursuive et l’autre poussait vers l’arrêt. A partir de ce moment-là, les mots se sont multipliés quitte à être parfois contradictoires. Bien sûr, il ne s’agissait pas pour Delphine Lopez et sa fille de rompre avec le compositeur et de l’éliminer mais juste de me mettre hors du coup. De là, les menaces qui sont arrivées contre moi me donnant une espérance de vie qui ne dépassait pas cette soirée de dimanche. J’espère que je vais dépasser cette limite. A minuit une, je vais quitter ce château sans me retourner, sans hésiter. Ce film est mort, Duplan est désormais seul et, même s’il est fort, il ne se relèvera pas d’un tel désastre, sa maison de production va partir à l’encan pour solder les dettes, sa famille de comédiens va se dissoudre aussi rapidement qu’un sucre dans de l’eau chaude. Je ne me sens pas l’âme d’un poumon artificiel… Toutefois, je publierai bien un dictionnaire Richelieu avec les photographies tirés du film… Des photographies que je vais acheter afin que Bernard Duplan ne se retrouve pas sans rien. S’il réussit à relever les colonnes effondrées, s’il montre l’énergie vitale susceptible de relancer sa carrière, s’il trouve des financeurs honnêtes et de qualité alors je serai la première à venir reprendre mon rôle. Et même si on ne réalise pas les indispensables transformations dans le scénario !… Fiona Toussaint n’a qu’une parole. C’est bien son problème.
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:33

JEUDI 21 JUILLET
Privilège de son âge avancé, le carré où repose Célestin Pouget se situe dans la partie la plus ancienne du cimetière de Charentilly. Au milieu de constructions plus complexes destinées à abriter plusieurs membres d’une même famille, la tombe de l’ancien médecin est d’une simplicité qui confine à la banalité.
Une ancienne du village qui nous a vu nous diriger vers la dalle mortuaire nous a lancé que si on venait pour le tournage du film, on arrivait trop tard. Incompréhensions, interrogations, demandes d’explication à la vieille femme qui ne se fait pas prier pour raconter.
C’est le dernier clin d’œil du hasard. Le cimetière de Charentilly a été utilisé en juin pour le tournage d’une série de France 2 sur le monde du pouvoir politique.
« Ca passera avant les élections » nous a-t-elle dit jouant à la perfection son rôle de commère officielle du coin.

- Tu es certaine qu’il est bien dans le cercueil ? me demande Ludmilla après avoir déposé un énorme bouquet de roses rouges sur la pierre froide et grise.
- Malheureusement j’aurais préféré qu’on puisse garder l’espoir mais José Coste, le contrôleur SNCF, a avoué… Il était venu pour faire peur à un vieil homme et il s’est retrouvé face à un type qui lui a expliqué de manière très calme et très lucide qu’il faisait une énorme bêtise en s’en prenant à lui. Alors, ça a mal tourné, c’est le plus jeune des deux qui a pris peur et comme il avait plus de forces, il a pu passer le câble du téléphone autour du cou du docteur et serrer, serrer, serrer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de souffle. Après il a maquillé les choses juste ce qu’il fallait…
Ce sont de véritables torrents de larmes qui affluent aux yeux de Ludmilla. La réalité des faits, exposée de manière aussi crue et directe, signifie la possibilité pour le chagrin de s’exprimer enfin. Ca doit être ça « faire son deuil ».
- Excuse-moi, renifle-t-elle, je ne suis pas comme toi. Toujours maîtresse de ta tristesse.
- Non, petite sœur, c’est moi qui te demande de m’excuser. Je ne suis pas d’un réconfort suffisant pour toi. Il va nous manquer ce brave homme… On lui doit tant…
- On lui doit déjà le fait d’être là toutes les deux, comme de grandes filles qu’on a réussi à devenir…
- J’étais là la première, fais-je remarquer. Et pour cause !…
C’est un petit rayon de sourire au milieu des pleurs de Ludmilla… J’en profite pour continuer à parler d’autre chose. Il faut qu’elle sache qu’elle est et restera la number one dans mon cœur d’apparente insensible.
- Je sais que tu as mal pris la présence d’Hélène à mes côtés pendant ces derniers jours. Je le comprends et je ne t’en veux surtout pas. Hélène aussi l’a compris et elle m’a dit qu’elle voulait mieux te connaître parce que qu’il y ait deux personnes comme moi lui apparaît impensable. En clair, elle admet très bien que nous ayons cette relation privilégiée et quasi fusionnelle.
- Encore heureux ! s’exclame Ludmilla. Ce n’est pas elle qui a magouillé pour que tu deviennes l’héritière de la fortune des Rinchard.
C’est une remarque qui n’a pas une once de méchanceté. Sur ce point de mes relations avec Hélène, Ludmilla a évolué pendant les derniers jours en me retrouvant telle que j’ai toujours été avec elle ; elle ne fera plus de crises de jalousie. Nous nous resserrons face à la tombe. En souvenir du bon docteur Pouget. Celui qui m’a faite naître, celui qui a fait renaître Ludmilla…
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MessageSujet: Re: Lignée directe [Fiona 8.2 - terminé]   Lun 13 Fév 2012 - 17:35

J’ai abandonné au colonel le soin de « nettoyer le terrain »… En d’autres temps, concernant une affaire beaucoup plus sensible et médiatique, un haut gradé avait parlé de « couper les branches pourries » ; c’est un peu ce que Jacquiers a fait en fauchant dans le monde de l’art de la scène et de l’écran quelques carrières. Je ne pense pas qu’il y ait des procès publics pour Mélina Brau (alias Mina Lopez), pour sa mère, pour Sirène Mouly (dont le visage va bien, merci pour elle) ou pour José Coste ; ils disparaîtront comme aura disparu la clique des Lecerteaux… Et j’éviterai soigneusement de poser la moindre question à ce sujet.
Cadmée pensera toute sa vie que « l’accident » du triforium s’est conclu sans dommage pour elle et que, à son corps défendant, elle aura réalisé le crime parfait. Clémence va reprendre son boulot de détective parce qu’elle adore fouiner pour mettre à jour les secrets des autres ; je ne suis pas sûre qu’elle résistera très longtemps si le colonel lui propose un job d’analyste ou même mieux un travail de terrain. Malheureusement pour ses élèves, Jean-François Albert sera dans son collège à la rentrée et, comme je m’y suis engagée, je vais essayer de sauver ce qui peut l’être de sa thèse de doctorat ; avec un peu de chance, il réussira à la boucler mais pour la soutenance, je crains le pire. Il ne manquerait plus qu’on me demande de siéger dans son jury !…
Quant aux comédiens, ils vont reprendre leur carrière là où ils l’avaient laissée pour tourner ce film. Je ne pense pas que cela changera grand chose pour eux. Bien sûr, il y en aura pour regretter sincèrement le temps de la « famille » de Bernard Duplan mais combien viendront accompagner et soutenir le cinéaste dans la dernière ligne droite de sa vie ?
Je n’ai pas osé le revoir. C’est trop tôt encore. Selon Julie qui me tient au courant des ultimes développements de l’affaire, il est encore sous tranquillisants. Il a compris et admis que son fils était mort ; il a plus de mal à supporter l’idée qu’il ne finira pas son dernier film. Je me promets cependant de ne pas l’abandonner. C’est finalement, malgré tous ses succès, sa gloire, ses récompenses, un type qui aura cherché toute sa vie à comprendre d’où il venait, quelles étaient ses origines derrière le secret d’une adoption. Il l’aura cherché à travers ses films plus que dans les archives des mairies et de la justice. Il en aura tiré une haine instinctif de ce qui est trop évident, trop bien écrit. Il aura vu des complots un peu partout… Peut-être à tort… S’il avait considéré les faits plus simplement, il aurait sans doute trouvé les réponses qui lui ont manqué pour « cadrer » un fils qu’il n’a pas su aimer et responsabiliser. Pourtant, tandis que Marc et Arthur essayent en vain de m’apprendre les règles du poker au cours de longues soirées enfin tranquilles sur la terrasse, je me surprends à imaginer que dans six mois ou un an, Bernard Duplan renaîtra de ses cendres, qu’il me demandera si je suis prête à écrire un nouveau scénario avec lui et à relancer l’aventure de ce « dernier film ». Je me sens assez folle pour lui répondre « banco »…

Hélène s’est annoncée pour demain. Avec ses guitares, ses claviers, ses amplis et même une batterie.
- Tu veux nous apprendre à jouer de tous ces instruments ? lui ai-je demandé.
- Sûrement pas, a-t-elle répondu, c’est pour ma consommation personnelle… J’ai remarqué qu’il y avait une jolie acoustique dans les combles de ton château. J’ai bien envie de voir si je ne pourrais pas enregistrer tout mon prochain album chez toi… Et puis si j’ai besoin d’un coup de main pour les paroles, je saurais où te… enfin, où vous trouver.
Et moi me direz-vous ? Comment suis-je à la sortie de cette nouvelle épreuve ? Eh bien, comme tous ceux qui en 1919 proclamaient que c’était la « der des der ». Je ne veux plus penser qu’à moi, à mon travail, à toutes les perspectives que la vie m’offre en ayant un mec bien comme mari, une petite princesse au doux sourire pour me mouiller les yeux de bonheur, des amies de qualité et un activité professionnelle que j’adore. En plus, et ce n’est pas négligeable, je n’ai pas de souci à la fin du mois. Au nom de quoi pourrais-je me plaindre et récriminer ?
Oui mais voilà je me connais bien. Je suis lucide sur mes tares les plus profondes. Depuis trois jours que je ne fais rien de professionnel, depuis trois jours que je ne me casse plus la tête à essayer de résoudre des problèmes nébuleux, depuis trois jours que je me « repose », je m’ennuie. Bien sûr, aller rouler en forêt sur le VTT que je me suis acheté c’est très agréable. Bien sûr, faire une sortie ciné en amoureux pour se marrer devant une bêtise pour adolescents décérébrés ça fait du bien. Mais comment comparer avec l’adrénaline et l’excitation de ces moments où on balance sa vie entre raison et folie, entre le paisible et le risqué ?
Je ne crois pas à cette hérédité qu’a évoqué Lydie, je ne pense pas que mon destin soit tracé par les gènes de mes parents. Ce que je sais, c’est qu’à vivre ma vie sans les trépidations de l’inattendu, je vais sacrément m’ennuyer…

FIN
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