Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Polaroïd

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Polaroïd   Mer 3 Oct 2012 - 0:51

J’ai le regard cotonneux comme une vitre givrée. La sensation est bizarre. C’est quelque chose d’inconnu, de nouveau. Pas vraiment désagréable. Juste étonnant…
Non, à vrai dire, c’est carrément déconcertant. Moi le mécréant, qui ma vie durant ai craché sur Dieu comme d’autres vomissent sur ceux qui ne leur ressemblent pas, je me dis que finalement le paradis existait bien… Et je m’étonne de l’avoir atteint, de l’avoir gagné… Comme le trophée inespéré qu’un tocard magnifique vient chiper à la barbe de favoris médusés.
Ca floconne partout autour de moi. Ca n’arrête pas… Cascade blanche, petits morceaux d’hiver qui papillonnent devant mes pupilles.
Le Paradis, moi ? La bonne blague !
Mais ça ne me fait même pas rire. Je n’y arrive pas. L’idée de l’erreur se met à m’obséder… Je ne devrais pas y avoir droit à ça.
Surtout après ce que j’ai fait…

Tout le monde dit qu’au moment de partir, on voit défiler toute sa vie comme un flash. Tout le monde le dit mais qui l’a vécu ? Qui est revenu d’entre les morts pour asséner cette révélation, pour confirmer ce dernier effort de la mémoire, ce dernier sursaut de vie d’un l’intellect qui s’en va ?
Moi je pourrais… Si je n’étais pas mort.
Ma pensée est claire mais mon corps est absent. Il n’existe plus, je ne le sens plus. C’est comme une légèreté superbe. Je flotte dans le coton, je marine dans le néant. Je ne suis plus qu’un esprit, une âme pleine de souvenirs.
Avec ses maudites images qui, en boucle, reviennent sans cesse me percuter la mémoire. Me rappeler un monde dans lequel je n’existe plus, dans lequel je ne suis plus.

* * *
C’est une photo de classe banale. Comme il s’en fait chaque année dans toutes les écoles, dans tous les collèges, dans tous les lycées. C’est une photo de classe banale mais pas pour nous. C’est la première photographie sur laquelle nous sommes ensemble.
Ensemble ?
Oh non, pas vraiment… Nous sommes séparés par plusieurs camarades… Au moment où « le petit oiseau est sorti », un des boute-en-train de la classe a balancé une vanne à deux balles et nous sommes presque tous pliés de rire. Quand j’y repense, j’ai l’air ridicule avec ce pantalon pattes d’éph quand tout le monde se trimballe en jean… Et ce sourire débile qui ne peut qu’impressionner l’image, éclater de toute sa niaiserie car je suis pile en face de l’objectif. Plein cadre !
Toi, est-ce un hasard ?, tu regardes dans ma direction. Déjà amoureuse, déjà protectrice, me couvant de ta maturité de jeune fille sage mais qui attend tellement de la vie.

La photo est banale, oui. De cette triste banalité des temps de l’adolescence quand rien n’est jamais assez bien, quand le ciel n’est jamais assez bleu, quand la liberté n’est jamais assez grande. Au moment où elle a été prise, nous nous connaissions à peine.
C’est le destin des élèves de seconde. Nouvel établissement, nouveaux camarades. Une rupture douloureuse avec un passé collégien. De plus grands, on redevient les petits, les niais, les nuls. On envie nos aînés, ceux qui viennent en moto ou dans la caisse de papa-maman, ceux qui embrassent leur copine dans les recoins sans lumière du bahut, ceux qui tirent négligemment sur une clope entre deux heures de cours. On les envie et en même temps on tremble à l’idée qu’on pourra, qu’on devra les imiter pour paraître, pour être, pour grandir.
Moi j’étais à cent bornes de tout ça… Encore gamin comme le sont souvent les mecs de cet âge-là. Hésitant entre les jupes de maman et la minijupe à carreaux de la pionne. Coincé entre les cours de maths qui ont du mal à rentrer et un âge adulte qui n’arrive pas à sortir. Alors, quand il y avait une de ces vannes débiles, je riais. Autant pour ne pas paraître largué que par réflexe primal.
Toi, tu avais flashé sur moi dès le premier regard. Justement parce que je n’étais pas comme les autres. En fait, c’était ton challenge, ton concours à toi toute seule. Faire éclater le bourgeon pour libérer l’homme, me ramener à la surface de mon âge, m’aligner sur les autres. D’ailleurs, dès qu’on a commencé à sympathiser, tu n’as pas cessé de me faire mille reproches sur mon look, sur ma façon de parler, de rire, de me tenir. Si tu avais eu accès à quelques francs, tu aurais sans doute dévalisé les boutiques du centre-ville pour me rendre moins ridicule. Tu imaginais peut-être avec naïveté que l’habit faisant le moine il suffirait de me relooker pour me faire grandir.
C’est peut-être déjà ça que tu mesures sur cette photo. Le temps, la distance, les efforts qu’il faudra pour faire de moi autre chose qu’un gosse, certes brillant, mais totalement coupé de son époque et de son âge.
Pourquoi est-ce cette photographie qui m’a le plus marqué ? En première, nous étions côte à côte (un hasard à vrai dire), en terminales, j’étais à l’étage au-dessus du tien, une main sur ton épaule. C’est marrant… On aurait presque pu croire que de protectrice tu étais devenue celle sur qui je veillais… Illusion ! La vérité de nos rapports se trouvait bien dans cette photographie de seconde… Avec ton regard attentif et mon air ahuri…
Il fallut bien plus de deux ans pour que tu réussisses enfin ton coup.

* * *

Je dois avoir l’éternité pour analyser ces huit photos qui tournent sans cesse au milieu du brouillard.
Depuis combien de temps suis-je sur celle-ci ?
Le temps me paraît être un bloc granitique que je ne parviens pas à entamer. Comme dans un jeu informatique, j’ai eu tout loisir de cliquer sur tel ou tel point du cliché pour ouvrir de petites cellules, de petits morceaux de mémoire. C’est irréel, vraiment irréel…
Je ne vois rien de distinct, je n’entends rien de précis… Peut-être qu’à la longue ce sera chiant mais pour le moment la mort c’est agréable. Un peu lassant quand même… J’aurais bien envie de gambader un peu.
Je me repose d’une vie de tumultes, de doutes et de frustrations. Je me détends l’esprit, simplement, sans forcer. Je me délecte du bon tour que je vous ai joué à tous.
Petite sœur, cette fois-ci, tu n’as rien pu empêcher. Peut-être que tu devines ce qui s’est vraiment passé… Peut-être pas…
En attendant, je plane comme un pur esprit. Qui sait ? Peut-être que je serai amené à venir t’apporter cette inspiration qui parfois te faisait défaut ? Et ça c’est sûr, ça me fera mourir… de rire.

* * *

Dans la sarabande de mon passé, la deuxième photographie est presque aussi blanche que l’univers qui m’a recueilli. Un mariage dans la neige, ce n’était pas ton idée mais la météo l’a décidé ainsi.
Sur le perron de l’église, nos regards divergent (certains esprits bien intentionnés ont voulu y voir bien sûr un signe de ce qui nous attendait). C’est qu’on nous appelle à droite, à gauche et qu’on a hâte (tous !...) que ça finisse…
Le riz vole autour de nous. D’ailleurs, si j’ai le regard humide sur le cliché, c’est que je viens d’en prendre un grain dans l’œil. Toi tu te gèles avec ta simple étole sur les épaules. Les marches sont verglacées. On hésite entre fuir tout de suite ou passer notre vie à l’état de congère. On sourit à peine ce qui énerve le photographe « officiel » que tes parents ont engagé pour l’occasion.
Mais cette photo que j’ai retenue au moment de partir, qui s’est gravée en moi pour l’éternité, ce n’est pas une des siennes. Oh, elles étaient splendides ! D’une pureté, d’une perfection époustouflantes… Tout juste si on ne voyait pas le bleu de ta peau, les petits monticules de chair dressés sous l’effet du gel… Et tes grimaces qui ressemblent presque à des sourires.
Non, la photo qui m’a marqué c’est ton cousin Paul qui l’a réalisée…

Et oui, nos regards ne vont pas dans la même direction… Et alors ? Il y a mon bras qui s’enroule autour de ton épaule… Il y a ta main qui cherche la mienne… Il y a nos cœurs qui parlent à l’unisson. C’est largement suffisant pour que je puisse y lire cet amour que j’ai éprouvé pour toi jusqu’à ma dernière seconde sur Terre. Cet amour qui, alors, n’existait pas vraiment… Mais ça je l’ignorais…
Il en a fallu des hasards pour que nous nous retrouvions là, devant cette petite église d’Auvergne, congelés mais finalement rassurés de nous dire que nous ne resterions pas seuls pour la vie entière. Nous sommes les époux les plus désespérés de la Terre. Incapables de trouver le bonheur dans nos différentes aventures, de nous accrocher assez solidement à quelqu’un, nous avons logiquement convergé à nouveau l’un vers l’autre. Toi pour reprendre la tâche à laquelle tu t’étais consacrée en vain pendant nos années de lycée, moi pour me convaincre que je pouvais intéresser une fille.
C’est vrai que mes différentes tentatives avaient jusqu’alors été des sommets en matière de ridicule. Je laissais des petits messages non signés dans les boites à lettres de celles qui m’avaient chaviré le cœur, j’écrivais des poèmes lourds de guimauve, écoeurants à force de « toujours » et de « tes yeux me hantent ». Je n’osais jamais rien de peur d’être maladroit… de peur d’être éconduit. Cette peur de l’échec, finalement, m’a mené devant cette église, dans ce blizzard glacial qui a fait s’envoler notre vie de couple. A ne pas vouloir échouer, j’ai réussi quelque chose… C’est déjà ça, je m’en contente… et je souris.
A partir du moment où tu m’as couché dans ton lit, je me suis senti redevable de cette preuve d’amitié. Après tout, tu étais intelligente et marrante… Pouvais-je espérer mieux comme compagne, moi qui n’étais ni un Apollon, ni un Einstein ? Alors, tout est allé très vite… Tellement vite que certains, toujours les mêmes personnes bien intentionnées, ont imaginé qu’il y avait anguille sous roche… ou plus exactement un polichinelle dans le tiroir selon l’expression autant imagée que consacrée.
S’il y avait eu un bébé en gestation dans ton ventre en cette froidureuse soirée de janvier, nul doute qu’il serait venu au monde avec le duvet protecteur d’un pingouin.
« Mariage pluvieux, mariage heureux » dit l’adage… mais on ne dit rien des mariages d’apocalypses entre risque d’avalanches et vent sibérien. Dommage ou heureusement… Ca nous aurait averti de ce qui nous attendait.

* * *

Rien que d’évoquer ce jour-là, je sens le froid qui m’envahit.
Brrrrr…
Peut-être que le paradis n’est pas chauffé ? Et que les plumes d’ange ont des vertus plus calorifiques qu’esthétiques… Dans ce cas-là, je ne suis pas encore parmi les élus… Le serai-je d’ailleurs un jour ?
A moins que cette sorte de lueur qui transperce mes paupières, cette pâle rumeur lancinante qui psalmodie à mes oreilles n’annoncent autre chose, une porte qui s’ouvre, un ailleurs qui m’attend.
Mais non rien ne bouge… Toujours ce flottement divin, entre lévitation et léger tangage. Les épaules en arrière, la tête raidie, le corps enveloppé dans la brume, je patiente encore.
Depuis combien de temps ?
Peut-être m’as-tu déjà rejoint ? Peut-être es-tu là toi aussi, hirondelle agile planant sur les ailes de l’éternité, attendant de me retrouver ?
Ca me rassure de me dire que tu me rejoindras… Après tout, si moi je suis là, tu ne peux qu’y atterrir à ton tour. Tu n’es pas pire que moi… Plutôt meilleure même finalement…
Oh c’est vrai que de ça j’ai énormément douté. Je t’ai toujours perçu comme une fieffée emmerdeuse…
Et pourtant, dans la rafale des images qui défile dans mon drive-in paradisiaque, tu es là.
Sans arrêt.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Romane
Administrateur
avatar

Nombre de messages : 91113
Age : 62
Localisation : Kilomètre zéro
Date d'inscription : 01/09/2004

MessageSujet: Re: Polaroïd   Mer 3 Oct 2012 - 1:03

pffff ça chavire fort. Qu'est-ce que t'écris bien ! Et qu'est-ce que j'aime te lire !! Et tu disais arrêter ? Tu rigoles !

Allez, continue MBissette !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
blue note

avatar

Nombre de messages : 8002
Age : 53
Localisation : Paris
Date d'inscription : 20/09/2009

MessageSujet: Re: Polaroïd   Jeu 4 Oct 2012 - 0:33

C'est très prenant. Tes tranches de vie sont si réelles et si séduisantes qu'on ne peut plus décoller...
Comme une spirale intime dans laquelle on est irrésistiblement attiré.
J'aime beaucoup, quoi.
Revenir en haut Aller en bas
http://eaux-douces.bloxode.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Polaroïd   

Revenir en haut Aller en bas
 
Polaroïd
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Comment faire un polaroïd ?
» Polaroïde en vente ?
» polaroïde
» Filtre polarisant Polaroïd
» [Appareil Instantané] Polaroïd 600 Plus.

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: