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 Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 7 Sep 2013 - 11:54

J’ai un peu de mal à croire à la coïncidence. Lorsque j’atteints le palier du second étage encore mortifiée par ce que j’estime être une énorme boulette de ma part (le plus intelligent aurait été de battre en retraite avant qu’ils ne commencent à jouer), Liliane Rouquet sort justement de sa chambre.
Le chalet n’est quand même pas truffé de micros ?
Va savoir…
Non, non… J’essaye de me secouer… J’en ai fini avec les barbouzeries… Les gens que je fréquente sont tous normaux… Enfin, d’une anormalité traditionnelle, basique, platement banale. Des rancœurs, des sales coups faits en douce, des crasses de sales gosses, il y en a… Mais rien à voir avec ce que j’ai pu rencontrer en matière de « torducité » : ‘je suis avec vous mais je vous fais croire que je suis contre vous pour mieux utiliser le fait que croyant que je suis contre vous, vous allez agir dans un sens qui à la fin nous sera profitable à tous les deux…’ Et autres joyeusetés dans ce genre.
- Que se passe-t-il, Fiona ? Vous êtes toute tendue…
- Ah ?! fis-je…
Cela ne m’étonne pas qu’elle me le dise puisque c’est bien ce que je ressens. Mais qu’elle le voit, là, ça m’étonne. Je croyais avoir réussi à apprendre à cacher un tant soit peu mes émotions.
Elle poursuit comme si avait percé le secret de mes pensées.
- Votre visage est agité, vos yeux roulent dans tous les sens… Vous êtes sûre que cela va.
Bien sûr que non, cela ne va pas… Mais je ne vais pas le lui dire. C’est quelque chose que je vais régler avec moi-même. En dessinant des ellipses – et, si j’ai du courage, d’autres formes géométriques – sur du papier. En attendant que mon cerveau veuille passer à autre chose.
- Je ne vous laisse pas seule dans cet état… Entrons dans votre chambre, on va parler un peu, ça vous fera du bien.
Là, je ne crois plus à la coïncidence. Elle devait me guetter… Et la chambre au second étage, toute proche de la sienne, ce n’est décidément pas un hasard. Si seulement je savais ce qu’elle me veut !
Mon visage doit être tout plissé par l’effort gigantesque que je fais pour ne pas exploser et l’assaillir de questions. Je sais que c’est trop tôt. Un week-end c’est long. Tout doit être combiné pour s’éclairer à la fin. Les choses viendront peu à peu. Là, ce doit être une étape. La deuxième ou la troisième, selon que je compte ou pas les propos échangés la veille dans l’entrée du restaurant de Blagnac.
- Eh bien, entrez…

Ici, une fois n’est pas coutume, je fais un break dans le récit de ces mémoires pour décrire une situation que je n’ai pas vécue directement étant enfermée dans mon chalet pyrénéen. Il me faudra avoir recours à plusieurs reprises à ce procédé – et à une reconstitution des dialogues à la façon de Thucydide faisant parler Périclès - pour que certains événements ultérieurs n’apparaissent pas comme tombés du ciel par l’action d’une divine providence à laquelle j’ai cessé de croire dès l’enfance.
Comme me l’avait affirmé Liliane Rouquet, on n’avait pas opéré Corélia en urgence. Moyennant quoi, Arthur – en colère contre la Terre entière et surtout contre le froid qui avait transformé la descente depuis l’hôpital Rangueil en patinoire olympique – avait repris le chemin de la « maison ». Il y avait désormais un épais matelas de neige et la voiture familiale n’avançait guère plus vite qu’un piéton en temps normal. Il fallait se méfier des trajectoires, des coups de frein trop brusques et, surtout, des reflets verglacés brillant à la lumière orangé des lampadaires de la route de Narbonne.
- Evidemment, ils n’ont pas salé ! s’exclama-t-il (ou quelque chose dans le genre, j’espère qu’il n’a pas été plus grossier que cela).
Dans la nuit de vendredi à samedi, il y avait sans doute beaucoup moins de personnes disponibles… Et puis l’épisode neigeux promettait de durer tout le week-end… Peut-être attendaient-ils un peu pour ne pas avoir à saler deux fois dans la nuit ?
Corélia avait fini par s’endormir, le menton posé sur sa ceinture de sécurité. « Excitation anormale de l’appareil gastrique et intestinal » avait dit l’interne de garde après avoir procédé à tous les examens. L’appendice n’était pas enflammé… Et donc l’opération ne s’imposait pas… Pourtant, le docteur Favier avait dit… Mais après tout, cela avait été une consultation téléphonique… Il avait pu se tromper… Le résultat de tout ça, c’était cette conclusion délivrée par l’interne avec le sourire las de celui qui sait que la nuit ne fait que commencer : « Vous pouvez rentrer chez vous ».
C’est ce qu’Arthur essayait de faire. Il avait laissé plusieurs messages sur ma boite vocale et deux sms. Et, sur ce qu’il m’a dit depuis, le verglas et l’absence de salage n’étaient pas – et de loin – les choses qui l’énervaient le plus. Il ne comprenait pas mon absence de réponses. A 1h30 du matin, le repas « officiel » devait être terminé depuis longtemps et je devais être rentrée ou au moins dans un lieu me permettant de lui répondre. Donc, forcément, il s’interrogeait et il s’inquiétait (c’est un amour !).
Place Esquirol, enfin, alors qu’il approchait du quai de Tounis et de l’immeuble où nous vivions – un peu à l’étroit, j’en conviens – notre bonheur sans gros nuages, un message arriva.
Ne pouvant attendre, il se gara sur le côté.
Le sms ne provenait pas de moi mais de Liliane Rouquet.
Il s’inquiéta d’autant plus…
« Mon cher Arthur,
Nous avons convenu au terme du repas de ce soir de poursuivre notre travail durant tout le week-end dans un lieu tranquille. Je suis désolée que vous ne puissiez être des nôtres (mais beaucoup moins que notre Fiona, cela va de soi). Ne vous inquiétez pas, je vous la ramènerai en mains propres et en bon état, dimanche soir.
Cordialement.
Liliane »
Dire qu’Arthur fut surpris serait un doux euphémisme. Tout comme moi, il se demandait bien ce que je pouvais bien avoir à faire dans une réunion de techniciens du monde des médias.
A part avoir à sauver l’existence d’Hier, Aujourd’hui…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 8 Sep 2013 - 13:16

Il m’arrive d’être bordélique. Là je dois reconnaître que dans l’euphorie née de la bataille de boules de neige et dans l’empressement à aller me jeter sous une douche bien chaude, je n’ai pas été très soucieuse du rangement. Certes, tout n’est pas en vrac mais l’alignement de mes vêtements mouillés, petite culotte comprise, sur deux chaises près du radiateur électrique n’est pas du meilleur effet visuel. Le lit n’est pas fait et « ma » valise est posée sur la petite table servant de bureau, grande ouverte et aussi ordonnée qu’un capharnaüm. Je bredouille un vague « excusez pour le désordre » auquel Liliane Rouquet répond par un petit rire détendu dont elle ne nous a pas souvent gratifiés.
- J’aimerais que ma chambre soit aussi nickel que la vôtre.
Raison pour laquelle elle s’est invitée dans la mienne au lieu de me convier à passer chez elle ?
- Asseyons-nous et causons, voulez-vous ?
Les chaises étant occupées par mes habits, il ne nous reste que le lit. La présidente s’y laisse choir sans aucun égard pour son âge avancé, je l’accompagne en calculant d’avantage les conséquences de l’impact de mon fessier sur le lit à peine baptisé.
- J’aime être ici, me confie Liliane Rouquet. C’est pour cela que, en vous voyant si tendue, je ne peux que trouver cela étrange. Ne vous ai-je pas rassurée sur la situation de votre fille ?
- Si… Et je vous en remercie… D’autant qu’ici, il n’y a pas de réseau téléphonique visiblement… Et ce sont des informations qu’il vous a fallu aller chercher ou faire chercher.
- Disons plus prosaïquement que j’en ai été informée en cours de route par Arthur lui-même qui a réagi à la réception de mon message annonçant ce petit week-end de travail… Je ne crois pas inutile de vous préciser qu’il était furieux et que nous avons échangé quelques sms assez tendus après qu’il eut couché votre fille.
J’apprécie que l’octogénaire, qui connaît la situation de Corélia par rapport à moi, utilise le « votre ». C’est peut-être calculé mais tout le monde, parmi ceux qui savent, n’ont pas autant d’égards.
- Il m’a proposé de nous rejoindre, poursuit Liliane Rouquet. Ce à quoi j’ai énergiquement répondu « non »…
- Mais pourquoi ?... Arthur a plus sa place ici que moi…
- Je n’en disconviens pas mais ce serait rompre avec ce que j’ai imaginé pour ce week-end. Un huis-clos de travail décontracté.
J’hésite à lui dire que jusqu’à maintenant le travail a été pratiqué avec force parcimonie par ses employés. Elle doit bien le savoir et je la suspecte d’avoir un plan B en tête s’il s’avérait que les loisirs l’emportent de trop sur l’activité intellectuelle et professionnelle.
- Arthur sait beaucoup de choses sur le journal et sur ma propre existence, mais il ignore sinon l’existence, du moins la localisation exacte de ce chalet… Et puis, franchement, vous auriez envie de le savoir sur des routes de montagne avec un temps pareil ?
Je ne peux que convenir qu’elle a raison.
- Alors, pourquoi tant de tensions ?
Je hausse les épaules et écarte les bras en tournant mes mains vers le haut. Geste traditionnel lorsque je me retrouve mise en face d’un de ces comportements étranges et impossibles à décrypter qui me caractérisent. Il y a bien sûr mon sentiment de honte après avoir écrasé d’une morgue triomphante les joueurs de Trivial Pursuit mais il y a autre chose : je suis mal à l’aise devant l’attitude des autres, leur manque d’investissement dans le sauvetage de leur propre entreprise, celle qui les fait vivre. Je ne sais pas si c’est une grande naïveté de ma part ou un angélisme lié à mes revenus confortables mais s’il fallait sauver l’université en danger en doublant ou triplant mes heures de cours, je le ferais sans hésiter et sans même réfléchir. Beaucoup des « invités » de ce week-end si particulier semblent clairement s’en foutre. Je pensais parvenir à accepter cette attitude puisque mon esprit était capable d’en comprendre les motivations, mais ça ne passe pas. Toujours pas. Je suis plus anxieuse qu’eux alors que je ne suis concernée que par un petit journal sans grande prétention qui n’est même pas paru encore.
- Voilà bien pourquoi je pense toujours qu’Arthur et vous, vous vous êtes bien trouvés. Des valeurs et de la morale à l’ancienne…
Cette idée d’une morale ancienne fait plus que de me gêner. Le passé n’est mieux et meilleur que parce que l’esprit humain a cette tendance à le parer de plus de rose qu’il n’en mérite souvent. Je suis bien placée pour savoir que nombreux sont ceux qui dans le passé se sont dépêchés de parjurer leurs serments, d’oublier leurs fidélités, juste pour satisfaire des intérêts immédiats. Ce ne sont pas de grands traîtres, des Judas magnifiques mais des lâches aux petits pieds, des égoïstes tragiquement banals. L’Histoire en regorge des cours royales jusqu’aux plus étriquées des paroisses du royaume de France.
- Et je sais que je peux compter sur vous… Mais cela ne doit pas vous mettre dans un état pareil, Fiona. C’est à moi de me rendre malade à cause de la situation… Et croyez-moi, je le suis suffisamment pour que vous n’ayez pas à m’accompagner dans cette déchéance.
Il y a là – et cela me met fort mal à l’aise – une invitation à questionner. Liliane Rouquet, malgré ses 80 ans bien sonnés, n’a jamais de coups de fatigue, n’est jamais défaillante, avance toujours gaillardement comme si elle avait 30 ans de moins. Elle se sert de cette énergie inépuisable pour étourdir et désespérer ses adversaires, pour booster ses collaborateurs, pour incarner encore et toujours les destinées du groupe qu’elle préside et auquel on l’identifie. Là, ce qu’elle m’offre à voir et à connaître, c’est le défaut de sa cuirasse. Au nom de quoi ?
- Malade, madame… Sans vouloir faire preuve de curiosité mal placée, malade jusqu’à quel point ?
- Vous êtes une bonne petite, Fiona. Je le sais depuis notre première rencontre et pourtant, ce jour-là, vous ne m’aviez pas ménagée.
Est-elle en train de battre en retraite après s’être rendu compte qu’elle en avait trop dit ? Non, elle assume… Le compliment n’était là sans doute que pour mieux se donner le temps de trier les éléments qu’elle entend porter à ma connaissance.
- Comment s’appelle votre fille, Fiona ?
- Corélia, madame… Mais je ne vois pas…
- Bien sûr que si, vous voyez… Vous n’acceptez juste pas l’idée qui est en train de se former dans votre tête… Tout comme moi, il m’a fallu du temps pour l’accepter. Je perds la mémoire… Gravement, irrémédiablement… Vous avez vu les jeux en bas… Des jeux de stratégie, de culture, basés sur la mémoire et l’agilité d’esprit. C’était, un peu comme pour vous, une sorte de petit royaume inviolé. Personne ne pouvait espérer m’y affronter sans crainte de se faire plumer lamentablement. Aujourd’hui, je ne m’approche plus de l’échiquier car mon esprit n’est plus capable le plus souvent de se souvenir du coup que j’avais imaginé cinq minutes plus tôt… et mon œil ne saisit plus aussi nettement qu’avant ce que mon adversaire se prépare à me faire. Je me déplace avec à portée de main une série de fiches pour être sûre de pouvoir reconnaître les gens que je n’ai pas vu depuis quelques temps. Oui, juste pour les reconnaître, mettre un nom sur un visage et un visage sur un nom. Quand il s’agit de collaborateurs réguliers, cela me revient, mais pas forcément tout de suite… Comme pour votre fille à l’instant… Corélia… Comment peut-on oublier un si joli prénom ?
- Madame, sincèrement, cela ne se voit pas…
- Vous n’imaginez pas les efforts que cela me demande et surtout les peurs que cela engendre. Quand vous voyez survenir quelqu’un que vous connaissez, depuis longtemps, et que la seule question qui vous brûle le cerveau est : qui c’est ? Quelle panique ! Quelle honte ! Alors, on fait semblant en attendant que ça revienne, on reste évasive, on parle de la pluie et du beau temps faute de se souvenir exactement dans quelle branche cet inconnu connu travaille. C’est épuisant… Je me sens vidée et honteuse… Et c’est juste au moment où j’aurais besoin de toutes mes facultés qu’elles me lâchent !
Je n’ai pas besoin d’être medium pour deviner pourquoi Liliane Rouquet détourne la tête. Je devrais faire silence, lui laisser le temps de se reprendre, de laisser ses yeux cacher sous des paupières ridées les larmes qui se sont mises à couler. Je devrais… Mais quelque chose, comme une sorte de sourde révolte et d’inquiétude personnelle en même temps – perdre ma superbe mémoire comme ça, j’en mourrais – me pousse à l’amener au bout de ses révélations.
- Alors, laissez tomber ! Vous avez un fils qui n’attend que ça… Refilez-lui vos soucis et pensez un peu à vous… Reposez-vous…
- Fiona, arrêtez de dire n’importe quoi ! Ce n’est pas digne de vous !... Vous feriez ça, vous ?... Abandonner la partie ? Vous retirer sans avoir vaincu ? Avouer que vous n’êtes plus capable de faire face ?
Quelle question ! Bien sûr que non !...
Je n’ai pas besoin de formuler à haute voix ce qui a traversé mon esprit. Liliane Rouquet sait bien que je suis comme elle… à quelques détails près.
- Vous avez raison sur un seul point. Jean-Baptiste n’attend que ça… Mais lui léguer le groupe serait le condamner à mort. Ce qu’il veut c’est l’argent. Il vendra ce qui peut rapporter le plus et liquidera le reste sans aucune arrière-pensée. Oui, il n’attend que ça… Et tant que j’aurais un souffle, vous m’entendez un souffle, il n’aura que l’honneur et le prestige des titres mais pas un pouce de pouvoir… J’ai besoin de vous, Fiona… De vous et d’Arthur pour empêcher ça.
- D’Arthur, je peux comprendre… Mais de moi ?
- Il n’y a que vous qui pourrez convaincre cette tête de mule qu’il doit accepter la vice-présidence exécutive.
- Je crains fort de ne rien pouvoir en ce domaine… Si vous n’avez pas su le convaincre avec tous ces arguments, je ne l’aurais pas davantage par les sentiments.
- Qui vous a dit qu’il savait quoi que ce soit ?... Il n’y a que trois personnes qui savent que ma mémoire est devenue ivre comme le bateau de… de… de l‘autre… hein, vous savez de qui je veux parler…
- Rimbaud…
- Oui… Trois personnes : Mon médecin, moi… et vous désormais…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 9 Sep 2013 - 0:04

Si Liliane Rouquet voulait véritablement me décontracter et me mettre à l’aise, c’est raté. L’idée d’être en possession de ce qui s’apparente à un secret d’Etat au niveau de la région me glace les sangs. Pourquoi m’avouer cela à moi ?... Pour que je réussisse à pousser Arthur à franchir le pas qui le sépare d’un poste de responsabilité qu’il a visiblement refusé à plusieurs reprises sans m’en parler vraiment ? Allons, cela ne tient pas… Elle pouvait fort bien le lui dire elle-même, les occasions n’ont pas dû manquer.
Perdre la mémoire c’est une chose, ne plus savoir mener sa barque en est une autre. J’ai quand même l’impression au sortir de cette rencontre avec Liliane Rouquet, qui a préféré se retirer à nouveau dans sa chambre et s’y faire servir un thé, que la patronne n’est pas complètement à la rue. Peut-être dramatise-t-elle inconsciemment – ou, au contraire, à souhait – ce qui n’est qu’une évolution logique de l’être humain ? Et je serais même tentée de dire, tandis que je fixe le plafond couchée sur mon lit, que s’il lui a fallu attendre d’être octogénaire pour subir les premières atteintes du mal, elle est relativement privilégiée ; beaucoup connaissent cela dès la cinquantaine. D’un autre côté, la perte de ces facultés essentielles n’a pas le même effet selon les personnes. Un cycliste professionnel atteint par un petit rhume va en être plus affecté qu’une secrétaire parce qu’il respirera mal et aura du mal à soutenir les efforts. Une personnalité publique comme Liliane Rouquet ne peut que se sentir fragilisée si elle perd confiance en elle ; plus elle doutera de sa mémoire, plus elle se crispera et plus sa mémoire lui jouera des tours.
J’étais remontée pour essayer de travailler et de me changer les idées. Peine perdue ! Me voilà désormais consciente que je suis un élément essentiel dans la survie de la Garonne libre et de son groupe multimédia, donc d’une certaine culture journalistique locale mais aussi de quelques centaines d’emplois. Est-ce que je suis maudite pour attirer ainsi à moi les emmerdes les plus improbables ?

A Toulouse, la neige cessa de tomber dans la journée du samedi. Une pause selon les services météo avant un retour des intempéries dans la nuit. Les artères principales avaient été globalement dégagées par le passage des voitures. On pouvait circuler à nouveau à peu près normalement.
Après une mauvaise nuit décalée qui l’avait vu se réveiller à midi, Arthur avait jugé possible une « sortie » jusqu’à la boulangerie. Il avait réveillé Corélia, l’avait chaudement habillée et, refusant de la laisser seule, l’avait entrainée avec lui jusqu’à la place des Carmes. Evidemment, il avait fallu faire quelques pauses boules de neige mais pas question, au grand dam de la fillette, de se mettre à édifier un bonhomme de neige sur le trottoir. Arthur avait une autre idée en tête.
A plusieurs reprises, il avait demandé à Corélia si elle avait mal au ventre. A chaque fois, elle avait répondu non… Mais la veille aussi, elle ne s’était pas plainte avant les premiers vomissements. Il fallait qu’il en ait le cœur net avant de pouvoir passer à autre chose.
Il était pratiquement 13 heures. Trop tard sans doute mais si un petit miracle voulait bien s’opérer pour une fois.
- Docteur Favier ?
C’était bien un miracle. Mon médecin n’avait toujours pas quitté son cabinet. Sauf qu’il fallut mettre mon nom en avant pour qu’il ne raccroche pas aussitôt…
- Ca n’a pas arrêté ce matin, expliqua-t-il… Contusions, foulures… Et les gens se mettent en colère lorsque je leur explique que je ne peux pas faire grand-chose à part les envoyer faire des radios…
- Docteur, hier soir, d’après les symptômes que ma femme vous a décrits, vous avez pensé à une appendicite… Aux urgences, on m’a parlé d’une « excitation anormale de l’appareil gastrique et intestinal »… Je n’ai qu’une chose à vous demander : qu’est-ce que cela vous inspire ?
- Sans doute que je travaille trop et que mes diagnostics peuvent s’en trouver altérer.
- Mais encore ?...
- Que votre fille a dû manger quelque chose d’urticant, de franchement acide, et sans doute une grande quantité, pour lui provoquer de telles douleurs et des vomissements.
- Est-ce que si je vous parle d’empoisonnement, vous trouvez le terme exagéré ?
- Il faudrait que vous puissiez prouver qu’on l’a forcée à consommer ce qui l’a rendue malade.
- Ceci entre dans mon domaine de compétence, docteur… Pensez bien à rappeler à Fiona lorsqu’elle reviendra vous voir qu’elle vous paye l’équivalent de trois consultations…
- Le trou de la Sécu, monsieur Maurel…
- Je pense que Fiona ne verra aucun inconvénient à avoir oublié sa carte vitale ce jour-là… Merci docteur… Vous m’avez ouvert quelques perspectives dérangeantes mais importantes. Bon week-end… Si vous n’êtes pas de garde, bien sûr.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 10 Sep 2013 - 19:20

On toque à ma porte. J’ai à peine le temps de lever le nez de mon ordinateur et de répondre un « oui » fort quelconque que la voix de Blandine, la cuisinière, retentit dans le couloir.
- Le repas sera servi à 18h30…
Et j’entends ses pas sonner dans l’escalier en bois.
18h30 ?! Diable ! J’ai beau savoir qu’on mange tôt à la montagne, cela n’est pas un horaire très habituel. Il ne me faut pas beaucoup me creuser les méninges pour saisir les raisons de cette précocité : Liliane Rouquet nous a ménagé une veillée à sa façon. A mon avis, il n’y aura pas de chants autour de la cheminée ou de beaux contes racontés d’une voix un peu ensommeillée. Plutôt des comptes financiers qui nous feront coucher tard.
Il me reste un quart d’heure avant l’heure du repas… Et encore… Même s’il ne me faudra qu’une minute au grand maximum pour descendre les deux étages me séparant de la salle à manger, je sais que je partirai trois à quatre minutes avant… Juste pour être sûre de ne pas être en retard et de ne pas être la dernière. Donc, disons dix minutes pour me préparer. C’est à la fois peu et beaucoup selon ce qu’on entend faire. Trop peu en tous cas pour poursuivre ma quête de sujets de masters ; j’en ai dégagé cinq à partir de fonds d’archives pas ou peu exploités sur Toulouse et Montauban… Ce qui devrait suffire mais on ne sait jamais. Il paraît que je suis la prof qui a la côte en ce moment et que je vais être obligée de refuser des étudiants au moment des inscriptions. Donc, il vaut mieux prévoir large.
J’éteins l’ordinateur portable mettant fin à son terrible émoi. Il n’a cessé, à intervalles réguliers, de me signaler avec force affichages rouges qu’il n’était pas connecté et qu’aucun réseau n’était disponible. Ce qui, somme toute, n’était peut-être pas si mal. En temps normal, lorsque je travaille, je fais sans arrêt des allers-retours vers les sites d’informations ou ma boite mail… Là, aucune distraction de ce type ne m’étant offerte, j’ai été d’une efficacité supérieure à l’habitude… Même si je dois reconnaître que j’étais en manque de nouvelles fraîches, un peu comme un camé qui n’aurait pas sa dose.
Dix minutes… Juste le temps de me « refaire une beauté » si tant est que j’aie cherché depuis ce matin à m’en faire une. Mais là, je suis bien décidée à marquer le coup vis-à-vis de Liliane Rouquet. Elle aime les repas classe, les belles tenues, tout ce qui donne de l’élégance et de la hauteur… Eh bien, même si les autres vont se ramener dans la même tenue que pendant la journée, moi je veux faire l’effort de passer par-dessus mes propres goûts. Sans doute qu’interrogée ce matin, j’aurais choisi le jean et le pull… Mais mon regard sur la situation a changé… Et d’ailleurs pourquoi y a-t-il cette robe en lamé dans la valise ? Sûrement pas pour aller skier ou faire de la luge dehors !
Allez ! Je vais voler mes vêtements décontracts et me glisse dans la robe longue de type fourreau. Les services de la patronne doivent avoir un œil permanent sur ma balance et mes mensurations car on pourrait jurer qu’elle a été faite sur mesure pour moi. Coup d’œil dans la glace de la salle de bain. Woaw ! Il n’y a pas en dire, ça en jette… Donc, même si je détonne, j’aurais au moins la satisfaction de me trouver, pour une fois, à mon goût.
Quelques coups de brosse et de peigne dans les cheveux que j’ai martyrisés en les tortillant entre mes doigts pendant mes cogitations. Les nécessaires raccords de maquillage sur les joues, les yeux et les lèvres. Un soupçon de parfum – je n’ai rien précisé mais c’est bien celui que j’utilise chaque jour – et je me sens prête. J’enfile les escarpins vernis dorés, range deux ou trois trucs qui ont le malheur d’être dans mon champ de vision.
Voilà, c’est parti !...

Arthur avait longtemps hésité avant de téléphoner à Ludmilla… Longtemps est peut-être un terme exagéré car il avait déjà répondu à ses textos demandant des nouvelles de Corélia. Non, ce qui le retenait de lui parler de vive voix c’était qu’il savait fort bien ce qu’il allait lui demander et ce qu’elle lui demanderait en retour.
- Ecoute, je ne veux pas t’affoler mais Fiona n’est pas rentrée hier soir après le dîner avec les Rouquet et toute leur clique.
- Allons bon !...
Puisqu’Arthur n’était pas affolé, Ludmilla prit sur elle de ne pas l’être… Ce qui donna ce « Allons bon » fort fataliste et un brin dubitatif.
- Ils sont enfermés quelque part pour travailler sur un projet de réorganisation de la société. Week-end de travail en quelque sorte…
- Où ça ?...
- C’est là qu’est le hic ! Je n’en sais rien…
- Et tu veux les trouver ?
- Oui, répondit Arthur d’une manière un peu sèche car ce « oui » ouvrait la porte vers une suite plus délicate.
Ludmilla n’était pas tombée de la dernière pluie. Depuis ma première et longue disparition, elle connaissait bien « son » Arthur. Ils pouvaient ne pas être toujours sur la même longueur d’onde, ils se rejoignaient forcément à travers leurs sentiments profonds à mon égard. S’il n’y avait rien d’affolant à cette « disparition » pourquoi Arthur voulait-il retrouver sa femme absolument ? Par amour sans doute, mais notre couple était assez souvent séparé par les déplacements de l’un ou de l’autre, nous pouvions fort bien rester loin l’un de l’autre plusieurs jours. Ludmilla savait fort bien cela.
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Oh j’ai peur que mon absence à cette réunion soit plus que providentielle et ne soit pas le fruit du hasard. En clair, nous avons un projet auquel nous tenons et pour lequel nous avons beaucoup investi de nous-mêmes… Je crains qu’on ne demande à Fiona d’investir plus que son temps…
- Son argent ?... Mais elle le fait déjà… Oh ! s’exclama Ludmilla après un temps de digestion de ce qu’Arthur sous-entendait… Tu ne veux pas dire qu’ils vont lui demander de sauver tout le groupe ?…
- Elle a la tête sur les épaules, Fiona… Mais elle est aussi gentille et sensible aux difficultés des gens… Si on sait la prendre, elle ne saura pas dire non…
- Et donc, ce que tu veux me demander, c’est de garder Corélia ?...
- Oui… J’en ai assez qu’on n’ait la plupart du temps que la solution de se tourner vers toi… mais, oui, il faudrait que tu la gardes le temps que je trouve où ils sont et que j’essaye de voir de quoi il retourne exactement dans cette réunion.
- Et tu ne te demandes pas si, moi, je n’ai pas envie d’aider Fiona à se sortir de ce mauvais pas ? Si elle investit tout ce qu’elle a dans le groupe des Rouquet, que devient Parfum Violette ? Que deviennent nos projets communs ? C’est à moi autant qu’à toi de…
- Ecoute, Ludmilla… J’entends tout ce que tu me dis mais…
- Je n’en serais pas capable ?
- Sans doute que si mais tu ne les connais pas comme je les connais…
- Et puis je suis une femme et je suis une mère… Donc, c’est moi qui garde les gosses… Tu oublies qu’avec Fiona, on s’est déjà trouvées dans des situations bien plus compliquées…
- Je n’oublie rien… Mais la seule personne auprès de qui je suis certain que Corélia ne craint rien, c’est toi… Donc je te le demande en sachant très bien que, maintenant que tu sais ce que je redoute, tu n’as qu’une envie, c’est de m’accompagner… Mais s’il te plait…
- Ok… Ok… Amène-moi ta fille… Ah ! Vous vous êtes bien trouvés tous les deux ! Toujours en train de patauger dans le glauque à la recherche de complots sournois. Je suis sûre qu’étant enfants, vous adoriez lire le Club des cinq…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 17 Sep 2013 - 0:19

Certains jours je me dis que j’aurais pu décrocher une licence en psycho plus facilement que ma licence d’Histoire. Comme je l’avais pressenti, il y avait une sorte de dress-code pour le repas du soir. Liliane Rouquet est tirée à quatre épingles et rayonne déjà en bout de table. Si elle a le sentiment (réel ou non ?) de s’affaiblir, elle n’entend rien montrer de ses défaillances. Malheureusement pour elle – qui a dû employer tout le temps entre notre discussion et maintenant à se pomponner – bien peu nombreux sont ceux qui ont pénétré ses souhaits. Nous sommes trois à avoir troqué la tenue décontractée de la journée pour quelque chose de plus classe : Cathy Miramont (mais est-ce surprenant ? elle côtoie sa patronne depuis tant d’années), Thibaud Dorval (en costume trois pièces gris perle) et moi-même.
J’attends une remarque traduisant un ressentiment. Liliane Rouquet n’en formule aucune. Le contraste entre les vêtements de la majorité des convives et les siens, entre le soin qu’elle a mis à se préparer et la manière dont les autres sont passés à table se suffit à lui-même. Il les accuse autant qu’il la grandit.
- Soufflé au foie gras, quartier d’agneau de lait des Pyrénées rôti, pommes de terre rosées cuites sous la cendre, fromages, macarons à la fraise des bois, à la rose et à la pêche, annonce Blandine qui, elle aussi, a revêtu une tenue « de gala » qui s’apparente à une livrée d’Ancien Régime.
Rassurée sur ce qui se propose à mon palais, mon esprit se met à divaguer. Comment la cuisinière peut-elle être à la fois aux fourneaux et au service ? Sans compter que je suppose qu’elle a aussi prêté la main aux préparatifs esthétiques de sa patronne… Blandine est-elle une hyperactive hyper efficace ou y a-t-il d’autres petites mains qui l’assistent dans cette cuisine dans laquelle je crois que personne n’a encore pénétré ? A moins que ces plats soient préparés à l’avance par des traiteurs cinq étoiles et juste réchauffés ?... D’ailleurs, est-ce que cette question a une quelconque importance dans la situation qui est la nôtre ? Du moment qu’on mange et que c’est bon… Je suppose que c’est ce que pensent les autres « invités » en se mettant à la place que leur désigne Liliane Rouquet. Il faut être dingue comme moi pour s’interroger sur de telles âneries.
Je remarque un trouble presque imperceptible lorsqu’elle demande à Vladimir Lacazi de prendre place à sa gauche. Elle ne l’appelle pas par son nom mais « cher monsieur l’historien » et cette appellation, outre qu’elle me heurte, me plante quelques épines dans le cœur. Ce que je viens de constater confirme la révélation faite dans ma chambre une heure plus tôt. Est-ce pour cela que, tout en maîtrise et en sourire, la patronne de la Garonne libre m’invite chaleureusement à m’installer à sa droite ?
- Alors ? dit-elle lorsqu’Etienne Moza, dernier appelé, s’installe en face d’elle à l’autre bout de la grande table. Si nous reprenions là où nous en étions restés hier soir…
Je ne suis pas certaine qu’une telle allusion au repas de la veille et à ce qui a suivi soit la meilleure des manières de remobiliser les troupes. C’est en tous cas celle qu’a choisi Liliane Rouquet et je suis bien obligée, à mon corps défendant, de constater qu’elle a un certain succès.
- Il est possible de compresser la masse salariale, affirme le DRH. Nous avons listé avec Pierre et Laurent les synergies possibles entre les rédactions. Cela peut économiser vingt-cinq à trente personnes.
- C’est beaucoup, observe la patronne…
Elle observe un long silence que personne n’ose venir troubler.
- C’est trop, reprend-elle. On ne taillera dans les effectifs que si on ne peut pas agir autrement.
- Alors, il faut couper les branches pourries…
L’intervention d’Etienne Moza rappelle aux plus anciens les déclarations virulentes d’un certain responsable d’enquête au moment de l’affaire du Rainbow Warrior. Pas forcément l’expression la plus habile même si elle a le mérite de la netteté : il ne faut garder dans le groupe que ce qui marche, que ce qui fait rentrer assez d’argent par les ventes et la publicité pour assurer l’équilibre financier. Mais là, c’est le quotidien du groupe qui est menacé. Autant dire que pour Liliane Rouquet cette option n’a aucun attrait et n’est même pas concevable.
- Sauf votre respect, madame, poursuit le directeur financier et marketing, vous nous demandez de trouver des solutions mais vous les repoussez toutes.
- C’est du convenu, Etienne ! Pour entendre ce que je viens d’entendre et ce que j’ai entendu hier soir, je n’avais pas besoin de réunir l’état-major du groupe. Il me suffisait de faire venir des étudiants en dernière année d’une quelconque école de gestion et ils m’auraient dit la même chose : sabrer les employés, supprimer les branches non rentables… Je crois même que je pourrais y penser de moi-même…
- C’est peut-être, madame, qu’il n’y a pas d’autres solutions, intervient Winckhlok.
- Il n’y a pas d’autres solutions parce que vous refusez d’en envisager d’autres. Hier soir, il m’a semblé que j’avais tracé quelques perspectives. Etre plus rentable certes mais en augmentant nos recettes, pas en réduisant fondamentalement nos dépenses. Quelqu’un disait « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », c’est cela que j’attends de vous. Et si j’osais paraphraser… Robespierre…
C’est Danton… Personne ne le lui fait remarquer.
- … je dirais que vos propositions sont tiédasses, encore tiédasses, toujours tiédasses. Il faut inventer un nouveau modèle.
- Madame, des groupes plus puissants que le nôtre y ont réfléchi et ils n’ont pas trouvé.
- Et en vertu de quelle règle l’échec des uns empêcherait-il le succès des autres ?
La pugnacité de Liliane Rouquet me bluffe. La mémoire est peut-être plus faible mais l’œil est toujours vif et les coups de griffe sont assénés avec une vivacité de la langue digne de ses meilleures années.
- Ce que vous nous demandez, madame, est hélas impossible. Le contexte financier, la morosité du marché publicitaire… Dorval a très bien dit tout cela hier soir…
- Et moi je vais vous dire quelque chose ce soir qui devrait vous inciter, mesdames et messieurs, à vous creuser les méninges d’ici demain soir. Si dans trois mois, nous n’avons pas comblé notre trou de trésorerie, tout s’arrête. Hier, nous avions un déficit de 35 millions d’euros… je vous fais grâce des broutilles… Licencions quelques-uns de nos meilleurs travailleurs, supprimons quelques-unes de nos activités et nous gagnerons un répit… Mais ce sera juste un répit… Dans six mois, dans un an, nous en serons revenus au même point. Bien sûr, vous pouvez vous dire que dans six mois, dans un an, je ne serai plus là pour vous mordre les mollets comme un vieux roquet.
Le jeu de mot avec son nom la fait sourire. Il n’y a pourtant pas de quoi…
- Mais, poursuit-elle, on peut aussi imaginer que je sois toujours là et avec un projet fort et moderne assurant la pérennité du groupe bien après que j’ai cassé ma pipe.
- La presse va mal partout, fait remarquer Lacazi. Le Monde est en déficit chronique depuis 2000, l’Humanité ne tient plus que par miracle, on ne sait plus qui de la Tribune ou des Echos enterrera l’autre, France-Soir est à l’agonie…
- Et la Garonne libre est moribonde… J’espère que vous en avez fini avec votre rubrique nécrologique et qu’on va enfin pouvoir passer à du positif. Si je vous écoute, tout est fichu et nous sommes condamnés… Et moi, avec mon âge canonique mais aussi mon expérience et mon optimisme, j’ai envie de vous dire « A moins que… ».
Je ne lui en veux pas le moins du monde de m’avoir piqué cette locution que j’utilise autant dans mes raisonnements. A mes yeux, elle a raison. Pourquoi baisser pavillon sans combattre ? Pourquoi se renier, oublier tout ce en quoi on a cru, parce que les vents sont contraires ? Si Colomb ne voyant pas venir la terre d’Asie qu’il voulait atteindre avait fait demi-tour… Si après l’échec de Dieppe en 1942, les Alliés occidentaux avaient considéré qu’on ne pourrait jamais débarquer sur les côtes de l’Atlantique pour libérer l’Europe de la domination nazie… Si on avait écouté les recommandations d’Etienne Arago qui promettait la mort par pleurésie et fluxions de poitrine aux usagers des chemins de fer naissant… Où en serait le monde ?
Il y a bien une solution, un ressort à faire jouer, un levier à actionner… En moins de trois mois ! C’est dingue comme projet mais j’ai envie de m’inscrire là-dedans. Pas seulement pour défendre Hier, Aujourd’hui… Juste parce que j’aime les vieilles dames qui ont du caractère, du cran et de l’allant et qui sont capables de montrer à quelques benjamins remplis de certitudes qu’on peut bien combattre un peu avant d’être obligé de renoncer.
Et si après avoir subi les sept jours devant les caméras de Channel 27 je n’avais pas terminé ma thèse ?...
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 26 Sep 2013 - 23:09

Je lève la main pour réclamer la parole. Cela fait élève bien sage au milieu des remous sonores que les affirmations de Liliane Rouquet ont soulevés.
- Madame, il y a des sots pour affirmer que plaie d’argent n’est pas mortelle. A vous entendre, elle l’est et plutôt à court terme. Etes-vous bien assurée de cela ?... Je veux dire… S’agit-il seulement de réformer le groupe multimédia pour le rendre apte à poursuivre son existence ou bien de lui apporter l’argent frais lui permettant de durer ?
- Les deux sans doute… Mais la seconde option donnerait des chances supplémentaires de réussite au plan que nous adopterions… Sauf qu’aucune banque ne veut plus risquer ses billes pour des canards boiteux comme nous.
La crise. Toujours la crise…
- Quand même, intervient Winckhlok, le groupe dispose d’actifs pouvant inspirer confiance aux investisseurs !
- Sans doute… Nous l’avons dit hier, certains titres de notre groupe seraient de bonnes affaires pour qui les récupérerait. Sauf que je ne fais pas non plus dans le désossage du positif. Je ne vends pas davantage ce qui marche que je ne vends ce qui nous plombe. C’est l’ensemble qui est à défendre et à sauver. L’ensemble !... C’est un héritage et je me refuse à le brader.
- Et il n’y a vraiment personne pour prêter la somme ?…
Je sais bien que ma remarque est terriblement naïve. Le sentiment de charité a vécu en ces temps de profit exacerbé. Seul ce qui rapporte à de la valeur. L’efficacité n’a de prix que si elle assure de confortables rétributions. Faire bien et bon sans revenu consistant en perspective revient à ne rien faire du tout. C’est une loi non écrite mais c’est la loi.
- Quand je dis l’ensemble, me répond Liliane Rouquet, je m’inclus dans le package. Il est hors de question que je cède la place.
- Alors, madame, fait Lacazi, si nous sommes à bord du Titanic et que le commandant a choisi de couler avec tous les passagers et l’équipage plutôt qu’essayer de sauver ce qui peut l’être, nous n’avons plus qu’à chanter Plus près de toi Seigneur…
Lacazi est arrivé avec le fils Rouquet au repas hier soir. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour savoir pour qui il roule. Double raison pour moi de monter au créneau pour le contrer.
- Le commandant du bateau en perdition a des convictions que je qualifierais de positives. Il sait que des navires peuvent se détourner pour lui porter secours. Pourquoi serait-il le premier à quitter le bord ? Il a confiance dans son équipage. Pourquoi le sacrifierait-il ?
- Nous coulons !... rétorque Lacazi… On aura beau prendre le problème par tous les bouts, il y a une énorme voie d’eau dans la coque et nous sommes perdus si nous n’agissons pas au plus vite. Madame, vous auriez mieux fait d’écouter les étudiants des écoles de commerce ou bien les banquiers qui voulaient apporter de l’argent frais en échange de votre départ…
- C’est l’effet de mon grand âge… Je suis sourde…
« L’effet de mon grand âge ». L’expression est de de Gaulle dans une conférence de presse. Je suis certaine que Lacazi le sait aussi bien que moi ; il grince sans rien dire. Il y a bien quelques sourires autour de la table mais dans l’ensemble il se dégage un front assez large contre la patronne. On admire sans doute son énergie, les derniers feux d’un âge d’or depuis longtemps révolu, mais on n’en pense pas moins. Tout ce binz, le week-end en conclave, les tentatives pour relancer la machine, s’apparente aux gesticulations d’un moribond au milieu de sables mouvants.
Je devrais être comme eux. Réaliste. Raisonnable. Pressée d’en finir.
Je n’y parviens pas.
Sans doute parce que j’ai la faiblesse de croire que l’intelligence est plus forte que la froide logique commerciale. Sûrement parce que l’historienne connaît des dizaines de situations désespérées qui se sont pourtant retournées par miracle. Bon sang ! Il suffirait de trouver le « truc » imparable, l’idée novatrice qu’on a sous le nez mais qu’on ne voit pas apparaître. Comme Henry Ford découvrant comment fabriquer ses voitures en série en observant les procédures d’abattage des bovidés dans les abattoirs de Chicago. Comme Alexandre Fleming comprenant l’effet de la substance retrouvée dans des boites d’ensemencement qu’il avait oubliées de nettoyer. Je suis certaine que c’est là, que c’est possible.
Il faudrait du temps…
Juste un peu de temps…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 29 Sep 2013 - 19:25

Inlassablement, « ils » essayent de convaincre la patronne qu’il faut trancher dans le vif, qu’il n’y a pas d’autres solutions. Je reconnais m’être très vite épuisée dans la défense des positions de Liliane Rouquet. Peut-être parce que j’ai le même niveau de responsabilité dans Parfum Violette… Si la structure, infime comparée à celle du groupe de La Garonne libre, venait à être en péril, je crois bien que je serais dans la même attitude de combat et que je refuserais toute idée de sacrifice de mes subordonnés. A tout prendre, et c’est peut-être la grande différence entre Liliane Rouquet et moi, je me licencierais la première.
Dans la lutte inégale engagée, la patronne ne peut compter que sur deux personnes, hormis moi, Cathy Miramont et Thibaud Dorval. Virginie Saint-Lazare ne dit plus rien comme anesthésiée par la certitude qu’il n’y a plus de solution à attendre de l’avenir. Après tout, sa nouvelle maquette, celle que nous avons esquissée à midi, elle lui appartient et elle pourra l’amener avec elle là où voudra l’engager. Ses qualités et ses talents ont un prix et, je n’en doute pas, un bon prix. Comment lui en vouloir d’ailleurs ? Depuis l’annonce du chiffre du déficit des comptes du groupe, devant la menace d’un arrêt total des activités, elle n’est pas la seule à avoir vu s’effriter ses dernières miettes de confiance en l’avenir.
Cathy Miramont fourbit, et c’est bien normal, des arguments essentiellement juridiques… Il y a des procédures, tout ne va pas s’arrêter du jour au lendemain sauf si le patron jette l’éponge… Et, visiblement, la patronne n’entend pas le faire… Thibaud Dorval, lui, place les choses sur un tout autre plan.
- Franchement, dit-il soudain après avoir une fois encore déploré les difficultés conjoncturelles (et il insiste longtemps sur ce mot) du marché publicitaire, vous croyez que j’ai foutu ma vie en l’air pour perdre le peu qu’il me reste sans me battre ?
- Thibaud, nous savons tous par quels moments difficiles vous…
Le responsable de la publicité commet alors un quasi crime de lèse-majesté, il coupe la parole à Liliane Rouquet.
- Madame, vous m’avez recruté il y a un peu plus de trois ans pour succéder à monsieur Massias dont vous trouviez la gestion peu performante. Vous êtes venue me chercher au Dauphiné libéré avec des arguments que je n’ai pas pu refuser au plan salarial et managérial, mais en contrepartie il a fallu que je laisse ma petite famille à Grenoble jusqu’à la fin de l’année scolaire… Je me suis donné dans ce travail avec une énergie que vous avez bien voulue considérer favorablement à de nombreuses reprises… Mais tout a dérapé… Ma femme n’a pas voulu quitter sa région natale pour passer ses journées ici à attendre que je rentre à pas d’heures et que je reparte sans même prendre le temps d’un petit-déjeuner. Mes week-end en Isère se sont espacés et elle a fini par ne plus vouloir voir le zombie que je suis devenu. Avant même que la justice accepte le divorce, j’ai pris trente kilos. J’ai des douleurs partout, un début d’ulcère à l’estomac et, surtout, je ne peux plus voir mes enfants qu’une fois par mois… Je ne pleure pas sur moi, comprenez bien cela vous qui avez mieux réussi que moi à conserver un équilibre à votre existence, mais si, en plus d’avoir perdu ce qui faisait ma vie je dois renoncer à ce qui l’occupait, quel bilan pourrais-je faire autre que celui que j’évoquais tout à l’heure. J’aurais tout perdu si je ne suis pas capable de trouver une solution pour sauver La Garonne libre…
Comment rester insensible à cette évocation ? Bien sûr, avec l’esprit froid et le recul du temps, je ne peux que trouver paradoxal cette manière de se poser en victime de l’entreprise qu’on veut à tout prix sauver… Mais sur le moment, je peux jurer qu’il n’y avait pas grand monde pour ne pas être au moins secoué sinon ému par la confession de Dorval. Mais de là à changer d’avis sur le destin du groupe il y avait bien du chemin. Conséquence, un silence gêné s’installe autour de la table, chacun convoquant le contenu de son assiette comme excuse à son mutisme.
Lorsque, enfin, quelqu’un ose reprendre la parole, c’est pour parler du temps. Il ne neige plus. Dehors, la couche blanche atteint une bonne cinquantaine de centimètres.
- Vous croyez que la route sera déneigée demain ?
- Mon cher… monsieur… cette route est un cul-de-sac… Et encore, route est un bien grand mot pour un chemin mal goudronné. Je suppose qu’elle doit être la dernière des priorités des services de l’équipement dans le département… Il se pourrait bien que nous restions bloqués ici un peu plus longtemps que prévu… Mais après tout qu’avez-vous à faire de si important dans la vallée ?... A part Fiona, vous avez tous des adjoints. C’est peut-être l’occasion de voir s’ils ont un peu plus de cervelle et de jugeote que vous… Sur ce, vous m’excuserez de vous abandonner mais je n’ai plus très faim…
Liliane Rouquet, toujours aussi digne et impériale, se lève et s’éloigne au milieu d’un silence à nouveau devenu assourdissant. La suite, on la devinera sans peine. Une fois la patronne partie, et lors des absences de la cuisinière dont les oreilles pourraient se révéler dangereuses, les jugements tranchés à son égard vont pouvoir s’exprimer et les règlements de compte se multiplier. Je préfère par charité – même pas chrétienne – ne pas rapporter ici ces échanges fort peu glorieux pour la réputation de certains. Qu’ils demeurent juste dans leurs mémoires devrait suffire pour les tourmenter longtemps.
A 22 heures, épuisée par les flots de bile déversés contre Liliane Rouquet, « dictateur en robe de soirée », « potentat régional » ou « mégalomane irresponsable », je me retire sans mot dire bien convaincue que mon tour va venir lorsque j’aurais regagné mon havre du second étage.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 29 Sep 2013 - 23:29

A l’heure où s’engageait la bataille navale d’épithètes malsonnantes à l’encontre de Liliane Rouquet, Arthur débarquait au Bistrot du Ramier après avoir confié Corélia à Ludmilla. Sans doute que la frustration de ma « fille » était à la hauteur de celle son père. Le second avait la terrible impression de se retrouver quelques mois plus tôt en train de courir après le fantôme de sa petite amie quand la première s’était surtout concentrée pendant le trajet sur la disparition de la neige. Question d’âge…
- Bonsoir monsieur, vous avez réservé ?
L’hôtesse à l’accueil, sourire professionnel écarlate d‘une joue jusqu’à l’autre, doit se dire qu’elle connaît cette tête-là. Peut-être est-elle un brin intimidée si elle reconnaît le nouvel arrivant après l’avoir vu sur des affiches publicitaires et sur un ou deux numéros d’hebdomadaires people ? En tous cas, elle ne laisse rien paraître de ses sentiments profonds. Son visage est la chaleur même.
- Je suis invité par madame Rouquet pour un diner de travail…
Il faut être gonflé comme un journaliste pour monter un bateau pareil. Arthur aurait pu arriver et poser ses questions avec toute la précision dont il s’est montré capable au micro de RML pendant deux ans. Nul doute qu’on lui aurait répondu mais peut-être pas avec la franchise et la précision qu’il espérait. Tandis que là, en jouant le type qui s’est trompé de jour, il pense avoir plus de chances qu’on baisse la garde.
Et ça marche…
Le nom de Rouquet est un premier élément de déstabilisation de la jeune femme ; elle la connaît forcément car le Bistrot du Ramier est un peu sa cantine. Alors, lorsqu’elle baisse les yeux sur son registre électronique et qu’elle ne découvre pas le nom de la patronne de la Garonne libre, des clignotants d’avertissement s’allument dans son regard. Il y a quelque chose de pas normal. Les réflexes professionnels la sortent des deux ou trois secondes de panique qui l’ont envahie : après tout ce n’est peut-être pas une erreur de l’établissement mais bien celle d’un client distrait.
- Je suis désolée mais madame Rouquet n’a pas réservé ce soir…
- Ah…
Oh, ce « ah » comme je l’imagine ! A la fois stupéfait et désespéré, suffisamment profond pour marquer le désappointement et assez discret pour traduire le doute.
- Vous êtes bien sûr que c’est ici ?…
- Oui, oui, interrompt Arthur. Madame Rouquet ne m’a jamais invité qu’ici…
L’affirmation est si ferme qu’elle ébranle l’hôtesse.
- Un moment s’il vous plait…
Elle se replonge dans l’agenda électronique perfectionné qui a remplacé les anciens registres papiers. Quelques glissements d’index sur l’écran et elle tient la solution à son problème. D’un seul coup, la jeune femme retrouve des couleurs : le client est un distrait qui s’est trompé de jour…
- Hier soir ? s’exclame Arthur.
Il ne commet pas l’erreur basique de rajouter un « vous êtes sûre ? » qui aurait eu pour conséquence de ramener l’hôtesse en état de tension. Au contraire, il enchaîne sur le ton de la confidence.
- C’est plus qu’ennuyeux… Nous devions ensuite partir ensemble pour un séminaire de travail de deux jours… Que je rate le repas à la rigueur passe… Quoique c’est toujours un plaisir de se régaler de la cuisine de monsieur Lourmian… Mais le séminaire… Vous n’auriez pas une idée où ils sont partis après le repas.
- Je ne peux pas vous dire, je n’étais pas de service hier soir… Mais je vais me renseigner…
Bingo !...
L’hôtesse déserte son pupitre quelques instants et revient accompagnée du pingouin de service (je veux bien sûr parler du maître d’hôtel, raide et bi-ton comme l’impose son état).
- Puis-je être utile à Monsieur ?...
- Arthur Maurel, se présente mon époux.
- Je vous connais, Monsieur… Et si ce que me dit Gabrielle est exact, c’est fort ennuyeux pour vous. Je crains qu’effectivement vous ne vous soyez trompé de jour. Madame Rouquet a réglé un couvert de plus hier soir par rapport au nombre des convives présents. Le vôtre à n’en pas douter…
- Mais pourriez-vous me dire où ils sont allés ensuite ?
- Je ne peux malheureusement pas vous le dire, monsieur Maurel.
- Par discrétion professionnelle ?
- Non, monsieur, par absence d’informations. Il me semble que vous vous êtes fourré dans une drôle de situation et j’aurais vraiment eu grand plaisir à vous apporter mon aide. Là, je ne puis vous dire que ce que j’ai pu observer moi-même. Le repas a été fort animé et a duré assez tard. Ils sont partis les derniers et, à ce que m’a raconté le portier, ils ont embarqué dans une sorte de minibus.
Arthur se mord la langue pour ne pas demander le numéro du minibus. Ce serait retomber dans la forme d’une enquête policière convenue… D’ailleurs, que ferait-il du numéro d’immatriculation du véhicule ? Cela ne lui permettrait en rien de découvrir le lieu où se tenait le séminaire de travail.
- Et le portier n’a rien entendu ?...
- Eh bien, nous allons le lui demander. Il est en pause actuellement. Un café chaud et une cigarette, par le froid actuel, c’est la moindre des choses si on veut pouvoir tenir un peu dans la rue.
Le maître d’hôtel invite Arthur d’un geste à l’accompagner à travers les cuisines jusqu’à l’arrière-cour où trois ou quatre employés du restaurant grillent une clope sous un auvent sommairement chauffé.
C’est avec des récits comme celui-là que je mesure ce qui me sépare de quelqu’un comme Arthur. Dans la même situation, je serais arrivée face à la fille de l’accueil, j’aurais bredouillé quelques propos incompréhensibles et je serais repartie sans rien apprendre.
Tandis que lui…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 1 Oct 2013 - 22:40

« Ma » chambre me semble plus chaleureuse que la salle à manger / salon que je viens de quitter.
Quelque chose me dit que tout cela va mal finir.
Et si après tout c’était cela l’idée de Liliane Rouquet ? Après moi, plus rien… Une sorte de suicide collectif façon secte maboule au fin fond d’une montagne reculée… Tous ceux qui auraient pu prendre la suite de la patronne d’une manière ou d’une autre à la tête du groupe en seront empêchés parce qu’ils auront quitté cette vallée de larmes avec elle. En poussant plus loin, on peut même imaginer qu’elle veuille faire payer du même coup les responsables du fiasco général. Pas les employés de base auxquels elle paraît réellement attachée mais bien les hauts dignitaires, les « cardinaux en costume » comme aurait dit Francis Cabrel. Et en laissant s’engouffrer dans mon esprit cartésien le vent glacial de la trouille, je trouve le moyen d’imaginer que ce chalet se trouve construit pile dans un couloir d’avalanches… Et qu’il suffit de déclencher une coulée en pleine nuit lorsque nous dormirons tous pour régler l’affaire définitivement. Ce n’est pas la neige qui manque pour cela…
Non, non, rien de tout cela ne colle.
Je me retourne sur le lit, appuie mon menton sur mes mains entrelacées en perdant mon regard sur la porte de la cabine de toilette. Que ça explose, oui, c’est certain ; la somme des frustrations vient s’ajouter à la multiplication des rancœurs et le résultat ne peut qu’être dévastateur. Mais que tout cela soit l’effet d’un comportement autodestructeur de la patronne, cela ne tient pas la route. Tout simplement parce qu’il manque au moins trois personnes qui auraient mérité d’accompagner l’hécatombe collective. Bertrand Grimal, le directeur de la radio. Jean-Baptiste Rouquet, le fils et héritier de l’ensemble du groupe. Et Arthur dont j’ai bien senti, à travers silences et regards appuyés de Liliane Rouquet sur sa valise pas défaite, qu’il brillait vraiment au firmament des sentiments de la patronne même en son absence.
D’un autre côté, il est impossible d’imaginer que Liliane Rouquet n’ait pas su ce que cet enfermement contraint allait générer. Elle n’est pas naïve au point de penser que la lumière allait jaillir d’esprits énervés et mécontents quand même ?
Alors ?
Nouveau basculement de mon corps sur le lit. Les mains croisées sous la nuque, je regarde le plafond lambrissé. Il reste désespérément incapable de m’inspirer une explication logique à tout cela. Il me renvoie cependant une certitude : nous allons rester longtemps lui et moi à nous regarder ainsi et je crains fort qu’il s’endorme le premier.

Le portier fait une bonne tête de plus qu’Arthur. Il tête frénétiquement une cigarette blonde qui semble collée à sa main gauche par le gel.
- Patrick, monsieur a un petit souci et vous pourriez peut-être l’aider.
Il est impossible qu’Arthur n’ait pas relevé le vouvoiement même s’il ne me l’a pas expressément signalé en me racontant la scène. Le maître d’hôtel et le portier c’est la même « boutique » mais ce n’est pas le même monde. L’un est un professionnel, l’autre doit être un étudiant qui se fait de l’argent les trois soirées du week-end en mettant sa corpulence et ses grands yeux clairs au service de la clientèle de Guy Sourmian.
- C’est quoi ?
Arthur n’a pas le temps de préciser ce qu’il veut savoir, le maître d’hôtel – sans doute pressé de repartir en salle – le devance.
- Hier soir, avez-vous entendu quelque chose permettant de savoir où se rendaient les personnes parties avec madame Rouquet ?
- Madame Rouquet, c’était le minibus ?
- Oui c’est cela…
- Non, je suis désolé… Ils ont embarqué dans le bus et ils sont partis sans rien dire… Et moi je reconnais que j’ai tiré la grille aussitôt parce que ça pelait encore plus grave que ce soir.
- Ah…
Arthur n’a pas besoin de se forcer pour manifester une déception crédible. Généralement, les chasseurs des hôtels ou les portiers des restos sont de bons observateurs de ce qui les entoure. Le fait que celui-ci n’ait rien vu ou entendu confirme qu’il s’agit bien d’une « pièce rapportée » au personnel de l’établissement… ou bien qu’il fait mal son boulot.
- Patrick, il serait temps d’aller reprendre votre place… et moi la mienne.
- Tout à fait, monsieur Gérard…
Il jette sa cigarette à demi-consumée d’une chiquenaude puis l’écrase hâtivement du talon.
- Je vous raccompagne jusqu’à la sortie, monsieur ?
Là encore, Arthur ne brille pas par son esprit de répartie (il faut bien qu’il ait quelques faiblesses quand même mon chéri). Il en est encore à voir se refermer la seule porte qui aurait pu le conduire jusqu’à moi et ne pressent pas le retournement de situation qui se prépare.
Arrivé sur le perron, alors qu’il lance un « merci, bonsoir » atone au portier, celui-ci le retient par le coude.
- Attendez… Je ne pouvais pas parler devant ce con de Gérard qui se prend pour les yeux et les oreilles du patron… Il aurait dit que j’espionnais la clientèle… J’ai peut-être un truc qui pourrait vous intéresser.
- Ah ? Quoi ?...
- Si vous pouvez attendre la fin de mon service… Dans…
Il regarde l’heure sur le téléphone portable qu’il extirpe de la poche de son pantalon.
- Une heure cinquante… Du moins si les clients ne jouent pas les prolongations comme hier soir… Vous voyez l’épave rouge là-bas qui ressemble vaguement à une 205, c’est ma caisse… Retrouvez-moi devant vers minuit 10…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 3 Oct 2013 - 22:38

Le plafond et moi, nous sommes vraiment en train de devenir inséparables. J’ai beau me tourner à droite, à gauche, me secouer dans tous les sens pour essayer d’extirper de mon épiderme toute la tension accumulée, je finis toujours par me retrouver sur le dos, les yeux vers ce ciel de bois teinté.
Je crois entendre au-dessous de moi le piétinement des autres « invités » lorsqu’ils se décident enfin à aller ranger leurs rancœurs ou leurs tourments dans un écrin de plumes. Je crois… Les bruits semblent comme anesthésiés par le temps qu’il fait dehors. De l’extérieur ne vient aucun son ce qui rend encore plus irréelles et feutrées les sonorités intérieures qui se dissolvent à travers les murs épais.
Un claquement de porte soudain me fait me dresser sur mon séant. Ce bruit est trop violent, trop sec, trop présent pour venir du premier. C’est une porte de cet étage qui s’est fermée aussi bruyamment. Comme il ne s’agit pas de la mienne et que la chambre destinée à Jean-Baptiste Rouquet est inoccupée, j’en déduis que c’est l’huis de la patronne qui a ainsi résonné. Est-ce elle qui a manifesté ainsi sa mauvaise humeur en sortant ? en rentrant ?... Et si ce n’était pas elle ? Qui aurait le culot de se rendre à près de minuit dans sa chambre ?
Poussée par la curiosité et un vague sentiment d’inquiétude, je cours à ma propre porte. Sous mes pieds nus, le parquet grince à peine mais manque de chaleur. Trop tard pour retourner récupérer mes pantoufles, faudra faire sans. Je coule un œil vers le palier. La lumière est allumée mais il n’y a personne. Dix secondes plus tard, la minuterie coupe le circuit et tout replonge dans le noir. Je n’en saurais pas plus.
Je reste un moment aux aguets. Si c’est quelqu’un qui est entré dans la chambre de Liliane Rouquet avec autant de tempérament, il finira bien par en sortir… Et peut-être de la même manière… Oui, mais si le claquement était le résultat d’une sortie de la chambre plutôt que d’une entrée, je risque d’attendre longtemps… Et j’ai déjà les orteils gelés.
Et puis, quitte à veiller, je préfère encore ce dialogue muet mais si riche avec mon pote le plafond.
Au bout d’un temps que j’estime à cinq minutes – mais qui ne doit pas en dépasser réellement trois – je retourne vers le lit. Une question de plus dans ma tête. Qui a claqué cette porte et dans quel but ? De toute la journée, en dépit des mouvements des uns et des autres, il n’y a jamais eu un tel fracas.
Je me relève mais offre cette fois-ci à mes petits pieds les pantoufles fourrées mises à ma disposition par « l’organisation ».
C’est bien ce que je pensais. La porte est retenue par le même type de système qu’on trouve dans les chambres d’hôtel. Cela fait un « clac » sec quand la porte se referme mais ça n’est pas aussi sonore que ce que j’ai entendu. La fermeture est amortie par un mécanisme qui étouffe le bruit.
Il faut que j’aille voir !
J’enfile un peignoir, trouve l’interrupteur de la minuterie du palier et vais frapper à la porte de Liliane Rouquet. Je risque de me faire traiter de tous les noms mais je prends ce risque. C’est ça ou je vais encore gamberger des heures.
- Entrez ! C’est ouvert !...
Première information, ce n’est donc pas la patronne qui est sortie en se vengeant de sa nervosité sur la porte.
Liliane Rouquet est au lit. Un grand lit duquel elle émerge au-dessus d’un échafaudage subtil de gros coussins bleus. Elle tient à la main un livre dans lequel elle a glissé son index droit en guise de marque-page.
- Ah ? fait-elle en plissant les yeux derrière ses lunettes… C’est vous, Fiona…
- Oui, madame… Je venais voir si tout allait bien. J’ai entendu votre porte claquer…
- Ma porte claquer ?... Ah non… Elle est fermée depuis que je me suis mise au lit.
- Fermée, madame ? Mais j’ai pu entrer…
- Je voulais dire « fermée » dans le sens où personne ne l’a ouverte. Ni moi, ni personne. Je la fermerai à clé avant de m’endormir… SI j’y pense…
Elle est un peu trop irritée pour que je puisse entièrement prêter foi à son affirmation. Je mettrais ma main à couper que quelqu’un est venu la voir et que le visiteur n’a pas été content de ce qu’on lui a dit… Qu’il est parti en claquant la porte… En laissant la lumière allumée sur le palier le temps que le minuteur fasse son œuvre.
Bon, c’est le moment de mentir, ma vieille… Et quand je dis « ma vieille » c’est en pensant à moi qui est le plus grand dégoût pour le mensonge. Raison pour laquelle sans doute je m’entête encore à faire avouer à Liliane Rouquet qu’il y a bien eu claquement de porte.
- A moins que ce ne soit la porte de l’autre chambre.
- Je vous ai dit qu’elle était prévue pour mon fils et il n’est pas là !
Elle ne perd pas la mémoire pour tout, la patronne. Elle est bien affirmative sur tous les événements récents et, en contradiction avec le caractère paisible de son installation sur le lit, me paraît branchée sur 220 volts.
- Eh bien, je vais vous souhaiter une bonne nuit… Ce bruit, ça devait être dans mon rêve…
Mon rêve… Il faudrait encore que je parvienne à dormir pour m’offrir le luxe de rêver. Allons, battons en retraite avant que je me sente obligée de faire allusion au palier allumé qui, lui, n’éclairait pas mon inconscient en plein travail nocturne supposé.
- Bonne nuit, madame… Excusez-moi de vous avoir dérangée.
- Ce n’est rien, Fiona… Bonne nuit à vous… Pour ce qui me concerne, je crains de ne pas dormir tout de suite. Heureusement que j’ai de bonnes et saines lectures.
Poussée par une bouffée d’immodestie, je déduis de cette remarque qu’elle est en train de lire un de mes bouquins. Je « zoome » sur la couverture du livre. Fausse route ! Ce n’est ni un de mes ouvrages, ni même un quelconque essai historique. La photo de la jaquette montre des pas dans du sable et le titre éclate sous le nom de Rita Carter, l’auteur :
« Maîtrisez vos pertes de mémoire ».

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 5 Oct 2013 - 21:37

DIMANCHE 5 FEVRIER

Vers minuit, la neige s’était remise à tomber mais Arthur n’étant pas moi, il ne s’était pas présenté un quart d’heure en avance au rendez-vous ce qui lui avait permis de rester « au chaud » dans sa propre voiture. Il avait même poussé la volonté de confort jusqu’à effectuer plusieurs tours du quartier à vitesse réduite afin de pouvoir faire tourner le chauffage et éviter de se geler. C’est au cours d’un de ces petits parcours qu’il aperçut le portier se dirigeant vers sa voiture tout en jetant des regards un peu étonnés autour de lui… Comme s’il cherchait quelqu’un…
- Montez, fit Arthur en s’arrêtant à la hauteur du jeune homme. Je pense que vous aurez moins froid dans la mienne. Il faut bien que l’âge s’accompagne de quelques privilèges.
- Merci, répondit « Patrick » (puisque tel était le prénom que le maître d’hôtel lui avait donné).
La portière claqua et Arthur démarra aussitôt, soucieux de s’éloigner d’une zone où pouvait encore traîner un autre membre du personnel du restaurant. Si Patrick avait demandé à le voir après le service, ce n’était peut-être pas seulement à cause des obligations professionnelles qu’il avait eues à assurer. Il tenait visiblement à une certaine discrétion.
- Il est casse-pieds le monsieur Gérard ? demanda Arthur pour ne pas donner l’impression d’être affamé des infos que le portier était susceptible de lui apporter.
- En disant pieds, vous êtes poli monsieur… J’aurais situé le problème un peu en-dessous de la ceinture.
- Eh bien, je comprends mieux alors pourquoi vous ne vouliez pas que nous discutions devant l’entrée.
- Sûr qu’il m’aurait guetté du coin de l’œil… Ce type c’est une vraie langue de pute… Tout le temps en train de baver sur les uns ou les autres auprès du patron. Alors, vous imaginez ce que ça peut donner les soirs où le patron n’est pas là… Il se prend pour Dieu le père… Mais…
- Mais…
- Mais je pense que c’était mieux aussi qu’il ne soit pas au courant de ce que j’ai vu hier…
- Car vous avez vu quelque chose ?
- Oui… Une super jolie fille…
Arthur manqua encadrer un panneau de sens interdit. Il avait attendu deux heures pour entendre un étudiant lui raconter comment il avait maté une gonzesse pendant son boulot ?
- Eh, monsieur ! Faites gaffe ! Ca glisse !...
- Je m’occupe de conduire, occupez-vous de raconter. Pour le moment c’est vous qui glissez un peu vite sur l’essentiel, il me semble, rétorqua-t-il en détachant nerveusement chaque syllabe.
- Ah mais je vois à quoi vous pensez… C’est pas du tout ça… Enfin, si… Un peu… Au début…
- Vous ne pourriez pas être plus clair et plus rapide… Je commence à me fatiguer de Blagnac by night.
- J’ai repéré cette fille dans sa voiture… Quand j’ai pris mon service, elle était garée en face de l’entrée du resto de l’autre côté de la rue et, surtout, et ce n’est pas habituel ici, comme si elle avait remonté la rue en sens interdit.
- Description de la demoiselle ? Jolie, je suppose pour que vous l’ayez remarquée…
- Jolie, c’est le moins qu’on puisse dire, mais surtout un air de fille qui sait ce qu’elle veut et un regard qui ne perd pas une miette de ce qui se passe dans les environs. Mais je ne sais pas si cette description va vous aider à rejoindre vos amis partis dans le minibus…
- Dites toujours, on verra bien…
Le dénommé Patrick était bien plus finaud en civil que dans son rôle de portier. Il n’avait pas tardé à comprendre que cette histoire de minibus n’était pas seulement un rendez-vous manqué.
- La fille est sortie deux fois de la voiture pour se dégourdir les jambes. Jean, grosse doudoune et gants épais, bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles mais assez de mèches dépassant pour que je puisse dire qu’elle est brune. Vingt à trente ans… Grand maximum les trente ans. La deuxième fois où elle est sortie, le minibus est arrivé la minute qui a suivi. Elle a attendu qu’il soit arrêté et puis elle en a fait le tour tranquillement pour aller tailler une courte bavette avec le conducteur… Elle l’a appelé Gregor… Et lui, il ne l’a pas appelée du tout. Visiblement, il ne connaissait pas son nom… et il ne devait pas la connaître non plus parce qu’il a commencé à la draguer et, là, elle a haussé le ton en lui disant qu’elle avait autre chose à foutre qu’à lui servir de « substitut à un vieux numéro de Playboy ». Texto !... Elle est repartie avec un dossier…
- Et ils n’ont rien dit sur la destination du minibus ?
- Elle a juste dit qu’ils auraient encore plus froid là-haut…
- Là-haut ?...
- Ah, ne me demandez pas… C’est tout ce que j’ai entendu… Je m’en souviens parce que ça m’a fait penser au dessin animé… Vous savez, le vieux grincheux avec sa maison qui part dans les nuages ?…
- Une maison dans les nuages ?
- C’est dans le dessin animé…
- Oui, je sais… Mais cela peut être quand même ça… Une maison en altitude… A la montagne…
- Faut être un peu taré pour partir à la montagne avec un temps pareil, fit remarquer Patrick.
La neige était en effet repartie comme la nuit précédente. Drue et épaisse, elle commençait à tenir sur la chaussée.
- Et une fois qu’elle a eu son dossier, elle est partie ?
- Non, elle est retournée à sa voiture et elle s’est mise à téléphoner…
- Mais comment pouvez-vous le savoir ? Si je ne me trompe pas, il y avait désormais le minibus entre vous et sa voiture.
- Exact !... En fait, je me suis dit que j’étais un peu mieux que le fameux Gregor et que, bon, quoi… Fallait bien que je tente ma chance… Je suis allé taper à la vitre de sa caisse pour lui dire que les flics passaient généralement vers onze heures et que s’ils voyaient sa voiture garée en sens interdit, ils sauraient s’arrêter pour lui flanquer une prune…
- Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
- Elle a haussé les épaules et elle a refermé sa vitre.
- C’est ce qui s’appelle tomber sur un bec…
- Elle n’a pas bougé pour autant… Quand les invités de madame Rouquet sont sortis et sont montés dans le minibus, elle a réapparu comme par enchantement à l’air libre… Dans l’ombre d’une porte… Et elle a fini par venir à la rencontre de madame Rouquet qui lui a donné à nouveau une sorte de dossier rempli de feuilles mal rangées.
- Et le minibus est parti…
- Et la fille aussi…
- En suivant le bus ?
- Ben non, elle est repartie en sens interdit. Comme elle était arrivée… Est-ce qu’elle a rejoint le minibus ? Je ne crois pas…
- Vous faites quoi comme études, Patrick ?
- Master EEA-AEETS…
- Vous pouvez me traduire ?
- En gros, l’analyse et la conception de systèmes électroniques dédiés aux applications embarquées et aux télécommunications.
- D’accord, je vois… Eh bien, si un jour vous en avais marre de mettre des itinéraires en boite, faites une formation de journaliste. Vous avez tout ce qu’il faut pour flairer les situations qui sentent mauvais… Bonne nuit, Patrick.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 8 Oct 2013 - 20:56

Je ne pourrais pas aller coincer Liliane Rouquet avant qu’elle sorte faire ses trois tours de chalet. A ma montre il est 9 heures. A moins que la patronne ait, comme moi, forcé sur les petites pilules qui remplacent efficacement le marchand de sable quand celui-ci est en grève, elle a déjà eu le temps d’effectuer sa sortie matinalement plutôt deux fois qu’une.
Dehors, pas de surprise, il neige !... Et cette fois-ci, cela n’a rien à voir avec la veille. C’est un vrai mur de coton blanc qui descend du ciel gris. Allons, il faut bien se faire une raison : on ne pourra jamais partir d’ici ce soir. La météo a « arrêté la pendule ». Comme l’espérait Liliane Rouquet ? Difficile à dire…
En tous cas, cela ne m’arrange pas. Demain, j’avais deux heures de cours. Les deux premiers, ou tout comme, du second semestre. Des étudiants de L2 auxquels j’ai distribué la semaine dernière des sujets de commentaire avant de dégager les ouvrages-clés d’une bibliographie pléthorique et de peindre rapidement les grands développements historiographiques récents. Je n’oserais pas dire que je n’ai rien fait mais cela me donne l’impression désagréable d’avoir servi l’apéritif à mes convives avant de les jeter dehors. Pas classe du tout… Et je n’ai même pas la possibilité d’envoyer Ludmilla jouer une fois de plus mon clone. Bad luck !...
Bien sûr, on pourra s’offusquer que je fasse passer mes étudiants avant Arthur et Corélia. C’est ce qui transparait dans la chronologie de ces souvenirs, sûrement pas dans la réalité des émotions de l’instant. Mes premières pensées ont bien sûr été pour ceux que j’aime mais Liliane Rouquet m’a rassurée et – jusqu’à preuve du contraire – sa parole a une valeur pour moi. Donc, très vite, j’en viens à des problèmes plus pratiques : quand pourrais-je rattraper ces heures perdues ? J’ai déjà une intervention à faire à Aix-en-Provence après les vacances d’hiver… Deux heures supplémentaires en moins. Ca fait quatre et quand on sait qu’un semestre universitaire est très loin de durer 6 mois – surtout au Mirail – je me demande bien comment je vais réussir à coincer les étudiants pour leur coller des heures supplémentaires. En deuxième année de licence, ils n’ont toujours pas perdu leurs vieux réflexes du secondaire : un prof absent, c’est du bonus. Un cours perdu, c’est destiné à rester perdu : hors de question de le rattraper !... Combien réalisent que cela signifie qu’il faudra aller chercher soi-même les connaissances non dispensées en cours magistraux pour les avoir sous la main pour l’examen ? Combien perçoivent que cela va décaler leurs oraux et les rapprocher dangereusement de la fin de l’année universitaire ?... Ces fameuses semaines de juin sur lesquelles ils comptent pour souffler avant, souvent, d’attaquer un long job d’été…
Ces problématiques fonctionnelles m’occupent l’esprit tandis que je m’habille chaudement. Ce n’est pas parce que j’ai raté le rituel de madame Rouquet que je vais me dispenser de mettre le nez hors du chalet. J’ai la tête toujours dans le potage et un peu – beaucoup ! – d’air frais me fera du bien.
Sauf qu’en bas, les choses ne se passent pas exactement comme je les avais imaginées. Postée sur une chaise, Sarah – du moins, je suppose que c’est d’elle qu’il s’agit – interdit l’accès à la porte. Elle est penchée sur un bouquin, attitude peu conciliable en apparence avec ses fonctions de femme à tout faire dans la proximité toujours turbulente de sa patronne.
- On ne peut pas sortir ?
- Non, répond Sarah sans lever le nez de son épais traité de physique.
- Pourquoi ?
Est-ce que je crois vraiment que je vais avoir une explication ? Si Sarah est postée là – et dans cette attitude si ouvertement fermée à toute concession – c’est sur ordre et ce n’est sûrement pas à elle d’apporter les éclaircissements. D’ailleurs, elle fait celle qui n’entend rien.
J’enlève ma doudoune et l’accroche très symboliquement à la rambarde de l’escalier ; je la reprendrai en remontant… Mais elle sera là si on me donne finalement le feu vert pour sortir.
- La même chose qu’hier ? me demande Blandine qui dispose des bols autour de la table.
- Même pas, réponds-je… J’ai trop peu dormi pour avoir eu le temps de m’épuiser et d’avoir faim… En espérant que vous ne vous en formaliserez pas, je crois que je vais jeûner un peu aujourd’hui… Et comme je n’ai même pas la possibilité d’aller dehors pour me creuser la panse…
La cuisinière ne répond rien mais lève les yeux au ciel. Un geste qui dans sa forme n’est pas anodin. Non seulement elle ne dit rien mais n’en pense pas moins, mais en plus elle donne à ce regard une intensité qui annonce l’imminence d’une catastrophe. Me voilà prévenue. Il n’y a pas que la neige qui va nous dégringoler sur la figure.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 30 Oct 2013 - 20:25

Arthur a dormi une poignée d’heures à peine. Il faut dire que, comme pour moi, le sommeil est venu le visiter fort tard. Quel dommage que nous n’ayons pas été ensemble, nous aurions su avantageusement occuper cette insomnie… Et honni soit qui mal y pense ! Il n’y a rien de mieux pour un couple amoureux que ces discussions sans fin, une tête sur une épaule et juste assez de tissu entre deux corps pour se donner le loisir d’imaginer comment cela finira. Sauf que si nous ne dormions pas c’était précisément parce que nous étions séparés et que cette séparation était lourde de tensions nerveuses.
Internet est une usine à secrets éventés. On peut y trouver si on sait bien s’y prendre beaucoup sur à peu près tout le monde. Et à ce petit jeu-là, Arthur est une sorte de maître…. Juste une sorte de maître, pas un véritable maître… Sinon, comment pourrait-on qualifier l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan, celui qui est capable de traquer les flux de capitaux clandestins sur la toile et peut me retrouver partout dans le pays rien qu’en mettant au service de son super-ordinateur toutes les caméras de vidéosurveillance de France et de Navarre… Enfin, presque toutes… Sinon, il serait déjà là…
Je reconnais avoir pensé qu’Arthur ferait des pieds et des mains pour retrouver d’abord la trace de Nolhan, mystérieusement disparu après certaines aventures communes, mais soit par fierté, soit par une forme de jalousie, il s’escrima à dégoter lui-même sur le net le refuge pyrénéen vers lequel nous avions été conduits. Autant chercher une poignée de cailloux dans un énorme champ de neige ! Il s’en rendit rapidement compte…
D’abord, et ce n’était pas simple, il chercha à lister le patrimoine immobilier personnel de Liliane Rouquet, étant persuadé que la patronne n’aurait pas cherché ailleurs ce qu’elle pouvait avoir sous la main. Ces informations-là étaient on ne peut mieux protégées. Même en conduisant sa recherche à partir des propriétés dont il connaissait l’existence, le nom et le lieu, Arthur fit chou blanc. Cela ne conduisait nulle part. Les Rouquet semblaient ne rien posséder dans les Pyrénées alors même que le ski avait longtemps été une passion pour la présidente du groupe de la Garonne libre.
De dépit, Arthur chercha à nous retrouver à travers les petites annonces des agences immobilières. Peut-être bien qu’après tout le chalet auquel il pensait n’existait pas et qu’une location temporaire avait été faite le temps de ce week-end. Et un chalet pour une douzaine de personnes, cela ne se trouvait pas comme ça. Même loué, il pouvait fort bien toujours apparaître en ligne… Rien à voir avec les petits studios à la neige avec leur kitchenette riquiqui qui pullulent tant qu’on n’en cherche pas un. Là encore, les différentes agences lui renvoyèrent le même désolant constat : « Aucune réponse pour votre recherche ». Les seules constructions pouvant se rapprocher des besoins de Liliane Rouquet pour ce week-end de travail se trouvaient en plaine et pas « là-haut » comme l’avait lâché la fille à la voiture. Ou alors, elle savait que Montréjeau ou Quillan étaient situés plus en altitude que Blagnac et faisait une différence entre la plaine toulousaine et les vallées pyrénéennes… Mais une géographe avait autre chose à faire de ses jours que bosser pour les Rouquet !...
C’est en épluchant par acquis de conscience les annonces du département de l’Aude qu’Arthur fit la découverte qui le conduisit à renoncer. Parmi les cinq domaines assez vastes qui étaient à vendre dans l’arrondissement de Carcassonne figurait une propriété qu’il connaissait bien : « Les Blés d’or » près de Castelnaudary. Un domaine qui était dans la famille Rouquet depuis plus de cinq générations. Sans doute pas le joyau de l’empire immobilier et terrien des Rouquet mais, sentimentalement, un lieu qui avait un poids tout particulier. Si Liliane Rouquet – Arthur ne pouvait imaginer que ce fut une décision prise uniquement par Jean-Baptiste – désirait se débarrasser des « Blés d’or », c’était qu’il y avait urgence extrême… Ce qui ne pouvait que le conforter dans ses craintes concernant mon capital et les vues qu’ « on » avait sur lui…
A 3 heures 36, après avoir tourné en rond pendant dix minutes pour se convaincre que c’était la seule solution, Arthur chercha au fond d’un des tiroirs de son bureau une insignifiante carte de visite colorée au nom de la société « Wood & Storm ». il composa frénétiquement le numéro inscrit en rouge vif sur un paysage de forêt dévastée, tomba sur une voix enregistrée affirmant qu’il était pour l’instant impossible de donner suite à l’appel et raccrocha.
- Il ne reste plus qu’à attendre que le colonel me contacte… Si cette tête de mule a veut bien oublier évidemment la manière dont Fiona l’a jeté hors de sa vie…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Ven 1 Nov 2013 - 0:22

Ils sont tous descendus. Un à un… Parfois à deux… Mais tous, lorsqu’ils ont vu Sarah et son livre de physique obstinément calés entre l’entrée et la porte, se sont murés dans un silence que personne n’a osé détruire. Pendant une bonne demi-heure, nous nous sommes parlé avec des regards. Des regards de toutes sortes, plus ou moins acérés, plus ou moins aimables, plus ou moins inquiets. Jusqu’à ce que l’évidence se fasse.
Quelqu’un manque à l’appel.
Bien sûr, Liliane Rouquet mais il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’il y a là un effet, une forme de dramatisation. On aurait pu fermer la porte à clé et le résultat aurait été le même : personne ne serait sorti. Non, Sarah en travers de la porte c’est un message, un peu comme une menace… Et cette menace, seule la patronne a la force – quand bien même elle serait effectivement affaiblie par ses pertes de mémoire – de l’exercer. Cette mise en scène, elle seule a pu l’imaginer et l’imposer… Peut-être même jusqu’au fait que sa camériste, pour employer un mot dont j’aime le son mais pas forcément le sens, ait l’air de s’abrutir l’esprit dans un ouvrage abscons, plein de trajectoires improbables et de droites qui ne se rejoignent jamais.
Alors, oui, lorsque la présidente de la Garonne libre paraît enfin, nous savons tous qu’Etienne Moza n’est pas descendu de sa chambre. Sans doute, Ghislain, qui partage celle-ci avec lui, s’en est-il douté avant nous mais il est arrivé parmi les derniers et s’il a été étonné de ne pas trouver le bras droit de Liliane Rouquet autour de la table du petit-déjeuner, il n’en a rien montré. Pourquoi ?...
- Voilà !... lâche Liliane Rouquet. On croit connaître les gens, on leur donne des années durant toute sa confiance et, un beau matin, juste parce qu’il y a un désaccord, on vous trahit et on vous abandonne. Je n’ai pas besoin de vous dire de qui il s’agit, vous le savez déjà, et c’est un nom que je veux rayer de ma mémoire, c’est un nom que ma bouche ne prononcera plus… Même pour une probable épitaphe funèbre…
- Merde !...
L’exclamation vient de Pierre Tronchin, le directeur de la télé locale. C’est de l’incrédulité pur jus. Il a compris ce que voulait dire Liliane Rouquet, ce qu’elle refuse d’avouer parce que, quelque part, elle sent peser sur ses épaules une douloureuse responsabilité.
- Il y a eu un accident ?...
Cette fois-ci, c’est Ghislain de la Gélie qui réagit. Choqué lui aussi parce que c’est son compagnon de chambre qui est annoncé disparu corps et bien.
- Je ne l’ai pas entendu sortir, ajoute-t-il en essayant d’embrasser tout le monde dans un large regard périphérique.
- Personne n’a rien entendu… Pas même Gregor qui loge au sous-sol…
Suis-je la seule à noter cette révélation inattendue ? Gregor n’est pas reparti, il est toujours sur place… Et s’il est là, sans doute que le minibus l’est aussi… Avec lui, dans le sous-sol…
- Il est parti à pied, dans la nuit et sous la tempête… Sans doute vers 5 heures du matin. Il a laissé des traces assez profondes… Des traces qui s’arrêtent tout d’un coup. Sur le côté gauche, la neige est tassée comme si le corps avait roulé… Roulé vers…
Pas la peine de demander vers quoi.
- Quand je suis sortie comme tous les matins, reprend la patronne, j’ai vu les empreintes… J’ai commencé à les suivre mais c’était si épuisant que je suis revenue sur mes pas et Gregor m’a accompagnée en me portant dans ses bras. Il m’a bien fallu me rendre à l’évidence qu’un d’entre vous manquerait à l’appel ce matin… Mais je ne sais lequel que depuis que vous êtes tous descendus…
- Madame, lance Christophe Blouet, sans vouloir vous accabler, cela devait arriver. On ne prive pas les gens de liberté sans qu’ils soient tentés de chercher à s’échapper. D’une manière ou d’une autre… Et en prenant pour cela des risques qu’on n’oserait pas prendre en d’autres circonstances.
- Vous croyez que je ne le sais pas ?!... Vous croyez que je ne me fais pas reproche pour cela depuis près de trois heures ?!... Et surtout maintenant que je connais l’identité de celui qui… Mais, cela ne change rien à ma détermination. Si c’était à refaire, je le referai… Avec vous ou avec d’autres !... Les rats quittent le navire mais je vous prédis que le navire ne coulera pas.
Le rapprochement entre Etienne Moza, sans doute décédé dans des conditions atroces, et un rat, créature répugnante aux yeux de tous, n’est pas de nature à ramener vers Liliane Rouquet ceux qui lui en voulaient déjà énormément. Quant à ceux, comme moi, qui sont prêts à la soutenir, je dois reconnaître que cet aveuglement largement suicidaire commence singulièrement à nous déranger.
- Peut-on se rendre sur les lieux de…
Je cherche le bon mot. Accident s’impose bien sûr, mais il ne me convient pas. Cette fatalité-là a quand même été largement provoquée par l’intransigeance et l’attitude de la patronne. Il faut qu’elle en ait conscience et, en dépit de ses déclarations, je ne suis pas certaine qu’elle ait bien pris la mesure de ses propres responsabilités. Sa fin justifie à ses yeux les moyens qu’elle a employés. Quelles qu’en soient les conséquences… Et pour l’heure, elles paraissent tragiques.
- Vous ? Fiona ?... Je ne vous pensais pas portée ainsi sur le voyeurisme…
- Sauf votre respect, madame, vous vous êtes bien fait transporter sur place pour voir de quoi il retournait et vous n’avez jamais considéré que c’était du voyeurisme.
- Alors, c’est que vous ne me faites pas confiance… Vous êtes donc comme saint Thomas…
- Non, madame… Je voudrais comprendre…
- Comprendre quoi ?!… Comment on fait pour se perdre dans la montagne au milieu de la nuit et d’une tempête de neige ?... Vous êtes assez intelligente pour le comprendre par vous-même.
- Comprendre comment on peut espérer justement échapper à toutes ces contraintes. Que je sache, monsieur Moza…
La prononciation du nom maudit ramène aussitôt le silence que mon intervention un peu virulente avait commencé à noyer sous quelques bavardages particuliers.
- … Il n’était pas stupide… S’il est parti c’est bien qu’il estimait avoir de bonnes chances de s’en sortir. Pourquoi avait-il cette conviction alors que je suis parfaitement incapable de savoir s’il faut prendre à droite ou en gauche en sortant et à combien de centaines de mètres se trouve la première habitation ? Pourquoi surtout est-ce que cela n’a pas fonctionné comme il le voulait ?
- J’ai la réponse à vos deux questions… « Il » était déjà venu ici plusieurs fois, en particulier en été, et il savait donc dans quelle direction partir… Cependant, la montagne est un monde bien particulier et même en connaissant parfaitement un itinéraire, celui-ci recèlera toujours des pièges inattendus. Je connais ce coin de Pyrénées depuis mon enfance, j’y ai guidé des résistants ou des aviateurs qui s’échappaient de France pendant la guerre, mais jamais au grand jamais, je n’aurais eu la témérité de me lancer dehors dans les conditions de cette nuit. Sans savoir où j’allais mettre mes pas…
- Vous m’autorisez à y aller ?...
- Pour que vous repreniez ses traces en espérant aller plus loin que lui… Sûrement pas !...
- Madame, vous me connaissez…
- Lui aussi, je croyais le connaître.
Ceux qui me détestaient hier et me suspectaient de « larbiner » pour le compte de la patronne n’en reviennent pas. J’ose lui tenir tête et essayer de faire prévaloir mon point de vue. Ce n’est à vrai dire pas la première fois que j’impose à la présidente ma détermination et ce que je considère comme du bon sens, mais elle n’a sûrement jamais fait publicité de ces affrontements. C’est donc la surprise dans le camp de ceux qui l’ont déjà condamnée depuis le repas de vendredi soir.
- Gregor me conduira, reprends-je… Vous avez peut-être plus confiance en lui qu’en moi ?...
- Fiona, je ne veux pas qu’il vous arrive…
- C’est très gentil, madame, de vous inquiéter pour moi… Mais je dois vous faire un aveu, je n’aime pas spécialement la montagne l’hiver… Donc, je n’irai pas tenter l’aventure hors du chemin balisé par les pas de… qui vous savez…
- Allez-y alors !... Et, pour éviter que quelqu’un ne recommence après vous à m’enquiquiner avec ça, prenez donc un compagnon d’exploration… Deux paires d’yeux suffiront peut-être à convaincre tout le monde… Qui choisissez-vous pour vous accompagner ?
C’est là que je comprends que je me suis fait trimbaler. Elle était bien décidée dès le départ à satisfaire ma demande. Il faut qu’on voit ce qui est arrivé, il faut que cela imprègne les esprits. Pour que personne ne cherche à recommencer. Pour que tout le monde parvienne à se convaincre que le plus sûr est encore de ne point bouger d’ici.
Il ne me reste plus qu’à m’exécuter en essayant à mon tour de la surprendre. Histoire d’égaliser…
- Pour une expertise précise, deux historiens valent mieux qu’un seul… Monsieur Lacazi, si la promenade vous tente…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 12 Nov 2013 - 0:06

Sous la neige perçait déjà le froid. Les flocons s’étaient espacés mais venue du nord-est – du moins je le supposais en me fondant sur le peu de géographie qu’il me restait de mes années de licence – une coulée d’air glacial commençait à déferler sur la montagne. Avec l’effet de l’altitude, on devait bien être aux alentours de -15°. Pas le genre de température que j’affectionne particulièrement… Pas plus que les grandes chaleurs d’ailleurs. Née en milieu tempéré, je crains fort de n’avoir aucun goût pour ce qui ne l’est pas. En matière climatique comme dans d’autres domaines.
- Ca pèle ! me lance Lacazi qui doit sûrement encore se demander quelle mouche m’a piquée de le choisir à lui.
- Oui, c’est pour cela qu’il valait mieux « sortir » les jeunes…
- Vous auriez pu emmener ce bon Ghislain avec vous…
- Sûrement pas, réponds-je en essayant de contenir les larmes glacées qui se forment dans mes yeux. Là, c’est lui qui était trop jeune…
Gregor nous attend sur l’espace à peu près plat qui nous a vus nous déchaîner hier avec nos boules de neige. Aussi froid que le temps. Je ne suis pas sûre qu’il ait goûté l’ordre donné par Liliane Rouquet de retourner sur les lieux du drame. Depuis notre arrivée, je l’imagine fort bien tranquillement installé dans son sous-sol à bichonner son minibus en attendant le moment du retour. Peut-être surveille-t-il aussi la chaudière, histoire de ne pas trop s’ennuyer ? En tous cas, je ne le vois pas se promener sous les intempéries glacées quand bien même son nom puisse évoquer des origines russes.
- Il est parti par-là !
Par-là, c’est un champ de neige que rien ne distinguerait des autres s’il n’y avait cette espèce de sillon gris constitué par des empreintes de pas. Deux lignes parallèles en fait… Ceux d’Etienne Moza et ceux de Gregor lors de son premier périple. Ce qui nous dit entre parenthèses qu’au retour Gregor a marché dans ses propres traces. Pourquoi ?
- Les traces de Moza ont déjà été bien recouvertes par la neige, me glisse Lacazi.
Voilà ce que c’est que se croire plus maligne que les autres… Les deux séries de traces sont effectivement celles de Gregor à l’aller et au retour ; la neige y est enfoncée sur environ 20 centimètres. A côté de ces marques, on peut observer d’autres creux, moins profonds, recouverts désormais d’une neige blanche qui, peu à peu, finit de les ensevelir. Le gris-bleuté de la neige tassée et gelée a quasiment disparu et de loin, on ne les voit plus.
Lever la jambe pour la perdre à nouveau quasiment jusqu’au genou dans le grand manteau blanc est un effort qui ne tarde pas à m’épuiser. J’ai bien décidé d’imiter Ludmilla et de me mettre au sport, mais mes sorties cyclistes le long du canal du Midi n’ont pas résisté à l’arrivée des pluies d’automne. Il me reste un peu de fond et de souffle mais, sans doute à cause de l’altitude, il se dégonfle à toute allure et j’ai bientôt la respiration courte, les tempes battantes et le cœur qui s’accélère.
Combien de temps dure ce calvaire que la perspective d’un retour aussi compliqué rend encore plus terrible ? Un quart d’heure peut-être. Je n’ai pas songé à regarder ma montre en partant et il est trop tard pour le regretter. Ce qui est sûr, c’est qu’effectuer cette marche en plein jour – même gris – et sous une neige redevenue modérée est beaucoup plus simple que réaliser cette prouesse de nuit et sous la tempête. Et si Moza est sportif, alors moi je suis une championne olympique. Autrement dit, le fait qu’il ait pu effectuer ce trajet est déjà remarquable parce que moi, je suis vidée… Dans quel état devait-il se trouver lorsqu’il est arrivé là ? Au bord de l’apoplexie sans doute. Titubant, suant, soufflant, éructant, regrettant forcément son « évasion » et peut-être conscient aussi de la fatalité tragique qui le guettait.
Gregor n’a pas eu besoin de nous indiquer quoi que ce soit. Nous avons vu de loin les sillons gris s’interrompre et la neige tassée sur le côté. C’est bien la scène que nous a décrite madame Rouquet. Sauf que nous la voyons désormais dans toute sa triste banalité. A gauche, une paroi rocheuse à laquelle s’accroche ici ou là quelques arbustes décharnés. Les pas, depuis une centaine de mètres, semblaient la coller. Abri ou guide, la roche a cessé soudain de remplir son office. A droite, il y a le vide. Un vide que je ne vais pas oser approcher parce que le vertige et moi sommes de vieux amis mais que Vladimir Lacazi va dompter suffisamment pour pouvoir prononcer un jugement définitif.
- Ce n’est pas un gouffre, ce n’est même pas un ravin, mais quelqu’un qui dévale par ici, s’il ne se fracasse pas contre un arbre, n’arrive pas entier en bas.
J’ai déjà entendu des épitaphes plus courtes et moins tranchées. Pour ce qui me concerne, mon jugement est fait. Je l’exprime d’une manière on ne peut plus claire.
- Nous n’avons plus qu’à rentrer.
Il ne me vient même pas à l’idée qu’en continuant à suivre la paroi sans perdre de vue le bord du ravin, je peux peut-être réussir à retrouver la civilisation. Un téléphone, une télévision, un accès au net.
Même pas.
Faut-il que je sois épuisée pour ne plus avoir la force de me battre !

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 8 Déc 2013 - 0:16

Le retour est une double épreuve physique et morale. Lorsque, enfin, nous franchissons, Lacazi et moi, la porte du chalet, la température brûlante de la pièce principale nous liquéfie sur place. Je crois qu’on a dû m’aider à enlever ma doudoune et à m’étendre sur le canapé. Je n’ai repris véritablement mes esprits, échappant aux papillons luminescents qui dansaient devant mes yeux que lorsque une voix, celle de la cuisinière, s’est écriée :
- Elle ne prend pas de boissons chaudes !… Vous voulez finir de l’achever ?... Je vais plutôt lui préparer une bouillotte.
Une bouillotte ? Quelle bonne idée !... Cela me renvoie à des souvenirs paisibles de mon enfance dans cette chambre rose dans laquelle « maman » venait me border le soir. Avec, en hiver, cette espèce d’outre en plastique remplie d’eau chaude qui réchauffait instantanément mes pieds toujours froids.
Si seulement mon corps voulait bien répondre à mes sollicitations, j’approuverais bruyamment et sans réserve cette suggestion… Mais pour l’instant c’est une sorte de black-out complet. Mon esprit fonctionne à nouveau mais il est incapable d’imposer à mes nerfs, à mes muscles le moindre effort supplémentaire. Je suis coincée de partout.
Je sens pourtant des mains qui se posent sur moi. Des mains fines qui commencent à courir sur mon pantalon trempé de gel. Est-ce que je suis paralysée ? Je les sens mais c’est terriblement diffus. Comme si certaines parties de moi étaient devenues inertes.
- J’ai bien cru qu’on ne réussirait jamais à revenir… Le vent s’est levé et il était contraire. On n’est pas dans le Grand Nord mais ça a suffi à nous ralentir, à nous congeler sur place.
C’est la voix de Vladimir Lacazi. Il a l’air bien plus en forme que moi… Promis ! Si je réchappe de tout ça, j’écoute Ludmilla et je double les doses hebdomadaires d’exercices sportifs.
- Il faut la changer ! décrète la voix qui va avec les mains…
- Ici ?!...
- Le mieux serait de la ramener dans sa chambre… Qui s’en occupe ?...
C’est Virginie qui commande les opérations de réchauffage. Ce sont ses mains qui par-dessus le pantalon de ski tentent de me réveiller. Ce sont de bonnes mains, j’en suis convaincue.
Allez savoir pourquoi dans cette immobilité raide mon cerveau, lui, me semble mouliner beaucoup plus vite. Je me fais la réflexion que s’il y a bien quelques types assez carrés d’épaules, ils sont pour la plupart un peu trop âgés pour me véhiculer dans leurs bras sur deux étages… alors que le plus jeune, Ghislain, n’était pas spécialement bâti pour cet exploit. Oh, je vous rassure, je n’ai pas pris de poids récemment et ma silhouette a toujours ce quelque chose de troublant que j’ai longtemps refusé de voir et d’accepter. Simplement, là, enfermé dans mon glaçon, j’ai l’impression de peser une tonne.
Avant que j’aie pu comprendre ce qu’il se passe, je me retrouve en lévitation. Les bras de Pierre Tronchet me transportent dans la pièce, dans l’escalier. J’entends son souffle qui accompagne, d’une régularité de plus en plus douteuse, ses efforts. L’ascension semble durer une éternité. Jusqu’à ce qu’un coup porté sur la poignée de la porte de ma chambre lui ouvre le dernier passage.
- Dans la salle de bains ! commande Virginie.
Là encore, c’est le trou noir pendant un moment. Je ne reviens à moi que sous le jet tiède de la douche. Je suis encore habillée mais la chaleur, toute douce, toute enveloppante, commence à m’irriguer à nouveau. Allons, je vais m’en sortir une fois de plus !
Pourtant, quelque part, mon esprit me dit qu’à force de vouloir jouer les héroïnes je vais bien finir un jour par me cramer complètement l’existence.
Et je n’en ai vraiment nulle envie.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 11 Mar 2014 - 1:24

11h27.
Le colonel Jacquiers avait pris son temps pour répondre, ce qui n’avait étonné Arthur qu’à moitié. Outre qu’on ne dirige pas une unité ultrasecrète directement dépendante de l’Elysée en faisant passer ses soucis domestiques avant ceux de la Nation, le militaire avait de bonnes raisons de ne plus se précipiter à mon secours avec le même zèle qu’auparavant.
- Qu’est-ce qu’il y a, Arthur ?... Votre moitié a encore disparu ?
- Tout à fait, mon colonel. Evaporée dans trente centimètres de neige depuis deux jours.
- Vous êtes bien sûr qu’elle n’a pas décidé à nouveau de faire retraite à Prouilhe ? Ou qu’elle n’a pas décidé de faire une deuxième ou une troisième thèse sans vous prévenir ?
Le sarcasme allait mal au colonel Jacquiers. C’était un baroudeur, un dur de dur, une « épée » comme on disait dans les services secrets ; il avait du mal à prendre la distance suffisante pour faire preuve d’une ironie vraiment mordante. Au fond de lui, Arthur le sentait, pointait une inquiétude qui refusait de se montrer au grand jour. Ce qu’il essayait d’exprimer comme sentiment ne pouvait coller à l’homme qui avait protégé de loin pendant des années cette fille adoptive que personne ne lui avait jamais demandé d’adopter.
- Mon colonel, pensez-vous que je vous aurais appelé si je n’avais exploré auparavant toutes les possibilités ?
- Les journalistes aiment bien se croire aussi bons que les professionnels du renseignement, mon cher Arthur. C’est parfois vrai… Et dans votre cas, je pense que ce n’est pas loin de l’être. Expliquez-moi rapidement les faits et je vous dirais si je peux faire quelque chose pour vous.
Il avait dit « pour vous » et non pas « pour elle ». Oui, assurément, il était encore en pétard de la manière dont je l’avais renvoyé dans les cordes après notre dernière « affaire ». Le colonel avait décidé d’utiliser mes capacités d’analyse et mon inventivité pour me plonger dans des aventures qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la vie de pantouflarde d’une universitaire. A chaque fois, après m’être tirée péniblement du guêpier, je découvrais qu’il avait tenu les ficelles depuis le début, qu’il m’avait menti et menée en bateau. La troisième fois avait été celle de trop, je l’avais remis en place en le remerciant de tout ce qu’il avait pu faire pour moi mais en lui faisant comprendre qu’il était temps que je puisse vivre une vie normale. J’en avais soupé des coups tordus, des règlements de compte, des moments de tension exacerbée, de toutes ces choses qui donnaient à mon existence une apparence de courbe sinusoïdale : les temps de calme n’étaient depuis plusieurs années que les prémices d’une nouvelle tempête dont le colonel Jacquiers était l’Eole furieux.
- Vendredi soir, Fiona est allée à un repas avec les dirigeants du groupe de La Garonne Libre. Sans moi car j’étais à l’hôpital avec Corélia. Quand je suis rentré à la maison, Fiona n’était pas rentrée et j’avais un message de madame Rouquet sur mon téléphone portable m’avertissant qu’ils étaient tous partis pour un week-end de travail.
- Eh bien, voilà, vous savez l’essentiel. Elle est allée à ce week-end de travail à votre place. Comme je la connais, elle n’a pas pu résister à la tentation de se coller encore un peu plus de boulot sur le dos. Elle vous reviendra ce soir ou demain matin.
- Je ne crois pas, colonel…
- Ah ?! Et pourquoi cela, Arthur ?...
- Parce que, en toute logique, elle n’avait rien à faire à cette réunion… Parce que les invités n’ont pas eu le choix ; ils ont été contraints d’embarquer dans un minibus spécialement affrétés pour eux et embarqués dans un lieu que personne ne connait mais qui, à mon avis, doit se trouver dans les Pyrénées.
- Votre réunion de travail semble selon vos dires, s’apparenter à un enlèvement. Je reconnais que la pratique est cavalière mais elle n’est pas non plus illégale. Si on devait fliquer tous les patrons un peu durs avec leur personnel…
- En cas d’enlèvement, on évite d’appeler la police, non ?... C’est pour cela que je vous appelle à vous. Vous avez les outils pour faire ce que je ne peux pas faire moi-même. Retrouvez juste la trace de Fiona et je m’occuperai du reste.
- Avec toute la neige qu’il y a par chez vous, vous devriez pouvoir retrouver les traces vous-même, Arthur…
Là, l’ironie semblait plus vraie, plus profonde, mieux marquée. Cette fin de non-recevoir, car cela en était une, peina Arthur qui avait pour le colonel un respect et une confiance que j’avais pour ma part en grande partie perdus.
- Vous n’allez pas m’aider ?
- Je vais voir ce que je peux faire… Si elle n’est pas revenue demain matin, contactez-moi à nouveau. Je mettrais un de mes limiers sur le coup. Bonne journée quand même, Arthur.
Il raccrocha.
Arthur, hébété, attendit de reprendre un parfait empire sur lui-même pour se lever et faire le point. Il s’était attendu à ce que le colonel fasse des manières, martèle bien l’idée qu’il intervenait pour me tirer d’affaire bien que j’eusse été d’une ingratitude terrible à son endroit. Cela, c’était prévu, anticipé, planifié à l’avance. Qu’il ne veuille rien faire, même si c’était de manière provisoire, était proprement impensable. Dans le code de valeurs d’Arthur, on ne pouvait pas abandonner quelque chose qu’on avait chéri et protégé au milieu des plus grands dangers.
A moins que le colonel n’ait eu des soucis plus graves encore que le sort de Fiona Toussaint ?
Cela restait possible mais même s’il était en opération à l’autre bout du monde, rien n’empêchait le colonel de donner un ordre à quelqu’un resté en France pour lancer un discret avis de recherche.
Non, il lui fallait bien s’en convaincre. Il était seul. Et toujours plus persuadé, minute après minute, que j’étais l’innocente victime d’un traquenard qui aurait dû le concerner à lui.
Et cette idée le rendait fou de rage.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 11 Mai 2014 - 12:40

Le lit est un royaume que j’apprends à reconquérir sans même m’en rendre compte. C’est un réveil comme j’en ai connu tant quand j’étais gamine. Les yeux encore clos, on se réapproprie un espace qu’on a déserté pour l’inconscient combat avec Morphée. De la pointe du pied, on explore les limites de ce territoire aux frontières de tissu. Ici, là… Voilà les limites de ma couche… Je me tourne sur le ventre, écarte les jambes pour mesurer grâce à ce compas improvisé la largeur de l’ensemble… C’est bien un lit à deux places… Et là, tout s’accélère dans ma tête… Deux places et j’ai toute la place !… Où est Arthur ?
C’est ainsi que je fonctionne. Pile électrique sous une apparence sage, esprit à l’affut de toutes mes sensations… Parfois pour mieux les nier…
Là c’est impossible ! J’ouvre les yeux, tente de me redresser… Mes muscles me renvoient à mes efforts récents, ils restent tétanisés, courbaturés par ma lutte contre le vent et la neige. Je suis une pierre glacée.
- On dirait que vous en aviez besoin !...
Je connais cette voix mais, parce que mon esprit est encore dans le potage de ma nuit anticipée, il me faut commander à mon cou de pivoter sur ma gauche pour en identifier la propriétaire.
Telle une parfaite mamie gâteau, Liliane Rouquet est là à me veiller… En tricotant…
Cette découverte me laisse sans réaction. Pas de petite remarque rigolote sur cette activité peu compatible à mon avis avec l’existence d’une propriétaire de journaux. Pas même de réponse à l’observation proférée par ma gardienne. Juste un sourire sans doute las éclairant à peine un visage déjà naturellement pâle mais que les derniers événements n’ont pas dû aider à se colorer.
- Avez-vous besoin de quelque chose ?
Là encore, j’aurais dû dire « d’Arthur » ou « de ma liberté » ou même – soyons folle – « d’une connexion internet »… Que dalle !… A croire que le froid m’a gelé le cerveau.
- Quelle heure est-il ?
C’est très con comme question. Qu’est-ce que ça va changer dans mon petit calvaire de savoir l’heure qu’il est ? Je pense - avec le recul - que c’est un besoin de se repérer dans le temps qui amène cette question lorsqu’on se réveille. Alors pour une historienne, c’est plus qu’un besoin, c’est une nécessité vitale.
- 3 heures et quart… Les autres ont mangé et s’activent dans le salon… Sauf monsieur Lacazi qui, après avoir fait le flambard, a bien été obligé lui aussi de baisser pavillon et d’aller s’étendre pour se reposer… Mais allez donc comprendre pourquoi c’est vous que j’ai préféré venir veiller.
Qu’est-ce qu’elle essaye de me dire ?... Qu’elle m’apprécie ?... Je le sais depuis un bon moment… Peut-être qu’elle ne peut pas sentir Lacazi ?… Ce qui se comprendrait parfaitement puisqu’il est cul et chemise avec son fils. Mais ça aussi je le sais… Mais sait-elle que je le sais ?...
Oh là ! Je raisonne avec autant de profondeur d’esprit qu’une émission de télé-réalité sur NRJ12. Je me sens pitoyable.
- Vous avez quand même le chic pour vous mettre toujours dans de drôles d’aventures…
Cela aussi, je le sais. Mais pourquoi me le dit-elle ? Qu’est-ce qu’elle sait au juste sur moi qu’elle ne devrait pas savoir ?
Ah ! Toutes ces questions sans réponse, ça me rend dingue !… Et surtout cette fatigue, cette mollesse qui m’empêchent de m’asseoir dans mon lit et de laisser ma langue prendre à son tour l’offensive. Je flotte dans un univers où je me sens rabaissée au simple rôle d’esprit… Un esprit affaibli qui plus est et qui tourne à vide.
- Voulez-vous manger un peu ?
Je secoue la tête de manière affirmative. Cela au moins c’est un signe positif, le corps existe toujours : il a des besoins et il les exprime avant même que j’ai eu le temps d’en prendre conscience.
- Eh bien parfait ! Je descends vous faire apporter cela.
Elle range ses aiguilles et son ouvrage dans un sac de toile, se lève avec une énergie qui m’étonne toujours vu son âge et va pour sortir.
- Merci madame…
Ai-je bien entendu ?... C’est bien moi qui ai dit cela ?... Voici donc que le syndrome de Stockholm frappe déjà !... Je remercie ma geôlière ? Celle qui m’a, par ses plans tordus, menée à me trouver là et dans cet état ?!
Je ne tire qu’une seule conclusion de tout cela.
Je suis totalement perdue.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 11 Mai 2014 - 20:02

- On dirait que cela va mieux !
La tricoteuse a vraiment des airs maternels auxquels elle ne m’a pas habitué. Jusqu’à maintenant, il fallait déduire ses sentiments de son agressivité relative envers moi par rapport aux autres. Là, elle joue à la mamie gâteau bienveillante et dévouée.
- Elle m’a gâtée, dis-je en montrant les restes de mon repas sur le plateau. Je suppose que c’est vous qui lui avez dit qu’un bon cassoulet… même en boite…
- En boite ?! s’insurge Liliane Rouquet… Heureusement que vous n’avez pas proféré pareille ânerie devant Blandine, elle l’aurait mal pris… Ce qu’elle ne cuisine pas en instantané est préparé en amont et surgelé avec des trésors de précaution. A côté de la cuisine qui est son royaume, il y a son antre secret, ce qu’elle appelle la cambuse. Une sorte de caverne d’Ali Baba pour gourmands et gourmets. Quatre congélateurs remplis de mets délicieux, une réserve de bons vins, des jambons de Bayonne qui pendent d’une poutre.
- De quoi tenir un siège, dis-je.
- On ne sait jamais ce que la vie en montagne vous réserve… Surtout en hiver.
La perche est bien trop grosse et évidente pour que je ne m’en saisisse pas.
- On ne repartira pas d’ici ce soir n’est-ce pas ?...
- Je crois en effet que ce ne serait pas raisonnable. On attendra demain…
- Et si demain ?...
Je m’attends à ce qu’elle dise qu’on attendra mardi. Elle ne le dit pas. La patronne se contente de hausser les épaules. Vrai fatalisme ou jemenfoutisme ?
- Mais franchement qu’est-ce que vous espérez ?!
Ca y est ! Le bouchon a sauté ! Et tous ces mots inexprimés depuis un bon moment se sont concentrés dans cette question fondamentale.
- Que la Vérité éclate, me répond-elle avec un regard aussi vague que le mouvement de ses aiguilles qui tremblent beaucoup trop.
- Il n’y a pas de Vérité, madame… Il y en a plusieurs et chacun détermine la sienne selon ses intérêts et ses ressentis.
- C’est votre philosophie d’historienne, Fiona… Ce n’est pas la mienne. Il y a une solution vraie aux tourments que connait le groupe. Une seule mais toujours fugitive. Je croyais qu’en provoquant un clash entre tous, cela jaillirait comme une évidence. Non seulement ça n’a pas fonctionné mais en plus ça a coûté une vie humaine…
Et c’est pour cela qu’elle s’est mis au tricot ? Pour oublier ?... Allons, cela ne cadre pas !... Soit elle a totalement perdu pied et elle dit n’importe quoi, soit elle nous a monté un bateau encore plus énorme que celui de Noé coincé au sommet du mont Ararat…
- Dans ce cas, pourquoi ne repartons-nous pas ?...
- Je veux savoir qui nous a mis dans ces difficultés…
- Il vous suffit de regarder dans les livres de compte de vos sociétés. Pas besoin de coincer une dizaine de personnes à la neige pour ça…
- Justement non… Les livres de compte ne disent rien mais les hommes, ah les hommes, si on sait les prendre, ils parlent, ils disent, ils avouent. Pas forcément en parole mais par leurs actes.
- Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
Moi oui…
Liliane Rouquet douche mes certitudes toutes fraîches.
- Pas à ce pauvre Etienne en tous cas… Vous aviez raison lorsque vous êtes venue me voir l’autre soir, j’avais bien vu quelqu’un. C’était Etienne… Il n’a pas aimé le discours que j’ai pu lui tenir. Je l’ai accusé de ne pas avoir su tenir le gouvernail pendant mes « absences », il m’a rétorqué que si le capitaine n’est plus en état, le bateau doit rester à quai et qu’on ne peut pas tout coller sur les épaules de son second… Surtout quand le second n’est qu’un second de substitution.
Je décode. Le véritable second c’est le fils Rouquet et Moza n’admettait pas qu’on lui fasse porter un chapeau qui aurait dû revenir sur le crâne en partie dégarni de l’héritier désigné du groupe.
- Et il est parti en claquant la porte ?…
- Je crois que vous le savez fort bien…
- Mais vous avez cuisiné tout le monde comme ça ?
- Oui… Sauf vous…
- C’est précisément ce que vous faites…
- Non…
- Peut-être bien que c’est en désespoir de cause car je ne vois pas ce que je pourrais avoir à faire avec les problèmes de La Garonne libre, mais c’est bien ce que vous essayez de faire. En me prenant dans l’autre sens du poil. Au lieu de m’accuser, vous voulez que je sois votre alliée n’est-ce pas ?... Vous allez bien finir par me demander ce que je pense des uns et des autres ?... Je crois que j’ai fini par voir clair dans votre jeu. C’était ça mon rôle : être une paire d’yeux et d’oreilles supplémentaires. Et le marché que vous m’auriez proposé, c’était la survie d’Hier, Aujourd’hui contre le résultat de mes analyses…
La laine ne glisse plus le long des aiguilles qui restent comme suspendues, ridicules appendices de mains décharnées et légèrement tremblantes. Tremblantes de quoi ? De fureur d’avoir été percée à jour ou de colère de se retrouver en position d’accusée ?
- Marché inutile… Si je savais quelque chose, je crois bien que je vous l’aurais dit spontanément. Quitte à ce qu’un seul canard survive dans le coin, je préfère encore que ce soit le vôtre.
- Merci à vous.
La voix a repris une assurance que les mains toujours agitées contredisent.
- Mais il n’y a pas une Vérité, madame… Vos difficultés ne sont pas liées à des hommes ou des femmes mais à une époque. J’ai du mal à comprendre que vous ne parveniez pas à accepter cela.
- Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Fiona… Vous possédez une petite structure commerciale depuis quoi ? Trois ans ?... Je dirige un grand groupe que j’ai largement bâti depuis plusieurs décennies. Je sais que les temps sont durs mais ils le sont parce que certains ont failli… Je ne veux pas seulement des solutions, je veux aussi des responsables.
Elle a dit « responsables » mais j’ai entendu « têtes ». Cela m’a pétrifié sur place. Je ne suis plus très sûre de lui apporter quelque information que je viendrais à trouver. Ce week-end à la neige n’était pas qu’un brainstorming, c’était aussi une sorte de safari. Un safari qui a déjà fait une victime avant même que le gros gibier n’ait vraiment été débusqué semble-t-il.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 11 Mai 2014 - 20:52

La solitude me cueille avec autant de violence que la fatigue m’a clouée littéralement sur place pendant notre retour d’expédition sur les traces du défunt Etienne Moza. Pour la première fois depuis des siècles, elle me fait peur. A part mon ordinateur posé sur le bureau, je prends conscience qu’il n’y a rien pour me rattacher à ce que je suis au quotidien. Ce pyjama satiné n’est pas le mien, ce lit n’est pas le mien, cette fenêtre donne sur un paysage que je n’ai pas choisi de voir. Il y a une différence énorme entre être seule là où on a voulu l’être et subir la solitude là où on n’a rien à faire. Elle pèse beaucoup plus lourd. Elle écrase. Elle paralyse.
Allons ! Il faut que je bouge avant que les idées noires ne reviennent m’assaillir. Trop souvent, elles ont eu sur mon âme des effets que je n’aurais jamais soupçonnés. Je me revois sur le pont de la Garonne regardant l’eau filer plus d’une dizaine de mètres plus bas. L’appel du vide, l’appel de la délivrance. Tentant mais, heureusement, pas assez encore pour franchir le pas qui sépare la vie de la mort… C’est quelque chose que je ne peux pas me permettre de revivre.
Si je reste là, je vais continuer à rester spectatrice des événements. Une spectatrice de plus en plus lointaine et mise par Liliane Rouquet dans une position finalement inconfortable. Je suis spectatrice tout en étant quelque part l’agitatrice de ce petit monde qui tend à se positionner souvent par rapport à moi et à mes remarques. Je suis spectatrice mais quelque part une sorte de témoin de moralité bien connue à qui on pourra plus tard demander de confirmer les paroles et les actes des uns et des autres – à supposer que tout ne soit pas enregistré à notre insu… Je suis une spectatrice qui n’aime pas le spectacle qu’elle contemple et qui veut que ça change. Je vais donc être actrice au sens où Liliane Rouquet doit l’attendre de moi.
Finalement, quel est le point commun à tous les « invités » de cet horrible week-end à la montagne ? Ils sont tous salariés de Liliane Rouquet, premier point. Ils sont tous des personnes connues et respectées sur la place de Toulouse (sauf Lacazi qui vit à Paris… mais les gens le connaissent quand même). Ce deuxième point me conduit à un troisième… Ils sont tous du même monde, des happy fews qui comptent dans leur milieu. Le même monde, une sorte de caste médiatique. Et c’est bien ça qui chagrine Liliane Rouquet. Elle voulait les voir se déchirer pour que la Vérité qu’elle attend jaillisse. Au restaurant, cela a pu se faire parce qu’il n’y aurait pas – pensaient-ils – de lendemains… Mais, là, dans l’adversité, ils se sont tous mis en mode prudence et, finalement, à part quelques esclandres pour des broutilles, ils se serrent les coudes. Ca me rappelle les pratiques de tous les groupes professionnels que j’ai pu approcher… Le mien en particulier… On se flingue dans les congrès ou au détour d’articles pour spécialistes mais lorsque l’université est attaquée, pointée du doigt, mise sur la sellette par les médias, le pouvoir parisien ou les syndicats étudiants, tout le monde resserre les rangs. Et là, on se donne du « cher collègue » et on se regroupe pour former un mur de résistance.
C’est sur ce mur que Liliane Rouquet, qui est du même monde qu’eux, se casse les dents depuis samedi matin. Elle aurait dû anticiper cette réaction, prévoir qu’elle aurait face à elle un front uni que même ses entretiens particuliers avec les uns et les autres ne pourraient fracturer. Spontanément, ils se méfient d’elle et ils ne disent rien. Elle espérait qu’ils déverseraient leur bile, elle en a été pour ses frais. Elle a dû entendre le discours sur la crise des médias un nombre incalculable de fois en deux jours. Jusqu’à l’écoeurement, jusqu’à la nausée… Alors qu’elle voulait entendre quoi ? Que Virginie Saint-Lazare n’était pas assez cohérente dans le maintien d’une ligne au journal ? Que Cathy Miramont, l’âge avançant, était moins pugnace lorsqu’il fallait défendre les intérêts du groupe dans la négociation de contrats ? Que Ghislain de la Gélie avait trop abusé des frais professionnels pour partir en week-end avec quelque conquête (chèrement) tarifée ? Ce genre de choses sans doute.
Dans ces conditions, la patronne ne peut compter que sur un seul allié. Le temps ! A la longue, la situation finira bien par pourrir peu à peu et les langues se délieront, les coups bas fleuriront, les révélations croustillantes exploseront. Pas sûr que cela permettra de rétablir la situation du groupe multimédia ou d’identifier des « traîtres ». A la longue, ils baisseront juste un peu la garde. A la longue, ils commenceront à ne plus se supporter. Il lui faut du temps…
Le problème c’est que le temps n’est pas mon ami (et c’est une historienne qui écrit cela !). Je n’ai pas l’intention de rester ici trois, quatre, cinq jours de plus… Je comprends mieux maintenant le haussement d’épaules de tout à l’heure. Elle n’est pas pressée, la patronne. Et la cambuse de Blandine est pleine. De quoi soutenir un siège ! Mais un siège de l’intérieur ! Un siège où on n’empêche pas d’entrer mais où on empêche de sortir.
J’ai un mari et une fille. J’ai des étudiants. J’ai des amis. J’ai des obligations professionnelles. Le seul moyen de les retrouver c’est de faire lever ce siège et pour y parvenir, il n’y a pas cinquante solutions. Il faut dynamiter le mur solide et compact dressé par les « invités » de Liliane Rouqet.
Je crois que dans toute l’histoire des attentats on n’a jamais vu une dynamitera se lancer à l’offensive en pyjama satiné, sanglée dans un peignoir de coton bleu et avec la démarche hésitante d’un gros ours fourbu. Ils partiront dans l’ivresse a écrit Lucie Aubrac ; moi je pars dans une sorte de détresse. Celle qu’ont les gens qui ont le sentiment de s’être fait blouser…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 12 Mai 2014 - 16:25

Mon retour au rez-de-chaussée est célébré par des acclamations et des vivats. Allons, bon, voilà qu’ils me prennent pour une héroïne ! Parce que je suis allée barboter un peu trop longtemps dans le blizzard et la poudreuse ? Ou parce que j’en suis revenue entière ?
Je ne suis pas dupe de ce cirque. Ils ont bien dû se moquer de moi, plus ou moins gentiment, pendant mon absence. Après tout, à leurs yeux, j’avais bien mérité ce qu’il m’était arrivé. N’était-ce pas moi qui avais voulu me rendre sur les lieux de la chute fatale d’Etienne Moza ? Alors que j’aurais pu m’éviter cette épreuve et rester au chaud… Il y avait de quoi en faire des gorges chaudes et j’aurais mis sans hésiter mes deux mains à couper qu’ils ne s’en étaient pas privé. Et puis, en l’absence de l’intruse, de celle qui n’était pas de leur monde – mais aussi de la patronne qui me couvait de son regard de grand-mère tricoteuse –, ils avaient sans doute pu se dire bien des choses restées dans le secret des âmes jusque là. Qui sait si cette trêve n’avait pas été voulue sciemment par Liliane Rouquet pour les « débloquer »…
Avec elle je m’attends désormais à tout.
- La montagne, ça vous perdra ! lance Christophe Blouet en se croyant spirituel.
- Vous parlez pour ce malheureux monsieur Moza ? dis-je en me forçant à être aussi sévère dans mon regard que ne l’est ma voix.
Oui, c’est évident. Ils semblent avoir déjà oublié le drame survenu durant la fin de la nuit. Un coup d’œil sur les tables m’aide à comprendre cette transformation rapide : vieux Armagnac, bouteille de whisky, flasque de cognac… Ils se sont en partie torchés pour oublier. A mon sens, cela ne rend pas les choses plus pardonnables. Leur mur n’est solide que d’une somme d’égoïsme. Chacun s’y retranche à la première occasion.
- Une petite goutte ? me demande Pierre Tronchin.
- Sûrement pas ! Je ne bois jamais… Et à vous regarder, je crois que je fais bien.
Si on m’avait dit que ce serait moi, la jeune femme policée et souvent politiquement correcte aux yeux des intégristes de tout poil, qui mettrait le feu, j’aurais été bien étonnée. Mais bon, c’est lancé et il n’y a plus qu’à voir où ça mène.
- Bah ! Ca réchauffe… Et quelque chose me dit que vous en avez besoin d’être réchauffée…
Je darde sur Ghislain de la Gélie mon regard désintégrateur spécial. Il n’est pas particulièrement efficace, l’autre continue à me dévisager comme si j’allais lui tomber toute rôtie dans les bras.
- Toutes les demoiselles de la planète ne sont pas obligées de vous trouver craquant et de rêver d’être réchauffées par vos ardeurs. Si vous vous occupiez plus des unités centrales que des souris blondes, ça serait peut-être un mieux pour tout le monde.
Il veut se lever pour me dire son fait et me faire ma fête mais son taux d’alcoolémie me sauve. Il retombe piteusement dans son fauteuil en éructant des « salope ! » que je trouve plus que mal venus.
- Vous savez, m’écrie-je pour passer par-dessus le brouhaha que ces échanges secs ont provoqué, je suis comme vous, je n’ai pas plus envie que vous d’être là… Mais après ce qui est arrivé, j’ai encore plus envie de me casser d’ici… Donc, au lieu de me saouler la gueule pour oublier quelque chose que de toute manière je n’oublierai jamais, je vais mettre les bouchées doubles pour donner à Liliane Rouquet ce qu’elle veut… Votre résistance passive ne mène qu’à une seule chose : accroître le risque que nous restions cloîtrés là encore un bon moment. Donc faites votre autocritique, balancez ce que vous avez à dire, sondez vos cœurs et vos entrailles pour en sortir ce qui vous pèse… Et après, on voit ce qu’on peut en faire… Et tant pis si ça fait mal ! Ca fera toujours moins mal que de devoir rester ici à se supporter 24 ou 48 heures de plus.
Je ne sais pas si c’est cela qu’on appelle une autorité naturelle mais ils m’ont écoutée. Pas forcément approuvée mais au moins écoutée… Le général de Gaulle avait écrit un bouquin sur la discorde chez l’ennemi, je viens de faire mieux : en créant la discorde, j’ai plus ou moins réussi à rétablir une certaine concorde chez l’ennemi. Mais cette concorde ne se fait plus contre moi mais avec moi. Dieu sait ce qu’ils avaient pu imaginer concernant les raisons véritables de ma présence dans ce chalet ? Avec ma harangue, j’ai basculé dans leur monde.
- Alors qu’est-ce qu’on fait concrètement ? me demande Thibaud Dorval.
- On dégrise les gris, on prend le temps de faire un brin de toilette pour se rafraîchir les idées, on se met autour de la table et on brainstorme vraiment. Et on ne se couche pas ce soir sans avoir des solutions, même si elles sont douloureuses, à proposer demain matin.
- On a déjà discuté des heures, se plaint Le Theule. Pour n’aboutir à rien…
- Discuté… Papoté… Polémiqué stérilement… Je vous rejoins sur cette terminologie. C’est à chaque fois rester à la surface des choses, garder un langage cadré, se barricader derrière des idées toutes faites. Mettons tout sur la table et faisons le tri… L’abolition de siècles de privilèges a pu se faire en une seule nuit, il a suffi d’une volonté commune. Agissons pareillement…
L’exemple est venu tout seul pour couronner ma proposition. J’espère juste qu’ils ne sont pas suffisamment spécialistes pour savoir qu’au lendemain de cette fameuse nuit, et dans les jours qui ont suivi, les députés des Etats généraux se sont rendu compte de l’énormité de ce qu’ils avaient fait en quelques heures. C’était trop tard !... Mais à bien y réfléchir en écrivant ces lignes qui retranscrive ce moment charnière dans notre « incarcération » à la montagne, je me dis que tout cela se tient. La nuit du 4 août a été provoquée par la rumeur venue de la province des massacres et pillages dans les châteaux des féodaux. Ce que je m’apprête à obtenir d’eux ne viendra que d’une grande peur, celle de ne pas sortir d’ici rapidement voire celle d’avoir à trainer longtemps le souvenir de la mort d’Etienne Moza.
- Alors, rendez-vous à 17 heures ici-même… Prenez le temps d’un petit examen de conscience d’ici là… Cela ne pourra pas nous faire grand mal. On est dans la même galère, on n’a plus à avoir de secrets les uns pour les autres.
- Dans ce cas, vous nous direz ce qu’il s’est passé exactement pendant cette émission de télé où on a commencé à parler de vous.
Je pulvériserais bien Blouet sur place mais je suis prise à mon propre piège. Quand bien même cela n’a rien à voir avec ce qui nous immobilise dans ce chalet ariégeois.
- Je parlerai la première… En bon vicomte de Noailles…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 12 Mai 2014 - 23:36

Liliane Rouquet ne tricote plus. Elle n’est pas davantage perdue dans la lecture de son livre détaillant les mesures à prendre pour empêcher que l’âge attaque de trop sa mémoire. Elle est assise dans son lit – tirée à quatre épingles comme il se doit – avec dans la bouche un crayon à papier qu’elle agite nerveusement entre ses dents. Mots croisés ?... Même pas. Elle semble rédiger un brouillon de lettre, un brouillon de grande importance puisque, bien que m’ayant autorisée à entrer dans sa chambre, elle ne daigne toujours pas s’enquérir des raisons de ma visite. Je n’ose pas lui rappeler ma présence par un petit raclement de gorge ou un mouvement un peu vif attirant son attention. Je suis là, immobile, savourant par avance le petit effet que je vais produire lorsque je pourrais commencer à parler.
- Fiona ? fait la patronne tout en se débarrassant du crayon à papier qu’elle cale derrière son oreille. Que me vaut le plaisir de cette visite tardive ?...
- La nuit du 4 août, madame…
- Quoi la nuit du 4 août ?! C’est une obligation chez vous de toujours tout ramener à l’Histoire ?
- J’aurais assez tendance à vous affirmer que ce n’est pas une obligation mais bien une logique incontestable. Tout a une histoire et tout est dans l’Histoire… Mais, en l’occurrence, c’est une vraie nuit du 4 août qui s’est produite au cours des dernières heures en bas. Quelque chose s’est passé…
- Quelque chose comme quoi ?...
- Comme la nuit du 4 août vous dis-je…
- On a donc aboli quelques privilèges dont j’aurais ignoré l’existence ?
Le regard qu’elle me lance n’est pas spécialement aimable. Elle me reproche clairement de ses pupilles fatiguées de lui faire perdre son temps avec mes énigmes. A croire que sa lettre a plus d’importance que ce que je peux bien lui apporter. S’il n’y avait la perspective d’une « libération » plus rapide et d’un retour accéléré vers ceux que j’aime, je tournerais les talons. Il est quoi ? 22 heures et quelques… J’ai certains muscles qui sont à la limite de prendre leur indépendance, la tête en bouillie et plus de grandes certitudes sur ma probité après ce que je viens de faire. Il ne faudrait pas que la « vieille » me chauffe de trop les nerfs.
- Madame, ils se sont mis à table…
- Je l’espère pour eux. A l’heure qu’il est…
Là, elle le fait exprès… Ou alors j’ai mal interprété ce qu’elle m’a dit cette après-midi sur ce qu’elle attendait de moi ?
- Vous vouliez un coupable ?... J’en ai une kyrielle à vous proposer… Presque autant que de participants d’ailleurs à notre sorte de thérapie collective. Ils ont tous fini par avouer qu’ils avaient une part de responsabilité dans les difficultés du groupe.
- Tous ?... Cela fait beaucoup trop. Je ne peux pas les virer tous…
- Vous ne les virerez pas, madame… C’est la contrepartie qu’il m’a fallu apporter pour que la parole se libère… Ca, plus quelques détails croustillants - qu’il m’a été pénible d’exhumer - sur ma participation à l’émission de téléréalité Sept jours en danger… J’ai amorcé la pompe et, vous connaissez le principe du siphon, cela s’est mis à couler sans plus s’arrêter.
Madame Rouquet a récupéré le crayon sur son oreille et le malaxe sans aménité entre ses doigts. Il ne fait visiblement pas bon être à proximité de ses mains quand elle a de la tension à extérioriser. Et son brouillon de lettre paraît soudain très loin de ses pensées.
- Je ne devrais pas vous avouer que vous m’intéressez… Surtout après que vous vous soyez engagée en mon nom sans m’en prévenir.
- Ne vous emballez pas, madame… Il n’y a rien de renversant dans tout ça. Des confirmations, des aveux un peu dérangeants, de petits règlements de compte. Rien qui ne mériterait un licenciement pour faute professionnelle. Mais cette somme de négligences avouées finit par peser quand elles sont avouées par les rouages essentiels d’un groupe comme le vôtre.
- Dites-moi… Et n’épargnez rien ni personne…
- Cathy Miramont a reconnu avoir laissé passer récemment quelques points dans des contrats négociés par le groupe. Cela a été habilement maquillé à travers des additifs aux contrats mais cela vous coûte quelques sous. Elle-même ne sait pas exactement combien…
- Il faut laisser la gamelle des roquets vide de temps en temps pour qu’ils continuent à aboyer et à mordre. Voilà ce qui arrive quand on les nourrit trop bien.
Je ne suis pas certaine que la comparaison entre l’avocate et un chien soit particulièrement classe, mais je comprends l’esprit de la remarque. C’est une autocritique virulente et amère : en faisant une confiance aveugle à une collaboratrice sans cesse confortée dans ses attributions, Liliane Rouquet a fait preuve de légèreté elle-aussi.
- Puisqu’on parlait de gros sous, Thibaud Dorval a révélé qu’il avait constaté des défaillances dans la trésorerie qui n’avaient pas de raisons évidentes.
- Détournements ?...
- Il n’est sûr de rien…
- Mais pourquoi n’a-t-il rien dit ?
- Parce qu’il a peur de vous et qu’il avait l’impression qu’avouer cela c’était le condamner à aller trouver un autre boulot… Et vous savez sans doute ce qu’est sa situation personnelle…
- Il a beaucoup donné pour le groupe, je le reconnais… Mais s’il savait quelque chose et qu’il n’a rien dit lorsque nous en avons parlé hier… C’est une trahison ! Je vais le…
- Vous ne ferez rien contre lui, madame. Il y a ma parole, c’est une chose à laquelle je tiens.
- Pas moi !...
- Alors je ne vous dirais plus rien.
Je ne me suis jamais imaginée en maître-chanteur, c’est une carrière que j’apprends véritablement sur le tas. Sans aucun plaisir mais avec la terrible sensation que c’est ça ou le néant…
Face à ma détermination, je crains pour la vie du pauvre crayon à papier. Fort heureusement, Liliane Rouquet a présumé de ses forces. Le morceau de bois rempli de graphique résiste à la pression exercée par le pouce de la patronne. Il durera encore un peu… Pour le moment…
- Allez-y ! Parlez !… Et vous avez ma parole que je ne désavouerai pas la vôtre.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 13 Mai 2014 - 23:19

J’ai un peu l’impression d’avoir effectué un audit humain et d’en détailler les conclusions, partielles et sommaires, à la personne me l’ayant commandé. Ce n’est pas forcément une fonction que j’aurais imaginée assumer un jour… Mais d’un autre côté, que fait un enseignant face à ses élèves, face à ses étudiants ? Il analyse leurs capacités à la lumière de leurs réussites et de leurs échecs mais surtout de leurs attitudes. Chaque fois que j’en remarque un ou une qui me semble complètement à côté de le plaque, je prends le temps de lui parler et d’essayer de lui démontrer par A+B qu’il serait mieux ailleurs qu’en cours d’histoire moderne. C’est une des évolutions de la dernière décennie à l’université, les cours en amphi ont pratiquement disparu et les étudiants ont cessé d’être des silhouettes pour devenir des personnes qu’on regarde écrire, vivre, bouger, parler pour ne pas se contenter de les ramener à une note et à une mention éventuelle en fin de semestre.
Dans ce cas précis, mes audités ont tous largement dépassé l’âge d’être mes étudiants (quoique on peut (re)venir à l’université à tout âge). Ils n’ont en revanche pas atteint l’âge de raison, leurs actes le démontrent aisément. Cette somme de négligences, de compromissions, de magouilles à deux balles, ne suffisent pas à expliquer les difficultés du groupe de presse mais elles donnent une autre image de ces personnages bien établis sur la place de Toulouse. Comme si le pouvoir corrompait absolument, rongeait les fibres morales comme un acide. Dure leçon !
- Et que proposent-ils pour se racheter ?
La question a claqué d’autant plus violemment que la patronne s’est engagée à ne pas sévir contre ses subordonnés. Il doit donc y avoir de la part des fautifs une contrepartie sérieuse pour effacer – si la chose est possible aux yeux de Liliane Rouquet – la macule de l’erreur.
- Une baisse de leurs salaires et de leurs primes…
- De combien ?
- 10 %... Il a fallu que je m’acharne pour arriver à ce chiffre… Ils y tenaient à leur pécule. « J’ai de gros frais » a plaidé Le Theule… « Largue une de tes deux maîtresses » lui a rétorqué Blouet… Cela aurait pu envenimer les choses mais Le Theule a reconnu ses torts et ses factures de repas gonflées par la présence permanente à ses côtés d’une de ses deux poules de luxe. Du coup, il a bien voulu 8 %... Moi qui ne sais pas marchander, je me suis découvert des talents de vendeuse à la sauvette. On est arrivé aux 10 %. Ca faisait un compte rond…
- 10 % de moins sur les salaires de dix personnes… La belle affaire !...
- Je dois vous avouer que je n’aurais pas poussé de la même manière si j’avais eu face à moi les soutiers de votre groupe, madame… Je pense que même avec 10% en moins ils vivront tous bien mieux que le type qui transbahute le papier journal dans votre imprimerie.
- C’est une digression voulue ? m’interroge la patronne… Vous déplacez le sujet pour ne pas aborder la suite.
- Quelle suite ?
- Ils ont bien proposé quelque chose d’autre pour sauver le groupe ?...
J’évite de sourire. Cela serait mal interprété… Pourtant, au fond de moi, je jubile de voir Liliane Rouquet sur son lit de charbons ardents attendant que je vienne éteindre l’angoisse qui la consume. Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’il existe une solution miracle à laquelle elle n’aurait pas pu penser par elle-même ? C’est peut-être une belle preuve d’humilité – un trait de caractère qu’on n’associe pas spontanément à la patronne – mais c’est surtout une forme d’inconscience. A moins de mettre un pistolet sur la tempe des passants dans la rue, ils ne vont pas se ruer pour acheter une Garonne Libre présentant les nouvelles de la veille quand ils peuvent avoir les dernières informations sur leur téléphone portable. Je pense que l’amour que la vieille dame porte à ce qui est l’œuvre de sa vie l’aveugle. Si elle décline, c’est bien par rapport à ces réalités qu’elle refuse de prendre véritablement en compte. Ses défaillances physiques ne me paraissent être qu’une mauvaise excuse pour ne pas assumer les erreurs qu’elle a pu commettre elle aussi.
- La plupart pensent qu’on ne peut s’en tirer que par une convergence poussée. Elle minimise le support papier et fait la part belle au numérique.
- Ca, jamais !!!...
Bien !… Là au moins c’est clair !… A se demander si elle ne préfère pas que tout le groupe s’écroule plutôt que de voir sa chère Garonne Libre amputée de la moindre parcelle de ce qui faisait jadis son succès. Inutile de vérifier qu’elle connait bien le sens du mot « convergence », nul doute qu’elle a dû l’entendre répété et répété depuis plusieurs années. Ad nauseam visiblement…
Eh bien, après avoir joué les madames bons offices au rez-de-chaussée, il ne me reste plus qu’à me muer en négociatrice habile au second. S’il me reste un soupçon de persuasion, il me faut l’utiliser jusqu’au dernier gramme. La convaincre c’est nous ouvrir les portes du retour à la maison. Serai-je ce soir un nouveau Moïse faisant s’ouvrir devant nous au petit matin les neiges des Pyrénées afin de nous ramener vers notre terre promise ?
Pas simple… En bas, ils ne sont guère allés au-delà de cette idée d’axer la politique du groupe sur un rapprochement étroit et permanent de tous les éléments : les rédactions, les services annexes, la production en ficelant le tout avec du numérique. Vendre à Liliane Rouquet ce que tout le monde fait pour s’extirper des difficultés ne peut lui suffire. Pour qu’elle accepte de brûler ses vaisseaux et de partir à l’aventure, il faut lui offrir des rivages jamais abordés.
A moi de la faire rêver…
Mais sans lui mentir.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 14 Mai 2014 - 15:23

La journée d’Arthur s’était résumée à compter les flocons de neige en attendant un hypothétique appel du colonel. Il avait donc eu largement de quoi s’occuper car les précipitations cotonneuses n’avaient pas cessé avant la fin de l’après-midi (si tant est que la notion d’après-midi ait eu quelque sens avec un ciel aussi bas et tristement gris). Sur le quai de Tounis et, de l’autre côté de la Garonne, sur la prairie des filtres, le manteau neigeux avait regagné aisément ce qu’il avait perdu la veille. On nageait dans le blanc.
A 16 heures 45, n’y tenant plus, mon chéri s’était rappelé soudain que sa fille chérie était toujours chez Ludmilla. Non qu’il eût oublié tout à fait cette situation mais il était préférable que Corélia nous pense ensemble plutôt qu’elle constate de visu que j’étais absente sans raison aucune. A son âge, c’était une petite sacrément futée et elle n’aurait pas manqué de se poser des questions avant de les poser à haute voix. Mais c’est justement cette voix-là, douce et énergique à la fois, qui par son absence dans ce silence étouffant finissait de rendre Arthur neurasthénique.
- Ludmilla, c’est comment par chez toi ? demanda-t-il lorsque ma meilleure amie décrocha son téléphone.
- Toujours aucune nouvelle de Fiona ?
- Aucune… En haut lieu, on ne semble pas s’en faire.
Sans être forcément au courant de tous les détails de ma vie mouvementée, Ludmilla en savait assez pour trouver cette information positive. Son esprit parfaitement ordonné rebascula aussitôt sur la question initialement posée par Arthur.
- Tu voulais venir chercher Corélia ?
- Oui… C’est un peu vide ici depuis deux jours.
- Ecoute, je crois qu’elle est mieux ici qu’à te voir tirer la tronche en allant de la cuisine au salon et du salon à la cuisine pendant toute la soirée. Pour le moment, elle finit de sécher devant la cheminée après avoir construit « le plus beau bonhomme de neige de la Terre », je la cite. Après je vais la baigner et elle regardera un dessin animé avant de manger des croquettes de poisson. Tu vois que son emploi du temps est calé pour la soirée.
- Toujours efficace, soupira Arthur que les qualités de Ludmilla agaçaient parfois tant elle lui renvoyait l’image de sa propre – et fausse – nonchalance.
- Sinon, pour le bulletin météo des routes, on ne peut pas accéder au lotissement et le froid tombe de plus en plus… C’est donc bien parti pour que cela reste comme ça jusqu’à demain matin… Si tu t’ennuies, essaye de voir s’il y a quelque chose de bien au ciné…
- Tu crois que j’ai envie d’aller au cinéma ?
- Non… Mais les programmes de la télé le dimanche à cette heure-ci c’est une catastrophe et comme je ne te vois pas prendre un bouquin dans la bibliothèque de Fiona, il ne te reste que le ciné pour te changer les idées… Et encore, si tu évites d’aller voir l’Age de glace…
- Mais si elle appelle ?
- Elle tombera sur ta messagerie et alors elle m’appellera et je lui avouerai que c’est moi qui, perfide, t’ai envoyé au ciné pour avoir la joie d’être la première à entendre sa voix.
- Et si…
- Va au ciné ! Et ne traîne pas… Si les trottoirs n’ont pas été déneigés, tu risques de mettre trois fois le temps habituel même en coupant par la place Saint-Georges…
Arthur n’est pas spécialement quelqu’un de faible mais, là, il finit par entendre ce que la détermination de Ludmilla avait d’amical et, finalement, de sensé. Il ne prit même pas la peine de regarder sur Allociné le programme du Gaumont, de l’UGC et d’Utopia. Il enfila son gros blouson, qui le faisait ressembler à un Bibendum gris, et se lança à l’assaut des trottoirs effectivement couverts d’une neige en train de geler.

A 21h50, alors qu’Arthur sortait de sa séance – un peu en rogne devant la manière dont était montré le monde de la radio dans le film qu’il venait de voir – il trouva un message sur portable. Un message provenant d’un numéro caché. Il y vit un signe intrigant et en même temps encourageant.
Il n’avait pas forcément tort.
Le message enregistré sur la boite vocale provenait d’une voix de femme et disait (je l’ai écouté depuis et sais qui l’a envoyé… mais je garde ceci pour moi seule) :
- Bonjour Arthur Maurel. Je suis une ancienne relation de Fiona. Je peux vous dire qu’elle se trouve vraisemblablement au hameau de Salau à Couflens en Ariège… Et comme disait l’autre, s’il vous arriverait quelque chose, nous nierions vous avoir transmis cette information.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 14 Mai 2014 - 18:21

Liliane Rouquet a tricoté une grande partie de l’après-midi, maintenant c’est à mon tour de broder. Pour l’amener à céder devant la bonne volonté de ses employés, il me faut défendre clairement et précisément une idée qui, en bas, autour de la table des discussions, est restée très vague. Sur ce que doit être la convergence dans un groupe multimédia, tout le monde a sa petite idée ; elle est généralement fondée sur la branche à laquelle on appartient et sur le taf qu’on effectue à longueur d’année : Virginie Saint-Lazare, comme sa patronne, refuse de voir le quotidien du groupe autrement qu’en porte-drapeau de l’ensemble. De son côté, Pierre Tronchin – on l’a déjà vu – milite pour un développement de la télé par une politique plus ambitieuse afin de gagner de nouvelles parts de marché. Thibaud Dorval ne rêve que de greffer des espaces publicitaires partout – à se demander s’il y aurait de la place pour autre chose si on suivait ses projets. Quant à Le Theule et Blouet, ils se retrouvent pour défendre le dynamisme de la presse magazine. Finalement, la seule qui peut faire la synthèse de tout cela, c’est encore celle qui n’y connait rien et qui a un regard extérieur.
Le hic c’est que ma synthèse tiendrait - en écrivant un peu serré - sur un ticket de métro (plus grands à Toulouse qu’à Paris, je le précise pour ceux qui s’inquièteraient) : tout mettre en réseau pour gagner en efficacité et proposer une autre forme d’interaction entre les différents médias du groupe. Comme on le voit cela ne va pas loin et pour les détails il ne me reste plus qu’à compter sur ma réactivité et mon imagination. Quelque part, une petite voix intérieure mauvaise me souffle que je n’ai même pas besoin que ce que je propose fonctionne vraiment, il faut juste que ça ait suffisamment de gueule, suffisamment d’attrait pour que Liliane Rouquet plonge. Une fois libre, je les laisserai se débrouiller pour tester la faisabilité de tout cela.
- Eh bien ?! fait la patronne qui s’impatiente. Si vous ne commencez pas, je vais finir par imaginer que vous êtes en train de me monter un bateau…
Et en plus elle a oublié d’être bête…
Vous avez dit pression ?...
Je me lance sans savoir comment tout cela finira. L’objectif doit être à chaque instant de bien polir mon discours, d’étaler mes arguments en forçant sur les détails, de faire long pour donner à tout ce vent une certaine consistance.
- Qu’est-ce que la convergence ?...
- Ah non, Fiona ! Vous n’allez pas me faire une leçon !... Je sais fort bien de quoi il retourne.
- Madame, laissez-moi aller à mon rythme…
Je prends l’air fâché et buté de celle qui n’en dira pas plus si on l’interrompt sans cesse. Cela fonctionne. Un clignement de paupières présidentiel m’encourage à reprendre.
- La convergence c’est le fait que des médias différents se retrouvent à fonctionner ensemble en particulier par le biais d’internet. Le quotidien papier a un site, la radio diffuse des vidéos sur son site, la chaîne de télévision envoie des mails à ses abonnés pour les alerter sur tel ou tel nouveau programme. Dans un premier temps, cette convergence et le développement des sites a généré de nouvelles dépenses en infrastructures et en collaborateurs. Désormais, on voit là un moyen de rentabiliser les choses et de réduire les frais de fonctionnement. Jusque là, je sais pertinemment ne rien vous avoir appris…
Un petit coup de baume sur l’épiderme présidentiel… Là encore, cela permet de gagner du temps. Tout en parlant, il s’est formé dans mon esprit une petite lueur. D’où sort-elle, je n’en sais rien. Cela arrive parfois (souvent ?)… Lorsque je suis acculée dans une situation difficile, il se fabrique quelque part dans mon cerveau un truc original, une improvisation étonnante. C’est peut-être pour cela que je répugne au mensonge, je sais que j’ai le moyen d’inventer une réponse appropriée à la situation sans avoir à parjurer mes principes.
- Tout le monde voit désormais ça sur le plan de l’efficacité économique. Internet offre des facilités mais cela coûte… Alors, on crée des espaces payants dans les sites voire des sites entiers d’information auxquels il faut s’abonner pour pouvoir les consulter. Dans le même temps, on regroupe les rédactions, les services… La convergence, elle se fait surtout du côté du groupe de presse.
Petit silence. C’est maintenant que je vais savoir si ma petite lueur était une étincelle divine.
- Et ?...
- Prenons-la du côté de l’utilisateur !...
Chou blanc ! Ma proposition n’éveille rien de particulier dans le regard de Liliane Rouquet.
- Vous ne comprenez pas ce que je veux dire ?
- Si… Je ne vois juste pas où est l’originalité là-dedans.
- Parce que votre utilisateur est celui que vous voyez apparaître depuis des années et qui vous désespère… Aujourd’hui, il n’achètera pas votre journal pour lire des infos qu’il a déjà pu lire sur le site du journal gratuitement. Et si vous faites payer ces informations, il n’achètera toujours pas le journal mais en plus il ne viendra plus sur votre site et monsieur Dorval s’arrachera les cheveux parce qu’il ne vendra plus de pubs. L’idée c’est que nous ne devons pas attendre que l’utilisateur change de comportement, il faut lui donner envie d’avoir un autre comportement… Lui proposer mieux au lieu de lui laisser la même chose mais en réduisant la voilure pour le lui proposer.
- Comment ?
Là, cela semble mieux hameçonné. Elle mord.
- Si vous voulez qu’il achète votre journal, il faut qu’il lui ouvre les portes du reste…
- Quel reste ?
- La radio, la télé, les magazines, les sites…
- Je ne comprends pas…
Je`me retiens au dernier moment de balancer un « c’est pourtant simple » qui aurait été sans doute dévastateur. Quand on veut charmer un client, on ne lui dit pas qu’il est stupide…
- Quand vous achetez votre journal, vous achetez en même temps une passerelle pour le reste. Du coup, votre journal peut se réduire en format ce qui le rend moins coûteux à produire. Si le lecteur veut en rester à une présentation rapide des choses, il se contente du journal… Mais s’il veut creuser les choses, il a accès grâce à internet à des développements spécifiques. En gros, le journal devient un portail comme il y en avait au début d’internet avant que Google ne leur règle leur compte.
- Je ne comprends pas…
C’est la même phrase mais pas du tout le même ton. Ce qu’elle veut comprendre c’est comment cela fonctionne concrètement.
Et je n’en ai pas la moindre idée.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 14 Mai 2014 - 21:33

Après un retour express marqué par trois belles gamelles sur le trottoir luisant de gel, Arthur, nullement déconfit par ces mésaventures, a filé directement au garage pour prendre ma voiture… Oubliant dans sa précipitation que, contrairement à la sienne restée à Paris, elle n’était pas équipée d’un GPS. Du coup, il en a été quitte pour gravir l’escalier, faire une pause devant l’ordinateur pour établir une feuille de route, avaler deux cafés bien forts avant de pouvoir se lancer, tel un preux chevalier, au secours de sa belle. Ce n’est que lorsque les roues de ma Clio ont commencé à mordre sur le goudron enneigé de la rue du pont de Tounis qu’il s’est vraiment rendu compte qu’il était parti pour une sacrée galère.

Je me lance à nouveau. Si je la laisse imaginer que je ne sais pas où je vais, tous mes efforts n’auront servi à rien. Pire même, ils ont contribué à dégrader la relation finalement de confiance entre la patronne de La Garonne libre et moi.
- Que se passe-t-il quand vous allez acheter votre journal dans la plupart des magasins de presse ?
- Je vais vous dire que je ne sais pas, cela fait longtemps que je ne m’occupe plus de ce genre de corvée. Le matin, le journal est sur le plateau quand on m’apporte mon petit-déjeuner.
- Même ici ?
Là, mes lèvres et mes cordes vocales sont allées plus vite que mon cerveau. C’est de l’ironie acerbe gratuite et qui ne peut rien m’apporter de bon. Fort heureusement, Liliane Rouquet ne l’a pas senti ainsi.
- Vous êtes vraiment une petite futée, Fiona… Mais je crois ne pas être encore totalement gâteuse… Je vous dirais simplement « non, évidemment pas ici ».
Ce qui pourrait fort bien dire que c’est possible… Et si c’est possible c’est que nous ne sommes pas aussi isolés qu’on a bien voulu nous le faire croire… Ce qui pourrait expliquer pourquoi Etienne Moza, qui connaissait les lieux, a tenté de s’enfuir… Et pourquoi…
Non, non ! Il ne faut pas que je m’égare. Il faut en revenir à mes explications… Quand bien même je sais à peine vers où elles m’entrainent.
- Le ou la buraliste prend votre journal ou votre magazine et en scanne le code barre afin de gérer automatiquement son stock. On peut imaginer que cette étape puisse s’accompagner de la génération toute aussi automatique d’un ticket portant un code. C’est ce code qui permettra d’accéder aux contenus complémentaires… En fait, si vous voulez, en achetant le journal, vous faites plus qu’acheter un journal… Et je dirais même que si vous vous contentez de votre journal ou de votre revue, sans prendre le reste, vous y perdez.
Je crois savoir d’où m’est venue cette idée. De ce magazine informatique qui trainait il y a quelques temps chez Ludmilla. On y annonçait un cd-rom rempli de programmes mais finalement il n’y avait pas de cd-rom à l’intérieur mais un code permettant de s’identifier sur le site de la revue. Donc, ça c’est possible et le coup du code barre qui permet d’avoir un code valable pour la journée, ce n’est pas très différent de ce qu’il se passe quand vous achetez une recharge pour votre téléphone portable. Voilà un éclairage qui me rassure. Techniquement ce que je raconte est bien possible… Même si cela demandera peut-être le développement de quelques logiciels spécifiques… mais pour ça, il y a le talent de Ghislain de la Gélie. Il faut bien que les autres bossent un peu.
- Je crois voir ce que vous m’expliquez. Prenons l’exemple d’une personne qui va travailler le matin. Elle achète son journal, elle obtient son code et finalement, quand elle le veut dans la journée, elle peut compléter sa lecture.
- En trouvant par exemple des informations et des explications complémentaires. Il y a eu un attentat au Proche-Orient, je peux retrouver un dossier m’expliquant clairement, photos et cartes à l’appui, pourquoi cette zone est une poudrière depuis si longtemps. Et si possible de manière claire et didactique.
- Cela ne ressemblerait pas à Hier, Aujourd’hui cette histoire des fois ?
Je dois reconnaître que mon subconscient m’a ramené sur des rails que je connais bien. Oui, peut-être bien que c’est par ce biais que notre projet aura le plus d’intérêt. Au lieu de faire un hebdomadaire éclairant l’actualité de la semaine, il serait plus malin de mettre ça en bonus intelligent du journal. Et là, on pourrait garder une main encore plus directe sur le projet et le contenu puisque nous n’aurions plus à nous soucier de la longueur des articles ou de la mise en page de l’ensemble. D’ici à ce que La Garonne libre sous-traite ça par contrat à Parfum violette…
- Mais, admettons que mon ouvrier ne soit pas actif mais un bon vieux retraité. Il aura l’impression de se faire avoir en achetant un journal moins épais avec des informations en plus auxquelles il ne pourra pas accéder. Or, c’est quand même cette clientèle-là qui nous est la plus fidèle.
- Madame, pour s’en sortir, faut-il conserver les lecteurs que vous avez ou capturer ceux que vous n’avez plus depuis longtemps ?
Je crois marquer un point important. C’est finalement juste un demi-point.
- Si on en gagne autant qu’on en perd, il n’y a pas d’espoir, lâche la patronne.
- Vous ne vous servez jamais d’un ordinateur, madame ?...
- Si, bien sûr… Ce n’est pas trop sorcier… Du moins, tant que ça ne tombe pas en panne. Je sais bien que je suis un genre de dinosaure par rapport à vous mais quand même.
- Alors, pourquoi d’autres personnes de votre âge ne seraient-elles pas comme vous ? Quand je me retourne sur ma courte vie, à l’échelle de la vôtre, je me rends compte de la formidable accélération des choses. Quand j’ai commencé mon premier mémoire de recherche, je savais à peine ce qu’était un ordinateur. Aujourd’hui, vous le savez, je ne sors jamais sans l’avoir dans mon sac. Quand j’ai commencé ma thèse, je communiquais avec Robert Loupiac par téléphone ; à la fin, nous échangions des mails… Et je n’ai réalisé cette thèse qu’en trois années, c’est vous dire la rapidité des évolutions. Je suis sûre qu’au contraire vous pourriez réussir à amener des réfractaires au numérique à se lancer… Et je ne pense pas seulement aux retraités en disant cela.
- Peut-être, peut-être… Mais nous nous éloignons du cœur du sujet.
C’est peut-être bien ce que j’essayais de faire.
- Nous sommes un quotidien régional et je dirais même local. Est-ce que votre idée n’est pas trop élitiste ? Trop parisienne dirais-je même…
Elle n’a pas dit trop bobo mais l’idée y était. Et c’est peut-être vrai. Même si j’ai tendance à l’oublier, je suis ce qu’on appelle une « intellectuelle » (je n’aime pas ce terme qui sous-entend que tous les autres sont des crétins plus ou moins finis). Alors, oui, mes attentes ne sont sans doute pas les mêmes que celles de l’ouvrier ou du retraité que Liliane Rouquet évoquait à l’instant. Sauf que des ouvriers, il n’y en a plus tant que cela… et que si le nombre des retraités augmente, ils sont aujourd’hui les premiers à avoir accédé à l’enseignement de masse dans les années 60.
- Nous parlions l’autre soir de ce que pouvait proposer la télé locale. Imaginons un reportage dans un quartier de Toulouse. Comment cela se passe-t-il ? J’ai le désagréable souvenir, ravivé par les questions de mes petits camarades il y a quelques heures, du résultat de reportages – je mets de gros guillemets – me concernant. Le montage fait qu’on ne s’y reconnait jamais. Les gens qui ont été filmés attendent fiévreusement les images – ce n’est jamais mon cas, je vous rassure – et découvrent qu’on ne les a pas retenus… Pourtant ils avaient l’impression, juste ou non, d’avoir dit des choses intéressantes. Que fait-on de ces morceaux qui ne sont pas sélectionnés ? Poubelle !... Enfin, aujourd’hui, on efface les « bandes » numériques… Mettez ça en accès en complément de l’achat du journal ou en bonus payant – mais pas cher – sur le site de la télé-locale et je vous parie que ça va cartonner.
- Vous, Fiona, promouvoir à ce point une sorte de téléréalité ?! s’étonne madame Rouquet qui ne peut ignorer par quels chemins cahoteux je suis passée pour devenir, à mon corps défendant, une « célébrité ».
- Il me semble que justement à partir du moment où il n’y a pas de montage, on reste dans le réel. C’est lorsqu’il y a tripatouillage pour construire une fausse réalité que les choses dérapent… Et pas qu’un peu !...
Sur cette sorte de point d’orgue, un silence un peu gêné s’installe. De sa part parce qu’elle m’a attaqué sur ce point toujours sensible de mon existence. De mon fait aussi parce que j’attends une question pour me remettre en marche, ce petit répit me permettant d’explorer à toutes vitesses d’autres développements de mon idée de départ.
Ce n’est pas une question mais une affirmation qui me percute de plein fouet alors que j’essaye de voir comment articuler les revues et les magazines dans ce projet un peu fumeux.
- Vous devriez vous retirer de l’université et vous spécialiser dans la production d’idées au kilomètre… Vous feriez fortune.
Je ne sais pas comment réagir si ce n’est par un mensonge.
- C’est le résultat d’une réflexion collective, madame…
- Tss tss tss ! Vous n’allez pas me faire croire ça. Je suis bien certaine que vous n’aviez pas la moindre idée de ce que vous alliez me vendre quand vous êtes entrée dans cette chambre. Les autres sont de brillants esprits mais, à part un ou deux peut-être, ce sont des moutons… Moutons enragés parfois mais des moutons quand même. Ils sont dans un cadre et ils y restent. Vous, Fiona, vous êtes mobile dans votre tête. Vous prenez à droite, vous prenez à gauche parce que vous êtes à l’affût de tout… D’ailleurs, je suis bien certaine que, sans vous en rendre compte vous-même, vous avez mémorisé la disposition exacte de cette chambre tout en parlant… Et s’il le faut, demain c’est une information que vous saurez utiliser au mieux.
- C’est bien possible, madame… Je ne sais pas trop comment je fonctionne. Je me contente de fonctionner…
- C’est déjà beaucoup, croyez-moi, au milieu de tous ces bras cassés !... Donc, pour conclure cet entretien, tout ce que vous m’avez raconté me paraît terriblement aléatoire mais c’est séduisant parce que c’est neuf… Et quitte à couler je préfère couler après avoir combattu plutôt qu’en me sabordant comme notre flotte à Toulon en 42… Fiona, vos « camarades », comme vous dites, vous doivent une fière chandelle. Grâce à vous, ils retrouveront leurs pénates dès demain… Enfin, si le temps le permet bien sûr… A une condition cependant…
Je n’ose pas demander laquelle. Au fond de moi, je crois déjà la connaître.
- C’est Arthur qui mettra tout ça en musique… Avec les pleins pouvoirs. Que cela plaise ou non à mon fils !

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