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 A chacun son cap Horn

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: A chacun son cap Horn   Mar 28 Fév 2012 - 10:27

Une affaire de pacotille.












Tout est affaire de proportion. Aujourd'hui comme hier. Demain comme aujourd'hui. Les choses tiennent à si peu. Souvent, à une pacotille. Quand je dis les choses, j'entends la gouverne du Monde. Car notre planète voyage dans l'Univers à la façon d'un vaisseau dans les détroits, là où vous devez tenir compte à la fois des contre-courants, des vents qui dégringolent sur vous des montagnes, des algues monstrueuses qui s’entreprennent dans votre safran et, encore et toujours, de votre propre sentiment.
L'affaire que je vous conte, mon histoire, aurait pu très bien ne pas se passer. Elle est fortuite. Elle s'inscrit pourtant et pour toujours, dans un lieu donné, comme le guano des mouettes qui marque les rochers. Ensuite, l'oiseau s'en va, mais ce cachet signe à tout jamais l'endroit. En termes savants, on appelle cela de la toponymie.
Pour me suivre, il vous faudra prendre en compte l'ego des gens. C'est un amer indispensable pour qui souhaite naviguer. Et, souvent, l'ego des gens tient à une amertume. C'est du moins, je crois, ce qui, pour moi, s'est passé. Mais, me direz-vous, il y a de cela si longtemps. De fait, j'étais en colère. J'étais jeune aussi. Avec le temps, on s'assagit. On prend du recul. Or, quand même, avouez qu'à tout âge, se faire traiter de contrebandier par des gens pour qui vous prenez tous les risques, a de quoi vous faire tourner les sangs !

J'avais hérité de mon père de terribles rages de dent et les humeurs atrabilaires qu'elles engendrent. Ce mal, qui nous torturait tous deux, ne pouvait être compris de mes frères qui, étrangement, n'en furent jamais affectés. Aussi, ma propension à la démesure s'explique-t-elle sans doute par le fait que, dès mon premier voyage, j'en rapportai le remède. Celui-ci eut l'heur de plaire à mon ascendant dont j'étais devenu le chirurgien secret. Il témoigna alors à mon égard d'une mansuétude qui, bien sûr, suscita des jalousies. Maximilien, mon aîné, qui s'occupait de nos affaires avec le Japon, en prit rapidement ombrage. Il souhaitait si fort hériter de tous nos comptoirs qu'il supputa en moi des vents contraires à ses ambitions. Il se trompait. J'étais marin : un bateau me suffisait. Or, pour sauver notre situation, (ce procès de contrebande qui m'était fait à tort et qui éclaboussait notre nom), il se trouva que mon père, Isaac, usa de toute sa notoriété pour obtenir des États le droit à quatre nouvelles expéditions. Il rappela aux régents d'Amsterdam son rôle dans l'avènement de la Voc, le poids historique de notre Compagnie du Brabant, les six millions trois cent mille florinsqu'il avait su dans sa jeunesse faire fructifier et sans qui, les récentes Provinces-Unies ne seraient rien. Bien sûr, il exagérait. Mais, le monde des affaires est ainsi fait qu'il faut savoir prendre le vent à ses rivaux, quitte à gonfler artificiellement sa voilure pour les obliger à en rabattre. A la maison, chacun le devina : les quatre expéditions allouées étaient un piège, ces messieurs nous doubleraient à l'arrivée sur les taxes dues au passage du cap de Bonne-Espérance ou du détroit de Magellan. Car, pour la nouvelle compagnie hollandaise des Indes orientales, peu importaient votre voyage, et, encore moins vous autres les marins, qui contribuiez à faire grimper leurs actions. Les régents levaient des taxes à leur guise, éditaient des règlements auxquels vous deviez vous soumettre et desquels personne, jamais, ne pouvait discuter la légitimité. Désormais, l'économie mondiale leur appartenait, par leur mainmise sur toutes les routes maritimes, et sur lesquelles nous bourlinguions. Nos cargaisons devenaient ainsi leurs marchandises, et sous prétexte de vous avoir affrétés, ils spéculaient autant sur vos futures fortunes de mer que sur les cours des matières que vous transportiez.

Sans sourciller, mon père me légua un des quatre périples. A vingt cinq ans, je lui avais déjà prouvé ma valeur en dirigeant un premier navire jusqu'aux Molluques par la route orientale et en ramenant à bon port de précieux lots d'épices, sans la moindre avarie. Aussi, la pacotille que je m'étais octroyée, et que je conservai alors par devers moi dans une petite flasque, m'avait-elle semblé une juste rétribution de mes talents. Les armateurs ne l'entendirent pas de la sorte. On me reprocha ce modeste courtage. C'était mon honneur de capitaine qui se voyait ainsi diffamé. Mais, je ne cherchai point à me défendre. Pour tout dire, leur droit commercial, (leurs sempiternelles querelles d'épiciers auxquelles mon père aurait tant voulu m'initier) me plongeait dans des abysses d'incompréhension. Je me désintéressais de leurs polémiques stériles car je préférais étudier la navigation. Assoiffé d'aventure, je lisais tous les compte-rendus des voyages outre-mer, j'épluchais les innombrables journaux de bord qui s'empilaient désormais aux archives portuaires, j'analysais l'évolution des cartes, critiquant le planisphère de Mercator. Aussi, (je me dois aujourd'hui de le reconnaître), toutes ces spéculations m'avaient-elles rendu féru de géographie. Je rêvais de lointains gisements et, plus que tout, je voulais partir. C'est pourquoi, mon père me proposa-t-il de rejoindre les îles, non en contournant une nouvelle fois l'Afrique, mais plutôt, en empruntant le détroit de Magellan. Plus périlleux, ce chemin occidental s'en trouvait moins taxé. J'acceptai l'affaire et affirmai que cette entreprise serait celle de ma réhabilitation. Mais pour ce faire, je devais d'abord gagner mon indépendance par le financement d'un couple de vaisseaux. J'estimai en effet peu prudent de tenter l'aventure avec une seule embarcation, et jugeai encore plus risqué de remettre mes bottes sur un de leurs trois-mâts.

Je trouvai en Willem, le compagnon d'aventure idéal. De dix ans mon aîné, ce marin avait une expérience de la vie, de la mer et des équipages que je ne possédais pas. Je le chargeai donc de réunir des hommes capables, pendant que j’œuvrerai pour les bateaux. Je savais alors que je n'étais pas le seul à me défier des gens de la capitale. Leur arrogance dans les affaires avait produit dans les provinces beaucoup de mécontentement, d'irritations, qu'il s'agissait désormais de cultiver. Je pris contact avec de nombreux échevins. Je les flattai pour la tenue de leurs villes. Je compatis à leur misère sans avoir à me forcer en découvrant le montant exorbitant des impôts qui étranglaient ces modestes agglomérations. Les bourgeois d'une charmante localité me semblèrent particulièrement ulcérés. La concurrence déloyale de la proche capitale leur empêchait tout essor économique. Je leur fis part de mes études : leur enseignai qu'il leur fallait à tout prix développer leur port. Ils me répondirent qu'il n'y avait plus rien à transporter. Le bois, la laine, les fourrures : tout transitait sous la coupe des armateurs de la Voc. Seule la pierre, qui abîmait tant les bateaux, demeurait pour ces gens une activité de survie. Je leur parlai tout à trac des épices et ils me prirent pour un fou. C'était un luxe qu'ils n'osaient imaginer. Je leur expliquai alors que le poivre, le safran, la cannelle, le curcuma, la cardamome n'usaient en rien les cales d'un navire, mais combien ces graines, si abondantes et si bon marché dans les Indes, pesaient, par leur rareté, des milliers de florins ici. Je leur contai ma première expédition. Je les captivai en leur décrivant Jayakarta, Banjarmasin, Bornéo et les nombreuses et mirifiques îles de l'Orient. Je leur démontrai, chiffres à l'appui, le retour sur investissement de tels périples pour peu que le navire et la route maritime vous appartiennent, vous exonérant ainsi de toutes taxes de la part des grippe-sous. Bref, je les émerveillai et les rangeai sur mon bord.

La construction des deux flûtes ne posa alors aucun problème. Soucieux d'amarrer au mieux la confiance des échevins, j'avais déclaré faire à l'économie. Mes bateaux seraient en sapin, bois bien moins onéreux que le chêne et dont la légèreté conférerait aux navires des compétences maritimes accrues pour peu que leur soit renforcé l'étrave et la proue, lieux de tous les efforts mécaniques. Leurs charpentiers suivirent mes indications. Je n'avais besoin que de ponts étroits, étant entendu que je divisais l'équipage par deux. A bateau léger, personnel réduit. Pour rendre nos formes plus trapues, plus marines, seules les cales devaient posséder du volume que lesteraient notre eau et nos précieuses cargaisons. Pour la voilure, j'employai de la toile du pays et enfin, pour sceller notre union, je baptisai mon premier voilier « la Concorde » et le second, que dirigerait Willem, du nom de la ville de mes généreux mécènes.
De son côté, mon compagnon n'avait guère chômé. Il avait su réunir les deux douzaines de matelots nécessaires pour manœuvrer nos deux fois deux cent cinquante tonneaux. A cette époque, dans le port d'Amsterdam, grouillait une faune cosmopolite, bigarrée, venue des quatre coins d'Europe et dont mon ami comprenait le curieux sabir. Écumant les tavernes mal famées qui bordaient alors l'embouchure de l'Amstel, il y pêcha six vieux gabiers portugais, expérimentés dans le maniement du pouliage et de la voilerie, qu'à leurs mines hâlées, patibulaires, vous auriez, comme moi, pris pour des gens de la flibuste. Ces messieurs se faisaient fort d'enseigner comment monter dans les hunes au reste des deux équipages, composé de jeunes gars blonds, honnêtes et robustes, tels qu'a toujours produit notre campagne frisonne. Je me méfiai d'abord de quelque farce habituelle de mon aîné, toujours soucieux de sonder ma naïveté et que je dissimulais tant bien que mal sous mes airs savants. Mon scepticisme se dissipa bien vite : contre toute attente, le mariage de ces contraires opéra. La clémence du printemps facilita l'amarinage de nos recrues paysannes et nous permit de larguer les amarres quelques jours avant l'été...

(à suivre)
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: A chacun son cap Horn   Mer 29 Fév 2012 - 10:10

La date de départ était d'importance. Aussi curieux que cela vous puisse paraître, les antipodes inversent les mois. Partir en été signifiait atteindre les parties méridionales de notre périple à la même saison. La circumnavigation vous enseigne ce mystère qui veut que votre voyage sur les mers se transforme en odyssée dans le temps. La descente de l'Atlantique se déroula sans incidents notables. Sur conseil de nos six boucaniers, nous passâmes très au large de l'Espagne, évitâmes prudemment les Barbaresques et notre relâche africaine se fit sous l'équateur. Ce fut là que j'enseignai mon secret à Willem. Pendant que tout l'équipage était occupé à refaire notre eau, à charger les tortues, je lui fis la lecture du livre d'un certain Monsieur Pretty : le fameux voyage de Drake dans les mers du Sud et où l'on apprend qu'il existerait un possible passage austral à la Terre de Feu, passage par où ce fabuleux marin avait disparu, sans doute emporté de l'autre côté ! Bien sûr, mon aîné ne partagea pas mon exaltation. Ce que disait les livres n'était que fadaises. Pour lui comme pour chacun, la Terre de Feu marquait la fin du Monde. Il fallait emprunter le Magellan, c'était là sa seule religion ! La preuve en était la malheureuse fortune de cet Anglais. Ce pessimisme nous encalminait.
-Il ne possédait pas nos flûtes !
Parler de son bateau à un marin est toujours un argument de poids. J'avais remarqué que, durant la descente, Willem était tombé amoureux de son voilier, dont il admirait la légèreté, la capacité à remonter le vent, à profiter de la moindre brise pour fendre les flots. Poète à ses heures, il comparait nos embarcations à des frégates et présageait qu'un jour les navires marcheraient leur route à la façon des oiseaux. Je profitai de cette risée sur son esprit pour lever l'ancre. Nous croisâmes nos premières baleines à l'approche des îles Sebald. Prudent, j'avais précédemment enseigné l'existence de ces monstres marins à mes équipages au moyen de gravures zoologiques afin de prévenir tout risque de mutinerie. C'était là ma manière de gouverner en faisant appel à l'intelligence de chacun plutôt qu'à une brutale autorité et je dois dire que cette politique paya par la suite, car ce qui pousse les hommes au-delà des horizons, c'est, non la crainte, mais la curiosité.


En laissant sur notre tribord cet archipel, nous nous éloignâmes volontairement des Amériques, et nous enfonçâmes dans des eaux non encore cartographiées. Sur cette mare incognita, plus d'amers qui vaillent ! Désormais, seules les constellations du Sud, leur moderne catalogue réalisé par Monsieur Bayer et mon précieux astrolabe nous fourniraient notre latitude. Je notai précieusement sur notre recueil de bord les nouveaux parallèles que nous franchissions et qui contribueraient à une nouvelle géographie. Aux alentours de Noël, les vents forcirent et l'océan se forma, mais nos équipages étaient désormais suffisamment aguerris pour soulager à bon escient nos mâtures dans les pires tourmentes. J'étais heureux d'être là où personne n'avait jamais été, grisé par les montagnes d'eau qui déferlaient sous nos coques, et par l'air si pur et si violent. Nos puissantes étraves fendaient la vague et nous cinglions droit devant, dans l'infini de l'espace. Devant la majesté de cet inconnu, mon âme se trouva assaillie par un flot de questions philosophiques : Dieu existait-il au-delà de notre Univers ?

Je me rappellerai toujours le cri joyeux de Hans, notre mousse qui, grimpé tout en haut de la misaine pour ferler encore de la toile, avait aperçu le premier au-dessus des embruns, une terre barrant tout notre tribord avant. Pour ce jeune campagnard, c'était là son seul espoir, quand pour moi, au contraire, ces falaises marquaient la fin de mes dérades. J'avais trop rêvé : nous étions parvenus à la limite australe de l'océan. Dans ces confins, les choses vous paraissent confuses. C'est que véritablement les éléments s'y fondent, les terres deviennent mouvantes à l'image de ces îles de glace dérivant sur les flots. Pareillement, votre ciel et ses nuages se mêlent à la houle à la faveur de la brume. Tout se déchiquète alors, plus rien n'est certain, même pas la lumière blafarde du jour qui s'amalgame à la phosphorescence de la nuit. Aussi, faut-il énormément de ténacité à votre orgueil pour barrer votre raison. Seule ma folie nous servait de cap : nous devions coûte que coûte passer. A mesure que s'écoulèrent les heures, la ligne blanche qui marquait de plus en plus les cailloux rendit à chacun inconcevable toute idée d'atterrissage. Les masses sombres que nous imaginions être des montagnes plutôt que des nuées, dégringolaient autour de nous dans les abysses. Le chaos est ce qui représente le mieux la fin du monde. Nous étions à ses portes. Je me refusais d'y échouer.

L'horizon a ceci de particulier qu'il se modifie en fonction de votre propre gisement. Au fur et à mesure que nous nous en approchâmes, la côte s’entrouvrit devant nous. La masse sombre des montagnes s'écarta, ouvrant pour nos proues un chenal que personne, l'instant d'avant, n'aurait pu deviner. Je repensai à Maître Pitiscus, mon professeur de trigonométrie. Combien, disait-il, les meilleurs cartographes dépendent de leurs seuls points de vue ! J'avais tant rêver découvrir la route australe des Indes : elle s'ouvrait devant moi. Le pertuis dans lequel nous nous engouffrâmes, mesurait plus de quinze milles de large. Le courant y était important, laissant présager une passe sur d'immenses étendues. Mais, tout comme le vent, son flux nous était défavorable. Il nous fallut énormément louvoyer pour les remonter. Les flûtes et leurs équipages démontraient là toutes leurs capacités. Je laissai à mes hommes le souci des manœuvres, trop occupé par mes relevés, par ma précieuse cartographie. A vrai dire, la lenteur de notre marche me comblait. Du pont, je distinguai les anfractuosités des deux rives à la lorgnette, et je dessinai absolument tout, soucieux de répertorier fidèlement toutes mes inventions. L'orgueil de l'instant poussa ma plume à baptiser ce détroit de mon patronyme. Par le passé, j'avais involontairement terni le pavillon de ma famille, à présent, je me devais donc d'œuvrer à la gloire de son nom. Je vous accorde aujourd'hui le présomptueux de mon entreprise. Mais, sur le moment, Willem le fut tout autant, à sa manière. Alors que jusqu'à présent, nous avions toujours marché de conserve, il voulut à tout prix débouquer le premier dans le Pacifique.
(à suivre)
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: A chacun son cap Horn   Jeu 1 Mar 2012 - 10:42

L'extrémité occidentale de mon détroit était marqué par une immense falaise tombant dans la mer. Ce cap représentait, selon mes calculs, la pointe la plus australe du continent américain. Fin barreur, Willem avait, lors de notre dernier virement, placé son bateau de manière qu'il nous volât notre vent. Joueur, il coupa alors notre route par bâbord avant, nous obligeant à abattre notre allure. Son impertinence me fit sourire : il me fallait voir dans sa hardiesse un simple amusement. Il doubla ainsi le premier le majestueux promontoire s'accordant une victoire que je lui concédai sans façon. Remonté à sa hauteur, je le félicitai en m'époumonant dans le porte-voix :
-Bravo Capitaine ! En votre honneur, je baptise ce rocher : le cap Willem Schouten!
Mais, sa modestie l'empêcha d'accepter un tel trophée : le mérite seul en revenait à sa « frégate » et à son équipage ! Willem partageait mes vues sur la juste rétribution de nos matelots qui contribuaient tous à la marche de nos navires quelle que fut la modestie de leur emploi. Sur mon croquis fraîchement encré, j'inscrivis donc pour toute légende à cette pointe rocheuse le nom de cette championne. Cet homonyme des antipodes rétribuerait ainsi à sa façon notre port d'attache !

Hélas, notre joie fut de courte durée. Dans la nuit qui suivit cet exploit, le malheur s'abattit sur nous. Les éléments s'étaient calmés et nous avions mouillé nos ancres dans une petite baie qui s'ouvrait derrière cette montagne. Le Pacifique nous accueillait pacifiquement. Peut-être, cette accalmie, cette relâche expliquent-elles l'accident. On se méfie toujours du dehors, peu de ce qui sommeille en nous. Le feu avait dû couver dans leur cambuse sans que leur quart ne s'en aperçoive. L'incendie se propagea très vite à leur Sainte-Barbe et, malgré l'alerte, il fut trop tard pour que nous leur portions secours. La fière « frégate » de Willem sombra corps et biens sans que nous puissions en recueillir le moindre rescapé.

La Concorde relia Jayakarta en moins de neuf mois. Malgré, la découverte sur notre route d'îles paradisiaques, la perte de mon ami avait assombri mon humeur. Je pensai que la révélation de mon invention auprès de nos comptoirs allait atténuer ma peine, que mes compatriotes du bout du monde me récompenseraient pour mon succès. Pensez ! J'apportais au monde la liberté. Or, j'étais encore là bien trop naïf. Cette nouvelle voie de communication, libre de toutes taxes, ne sembla pas du tout du goût du représentant de la Voc. Il s'en plaignit à l'officier de garnison qui, immédiatement me fit jeter à fond de cale sur un de leurs galions, afin que la cour d'Amsterdam devant laquelle je serais déféré, jugeât de mon crime !

Cette nuit, ma rage de dents est revenue. Je la calme avec le peu qui me reste de ma drogue : ces deux derniers clous de girofle constituant le seul reliquat de ma pacotille. Voyager ainsi à fond de cale, use inexorablement mon organisme. Mes chaînes également me font souffrir, mais elle ne doivent plus désormais me réduire au silence. Je sais maintenant que ma personne ne pourra se présenter en chair et en os devant ses juges. L'heure de mon trépas a sonné. Aussi, avant que je ne franchisse ce dernier cap, avant que mon âme ne se présente de l'Autre Côté devant le Tout-Puissant, je rassemble mes dernières forces pour griffonner ce testament. Fasse que les éléments qui me furent de tous temps favorables, porte à bon port cette flasque, ce frêle esquif que je confie à la mer ! Que Dieu, dans sa très grande miséricorde permette, qu'un jour, quelqu'un lise ce billet qui y est renfermé et rédigé, non par un anonyme, mais par moi, Jacob Le Maire, capitaine de vaisseau hollandais, véritable inventeur du cap Horn, et qui meurt en ce dernier jour de l'an de Grâce mil six cent seize, dans les confins de l'océan Pacifique et par quarante-sept degrés de latitude sud. Combien de temps ma requête devra-t-elle encore errer sur les mers avant que ne soit rétabli mon honneur ? Nul ne le sait. Durant combien de siècles, avec la plus grande courtoisie, mon spectre devra-t-il répéter à l'infini : qui de ces messieurs de la compagnie des Indes orientales ou de moi fut le voleur ? Leurs injustes règlements m'ont dépouillé de ma liberté. Fasse qu'un jour, ne serait-ce qu'un seul héritier de toutes ces compagnies de l'Orient lise pourtant ma part de vérité. Que celui-là me comprenne et répare, ne serait-ce que symboliquement, la faute de ces ancêtres. Alors ainsi, dans l’Éternité de l'Univers, notre précieuse Planète retrouverait-elle peut-être un peu de son cap, car son équipage serait à nouveau gouverné par le seul précepte qui vaille pour tous ici-bas : à chacun son dû !



Bibliographie: http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacob_Le_Maire
Iconographie: http://www.ub.uni-bielefeld.de/diglib/2005/lemaire/
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