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 1953 : Staline et Prokofiev

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Vivor
Scribouilleur infernal
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MessageSujet: 1953 : Staline et Prokofiev   Lun 9 Avr 2012 - 17:27

L'année 1953 a été marquée par deux événements considérables. Les hommes, qui attachent si souvent le mérite au succès et la considération au prestige, ont glorifié l'un et ignoré l'autre.
..........Ces deux événements sont des disparitions. Deux personnages éminents s'éteignirent le même jour, cinq mars : l'un était un autocrate, l'autre un musicien. L'autocrate avait pour nom Iossif Vissarionovitch Djougatchvili. On lui doit trois millions de morts et sept millions de disparus. Il avait renouvelé l'antique terreur des déportations en lui prêtant une dimension à grande échelle. De ce point de vue, novateur. Il était le chef, incontesté, parvenu au sommet par les intrigues, avec l'appui de la lâcheté et le soutien de l'ignorance. Il avait fait d'un continent cinq fois plus vaste que l'Europe son fief personnel. Il l'écrasait d'un impitoyable despotisme. Sa gloire s'épanchait en ukases sanguinaires sur un peuple tenu dans la plus humiliante sujétion. Nulle contestation, nulle liberté, le sceptre dans sa toute-puissance. Staline abaissait, on pourrait dire aplatissait cent millions d'êtres sous la domesticité de sa la férule, depuis Kiev jusqu'à Vladivostok.
..........Il confiait à Kamenev, je cite là ses propres paroles, qu'il n'y a rien de meilleur que d'aller dormir après avoir exercé enfin une vengeance longuement mûrie. Cette parole peint l'homme. Staline était méfiant, ombrageux, volontaire, misanthrope, implacable, impassible, cruel, presque illettré. Il pratiquait l'extermination morale et l'extermination physique. Il allait dans cette carrière avec le froid de ceux qui ont rayé le mot pitié de leur dictionnaire personnel.
Staline représentait, condensait et nouait dans un stupéfiant paradigme l'archétype du mégalomane soupçonneux. Il gonfle son cinquantième anniversaire, l'année 1929, en événement d'importance nationale. Lénine, neuf années plus tôt, avait fêté le sien autour d'une tasse de thé.
..........Il assassine Zinoviev en 1926 et se hâte d'organiser la répression contre les anciens trotskistes, histoire de faire d'une pierre deux coups, d'abord en courant au change sur sa responsabilité, ensuite en se débarrassant des gêneurs. Un état qui loue les services sous-traitants du délit de droit commun pour parvenir à ses fins, ce fut l'œuvre de Napoléon III, ce fut aussi l'œuvre de Staline. Le fil invisible des affinités criminelles semble relier entre eux les dictateurs. Les lois draconiennes de Staline sont fameuses : le moindre soupçon de trahison conduisait le soupçonné au poteau. Staline fixait lui-même l'âge de la responsabilité civile à douze ans. Au-delà de douze ans, tout citoyen de l'U.R.S.S pouvait légalement être passé par les armes. On ne connaît que trop la vague de terreur qui s'abattit sur la Russie entre 1936 et 1938. L'épuration envoya à la mort des dizaines de généraux, de maréchaux, de secrétaires, souvent ses anciens amis et alliés. Les procès publics se succédèrent à cadence soutenue et furent abondamment commentés par la Pravda. Aucun régime, même celui d'Hitler, n'a illustré avec plus de perfection dans la forme et d'horreur dans le fond la réalité du despotisme. Sept millions de femmes et d'hommes arrêtés, trois millions au moins supprimés, directement ou indirectement. Directement, c'est à dire devant le peloton ; indirectement, entendez dans les camps sibériens.
A l'égard de l'armée, 3 maréchaux sur 5, 60 généraux de corps d'armée sur 65, 136 généraux de division sur 199 et approximativement 35 000 officiers sur 70 000 périssent sous le diktat du petit père des peuples. Plus on est monstrueux, plus on s'auréole d'allégories charmantes. Caligula était appelé par ses proches petite sandale, Néron la voix des dieux, etc… Ces figures de style emparadisent un peu les âmes noires en essayant de coudre sur la face de Polyphème le masque débonnaire de Casimir.
Staline a pour sauveur de son pays un maréchal, Joukov. Staline n'est pas un stratège, il ignore les finesses d'une campagne militaire de longue haleine. Quelques années plus tôt, il a décapité son état-major. La menace hitlérienne, il ne la voit pas. Ni tacticien, ni visionnaire : il laisse les allemands se masser à la frontière et s'étonne lorsque en été 1941 trois cents divisions de la Wehrmacht la franchissent. C'est à Joukov, digne épigone de Koutousov, que le peuple russe doit la victoire finale. Joukov, qui a échappé on ne sait trop comment à la vague d'épuration de 1936/1938, est là pour suppléer la médiocrité de César. La guerre terminée, Joukov est exilé. Gratitude.
..........Avant cela, Staline donne le coup de coude à Hitler, comme deux siècles plus tôt Catherine faisait un clin d'œil complice à Frédéric. Le but ? Le dépeçage de la Pologne. La Pologne est un gâteau, s'en départir les morceaux, un pour toi, un pour moi, rien de plus distrayant. D'idéologie, pas une once ; cette utopie est reléguée au second rang de ses préoccupations. Staline signe le pacte germano-soviétique en 1939, ce qui n'est rien de moins que la main tendue d'une fripouille à une autre. Entre mégalomanes, on trouve des accommodements. Un sourire par-dessus les lignes de démarcation, et voilà comme cul et chemise la plus formidable paire de schizophrènes régnants du vingtième siècle, en attendant de se larguer l'un à l'autre quelques milliers de tonnes de bombes.
Staline avait à son service privé une éminence grise, son homme de main et de paille, spécialement instruit et doué dans l'art de réduire en pratique les théories du satrape. Ce Séjan nouvelle mouture se nommait Beria. Beria était l'exécuteur des basses œuvres de son magister, préalablement paraphées dans les obscures alcôves des tribunaux spéciaux. Beria était un à peu près d'homme à travers lequel on discernait quelque chose du chaos originel. Tout à la fois bourreau, juge et homme d'affaires. Ses mains constamment enfouies dans son long manteau noir avaient l'air de tripoter un revolver. Beria organisait le crime, pensé par Staline ; il remplissait les wagons en partance pour Irkoutsk, peuplaient les prisons, donnait corps aux plans d'extermination mis au net dans les soupentes des ministères, fourbissait les armes pour fusiller, polissait les knouts pour châtier et serrait lui-même les colliers pour étrangler. Une fois son travail achevé, il rendait compte et recevait du patron un sourire, parfois une tape sur l'épaule, plus rarement un verre de vodka.
L'année où Staline meurt, dit-on avec un regard furieux rempli d'effroi devant la mort, un autre homme rend son âme à Dieu. Cet homme était un compositeur de musique. Il était l'auteur de sept symphonies, dont la célèbre classique, première de la série, de trois ballets, Chout, le Pas d'Acier, Roméo et Juliette, de neuf sonates pour piano, de nombreuses musiques de film dont Alexandre Nevski et de trois opéras, l'Amour des Trois Oranges, l'Ange de Feu et Guerre et Paix. Il avait voué sa vie à son art. Tout comme Ravel, il adorait les enfants, aussi écrivit-il pour eux l'immortel Pierre et le loup. Il aimait l'histoire, aussi écrivit-il Ivan le Terrible. Il vivait modestement du fruit des leçons qu'il donnait à quelques élèves. Il eut, tout comme Chostakovitch, qui devait, lui, durer jusqu'en 1975, maille à partir avec le despote. Ses œuvres étaient jugées bourgeoises, ses pensées rétrogrades. Staline avait Prokofiev dans le collimateur. Il se rappelait que les événements de 1917 l'avaient laissé indifférent. De là à le soupçonner d'entretenir des intelligences avec les contre-révolutionnaires, il n'y avait pas loin. Seulement, on a beau être Staline, on n'en est pas moins tenu en bride de la célébrité de ses congénères, et Prokofiev, encensé dans le monde entier, le force bien malgré lui de lui tresser quelques couronnes. En 1947, il est proclamé artiste du peuple. C'en est trop pour le maître, qui l'englobe dans sa deuxième purge et le réduit à la misère noire. Sans le violoncelliste Rostropovitch, qui usa de sa notoriété pour forcer l'état à lui verser 5000 roubles, il serait mort de faim. N'importe : dans l'impuissance de toucher au mari, Staline se venge sur la femme, qui est déportée en Sibérie, on ne sait toujours pas pour quel motif.
En 1948, Le Comité central du Parti communiste formule des critiques aussi acerbes qu’absurdes contre le formalisme de sa musique. Impulsions dégénérées de l’ouest, disaient leurs auteurs. Pourtant, une partie de ses œuvres, Pierre et le loup, Roméo et Juliette, Alexander Nevsky, l’opéra Guerre et paix, les cinquième, sixième et septième symphonies, plusieurs sonates pour piano, datent de cette période durant laquelle il ne s’opposa pas, malgré lui, aux contraintes communistes.
..........Quand Staline et Prokofiev moururent, ce dernier cinquante minutes avant son bourreau, les journaux du monde entier titrèrent sur le monstre et ignorèrent le génie. C'est tout juste s’il eut droit à un petit encart, en quatrième ou cinquième page. Question : lequel de ces deux hommes a le plus enrichi l'humanité ?.
Sic transit gloria mundi.
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Romane
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MessageSujet: Re: 1953 : Staline et Prokofiev   Lun 9 Avr 2012 - 19:26

La mort d'un dictateur est toujours un événement, puisqu'elle signe la fin d'une période d'enfer (au moins entre ces mains-là.... ).
Celle d'un génie signe aussi la fin d'un partage exceptionnel.

Que les médias relaient un événement et pas l'autre me navre. Cela prouve bien que l'art et la culture sont étouffés par les intérêts politiques. Alors bien sûr, je comprends bien que la mort de Staline était un événement important, mais pourquoi ne pas rendre hommage à Prokofiev, qui aura oeuvré à enrichir le patrimoine culturel mondial ?!

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Tryskel
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MessageSujet: Re: 1953 : Staline et Prokofiev   Lun 9 Avr 2012 - 21:15

chinois

"Caligula était appelé par ses proches petite sandale, Néron la voix des dieux, etc… Ces figures de style emparadisent un peu les âmes noires en essayant de coudre sur la face de Polyphème le masque débonnaire de Casimir"
J'aime beaucoup cette phrase "le masque de Casimir sur la face de Polyphème", qui sait aujourd'hui qui était Polyphème?

Juste pour faire mon historienne AngeR:
Caligula signifie en effet "petite sandale", celle des légionnaires, mais ce n'était pas un surnom très gentil et ça l'agaçait profondément.
Quant à "Petit Père des Peuples" c'était le nom donné au Tsar, dans les contes russes il est appellé "Gracieux souverain petit père". Comme quoi on peut faire la révolution et conserver ce qui arrange de l'Ancien Régime; l'etat français n'étant pas le dernier à user de ce procédé.
On allait quand même pas appeller Staline "Monstre sanguinaire", celui qui dirige est forcément doué de toutes les vertus, et s'il élimine les opposants c'est qu'il a raison parce que ceux là n'ont rien compris à sa grandeur ni à la necessité des sacrifices. Au peit pied et sans Sibérie, on a la même chose chez nous aujourd'hui!

Prokofiev, mais voyons, c'est Pierre et le Loup, un truc pour mômes qu'on oublie une fois grand...
Que TOUTES les dictatures sans exceptions s'acharnent contre les artistes même s'ils se contrefichent de la politique est significatif! C'est sous Kroutchev (je crois) que Boris Pasternak Prix Nobel fut interdit de sortie d'URSS pour aller le recevoir, des fois qu'il n'ai pas envie de revenir ou qu'il raconte des menteries sur le paradis soviétique. Pourtant Docteur jivago n'a rien d'un pamphlet anti soviétique.
Noureïev a fuit à l'ouest, et la liste serait interminable...
Ainsi les dictateurs privent un pays de son imaginaire, de sa force vive. Demeure l'Art officiel qui ne produit que de plates horreurs, voire toutes les statues de Lénine, Mao et Kim Jon machin, elles sont toutes identiques, pas de créativité parce que pas d'imagination, pas de liberté.

Mais comme je l'ai dit et sans dédouaner les médias, la mort de l'Ogre fut un soulagement pour l'Occident, on était en pleine Guerre Froide, en pleine "Chase aux sorcières" Macarthyste aux Etats Unis (qui y ont aussi perdu des artistes), alors la mort d'un musicien ne pesait pas lourd.
Ainsi écrit-on l'Histoire...

Cependant les choses changent, on nous gonfle encore avec Cloclo et j'imagine ce que serait la disparition de notre belge pas payeur d'impôt planqué en Suisse, des funérailles nationales? De quoi faire tourner rotatives et camèras pendant des mois sans risquer la panne de docs.
Glissement des centres d'intérêt, ce qui ne signifie nullement que nous soyons pour autant mieux informés et que la hierarchie des nouvelles soit cohérente.
Il ya dans Marianne de cette semaine un article sur la "Visibilité": qu'est ce qui fait que quelqu'un est visible, même sans aucune qualité? Le fait qu'il est vu partout, qui détermine sa valeur même si humainement, artistiquement, socialement cette valeur est quasi nulle!
Andy Wharol disait: "Je suis surtout connu pour ma notoriété"!
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blue note

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MessageSujet: Re: 1953 : Staline et Prokofiev   Lun 9 Avr 2012 - 23:41

Un article très intéressant.
J'ai toujours adoré "pierre et le loup", je l'avais en 33 tours et je l'écoutais souvent quand j'étais gamine...
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Belaruska

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MessageSujet: Re: 1953 : Staline et Prokofiev   Jeu 12 Avr 2012 - 1:22

D'après les critiques soviétiques, "Docteur Jivago" de Boris Pasternak est très anti-soviétique, parce que la famille du docteur menait "une vie des bourgeois" au lieu de se sacrifier au nom de la Révolution...

J'aime bien ce roman, c'est un peu comme l'histoire de mes arrière-grands-parents. On a réalisé un très beau film d'après ce livre avec Oleg Menchikov interprétant le rôle principal.
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