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 Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 13 Oct 2012 - 20:59

Note importante : ce "roman" a été écrit sur plus de deux ans sous la forme de feuilleton avec de longues périodes d'arrêt pour cause de trop de boulot. En conséquence, il est bourré d'incohérences concernant les personnages et leurs actions (j'avais oublié des trucs déjà écrits). Tout ceci va être lissé désormais mais cela n'apparaît pas dans cette version en ligne. Désolé...

VENDREDI 3 FEVRIER 2012
Les vociférations ulcérées de Marc nous font lever le nez de nos écrans d’ordinateurs. Il me semble qu’il revient plus tôt que prévu du lycée ce que Ludmilla, sa sage épouse et ma « petite » sœur adoptive, me confirme.
- Tu sais comment il est, me dit-elle, ça va lui passer…
Il n’en est rien. Cinq minutes plus tard, un verre de whisky à la main, Marc Dieuzaide, 42 ans, professeur d’histoire et de géographie dans un lycée de la banlieue toulousaine, fulmine encore en débarquant dans la grande salle où Ludmilla et moi travaillons.
- Si ce ne sont pas des incompétents, ce sont des débiles profonds !…
- Mais enfin, mon chéri ! De qui parles-tu ? On a l’impression que tu as croisé la route de ton inspectrice favorite…
- Si seulement… Non, c’est même pas ça…  « Ils » ont suspendu les circuits de transports d’élèves hier pour aujourd’hui sans prévenir. Résultat ce matin, des demi-classes… Et cette aprem, encore mieux ! Quand les élèves ont compris qu’on ne relevait pas les fiches d’appel, ils ne sont plus venus du tout !… Deux filles en secondes, cinq en terminales !… Voilà comment « ils » pensent qu’ils vont progresser ! En restant à la maison à jouer à la X-Box !… Et tout ça pour quoi ?! Pour rien !… Il n’y a pas un flocon par terre ! Il n’y a pas un centimètre carré de verglas au sol !… Des incompétents ! Des nuls en géo !… Pas foutus de faire la différence entre le sud du département en pleine montagne et Toulouse à 133 mètres d’altitude aux Ponts-Jumeaux !…
Ce n’est pas la première fois que j’entends cette récrimination dans la bouche de Marc. Elle revient régulièrement quand il veut fustiger « ceux qui nous administrent », personnes qu’il sépare très nettement de « ceux qui nous gouvernent ». Pourtant, la veille, face à un petit épisode neigeux de rien du tout, il avait paru rassuré : tout s’était passé normalement. Malgré le petit centimètre de poudreuse, les élèves étaient tous là. Seulement voilà, visiblement, ce n’était que reculer pour mieux sauter (les cours !).
- Eh bien, répond Ludmilla, si tu veux bien aller rouspéter ailleurs, nous on a du boulot à finir… Et quand le rédac chef va débarquer pour récupérer la maquette, il vaut mieux qu’on soit prêtes.
- Alors là !… Si vous en êtes à ce niveau-là, je préfère encore aller voir s’ils ne rediffusent pas un match de foot à la télé… Cela vaudra toujours mieux que votre « Hier, Aujourd’hui » dont vous me rebattez les oreilles depuis six mois !…

« Hier, Aujourd’hui » était le résultat d’une somme de frustrations. Celle d’Arthur qui, n’ayant pas réussi à retrouver un poste après son éviction de la radio RML, n’imaginait pas tourner en rond pendant toute l’année. Celle de Ludmilla qui, bien qu’occupée par sa thèse et la gestion au quotidien de Parfum Violette, avait besoin d’un autre challenge pour, disait-elle, « se changer les idées ». Et que dire de mon cas personnel ? Bien que m’étant jurée de ne pas recommencer à empiler les tâches comme d’autres empilent le linge sale dans leur salle de bains, j’avais eu tout simplement eu peur de m’ennuyer… La fac, la rédaction de deux bouquins (donc le Dictionnaire Richelieu à publier au printemps et auquel je mettais la dernière main), la direction stratégique de Parfum Violette, c’était finalement bien peu quand on avait comme moi l’habitude de courir d’un projet à l’autre, voire d’attirer les aventures tordues comme un paratonnerre drague la foudre.
Au mois d’août, sur la terrasse du château de Charentilly, nous avions commencé à jeter les bases de cette nouvelle folie. L’argent n’était pas véritablement le problème. Ludmilla, depuis l’héritage du docteur Pouget, avait de quoi voir venir. Quant à moi, même si j’avais réexpédié la « carte bancaire lettone » au colonel Jacquiers, j’étais une des premières fortunes en Haute-Garonne. Le problème c’était l’idée. Trouver en fait un prolongement à ce que nous faisions, Arthur et moi, à la radio. Montrer les racines proches et lointaines des événements. Eclairer l’actualité sans parti pris et sans « gonfler ».
Une fois écartée l’idée d’une production d’émissions pour la télé ou la radio (on se doutait que personne ne voudrait se risquer sur ce créneau), il n’était resté que le support papier. Ludmilla avait eu beau, pendant plusieurs jours, défendre l’idée d’un site web d’actualités, les « racines » journalistiques d’Arthur avaient fini par forcer la décision en faveur de l’édition d’un journal.
Journal ou magazine ?… Sur ce point, le débat n’avait pas été bien long. Comme nous entendions, comme toujours, maîtriser notre projet et ne pas en déléguer une partie à autrui pour pouvoir tenir un certain rythme de parution, nous nous étions orientés vers une formule hybride : un hebdomadaire à la philosophie de magazine mais édité au format et sur le même papier qu’un quotidien. Arthur avait pris une part décisive sur ce dernier point en se faisant fort de convaincre Liliane Rouquet, la propriétaire de La Garonne Libre, le quotidien d’information local. N’ayant pas pu lui proposer une place au sein de son petit empire media, la veuve Rouquet se sentait en situation de débitrice envers Arthur. Le deal avait été rapidement conclu : « Hier, Aujourd’hui » serait imprimé dans l’après-midi du jeudi sur les rotatives du journal et vendu dans les points de vente régionaux de La Garonne Libre sans que nous ayons à débourser autre chose que le coût du papier et de l’encre. Cette générosité était, Arthur avait fini par me l’avouer, un peu intéressée. En stratège avisée du monde de la communication, Liliane Rouquet avait trouvé dans notre publication le moyen de maintenir ses équipes sur le pont après la mise en sommeil d’un magazine sur le jardinage qui était précisément imprimé le jeudi après-midi. Elle s’évitait ainsi quelques licenciements et éloignait la perspective d’un mouvement social dans l’entreprise. A quelques mois de la présidentielle, ce serait ballot…


Dernière édition par MBS le Lun 16 Juin 2014 - 13:53, édité 5 fois
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 13 Oct 2012 - 21:48

A 17 heures, Arthur ramène de l’école une Corélia frustrée de ne pas avoir pu jouer avec la neige. Elle est partie avant même d’avoir blanchi la cour de récréation.
- Il y en aura bientôt à nouveau, la rassure Ludmilla. Après-demain, ils disent que cela va tomber jusqu’en plaine. Et peut-être même que cela va tenir…
Ma « fille », qui a depuis longtemps appris ce qu’est la patience, trouve dans cette promesse de « tatie Ludmilla » un motif suffisant pour étouffer sa frustration. Elle s’efface définitivement lorsque mon amie lui propose d’aller goûter dans la cuisine.
Je reste avec Arthur. Quelques petits baisers pour renouer le contact et, inévitable, le boulot reprend le dessus.
- Elle a encore essayé…
« Elle » c’est évidemment Liliane Rouquet et l’essai en question n’est autre qu’une proposition qu’Arthur, en conscience, ne peut accepter : prendre le poste d’un des directeurs de la rédaction. Une place, oui, il veut bien… Il ne demande même pas mieux… Mais pas en mettant sur la touche un autre professionnel.
Je pourrais bien demander encore une fois pourquoi elle s’acharne ainsi. Je m’en dispense tant je sens Arthur énervé par l’insistance de la propriétaire de La Garonne libre. Elle ne se contente pas de vanter ses qualités professionnelles et humaines à tout bout de champ, elle s’est mise en tête de le faire monter jusqu’au sommet. Elle y était déjà presque parvenue en le recommandant auprès des patrons de RML. Ayant récupéré son « protégé », elle n’a de cesse depuis de réitérer ses manœuvres. Première étape, un poste de responsabilité dans la boite. Seconde étape, un retour triomphal dans la capitale. Aux commandes d’un JT par exemple.
- Pour couronner le tout, elle m’invite à un repas d’affaires ce soir.
- Mais ?!…
- Oui, je sais… Je ne travaille pas pour elle… Elle veut me bombarder conseiller spécial extérieur.
- Et tu as accepté…
- C’était ça ou votre journal ne voyait jamais le jour… Tu la connais… Dure en affaires… Et dans ces moments-là elle ne fait plus la différence entre amis et ennemis… J’ai quand même réussi à arracher quelque chose.
- Un bon salaire ?…
- Même pas. Tu es invitée avec moi…
J’ai une réaction assez typique de mon caractère. Ma main se perd au-dessus des deux ordinateurs portables et de la masse de papiers et de bouquins éparpillés sur le grand bureau de Ludmilla. Qu’est-ce qu’il croit ? Que le boulot va se faire tout seul ?…
- Je crois, reprend Arthur, qu’elle n’a consenti qu’en apparence. Dans son esprit, c’était une évidence que tu en serais.
Je soupire. Cette manie qu’ont certaines personnes de toujours vouloir prendre ma vie en mains me désespère. Alors oui, d’accord, nous sommes désormais en affaires elle et moi… Mais est-ce une raison nécessaire et suffisante pour décider de l’avenir de l’homme de ma vie et du mien par la même occasion ? Qui me dit que Liliane Rouquet ne va pas décider demain qu’une école privée quelque part en Suisse est la meilleure option pour un épanouissement total du potentiel intellectuel de Corélia ? Et comment s’opposer à elle si, par fantaisie, il lui venait en tête de réclamer la mise à l’écart de Ludmilla qui n’a pas – et pour cause – le côté glamour mais sulfureux attaché à ma personne.
- Et où se tient cette petite fiesta ?…
- Chez Guy Lourmian…
Petit sifflement admiratif. La patronne du groupe multimedia La Garonne ne se moque pas de ses cadres. Guy Lourmian, plusieurs fois triple étoilé au Michelin, tient la table la plus réputée – et la plus onéreuse – de toute l’agglomération. Au prix que coûte un repas chez lui, mon invitation tient assurément de l’investissement à fonds perdus. Liliane Rouquet doit bien connaître depuis le temps qu’elle me croise ma profonde allergie aux repas compliqués et aux additions salées.
- A quelle heure commencent les réjouissances ?
- 21 heures… Mais je suppose que tu voudras y être à 20h45…
- J’adore attendre, tu le sais…
Si arriver plus tôt pouvait me permettre d’en avoir terminé plus vite la soirée n’en serait que meilleure. Cette « invitation » tombe en effet on ne peut plus mal. Je traîne encore des copies depuis les partiels de janvier et je comptais justement en avancer la correction ce soir.
- Et au moins tu feras peut-être un effort pour être belle…
Oh le mufle !… Ce n’est pas parce que je travaille en jean et chandail sombre que j’ai renoncé à mes bonnes résolutions en matière d’apparence. Je suis coiffée, maquillée et véritablement pomponnée… Du moins si on compare avec mon aspect physique et vestimentaire à l’époque où je terminais ma thèse.
Je fais mine de projeter ma souris vers Arthur. Il contre mon geste, agrippe mon poignet qu’il enferme dans la douce prison de ses mains.
C’est une initiative qui en annonce d’autres à la fois romantiques et torrides…
Mais cela n’ira pas plus loin. Ludmilla entre comme un tourbillon dans le bureau.
- La petite est en train de vomir dans la cuisine…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 1 Nov 2012 - 22:50

Le docteur Favier joint par téléphone ne nous a laissé que peu de doutes à partir des symptômes manifestés par Corélia : douleurs violentes à l’abdomen, vomissements. La petite avait en fait eu des crises toute la journée mais sans jamais se plaindre, prenant sur elle avec cette force de caractère étonnante pour une gamine d’à peine 5 ans. Elle ne voulait pas inquiéter papa et « maman », elle ne voulait pas qu’on vienne la chercher à l’école parce qu’elle voulait jouer avec la neige. Tout cela, Arthur ne l’apprit que plus tard lorsque Corélia reprit le chemin du groupe scolaire.
En attendant, c’est une enfant en larmes, secouée de spasmes profonds et le ventre dur et rigide, qu’il nous faut conduire aux urgences à Rangueil.
Pendant que Ludmilla essaye de calmer Corélia tout en l’habillant chaudement, Arthur et toi tenons un mini-conseil de guerre. Que faire dans la perspective du repas si important du soir ?
- C’est ma fille, dit Arthur d’un ton qu’il pense sans réplique. C’est moi qui l’amène à Purpan !
- Ce repas te concerne directement. Je ne vais y jouer que le rôle des utilités, si ce n’est pas de la potiche. Vas-y ! Je m’occupe de Corélia.
- Tu crois que je vais pouvoir faire quoi que ce soit d’important si je passe mon temps à me morfondre en attendant des nouvelles ?
- Non, bien sûr… Mais je ne serai pas dans un meilleur état que toi… Et en plus je ne comprendrais rien à ce qui va se dire. Le professionnel des médias c’est toi.
- Mais c’est ton journal !…
Alors là, c’est un peu fort !… Ce n’est pas plus mon journal que le sien. C’est un projet collectif à trois. Ludmilla, lui et moi.
Je fronce les sourcils. Il passe son pouce pour me les remettre délicatement en place. Pas de brouillerie entre nous. Jamais !… Il sait trop bien ce qu’il en coûte.
- S’il te plait, murmure-t-il…
Moi, dans le rôle de la bonne poire de service, je mérite sans le moindre doute le César et l’Oscar réunis.
- D’accord… Mais on ne se laisse pas plus d’une demi-heure sans nouvelles.
- Promis.
On s’embrasse un peu plus vite qu’à l’habitude. Maintenant que les choses sont claires, nous savons qu’il n’y a plus de temps à perdre. Lui pour se frayer un chemin dans la ville embouteillée jusqu’à l’hôpital. Moi pour me donner une image de gravure de mode. La mère Rouquet y tient. En sa présence, on doit être au top de sa forme. Intellectuellement et physiquement. Elle-même refuse obstinément de faire son âge.

A 19 heures 50, un taxi s’arrête sur le quai de Tounis. De l’autre côté de la Garonne, la prairie des filtres semble prisonnière du gel, irréelle verdure grise zébrée de blanc étincelant sous les lumières orangées des projecteurs. Je n’ai eu que quelques minutes à attendre dans le froid pour qu’on m’envoie un carrosse. Pour y parvenir, il m’a fallu mettre un mouchoir bien épais sur mes principes et promettre un pourboire confortable au cocher qui viendrait enlever le clone de Cendrillon dans sa robe de cérémonie à moitié figée dans l’ombre des platanes.
- Descente du Ramier à Blagnac ! dis-je d’un ton que j’essaye de rendre sans réplique.
N’étant guère certaine de la maîtrise de ma voix, je tends deux billets de 50 euros que le chauffeur empoche sans sourciller.
- Ca ne va pas être simple, lâche-t-il… C’est de la folie ce soir…
Comme tous les soirs ai-je envie de rajouter. D’ailleurs, s’il n’y avait eu le temps froidureux et cette robe trop ample, j’aurais emprunté le métro et le tramway pour gagner Blagnac.
J’ai dû parler sans m’en rendre compte. Le chauffeur de taxi me reprend avec assez de prévenance dans la voix pour que j’estime positif l’effet sédatif de mon pourboire.
- Le tramway ne dessert pas le centre de Blagnac. Il vous aurait fallu marcher un bon quart d’heure… Vous seriez morte de froid, ma petite dame avant même d’être arrivée.
Il exagère c’est évident. Petite revanche sans doute sur ces nouveaux moyens de transport collectifs qui voudraient chasser la voiture – et donc lui et ses collègues – du cœur des villes.
- Ou je me serais cassée une jambe en glissant sur le trottoir gelé, dis-je en souriant.
- M’enfin, c’est déjà heureux que vous ayez à sortir ce soir… Parce que ça va pas s’arranger.
C’est curieux mais tout le monde dit ça depuis ce matin. Avec le plus souvent des trémolos d’inquiétude dans la voix. Eh bien quoi ! Il va neiger ? Ce ne sera ni la première, ni la dernière fois. Moi, du moment que je peux aller bosser à la fac lundi matin, je dois reconnaître que le reste m’importe peu.
A part évidemment l’état de santé de Corélia.
Un appel à Arthur m’apprend qu’ils sont coincés à l’entrée de la route de Narbonne, peu après l’échangeur avec le périph’.
- Je t’appelle des que j‘arrive, conclue-t-il avant de raccrocher. Je crois que ça avance…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 20 Nov 2012 - 12:45

Dans la compétition à distance entre la C4 familiale et la Peugeot 3008 du chauffeur de taxi, la seconde a fini par prendre la main et l’emporter gaillardement. Parfois, il est vrai, au mépris de certaines règles de bonne civilité sur la route ou de quelques embardées sur les trottoirs en train de regeler. Mon nouvel appel à Arthur l’a trouvé à l’amorce de la côte, forcément glissante, vers les hauteurs de Pech-David et l’hôpital Rangueil.
- Elle souffre moins, me rassure-t-il en parlant de Corélia.
- Une accalmie avant une autre crise, dis-je. Il faut aller au bout !…
Je devine au ton de la voix d’Arthur qu’il serait prêt à se rattacher à tous les signes, même les plus minimes d’amélioration, pour changer de direction et me rejoindre à Blagnac. Non pas qu’il se désintéresse du sort de sa propre fille mais si elle venait à aller mieux, je redeviendrai sa priorité. C’est une attitude qu’une grande amoureuse comme moi ne peut que trouver charmante. Au moins entre lui et moi, les choses sont claires : je suis en position de numéro 2… Et peut-être même de numéro 1 bis ce qui est encore mieux. Mais pas la numéro 1 dans son cœur et dans ses priorités.
A cet instant, sa main me manque. Pour se serrer autour de la mienne, pour apaiser mes doutes et me donner confiance. Pour me réchauffer aussi car, une fois déposée sur le trottoir devant Le Bistrot du Ramier, l’air glacial me pétrifie sur place. Une jolie robe se marie mal avec une doudoune, j’ai juste enfilé deux vestes l’une par-dessus l’autre ce qui est une double absurdité, esthétique et calorifique.
Le planton, planqué à l’intérieur derrière les vitres brunies, a dû me repérer faisant le pied de grue sans oser bouger. Il ouvre la porte, m’interpelle et me commande résolument d’entrer sans attendre mes partenaires de soirée. En fait, je n’attendais personne en particulier. C’est juste que je continue à avoir du mal avec ce type d’établissement. Quels qu’aient été les spectaculaires progrès de ma fortune, quelle qu’ait été mon évolution vers une certaine forme de sociabilité, je cale toujours devant le luxe tapageur des grands restaurants, leurs cartes aux tarifs insensés, leur gastronomie aussi étrange que sophistiquée. On le sait, un bon plat du terroir, un steak haché-frites dans une cafétéria, un sandwich sur un quai de gare valent à mes yeux cette « grande cuisine » nombriliste et pas forcément goûteuse. Mon palais est rebelle à tous les goûts forts et s’enflamme lorsqu’il rencontre épices, piments et même certains fromages. Je ne me risque donc dans ces antres maléfiques d’un certain bon goût français que la peur au ventre et en me demandant bien ce qui m’y attend.

La chaleur du hall d’entrée me cueille comme un coup de poing au visage. J’ai l’impression de me mettre à brûler de la pointe des pieds à la racine des cheveux. Je me demande si je ne préférais pas finalement la rue noire et glacée. Froide mais neutre, discrète et vraie.
Surtout lorsque la jeune femme de l’accueil, dans son bel uniforme aux boutons dorés, m’interpelle :
- Mademoiselle, vous avez réservé ?
Réservé ? Ah c’est bien le mot qui convient… Je suis réservée. Et le résultat de cette réserve si naturelle que rien ne parvient à la guérir c’est que je me mets à bredouiller comme si le froid m’avait aussi gelé la langue et le cerveau.
- Non… Euh, enfin, oui… C’est-à-dire… Je viens… pour manger… enfin le repas de madame Rouquet.
Impossible de dire simplement que je suis INVITEE. Cette simple idée me paraît absurde. On n’invite pas quelqu’un comme moi au restaurant quand on sait à quel point j’y suis mal à l’aise. Et puis ce n’était pas moi qui devait venir mais Arthur. Je me sens doublement incongrue en ce lieu et à cette heure.
Fort heureusement, la brunette de l’accueil a un professionnalisme à toute épreuve. Sûr qu’elle doit en voir des moins agréables, des mal élevés qui croient que le fric donne tous les droits, des couples illégitimes qui s’inquiètent qu’il y ait quelqu’un de connu dans la salle, des dragueurs démarrant au quart de tour devant le premier frais minois. Alors, finalement, une hésitante de ma sorte, cela doit se gérer plus facilement que je l’imagine.
- Veuillez me suivre, mademoiselle. Vous êtes attendue dans la salle d’apparat.
Elle quitte l’abri précaire de son petit pupitre, déploie deux longues jambes interminables et puis, se retournant vers moi, ajoute :
- Vous êtes la première.

Salle d’apparat. Le mot n’est pas galvaudé. On se croirait dans un salon de Versailles. Peintures et tentures aux murs, quelques grands miroirs qui font se démultiplier l’espace, des meubles de style Louis XV et des dorures, beaucoup de dorures. Trop à mon goût mais ce n’est qu’un goût.
Au centre de la pièce, une longue table avec quatorze couverts. Vaisselle de porcelaine, verres de cristal en quatuor décroissant, nappes en dentelles. Luxe et préciosité. Encore et toujours. Je m’y attendais mais cela me paralyse. Comme toujours.
S’il n’y avait ma belle robe qui me déguise et me permet de me fondre dans ce décor, je me sentirais totalement incongrue ici.
- Je vous débarrasse ?
La demoiselle de l’accueil tend déjà les mains vers moi. La réponse ne peut qu’être positive ; je ne vais pas garder mes deux gilets épais toute la soirée. Sans compter qu’il faudra rentrer et que la température n’aura pas baissé. J’aurais mieux fait de prendre la doudoune… Mais une doudoune bleu marine et du cristal d’Arques ne me paraissent définitivement pas compatibles. Pas plus que Fiona Toussaint et Le Bistrot du Ramier.
- Vous pouvez vous asseoir si vous le souhaitez.
Je pose la main sur un des sièges autour de la table. Mais où me mettre ?
Sans rien laisser percer de la consternation qui doit l’envahir devant une cliente aussi empotée, la brunette me montre les fauteuils situés à l’opposé de la table, nimbés dans la lumière de chandeliers d’argent posés sur des guéridons en bois précieux. Elle a raison, c’est plus simple.
- Merci…
Nous prenons des directions différentes. Elle retourne à son pupitre, j’essaye de gagner sans faire de bêtises un des fauteuils.
- Pourvu que personne ne soit superstitieux, me dis-je en considérant la table qui brille comme le jardin sous le gel.
Quatorze convives moins Arthur égale treize à table. A se demander si la véritable raison de ma présence ici n’est pas à trouver dans cette superstition ancestrale. Allons, s’il faut que quelqu’un se dévoue pour faire retomber ce nombre à douze, je me sens tout à fait d’être celle-là.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 26 Mai 2013 - 19:33

Il me fallut attendre cinq bonnes minutes avant de me retrouver accompagnée dans la grande salle.
A tout prendre, je crois d’ailleurs que j’aurais préféré rester seule encore un bon moment car celui qui entre n’est autre que le fils Rouquet. Evidemment, en disant fils, un lecteur non prévenu pourra imaginer quelqu’un de jeune… Il me faut immédiatement rectifier cet a priori. Jean-Baptiste Rouquet a soixante ans bien sonnés, une calvitie largement prononcée et surtout un passé politique bien affirmé. Pas le genre perdreau de l’année donc… Député puis sénateur centre-gauche de la Haute-Garonne, il a été à deux reprises secrétaire d’Etat (respectivement au tourisme et à la sécurité intérieure). C’est un madré et un opportuniste qui faillit en 2007 basculer vers le centre-droit juste avant l’élection de Nicolas Sarkozy. Contre la proposition d’un nouveau maroquin. Les mauvaises langues, à moins que ce ne soit les esprits les mieux informés, rapportent que ce serait sa mère qui l’aurait dissuadé de pratiquer une volte-face qu’une grande partie de son électorat n’aurait pas comprise. Bien lui en a pris car, alors qu’au soir du premier tour des législatives il apparaissait en passe d’être battu, l’affaire de la TVA sociale imprudemment présentée sur un plateau télé lui permit de retrouver son siège haut la main.
- Bonsoir Fiona… Arthur n’est pas là ?
C’est ça les politiques. Une poignée de mains bien ferme, un sourire qui réchauffe, une attention toujours au coin des lèvres. Si vous êtes averti, vous ne vous laissez prendre que quelques instants. Sans cela, vous restez scotché, subjugué, par un discours plein de fausse empathie et fabriqué, presque calibré, pour convenir à tout le monde. Malheureusement pour Jean-Baptiste Rouquet, je ne le rencontre pas pour la première fois et mes préventions sont bien établies à son égard. Il est ambitieux et s’en cache à peine : son regard est déjà fixé sur la ligne de départ pour les présidentielles de 2017. Arthur m’a touché quelques mots de cette stratégie hautement spéculative. Rouquet est persuadé que la gauche l’emportera en 2012 et se plantera lamentablement en fracassant ses idées généreuses sur le mur en béton de la crise mondiale. En 2017, l’ancien président Sarkozy se représentera en se posant en sauveur mais les Français chercheront alors une alternative aux extrêmes ou au centre. A ce moment-là, il faudra exister pour ramasser la donne et, la crise ne pouvant être éternelle, capitaliser sur l’amélioration de la situation économique pour obtenir un second mandat.
On le voit, le bougre a tout prévu. Sans doute qu’il s’illusionne complètement – c’est du moins l’avis d’un expert de la chose politique comme Arthur – mais on ne peut nier que son plan a quelque cohérence. Son véritable problème, en fait, est qu’il existe à peine dans l’esprit des Français. Localement, on le connaît mais au plan national il n’est presque rien… Si ce n’est un accent du midi dont certains imitateurs font leurs choux gras quand ils n’ont rien d’autre à dire. Que lui manque-t-il pour réussir à exister alors ? De se faire connaître bien sûr, d’être réactif face aux aléas de l’actualité tout en donnant une image apaisante, d’être là où se construit l’opinion. N’est-il pas – même si c’est sa mère qui le dirige dans la réalité – le propriétaire d’un groupe multimédia qui ne demande sans doute qu’à rouler pour lui jusqu’en 2017 ? Avec ça, il pourrait bien parvenir à ses fins.
- Non, Arthur n’est pas là… Il est à l’hôpital…
Les yeux de Jean-Baptiste Rouquet s’écarquillent sans que je parvienne à décider quelle est la part de sincérité dans cette réaction.
- C’est grave ?...
- Non… La petite a l’appendicite…
- Ah oui, la petite… Comment s’appelle-t-elle déjà ?...
Je devine sans peine qu’il cherche à mettre ses fichiers cérébraux à jour. Pour l’avoir vu un jour œuvrer au marché des Carmes, on ne peut qu’être impressionné par la mémoire de ce type. Sans notes, sans souffleur auprès de lui, il appelle les commerçants par leur prénom, prend des nouvelles de leur femme ou de l’avancée des études de leurs enfants. Succès garanti.
- Corélia…
- Ah oui, c’est vrai… Corélia… Quel beau prénom ! Vous l’avez bien choisi, cela lui va bien à votre poupée.
J’évite de lui dire que ce n’est pas ma fille biologique. Ce genre de chose, vous n’avez pas forcément envie de le confier à tout le monde. Surtout à ce genre de type. Quelque part je considère qu’il n’a rien à savoir sur elle, que cela ne le regarde pas. Dieu seul sait ce qu’il pourrait faire, si le besoin s’en faisait sentir, avec une information comme celle-là.
Il faudrait aussi que j’arrête de me faire des films. La période tendue de ma vie est derrière moi, les services secrets du pays me fichent la paix et aucun complot ne se trame plus dans mon dos. Relax, Fiona !... Les ambitieux ne sont pas forcément de grands méchants !

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 28 Mai 2013 - 23:04

On ne devrait jamais baisser la garde. Alors que je m’efforçais de prendre de bonnes résolutions, survenait l’inattendu de la soirée. En clair, la mauvaise surprise… Celle qui transforme un repas par avance déjà pénible en supplice de Tantale à venir.
Beaucoup de Français ont appris depuis quelques années à connaître le nom de ce journaliste et ancien scénariste de cinéma devenu un des chantres du « roman national ». Il s’appelle Vladimir Lacazi… Un prénom russe et un nom de famille méditerranéen comme pour mieux souligner le côté explosif du personnage. Froideur nordique en apparence mais véritable tempérament offensif. C’est lui qui déboule dans le salon d’apparat avec sa suffisance coutumière.
On ne se connait pas. Du moins pas personnellement… Mais Arthur l’a reçu lorsqu’il travaillait au journal sur RML et, du coup, c’est un peu comme si je le connaissais déjà. Il faut dire qu’Arthur n’a pas son pareil pour « sentir » les personnalités. De Lacazi, il m’a dit assez vite :
- Tu as adoré rompre des lances avec Maximilien Lagault ?... Avec Lacazi, il faudra te mettre au bazooka.
Et quelque part, sans être particulièrement couarde, j’espérais sincèrement ne jamais à avoir à choisir mes armes face à lui.
Raté ! Le combat va commencer ce soir.
- Vous connaissez Vladimir Lacazi ?
Jean-Baptiste Rouquet, sa mère n’étant pas encore arrivée, se prend pour l’organisateur du repas. J’aurais préféré pouvoir continuer à ignorer le nouvel arrivant. Voilà qu’il le plante face à moi.
- Un peu…
Quelque part, je fais dans la demi-mesure. Mon « un peu » a un côté vache que je ne parviens pas à assumer totalement. Bien sûr que je le connais ce grand gaillard à la peau bronzée, aux yeux bleus et aux gestes démultipliés. On ne peut pas se balader dans le rayon Histoire d’une librairie sans voir ses ouvrages sur les présentoirs. Et quand il ne signe pas lui-même, il est convoqué pour la préface. Si on ajoute à cela ses émissions sur une radio concurrente de RML (émission qui, contrairement à la mienne, a duré plus d’une saison), Vladimir Lacazi est devenu une figure incontournable.
- Je crois bien, reprends-je, que nous avons été concurrents dans une vie précédente.
Comme je ne parviens pas de me défaire de la bonne éducation que « maman » m’a donnée, je tends la main. Lacazi la snobe et vient me claquer trois bises retentissantes.
- Sans rancune, fait-il, en s’éloignant…
De la rancune ? Qu’est-ce qu’il croit ? Que RML a capitulé face aux scores de son émission et a précipité la fin de la mienne ? La vérité est toute autre et il doit bien le savoir. Nous en sommes déjà à une piqûre chacun. Ca promet…
Je prends sur moi de brider ma fierté et de ne pas répondre.
Et je fais bien car c’est le fils Rouquet qui enchaîne et qui me livre les clés de la présence de l’historien médiatique à cette soirée de travail.
- Vous ne saviez peut-être pas que nous avons une importante participation dans le magazine d’Histoire grand public, Ego-Histoire ?
Il n’y a pas besoin de réponse de ma part. Je l’ignorais et cela doit clairement se voir sur mon visage. J’ai la très nette sensation de m’être faite manipuler. Par qui ? Par Arthur ? Par Liliane Rouquet ? On se doute bien que si j’avais su que, via le groupe multimédia de La Garonne, je pouvais me retrouver rattachée à Lacazi et à ses idées si particulières de l’Histoire, j’aurais refusé de m’engager.
Décidément, je sens que cette soirée est bien partie. Je vais follement m’amuser…
Je trouve le prétexte d’un coup de téléphone à passer pour m’éloigner. Allons, tout cela est secondaire à côté de l’état de santé de Corélia. Il faut que je sache où en est ma « fille ».
Ca sonne, sonne, sonne… Et Arthur ne répond pas… Plutôt que de laisser un message audio qu’il aura peut-être du mal à écouter, je lui envoie un sms. J’ai bien envie de lâcher ce que j’ai sur le cœur mais ce n’est pas le moment, les circonstances ne s’y prêtent pas… Et puis les messages écrits peuvent prendre une force qu’on n’imagine pas toujours, surtout quand on les écrit sur un écran de quelques centimètres de large.
J’enfourne le portable dans mon sac en me disant que je reviendrai dans un quart d’heure consulter mes messages.
Je me rends compte alors que je pourrais tout aussi bien repartir, il me suffirait juste de récupérer mes grosses vestes à l’entrée. Ni vu, ni connu, la porte est là qui me tend ses bras de fer forgé.
Après tout, il y a de la part de la famille Rouquet une violation manifeste d’une sorte d’accord tacite entre elle et nous (Arthur, Ludmilla et moi) à propos d’Hier, Aujourd’hui. Notre hebdomadaire n’était pas censé coexister avec Ego-Histoire, un magazine racoleur pour qui les grands crimes ou les grands drames des temps passés sont des éléments qui ont contribué à forger la culture nationale. Ravaillac, Landru et Pétiot aussi fondamentaux que Rabelais, Voltaire ou Bizet ? Ben voyons…
Le tout serait d’être certaine de pouvoir assumer ma défection devant Arthur. Après tout, quelque part, son avenir professionnel est jeté dans la balance ce soir. A bien y réfléchir, deux options seulement se présentent : soit il n’était pas au courant et, dans ce cas, il sera tout aussi colère que moi ; soit il savait pertinemment que Lacazi était en affaire avec les gens de La Garonne et, là, ça sent l’explication de gravures à la maison.
Or donc, à la grande satisfaction de ma fierté blessée, je me décide pour la poudre d’escampette…
Du moins jusqu’à ce que Liliane Rouquet me cueille à la sortie de son taxi dans lequel j’espérais bien pouvoir m’engouffrer…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 14 Juil 2013 - 21:54

On pourrait résumer d’un seul mot le sens général des propos de Liliane Rouquet devant mes explications à ce départ précipité.
Taratata !
Rien à voir avec la mythique émission présentée par Nagui. Ce qu’elle me signifie à chacun de mes arguments c’est qu’il ne vaut rien, que je n’ai pas le sens des priorités, que tout ça c’est du blabla sans valeur. Une ablation de l’appendicite, la belle affaire ! Aujourd’hui, c’est presque aussi banal que soigner un rhume… Arthur qui ne répond pas ?! Connaissant son sens scrupuleux des convenances, il a coupé son portable pendant la consultation… A ses yeux, rien dans ce que je suis en train de vivre ne justifie un abandon de poste dans une réunion de travail importante.
Dois-je m’étonner d’une telle attitude ? Si on en croit les rumeurs colportées sur plusieurs générations de journalistes au sein de la rédaction de La Garonne libre, Liliane Rouquet aurait organisé elle-même une réunion quelques heures avec le décès de son mari, juste pour montrer qu’elle tiendrait la barre du navire avec fermeté et qu’il ne fallait pas compter sur la moindre faiblesse de sa part. La connaissant désormais mieux, je puis assurer que si l’anecdote n’est pas vérifiée, elle est très largement plausible. On ne résiste pas à cette femme-là.
Vaincue, je suis donc retournée déposer mes deux grosses vestes au vestiaire.
- Et en plus, vous êtes jolie comme un cœur…
Ca s’appelle le coup de grâce en tauromachie.

Je dois reconnaître qu’avec le décalage entre les faits et leur traduction dans mes carnets, je ne suis plus très sûre de l’ordre exact d’arrivée de tous les convives. Ce qui est certain c’est qu’avec Liliane Rouquet sont arrivés sa secrétaire particulière, Myriam Sonche, et le directeur de la télé locale aux mains du groupe de La Garonne libre. Petite télé avec des moyens limités et des audiences plus restreintes encore. Le voyage dans la Mercédès présidentielle n’avait pas été pour Pierre Tronchin un simple déplacement d’agrément. Il avait dû y avoir, en préalable au diner, des boulons resserrés.
De superstition en tous cas, il n’y eut pas lorsqu’on se compta. On évacua simplement le couvert prévu pour Arthur, couvert qui – selon le plan de table bien évidemment approuvé, sinon cogité, par Liliane Rouquet – se situait à l’opposé du mien. Lequel des deux entendait-elle surtout isoler de l’autre ? Treize à table et personne ne moufta. Pas même Vladimir Lacazi qui aurait pu en cette occasion rappeler les origines de cette superstition si chrétienne et donc si centrale à ses yeux dans notre culture.
Je me retrouve entre un cinquantenaire plus que rebondi et une pimpante quadragénaire. Lui est le directeur de la régie publicitaire du groupe, elle la patronne de la rédaction de La Garonne libre. Deux éléments majeurs donc… Mais à bien y réfléchir et sans connaître le pedigree exact de chacun – on n’a pas jugé important de me présenter les derniers arrivés – il n’y a pas ce soir autour de la table d’éléments faibles, de seconds couteaux. Tous ceux qui sont là sont, à leur place, des rouages essentiels. Remplaçables sans aucun doute mais détenant chacun une part des forces vivres du groupe multimédia.
La seule qui fait tâche – et je le sais depuis le début – c’est moi. Cela me rappelle tristement une autre scène quelques mois plus tôt à Paris lorsque le réalisateur Bernard Duplan a tenu à me présenter à ses comédiens. Je n’étais pas de leur monde et même les plus attentifs et positifs à mon endroit n’avaient pas manqué de me le faire sentir…
- Mesdames, messieurs, vous connaissez tous les raisons qui ont présidé à cette réunion de travail… Je voudrais au préalable excuser Arthur Maurel qui, pour des raisons personnelles et familiales, ne peut être des nôtres ce soir. Vous ignorez peut-être encore que je l’ai désigné comme « conseiller spécial extérieur » afin qu’il nous apporte un regard neuf sur nos activités et nous aide à orienter notre stratégie à courte et moyen terme.
Je note le temps utilisé par la propriétaire. Dans la bouche d’Arthur, il s’agissait d’un conditionnel ou d’un futur. Pour Liliane Rouquet, cela relève déjà du passé ; c’est acté et elle est déjà passée à autre chose. Lequel conjugue les faits au temps exact ? Là encore, il m’est impossible de le savoir.
- Cependant, poursuit madame Rouquet, il est en quelque sorte suppléé par son épouse, Fiona Toussaint, laquelle est la rédactrice en chef d’un nouvel hebdomadaire que nous allons lancer très prochainement.
Je veux préciser que je ne suis que co-rédactrice en chef, je n’en ai pas le temps. La volonté de Liliane Rouquet de marginaliser, voire d’ignorer, Ludmilla m’apparaît encore plus manifeste.
Elle enchaîne sans me laisser prendre la parole.
- Vous savez ce que j’attends de vous… Si vous avez des idées – et vous devez en avoir car je vous paye aussi pour cela – il faut qu’elles jaillissent ce soir, que nous les passions au crible et que nous parvenions au dessert à une définition claire de notre stratégie pour les cinq ans à venir.
J’admire l’énergie de cette femme. A son âge, elle pense encore au futur et elle n’entend en aucun cas le subir. Bien au contraire ! Elle veut qu’il s’ordonne selon ses désirs et pour le plus grand profit de l’entreprise qu’elle a reçue au décès de son époux. On peut supposer que Jean-Baptiste Rouquet ne goûte guère cette volonté farouche de se maintenir au sommet. Depuis trente ans au moins, sa mère tient entre ses mains les leviers d’un « empire » avec lequel il aimerait sans doute pouvoir jouer à son tour.
- Pierre, vous m’avez dit en venant que vous aviez dégagé des éléments pour faire évoluer Télé-Garonne. Pouvez-vous présenter ces points s’il vous plait ?
Comme dans un ballet habilement réglé, les premiers mots de Pierre Tronchin s’accompagnent de l’arrivée de l’entrée. Carpaccio de Saint-Jacques crues aux truffes du Périgord.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 15 Juil 2013 - 21:29

Il serait inutile - et sans doute vain tant ma mémoire a passé les détails des discussions de ce soir-là à la grande broyeuse des souvenirs inconsistants – d’essayer de rapporter ici les propos échangés. Je ne peux donner que quelques éclairs, certaines choses vues et entendues qui m’ont heurtée, étonnée ou consternée.
L’objectif global était clair : faire face à la crise de la presse qui mettait en péril l’avenir du groupe, en appliquant le principe bien connu consistant à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Ici, Pierre prenait l’apparence des secteurs en difficulté et Paul se retrouvait dans certains magazines et sur les ondes de la radio locale. Dans ce vaste jeu de « recherche de synergies », le vaisseau-amiral de l’entreprise, le quotidien régional, était le seul à échapper au déshabillage. A croire que son ancienneté lui donnait des pudeurs de vierge effarouchée. Au contraire, derrière tous ces échanges de bons procédés entre branches, la volonté de Liliane Rouquet était on ne peut plus claire ; il fallait sauver le soldat « Garonne libre ». Mon voisin de gauche, Thibaud Dorval, en tant que responsable de la régie publicitaire, était le plus souvent celui qui, non sans une certaine lassitude, devait pondérer les idées lyriques des uns et des autres : ce qui était brillant sur le papier ne passait pas la rampe du chiffrage des rentrées qu’on pouvait en attendre. Il fallait s’appeler Fiona Toussaint pour prendre le risque de porter un projet éditorial en assumant totalement le risque d’une grosse perte financière.
Quand ce n’était pas Thibaud Dorval qui jouait le rôle de la douche écossaise, c’était l’avocate du groupe, Cathy Miramont, que j’avais eu l’occasion de croiser lorsque nous avions paraphé l’accord liant Hier, Aujourd’hui à l’entreprise de Liliane Rouquet et de son fils. Elle, elle pointait tout ce qui risquait de conduire le groupe devant les tribunaux. Politique étrange tant – et j’en avais été la victime quelques temps plus tôt – certains n’ont ni ce type de scrupules, ni ce type de calculs. Combien de magazines people ont intégré depuis longtemps que les frais de justice et les dommages et intérêts ne sont qu’un moindre prix à payer par rapport aux recettes engrangées après la publication de photos volées ou d’insinuations mensongères ? Les prudences de Cathy Miramont me semblaient clairement inspirées par une certaine noblesse d’âme de Liliane Rouquet : on n’attaquait pas les gens sur leur vie privée. A n’en pas douter, lorsque Jean-Baptiste Rouquet prendrait véritablement la tête de l’entreprise, la musique changerait… Mais pour l’instant, il fallait en passer par les principes moraux rigides de la patronne. C’était un élément de stratégie disponible en moins… Mais personne n’eut le cœur… ou le courage de le signaler.
Cherchait-on pour autant à reconquérir le lectorat par la qualité ? Rien n’était moins sûr. En faisant un tour de table des participants, que je finissais par identifier en fonction de leurs interventions, il était clair que s’il y avait une volonté d’édification et de formation intellectuelle des lecteurs, elle était insignifiante et se limitait à nos modestes efforts. J’ai déjà eu l’occasion de dire à qui s’adressait réellement La Garonne libre, je n’ajouterais donc que des informations relatives aux principaux autres médias du groupe. Les magazines ? De la vulgarisation assez simpliste et plutôt racoleuse comme l‘était Ego-Histoire dans mon domaine. Le magazine de géographie s’intéressait en fait au seul tourisme et aux beaux paysages. Le magazine sur l’automobile ne se distinguait guère de ses concurrents, alternant reportages sur les nouveaux radars, taxes en cours de création et tests des derniers modèles sortis. Les magazines féminins alignaient les marronniers journalistiques avec la régularité d’une allée majestueuse aux portes d’un château : les régimes, le bronzage, la rentrée, les fêtes, les travaux de printemps dans la maison et on revenait aux régimes. Rien d’original mais, apparemment, c’est ce qui marchait… A l’exception du magazine de jardinage pour lequel la direction avait décidé d’arrêter les frais en pleine saison hivernale. Sans doute pour respecter le rythme de la nature.
Pas de vulgarité excessive mais pas davantage de qualité éditoriale, on comprend aisément que la marge de manœuvre du groupe était plus qu’étroite au moment d’aborder les choix stratégiques attendus par la propriétaire. Hors presse, on trouvait la même hésitation entre flops et succès. La télé locale était clairement un bide faute notamment d’être « montée sur le satellite » comme l’avait dit Pierre Tronchin. En revanche, la radio avait une audience locale très satisfaisante mais ciblait un créneau d’adultes et – au grand désespoir de mon voisin – ne touchait pas ce grand gisement de consommateurs que sont les jeunes. En conséquence de quoi, on allait rapprocher les rédactions de la télé et de la radio pour faire des économies d’échelle et essayer de racheter une fréquence pour monter une radio pour les « jeunes »… Je n’étais guère persuadée qu’ils aient une idée exacte de ce qu’attendait la jeunesse en la matière… Surtout celle à qui je faisais cours et qui, sans aucun scrupule, s’échangeait des morceaux en mp3 téléchargés illégalement. Etait-il si sûr que cela qu’ils aient besoin - et envie - d’écouter la radio pour avoir leur quota de rap ou de métal ?
- Qu’en pensez-vous, Fiona ?...
Je n’ai pas réussi à ne pas sursauter. Depuis une bonne heure, soit le temps des deux entrées, je n’avais pas existé et peu à peu je m’étais éloignée du détail des débats. Je pensais à Arthur, à Corélia petit bout de chou peut-être déjà sur la table d’opération. Je pensais aussi – allez savoir pourquoi, peut-être à cause de la radio – à Hélène Stival, ma copine chanteuse, qui m’avait annoncé qu’elle partirait l’été prochain enregistrer son nouvel album à L.A. et s’était mise en tête de m’y amener avec elle.
Mon retour depuis la Californie ne prend pas plus de deux secondes mais il me parait durer une éternité.
- De la radio ?...
Toujours le même débat en de telles circonstances. Faut-il feindre de ne pas avoir d’idées pour ne froisser personne ? Ou, au contraire, faut-il dire ce qu’on a sur le cœur pour continuer à pouvoir se regarder le matin dans la glace pour autre chose que la rectification du tracé d’un sourcil ?
- Madame, cette idée a dix ans au moins de retard.
Murmure autour de la table. Et ce n’est pas pour célébrer l’arrivée du pigeon rôti avec son croque de tomate et sucrine dans son jus relevé à l’anchois.
- Expliquez…
Je me lance avec pour toute hardiesse le sentiment qu’une fois que mon raisonnement aura été formulé, tout le monde saisira mon manque complet de compétences en la matière. Je n’ai pas la tête formatée pour raisonner comme eux… A tort ou à raison.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 30 Juil 2013 - 14:09

Il va sans dire que mon opinion livrée franco fait son petit effet. A se demander si ces brillants professionnels regardent véritablement vivre leurs enfants… Ils semblent pour certains choir de la lune (ou même de Pluton pour les plus âgés).
- Mais enfin, la radio… Quand même…
Oui, il a bien raison de s’offusquer, le responsable de la branche « magazine loisirs ». La radio est un magnifique média, proche des gens et en même temps faisant travailler l’imagination… Et je ne dis pas cela parce que j’y ai œuvré pendant une année entière. A tout prendre, je préfèrerais retrouver mon créneau dominical si pourri sur une radio que décrocher une émission en prime-time à la télé. La manière de s’adresser à l’auditoire n’est pas la même, un peu comme si on comparait un cours dans une classe de lycée à une conférence dans le grand auditorium de la Sorbonne. Mais qu’y puis-je si, quand j’évoque une grande radio nationale comme RML, France Inter ou Europe 1, les étudiants me regardent telle un dinosaure en laissant tomber : « on savait bien que vous écoutiez des trucs de vieux ».
- Il y a quinze jours, je suis allée à la fnac pour me trouver un cd… Pas un truc évident en l’occurrence, un groupe américain faisant une sorte de country-folk très douce et poétique. Idéal pour vous calmer quand vous corrigez des examens…
Ils m’écoutent poliment même si le rapport avec la radio n’est pas d’une grande évidence a priori.
- Impossible à trouver en rayon… Alors, je demande au responsable…
J’évite de préciser que pour oser faire cette demande il m’a fallu un bon quart d’heure. Sur ce point, je ne me referai jamais. J’ai peur de déranger, peur de ne pas avoir bien regardé et surtout peur de la réponse. Sur ce point, je ne serai pas déçue.
- « Je ne connais pas » me dit-il …
Il est supposé être le spécialiste, non ?
- « Je vais regarder sur l’ordinateur »…
Bien sûr… Moi-même quand je ne connais pas une date précise, c’est ce que je fais… Sauf que je pense que ma mémoire connaît plus de dates que ce vendeur d’artistes et de titres d’albums. C’est mon côté « tout le monde doit être parfait » qui s’exprime dans ces réactions-là… mais heureusement cela ne dure pas. D’autant que le vendeur va se révéler très compétent par la suite et, surtout, très instructif.
- « Non, on ne l’a pas, fait-il enfin… Il faut que vous le commandiez directement aux Etats-Unis… Mais le plus simple c’est encore de le télécharger sur le site du groupe ou de sa maison de disque… »…
- Quel rapport avec la radio ? s’impatiente enfin quelqu’un.
- J’y viens… J’explique que mon niveau de langue anglaise étant ce qu’il est, j’aime bien avoir le cd parce qu’il y a les paroles, des notes sur l’enregistrement etc… Histoire de ne pas chantonner bêtement du yaourt sans être sûre de comprendre ce que je raconte… Et là, le vendeur m’explique que c’est inéluctable, que le cd est déjà condamné, que dans un an il n’y aura plus de lecteur de cd dans les autoradios mais des prises pour clé USB… Mettez-vous à la place d’un jeune, et bientôt d’un moins jeune car il faudra tous y passer d’une manière ou d’une autre… Sur sa chaîne, dans sa voiture, et je ne parle pas de son baladeur, que des fichiers numériques musicaux qu’il a choisis, dont il maîtrise la diffusion… Qu’est-ce qu’il ira écouter une radio musicale où il aura des pubs, des animateurs plus ou moins lourdingues, un flash d’infos toutes les heures… Le cd va mourir mais une certaine radio aussi… Celle du début des années 80… Or c’est ce genre de radio que vous voudriez créer…
Convaincants ou pas, mes arguments ont semblé porter. Surtout auprès de Liliane Rouquet qui me considère avec une certaine satisfaction… Comme si elle se faisait gloire d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui pense avec sa vie comme étalon et pas juste avec des statistiques plein le cerveau.
- Donc pas de radio pour toucher les jeunes, tranche-t-elle… Mais alors quoi ?...
Je profite de ses bonnes dispositions pour demander l’autorisation de m’éclipser le temps de passer un coup de téléphone. La présidente y consent avec un sourire cette fois-ci moins louangeur. « Décidément, ma petite, semble-t-elle me dire, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous inquiéter pour un rien ».
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 31 Juil 2013 - 0:46

Mon passage aux toilettes, le téléphone portable à la main, ne fait rien pour combler mon inquiétude. Au contraire, il la creuse et la transforme en angoisse. Arthur avait promis de me tenir au courant !... J’ai déjà expédié quatre sms, de plus en plus courts mais de plus en plus insistants. Rien en retour !... Que se passe-t-il ?
Je reviens sans doute plus livide qu’une morte ce que personne ne paraît constater. Ils sont penchés sur leurs assiettes comme entrés dans une sorte de grande méditation collective. La grande prêtresse du bout de la table a-t-elle intimé l’ordre à ses disciplines de chercher dans la chair de pigeon l’inspiration faisant si cruellement défaut depuis le début de la soirée ? A voir… Je ne crois guère à cette méthode. Le silence et le repli intérieur ne valent pas une bonne tempête de cerveaux où chacun dit tout ce qui lui passe par la tête. C’est généralement en délirant ainsi que j’ai accouché de ce que je tiens pour mes meilleures idées…
La célèbre toccata de Jean-Sébastien Bach tire tous les convives de leur apprentissage accéléré de l’ornithologie urbaine. La tonitruante sonnerie vient du bout de la table. Pas celui de Liliane Rouquet, l’autre ! Celui où siège, plutôt que trône, son fils et héritier. Va-t-elle lui faire un reproche ? J’ai l’impression qu’une remarque bien sentie bouillonne dans son cerveau mais elle n’a pas le temps de jaillir ; Jean-Baptiste Rouquet s’est déjà levé et a quitté la pièce pour s’isoler et répondre. Attitude plus que raisonnable car elle lui permet d’éviter la tempête qui s’abat alors sur nous.
- Cette impolitesse me terrifie !... Nous sommes ici pour travailler, pour être concentrés sur un seul but, sur un seul objectif… Si nous avons l’esprit ailleurs, comment être efficace ? Comment avancer ?
Bien sûr, elle me regarde en disant cela… Mais pas seulement… Tout le monde, à un moment ou à un autre de la soirée, a jeté un regard sur l’écran de son portable – voire pour deux participants sur une tablette dernier modèle – afin de vérifier qu’aucun nouveau message n’était arrivé… Cela m’a permis de constater que j’étais la seule à avoir laissé mon « engin de communication rapprochée » au vestiaire. Il y a peu encore tout le monde me reprochait d’oublier de rallumer mon portable ; désormais, il est bien allumé mais je ne l’ai pas sur moi. Si cela ne s’appelle pas une antipathie réciproque… Ce maudit appareil n’a même pas la délicatesse de me livrer de bonnes nouvelles, il n’est qu’un vecteur de soucis ou d’angoisses. Pourquoi donc en rechercher si fort la présence jusqu’à se faire quasiment greffer un écouteur dans l’oreille ? Je dois être terriblement vieux jeu mais j’assume pleinement ce rejet de « la chose ».
- D’ailleurs, voilà ce que nous allons faire… Nous allons tous vider nos poches et nos sacs et poser ces insupportables objets sur le guéridon là-bas. Je demanderai au maître d’hôtel de les emporter ensuite. Ils ne vous seront rendus qu’à la fin… C’est ce qu’on fait dans les lycées, je crois, non ?...
- Seulement pour le bac, dis-je, étant bien certaine que c’était à moi que cette question « éducative » s’adressait.
Si Liliane Rouquet savait ce qu’il se passe – parfois – dans les amphis où se déroulent les partiels à la fac…
En tous cas, les parfaits petits moutons obéissent à leur patronne sans discuter. Enfin, presque… Il faut une vigilance acérée de la part de la présidente pour faire remarquer à l’avocate qu’elle n’a déposé que deux portables alors qu’elle en a toujours trois en permanence sur elle. Vladimir Lacazi est houspillé à son tour parce qu’il semble obtempérer mollement.
Mon tour vient immanquablement.
- Fiona… Le vôtre !
- Madame, il est dans mon sac… Au vestiaire…
- Eh bien, allez le chercher…
J’ai l’insigne naïveté d’imaginer que c’est un moyen qu’elle m’offre de consulter à nouveau mes messages tranquillement. Même pas ! Elle veut vraiment que je noie mon portable au milieu de cet amas de technologies innovantes venues des Etats-Unis, de Scandinavie et surtout d’Asie du Sud-Est. Trop contente d’abandonner mon combat perdu d’avance avec le pigeon cuisiné, je me précipite auprès de la préposée au vestiaire, récupère mon téléphone, consulte mon registre d’appels qui reste désespérément vide et reviens mettre la touche finale à la sculpture ultra contemporaine établie sur le guéridon. Il y en a pour une fortune. Heureusement qu’on est dans un établissement plus que sélect…
Je me permets un regard un tantinet inquiet vers Liliane Rouquet. Je ne sais pas ce que les autres attendent de leur téléphone ce soir mais il me semble que mes motifs d’inquiétude sont – quoi que paraisse penser la présidente – plus légitime que ceux qui ont permis à son fils de s’éclipser.
- On vous les rendra ! promet-elle à la cantonade…
Ce qui ne répond en rien à mon inquiétude… Surtout lorsque je constate qu’on n’a pas débarrassé mon assiette et que le volatile sinistre y trône toujours. La situation me rappelle en un terrible raccourci les propos d’un chef d’établissement de Marc Dieuzaide, le mari de Ludmilla, à l’époque où l’informatique était encore à ses balbutiements dans les lycées : « Pour communiquer, je préfère encore les pigeons à vos bidules… Au moins, on peut ensuite les mettre dans son assiette avec des petits pois ». Loin de me faire rire, cette anecdote me donne plutôt envie de vomir… Le faisandé du volatile n’est pas du tout à mon goût et la bêtise humaine a toujours tendance à me filer la nausée.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 31 Juil 2013 - 21:40

Le retour de Jean-Baptiste Rouquet me donne un répit supplémentaire dans mon combat avec la bête.
- Je suis désolé de ne pas pouvoir rester, explique-t-il. Il y a un idiot qui a dit n’importe quoi dans un article qui va sortir demain et le conseil politique doit se réunir d’urgence à Paris pour décider de son éventuelle exclusion du parti.
C’est tellement gros comme excuse que ça a quelque chance de ne pas être du bidon. D’un autre côté, il ne me surprendrait pas que ce contretemps ne désole pas plus que cela le fils de la proprio. A première vue, Liliane Rouquet apparaît autoritaire, volontiers cassante et impérieuse alors que son fils est tout en rondeur et empathie. A bien les observer quand l’attention se porte ailleurs que sur eux, tout cela relève de faux-semblants. La patronne est pète-sec mais globalement juste et sait écouter les opinions sensées (ne l’a-t-elle pas fait avec la mienne à propos des radios ?) ; Jean-Baptiste Rouquet serait plutôt du genre à faire de grands sourires à tout le monde mais à prendre ses décisions lui-même sans la moindre concertation. Autant dire que la réunion de ce soir devait prodigieusement le barber. Que sa mère vienne à disparaître et il trouverait d’autres moyens pour occuper ses soirées…
L’homme politique et la patronne de presse s’embrassent avec des effusions que je ne peux m’empêcher de trouver sur-jouées. Si le fils est soulagé d’échapper à la fin du repas (ce serait également mon cas), la mère n’a pas l’air outrée plus que cela de ce départ précipité. Il me vient même en tête l’idée que tout cela est combiné depuis le début… Raison pour laquelle, en cette hivernale soirée, nous nous sommes retrouvés à Blagnac, soit à quelques centaines de mètres de l’aéroport. Pratique pour prendre le dernier vol à destination de Paris avant que les intempéries ne viennent à condamner les pistes au silence.
Je me secoue le cortex. Encore cette foutue tendance à voir des coups fourrés partout ! Je crains qu’il ne me faille des années avant de me débarrasser la tête des événements des derniers mois.
En parlant de débarrasser, le maître d’hôtel et la serveuse débarquent à point nommé. Avec une mine contrite – et d’une fausseté que je me reproche encore – j’explique que je n’ai plus faim et je vois s’éloigner sans aucun regret mon pigeon avec sa sucrine encore intacte. Mon royaume pour une pomme de terre bouillie !!!
Les talons de Jean-Baptiste Rouquet sont encore en train de claquer dans l’entrée du restaurant que déjà sa mère réanime les échanges. Exit la question de la radio, on en vient à la politique éditoriale générale à quelques mois de l’élection présidentielle. Ici, il n’y a pas de véritable discussion, la consigne présidentielle est très claire (et le départ du fils Rouquet ne m’en paraît que plus suspect en cet instant) : neutralité totale ! Certes, la gauche semble avoir un boulevard devant elle mais le président sortant est capable de tout, y compris d’un rétablissement in extremis pour une victoire d’une courte tête comme on dit à l’hippodrome de la Cépière. Même si, par profession, je sais que tout peut être prétexte à travestissement et à interprétation, j’ai quelque mal à voir comment le magazine féminin ou celui dédié à l’automobile pourrait influer en quoi que ce soit sur le vote des habitants de la région. A moins de considérer qu’un candidat fera plus pour la disparition des radars sur les routes ou défendra la restriction des droits à l’avortement… Oui, vu comme ça…
La salade, même lardée de compléments assez étranges tantôt acides et tantôt sucrés, se laisse avaler sans broncher. Cela me va très bien ainsi… Je décroche à nouveau des discussions pour essayer de rejoindre par la pensée ma petite Corélia. Mes yeux se ferment peu à peu, je me sens bercée par ces échanges parfois péremptoires, souvent prétentieux – après tout, ils cherchent tous à briller pour défendre leur beefsteak – et qui ne font pas avancer le schmilblick. Pas sûr qu’au dessert, Liliane Rouquet ait réussi à dégager quoi que ce soit de concret et de positif de tout cela.
La suite ne tarde pas à me donner raison…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 3 Aoû 2013 - 18:34

La suite ce n’est pas seulement cette mousse au chocolat au lait et cassis avec son sorbet au fromage blanc (même si cela semble très fantaisiste, on peut au moins saluer l’imagination du pâtissier). C’est aussi l’embarquement de nos téléphones portables ou tablettes par un grand type taillé comme une armoire à glace qui les place un à un dans une grande mallette rembourrée. Cela crée quelques remous autour de la table, remous que Liliane Rouquet coupe d’un péremptoire :
- Je vous avais dit que vous n’en aviez pas besoin et je vous redis que je vous les rendrai.
Je dois avoir une mine décomposée et des yeux remplis de désespoir, raison pour laquelle la patronne refuse désormais de croiser mon regard. Pourtant, comme les autres, je n’arrive pas à me rebeller, j’accepte cette décision bien qu’elle me coûte énormément. Sans doute parce que je me dis qu’à part faire traîner plus que de raison la discussion autour de digestifs, on est beaucoup plus près de la fin du repas que de son commencement (il est 23h40 à ma montre). Dans une heure à tout casser, même s’il doit m’en coûter encore quelques billets de 50 euros (y a-t-il un distributeur au fait dans le coin ?), je serai dans un taxi en direction de l’hôpital de Rangueil… Et là-bas, il y aura bien quelqu’un pour me dire où sont Corélia et Arthur… Et peut-être même pourquoi mon mari ne me répond pas.
Je plante ma petite cuillère dans la mousse. Elle reste bien droite. Pourquoi ai-je fait ce test dont « maman » disait qu’il permettait de savoir si la consistance de la mousse était bonne ? Un vieux fond d’habitude ou un peu de désœuvrement ? Les deux sûrement…
Je récupère un peu de la pâtisserie, l’approche de mes lèvres en essayant de me convaincre que j’adooooooore le chocolat.
C’est là que mon voisin, le responsable publicité, profère une énormité qui fait réagir toute la tablée. Zut ! Qu’est-ce qu’il a dit ?... Pas la moindre idée… J’étais en pleine madeleine de Proust.
- Monsieur Dorval, tempête Liliane Rouquet, vous aurez été ce soir un poil à gratter particulièrement irritant.
Comme un prof voulant stigmatiser un élève pris en faute, la patronne a usé du « Monsieur » suivi du nom de famille alors que depuis le début de la soirée, elle s’est efforcée de la jouer « proche » en appelant chacun par son prénom. Il a dû sacrément déraper, le Dorval, dont les gros airs de nounours triste évoquent plus la placidité que la virulence.
- Madame, sauf le respect que je vous dois, je n’entends depuis tout à l’heure que des fantaisies ne reposant sur rien. Une sorte de grande fuite en avant… Dépenser, dépenser, dépenser… Et moi je dois dire et répéter encore que le marché publicitaire n’est pas en expansion mais en régression, que toute dépense supplémentaire est un clou supplémentaire sur le cercueil de l’entreprise si nous n’y prenons garde.
L’image du cercueil passe mal… Pas tant auprès de Liliane Rouquet, qui doit bien savoir où en est le vaisseau de La Garonne libre au milieu de la tempête de la crise, qu’auprès des différents convives qui prennent tous cette admonestation pour leur pomme… Moi la première d’ailleurs car après tout, même si je paye largement pour sa publication Hier, Aujourd’hui ne sera pas forcément une affaire blanche pour les comptes de la société.
- Il y en a assez de cette pensée libérale permanente, réplique ma voisine… On est dans la plus totale frilosité, dans le conformisme économique béat. Quand, il y a quelques années, Arthur Maurel revenait avec un reportage sur la renaissance du Sentier lumineux ou sur les clandestins cherchant à atteindre les Canaries sur des barcasses pourries, on se fichait totalement de savoir combien ça avait coûté en billets d’avion ou en jours de planque… Ca faisait parler du journal, ça donnait de la crédibilité à la rédaction, ça boostait tout le monde… Si on vous écoute, vous et tous les gens qui pensent comme vous, il faudrait se contenter de relayer les dépêches d’agence pour faire des économies… On n’a qu’à faire un gratuit tant qu’on y est ; avec trois journalistes et une imprimante couleur, ça devrait le faire.
Cet éclat me touche doublement. D’abord parce qu’il a fait référence à mon chéri et à ses brillantes années de grand reporter au journal et ensuite parce que c’est la première fois de la soirée que l’idée de qualité de la production est avancée. Virginie Saint-Lazare, rédactrice en chef du quotidien, me devient subitement fort sympathique.
- Vous confondez tout, intervient Vladimir Lacazi… Monsieur ne parle pas de prudence, il parle d’efficacité de gestion… C’est le contraire de l’immobilisme… Il faut bouger mais bouger à coup sûr et à moindre coût.
- Vous avez raison, la Chine c’est trop loin et c’est trop compliqué… Parlons-leur de la jeunesse violente et déclassée du quartier du Mirail, ironise la rédac’ chef.
Je ne peux qu’abonder d’un hochement de tête… Sans toutefois m’engager plus que cela vu que je ne sais toujours pas ce que Dorval a pu dire exactement pour susciter de telles réactions. En tous cas – mais dois-je en être surprise ? – il s’est trouvé un soutien avec le sous-Lagault de pacotille.
- Il faut parler des deux, mademoiselle Saint-Lazare ! Et on leur parlera toujours des deux tant que je tiendrai la barre de ce groupe !
« Mademoiselle » ?... Connaissant la précision chirurgicale du langage de Liliane Rouquet, j’en déduis que la patronne de la rédaction a voué toute sa vie à son boulot et a oublié de chercher l’âme sœur… Ce qui aurait bien pu être mon cas si ma route n’avait pas croisé celle d’Arthur. Nouveau petit degré sur l’échelle de ma sympathie.
- Comme vous le voyez, nous n’avons pas avancé d’un pouce, continue la présidente avec un calme sibérien. J’avais pensé qu’une bonne table serait suffisante pour dégager des consensus et des lignes d’action… J’avais pensé que ce serait plus efficace qu’une atmosphère de travail classique dans une de ces salles de réunion stéréotypées où on regarde le plafond en attendant que ça finisse… Eh bien, je me suis trompée… Moyennant quoi, la situation du groupe étant ce qu’elle est, je me vois contrainte de vous inviter à poursuivre ce séminaire tout le week-end… Finissez vos assiettes en silence… Dans un quart d’heure, un minibus viendra nous récupérer.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 6 Aoû 2013 - 20:51

Du silence ?... Comment pourrait-il y avoir du silence après une pareille annonce ? C’est à qui expliquera, au milieu d’un brouhaha quasi général, ses bonnes raisons pour ne pas participer à ce week-end de travail forcé…
Je ne mêle pas ma voix à l’ensemble. Réponse de la bergère au troupeau en quelque sorte : après tout, il n’y a eu tout à l’heure aucune belle âme pour défendre mes intérêts et m’aider à me libérer de cette soirée assommante. Je comprends certes que chacun pense à son week-end en famille, sa sortie au ski, son tournoi de bridge ou que sais-je… Mais moi, il était question de la santé de ma fille et ils n’ont pas levé le petit doigt. Oh, bien sûr, c’est mesquin comme attitude et cela ne me ressemble pas vraiment, aussi il me faut bien reconnaître que je vois une seconde raison de rester silencieuse. J’approuve la décision de Liliane Rouquet. Et là, ce n’est plus l’universitaire qui parle mais la patronne de Parfum Violette (enfin, plus ou moins patronne désormais) : lorsqu’il a fallu mettre un coup de collier pour aider l’entreprise à démarrer puis ensuite après l’incendie de la boutique pour tout rebâtir, je n’ai pas compté mes heures… et Ludmilla n’a pas compté ses heures… et Adeline, théoriquement la moins impliquée des trois, n’a pas davantage additionné ses minutes supplémentaires pour me fourrer ensuite un décompte sous le nez en réclamant un défraiement proportionnel aux efforts consentis. Il y a un moment où il faut savoir pourquoi on travaille. Juste pour mettre du beurre dans les épinards ? A ce compte-là, tous ceux présents autour de cette table ne manqueront ni d’épinards, ni de beurre pour une ou deux générations… Ou est-ce qu’on bosse pour une idée, pour un projet, pour une réussite globale ? Si on est dans ce deuxième cas de figure, la satisfaction n’est pas seulement financière, elle est tout autant morale. A condition de ne pas s’y perdre au point d’oublier le reste… La vie…
Alors, sacrifier deux jours dans une année est-ce que ce n’est pas un moindre mal si on pense que cela pourra aider des gens à ne pas perdre leur boulot ? Est-ce que ce n’est pas un sacrifice logique si on prend en compte les besoins en apparence urgents du groupe multimédia ? A mes yeux, poser la question c’est déjà y répondre… Mais à leurs yeux, les choses ne se présentent pas de la même manière. En étant un peu cynique, je dirais qu’ils savent tous que si ça se passe mal, qu’ils retrouveront rapidement une place ailleurs. En étant juste réaliste, je dirais qu’ils sont de parfaits égoïstes… Et comme à chaque fois que je porte un tel jugement sur des personnes, je me regarde dans un miroir virtuel et je ne manque pas de m’inclure dans le lot : n’ai-je pas pensé à Corélia et Arthur une grande partie de la soirée alors même que je suis désormais un membre de ce groupe de presse dont la survie paraît en question ?
Il faut que Liliane Rouquet se lève et hausse le ton pour obtenir un semblant de calme.
- Vous serez payés, cela va de soit… Je ne suis pas la dirigeante d’une usine du Sud-est asiatique !... Payés double en plus… Pour ce qui concerne vos éventuels problèmes familiaux, tels que la garde d’enfants ou de personnes malades, tout a été anticipé. Personne ne sera abandonné dans l’inquiétude ou la difficulté…
J’aimerais qu’elle me regarde en disant cela mais la patronne continue à éviter de croiser mes yeux inquiets.
- Tout a été pensé pour que les choses se déroulent agréablement. Nous serons au calme, avec la possibilité de mener des activités récréatives pour soulager nos nervosités exacerbées. Si vous avez des besoins particuliers – médicaments, lunettes oubliées etc… - n’hésitez pas à le signaler à Grégor, mon assistant, il saura porter remède à cela en un rien de temps… Mais logiquement, comme nous nous connaissons et comme nous vous connaissons, je pense que tout a été pris en compte en amont et qu’il n’y aura pas de problème.
Ces « tout » à répétition m’inquiètent presque plus que les deux jours qui nous attendent. L’Histoire montre malheureusement – et c’est une de ces constantes implacables ayant peu d’exceptions – que les certitudes les plus affirmées sont toujours démenties par les faits. J’appelle cela le syndrome du « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Si Liliane Rouquet pense que son séjour récréatif et remobilisateur va aller comme sur des roulettes, elle fait preuve d’un manque de jugeote qui me surprend et me désole. Des couacs, il va y en avoir forcément. Des petits et sans doute même quelques gros. Et là ce n’est pas l’historienne qui parle mais la « barbouze d’opérette » qui a vu échouer quelques plans élaborés par les plus grands esprits criminels ou de nos services secrets… Il y a des grains de sable qui sont de véritables rochers.
- Moi, de toute façon, soupire Dorval, personne ne m’attend… Pourvu qu’ils nourrissent mon chat, le reste je m’en fiche.
Parlait-il tout seul ou s’adressait-il à moi ? Partie dans mes propres réflexions, je n’y ai pas prêté attention. En revanche, c’est bien à moi que s’adresse Virginie Saint-Lazare lorsqu’elle lâche :
- J’espère juste qu’elle n’a pas prévu de nous amener à l’étranger… J’ai perdu mon passeport et je n’ai pas eu le temps de le refaire.
Je m’attribue sans peine la palme du premier couac. Moi, je n’ai carrément pas de passeport (en dépit de l’insistance d’Hélène en vue du voyage projeté en Californie) et, de toutes les manières, à aucun moment mon esprit « si brillant » n’a envisagé que nous pourrions aller plus loin que quelques dizaines de kilomètres. Liliane Rouquet a parlé de « minibus » ; je n’ai même pas supposé une seconde qu’il pourrait être le premier vecteur de notre voyage, celui nous conduisant à l’aéroport… A quelques centaines de mètres de là…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 7 Aoû 2013 - 12:17

Dans une salle des profs, une telle annonce aurait pu déclencher une révolution : on ne prendrait pas de café ! On n’en avait pas le temps !
Il est évident que ce fait m’inquiéte (pas l’absence de café, tout le monde sait que je n’en bois pas). Ne pas avoir le temps de boire une tasse de café, cela signifie avoir un horaire à tenir et cela nous rapproche d’autant de l’aéroport. C’est donc en maugréant de plus belle et en traînant les pieds que chacun se rapproche du vestiaire pour y récupérer ses effets personnels.
- Fiona, vous n’avez rien d’autre que ces grosses vestes ? me demande Liliane Rouquet.
- Dans les conditions précipitées de mon départ, je n’ai pas eu le temps d’aller acheter une doudoune assortie à ma robe, réponds-je en essayant d’appuyer plus sur l’humour que sur l’aigreur de mes propos.
- Gregor ! appelle la patronne. Trouvez quelque chose de plus chaud pour madame Maurel…
L’armoire à glace s’esquive sans discuter. Pourquoi Liliane Rouquet m’a-t-elle appelée « madame Maurel » ce que personne ne fait jamais ? A première vue, dans le chaos des tensions qui s’entrechoquent, je prends ça pour un coup bas : je ne suis que la femme d’Arthur et rien de plus… Donc une quantité négligeable… Mais Liliane Rouquet s’embarrasserait-elle d’une quantité négligeable dans ce week-end forcé ? Elle a bien – si j’osais cette vacherie – laissé partir son fils et, me semble-t-il, maintenant que je découvre ses intentions, sans aucun regret. Bien au contraire. Alors, moi, elle aurait pu me jeter sans hésiter si elle n’avait pas eu une certaine considération pour ma petite personne.
M’ayant appelée Fiona tout au long de la soirée – et à l’instant encore – elle ne peut pas m’avoir soudain voué un mépris aussi fort. Il y a donc une autre explication et je me trouve assez géniale de la découvrir aussi vite. Puisque nous devions être là tous les deux ce soir, il était plus pratique que je sois considérée comme l’épouse d’Arthur. Sans doute nos « affaires » - celles dont on se plait tant à souligner qu’elles ont été préparées de manière anticipée – sont-elles groupées en fonction de cette proximité-là en vue de nous mettre dans la même chambre. Madame doit aller avec monsieur et monsieur avec madame… Et je n’y peux rien si le masculin l’emporte sur le féminin dans ces moments-là.
Je mets mon grand sac sur l’épaule et me prépare mentalement à affronter la nouvelle température extérieure ; cinq heures après mon arrivée au restaurant, il doit bien y avoir six à sept degrés de moins au thermomètre.
Le minibus est là, garé fièrement sur l’espace zébré de jaune qui matérialise le « déposoir » des clients. A cette heure-ci, ce stationnement intempestif et prolongé ne pose aucun problème : tout le monde est parti et nous sommes les derniers à nous en aller. Là aussi, cela me donne furieusement à penser. N’est-ce pas pour assurer le secret de cette « migration » et éviter le scandale si quelqu’un se mettait à renâcler au moment de partir qu’on a attendu le départ des autres clients du restaurant ? Et, par voie de conséquence, si nous sommes si pressés, c’est que ces fameux clients ont pris leur temps et qu’il a fallu aller les solliciter énergiquement à leurs tables pour qu’ils consentent à décamper.
A l’entrée du bus, Gregor, nous attend tel une hôtesse sur la passerelle d’embarquement d’un avion. Il nous identifie, coche sur sa liste en face de nos noms, puis nous tend une feuille de papier A4 colorée.
- A remplir avant le départ, indique-t-il.
Dans mon cas, il ajoute :
- Madame Maurel, votre blouson…
Il se retourne, attrape sur le siège du chauffeur une grosse doudoune bleue et blanche (les couleurs de La Garonne libre) et me la tend. Elle n’est ni trop grande, ni trop petite et je commence à me demander si je n’ai pas eu tort de douter des qualités anticipatoires de l’organisation de Liliane Rouquet. En tous cas, cela confirme ma précédente supposition sur la manière dont la patronne m’a désignée à son assistant : c’est sous le nom de Fiona Maurel qu’il me connaît.
L’âge ne pouvant rien contre certains réflexes hérités de l’enfance, les premiers à avoir pénétré dans le bus se sont rués au fond. Grand bien leur fasse, je ne leur disputerai pas leurs places ; je suis malade comme une gamine découvrant les premiers lacets d’un col si je me mets à l’arrière d’un autocar (dur souvenir des voyages de fin de l’année de l’école). Je m’installe donc au premier rang, tout contre la fenêtre d’où je peux voir les derniers aspirants à l’embarquement se les « geler grave » dans la rue (Bien fait pour eux ! S’ils n’avaient pas tant ronchonnés, ils seraient « au chaud » !). Comme insensible au froid, à moins qu’elle ne soit réchauffée par le bon tour qu’elle vient de jouer, Liliane Rouquet observe cela depuis le perron du restaurant. Réflexion faite, cette mise en retrait est tactique : elle juge de l’attitude de ses collaborateurs face à la tâche qu’elle a exigé d’eux… et elle se préserve des questions que nous brûlons tous de lui poser.
Je me débarrasse de mes vestes, enfile la doudoune puis commence à me pencher sérieusement sur le questionnaire. C’est une sorte de damier à quatre (grandes) cases ; dans chaque case, une question et un espace pour la réponse si étendu qu’il suggère fortement qu’on peut se lâcher et qu’on sera entendu. Je décide de prendre cela au mot. A la question, « de quoi avez-vous absolument besoin pour ce week-end (hors appareil de communication) ? », je réponds avec dans les yeux cet éclat si brillant chez la gamine qui se prépare à faire sa chipie : « mon mari, ma fille, ma bibliothèque, mes copies à corriger, mon amie Ludmilla, les cd de mon amie Hélène Stival ». Dans cette liste, que je n’oserais pas cependant qualifier d’à la Prévert, j’ai failli mettre « mon ordinateur » avant de me rappeler qu’il est dans mon sac. Me le prendra-t-on ? Je le crains et là je dois reconnaître que c’est une chose qui ne me plairait pas. Le téléphone portable, à la limite, je m’en fous, mais l’ordinateur c’est comme un prolongement de moi-même. D’ailleurs, cela a souvent conduit à des quiproquos : la grande majorité des gens appellent « portable » leur téléphone quand pour moi c’est l’ordinateur. Dans le métro, dans le train, ils jouent avec leur combiné… Moi je bosse avec mon ordinateur (oui, oui, je vous jure que je ne m’en sers pas pour regarder des films).
Plus sérieusement, je rajoute « Nana » à la fin de ma liste. Là c’est un vrai besoin mais il risque d’être mal compris après ce qui précède. Je prends donc la peine de préciser entre parenthèses que c’est bien de protections féminines dont j’ai besoin et pas du roman d’Emile Zola. On ne sait jamais…
Cadre « personne à prévenir ? » : Arthur, évidemment. J’hésite à ajouter Ludmilla. Je leur ai déjà fait le coup de la disparition énigmatique par le passé, je ne suis pas certaine qu’elle soit une adepte de ce genre de comique de répétition. De toutes les manières, je compte sur Arthur pour la tenir au courant ; nous travaillons à trois depuis deux mois sur le projet et cela a resserré les relations entre mon époux et ma « petite sœur adoptive » ; ils se diront les choses.
Cadre « mesures à prendre » : n’ayant aucun animal domestique à promener ou membre de famille ayant besoin d’une visite de soutien impérative, je raye sans hésiter.
Dernier cadre portant sur « les rendez-vous à décommander (lundi matin compris) ». Par chance, je commence les cours à la fac à 14 heures cette année, ce qui reste cependant méritoire puisque étudiants et enseignants cherchent tous à concentrer leurs cours en milieu de semaine. Il n’empêche que cette référence au lundi matin m’inquiète. Liliane Rouquet aurait-elle envisagé un « blocage de la pendule » comme cela se faisait à Bruxelles lors de discussions difficiles au sein de la CEE ? Si on peut déborder sur le lundi matin, rien ne dit qu’on ne pourra pas aller plus loin encore. Par prudence, je précise mes deux heures de cours et les TD qui suivent le lundi après-midi. Et tant pis s’ils pensent que je ne sais pas lire les consignes.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 7 Aoû 2013 - 18:47

Liliane Rouquet monte la dernière. Gregor, homme à vraiment tout faire, est déjà au volant et lui passe un micro. L’ambiance, déjà tendue, gagne encore en électricité. Cela ne se traduit pas par des discussions, des récriminations, mais au contraire par un silence de plus en plus pesant comme celui qui s’installe sur les plaines dans les minutes qui précèdent le premier grondement du tonnerre.
La porte du minibus se referme ce qui nous coupe enfin du froid extérieur – surtout moi dont la position était la plus exposée. Appuyée contre le prolongement en bakélite du tableau de bord, la propriétaire nous dévisage successivement comme pour jauger notre degré de rancœur à son égard. La lumière des loupiotes d’éclairage doit étirer nos mines jusqu’à nous donner des airs patibulaires. Pas sûr que, dans de telles conditions, Liliane Rouquet ne soit pas intimement persuadée que nous voulons tous sa peau…
- Vous avez des questions à poser et elles sont légitimes… Mais… Mais nous n’y répondrons pas pour le moment… Quant à notre destination, je vous rassure, nous n’allons pas au bout du monde… D’ailleurs, certains ici n’ont pas les papiers nécessaires pour cela.
Je cherche derrière moi, dans la pénombre qui se fait peu à peu, le regard de Virginie Saint-Lazare. Allez savoir pourquoi elle regarde ailleurs. Dans la rue… Comme si on l’avait arrachée à un monde qu’elle regrettait déjà. En tous cas, cette remarque sur les passeports – car c’est forcément de cela qu’il s’agit – confirme que rien n’a été laissé au hasard dans l’organisation de ce petit week-end « improvisé ».
- Détendez-vous… Nous allons faire circuler des thermos de café et de thé avec des gobelets… Et si certains tiennent absolument à avoir un petit alcool pour terminer, qu’ils se rassurent, là où nous allons, j’ai à votre disposition tout ce dont vous pouvez rêver et même plus que cela.
Mon esprit, souvent en décalage et si prompt à traquer l’absurde des situations, ne peut s’empêcher de remarquer que dans les médias Liliane Rouquet aurait dû faire suivre ses propos d’une annonce réglementaire précisant qu’il fallait consommer lesdits alcools avec modération. On a l’humour que l’on peut en de telles circonstances.
- Veuillez, s’il vous plait, faire remonter les feuilles de couleur vers l’avant !
Tout le monde s’exécute dans un silence qui reste sépulcral. L’effet sociabilisant du café suffira-t-il à ranimer cette colonie de gens brillants mais heurtés qu’on joue ainsi avec leur existence ?
Ma position au premier rang fait que je récupère une à une les feuilles qui arrivent de l’arrière. Sans le vouloir vraiment, je croise certaines demandes inscrites sur ces fiches, parfois soulignées, encadrées, voire inscrites en rouge. « Sortir mon chien », « Annuler repas au restaurant », « Dire à mon ex que je ne pourrais pas prendre mon fils cette semaine », « Apporter mon médicament contre le cholestérol » sont quelques-unes de ces remarques, toutes légitimes en une telle situation mais dont le degré d’urgence n’est évidemment pas le même. Je tairais par gradeur d’âme le nom de la personne qui demandait qu’on prévienne sa maîtresse de ne pas l’attendre comme chaque semaine dans un luxueux hôtel du centre-ville…
Cette accumulation de requêtes me conduit à faire ma propre autocritique. J’ai omis sur ma fiche d’indiquer le « truc » le plus important – qui était bien sûr tellement évident que cela ne m’est pas passé par la tête lorsque j’ai rempli la fiche : avoir des nouvelles de Corélia. Mais c’est trop tard ! Les fiches ne sont déjà plus dans le bus. Liliane Rouquet les a fait passer à une jeune femme qui attendait devant le restaurant. J’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part cette brunette mais avant que j’ai pu en avoir le cœur net, elle a déjà disparu à l’intérieur du bâtiment.
Un petit mystère de plus…
Promis ! Quand je sors de cette histoire, je vais consulter un psy. Il faut absolument que je me guérisse de cette fichue manie de voir des trucs suspects partout et à tous bouts de champ.
Et le minibus démarre enfin…
- Vous permettez que je m’installe à côté de vous, Fiona ?
- Je pense que c’est votre intérêt, madame… Je suis certaine d’être la seule qui ne vous voue pas en cet instant une haine assassine.
- Et pourquoi cela ?
- J’ai reçu une très bonne éducation…
Cet aveu me ramène à mes propres fantômes. Celle qui m’a éduquée ainsi n’était pas ma vraie mère et elle est morte sans que je lui ai pardonnée une décision qui, aujourd’hui, m’apparaît comme le grand aiguillage de ma vie. Il faudra doubler les doses chez le psy…
- Vous savez, poursuit Liliane Rouquet, j’ai fait appeler Rangueil. Je connais là-bas une ou deux « huiles » qui ont eu à se pencher il y a peu sur ma carcasse déglinguée. Votre fille est toujours aux urgences, ils n’ont pas encore décidé de l’opérer… Il semblerait que ce soit peut-être juste une indigestion…
- Une indigestion ?... Mais de quoi ?
- Là, vous m’en demandez trop, ma chère. Je ne manquerai pas de vous faire savoir ce que je pourrais apprendre.
- Cela veut-il dire qu’il y aura des moyens de communiquer quand même là où nous allons ?
- On peut dire cela comme ça… Il y a au moins un chemin qui descend jusqu’à un village où il y a des téléphones fixes qui parfois fonctionnent… Mais du réseau pour vos portables, autant ne pas y penser… Faites-moi confiance… Toute cette histoire tombe mal pour vous mais, écoutez-moi bien parce qu’il est très rare que je dise des choses comme celles-là… Vous êtes à mes yeux, ce soir, la personne la plus importante au monde.
- Mais pourquoi ?...
- Vous êtes la seule à ne pas me haïr, non ? répond la patronne, soudain narquoise. Thé ? Café ?...
- Désolé, je ne bois pas de boisson chaude… Un conflit entre mon estomac et tout ce qui dépasse une certaine température.
- C’est vrai, je l’avais oublié… Vous êtes plutôt soda dans ces cas-là.
- Oui…
Les thermos filent déjà vers l’arrière avec leur accompagnement de gobelets en carton. Liliane Rouquet plonge la main dans son propre sac et en retire une petite bouteille de limonade.
- Petit secret à ne pas ébruiter, n’est-ce pas ? fait-elle avec un sourire en me tendant un gobelet rempli. J’ai des actions chez un concurrent…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 8 Aoû 2013 - 8:10

SAMEDI 4 FEVRIER

La profondeur de l’oreiller était proprement géniale. Je me souviens que c’est ce détail qui m’a alertée et m’a faite me dresser dans le lit.
Le lit ?!
Qu’est-ce que je foutais dans un lit ? J’étais dans un minibus…
Oui, j’étais… Car, regardant autour de moi, je me rends bien compte que je suis dans une chambre. Pas bien grande mais suffisamment douillette pour qu’on s’y sente bien… Quand bien même on ignore comment on est arrivé là…
Je regarde ma montre. Il est 9h09… Une lumière grise perce à travers la petite fenêtre seulement isolée du jour par un lourd rideau de velours mauve. Je devine au pied du lit deux pavés rectangulaires de taille moyenne. Des valises ! Sur ma gauche, une porte à moitié entre ouverte. Salle de bains et toilettes, je présume.
Mon esprit commence à peine à remettre les choses en ordre. Voilà, nous sommes arrivés dans la nuit au fameux lieu de villégiature dont Liliane Rouquet ne nous a pas précisé la localisation. Arrivée tellement crevée que je ne me suis pas vraiment rendue compte de ce que je faisais et que je me suis jetée toute habillée sous la couette.
Non, ça ne cadre pas ! Je ne me serais jamais couchée avec ma robe d’hier soir…
Je palpe mon corps… Mon corps !... Plus de robe… Je me suis déshabillée, j’ai passé une sorte de pyjama en satin assez ample et je me suis recouchée sans m’en rendre compte ? Et sans enlever mon soutien-gorge ?...
D’un grand coup de pied, je balance la couette vers l’avant et je pivote pour sauter du lit. Une paire de charentaises fourrées m’attend comme pour une incitation à la découverte. Mince ! Elles sont trop grandes !
Normal ! Elles n’étaient pas pour moi mais pour Arthur dont le 41 contraste forcément avec mon 37. Demi-tour ! De l’autre côté du lit, sur un petit tapis de sol épais assorti aux tentures, mes charentaises pointure 37 m’attendent.
Je reste un moment les pieds nus posés sur les chaussons sans oser y pénétrer. Il est impossible que j’aie fait tout cela sans m’en souvenir. Si encore j’avais bu !... Mais je ne touche plus à l’alcool depuis que j’ai posé mes lèvres dans un pastis à l’âge de 8 ans et que ça ne m’a pas plu du tout. Même pas un baba au rhum depuis…
Mais j’ai bu !!!... Un verre de limonade… D’une sous-marque ce qui expliquait son goût un peu étrange… A moins que…
Eh oui ! Revoilà les « à moins que… ». A chaque fois que ma vie se complique, ils sont là, ils rappliquent. Ils accompagnent les mystères les plus lourds, les grands moments de doute et les petites trahisons du quotidien… Comme par exemple, droguer des thermos de café et de thé pour endormir une dizaine de convives à déplacer dans un endroit mystérieux… Sans oublier de proposer une limonade à la seule qui ne boit pas de boissons chaudes.
Chapeau, madame Rouquet ! Vous aviez raison ! Rien n’a été laissé au hasard dans votre combine. Quelque chose me dit que je vais trouver des protections féminines dans la salle de bains à défaut d’y trouver Arthur et Corélia comme réclamé sur ma fiche A4 colorée.
De ce constat déprimant, mon esprit rebondit aussitôt. Si on m’a droguée puis déshabillée, on peut très bien en avoir profité pour visiter mon sac et s’y être saisi de mon ordinateur.
Dédaignant les chaussons, je bondis du lit pour me mettre en quête de mon fameux sac. Précipitation saugrenue et sans fondement. Il est là, posé sur une petite table, bien en évidence. Ma main s’engouffre à l’intérieur et en ressort aussitôt. Apaisée !... Elle a croisé l’aspect bien connu de la coque de l’appareil. Ils ne s’en sont pas emparés ! C’est leur première erreur !...
Erreur ? Pas si sûr…
Je replonge la main dans mon sac à malices pour en retire l’appareil électronique, l’ouvre, l’allume. Au dernier moment, je prends conscience que je n’ai pas coupé le son et que la musique habituelle de l’ouverture de Windows va résonner. Je plaque mes deux mains sur les haut-parleurs pour l’étouffer.
Ouf ! C’était moins une !
Bon sang, il faut que je sois plus vigilante ! S’ils ont oublié de se saisir de mon ordinateur, il ne faut pas que je leur en révèle l’existence par mes conneries !
Windows 7 se lance. Mon fond d’écran apparaît avec ses icônes habituelles. Tout va bien…
Non, évidemment, ce serait trop beau. Voilà l’antivirus qui râle : « vos bases sont périmées ». Et dans la foulée, je constate qu’il n’y a pas de réseau. Je clique, reclique… Non, non, c’est bien le vide intersidéral. Pas de box à proximité, pas de téléphone portable ultramoderne en action dans les environs. Mais on est où ici ?...
Je tire le rideau mauve d’un coup sec et me prend dans la figure une grande décharge blanche. Voilà où nous sommes ! Perdus au milieu d’une mer de neige ! Neige au sol deux étages en-dessous (d’après mon estimation), neige sur les sommets bouchés par de gros nuages gris et neige en tempête de flocons. C’est donc au fin fond de la montagne que nous avons été conduits. Les Pyrénées sans aucun doute car matériellement il aurait été impossible de nous transporter ailleurs. Quelque part, cette découverte me rassure ; je ne suis pas si loin que ça de la « maison »…
Reprise de mon exploration des lieux puisque mon ordinateur refuse catégoriquement de me donner les dernières nouvelles de la nuit. La valise – j’ai eu la bonne idée d’ouvrir celle qui était à mon nom - me propose un choix assez divers de tenues ; il y en a plus que pour deux malheureuses journées mais faut-il s’en inquiéter ? C’est peut-être tout simplement une façon de laisser à chacun la possibilité de s’habiller comme il aime l’être pendant son week-end. Dans ce cas-là, Liliane Rouquet risque fort d’être déçue me concernant ; je serai assez loin de la gravure de mode de la veille en retrouvant mes instincts d’étudiante-chercheuse.
Je récupère un jean, un gros sweat noir et je file à la salle de bain pour un arrêt toilettes bien mérité. Comme je le supposais, il y a un paquet de Nana roses sur la tablette au milieu d’un choix de savons et de miniatures de parfums. Mieux qu’à l’hôtel !...
Il y a aussi un petit mot sur un bristol imprimé en couleur.
« Les petits-déjeuners seront servis à partir de 9 heures dans la salle à manger au rez-de-chaussée ».
Ce n’est pas un hôtel… C’est une chambre d’hôtes !... Et il semble que pour faire oublier à ceux-ci les conditions très particulières de leur arrivée, la propriétaire se soit mise en quatre pour leur rendre le séjour très agréable.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 8 Aoû 2013 - 23:21

Il semble que la limonade a moins d’effets soporifiques que le café et le thé, ou – c’est plus plausible – que le somnifère y était moins bien dosé. Je suis en effet la première à débarquer dans la salle à manger au rez-de-chaussée de ce qui m’apparait de plus en plus comme un chalet de taille XXL.
Les odeurs qui se dégagent de la cuisine sont plutôt engageantes : café chaud, viennoiseries… Et la grande table est garnie de petits pots de confiture charmants et de tartines de pain. De quoi me faire oublier que je n’avale rien le matin… D’habitude… Car là, j’ai une faim de louve. C’est sans doute une des conséquences de ma rencontre avortée de la veille avec un certain pigeon et son étrange garniture. A moins que le dicton affirmant que l’air de la montagne « creuse » ait finalement un fond de vérité.
- Bonjour !... Je suis Blandine… Je suis votre cuisinière… Qu’est-ce que je vous sers ?... J’ai du café, plusieurs genres de thé, des jus de fruits…
Je l’arrête d’un geste.
- Bonjour !... Je suis Fiona et je crains de ne jamais avoir vos talents pour rendre un petit-déjeuner aussi appétissant… Je vais me contenter d’un jus d’orange et de quelques tartines beurrées.
- C’est tout ?
- Vous n’imaginez pas à quel point c’est déjà beaucoup pour moi à cette heure-ci…
- Ah ! Vous êtes…
Là encore – je fais plus que friser l’impolitesse – je l’interromps. Il vaut mieux d’ailleurs avant qu’elle dise quelque chose qu’elle pourrait se reprocher ensuite… ou que sa patronne pourrait lui reprocher si elle venait à l’entendre.
- Oui, je suis l’asociale du groupe… Celle qui n’aime que les trucs simples mais bons…
- Et qui ne boit jamais de boissons chaudes…
- C’est cela même… Le briefing a été parfait, Blandine… Je peux m’asseoir où je veux ?
- Euh, oui, me répond-elle. Sauf, en bout de table, ajoute-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas sûre que Madame apprécierait… D’autant qu’elle ne va pas tarder à rentrer…
Je dois arborer sur mon visage tous les signes de l’incrédulité car la cuisinière se dépêche de m’expliquer.
- Lorsqu’elle vient ici, Madame sort tous les matins faire trois fois le tour du chalet dès qu’elle se lève.
- Mais pourquoi ?
- Je ne sais pas… Une sorte de rite… Et puis de toute façon, ce n’est pas à moi de le lui demander.
Je ne peux que faire crédit à Blandine de cette remarque. A 40 ans bien sonnés, elle semble connaître sa patronne depuis un bail et lui témoigner assez de considération pour ne pas chercher à juger ses lubies. C’est à la fois flatteur pour l’une et pour l’autre.
Au physique, la cuisinière est une grande femme sans charme évident ; sa bouche est trop grande, ses lèvres sont sèches, son nez est massif et même pas droit, sa peau paraît fanée par endroits… Oui mais voilà, comme toujours, ces éléments de portrait, je ne les perçois pas au premier abord. En la découvrant, je remarque d’abord son regard franc et gourmand de la vie. Ca pétille sec dans ces yeux là ! Elle ne doit pas être la dernière à glaner les situations truculentes, voire peut-être à les raconter.
- C’est vous qui avez préparé les chambres ?...
- Oui, madame…
Il est encore trop tôt pour lui proposer de m’appeler par mon prénom mais je peux au moins lui montrer que je n’ai aucun sentiment de supériorité envers le « petit personnel ».
- Eh bien, c’était parfait… J’ai tout de suite tout trouvé… Mais, rassurez-moi, c’est vous aussi qui m’avez déshabillée à mon arrivée ?… Ce n’est pas Gregor ?...
Là, je reconnais que je ne suis plus dans le remerciement sincère mais dans une attitude qui m’échappe un peu. Quelque chose que j’aurais hérité d’un passé récent et périlleux. L’envie de bien comprendre les tenants et les aboutissants de la mélasse dans laquelle je suis venue me fourrer une nouvelle fois.
- Blandine, je ne doute pas que notre chère Fiona soit une personne très bien… Je n’en doute même pas un seul instant… Seulement, contentez-vous de répondre à ses questions sur votre art de la table et pas sur autre chose.
L’arrivée de Liliane Rouquet a été aussi glaciale par sa remarque que par le coup de blizzard qui l’a accompagnée au franchissement de la porte.
- Oh, vous savez, dis-je pour essaye d’atténuer la réprimande envers la domestique, je ne cherchais qu’à savoir si Arthur aurait de bonnes raisons de casser la figure un de ces quatre à votre assistant.
- Il n’en aura aucune, Fiona… C’est Sarah, une autre de mes domestiques qui s’est chargée de vous. Mais je dois reconnaître que Gregor vous a « véhiculé » dans ses bras jusqu’à votre chambre…
Un silence gêné s’installe. Fatalement, après avoir évoqué déshabillage et mise au lit, il faut en venir aux raisons qui ont fait que je n’ai pu réaliser cela moi-même. C’est un terrain on ne peut plus glissant, un élément pouvant allumer ou rallumer les hostilités. Je choisis de désamorcer par l’humour… Trop de séries télé anglo-saxonnes regardées avec « maman » sans doute.
- Vous savez, madame, je vous conseille de garder vos actions et de ne pas en acheter de la société qui fabrique la limonade que vous m’avez donnée hier soir. Ce sont des bulles qui vous font rapidement mal au crâne.
- Merci, Fiona… J’étais sûre que vous comprendriez…
Ce « comprendriez » a un côté de Gaulle à Alger en juin 58. Veut-elle dire que j’ai saisi le rôle de la limonade dans mon endormissement ou suppose-t-elle que j’ai accepté cette façon de faire ? C’est ambigu… Et je n’aime pas l’ambiguïté.
- Ce n’était pas une absolution de ma part…
- Je m’en doute… Mais vous ne vous êtes pas ruée sur moi en me menaçant de me poursuivre en justice pour autant.
- Certains l’ont déjà fait ?
- Non, puisque vous êtes la première levée, mais je ne doute pas que des menaces et des récriminations vont se faire entendre à nouveau… Bon sang ! Pourquoi ne comprennent-ils pas ?...
Toujours ce verbe. Comprendre… Mais comprendre quoi ? Quelque chose que la patronne ne pourrait pas, ou n’oserait pas, dire ?
- C’était la seule solution pour que les choses se fassent simplement, reprend-elle.
C’est une façon de penser qui n’engage qu’elle. Bien sûr, si tout le monde s’était mis à ruer dans les brancards en voyant où on les conduisait, le seul Gregor n’aurait pu endiguer l’émeute. Les révoltés de ce nouveau Bounty aux allures de minibus n’auraient pas tardé à se rendre maîtres de la situation. Tandis qu’une fois ici, quelque chose me dit qu’on ne doit pas pouvoir repartir facilement. Déjà je suis fort étonnée qu’on puisse faire le tour du chalet avec l’amas de neige aperçu par la fenêtre.
- On est au bout du monde, n’est-ce pas ?...
- Au bout du monde, je ne pense pas… Au bout du pays, là je ne me permettrais pas de vous contredire.
Ok, ce sont bien les Pyrénées… Mais il n’y avait pas véritablement de doutes sur ce point.
Liliane Rouquet, réchauffée, enlève son gros anorak. Histoire de me donner une contenance, je resserre la ceinture du peignoir que j’ai enfilé par-dessus mon pyjama satiné.
- Et maintenant, madame ?... Et maintenant ?...
On ne peut pas faire plus ouvert comme question. J’escompte que la patronne lâchera quelque chose. Peine perdue ! C’est elle qui me désarçonne.
- Ils ont décidé de ne pas opérer Corélia… Elle est rentrée chez vous ce matin.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Ven 9 Aoû 2013 - 18:17

Cette question est lourde de questions qui seront de toutes les manières sans réponse : Comment a-t-elle eu cette information ? Cela signifie-t-il qu’Arthur va nous rejoindre ? Comment le docteur Favier a-t-il pu se tromper à partir de symptômes qui paraissaient bien réels ? Pas la peine de se casser la tête, Liliane Rouquet ne me dira rien de plus. D’ailleurs, si j’étais à sa place, je crois que je me ferais reproche d’en avoir déjà beaucoup trop dit. Je me beurre donc une tartine avant de recouvrir l’ensemble d’une bonne lichée de confiture à la fraise. C’est un délice. Produits supérieurs et pain bien frais.
- La boulangerie est loin ? demandé-je mécaniquement.
- Bien essayé, Fiona… Mais je ne vous donnerai aucune indication là-dessus… Mais si c’est la qualité du pain qui vous surprend, apprenez que la cuisine est équipée pour en fabriquer à partir de pâte congelée. J’ai un tort immense et j’en conviens mais c’est l’âge qui veut cela ; j’aime mes petites habitudes.
- Je crains alors d’avoir été âgée très jeune, concédé-je en souriant.
Des pas dans l’escalier. Trop sonores et rapprochés pour appartenir à une seule et même personne. Allons, mon petit face-à-face privilégié avec Liliane Rouquet est terminé. Je crains de ne plus avoir de possibilité de le reprendre car le chalet désormais va grouiller de ses « invités forcés » et il sera difficile de trouver un lieu et un moment pour essayer de lui tirer un peu plus les vers du nez. A moins que demain matin je ne parvienne à être plus matinale qu’elle et à la coincer avant qu’elle aille faire ses trois tours de chalet.

Ceux qui descendent n’ont pas encore eu les honneurs de ce récit. A la fois parce que je n’ai pas voulu détailler les propos de la veille et – surtout – parce qu’ils étaient placés plus loin de moi.
Si je n’étais présente, Ghislain de la Gélie serait le benjamin des « invités ». Avec ses 38 ans et sa belle gueule de tombeur sicilien, il incarne clairement une autre génération au milieu des quinquagénaires. Sa présence à son poste, directeur de la filiale Garonne Projects spécialisée dans les contenus multimédias, il la doit à ses capacités plus qu’à son nom ronflant de la vieille aristocratie du Sud. A 16 ans, en rupture avec le lycée privé chargé de lui offrir un bac avec mention, il avait mis en demeure ses parents de choisir : ou s’acharner à lui faire avoir son diplôme mais avec des risques d’échec tendant largement vers 100 % ou lui permettre d’aller étudier aux Etats-Unis ce qui était sa passion de toujours : l’informatique. La famille ne faisant pas les choses à moitié, Ghislain avait intégré un des plus prestigieux Instituts de formation de la côte Ouest. Après cela, sept ans à bosser dans des boites de la Silicon Valley… Jusqu’au jour où, pris par le mal du pays (selon la version officielle que je me permettais in petto de trouver éminemment suspecte), il était revenu en France pour créer sa propre entreprise. Rêvait-il trop haut ou n’avait-il pas trouvé le bon terreau ? La start-up décolla magnifiquement et puis s’abima dans le néant de l’économie réelle. Ghislain y avait placé tous ses biens, une partie de ceux de la famille et il avait tout perdu. Les siens l’ostracisèrent, il se retrouva seul avec une masse d’emmerdes propre à vous conduire aux portes du suicide. Mais, parce que la rage de rebondir l’emporta sur l’ambition, il ne sombra pas, accepta l’idée de ne plus être le seul maître de sa propre destinée, fit différents boulots incongrus avant de se présenter – avec juste ce qu’il fallait d’inconscience – comme candidat à la direction de Garonne Projects. Sa personnalité, son bagout de vendeur à la sauvette mais aussi la manière dont il sut montrer que les attentes du directoire du groupe avaient dix ans de retard, lui assurèrent la place. Quelque part, il semblait jouir depuis auprès de Liliane Rouquet, qui avouait comprendre peu à ces questions-là, du même genre d’auréole qu’Arthur ou moi. On pouvait légitimement penser qu’aux oreilles de la patronne, la parole de Ghislain était d’or. D’or mais rare, on l’avait remarqué la veille ; son mutisme n’avait eu d’égal que le mien.
Son partenaire de chambrée, Etienne Moza, n’a pas du tout le même profil. Par son âge d’abord, il a 20 ans de plus… Par sa mise élégante là où de la Gélie provoque avec un jean déchiré et un sweet faussement crasseux. Par son visage grave, fermé, massif, enfin où on ne lit que de la détermination et fort peu d’empathie pour le monde. Mais surtout, son itinéraire illustre à merveille une certaine méritocratie à la française. Moza vient d’un milieu très humble de paysans d’Ardèche ayant fui le fascisme au début des années 30. Là où il aurait dû suivre le modèle tragiquement banal de reprise de la terre familiale et d’échec à l’adapter à l’agriculture de la fin du XXème siècle, l’école – et les indispensables bourses scolaires - lui avait ouvert des portes inattendues. Etienne Moza avait fait les meilleures écoles d’administration, sans y réussir de manière éclatante, mais en y établissant une réputation de rigueur, d’honnêteté et de fidélité. Tout ce qui ne suffisait pas à faire le patron d’une grande transnationale ou l’homme politique retors étincelant à la télé mais vous permettait d’endosser le costume plus étriqué du brillant numéro 2 qui ne parviendra jamais au sommet. Et c’était bien ce qu’il était au sein du groupe médias dirigé par Liliane Rouquet, le véritable numéro 2 (sans en avoir le titre puisque Jean-Baptiste Rouquet passait protocolairement avant lui), coiffant à la fois les questions financières et tout le marketing des différentes filiales.  
- Café ? demande Liliane Rouquet.
- Si c’est le même qu’hier soir, vous pouvez vous le garder, tonne Etienne Moza en réponse. Madame, comment avez-vous pu me faire ça à moi ?!...
Si le numéro 2 se rebiffe ainsi, les choses promettent de devenir plus qu’intéressantes dans les minutes à venir… Sauf que, Moza et de la Gélie sont descendus douchés, rasés, habillés et que moi je suis encore dans mon pyjama de satin qui me fait furieusement penser à Audrey Tautou sur l’affiche du film sur Coco Chanel – la fameuse cigarette polémique en moins bien sûr. Je ne m’estime pas raccord avec les autres personnes et il me faut remédier à cela d’urgence. Question de fierté… Pour ne pas changer.
J’avale ma dernière gorgée de jus d’orange, me frotte les lèvres avec une serviette en papier et demande – jusqu’où sommes nous libres ? – l’autorisation de me retirer. Cela retarde d’autant la réponse de Liliane Rouquet à son bras droit et je suis certaine qu’à cet instant elle m’en sait gré.
Et puis, finalement, je ne suis pas sûre d’être assez voyeuse de tempérament pour prendre plaisir à l’affrontement des deux têtes de la boite.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 12 Aoû 2013 - 23:52

Il peut s’en passer des choses en quarante-cinq minutes, soit le temps pour une honnête amatrice comme moi de se donner une apparence à peu près correcte. Une douche, un séchage de cheveux avec lissage, un maquillage et, surtout, le choix d’une tenue adaptée aux circonstances. Ni trop négligée, ni trop smart. Lorsque je termine ma métamorphose, le résultat me paraît suffisamment séduisant pour récupérer mon Arthur s’il venait à débarquer ici, mais sans plus… Et c’est tant mieux, car je ne cherche rien d’autre en dépit de la nombreuse présence masculine dans le chalet.
Quarante-cinq minutes plus tard, le petit-déjeuner a pris comme un goût de vinaigre. Le coup du somnifère après le repas – et pas une dose pour débutant en plus ! – n’a guère été apprécié comme on peut sans peine l’imaginer. En dépit des efforts de Blandine, la cuisinière, l’atmosphère est aussi plombée que le ciel gris et lourd qui mange tout le paysage derrière la grande baie vitrée. Personne ne parle. C’est lugubre comme un enterrement de troisième classe. Les premiers arrivés sont en train de bouder ostensiblement dans des fauteuils face à la montagne tandis que les derniers ont pour seul horizon le fond de leur bol. Seuls Vladimir Lacazi et Ghislain de la Gélie se sont vraiment approprié le moment en s’affrontant sur l’échiquier en bois précieux. Quant à Liliane Rouquet, elle a entamé un repli stratégique – anticipé ? – et brille désormais par son absence tout en étant forcément au cœur des récriminations de chacun.
- Eh bien, si ça doit être ça l’atmosphère pendant deux jours, je crois qu’on va bien rigoler !
Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. C’est sorti tout seul. Comme si j’avais un trop plein d’écœurement devant cette inertie et cette mauvaise volonté manifestes : puisqu’on ne pouvait rien changer à notre destin commun, pourquoi ne pas prendre les choses du bon côté et en profiter ? Une telle attitude me rappelle certaines réunions à l’université lorsqu’il est question de mettre en place des réformes : certains – beaucoup… - pensent qu’en ne faisant rien, ils torpillent la réforme… alors qu’en ne faisant rien, ils torpillent leur boulot et leur crédibilité. Et ils seront ensuite les premiers à s’en plaindre.
Il est très vraisemblable que, sachant l’alerte passée pour Corélia et espérant l’arrivée d’Arthur, ma tension passée s’est libérée d’un seul coup à travers cette exhortation sans doute bien déplaisante pour ceux qui la reçurent.
- Je croyais que les profs étaient tous de gauche, grince Laurent Le Theule (directeur des magazines loisirs). En voilà une qui défend le patronat sans le moindre scrupule.
Je me suis mise toute seule dans des draps dont la saleté n’a rien à envier aux écuries d’Augias avant le passage d’Héraklès. Allez, ma fille ! Faut assurer comme une grande maintenant !
- Ce n’est pas un problème de droite ou de gauche, de patron ou de travailleurs… Plus vite on aura fini ce qu’on attend de nous, plus vite on sera rentrés chez nous, non ?
- Ce serait cautionner des choses qui ne se font pas, réplique Etienne Moza. Dès que je sors d’ici, je contacte mon avocat. Il y a un droit du travail et il doit être respecté. On ne séquestre pas ses employés, on ne les drogue pas, on ne les oblige pas à cohabiter avec des inconnus et on respecte leur vie privée.
Comment ne pas donner raison au numéro 2 du groupe ?... D’un autre côté, il est peut-être un des mieux placés pour savoir ce qu’il en est de la situation exacte de l’entreprise et des raisons – sérieuses, je n’en doute pas – qui ont poussé Liliane Rouquet à de telles extrémités.
- Vous y laisserez votre place, dis-je.
- Et alors ? Vous pensez qu’un seul d’entre nous va encore vouloir bosser pour la famille Rouquet après ça ?
Une pensée fugace me traverse l’esprit… Et si c’était précisément ce qu’avait voulu la patronne ? Savoir sur qui elle pouvait compter et se débarrasser du même coup des poids morts, de ceux qui n’avaient plus la flamme, des freins à la dynamique qu’elle veut impulser. Une politique à la Clemenceau en 1917-1918 écartant Pétain pour imposer Foch, faisant traduire Malvy et Caillaux devant la Haute-Cour de justice et s’entourant de fidèles absolus au gouvernement. Sans être du bushisme pur et dur (« ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous »), cela aurait au moins le mérite de clarifier les choses. Face à des temps difficiles, la veuve Rouquet voulait peut-être y voir plus clair. A sa façon…
Une autre partie de mon esprit contre cette supposition pourtant séduisante. En arriver là relèverait d’une fuite en avant suicidaire. On peut légitimement penser que si Liliane Rouquet avait voulu écarter certains des dignitaires du groupe, elles ne les auraient pas trainés jusque dans le désert pyrénéen ; elle aurait fait comme pour Bertrand Grimal, le directeur de la radio, elle aurait tout simplement omis de l’inviter. Cela valait toutes les procédures de licenciement officielles.
- Moi, je ne l’abandonnerai pas…
Ce n’est pas moi qui ai parlé mais Cathy Miramont l’avocate. Cette quinquagénaire, tirée à quatre épingles dès le lever, brandit sa tartine comme un panneau de notation. Elle est, elle aussi, une des toutes proches de la patronne mais, contrairement à Moza, elle ne compte pas oublier ce que Liliane Rouquet a pu faire pour elle. Elle aurait pu être une avocate de base, réglant des divorces ou validant des accords commerciaux ; sa rencontre avec la patronne du groupe de la Garonne libre – et, bien évidemment, ses qualités et son travail – lui ont donné respectabilité, pouvoir et aisance financière. Elle a au moins cette reconnaissance-là… quoique son visage trahisse une certaine déception quant à la méthode employée.
- Je ne suis pas là depuis longtemps, intervient Dorval, mais je lui fais confiance à cette femme-là. Si notre bateau est mal embarqué, je préfère l’avoir comme capitaine plutôt que son fils… Et peu importe les méthodes employées si elle nous évite l’échouage.
- Vous êtes des larbins ! crache Le Theule…
- Je pense que vous vous avancez, mon cher… Vous êtes mat, de la Gélie !
Vladimir Lacazi repousse l’échiquier, terrain de triomphe de son esprit suraigu, et se lève en s’étirant tranquillement. « Redoutable » m’a prévenu Arthur mais vraiment très calme et serein lorsqu’il s’agit de polémiquer.
- Je n’imagine pas Fiona Toussaint être le larbin de quelqu’un… Je ne l’imagine pas abdiquer sa personnalité pour se mettre dans l’ombre d’une autre… Cela ne veut pas dire que je cautionne ce qui s’est passé. Comme vous sans doute, j’avais des choses plus passionnantes à faire que jouer aux échecs contre un quasi débutant. Là où Fiona a raison c’est qu’en faisant traîner, nous n’obtiendrons rien de mieux et nous risquons au contraire d’avoir pire. J’ai fait un tour à la cuisine, elle regorge de réserves de nourritures dans les congélateurs. Qu’est-ce qu’il se passe si dimanche soir on ne nous ramène pas et on nous demande de finir lundi ? et puis mardi ?... Elle peut tout aussi bien décider d’arrêter la pendule.
Je suis à peine surpris que Lacazi ait fait le même rapprochement que moi avec les procédures européennes. Comme cela ne dit visiblement rien à la plupart, il explique tandis que, pour me faire oublier un peu, je finis de descendre l’escalier et je pique une viennoiserie malencontreusement abandonnée dans une panière. Allons, les choses ne sont pas si mal engagées que cela : au moins, on commence à se parler et sans s’engueuler…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 26 Aoû 2013 - 0:53

Nous sommes quelques-uns à avoir choisi de sortir prendre l’air. Rien ne nous en empêche et, à dire vrai, je pense que dans l’idée de Liliane Rouquet, qui a indiqué cette possibilité pendant mon absence, il s’agit de bien nous faire prendre conscience qu’on ne peut aller nulle part. Même si elle a rejeté mon expression, c’est bien dans un bout du monde qu’elle nous a entrainés.
Même si le paysage reste totalement bouché par la neige qui tombe drue, il ne faut pas être un grand géographe pour deviner que nous sommes loin de tout. L’air a cette consistance particulière qui dit l’altitude élevée (plus de 1000 mètres au moins) et nos efforts pour nous déplacer dans la neige - qui nous arrive presque jusqu’aux genoux - nous coupent rapidement le souffle. Il fait froid – ce qui n’est guère étonnant vu l’époque de l’année et le temps - mais ce froid est presque supportable car il ne s’accompagne pas de ces vents piquants qui vous donnent l’impression d’être nus malgré toutes les épaisseurs de tissus censées protéger votre corps. Ce qu’on parvient à distinguer derrière le rideau tendu par les flocons cotonneux, c’est un arc de sommets, une couronne de pics qui nous cernent. Vouloir s’enfuir d’ici à la marche serait se condamner à subir la loi du hasard. Il est impossible de savoir si l’issue se trouve au sud, à l’est, à l’ouest ou au nord.
S’il y a une route d’accès, elle est déjà noyée sous la poudreuse. Aucune trace du minibus qui nous a conduits ici… Mais peut-être y a-t-il un garage pour l’abriter ? Dans un sous-sol ?... Je rejette cette idée… Une voie d’accès vers un garage en sous-sol serait un non-sens complet : en cette saison, il serait totalement impossible d’en faire sortir le moindre véhicule en raison du gel permanent de la rampe d’accès. Alors, Gregor nous a-t-il « déposés » (dans tous les sens du terme) avant de s’en retourner vers la vallée ? Difficile à dire. Un pressentiment, et même plus, me dit qu’il ne doit pas être bien loin : j’imagine mal Liliane Rouquet prenant le risque de rester « seule » dans ce chalet aux invités hostiles. Même si Blandine, la cuisinière, doit bien manier les couteaux, il n’est pas sûr qu’elle soit de force à défendre sa patronne contre une mutinerie générale.
- Elle a dit où nous étions ? demandé-je.
- Dans l’Ariège, répond machinalement Ghislain de la Gélie en se baissant pour ramasser de la neige et lui donner une forme de boule.
La suite, on la devine. Cette première boule se trouve lancée sur Pierre Tronchin. Dans un engrenage digne de celui – plus tragique – ayant provoqué le déclenchement de la Première Guerre mondiale, nous nous trouvons tour à tour atteints et quasiment sommés, par une sorte de réflexe venu de notre lointaine enfance, de répliquer. Voilà comment cinq adultes, tous au moins trentenaires, se retrouvent à rejouer à Bonaparte dans la cour du collège de Brienne. C’est totalement puéril et, si une partie de mon esprit trouve cela indigne de la situation, l’autre voit dans cette activité un délassement propre à évacuer la grande tension nerveuse des dernières vingt-quatre heures. Dieu seul sait ce que doivent penser les autres qui, de l’intérieur, nous entendent crier, rire, hurler de rage ou exploser en terribles imprécations. Il me semble que s’ils n’ont pas envie de nous rejoindre et campent encore sur leurs positions rigoristes, il n’y aura rien de positif à tirer de ce week-end « de travail » avec eux.
Nous rentrons épuisés. L’équipe des filles (Virginie Saint-Lazare, Cathy Miramont et moi) l’a emporté sur celle des garçons mais au prix de « courses » pénibles dans la poudreuse qui nous ont laissées trempées et sur les genoux. Le contraste avec la chaleur de l’intérieur du chalet n’en est que plus violent. Une sorte de feu nous monte aux joues, nous étouffe, nous coupe les jambes et nous empourpre. Remonter dans nos chambres devient un effort gigantesque dont nous nous acquittons en puisant dans nos toutes dernières forces… Et en méprisant silencieusement les moqueries de nos « camarades » vautrés dans les fauteuils du salon.
J’en profite – et on va comprendre avec quelle douleur morale et physique – pour constater que je suis la seule à loger au second étage. Mes quatre partenaires sont tous au premier… Et en comptant le nombre de portes de ce premier étage - il y en a cinq - il est largement possible que tous les participants au week-end y aient leurs quartiers. D’autant qu’au second, il n’y a que trois portes… Et pas d’étage supplémentaire… Petite déduction aussi hâtive qu’hasardeuse : le second est l’étage des Rouquet. Une porte pour la mère, une porte pour le fils (lequel a – miraculeusement pour lui ? – fait faux bond à l’invitation maternelle). Et de là une question insidieuse qui va me tarauder l’esprit durant ma seconde douche de la matinée : faut-il voir dans le choix de nous attribuer à Arthur et à moi la dernière chambre de cet étage un signe quelconque ?...

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 28 Aoû 2013 - 0:44

Je ne sais quel miracle ou la dispersion dans l’air de quelle poudre magique a transformé l’atmosphère en mon absence. La matinée touche déjà à sa fin ; de la cuisine, montent des effluves plus qu’intéressantes pour les narines que n’ont pas rassasiées les prodiges du petit-déjeuner… Et, enfin, quelque chose se noue entre les engagés involontaires de ce week-end au bout du monde. Comme si tout le monde avait fini par comprendre que nous sommes dans le même bateau. Cela donne des scènes assez étonnantes : le DRH du groupe, Jasper Winckhlok, griffonne des additions sur des serviettes en papier en fonction des propositions que lui fait Laurent Le Theule ; Vladimir Lacazi affronte simultanément de la Gélie et Dorval sur deux échiquiers différents ; Virginie Saint-Lazare, qui n’est pas montée se changer, esquisse sur le paper-board installé près de la cheminée les grandes lignes d’une nouvelle maquette pour La Garonne libre, nouvelle maquette qui a l’air de laisser Etienne Moza fort dubitatif. A combien de nouvelles formules a-t-il présidé au cours des cinq dernières années ?
La stratégie de Liliane Rouquet a l’air de prendre forme. Et, qui plus est, la forme qu’elle souhaitait ce qui n’était pas gagné d’avance. Reste à savoir quelle peut être ma place là-dedans ? Encore une fois, je ne suis pas Arthur et je n’ai à opposer aux idées des uns et des autres que ce que je tiens pour du bon sens… sans être vraiment certaine qu’il n’est pas plutôt une déformation suraigüe de mes réflexes d’historienne.
- Fiona, avez-vous déjà regardé Toulouse-TV ?
La question de Pierre Tronchin me cueille au bas de l’escalier. Il est assis sur la dernière marche, mâchonnant un chewing-gum mentholé pour essayer d’éviter de sortir fumer. De nos exercices gamins dans la neige, il ne semble pas avoir retiré la même dose d’endomorphine que les autres. Son visage reste fermé, blême et terriblement crispé. Depuis la veille – et sans doute même avant – il sait que sa télévision locale a du plomb dans l’aile et que lui-même n’est pas loin d’avoir la tête sur le billot. Plus que d’autres ici, sans doute, il est en sursis. Un sursis qui plus est fragile.
- Vous voulez la vérité ou quelque chose qui vous remonterait un peu le moral ?
- Vous êtes gentille de vous soucier de mon moral mais, puisqu’on doit être efficace et productif ce week-end, autant que vous me disiez la vérité tout de suite. Ca gagnera du temps…
La vérité… De toutes les manières, sauf en cas d’extrême nécessité, c’est-à-dire de contraintes fortes, je la dis toujours. Parfois édulcorée ou enveloppée de circonvolutions destinées à en atténuer la vigueur… Mais toujours avec franchise et précision. Alors, puisque Tronchin la demande…
- Je ne sais même pas où se trouve Toulouse-TV sur ma télécommande, dis-je en évitant de croiser le regard de mon voisin. Je suis capable de trouver vos bureaux dans la ville mais pas de voir ce que vous produisez comme émission… Je suis désolée…
Il hausse les épaules. Quelque part, mon aveu ne le surprend pas. Il ne doit pas manquer dans ses services d’enquêtes allant dans le même sens. Je suppose même que rapporté aux catégories socio-professionnelles ou à l’âge, mon profil devait immanquablement donner un tel résultat. Qu’est-ce que j’irai faire devant Toulouse-TV alors que je suis tout le temps en train de bosser ou de m’occuper de ma petite famille ? A tout prendre, si j’avais cinq minutes – et si je n’avais pas internet et un mari branché en permanence sur les fils de l’AFP – je les passerais devant une de ces séries américaines que je connais par cœur mais qui me ramène à mon enfance. Au risque de choquer, j’ai un peu tendance à me ficher de l’ouverture d’une nouvelle maison de retraite de quartier ou des résultats des clubs locaux de hand ou de basket. Tant mieux pour ceux que cela intéresse mais, pour ma part, il en faudrait plus pour me river à mon téléviseur.
- Vous savez, Pierre… Je ne suis pas à proprement parler ce qu’on appelle une téléphage. Si je regarde la télé une heure par semaine, c’est bien un grand maximum… Par manque de temps mais aussi parce que j’ai un peu tendance à me méfier des images et de ce qu’on leur fait dire.
Pas la peine, je crois, que j’explique pourquoi je pense cela et dans quelles cruelles circonstances j’en ai pris conscience.
- C’est quand même dingue de se dire qu’on est une trentaine à se bagarrer pour faire vivre une chaîne de télé que personne ne regarde… Chacun fait de son mieux, donne son meilleur, tire le maximum de moyens finalement déjà assez réduits. Et pour quel résultat ? Une part d’audimat tellement proche de 0 qu’on ne sait même pas si on réussit à avoir un chiffre après la virgule… A supposer bien sûr qu’il y ait une virgule…
- Vous avez bien sûr réfléchi sur les programmes que vous proposez ?
J’avance ma question aussi délicatement que possible, assise désormais moi aussi sur la dernière marche de l’escalier en bois de chêne. Dans de telles situations, les évidences sont des poignards aux lames bien affutées. Elles frappent plus durement que les suppositions éthérées. Mieux vaut les ganter de velours.
- Que voulez-vous mettre à l’antenne sur une télé locale ?... Vous ne pouvez pas faire une télé généraliste… Il y en a de plus en plus et elles se ressemblent toutes… Alors, sans avoir leurs moyens, ce n’est même pas la peine d’y penser. Le propos est donc forcément thématique. La ville… La ville et sa banlieue… Quatre heures d’émission par jour et le reste de l’antenne en rediffusion… Donc, j’ai des équipes qui courent à droite, à gauche, qui ramènent des images, font des entretiens, montent tout cela et puis repartent. Les sujets, il faut les trouver au quotidien… Alors, bien sûr, ils ne sont pas toujours brillants… Ce n’est pas avec ça qu’on va aller draguer les intellectuels ou les ménagères de moins de 50 ans… Mais bon sang, qu’est-ce que je pourrais mettre à la place ?... On ne peut pas inviter tous les jours les quelques gloires locales susceptibles de faire de l’audience…
La quadrature du cercle me semble avoir un nom : Toulouse-TV. Ce qui désespère Pierre Tronchin, c’est qu’il a bien compris qu’il n’existe aucune solution à son problème. Il ne pourra jamais inventer la chaîne que Liliane Rouquet voudrait posséder dans son groupe. Une chaîne puissante, dynamique, clinquante, grignotant les parts de pub, taillant des croupières à celles qui étaient là avant, à l’époque de l’hertzien. Quant un navire est cerné, sans gouvernail pour pouvoir lui permettre de suivre un cap, il ne reste à son capitaine qu’une seule solution : donner l’ordre du sabordage. Et cela, Pierre Tronchin ne semble pas prêt à l’accepter.
- Si seulement quelqu’un avait une idée, murmure-t-il en regardant la salle.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 28 Aoû 2013 - 23:08

D’idées, je n’ai pas… Enfin, pas qui me semblent avoir la pertinence et surtout l’efficacité que requièrent la situation. Je ne suis pas naïve au point d’imaginer qu’un programme qui me ferait aller sur Toulouse-TV serait de nature à y drainer des milliers d’autres téléspectateurs. Donc, pas la peine que je lui propose des émissions racontant la vie passée des quartiers et leurs mutations, des biographies des natifs de la ville ou de ceux qui s’y sont illustrés ? Pourtant, combien savent qu’Esquirol n’est pas qu’une place mais est surtout le nom du père de l’hôpital psychiatrique français ? Qui a véritablement entendu parler de ce Rémusat qui donne son nom à une rue importante entre le boulevard et la place du Capitole ? Bien peu seraient capables de le situer dans le temps et d’expliquer comment ce chambellan de Napoléon Ier, présent sur le tableau du Sacre de David, a pu garder une rue à son nom alors qu’il s’est signalé sous la Restauration par son ultra-royalisme. Voilà de quoi faire de belles et bonnes émissions !… Enfin, si on voulait imiter ARTE et son audimat en grande partie confidentiel. Allons, je ne peux rien pour ce brave type ! Ce qu’on lui demande est tout simplement impossible…
A moins que…
Mais non… Je n’ai rien à faire suivre cette fois-ci derrière mon « à moins que ». Créer une émission phare, basée sur ce qui attire vraiment les gens en ces temps de grisaille économique et politique – à savoir l’humour -, c’est sûrement une idée que Tronchin et son entourage ont déjà dû avoir… Pas besoin de débourser des sommes folles pour ça. Il doit bien se trouver des comiques amateurs mais doués dans une aire urbaine d’un million d’habitants, des amateurs dont l’ambition première serait déjà de se faire remarquer avant de penser à monnayer quoi que ce soit de leur talent. Peut-être que cela pourrait faire figure de locomotive, de « produit d’appel » comme on dit dans les catalogues publicitaires. Pas le genre d’émission sur laquelle je me précipiterais mais, aussi difficile que cela soit à accepter pour moi, je ne suis pas « normale » ou disons dans la ligne moyenne d’un public de base. Donc, sur la masse des spectateurs potentiels, ça pourrait marcher. Sans compter que le bouche-à-oreilles pourrait fonctionner à plein : « Tu sais que le fils de la voisine, il passe ce soir sur Toulouse-TV ? »…
Bon, je lui toucherai un mot de cette idée plus tard. Elle n’a rien d’original mais sait-on jamais ? Après tout, on est bien là pour mélanger nos vécus et nos éclairs de génie… Je ne vois rien de génial là-dedans mais le génie n’est-il point en la circonstance de ne pas le rechercher ?
L’arrivée de Blandine, un calepin à la main, m’offre le dérivatif qui me permet d’abandonner Tronchin à ses soucis. La cuisinière fait tout bonnement le tour des « invités » pour leur demander de choisir parmi les différentes propositions d’entrées, de garnitures et de desserts disponibles. Seuls invariants du menu : un rôti de bœuf – mais elle promet deux cuissons différentes –, un plateau de fromages et une salade verte. Ce choix offert ne me déplait pas ; une alimentation gastronomique durant tout le séjour m’aurait certainement permis de perdre ces quelques centaines de grammes que l’hiver a toujours tendance à me coller sur les hanches, mais à tout prendre je préfère encore manger à ma faim. On ne sait jamais… Et puis, on réfléchit toujours mieux le ventre plein.
Je fais quand même bande à part en demandant deux pommes de terre bouillies avec une simple noisette de beurre comme garniture quand mes « co-détenus » préfèrent des légumes plus exotiques et, surtout, des sauces élaborées. Pour le dessert, je me sens moins isolée avec ma crème à la catalane qui l’emporte sur le cake et sur l’omelette norvégienne.
- Repas dans une heure ! lance Blandine en quittant la pièce principale.
Que peut-on faire en une heure ? Aller se faire humilier par Dimitri Lacazi aux échecs ? Allons, je n’ai aucun goût pour le martyre !... Au grand étonnement de tous ceux qui me connaissent et qui louent mon esprit froid et raisonné, je n’ai aucune disposition pour ce jeu de stratégie. Bien sûr, j’aurais pu essayer d’apprendre à mieux jouer, connaître les ouvertures gagnantes, les coups de maître et les fourchettes diaboliques. Sauf que je me connais, une fois devant l’échiquier, je me mets toujours à agir par impulsions, puis à réagir bêtement : il m’a pris un cheval, je vais lui prendre une tour. Que je sache, la loi du talion n’est pas inscrite dans les règles de ce jeu mais c’est pourtant le plus souvent la seule qui me serve de ligne directrice… Et avec ça, on ne va pas loin… Surtout face à un Lacazi qui semble avoir le calme et la maîtrise d’un grand maître. Sachant ce que je sais de lui, je n’ai guère envie de lui donner le plaisir de prendre sur moi un ascendant quelconque.
Je me rapproche du tableau sur lequel Virginie Saint-Lazare a commencé à recouvrir ses premiers tracés en noir de grands coups de feutre rouge. Les critiques des uns et des autres ont fait évoluer son idée de maquette. Peu à peu, elles la ramènent vers du traditionnel, vers ce que le lectorat âgé et traditionnaliste de La Garonne libre a l’habitude de voir. Quand on sait que le courrier des lecteurs déborde lorsqu’on s’autorise une simple modification du logo du journal, il ne faut s’étonner de rien… Arthur m’a raconté qu’il y a trois ans, quelqu’un s’est avisé que la Garonne qui « coule » en bleu sur le logo à travers les barres horizontales n’avait pas un sens réaliste (en clair, elle coulait vers le sud-est au lieu d’aller vers le nord-ouest). On a changé sans prévenir personne. Cinq jours plus tard, Liliane Rouquet imposait de faire machine arrière… et la Garonne s’est remise à couler à l’envers pour la plus grande joie de ses lecteurs.
Pourtant, ce que la rédactrice en chef – dont ce n’est pas la fonction première dans son « canard » – imagine a de la gueule. Des cases thématiques avec des couleurs clairement identifiées pour un meilleur repérage des questions abordées. Des lettres bien rondes et fines qui tranchent avec les polices habituelles, raides, empattées, grasses. La Une de Virginie Saint-Lazare n’a pas le côté rentre-dedans des unes traditionnelles, elle me semble davantage relever de l’invitation à venir lire, de l’incitation à se poser des questions sur l’actualité et le sens des faits. Quelque part, cette démarche tend à rejoindre celle que nous voulons impulser à travers Hier, Aujourd’hui. Cela m’autorise, semble-t-il, à mettre mon grain de sel dans son projet.
- Pour Hier, Aujourd’hui, nous jouons aussi sur la couleur pour différencier les approches mais aussi sur la 3D…
- La 3D ? s’étonne Etienne Moza. Qu’est-ce que c’est encore que cette lubie de jeunes ? Un journal en 3D ?...
- Vous oubliez, rétorque Virginie, que demain on lira son journal sur une tablette et que l’harmonie des couleurs et les effets graphiques vont devenir essentiels.
- Sur une tablette ?... Et puis quoi encore ?!... Mon journal, et je ne suis pas le seul à penser ainsi, je préfère le lire sur le zinc…
Je me mords les lèvres pour ne pas réagir à l’incompréhension du directeur financier et marketing… Et je fais bien car il avait fort bien saisi ce que voulait dire la rédactrice en chef et s’était offert une petite touche d’humour à froid. Un humour qui colle finalement assez bien à sa personnalité de vieux lord anglais.
- Par 3D, nous entendons des effets graphiques simples en ombrant plus ou moins les cadres. Cela nous permet de donner une hiérarchie d’importance aux titres sans tomber dans les habituelles grosses tailles de lettres ou dans le respect du sens de lecture, de gauche à droite et de haut en bas…
J’emprunte le feutre noir de Virginie pour tracer un exemple. Comme je suis nulle en graphisme – et en dessin de manière générale – ça ne donne rien et je comprends que ma proposition fait un flop retentissant. Pourvu que Moza ne croise pas la maquette de notre Une avant sa parution, il serait capable de demander à Liliane Rouquet de la faire changer.
- Les dinosaures, me souffle Virginie Saint-Lazare… Plus ils durent et plus leur cerveau s’atrophie…
Nous abandonnons le paper-board et nos efforts pour convaincre d’une nécessaire revitalisation de la ligne graphique du journal.
- Ils veulent garder leur lectorat, continue-t-elle, alors qu’il faudrait au contraire en chercher un nouveau.
Sa problématique n’est pas celle de Pierre Tronchin pour sa télé locale mais je reconnais dans les deux cas la même inexorabilité, la même fatalité. Aller de l’avant est de plus en plus difficile. Aujourd’hui, Cortès ne pourrait pas brûler ses vaisseaux ; on objecterait à sa volonté incendiaire qu’il détruit un élément majeur du patrimoine naval mondial…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 31 Aoû 2013 - 1:02

Une célèbre marque spécialisée dans le tourisme avait naguère pour slogan « tout est proposé, rien n’est imposé ». C’est exactement ainsi que se déroule le repas de midi… décalé pour cause de lever tardif à 13 heures. Pas de cérémonie, de table dressée, de places imposées… Cela, nous dit Blandine, ce sera pour le soir. Là, on peut se poser dans un coin, se retirer dans sa chambre, s’installer à table avec ceux avec qui on partage déjà certaines affinités. Symbole – ou explication – de ce laxisme cérémonial, Liliane Rouquet ne redescend pas. Officiellement, elle se repose dans sa chambre et la cuisinière, avant de nous servir, a d’abord pris la peine de lui apporter son plateau-repas.
D’affinités, je n’en ai véritablement aucunes sinon, me semble-t-il, avec Virginie Saint-Lazare. Nous nous retrouvons donc toutes les deux à faire notre dinette assises devant la cheminée, elle avec son rosbif dégoulinant de sauce au poivre, moi avec mes deux patates à peine imbibées par la fonte rapide d’une noisette de beurre. On parle de choses et d’autres, de nos boulots et de nos vies qui, quelque part, se ressemblent. Toujours sur la brèche, toujours poussées par l’envie de faire mieux et peut-être, secrètement, de continuer à nous épater. Se dire qu’on est arrivées encore plus haut qu’on ne l’avait rêvé et se questionner sans cesse pour savoir si on peut encore grimper d’un degré sur cette échelle que certains appellent gloire ou ambition et que nous appelons simplement la vie. Cette méditation à deux voix nous conduit jusqu’à la salade, puis jusqu’au dessert. En une grosse demi-heure, nous avons fusionné nos mondes, souligné leurs singularités tout en dégageant leurs similitudes. Si j’avais eu une grande sœur, peut-être bien qu’elle aurait ressemblé à Virginie Saint-Lazare. Du moins, c’est ainsi que je le ressens sur le moment.
Dehors, il neige toujours. En fait, les flocons n’ont pas arrêté depuis notre lever. Le gris et le blanc absorbent tout ; les quelques flancs de montagne qu’on pouvait voir encore ce matin depuis la baie vitrée se sont fondus dans le néant. Nous avions de la neige jusqu’au-dessous du genou ce matin ; si nous ressortions, nous en aurions facilement jusqu’à mi-cuisse. Peu à peu, une idée s’instille dans mon esprit. Une idée affolante mais que je ne parviens pas à repousser totalement et qui finit par m’obséder. Chaque flocon de neige qui tombe et vient s’ajouter à tous ceux déjà tombés nous isole encore plus du reste du monde, nous emprisonne dans ce chalet. Il y a une éternité – moins de 24 heures – Marc se plaignait de la neige qui n’était pas tombée sur Toulouse. Là, je suis face à une sorte d’inondation blanche bien réelle, une crue neigeuse qui pourrait bien finir par nous submerger… En tous cas, je vois mal comment nous allons pouvoir repartir d’ici demain…
Mais d’un autre côté, je connais mal la montagne. Contrairement à la plupart des autres « invités » de ce week-end très spécial, je ne suis pas une adepte des sports d’hiver. Cela n’est jamais entré dans mon éducation, je ne suis jamais allée en classe de neige et, depuis que je suis indépendante, je compte sur les vacances d’hiver pour bosser tranquillement en profitant que, justement, une grande partie de mes semblables socialement parlant sont partis à la montagne. S’il le faut, cette épaisseur que je trouve remarquable avec mon regard de fille des plaines est ici jugée tout autrement. Un chasse-neige, une souffleuse, des dameuses et cette neige peut peut-être se trouver domestiquée en une heure de temps. Enfin, c’est ce que je dis pour me rassurer… Je ne suis quand même pas niaise au point d’imaginer qu’on peut se sortir de ce piège juste en mettant des chaînes sur un minibus… Et d’ailleurs, où est la route ?
Si les autres sont inquiets, ils ne le montrent pas. Certains ont choisi d’imiter leur patronne et de se retirer dans leur chambre pour faire la sieste : comment peuvent-ils avoir encore envie de dormir après notre nuit précédente sous somnifère ? Mystère !... Mais c’est vrai que je ne suis pas une grosse dormeuse. Cinq à six heures par nuit seulement.
Cela laisse sept personnes dans la grande salle. Sept personnes insensibles aux migrations alternées de Blandine entre le salon et la cuisine pour débarrasser. Il y a là le DRH Jasper Winckhlok, le responsable de la communication Christophe Blouet, Dorval, Lacazi, de la Gélie, Virginie et moi.
- Il n’y a pas d’autres jeux que les échecs dans cette baraque ? demande de la Gélie à la cuisinière qui passe devant lui. Se faire écraser par Vladimir à chaque fois, ça devient lassant.
- Regardez dans le tiroir sous la table basse, répond Blandine… Vous devriez trouver votre bonheur. Quand madame vient ici avec des amis, c’est toujours pour jouer longuement chaque soir.
Je ne sais pas comment les autres interprètent cette confession de la cuisinière. Pour moi, elle a des accents de vérité mais pas forcément ceux d’une vérité évidente. Liliane Rouquet n’est-elle pas déjà en train de jouer longuement avec nous ? Sans voir besoin de boites ou de cartes pour cela…
Ghislain de la Gélie, ayant posé la question, se charge tout naturellement d’inspecter le fameux tiroir.
- Eh bien, fait-il, les soirées doivent être longues et animées ici. Monopoly, Cluedo, jeu de l’oie et petits chevaux, Trivial Pursuit…
Ce sont des jeux plutôt classiques et qui collent assez bien avec la personnalité de Liliane Rouquet. Si je l’imagine bien brillante dans des jeux de stratégie comme les échecs, je ne la vois pas entraîner ses invités dans des parties de jeux inspirés d’émissions télévisées. Cela ne cadrerait pas du tout avec ce qu’elle est…
- Trivial Pursuit ! s’exclame Lacazi… C’est le seul jeu qui soit digne de nous…
Je ne parviens pas à savoir si sa remarque est sincère ou si elle est à prendre au second degré. Mais une chose est sûre, ce sera sans moi et je le fais savoir avec force…
- Comment ? s’étonne « l’historien ». Vous vous défilez, Fiona ?...
Evidemment, son choix n’est pas aussi innocent que cela. Après avoir vaporisé ces adversaires aux échecs, il entend bien me régler mon compte là où je suis supposée l’emporter sur les autres : la culture… Mais, pour ne pas paraître égocentrique, je dois reconnaître qu’un tel projet s’applique tout aussi bien aux autres joueurs potentiels, tous supposés brillants intellectuellement et ayant suivi de longs cursus d’études.
- Je ne me défile pas, monsieur Lacazi… C’est juste que je ne peux pas jouer à ce jeu avec vous… C’est - comment dire ? - personnel…
Ma défense prête à sourire tant elle est naïve. Le problème est qu’il y a une vérité derrière tout cela. Des souvenirs un peu lourds, des réminiscences d’un passé qui – selon la formule d’Henry Rousso à propos de Vichy – ne passe pas. Des dimanches pluvieux avec « maman », tante Léa, les cousins et cette fichue boite de jeu verte. Ces petits camemberts colorés qui s’enfilaient dans mon pion au gré d’un récital de bonnes réponses. Et, là, les accusations qui commençaient à pleuvoir – elles aussi… - sur ma probité. En clair, tout le monde me suspectait d’apprendre les questions par cœur. Le ton montait, ça finissait par un esclandre et je filais dans ma chambre bourrer mon oreiller de coups de poing rageurs. Là où on atteignait des sommets, c’est lorsque je commençais à contester – et de bonne foi – les réponses écrites sur les petites fiches plastifiées. Il n’était pas rare dans ces cas-là que le plateau de jeu vole emportant avec lui portions de camembert colorés et pions. Pourtant, par une espèce d’acharnement honorable mais insensé, ils y revenaient la fois d’après espérant toujours secrètement me battre. Pour y parvenir, on adaptait les règles en m’imposant de faire un sans-faute sur toute la fiche pour la question finale, puis, en désespoir de cause, en m’obligeant à remplir deux pions successivement. Las ! En dépit de ces handicaps, je gagnais toujours… Victoires qui eurent au moins un effet positif en me montrant que ma mémoire était un atout pour mon avenir et que, quand celle-ci était prise en défaut d’ignorance, on pouvait toujours s’en sortir par un raisonnement logique. Deux découvertes qui contribuèrent à m’orienter vers les études d’Histoire avec la suite que l’on connaît. Il va de soit qu’une fois entrée à l’université – ce qui était dans ma « famille » une grande première – plus personne ne voulut rouvrir la boite de jeu verte avec ses inscriptions en lettres stylisées. Ma réputation d’invulnérabilité était désormais solidement construite et incontestable, elle allait devenir un élément constitutif de ma « putain de fierté ».
Alors, en cette après-midi neigeuse, peut-être bien que j’avais peur de la voir voler en éclat cette réputation… Mais, à dire vrai, je craignais sincèrement et sans prétention aucune de provoquer à nouveau troubles et querelles autour d’une victoire quasi programmée. La boite était exactement la même que celle de la maison de mon enfance. Une des premières boites produites en France. A l’époque où le nom du jeu avait été francisé en « Remue-Méninges ». Je n’avais pas appris les questions par cœur étant adolescente mais, dans ma jeune trentaine, j’étais bien certaine de n’avoir oublié aucune des réponses.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Ven 6 Sep 2013 - 23:41

« Personnel »… Cela n‘abuse personne… Tout le monde est bien persuadé que la crainte de perdre est ma seule motivation au refus d’entamer une partie. Tant pis ! Qu’ils pensent ce qu’ils veulent ! A leur place – mais n’y suis-je pas un peu ? – je me serais sérieusement penchée sur les problèmes qui assaillent le groupe de La Garonne libre. A croire qu’ils ont pris Liliane Rouquet au mot et qu’ils vivent ces moments comme un vrai week-end en remettant le travail aux calendes grecques.
D’un autre côté, mon forfait est assez arrangeant car il ramène le nombre de joueurs à six. Refusant la sieste et le jeu, il ne me reste plus qu’à retrouver mon occupation favorite : le face-à-face avec moi-même dans ce qui n’est pas une forme de nombrilisme (du moins j’espère) mais une volonté toujours affirmée de me casser la tête à résoudre des équations non algébriques que personne n’a en plus pris vraiment la peine de me poser. Sur un morceau de papier déchiré sur le paper-board, je commence à griffonner des trucs informes en attendant qu’une illumination vienne. Sur quoi ? Je n’en sais rien… C’est souvent comme ça. Les idées viennent sans que j’aille les chercher, il suffit d’attendre que le cerveau se mette à « bouillir ». De ces incantations graphiques, j’attends en fait soit de trouver des idées de sujets de master pour mes étudiants de licence en fin d’année, soit un axe d’attaque pour mon projet de biographie sur madame Chevreuse, soit… Eh bien, ce qui voudra bien venir.
Mais tandis que mon poignet s’agite et que ma main court en raclant le papier, mon esprit reste terriblement calme et serein, ne s’enflamme pas. Comme si la machine était grippée ou carrément à l’arrêt. J’ai bien jeté quelques mots comme autant de bouteilles à la mer : « trahison » ; « inconséquence » ; « féminité » ; « mensonge »… et surtout « aveuglement », ce mot qui me poursuit depuis une équipée qui aurait pu virer au drame sur la voie ferrée Toulouse-Montauban. Tout cela ne me mène à rien. Chaque mot joue sa propre partition et refuse de se lier aux autres. Est-ce l’altitude ? Le confort cotonneux de ce chalet enfoui sous les neiges ? Les questions posées à côté de moi et qu’accompagnent cris de satisfaction ou borborygmes de déception ? Allez savoir… Ce n’est pas la première fois que la mayonnaise ne prend pas mais, généralement, dans ce genre de situation, je suis enfermée chez moi ou anonyme dans un train.
- Fiona ?... Quel film policier n’était joué que par des enfants dont Jodie Foster, vous sauriez ça ?
C’est Lacazi qui vient me chercher. Si moi je ne sais pas où je vais, lui n’a pas perdu le Nord. Il veut… Que veut-il d’ailleurs ?.... Montrer en bout de course qu’il est plus savant et un plus grand historien que moi ? Si ça peut lui faire plaisir, je suis prête à lui reconnaître ça… D’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est qu’un « grand historien »… Enfin, si… Duby, Braudel, Le Goff, Bloch… Des phares, des repères… Ce que nous ne seront jamais. Ni lui, ni moi… Alors, s’il veut me devancer au 1200ème rang, qu’est-ce que ça peut bien me faire tant que les gens comprennent que nous n’avons pas de l’Histoire la même lecture et, surtout, la même approche. Qu’il soit « plus grand » ne m’embête pas mais j’aurais du mal à trouver qu’on le trouve plus compétent et surtout plus honnête.
- Bugsy Malone !
- Oui c’est ça…
Il l’a dit sans parvenir à vraiment masquer la déception de ne pas m’avoir coincée. Son idée semble clairement de me déloger d’un piédestal sur lequel seule Liliane Rouquet a pu me faire monter. Après tout, que leur a-t-elle dit me concernant ? Ce matin, par exemple, tandis que j’étais partie m’habiller... Ou même hier soir quand j’essayais de joindre Arthur à l’hôpital… Si elle avait lancé à la cantonade une provocation bien dans son genre pour les aiguillonner, un truc du genre qu’elle avait plus confiance en moi pour débloquer les problèmes que dans plusieurs d’entre eux ?
Je ne peux pas savoir. Juste supposer… Mais si elle s’était livrée à une telle agression, on m’aurait sans doute bannie de la bataille de boules de neige ce matin et pas invitée à jouer cette après-midi…
Hormis avec l’intention de me faire choir. Allons, c’est bon, je vire à la parano…
Dorval pousse un petit sifflement admiratif.
- Il fallait le savoir, fait-il. Vous l’avez vu ce film ?
- Non, avoué-je… C’est juste un truc que je sais comme ça…
Je ne me suis pas retournée. Je regarde mes espèces d’ellipses superposées comme si d’elles allait jaillir une révélation. Mais nul prophétie ne se révèle à moi…
Il faut que j’arrête de me laisser distraire…
Sauf que j’entends le dé rouler, les chocs pesants du pion frappant le plateau de jeu et la question posée par Virginie Saint-Lazare.
- Qui a remporté le 1500 mètres en athlétisme aux Jeux Olympiques de Moscou en 1980 ?
- Les Jeux de Moscou, c’est ceux qui ont été boycotté, non ? fait Jasper Winckhlok. Alors, un Soviétique forcément… Mais je ne sais pas…
Dans ces cas-là, c’est-à-dire s’il ne sait pas lui-même, celui qui pose la question laisse tomber la réponse de la manière la plus neutre possible. Du genre fataliste. Comme pour confirmer que c’était introuvable…
- Steve Ovett…
Je ne me mords pas la langue assez vite…
- Non, c’est faux…
- Quoi ?!... Qu’est-ce qui est faux ? questionne Virginie.
- La réponse qui est inscrite sur la carte… Ce n’est pas Steve Ovett qui a gagné le 1500 mètres…
- Mais c’est écrit ! s’exclame Winckhlok doublement horripilé de ne pas avoir répondu et de constater que s’il avait donné la « bonne réponse » quelqu’un serait venu la lui contester.
- Au risque de froisser les gens de presse que vous êtes, je rappellerai que ce n’est pas parce que quelque chose est écrit dans le journal que c’est vrai.
Je m’enfonce… Foutue fierté à la con !!!
- Vous voulez dire, intervient Dorval, qu’il y a une erreur sur cette fiche ?
- En fait, il y en a deux… Ils ont attribué la victoire dans le 1500 mètres à Steve Ovett et celle dans le 800 à Sebastian Coe… Or c’est rigoureusement l’inverse !...
- Mais comment vous savez ça ?... Vous aviez quel âge en 1980 ?...
- Monsieur Dorval, on ne vous a pas appris qu’il ne fallait pas poser ce genre de questions aux dames…
J’essaye de m’en sortir comme je peux. Je ne veux pas donner l’impression de les écraser de ma « science »… même si c’est précisément ce que je suis en train de faire. Mais je ne peux pas accepter qu’on apprenne, qu’on étudie, qu’on dise, des choses fausses. C’est maladif… Et c’est peut-être bien pour cela que j’ai fini par prendre plaisir à enseigner (ce qui n’était pas évident quand je préparais ma thèse).
- Elle avait deux ans, affirme Lacazi qui semble bien me connaître.
- « Aux âmes bien nées… », ose Virginie comme pour me défendre.
- Quel âge avais-je à la mort de Louis XIV ?... Pourtant je peux bien vous dire qu’il est né un 5 septembre et mort un 1er septembre… Avec les années en prime… Si je vous dis que Sebastian Coe a gagné le 1500 mètres, c’est que c’est vrai…
- Et comment peut-on en être sûrs ?
- En…
Je ne vais pas plus loin dans ma réponse. Ici, dans ce bout du monde coupé de tout, il n’y a pas internet. Je n’ai aucun moyen de prouver ce que j’avance. Tant pis, il faut que j’assume.
- Parce que je le sais… Excusez-moi, je crois qu’il vaut mieux que je vous laisse vous amuser entre vous. Je vais me reposer un moment…
Bérézina ?... Sans aucun doute… Mais il viendra bien un jour où ils pourront vérifier. J’ai au moins cet avantage sur Napoléon. Je sais que j’ai déjà gagné par avance ma bataille de Leipzig. Le seul problème pour moi est de savoir quand elle se déroulera…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 7 Sep 2013 - 11:54

J’ai un peu de mal à croire à la coïncidence. Lorsque j’atteints le palier du second étage encore mortifiée par ce que j’estime être une énorme boulette de ma part (le plus intelligent aurait été de battre en retraite avant qu’ils ne commencent à jouer), Liliane Rouquet sort justement de sa chambre.
Le chalet n’est quand même pas truffé de micros ?
Va savoir…
Non, non… J’essaye de me secouer… J’en ai fini avec les barbouzeries… Les gens que je fréquente sont tous normaux… Enfin, d’une anormalité traditionnelle, basique, platement banale. Des rancœurs, des sales coups faits en douce, des crasses de sales gosses, il y en a… Mais rien à voir avec ce que j’ai pu rencontrer en matière de « torducité » : ‘je suis avec vous mais je vous fais croire que je suis contre vous pour mieux utiliser le fait que croyant que je suis contre vous, vous allez agir dans un sens qui à la fin nous sera profitable à tous les deux…’ Et autres joyeusetés dans ce genre.
- Que se passe-t-il, Fiona ? Vous êtes toute tendue…
- Ah ?! fis-je…
Cela ne m’étonne pas qu’elle me le dise puisque c’est bien ce que je ressens. Mais qu’elle le voit, là, ça m’étonne. Je croyais avoir réussi à apprendre à cacher un tant soit peu mes émotions.
Elle poursuit comme si avait percé le secret de mes pensées.
- Votre visage est agité, vos yeux roulent dans tous les sens… Vous êtes sûre que cela va.
Bien sûr que non, cela ne va pas… Mais je ne vais pas le lui dire. C’est quelque chose que je vais régler avec moi-même. En dessinant des ellipses – et, si j’ai du courage, d’autres formes géométriques – sur du papier. En attendant que mon cerveau veuille passer à autre chose.
- Je ne vous laisse pas seule dans cet état… Entrons dans votre chambre, on va parler un peu, ça vous fera du bien.
Là, je ne crois plus à la coïncidence. Elle devait me guetter… Et la chambre au second étage, toute proche de la sienne, ce n’est décidément pas un hasard. Si seulement je savais ce qu’elle me veut !
Mon visage doit être tout plissé par l’effort gigantesque que je fais pour ne pas exploser et l’assaillir de questions. Je sais que c’est trop tôt. Un week-end c’est long. Tout doit être combiné pour s’éclairer à la fin. Les choses viendront peu à peu. Là, ce doit être une étape. La deuxième ou la troisième, selon que je compte ou pas les propos échangés la veille dans l’entrée du restaurant de Blagnac.
- Eh bien, entrez…

Ici, une fois n’est pas coutume, je fais un break dans le récit de ces mémoires pour décrire une situation que je n’ai pas vécue directement étant enfermée dans mon chalet pyrénéen. Il me faudra avoir recours à plusieurs reprises à ce procédé – et à une reconstitution des dialogues à la façon de Thucydide faisant parler Périclès - pour que certains événements ultérieurs n’apparaissent pas comme tombés du ciel par l’action d’une divine providence à laquelle j’ai cessé de croire dès l’enfance.
Comme me l’avait affirmé Liliane Rouquet, on n’avait pas opéré Corélia en urgence. Moyennant quoi, Arthur – en colère contre la Terre entière et surtout contre le froid qui avait transformé la descente depuis l’hôpital Rangueil en patinoire olympique – avait repris le chemin de la « maison ». Il y avait désormais un épais matelas de neige et la voiture familiale n’avançait guère plus vite qu’un piéton en temps normal. Il fallait se méfier des trajectoires, des coups de frein trop brusques et, surtout, des reflets verglacés brillant à la lumière orangé des lampadaires de la route de Narbonne.
- Evidemment, ils n’ont pas salé ! s’exclama-t-il (ou quelque chose dans le genre, j’espère qu’il n’a pas été plus grossier que cela).
Dans la nuit de vendredi à samedi, il y avait sans doute beaucoup moins de personnes disponibles… Et puis l’épisode neigeux promettait de durer tout le week-end… Peut-être attendaient-ils un peu pour ne pas avoir à saler deux fois dans la nuit ?
Corélia avait fini par s’endormir, le menton posé sur sa ceinture de sécurité. « Excitation anormale de l’appareil gastrique et intestinal » avait dit l’interne de garde après avoir procédé à tous les examens. L’appendice n’était pas enflammé… Et donc l’opération ne s’imposait pas… Pourtant, le docteur Favier avait dit… Mais après tout, cela avait été une consultation téléphonique… Il avait pu se tromper… Le résultat de tout ça, c’était cette conclusion délivrée par l’interne avec le sourire las de celui qui sait que la nuit ne fait que commencer : « Vous pouvez rentrer chez vous ».
C’est ce qu’Arthur essayait de faire. Il avait laissé plusieurs messages sur ma boite vocale et deux sms. Et, sur ce qu’il m’a dit depuis, le verglas et l’absence de salage n’étaient pas – et de loin – les choses qui l’énervaient le plus. Il ne comprenait pas mon absence de réponses. A 1h30 du matin, le repas « officiel » devait être terminé depuis longtemps et je devais être rentrée ou au moins dans un lieu me permettant de lui répondre. Donc, forcément, il s’interrogeait et il s’inquiétait (c’est un amour !).
Place Esquirol, enfin, alors qu’il approchait du quai de Tounis et de l’immeuble où nous vivions – un peu à l’étroit, j’en conviens – notre bonheur sans gros nuages, un message arriva.
Ne pouvant attendre, il se gara sur le côté.
Le sms ne provenait pas de moi mais de Liliane Rouquet.
Il s’inquiéta d’autant plus…
« Mon cher Arthur,
Nous avons convenu au terme du repas de ce soir de poursuivre notre travail durant tout le week-end dans un lieu tranquille. Je suis désolée que vous ne puissiez être des nôtres (mais beaucoup moins que notre Fiona, cela va de soi). Ne vous inquiétez pas, je vous la ramènerai en mains propres et en bon état, dimanche soir.
Cordialement.
Liliane »
Dire qu’Arthur fut surpris serait un doux euphémisme. Tout comme moi, il se demandait bien ce que je pouvais bien avoir à faire dans une réunion de techniciens du monde des médias.
A part avoir à sauver l’existence d’Hier, Aujourd’hui…
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