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 Gat-Shemanîm

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zoé sporadic
Jasmine calamardesque
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Date d'inscription : 02/05/2007

MessageSujet: Gat-Shemanîm   Mer 25 Jan 2012 - 5:41


Bois polychrome. Art catalan, XIVème siècle.


Il faut doucement tirer la porte sur soi, sans actionner le mécanisme. Surtout ne pas risquer de laisser entendre le pêne… C’est teigneux un pêne, le son qui claque définitif. Sec comme un coup de trique.
Et sortir sur la pointe des pieds. Quitter le cénacle. En silence, comme on l’avait appris, enfant, pour sortir de la chapelle. Ne pas déconcentrer les frères enlumineurs. Ne pas brusquer leurs gestes méticuleux, délicats, inspirés. Ne pas rompre la psalmodie du récitant remâchant la doxa, les doigts crispés sur son pupitre. Ne faire vibrer aucune molécule qui pourrait brouiller la visée de la Cité Éternelle. Éviter la moindre impulsion qui entrerait en résonnance avec les cordes du luth…
C’est toujours un peu violent de s’arracher à l’atmosphère feutrée, à la lumière tamisée des fenêtres filtrant des lagons d’or. Quitter cette bulle aux murs tapissés d’effigies estampillées conformes, rassurantes. Ces auréoles triomphantes et ces profils d’anges, léchés. Ces chants polyphoniques exhaussés par l’encens des louanges, la mécanique fluide des répons. Ces prêches exaltés de détenteurs du Beau, du Bien, du Bon… Du beau. Du bien. Du bon. Du Beau… du Bon… Du Bon…

Du beau, du bon, du bonnet ! D’un coup me revient la litanie ! Elle martèle mon crâne d’enfant. Elle frappe mes yeux, seconde après seconde. Elle s’incruste malgré moi. Impossible de détacher mon regard de la vitre. Ca claquenabule, ça brimbale, ça cahote, ça vrille les tympans. On me dit de m’asseoir. Que la ligne est très longue. Qu’il y aura beaucoup de stations. Les coups de frein sont brutaux. Je peine à garder l’équilibre. Mais rien à faire. Inutile de me tirer par la manche. Je ne céderai pas. C’est trop fascinant. Du Beau. Du Bon. Du Bonnet. J’ai six ans, c’est l’hypnose.

Je n’ai pas compté les stations. Il paraît qu’il y en a quatorze. C’est à chaque fois le même chemin. Indéfiniment. Ou alors il faudrait s’engager sur une correspondance. Mais l’habitude est ancrée et la presse est telle que le flot quotidien nous entraîne, loin au-delà de l’intention.
Les détailler toutes serait fastidieux tant elles sont semblables et interchangeables. Universelles et permanentes. Humaines ou bestiales tour à tour. Familières. Vivre est une habitude bien quelconque. Mêmes degrés coupe-jarrets, semblables relents d’égouts. Tous rencontreront, ça ou là, quelque brave type, une main secourable tendant un mouchoir après les crachats. Une porteuse d’eau rejetant gracieusement son voile poussiéreux sur l’épaule et proposant sa coupelle dans le rayonnement d’un sourire compatissant. Le cri d’un saxo esseulé diffusant sa note bleue. Un moment ils feront oublier les malandrins et les judas, les militants et les aveugles, les sourds et les bègues.

Oublier. C’est ainsi que commence le chemin. Oublier. La vie d’avant. La douceur ensorcelante de la matrice. L’orient nimbé d’or de la gemme ou du jour. Et puis, la gratuité des jeux. La chaleur de la main d’un père. Le rire taquin des copains du samedi. L’assurance de la chair rayonnante. Le job mirobolant ˗ il n’existe plus. Le moelleux enivrant du pain sorti du four et la facture du gaz qui siffle aux oreilles. La vérité à facettes et le mensonge coup de poing.
Oublier que demain sera.
Oublier un instant Éléonore pour Hortense, Germain pour Philibert, l’enfant pour l’amant, l’amante pour l’ami. Le travail pour la promenade, les projets pour les souvenirs. Quelques instants dérobés aux promesses, aux largesses à la permanence. Et se réveiller confus et contrit.
Bien sûr, il y a ceux qui veillent. Un coup de fil et ils sont à l’écoute, les SOS de tout poil. Mais qu’entendent-ils ? Surement pas les mots ravalés ; encore moins ce cœur qui cogne, qui cogne si fort… comment se peut-il qu’ils ne l’entendent pas ? N’ont-ils pas un cœur ? Et ces genoux qui flageolent quand les pieds sont pris dans le béton, ne les sentent-ils pas ? Savent-ils ce que signifie mourir ? Lutter et sentir que l’on se vide, qu’il n’y aura plus de battement demain. Que ce n’est pas possible que ça dure… Ça ne peut pas… C’est trop fort. Trop violent… Restez ! Restez avec moi ! S’il vous plait… Juste le temps de passer cette nuit. J’ai peur. J’ai froid. Donnez-moi la main, rien qu’un moment. J’veux pas crever tout seul… J’ai peur.

La journée a été longue. Déjà hier et puis avant-hier, j’ai veillé. J’avais tant de choses à raconter à Rosette… Et puis ces démarches, toute cette paperasse, et puis le pot de service à organiser… J’en peux plus. Toutes ces mains serrées… Je vais m’asseoir un peu… L’esprit est ardent, mais la chair est faible…

Tout est attendu depuis le départ de la rame. Tu es là, tout seul au milieu de la foule à cramponner la rampe. L’un lit un traité d’anthropologie, une autre retouche son maquillage. Celui-là baille, celui-ci soliloque. Leurs regards absents balayent le vide. Dans le tien, tu te dis soudain que doit suinter l’angoisse… Oui, c’est pour ça. Pour ça que leurs yeux se détournent… Tous ont compris que tu es en chemin pour le terminus…
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Gat-Shemanîm   Jeu 26 Jan 2012 - 10:08

chinois
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K.ROLL

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MessageSujet: Re: Gat-Shemanîm   Ven 27 Jan 2012 - 13:43

J'avais lu ce texte à peine déposé, j'ai été plus discrète que lui sur le moment... je dis comme lui: pas un mot! chinois
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