Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
AuteurMessage
MBS



Nombre de messages : 8164
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 14 Mai 2014 - 21:33

Après un retour express marqué par trois belles gamelles sur le trottoir luisant de gel, Arthur, nullement déconfit par ces mésaventures, a filé directement au garage pour prendre ma voiture… Oubliant dans sa précipitation que, contrairement à la sienne restée à Paris, elle n’était pas équipée d’un GPS. Du coup, il en a été quitte pour gravir l’escalier, faire une pause devant l’ordinateur pour établir une feuille de route, avaler deux cafés bien forts avant de pouvoir se lancer, tel un preux chevalier, au secours de sa belle. Ce n’est que lorsque les roues de ma Clio ont commencé à mordre sur le goudron enneigé de la rue du pont de Tounis qu’il s’est vraiment rendu compte qu’il était parti pour une sacrée galère.

Je me lance à nouveau. Si je la laisse imaginer que je ne sais pas où je vais, tous mes efforts n’auront servi à rien. Pire même, ils ont contribué à dégrader la relation finalement de confiance entre la patronne de La Garonne libre et moi.
- Que se passe-t-il quand vous allez acheter votre journal dans la plupart des magasins de presse ?
- Je vais vous dire que je ne sais pas, cela fait longtemps que je ne m’occupe plus de ce genre de corvée. Le matin, le journal est sur le plateau quand on m’apporte mon petit-déjeuner.
- Même ici ?
Là, mes lèvres et mes cordes vocales sont allées plus vite que mon cerveau. C’est de l’ironie acerbe gratuite et qui ne peut rien m’apporter de bon. Fort heureusement, Liliane Rouquet ne l’a pas senti ainsi.
- Vous êtes vraiment une petite futée, Fiona… Mais je crois ne pas être encore totalement gâteuse… Je vous dirais simplement « non, évidemment pas ici ».
Ce qui pourrait fort bien dire que c’est possible… Et si c’est possible c’est que nous ne sommes pas aussi isolés qu’on a bien voulu nous le faire croire… Ce qui pourrait expliquer pourquoi Etienne Moza, qui connaissait les lieux, a tenté de s’enfuir… Et pourquoi…
Non, non ! Il ne faut pas que je m’égare. Il faut en revenir à mes explications… Quand bien même je sais à peine vers où elles m’entrainent.
- Le ou la buraliste prend votre journal ou votre magazine et en scanne le code barre afin de gérer automatiquement son stock. On peut imaginer que cette étape puisse s’accompagner de la génération toute aussi automatique d’un ticket portant un code. C’est ce code qui permettra d’accéder aux contenus complémentaires… En fait, si vous voulez, en achetant le journal, vous faites plus qu’acheter un journal… Et je dirais même que si vous vous contentez de votre journal ou de votre revue, sans prendre le reste, vous y perdez.
Je crois savoir d’où m’est venue cette idée. De ce magazine informatique qui trainait il y a quelques temps chez Ludmilla. On y annonçait un cd-rom rempli de programmes mais finalement il n’y avait pas de cd-rom à l’intérieur mais un code permettant de s’identifier sur le site de la revue. Donc, ça c’est possible et le coup du code barre qui permet d’avoir un code valable pour la journée, ce n’est pas très différent de ce qu’il se passe quand vous achetez une recharge pour votre téléphone portable. Voilà un éclairage qui me rassure. Techniquement ce que je raconte est bien possible… Même si cela demandera peut-être le développement de quelques logiciels spécifiques… mais pour ça, il y a le talent de Ghislain de la Gélie. Il faut bien que les autres bossent un peu.
- Je crois voir ce que vous m’expliquez. Prenons l’exemple d’une personne qui va travailler le matin. Elle achète son journal, elle obtient son code et finalement, quand elle le veut dans la journée, elle peut compléter sa lecture.
- En trouvant par exemple des informations et des explications complémentaires. Il y a eu un attentat au Proche-Orient, je peux retrouver un dossier m’expliquant clairement, photos et cartes à l’appui, pourquoi cette zone est une poudrière depuis si longtemps. Et si possible de manière claire et didactique.
- Cela ne ressemblerait pas à Hier, Aujourd’hui cette histoire des fois ?
Je dois reconnaître que mon subconscient m’a ramené sur des rails que je connais bien. Oui, peut-être bien que c’est par ce biais que notre projet aura le plus d’intérêt. Au lieu de faire un hebdomadaire éclairant l’actualité de la semaine, il serait plus malin de mettre ça en bonus intelligent du journal. Et là, on pourrait garder une main encore plus directe sur le projet et le contenu puisque nous n’aurions plus à nous soucier de la longueur des articles ou de la mise en page de l’ensemble. D’ici à ce que La Garonne libre sous-traite ça par contrat à Parfum violette…
- Mais, admettons que mon ouvrier ne soit pas actif mais un bon vieux retraité. Il aura l’impression de se faire avoir en achetant un journal moins épais avec des informations en plus auxquelles il ne pourra pas accéder. Or, c’est quand même cette clientèle-là qui nous est la plus fidèle.
- Madame, pour s’en sortir, faut-il conserver les lecteurs que vous avez ou capturer ceux que vous n’avez plus depuis longtemps ?
Je crois marquer un point important. C’est finalement juste un demi-point.
- Si on en gagne autant qu’on en perd, il n’y a pas d’espoir, lâche la patronne.
- Vous ne vous servez jamais d’un ordinateur, madame ?...
- Si, bien sûr… Ce n’est pas trop sorcier… Du moins, tant que ça ne tombe pas en panne. Je sais bien que je suis un genre de dinosaure par rapport à vous mais quand même.
- Alors, pourquoi d’autres personnes de votre âge ne seraient-elles pas comme vous ? Quand je me retourne sur ma courte vie, à l’échelle de la vôtre, je me rends compte de la formidable accélération des choses. Quand j’ai commencé mon premier mémoire de recherche, je savais à peine ce qu’était un ordinateur. Aujourd’hui, vous le savez, je ne sors jamais sans l’avoir dans mon sac. Quand j’ai commencé ma thèse, je communiquais avec Robert Loupiac par téléphone ; à la fin, nous échangions des mails… Et je n’ai réalisé cette thèse qu’en trois années, c’est vous dire la rapidité des évolutions. Je suis sûre qu’au contraire vous pourriez réussir à amener des réfractaires au numérique à se lancer… Et je ne pense pas seulement aux retraités en disant cela.
- Peut-être, peut-être… Mais nous nous éloignons du cœur du sujet.
C’est peut-être bien ce que j’essayais de faire.
- Nous sommes un quotidien régional et je dirais même local. Est-ce que votre idée n’est pas trop élitiste ? Trop parisienne dirais-je même…
Elle n’a pas dit trop bobo mais l’idée y était. Et c’est peut-être vrai. Même si j’ai tendance à l’oublier, je suis ce qu’on appelle une « intellectuelle » (je n’aime pas ce terme qui sous-entend que tous les autres sont des crétins plus ou moins finis). Alors, oui, mes attentes ne sont sans doute pas les mêmes que celles de l’ouvrier ou du retraité que Liliane Rouquet évoquait à l’instant. Sauf que des ouvriers, il n’y en a plus tant que cela… et que si le nombre des retraités augmente, ils sont aujourd’hui les premiers à avoir accédé à l’enseignement de masse dans les années 60.
- Nous parlions l’autre soir de ce que pouvait proposer la télé locale. Imaginons un reportage dans un quartier de Toulouse. Comment cela se passe-t-il ? J’ai le désagréable souvenir, ravivé par les questions de mes petits camarades il y a quelques heures, du résultat de reportages – je mets de gros guillemets – me concernant. Le montage fait qu’on ne s’y reconnait jamais. Les gens qui ont été filmés attendent fiévreusement les images – ce n’est jamais mon cas, je vous rassure – et découvrent qu’on ne les a pas retenus… Pourtant ils avaient l’impression, juste ou non, d’avoir dit des choses intéressantes. Que fait-on de ces morceaux qui ne sont pas sélectionnés ? Poubelle !... Enfin, aujourd’hui, on efface les « bandes » numériques… Mettez ça en accès en complément de l’achat du journal ou en bonus payant – mais pas cher – sur le site de la télé-locale et je vous parie que ça va cartonner.
- Vous, Fiona, promouvoir à ce point une sorte de téléréalité ?! s’étonne madame Rouquet qui ne peut ignorer par quels chemins cahoteux je suis passée pour devenir, à mon corps défendant, une « célébrité ».
- Il me semble que justement à partir du moment où il n’y a pas de montage, on reste dans le réel. C’est lorsqu’il y a tripatouillage pour construire une fausse réalité que les choses dérapent… Et pas qu’un peu !...
Sur cette sorte de point d’orgue, un silence un peu gêné s’installe. De sa part parce qu’elle m’a attaqué sur ce point toujours sensible de mon existence. De mon fait aussi parce que j’attends une question pour me remettre en marche, ce petit répit me permettant d’explorer à toutes vitesses d’autres développements de mon idée de départ.
Ce n’est pas une question mais une affirmation qui me percute de plein fouet alors que j’essaye de voir comment articuler les revues et les magazines dans ce projet un peu fumeux.
- Vous devriez vous retirer de l’université et vous spécialiser dans la production d’idées au kilomètre… Vous feriez fortune.
Je ne sais pas comment réagir si ce n’est par un mensonge.
- C’est le résultat d’une réflexion collective, madame…
- Tss tss tss ! Vous n’allez pas me faire croire ça. Je suis bien certaine que vous n’aviez pas la moindre idée de ce que vous alliez me vendre quand vous êtes entrée dans cette chambre. Les autres sont de brillants esprits mais, à part un ou deux peut-être, ce sont des moutons… Moutons enragés parfois mais des moutons quand même. Ils sont dans un cadre et ils y restent. Vous, Fiona, vous êtes mobile dans votre tête. Vous prenez à droite, vous prenez à gauche parce que vous êtes à l’affût de tout… D’ailleurs, je suis bien certaine que, sans vous en rendre compte vous-même, vous avez mémorisé la disposition exacte de cette chambre tout en parlant… Et s’il le faut, demain c’est une information que vous saurez utiliser au mieux.
- C’est bien possible, madame… Je ne sais pas trop comment je fonctionne. Je me contente de fonctionner…
- C’est déjà beaucoup, croyez-moi, au milieu de tous ces bras cassés !... Donc, pour conclure cet entretien, tout ce que vous m’avez raconté me paraît terriblement aléatoire mais c’est séduisant parce que c’est neuf… Et quitte à couler je préfère couler après avoir combattu plutôt qu’en me sabordant comme notre flotte à Toulon en 42… Fiona, vos « camarades », comme vous dites, vous doivent une fière chandelle. Grâce à vous, ils retrouveront leurs pénates dès demain… Enfin, si le temps le permet bien sûr… A une condition cependant…
Je n’ose pas demander laquelle. Au fond de moi, je crois déjà la connaître.
- C’est Arthur qui mettra tout ça en musique… Avec les pleins pouvoirs. Que cela plaise ou non à mon fils !

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 15 Mai 2014 - 17:46

LUNDI 6 FEVRIER 2012

J’aurais dû redescendre pour annoncer aux autres la fin de nos épreuves.
J’aurais dû…
Seulement, je me sentais toujours épuisée et ma longue station debout face à Liliane Rouquet – elle ne m’avait pas proposé de m’asseoir - avait fini de me cramer. Et puis la perspective de descendre deux étages pour les remonter quasiment dans la foulée ne m’emballait pas.
Et puis, après tout, je me l’étais gagné mon petit quart d’heure d’autosatisfaction en me débrouillant toute seule pour accoucher d’une idée originale que dix cerveaux de professionnels n’avaient pas être capables de seulement ébaucher.
Alors je m’étais dit que ce quart d’heure pouvait bien durer toute la nuit. Après tout qu’est ce que ça changerait ? La surprise n’en serait que plus belle au matin lorsqu’on leur dirait de se préparer à partir dans une chaude ambiance de café et de viennoiseries faites chalet.
Et puis je me disais qu’il me restait un mystère à percer. Celui des sorties matinales de la patronne. Qu’est-ce qu’une octogénaire comme elle pouvait bien fabriquer au milieu de la neige à une heure où la température était terriblement basse ?... Si c’était par simple nécessité de prendre l’air, il eût été plus agréable et logique de faire cela aux heures les plus « chaudes » de la journée. Cette manie n’avait peut-être aucune cause particulière mais elle piquait ma curiosité : Liliane Rouquet ne faisait jamais rien par hasard…
Nous étions tous bien placés pour en témoigner.

Arthur, en dépit des conditions difficiles, avait réussi à amener la Clio à Salies-du-Salat. Jusqu’à Saint-Martory l’autoroute était partiellement dégagée. Au-delà, la grande départementale, qui prenait le relais, devenait plus aléatoire. Passer de la vallée de la Garonne à celle du Salat se révéla carrément coton. Ca glissait en montant et encore plus dans les descentes.
- Il vaut mieux s’arrêter là, se dit-il lorsqu’il arriva à Salies. Demain, au moins, il fera jour.
Connaissant un peu le coin, il entra dans la petite ville pour gagner l’hôtel du Parc. En dépit de l’heure tardive et de la présence de quelques « naufragés de la route » venus imprudemment (et même doublement imprudemment) jouer au casino, il restait une chambre.
Il était plus de minuit lorsqu’il se glissa entre des draps bien chauds. Sa montre était réglée sur 6h30. Il ne comptait pas accorder plus de temps au sommeil qu’il n’en fallait pour se donner ainsi toutes les chances de me retrouver au plus tôt.

A 6 heures, le réveil m’agresse les tympans. Je lutte un bon moment contre l’envie de me rendormir, contre le besoin de garder mes muscles à l’abri du moindre effort.
- Mais quelle idée à la con ! juré-je entre mes dents. Tu vas faire quoi ?... Te planquer derrière la table du salon en attendant qu’elle descende.
Il y aurait bien une solution simple : rester à l’affût en attendant d’entendre la porte de Liliane Rouquet se refermer. Sauf que je ne suis pas certaine de ne pas piquer du nez si cette attente se prolonge… Et puis de toutes les façons, quand je suis réveillée, il faut que je bouge.
J’ai failli écrire que je cours à la fenêtre voir quel temps il fait. La triste réalité m’oblige à reconnaître de manière plus exacte que je me traîne jusqu’aux rideaux que j’ouvre en grand.
Dehors, une lune blanche éclaire généreusement la montagne. Les cristaux de neige et de gel brillent de mille feux comme si on avait jeté sur tout le paysage alentour des cascades de minuscules diamants.
- Tu vois… Rien que pour cela, ça valait le coup de bouger ta carcasse.
Je m’habille rapidement sans même faire un brin de toilette. Pas envie que les bruits de canalisations préviennent tout le monde que je suis levée. Surtout ma voisine…
Et j’attends…

A 6h30, devançant l’appel de la sonnerie de sa montre, Arthur était debout et trépignait en attendant qu’on lui serve son café.
- Je suis désolée, on n’a pas encore de pain frais et de viennoiseries… Le boulanger a eu un problème avec son pétrin cette nuit… A cause du froid… Mais dans une heure, tout devrait être revenu à la normale et…
- Dans une heure, mademoiselle, j’espère que j’aurais fait de la route. Je vais à la frontière.
La serveuse a rosi de plaisir pour le « mademoiselle » et marqué un étonnement muet devant la témérité de ce voyageur qui va affronter des conditions si difficiles. En récompense pour la si bonne éducation de ce premier client matinal – ce qui la change des habituels ours mal levés -, elle lui a préparé un litre de café à emporter et lui a bourré les poches de madeleines sous film plastique.
- Je ne sais pas où vous allez exactement mais je crois que vous aurez bien besoin de ça. Hier soir, on n’atteignait toujours pas Saint-Girons en moins d’une heure.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 15 Mai 2014 - 19:38

A 7 heures, après avoir épuisé une grande partie de ma patience à forger des projets précis pour ce que je ferai une fois rentrée chez moi, je ne tiens plus en place sur la chaise que j’ai placée tout contre la porte.
Se lèverait-elle encore plus tôt que je ne l’ai fait ?
L’aurais-je ratée lorsqu’elle est sortie ?
Est-elle fatiguée et incapable de se lever ce matin ?
Pour avoir une ébauche de réponse à ces questions, je n’ai qu’une solution. Aller voir par moi-même.
A pas de louve, je me glisse dans le couloir en essayant de ne pas faire craquer le parquet. Je trouve l’interrupteur pour la lumière en tâtonnant un peu. Premier mouvement vers la porte de la patronne ; elle est fermée. Je me baisse et colle mon oreille contre la serrure pour écouter si quelque bruit pourrait annoncer une apparition prochaine de Liliane Rouquet.
Que dalle !
C’est le silence le plus complet. La neige semble ne pas avoir seulement anesthésié la montagne mais aussi les inconscients qui sont venus s’y installer. Il n’y a même pas de ronflements.
Mes jambes me tiennent à peine. Lorsque je veux me redresser de ma position penchée, je bascule sur le côté et n’évite de m’étaler qu’en m’appuyant in extremis sur ma main gauche.
Une sensation étrange m’alerte.
Ma main est mouillée.
Oh c’est assez léger mais en continuant à palper le parquet, je trouve plusieurs petites flaques d’eau.
- Si c’est mouillé c’est qu’elle est déjà sortie, me dis-je en explosant d’une colère intérieure. Tu aurais finalement mieux fait de rester au lit et d’écrabouiller ce maudit réveil quand il a commencé à sonner.
Que faire ?
Retourner me coucher alors que je sais que, sans doute dans la matinée, nous prendrons le chemin du retour ? Ou bien descendre tenir compagnie à Blandine qui doit préparer les petits-déjeuners ?
J’opte rapidement pour la deuxième solution. D’autant que ce parquet mouillé peut avoir une autre origine. Imaginons que la cuisinière soit sortie prendre l’air, peut-être fumer une clope, ses chaussures seraient mouillées et elles pourraient fort bien avoir laissé ces traces si elle a apporté son plateau matinal à la présidente. Encore une bonne raison d’aller voir en bas si cette supposition est la bonne.

En bas, c’est l’obscurité la plus totale. Les volets n’ont pas été ouverts, il faut que je cherche l’interrupteur… Là encore sans trop savoir où le trouver. Lorsqu’enfin j’enclenche en position allumé, le salon / salle à manger m’offre un spectacle tristement banal. Tout est en place comme d’habitude.
Sauf…
Sauf la table !
Rien pour l’orner, la décorer. Pas de nappe, pas de tasses, pas de couverts, pas de pots de confiture.
Cette première alerte visuelle déclenche une inspection complète de la situation de la part de chacun de mes sens. Mes doigts courant sur la table rencontrent une tâche de moutarde faite la veille par Dorval qui mangeait un hot-dog pour se singulariser de l’ensemble des adeptes de pizzas. La table n’a pas été nettoyée… Qu’est-ce que cela signifie ?...
Mon odorat entre alors en action et ne rencontre aucune effluve caractéristique d’un petit matin au chalet : pas d’odeur de café ou de pain grillé… Rien qui puisse donner à la coincée de l’estomac que je suis le matin l’envie de passer outre à ses habitudes et mordre à pleines dents dans les délices proposés.
Et puis ici encore c’est le silence le plus complet : pas de cafetière qui gargouille ou de cuisinière qui chantonne devant ses fourneaux. Zéro bruit. Tout semble mort.
Pour la première fois depuis que je suis dans cette prison si cosy, j’ai la sensation que cet endroit n’est pas le havre de paix qu’il a toujours paru être. Il y avait une « normalité », elle n’existe plus.
Et quand on connaît la façon d’être de Liliane Rouquet, tout ceci n’est pas naturel…

La serveuse n’avait pas totalement tort. Il a fallu une bonne heure à Arthur pour effectuer les 28 kilomètres entre Salies-du-Salat et Saint-Girons. La route est sans doute bien moins mauvaise que la veille car elle a été salée par les services compétents. En revanche, on trouve ici ou là des voitures plantées sur la chaussée quand ce ne sont pas des camions partis en travers qu’il faut contourner.
- Encore 35 kilomètres, calcule Arthur après avoir consulté sa feuille de route. Et ça risque bien de ne pas être les plus simples…

J’avance vers la cuisine, domaine si secret de Blandine que nous n’y avons pas mis les pieds une seule fois. La porte n’est pas fermée, juste poussée mais on voit très nettement que là aussi tout est éteint.
Faut-il continuer ?
Après tout, il se peut très bien que la cuisinière soit malade ou que, tout simplement, elle n’ait pas entendu son réveil sonner. Ca arrive, même aux plus consciencieux.
J’ai l’impression qu’en entrant dans cette cuisine, je vais commettre un sacrilège. Si on me surprenait qu’est-ce que je pourrais dire pour ma défense ?... Que j’avais faim ?... Impensable, tout le monde sait désormais que je n’avale rien le matin. Et franchement ce matin encore moins que les autres. Mon estomac n’arrête pas d’aller et de venir dans mon ventre, de se tordre à m’en arracher de petits gémissements plaintifs. Appelons cela une sorte de sixième sens. Toutes les explications possibles à la situation que je suis en train de constater ne me paraissent fondées. Il se passe quelque chose… Ou, plus exactement, il ne se passe rien et c’est cela qui est angoissant.
Je pousse la porte, j’allume.
Le néon clignote quelques instants. Lorsque tout se stabilise et que mes yeux s’habituent à cette lumière blanche et crue, mon inquiétude s’accroît. La cuisine est en plein désordre. Le plan de travail central est encore couvert des ingrédients utilisés la veille pour la confection des pizzas. Le lave-vaisselle est chargé de plats sales et de couverts rougis par la sauce tomate et striés de lambeaux de fromage désormais séchés. Toute vie dans cette cuisine semble s’être arrêtée vers 23 heures, 23 heures 30 lorsque tout le monde a dû partir se coucher et que Blandine a pu cesser de proposer café, alcools ou petites pâtisseries cuites dans l’après-midi.
Les fours sont éteints, l’évier est sec, le frigo américain ronronne doucement. Son déclenchement a attiré mon attention sur la porte qui se trouve à côté. Sans doute l’accès à la « cambuse » de Blandine.
Je veux pousser la porte, elle résiste et racle le sol carrelé. J’appuie mon épaule contre le bois pour accentuer la pression. Elle cède…
Des petites lumières rouges clignotent sur ma droite et sur ma gauche. Les fameux congélateurs sans doute. Les indicateurs de température paraissent comme affolés… Comme si… Comme s’il y avait eu une panne d’électricité dans la nuit…
Ma respiration saccadée se calme aussitôt et retrouve son débit normal.
Voilà la cause de tout ! Liliane Rouquet, je l’ai vu hier soir, a un radio-réveil électrique dans sa chambre… Et peut-être bien que Blandine en a un aussi dans la sienne. La coupure d’électricité a déréglé les horloges et empêché les sonneries de se produire à l’heure voulue.
Mais non ! Cela n’explique pas tout !
Pas la vaisselle sale et les traces de moutarde sur la table !
Pas l’eau sur le parquet au second étage !
Soudain paniquée, je cherche l’interrupteur, le trouve, allume.
Au milieu des jambons pendus à une poutre au centre de la pièce, tournoie piteusement le corps de la cuisinière. Je n’ai pas besoin de m’approcher pour savoir qu’elle est morte. J’ai déjà croisé par deux fois ces regards fixes et vitreux. Les marques violacées sur le cou et le visage blafard renforcent encore ma certitude que je ne peux rien pour elle. Détail encore plus sordide, son cou est prisonnier d’un cordon qui ne m’est pas inconnu ; c’est celui avec lequel elle nouait son tablier de cuisine.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 15 Mai 2014 - 23:28

Ce n’est pas la première fois que je reste ainsi hébétée en contemplant la mort en face. Si certains disent qu’ils s’y sont habitués je veux bien les croire ; pour ma part, ça continue à me porter sur tout le système. Je tremble, j’étouffe, je manque de tourner de l’œil… Il y a cependant cette fois-ci une différence majeure qui m’aide à me bouger de ma position sordide de spectatrice impuissante : je n’y suis pour rien ! Aujourd’hui, je n’ai pas conduit un homme à heurter un train traversant à pleine vitesse la gare de Blois, je n’ai pas davantage transpercé d’une fine lame le corps d’un sadique se préparant à assassiner un académicien. Je me suis contentée d’être au mauvais endroit au mauvais moment ce qui est plus que gênant mais pas criminel en soi. Ce qu’il me reste à faire, je le sais, c’est donner l’alerte… Et, en premier lieu, auprès de la patronne. On est chez elle et Blandine était – bon sang ! « était » !... – sa cuisinière.
Imaginer la difficulté de cette révélation ne m’occupe pas l’esprit plus de deux secondes. Evoquer madame Rouquet me ramène une dizaine de minutes plus tôt sur le palier du second étage. J’ai une main qui glisse sur une fine pellicule d’eau… Il est exclu que ce soit les pas de Blandine – et pour cause ! – et il est impensable que la patronne soit sortie et remontée sans s’étonner de l’aspect de la table, voire de la cuisine.
Donc… ça craint !!!
J’oublie mes muscles douloureux, mes articulations raides, ma fatigue latente pour rebrousser chemin aussi vite que possible. J’avale les marches de l’escalier, manque me rétamer en tournant trop vite sur le palier du premier. Arrivée devant la porte de Liliane Rouquet, je ne perds pas de temps en subtilités. La poignée est à portée de ma main tremblante d’émotion et de nervosité. Je la saisis, l’abaisse, pousse.
La porte s’ouvre et une nouvelle pénombre me happe. Seulement – et la vieille dame avait bien raison quelques heures plus tôt de me faire remarquer cela – je sais exactement où est l’interrupteur. Mon esprit a enregistré cette information comme bien d’autres dans la chambre.
J’allume.
Vide !
La chambre est vide !
Le lit est ouvert, les oreillers gardent encore le creux d’une tête appuyée contre eux… Mais ils sont en position haute. Lorsque Liliane Rouquet a quitté ce lit – ou en a été enlevée ? – elle ne dormait pas, elle lisait… Ou bien, elle était en train de sécher encore sur cette mystérieuse lettre qu’elle composait au crayon à papier.
Je m’approche du lit en essayant de ne rien déranger. Il y aura forcément une enquête. Des flics vont débarquer et relever des indices – s’il y en a ! Ils vont m’interroger et cela ne ravive pas dans ma mémoire des souvenirs spécialement agréables.
Je pose la main à plat sur la housse de couette puis sur le drap-housse. Froids !... Cela confirme ma première observation, cela fait des heures que la présidente a quitté cette pièce. Le rapprochement avec l’heure supposée de la pendaison de Blandine semble confirmer que les deux faits sont bien liés…
Mais dans quel ordre ?
Et pourquoi ?
Je me résous à ne pas attendre les forces de l’ordre. Le temps qu’on parvienne à les prévenir et qu’ils rappliquent, il peut s’en passer des choses. Je me sens soudain investie d’une mission sacrée : parvenir à jeter les premières bases de l’enquête pour savoir s’il y a eu meurtre ou suicide dans la cambuse… et surtout si Liliane Rouquet est partie de son plein gré ou si on l’a enlevée. En sachant de quoi il retourne, je pourrais mieux décider de ce qu’il convient de faire en priorité.
En essayant de ne pas faire de bruits superflus, je retourne dans ma chambre et enfile les gants qui accompagnaient ma combinaison « de ski ». Au moins, je ne devrais pas laisser d’empreintes pouvant me porter tort.
De retour dans l’antre de Liliane Rouquet, je commence à ouvrir les tiroirs. Vêtements, vêtements et encore vêtements dans la commode et la penderie. Quelques papiers insignifiants trainant sur le bureau. Des revues sur le tricotage et le jardin sur la table de nuit, des boules Quies dans le tiroir de celle-ci avec un vieux pulvérisateur nasal. Pas d’ordinateur ou de téléphone qui auraient permis à la patronne de communiquer à notre insu : alors, comment savait-elle pour Corélia ?... Serait-il possible qu’elle m’ait raconté n’importe quoi ?
Je dois reconnaître que je fais chou blanc. Rien ne peut m’indiquer ce qu’il s’est passé pendant la nuit dans cette pièce. Au moins une chose est certaine, la science de l’espionnage n’est pas quelque chose qui se transmet héréditairement : avec les parents qui étaient les miens, j’aurais dû briller dans cette discipline. Las ! Je patauge !... Je ne trouve rien d’intéressant, rien qui puisse être une preuve tangible dans un sens ou dans l’autre.
- Mais au fait, qu’est-ce que tu cherches ? me lance une petite voix que je ne connais que trop bien.
Oui, qu’est-ce que je cherche ?... Des choses qui sont là ou celles qui n’y sont plus ?... Et celles qui n’y sont plus comment savoir si elles y étaient avant ? Y aurait-il quelque chose que j’ai vu hier soir qui aurait disparu en même temps que la patronne ?
Je fais un 360 degrés très lent sur moi-même. Liliane Rouquet mise à part, tout est toujours comme dans mon souvenir. A sa place. Rien n’est en moins, rien n’est en plus…
- Bien sûr que si, il manque un truc ! me prévient de manière peu amène la voix intérieure.
Je reviens vers le lit, dégage précautionneusement la couette pour observer l’ensemble de la literie, la replace dans la même position. Je dégage les deux gros oreillers, puis le traversin.
- Enfin, te voilà !
La fameuse lettre ou, du moins, son brouillon. Il y a même le crayon et sa mine mal taillée, une gomme blanche noircie sur le côté. J’aurais dû y penser tout de suite : cette lettre n’était pas avec les autres papiers sur le bureau, pas déchiquetée dans la poubelle et ne trainait pas sur la table de nuit. Donc, soit cette lettre était partie avec la patronne, soit elle l’avait laissée quelque part.
Cachée…
- Imaginons la scène… Quelqu’un arrive pour l’enlever – avant ou après avoir trucidé la cuisinière, pour le moment cela n’a pas d’importance – et entre dans la chambre en laissant des petites traces humides sur le parquet. Liliane Rouquet est en train de travailler sur cette lettre. Entendant qu’on entre, elle a le temps de glisser papier et crayon sous son traversin… Si elle décide de partir d’elle-même, pourquoi laisser cette lettre là où je l’ai trouvée ?... Elle pouvait la détruire, l’emporter avec elle ou la laisser sur le lit.
Cette déduction rapide et sommaire me conforte dans ce que je ressens viscéralement depuis que j’ai mis mes doigts dans les petites flaques d’eau sur le parquet. Quelqu’un est venu et a contraint la vieille dame à partir. Même si le groupe est en difficulté, il a de l’argent et de quoi payer une confortable rançon. Mais qui serait assez dingue pour venir commettre un enlèvement en pleine montagne, dans un lieu perdu et en plein hiver de surcroît ?
- Qui serait assez dingue ?... Un dingue !... A moins que…
Eh oui, à moins que… A moins que ce ne soit un des « invités » qui ait décidé de se venger de la patronne. Qui et pourquoi ? Impossible à dire ! Je peux juste supposer qu’ils ont tous au moins une bonne raison de lui en vouloir à la présidente. Elle peut être si cassante, si supérieure, si injuste aussi…
La suite des opérations se dessinent désormais plus nettement. Il faut que je réveille tout le monde pour en avoir le cœur net. S’il manque quelqu’un, il sera forcément parti avec Liliane Rouquet.
- Mais au fait, elle dit quoi cette lettre ?
Elle ne dit rien… Son contenu a été effacé… C’était bien un brouillon…
Seulement, en passant le crayon légèrement pour déposer une fine pellicule grise, les mots commencent à se détacher et à former un message on ne peut plus clair.
« Couflens, le 6 février 2012
Je sous-signée Liliane Victorine Francine Rouquet, saine de corps et d’esprit, déclare par la présente modifier les dispositions de mon testament déposé depuis janvier 2008 à l’étude de maître Arnaud Dubosc, place Wilson à Toulouse. Je n’accorde à mon fils unique que le minimum prévu par la législation à savoir quelques biens immobiliers et mobiliers et le contenu d’un compte bancaire ouvert à la banque Courtois, rue de Rémusat. Toutes mes parts dans le groupe de La Garonne libre, ainsi que les responsabilités exécutives que j’ai toujours exercées depuis des années, reviendront après mon décès à la personne la plus qualifiée pour reprendre mes activités, monsieur Arthur Maurel, journaliste, domicilié à Paris rue Jules César dans le 12ème arrondissement.
»
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 19 Mai 2014 - 0:07

Je fourre le papier dans ma poche de pantalon. Son contenu me bouleverse sans me surprendre tout à fait : cela fait déjà longtemps que Liliane Rouquet rêve de récupérer Arthur pour prendre en main le groupe multimédia. Que cela prenne cette forme – même si ce n’était qu’une réflexion spontanée ou une lubie passagère – en dit beaucoup sur la défiance de la patronne à l’égard de son fils qu’elle sait plus passionné par ses ambitions politiques que par « l’empire de presse » familial. Pour elle, le groupe est une fin en soi ; pour lui, il n’est qu’un moyen. Lui ôter ce moyen c’est sans doute le condamner à échouer. Il en faut des rancoeurs pour qu’une mère veuille ainsi frapper son fils en court-circuitant ses ambitions. Elles sont visiblement encore plus profondes que je ne les imaginais.
En attendant, tout ceci est secondaire pour le moment. Que Liliane Rouquet meure et c’est le testament déposé à Toulouse qui serait ouvert et appliqué ; Arthur n’y paraîtra pas. Voilà pourquoi je dois d’abord tirer au clair le mystère de cette disparition avant de me soucier des motivations exactes des uns et des autres dans toute cette affaire.
Je commence à aller frapper à la porte de la chambre que partagent Virginie Saint-Lazare et Cathy Miramont. Frapper est un mot faible. Je dois tambouriner à m’en esquinter les poings pour qu’au bout de plusieurs minutes la porte s’entrebâille enfin.
- C’est quoi ce raffut ? s’indigne la rédactrice en chef.
- C’est une urgence ! Il s’est passé quelque chose d’horrible !... Non pas une chose, plusieurs…
Tant que tout n’était que dialogue intérieur, j’arrivais à garder mon calme. Le fait de devoir verbaliser ce que je viens de découvrir me bloque et me panique. Fort heureusement, Virginie a l’air complètement à l’ouest, ses petits yeux révélant l’immense nébulosité qui embrume son cerveau.
J’enchaîne donc plus vite qu’elle.
- Elle est là, l’avocate ?
- A entendre ses grognements quand vous avez commencé à défoncer la porte, elle est là… Mais elle a dit qu’elle voulait encore dormir…
- Eh bien, il faut la lever ! Il faut lever tout le monde !
- On coule ?
Ce n’est même pas de l’humour. La rédactrice en chef ne semble vraiment plus savoir où elle se trouve.
Je l’attrape par les épaules, la secoue avec une virulence telle qu’elle me gêne.
- Bon sang, Virginie !... Il faut vous remuer.
- Ce n’est pas ce que vous êtes en train de faire ?…
- Passez un peignoir et aidez-moi ! Il faut réveiller les mecs !
- Mais enfin, Fiona, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
Ah ! Quand même !... Elle reprend un peu de lucidité.
- Je ne peux pas vous le dire pour le moment… Je vous dirais, je vous montrerais quand tout le monde sera là.
Cela me donnera peut-être un peu de temps pour trouver les bons mots. Je n’en suis même pas sûre.

Au sud de Saint-Girons, la départementale montant (d’un point de vue altimétrique) vers Couflens se faufilait sur la rive gauche du Salat. Elle n’avait pas été déneigée mais les gens du coin étant des habitués de ces conditions hivernales – ce que ne sont plus les citadins que nous sommes – la chaussée blanche était largement marbrée de noir et de gris après avoir été empruntée par les riverains ayant besoin de se ravitailler à Saint-Girons. Paradoxalement, la conduite était presque plus facile ici pour Arthur même si la route sinuait en épousant le tracé de la rivière. Pour se repérer c’était finalement assez simple : à droite des arbres accrochés au versant ; à gauche, le Salat torrentiel endormi en partie par le gel. En restant à égale distance des uns et de l’autre, on était assuré de garder le contact avec la chaussée.
Au niveau du lieu-dit La Moulasse, une habitation sur le côté gauche de la route attira l’attention d’Arthur. Il faut dire qu’au milieu des champs de neige qu’il avait vu défiler depuis son départ de Salies, cette maison se singularisait fortement : i Il n’y avait pas de neige devant la grille d’entrée alors que la bicoque de pierres grises paraissait inhabitée. En passant à proximité, Arthur constata que les fenêtres et l’entrée de ce qui devait être une grange étaient murées par d’horribles parpaings.
- Pourquoi déneiger l’accès à une maison fermée ? se demanda-t-il.
La déconcentration générée par cette simple question fut suffisante pour que la Clio fasse une embardée et se retrouve en train de danser le lac des cygnes sur la départementale. C’est au cours de ce tour complet sur lui-même qu’Arthur remarqua qu’une petite passerelle franchissait le Salat à la hauteur de la longue masure étirée le long de la rivière. Il lui sembla même qu’elle était elle-aussi totalement déneigée.
La suite s’enchaîna beaucoup trop vite pour que mon chéri ait le temps véritable d’avoir peur. Un lourd 4x4 s’extirpa de l’arrière de l’habitation, vira brusquement pour mordre sur la route enneigée et se propulsa tel une balle en direction de la toupie automobile dans laquelle tournait Arthur. Avant même qu’Arthur ait pu faire quelque chose, le monstre rugissant s’était écarté sur le côté gauche de la route pour passer entre les arbres et la Clio et s’éloigner sans ralentir.
- Ils sont pas nombreux dans le coin mais ils sont un peu fous, décréta Arthur saisi par une frousse rétrospective.
Ses mains tremblaient encore lorsqu’il remit la Clio dans la bonne direction pour reprendre son opération de libération de sa bien-aimée.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 19 Mai 2014 - 17:19

Il ne manque personne. Je ne sais pas si je dois me réjouir de cette constatation… Cela veut dire que les criminels venaient de l’extérieur !... Mais d’un autre côté qu’est-ce qui empêcherait le coupable d’avoir confié Liliane Rouquet à un complice avant de revenir se coucher ? Un bel alibi… : « Nous dormions tous comme des souches ».
Il est 8h15. Le soleil commence à peine à percer à l’Est et jette des éclats orangés sur les mines tirées de tous les « invités » à ce week-end qui s’est éternisé mais qui est surtout en train de virer au gore. Qui en pyjama, en tee-shirt et caleçon, en peignoir de bain, ils sont descendus, plus ou moins bien réveillés et conscients de ce qu’il se passe. Ils doivent imaginer que c’est une nouvelle lubie de la patronne que ce réveil aux aurores. Je me morigène intérieurement de ne pas avoir pris en compte cette possibilité : ayant obtenu ce qu’elle voulait, elle est partie en plantant ces ingrats et – pour beaucoup ces profiteurs – sur place. Mais non ! Cela ne cadre pas avec l’état de sa chambre et cette fameuse lettre effacée restée sous le traversin. A moins que tout cela soit un écran de fumée et que…
Ne pas penser à cela pour le moment. Il faut que je leur dise ! C’est ce qui importe le plus pour le moment… Et c’est tout sauf simple.
- Voilà pourquoi je vous ai tiré du lit… Vous pensez bien que je ne l’aurais pas fait sans une raison grave et valable.
Il y a Ghislain de la Gélie qui esquisse un sourire. Je prends mon ton de professeur mécontent de constater que certains étudiants n’écoutent pas.
- Vous avez quelque chose à dire, monsieur de la Gélie ?
- Que si « elle » est morte pendant la nuit, on va pouvoir rentrer chez nous. C’est sans doute malheureux comme situation mais cela ferait du bien. Je n’en peux plus de la montagne !
- Je vous souhaite qu’elle ne soit pas morte, reprends-je avec la même sévérité dans le ton et le regard. Parce que si c’était le cas, vous n’auriez plus pour la plupart qu’à aller pointer au chômage. Je doute que le nouveau maître du groupe soit enclin à garder trop de vestiges de « l’Ancien Régime »…
- Elle n’est donc pas morte dans la nuit ?
Je ne peux pas regarder tous les visages en même temps mais je devine que pour certains cette perspective avait généré, comme chez de la Gélie, un espoir indécent.
- Elle a été enlevée… Du moins c’est ce qu’il me semble. Il y avait des traces suspectes devant la porte de sa chambre lorsque je suis allée la réveiller.
- Et pourquoi vouloir la réveiller ? questionne Lacazi avec une fermeté qui me semble mieux affirmée que celle de ses camarades qui sont toujours dans le potage de Morphée. Vous vouliez faire encore amie-amie avec elle ?
- Je ne fais amie-amie avec personne, monsieur Lacazi. Je pense être plus indépendante que vous ne l’êtes vous-même. On sait où vont vos amitiés… Mais ce n’est pas le moment de se bouffer le nez pour des conneries. Premier fait, la patronne a disparu. Second fait, il y a dans la pièce attenante à la cuisine un corps que ceux qui ont le cœur bien accroché pourront aller contempler s’ils tiennent à vérifier mes propos. La cuisinière s’est pendue… Du moins, c’est ce qu’on a essayé de faire croire.
Les visages blêmissent. Ils sont tous désormais d’une pâleur à faire peur. Même celui de Lacazi. Il est pourtant le premier – et je le note encore avec déplaisir - à reprendre un parfait empire sur lui-même.
- Je vais voir !
- Merci de me croire sur parole… fais-je remarquer avec acidité.
- Mais je vous crois, rétorque Lacazi… Mais je me dis que si je confirme vos dires, tout le monde sera bien persuadé que vous ne racontez pas n’importe quoi.
Parce que certains peuvent imaginer cela ?...
Evidemment, sotte que je suis ! Ce n’est pas parce que je jouis dans mon univers professionnel d’une solide réputation d’honnêteté morale que ceux qui me connaissent peu ou mal – notamment à travers le prisme déformant de la télé ou de la radio – vont porter foi à mes accusations sans douter.
- Je vous accompagne, dit Cathy Miramont.
Je fais un geste pour essayer de la dissuader.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, Fiona… J’ai commencé ma carrière en défendant des assassins. J’en ai vu des scènes de crime.
Ma main, qui s’était tendue pour lui barrer le passage, retombe. Eh bien soit ! Qu’elle y aille !
Un silence lourd retombe tandis que les deux saint Thomas partent vers la cuisine.
- Que faut-il faire ? interroge Blouet.
- Partir bien sûr, répond Dorval… Il faut donner l’alerte.
- Partir ? rétorque Winckhlok. Vous avez déjà oublié ce qu’il s’est passé hier… Soit nous nous perdrons dans la neige et nous crèverons de froid… Soit nous ferons une chute fatale comme ce pauvre Etienne…
- Mais si on reste ici, qui viendra nous chercher ?
Je serais bien tentée de leur répondre « Arthur Maurel » mais il verrait peut-être dans cette affirmation un espoir aussi irrationnel que celui qui motive le personnage de Dennis Quaid dans Le Jour d’après. Et puis, il faudrait leur expliquer que je connais des personnages assez puissants pour retrouver une aiguille dans une avalanche. Qu’à l’heure actuelle, Arthur les a sans doute déjà contactés… et qu’ils sont peut-être seulement à quelques minutes du chalet. Non ! Impossible de révéler cela…
Il y a un petit cri étouffé qui nous vient de la cambuse suivi d’un « Merde ! » bien plus distinct.
Ils ont vu…
Ces deux éclats sonores confirment mes propos et abattent en même temps mes compagnons d’infortune. Aucun n’a sans doute été dans son existence confronté à un assassinat, à un cadavre, à l’odeur de la mort violente et sanglante qui empoisonne l’air. C’est toujours un choc la première fois. Là encore, je sais de quoi je parle mais je n’ai aucune envie de leur raconter ça.
- Et les autres serviteurs de madame Rouquet ?
Je les avais oubliés ceux-là !
Nous nous entre-regardons. Quelque part, nous imaginons tous la même chose : si la cuisinière est morte assassinée, dans quel état allons-nous retrouver Sarah et Gregor ?

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 19 Mai 2014 - 22:29

La porte n’est pas verrouillée.
Encore une chose que, submergée par les événements, j’avais omis de vérifier.
Cela confirme bien qu’il y a eu intrusion… A moins que Blandine n’ait pas fermé la veille trop pressée d’aller se pendre pour en finir avec la vie telle un Vatel du XXIème siècle.
Cela m’énerve. Cette situation m’échappe. A chaque fois que je me suis retrouvée en galère, j’avais une seule personne à gérer. Moi… Là, c’est un festival d’opinions contraires, de peurs mal dissimulées et de bravoures assez mal feintes qu’il me faut endurer. Chacun veut en faire à sa tête. Partir, rester. Sortir tout de suite, prendre le temps de petit-déjeuner. Prendre des affaires, tout laisser sur place. J’essaye d’arbitrer… Mais pourquoi au fait ? Quel droit ai-je de leur imposer telle ou telle décision ? D’autant que je pense qu’il y aurait autant de soutiens que de défections si je tranchais dans un sens plutôt que dans l’autre.
Le premier à avoir une idée sensée est le DRH, Jasper Winckhlok. Puisqu’on n’a trouvé aucune trace de Sarah et de Gregor à l’intérieur du chalet, il faut prendre le temps de faire le tour de l’habitation pour voir si…
Il se propose d’y aller. Je m’y oppose en brandissant un argument incontestable, je suis la seule à être habillée.
- Allez vous hanger pour être prêts à toute éventualité ! Mangez si vous en avez le cœur… Pendant ce temps, j’explore les environs proches. En fonction de ce que je vois, on décide de la suite des opérations… Mais, quoi qu’il arrive, il ne faut pas qu’il y ait plus de deux attitudes. Si chacun agit selon son bon plaisir, on est bon pour tous y rester. Un peu de solidarité pour une fois, merde !...
Ils n’osent pas répliquer parce que, comme toutes les placides, quand je suis en rogne, mes yeux lancent des flammes et ma gestuelle se fait électrique. Tout cela montre bien que le premier qui conteste va passer un sale moment.
Un hardi s’y risque pourtant. Pas Lacazi pour une fois mais Le Theule.
- Fiona, vous avez l’âme d’un petit chef mais même les petits chefs ont besoin de renfort pour les accompagner face à l’adversité. Donnez-moi trois minutes pour que je passe ma combinaison de ski et mes boots.
Je consens à attendre au milieu des discussions qui fusent. Tout le monde n’a qu’un objectif, faire accepter à l’autre qu’il connait l’attitude à suivre. Je m’éloigne de ce bourdonnement écœurant pour ouvrir la porte. Dehors, les choses se gâtent à nouveau. Le soleil est toujours là mais de gros nuages gris annoncent le retour de la neige. Le vent a cessé et il ne fait pas si froid que cela mais, à coup sûr, on va reprendre des centimètres de flocons en plus pour mieux nous couper du monde.
Je mobilise de vieux souvenirs de fac pour expliquer cette situation météorologique. Une perturbation arrivant de l’ouest s’est retrouvée bloquée par un air froid venu de l’est. L’anticyclone sibérien venu s’inviter chez nous à quelques jours des vacances de février ? Pourquoi pas… Si l’air froid l’emporte, le temps se dégagera comme il commençait à le faire. Qu’il vienne à céder – et cela parait bien parti – et les perturbations reprendront de plus belles. Reste à savoir si toute cette neige fraîche va tenir sur des couches plus profondes gelées. Il ne manquerait plus qu’il y ait de forts risques d’avalanches… Autant j’ai maudit pendant longtemps le prof de climato qui nous a fait marner sur de vieux BQR, autant je dois reconnaître que ce qu’il m’a appris peut avoir une utilité pratique dans certaines circonstances.
Des circonstances que je n’aurais jamais imaginées il y a quatorze ans…
- En route ! lance Le Theule en sortant pour me rejoindre. Je ne sais pas ce qu’on va trouver mais on a tout intérêt à le trouver vite.
Nous descendons les quelques marches gelées qui mènent à la grande terrasse étalée face aux sommets qui barrent l’horizon tout autour de nous.
- Par la droite ou par la gauche ? demande-t-il.
- Pardon ?!... réponds-je machinalement.
Où sont les traces ? Si l’intrus est passé par la porte avec Liliane Rouquet dans ses bras, il devrait avoir laissé des marques profondes dans la neige. Et si, comme je le pense, l’enlèvement s’est déroulé vers minuit, ces traces auraient dû être figées par la forte gelée de la nuit.
- Je vous demande si on tourne vers la droite ou vers la gauche ?
Je n’ai pas envie de partager mes interrogations avec ce gars en qui j’ai une confiance fort modérée. Je lui réponds plus pour me débarrasser de sa question que par souci de prendre notre exploration par un bout ou par l’autre.
- Passons par la gauche… On débouchera plus rapidement sur le chemin d’accès au chalet.
Sans y prêter attention, j’ai dit quelque chose de pertinent et d’éclairant. Les marques que je ne trouvais pas, je les découvre sur le chemin. Sauf que ce ne sont pas des pas qui sont imprimés dans la neige mais les longues empreintes rectilignes de skis. Les kidnappeurs ne sont pas sortis par la porte mais par ce que j’appelle pour le moment faute de mieux du nom de « garage ». Et leur évasion s’est faite en silence, peut-être en utilisant un bobsleigh…
Mais comment passe-t-on de l’intérieur du chalet au « garage » ? Je n’ai vu aucune porte permettant de communiquer avec cet espace semi-enterré.
Aucune porte ?
Vraiment ?...
Si ! Il y a une porte que je n’ai jamais franchie et qui pourrait bien être la bonne. Même si elle n’est pas là où on penserait à première vue à la chercher.
- Ils sont partis par là ! clame Le Theule avec tout l’enthousiasme du néophyte qui pense avoir réussi à percer à jour les secrets du crime parfait. On sait maintenant par où nous devons fuir…
- Fuir ? dis-je… Il faudrait plutôt songer à se mettre à l’abri… Ca se gâte sacrément vite question météo.
Et puis j’ai une porte à aller ouvrir quelque part.
Ce ne sera pas celle du « garage » qui reste solidement close en dépit de nos poussées vigoureuses. Elle refuse de nous permettre d’accéder à cet espace resté jusqu’ici inconnu et où, je le crains de plus en plus, une petite partie de la vérité des événements de la nuit pourrait s’écrire en lettres de sang.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 19 Mai 2014 - 23:29

Je prétexte le besoin de changer de vêtements pour m’isoler. La fréquentation de cet aréopage de décideurs confits de certitudes me ramène à mon manque de fibre sociable. Qu’ils s’étripent donc sans moi pour savoir s’il faut évacuer avant la neige afin de pouvoir suivre les traces de ski ou s’il faut attendre que le grain neigeux qui s’annonce soit passé au risque de perdre toute chance de se repérer pour redescendre vers la vallée. Dans les deux cas, je crois qu’on est mal si la « cavalerie » n’arrive pas pour nous porter secours. La meilleure décision que nous prendrons risque fort d’être surtout la moins pire.
En arrivant sur le palier du second étage, je fixe la porte inconnue comme s’il s’agissait d’une personne. A nous deux ma vieille !... Nous avons plein de choses à nous dire.
Comme toujours en pareil cas, mon esprit assemble à toute vitesse tout ce qu’il a négligé de traiter jusque là. Les traces humides étaient devant la porte de Liliane Rouquet mais elles n’étaient ni dans l’escalier, ni à l’entrée du chalet. Les gredins ayant mis la main sur la patronne ne sont donc pas passés par là. Je me mettrais des claques de ne le comprendre que maintenant. J’ai perdu au moins 45 minutes en atermoiements et j’ai impliqué trop rapidement tous les autres alors que j’aurais préféré agir seule le plus longtemps possible.
Ma mauvaise humeur me conduit à précipiter mes gestes au mépris de la plus élémentaire prudence. Qu’y a-t-il donc derrière la porte de ce que je prenais pour la chambre du fils Rouquet ?
La poignée ne se révèle pas farouche. Elle m’obéit, s’enfonce et me libère le passage.
C’est encore un espace sombre qui m’accueille. Ce que j’en devine confirme mes suppositions. Ce n’est pas très large mais la fraîcheur générale que je ressens indique clairement que cet endroit n’est pas habitable en lui-même. Ce doit être un escalier.
L’interrupteur que je finis par croiser m’aide à valider cette interprétation. Comme dans un phare breton, un escalier en colimaçon s’enroule depuis la plate-forme réduite sur laquelle je me trouve et descend vers des abimes pour le moment insondables. Il s’intercale entre les chambres du premier étage et doit passer derrière la cheminée de la salle à manger. Ni vu ni connu !
- Allez ! Il faut que j’y aille avant qu’ils ne rappliquent !...
Cette disposition architecturale m’intrigue. Qu’est-ce qu’on avait donc à cacher de si important dans ce chalet pour avoir conçu un tel passage secret ? Immanquablement cette énigme me ramène vers mon domaine de prédilection ; je songe à ces escaliers dérobés nichés au cœur de Versailles que Louis XIV et Louis XV utilisèrent pour atteindre sans être vus de leurs courtisans les appartements de leurs maîtresses. Ici, cela ne me semble pas correspondre à ce genre de projet, il y a autre chose. Forcément autre chose.
Je jure comme une charretière en ratant une marche et n’étouffe mon cri de trouille qu’à grand peine. Il ne manquerait plus pour couronner cette aventure merdique que je me casse une jambe ! Il faut dire à ma décharge que je n’ai jamais vraiment aimé ce genre d’escalier. Déjà les droits – et je ne parle pas des échelles - me posent problème… Alors ceux qui tournent ! Cela m’apprendra à penser aux galipettes du Bien-Aimé avec les sœurs de Mailly-Nesle au lieu de regarder où je mets les pieds.
Pour m’assurer (et me rassurer), ma main gauche suit la paroi du mur et sent petit à petit celui-ci se réchauffer. J’atteins le niveau du rez-de-chaussée du chalet. Encore un tour dans ce viret de plus en plus sombre et je serai dans cet espace que j’appelle depuis tout à l’heure le « garage ». Cet univers inconnu est au moins chauffé, je ressens par bouffées les exhalations de ce qui ressemble à un chauffage d’appoint ; son doux ronronnement hypnotique atteste-il pour autant qu’il y ait âme qui vive dans ce sous-sol ?
Enfin, me voilà en ce lieu dont nous devions visiblement ignorer sinon l’existence du moins la voie d’accès privilégiée. C’est, autant que je puisse le voir, une sorte de quadrilatère bas de plafond et gris muraille. Le sol est carrelé à l’ancienne avec de gros carreaux ocre et vert-de-gris alternés. Un peu de lumière filtre par trois minces soupiraux, c’est cependant insuffisant pour deviner ce qui se trouve à plus d’un mètre de moi. Promis ! A l’avenir, je me fais greffer une lampe torche sur le front pour éviter ces avancées à l’aveugle à la recherche d’un interrupteur que je regrette souvent finalement d’avoir trouvé.
Là, je pense l’avoir raté car j’avance depuis un bon moment dans la semi-pénombre. Toujours sans lâcher la paroi, je reviens sur mes pas, tente encore de mettre à jour le petit équipement électrique. Ce que je finis par rencontrer n’est pas un interrupteur mais une sorte de manette collée contre la muraille. Sur ce que j’en devine dans le noir, c’est un grand connecteur comme on trouvait avant dans les théâtres pour allumer la scène. Je la bascule vers le haut et aussitôt une myriade de petits points lumineux, des leds, s’éclairent.
J’espérais – entre autres - découvrir le minibus qui nous avait conduits ici, j’en suis pour mes frais. Il y a certes la surface pour garer un tel véhicule mais il ne serait jamais passé par la porte qui est beaucoup trop basse…
Ce qui ne m’avait pas frappé vu de l’extérieur, je dois l’avouer.
En revanche, la pièce est remplie d’un bric-à-brac sans nom d’objets divers posés sur tables sur tréteaux : des écrans d’ordinateurs, un fax, deux imprimantes mais, à côté de cet équipement informatique, il y a un réchaud à gaz, un réfrigérateur, un téléviseur, des packs de bière et plein d’autres choses que je ne découvrirais qu’après…
Après avoir buté sur le corps de Gregor.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 20 Mai 2014 - 11:34

Il est étendu sur le ventre entre deux de ces grandes tables encombrées. Une main encore crispée sur un pistolet dont il n’a pas eu manifestement le temps de se servir. La blessure mortelle est on ne peut plus visible, une balle a été tirée à bout portant dans la nuque. Ce n’est même pas un assassinat, c’est une véritable exécution.
Mais comment peut-on se laisser abattre ainsi alors qu’on a de quoi se défendre dans la main ? Ce point m’intrigue aussitôt.
Reste à trouver le dernier élément du personnel de madame Rouquet. Sarah, l’étudiante en physique. J’avance avec précaution de peur de connaître la même mésaventure qu’avec Gregor mais au bout de plusieurs minutes d’exploration je dois en venir à la conclusion qu’elle n’est pas là.
Il ne reste plus que les chambres des serviteurs dont les portes sont toutes entrouvertes. Par je ne sais quel mimétisme stupide avec les séries télé, je finis de les ouvrir en flanquant un grand coup de pied dedans et en me collant ensuite contre le mur. Comme si on allait me tirer dessus depuis une hypothétique planque derrière le lit… A chaque fois, rien ne répond à mon intrusion. Pas de tirs, pas de cris. Juste le silence à peine troublé par la porte qui rebondit après avoir frappé le mur.
La première chambre est celle de Gregor. A peu près rangée, lit pas défait, un pyjama encore plié posé sur la couette. Celle que je visite ensuite est celle de Blandine, la cuisinière. Une photographie posée sur la commode m’arrache un haut-le-cœur : on la voit sourire entourée de deux gamines aux cheveux tressées. La photographie apparaît récente car la coiffure de la cuisinière est la même que celle qu’elle avait encore hier soir. Bon sang ! Elle avait des gosses !... Quelque part, même si je n’ai jamais donné le jour au moindre enfant, je suis certaine désormais que Blandine ne s’est pas suicidée : on ne meurt pas consciemment en laissant ainsi deux orphelines. Ou il faudrait vraiment être au comble du désespoir ce qui ne paraissait pas le cas.
Chambre de Sarah. Je m’attends au pire. Eh non ! Au contraire, ici tout est rangé impeccablement. Et surtout d’une grande sobriété. Pas de photos sur la commode, pas de vêtements de nuit sur le lit. Comme si…
Mais évidemment ! Que je suis conne ! S’il n’y a aucune trace de Sarah, c’est qu’elle n’est plus là et qu’elle a tout fait pour qu’on ignore qu’elle avait même été là un jour !... La balle dans la nuque de Gregor, c’est elle. Forcément ! Le garde du corps de madame Rouquet ne s’est pas méfié de cette jeune femme qu’il connaissait. Il lui a tourné le dos et…
L’exploration de l’armoire et de la commode me le confirme. Pas un vêtement, pas de sac ou de valise. La jolie Sarah s’est fait la belle avec son complice. Car il faut forcément un complice pour transporter Liliane Rouquet. Quelqu’un venu de l’extérieur et à qui elle a ouvert la porte une fois que tout le monde est parti se coucher.
Ces constatations faites, je sens une nausée amère me monter aux lèvres. Tout cela me rappelle des souvenirs douloureux que je pensais avoir réussi à enfouir définitivement dans un coin bien sombre de ma mémoire. Mais non, tout recommence… Les cadavres, les personnes jouant double-jeu, les magouilles camouflées plus ou moins bien, les comportements mafieux. Le monde n’existe-t-il donc que pour être le terrain de jeu de tous les Lecerteaux ?
Un coup d’œil à ma montre me dit que je suis ici depuis un quart d’heure au moins. Les autres doivent se demander ce que je fabrique… Si, du moins, il me porte réellement un quelconque intérêt…
Je prends pourtant le temps de fouiller encore un peu à la recherche… A la recherche de quoi au juste ? Le traitement réservé à la chambre de Sarah indique très nettement que tout a été parfaitement préparé. L’état d’hébétude de mes compagnons de week-end lorsque je suis allée les réveiller montre que de toute évidence ils avaient tous absorbé de fortes doses de somnifères. Pas grand-chose ne les aurait réveillés pendant la nuit. Mis à part les traces de ski, qui vont sans doute disparaître en plus sous les nouvelles chutes de neige, rien ne leur aurait indiqué un mouvement quelconque autour du chalet lorsqu’ils se seraient réveillés vers 10 ou 11 heures du matin. Se seraient-ils inquiétés avant midi ?... Tout cela donne beaucoup de marge aux kidnappeurs qui doivent être loin désormais et sont quasiment assurés qu’on ne pourra pas les identifier. Comme par hasard, les deux seules personnes qui auraient pu parler vraiment de la mystérieuse Sarah sont mortes. Et la dernière est entre leurs mains.
Pourtant, il doit bien y avoir une faille quelque part dans ce plan si bien agencé qu’il ne laisse aucun témoin en vie. Je pense aussitôt aux ordinateurs qui devaient être le principal moyen de communication entre Liliane Rouquet et l’extérieur… Je suis certaine désormais qu’elle recevait bien son exemplaire du journal tous les matins… Mais sur une clé usb. Téléchargé par les bons soins de Gregor ou Sarah sur le site de La Garonne libre.
Des ordinateurs, je ne tirerai rien… Les câbles d’alimentation ont tous été sectionnés. J’aperçois alors dans un panier sur une table une masse de téléphones portables. Ce sont les nôtres ! Fébrilement, je cherche le mien. Facile à trouver, c’est le plus pourri de tous. Mais ce n’est pas son côté antique qui explique que rien ne se passe lorsque j’appuie sur le bouton d’allumage : il n’y a plus ni batterie, ni carte SIMM.
Ces salauds ont vraiment tout prévu !
Y compris que nous finirions par parvenir jusqu’ici ?...
Oui, parce que, à l’arrivée des flics, que les ordinateurs, le fax ou les téléphones portables ne fonctionnent plus, cela n’aurait pus grande importance. Ce qui compte visiblement c’est que, nous, nous restions empêchés de communiquer avec l’extérieur.
Pourquoi ?
Pour nous forcer à partir, pardi !... A affronter la montagne en plein milieu d’une tempête de neige !
Pour nous jeter dans le premier ravin ou la première crevasse venus…
Pas de témoins !...
Même nous…

Je remonte l’escalier en colimaçon sans la moindre prudence. Mes jambes me rappellent à quel point elles sont lasses, mon cerveau se barbouille d’un double sentiment de vertige. Il faut pourtant que j’avance, que j’empêche ceux qui sont partisans d’un départ immédiat de se lancer sur la trace des skis.
Las !
De la fenêtre de ma chambre, je vois la neige qui commence à floconner et des traces de pas multiples qui souillent le manteau blanc de la veille.
En arrivant en bas, un mot griffonné m’attend scotché sur la porte.
« On a finalement décidé de partir ! Rejoignez-nous ! Virginie »
Les rejoindre ? Alors qu’ils vont se jeter dans le piège qu’on leur a tendu de manière machiavélique. Sûrement pas !
Oui mais… Est-ce que je peux les abandonner comme ça ? Ils ne me sont pas tous très sympathiques mais cela ne justifie en rien que je les laisse aller joyeusement crever dans la neige.
Mon indécision ne dure même pas une vingtaine de secondes. Tant pis pour les conséquences ! Je vais les rattraper et essayer de les convaincre de revenir.
Mais en me donnant toutes les chances de survivre à cette nouvelle aventure dans la neige.
Je remonte dans ma chambre, fourre mon ordinateur dans mon sac (je ne me vois pas partir sans lui), enfile mes gants que j’avais mis à sécher devant le radiateur, enroule une grosse écharpe autour de mon cou. Je redescends, passe par la cuisine où je dévalise ce qu’il reste dans le frigo d’aisément transportable. Tout cela pèse un âne mort mais cela me semble nécessaire. Je suis bien certaine désormais qu’ils sont partis l’estomac vide et la trouille au ventre.
J’espère juste être moins inconsciente qu’eux.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 21 Mai 2014 - 22:48

Pourquoi diable ai-je l’impression d’avoir déjà vécu ça ?
Ah oui, j’ai déjà fait ce même type d’effort hier !
Eh bien, croyez-moi, on ne s’y habitue pas… Le corps supplie, implore que ça s’arrête mais il n’y a pas d’autre choix que d’avancer. Malgré la neige, malgré le vent qui vous transforme en cône glacé, malgré le gris déprimant du ciel qui avale les sommets alentours sans les digérer vraiment.
Je vois le groupe des évadés devant moi… A quoi ?... 200 ou 300 mètres… Difficile à dire exactement. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ne semblent pas particulièrement m’attendre. Si parfois quelques-uns se retournent pour regarder derrière eux, c’est sans me voir. En tous cas sans faire le moindre geste pouvant me donner envie de presser le pas.
Presser le pas ! Quelle drôle d’idée ?!... J’ai l’impression que mes cuisses ont doublé de volume et que mes poumons sont prêts à demander leur indépendance. Qu’est-ce qu’il m’arriverait si je flanchais, si je glissais, si ma tête ne commandait plus à mes membres de continuer à avancer ?
Je le sais fort bien mais je préfère ne pas y penser. Tant que je les vois devant moi, je suis bien assurée que je ne lâcherai pas. Quelque part, dans une sorte de paranoïa que je m’explique mal, je me soutiens en me disant que je ne leur donnerai pas ce plaisir. Mais faut-il pour autant se mettre en danger en accélérant l’allure ? Ce serait risquer pour le coup l’accident, la défaillance. Je dois « gé – rer » mon effort comme disent les sportifs. Les quelques fois où je me suis lancée en VTT sur les chemins et dans les sous-bois avec Ludmilla, j’ai fini par exploser parce que je n’économisais pas assez mes forces. Là, dans cet univers glacé, je n’aurais pas un Saint-Martin aux origines russes pour m’attendre et me passer à boire lorsque la fatigue me terrassera au terme d’une montée piégeuse.
J’en suis à me féliciter encore de ma sagesse lorsque, soudain, la montagne semble s’effondrer derrière moi dans un bruit d’explosion. Je ne suis pas la seule à être scotchée sur place par le vacarme. En me retournant, j’ai vu du coin de l’œil qu’en-dessous de moi ils levaient aussi la tête. Atterrés comme je le suis…
Une avalanche a déferlé telle un torrent solide et fracassé le chalet que nous venons de quitter. On ne devine plus que le sommet du toit flottant au cœur de débris hérissés, portés en hauteur par la violence du choc. La tempête blanche s’est en partie fracassée elle-même sur le bâtiment mais une nouvelle vague survient, submerge les résidus de la première, engloutit jusqu’aux ardoises du faîte. Le chalet a coulé ! Corps et biens…
S’ils n’étaient pas partis…
Si je ne les avais pas suivis…
Mes jambes ne me portent plus. Je m’affale dans la neige. Mes nerfs lâchent. Je pleure… Oui, je pleure… Moi qui ne pleure pratiquement jamais… Cela fait de drôle de petits cristaux de neige sur mes joues que j’efface maladroitement d’u revers de manches de doudoune.
Là c’est trop !
Je sais fort bien que personne ne viendra me chercher… Mais je m’en fous !...
Ca suffit ! J’en ai trop pris dans la figure au cours de ces dernières années.
J’ai envie… Non j’ai besoin… De faire une longue pause, de souffler, de me reposer… De me coucher dans la neige et de regarder les nuages gris danser dans le ciel, tournoyer en s’enroulant autour des pics. Ce monde de coton est finalement bien plus doux que le monde des hommes.
Stop !
Fin de parcours…

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 26 Mai 2014 - 0:12

La route cessait devant une enfilade de grands bâtiments sur la droite de la chaussée presque totalement blanchie désormais. Au-delà de ce bout du monde, une épaisse couche de neige aurait découragé par avance le plus aventureux des automobilistes amoureux. Cela sentait la fin du parcours, l’impasse fatale, l’échec.
Ou presque…
Dans le prolongement de la route, timides comme deux larmes bleuies sur un visage trop pâle, il y avait deux minces traits parallèles qui semblaient sourdre de la forêt.
- Bon, je crois qu’il va falloir terminer ça à pied, marmonna Arthur en plantant la Clio sur la gauche.
Il se trouva rassuré de sentir que sous les roues, et sous l’épaisseur de neige glacée, il y avait quelque chose de solide. Un parking sans doute… Pour les gens qui devaient travailler une partie de l’année dans le coin. Au moins, il pourrait repartir si besoin était… Enfin essayer car si la montée avait été difficile, le retour vers la vallée promettait d’être encore plus périlleux.
Le claquement de la portière réveilla les échos d’une montagne engourdie sous le gel. Arthur s’étira pour essayer d’évacuer la tension de trois heures de lutte avec une route de plus en plus difficile au fil des kilomètres. Au-delà de Couflens, il était entré dans une forêt épaisse et venait à peine d’en sortir pour s’échouer dans cette sorte de clairière triangulaire. Par chance, une grosse voiture du genre 4x4 était déjà passée avant lui et avait laissé des traces assez profondes pour qu’il y glisse les pneus plus étroits de ma voiture. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il avait fait le lien avec l’espèce de monstre furieux qui lui avait foncé dessus quelques kilomètres plus bas. Sans avoir de preuve formelle que c’était la même voiture. D’ailleurs, est-ce que cela avait la moindre importance ?
Ici, au nord, la montagne avait été grignotée par les hommes, deux arêtes majestueuses dominaient cette sorte de reculée artificielle. Cette clairière c’était en fait une carrière : on devait exploiter quelque chose dans le coin, un minerai quelconque sans doute… S’il avait mieux préparé son expédition – mais comment lui en voudrais-je de s’être précipité à mon secours ? – Arthur aurait su qu’il y avait dans ce coin des Pyrénées du tungstène. Des gisements abandonnés depuis 1986.
Mon chéri considéra alors la tenue dans laquelle il se trouvait. Certes il portait un épais anorak et des gants chauds mais ses chaussures étaient des chaussures de ville on ne peut plus classiques. Le mocassin n’étant pas spécialement adaptée à la marche en montagne en plein hiver, Arthur hésita un moment à s’avancer à la rencontre des traces fines qui émergeaient de la forêt.
- Voyons plutôt où elles finissent, pensa-t-il en faisant taire un moment sa témérité.
Cette enquête préliminaire ne lui demanda au vrai guère d’effort. Les deux empreintes de skis, à moins que ce ne soient celles d’épais patins, viraient dans une courbe relativement harmonieuse mais brouillée de striures pour buter contre le portail fermé d’un bâtiment visiblement à l’abandon.
- Drôle d’endroit pour terminer un slalom olympique ! s’étonna-t-il
Il avait toujours pour le sport le même désintérêt qu’à l’époque où Liliane Rouquet l’avait nommé chef de ce service au journal. Cependant, depuis son passage à la radio, il avait à peu près saisi le sens de certains termes techniques. Chaque fois que l’un d’entre eux surgissait dans sa bouche, il en restait très étonné et perplexe devant la manière dont l’esprit humain peut quand même engloutir des choses auxquelles il n’a nul appétit.
Le portail du hangar était fermé. Plus par acquis de conscience que par réelle conviction, Arthur tira sur la poignée. La sentant prête à céder, il augmenta sa pression et obtint ce qu’il recherchait. Le portail se mit à glisser sur ses rails et lui ouvrit un passage assez large pour qu’il puisse entrer. Il y avait assez de lumière grise du jour pour lui peindre sommairement l’endroit dans lequel il pénétrait.
C’était une sorte de vaste débarras encombré de machines diverses et variées sans doute destinées jadis à creuser la montagne. Au milieu d’entre elles trônait cependant un engin assez inattendu en ce lieu.
- Bobsleigh, s’étonna Arthur… Albert de Monaco viendrait-il passer ses vacances d’hiver dans la région ?
La passion du prince monégasque pour cet engin était bien la seule idée qu’il lui inspirait. Arthur aurait été incapable – et doit toujours l’être – de dire comment se déroulaient les compétitions, avec combien de participants et selon quelles règles. Tout ce qu’il savait c’est qu’on s’en servait pour dévaler une pente.
Mais quels sportifs seraient assez mordus de cette grosse bestiole oblongue pour venir se faire une descente au petit matin avant de repartir à toute vitesse vers la vallée ?
- Mais c’est vrai que j’ai du mal à comprendre ces dingues ! murmura-t-il en se penchant sur l’engin.
Il passa sa main dans l’habitacle qui lui parut assez grand pour que s’y entassent quatre personnes. Il y rencontra des manettes et des sortes de cordes mais pas de volant pour conduire le bob ce qui le laissa incrédule. Il y trouva aussi un objet qu’il ne parvint pas à identifier tout de suite. Ce n’est que de retour à la lumière du jour – si on peut qualifier ainsi la brume neigeuse – qu’il put observer de plus près ce qu’il avait serré jusque là au creux de sa paume.
- Nom de Dieu ! jura-t-il. La bague de la Rouquet !
C’était une bague qu’il connaissait depuis des années. La patronne la portait toujours à l’annulaire gauche. C’était son alliance… Mais une alliance de riche… Sertie d’un petit diamant.
Le genre d’objet qu’une octogénaire précautionneuse et un peu radine hésite à laisser traîner lorsqu’elle va prendre un cours de bobsleigh…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 26 Mai 2014 - 21:58

- Je crois qu’elle dort…
Ces quelques mots venant s’ajouter à une série de secousses prodiguées par une main vigoureuse suffisent à me ramener du paradis blanc dans lequel je m’étais laissée volontairement couler. Depuis ce moment décisif pour mon existence, il n’y a pas une journée sans que je m’interroge sur ce qu’il serait advenu de moi si trois généreux bénévoles n’étaient pas venus à mon secours. Mon corps aurait-il accepté sans se rebeller l’hypothermie progressive ? Aurais-je eu un sursaut en pensant à ceux que j’aimais et me le rendaient si bien ? Y avait-il une parade possible à cette soudaine panne de nerfs ?... Je n’ai pas et je n’aurais jamais de réponses à ces questions. Une seule chose compte : je n’y suis pas restée…
Je les regarde successivement sans bouger la tête. Mes yeux gardent pourtant une fixité qui les inquiète… Il faut dire que leurs visages rougis par le froid sont à quelques centimètres du mien et que je n’ai nul besoin de bouger pour les embrasser dans un même regard. Virginie Saint-Lazare, Vladimir Lacazi et Pierre Tronchin… Mes héros !
- Merci… dis-je plus émue encore que je ne voudrais l’être. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Tout d’un coup, tout s’est éteint. Plus de force, plus de volonté, plus rien… La grosse panne.
- Ca va aller ? me demande Tronchin dont les mains gantées se posent sur mes joues pour les réchauffer un peu.
- Oui… Il faudra que ça aille… Aidez-moi à me lever. Il faut qu’on redescende au plus vite dans la vallée.
- Elle est incroyable ! s’exclame la rédactrice en chef de La Garonne libérée. A peine revenue à elle, elle recommence à prendre les choses en main.
Je ne sais pas si c’est un reproche ou l’effet d’une admiration sincère. En fait, je m’en fiche totalement. Tout ce que je veux – et eux avec moi je crois – c’est mettre le plus de distance possible entre ce coin de montagne et moi.
- Ils ont failli nous avoir tous, murmure Lacazi qui de mes trois sauveteurs paraît le plus chamboulé par les événements.
- Ils ? relève Saint-Lazare.
- Les éléments… La neige, le froid, l’avalanche, explique « l’historien » sans convaincre tout à fait. A quelques minutes près, Fiona y restait… Une poignée de minutes en plus là-bas et nous y passions tous.
- Mais ce n’est pas le cas, Vladimir… Alors n’y pensons plus et rejoignons les autres.
On ne peut qu’abonder dans le sens de la journaliste. C’est bien la seule chose sensée à faire… SI tant est qu’il soit sensé de s’avancer ainsi sur une route de montagne inconnue avec pour toute carte deux lignes fines que la neige tend à recouvrir de plus en plus.
Je suis debout… Finalement plus vaillante qu’avant ma « panne » et réchauffée par la solidarité dont mes camarades ont fait preuve. Je me sens minable d’avoir pensé que personne ne viendrait.
- Vladimir, dis-je en utilisant pour la première fois le prénom de Lacazi, cela fait deux fois que vous m’aidez à me sortir d’une mauvaise passe. Je n’oublie pas ce genre de chose quand cela se produit une fois… Alors, deux…
- N’y pensez plus, me répond-il en détournant le regard comme pour fuir mes yeux toujours larmoyants. Je suis bien certain que vous me rendrez la pareille à l’occasion… Sous une forme ou une autre.
Cette dernière phrase me ramène à une certaine réalité. J’avais oublié pourquoi je n’avais aucune confiance dans tous ces gens-là ; là, c’est plus clair : rien n’est jamais gratuit chez eux. Qui sait si Lacazi n’est pas remonté me chercher simplement parce qu’il a anticipé ce que ma caution universitaire pourrait apporter à ses « œuvres » si décriées par les gens de mon milieu professionnel.
Mais non je déraille… Je lui fais un procès d’intention que rien ne justifie. Je dois rester sur la réalité visible, palpable : avec les deux autres, il a remonté plusieurs centaines de mètres de dénivelé pour venir me chercher. Pour le moment c’est tout ce qui compte. Et si les choses changent, j’aviserai…
- Mais vous avez quoi dans ce sac ? demande Tronchin.
- Il y en a qui ne font jamais rien sans leur fille… Moi c’est jamais sans mon ordi… Et puis j’ai pris quelques petits trucs à manger. Je ne fais pas grande confiance à vos talents de mâles chasseurs… Avant que vous nous ayez ramené un izard à rôtir, on sera tous morts de faim.
Voilà !... De l’humour pour oublier tout ce qui a pu être noir dans cette matinée horrible… Il n’y a qu’en gardant cette distance avec tout que je pourrais être amenée à vivre que je m’en sortirai. Je serai comme Guy Bedos a titré un de ses livres. Inconsolable et gaie…
- Vous avez une idée de combien de temps il faudra pour arriver chez quelqu’un ?
- Comment pourrais-je savoir cela ?
Allons bon ! Après m’avoir reproché à mots à peine couverts de commander, voilà que Virginie Saint-Lazare me pare d’un don de divination.
- Votre ordinateur… Il ne peut pas nous aider ?
- Je suis historienne… Pas géographe, hélas… Je n’ai pas le disque dur bourré de cartes IGN…
Comment ça pas de cartes sur mon ordi ?... Et les parcours pour VTT que Ludmilla m’a collés un jour pour me décider à partir avec Arthur crapahuter dans la région ? Qui sait si ?...
J’enlève nerveusement mes gants, fouille dans mon sac, tirer l’ordinateur sous le regard étonné de mes sauveteurs. Je l’allume. L’écran s’éclaire. Je farfouille du côté de l’explorateur Windows.
- Vous faites quoi ?
- J’essaye de rattraper trois jours de conneries… S’il le faut, j’aurais pu savoir où nous étions depuis le début de notre séjour… Ma meilleure amie m’a collé des fichiers en pagaille avec des randonnées VTT à faire… Elle a récupéré ça sous forme de cartes sur un site web… Je ne l’ai jamais ouvert. C’est le genre de truc que je remets toujours à plus tard… J’avais même oublié que j’avais ce trésor sur mon disque dur.
Pendant que j’explique, mes doigts tripotent malhabilement le pavé tactile et ses boutons. De dossiers en dossiers j’arrive à un ensemble de captures d’écran concernant l’Ariège. Il y a au moins 20 images satellitales surchargées de traits rouges sous forme de boucle…
- On est vraiment dans la haute-montagne, donc on va dire que nous sommes tout au sud du département. Cela nous laisse les fichiers sur le Couseran, le pays de Vicdessos et les vallées d’Ax. Partons de l’ouest…
- Il faut qu’on y aille, lance Lacazi. Les autres vont nous semer et les traces vont disparaître…
- Donnez-moi quelques minutes encore… Et dans le pire des cas, partez et je vous rattraperai.
- C’est ça, maugrée Lacazi… Pour qu’on soit obligés de venir vous récupérer à nouveau.
Cette remarque tendrait à signifier que ce n’est pas lui qui a été à l’origine de l’opération de sauvetage. Je m’en veux donc de l’avoir si chaudement remercié sans en dire autant aux deux autres. IL faudra absolument que je me rattrape.
- Dans le Couserans, il y a Oust, Couflens, Saint-Girons et Massat… Seule la boucle à partir de Couflens est classée en sortie très difficile… J’ouvre ce fichier… Ca pourrait correspondre.
Concentrée sur chaque étape pour éviter que mes doigts engourdis ne fassent n’importe quoi, je ne ressens pas la nervosité croissante de mes camarades d’infortune. Je suis à fond dans ma recherche, agrandissant l’image jusqu’aux limites de la pixellisation, la faisant glisser pour essayer de me repérer. Coup d’œil à l’écran, regard panoramique sur la montagne autour de nous.
- Ca pourrait être ça… Regardez ! Ici, on dirait le chalet avec son espèce de terrasse en contrebas… La forêt à l’ouest dans laquelle on va s’engager bientôt après cette longue ligne presque droite… Ce lacet, c’est celui où Moza a disparu… Oui ! C’est là !... Virginie, vous avez du génie…
- Mais pas celui d’avoir comme vous un ordinateur qui fait couteau suisse… Alors, on est où ?
Je dézoome en essayant de garder l’image bien centrée sur la position du chalet… enfin, de feu le chalet.
- Au sud d’un lieu-dit s’appelant Salau… Les premières habitations sont à un kilomètre environ après la traversée de la forêt… Dans une sorte de clairière…
Je laisse un temps de silence avant de lancer, triomphante et enfin rassurée sur la suite des événements :
- Je crois qu’on est sauvés !...

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 31 Mai 2014 - 21:48

Au fur et à mesure que nous avançons à la poursuite de l’avant-garde de notre petite troupe de naufragés des neiges, je vérifie le bien-fondé de ma localisation en rapprochant le paysage de ce que je lis sur mon écran. L’entrée en forêt, un petit virage, une mince clairière. A chaque fois, la capture de carte IGN confirme que nous sommes bien là où j’ai dit. Il n’y a que quelques centaines de mètres à faire encore… et en descente.
Nous rattrapons petit à petit le groupe principal. Envolée ma fatigue ! Disparu mon abattement suicidaire ! Je flotte à nouveau sur un petit nuage. J’ai assuré dans ce qui était mon premier objectif, ramener tout le monde à bon port. Il sera temps ensuite de se pencher avec les personnes compétentes sur ce qui a bien pu se passer dans le chalet pendant la nuit et sur la disparition de Liliane Rouquet. C’est pour ne pas avoir su séparer toutes ces urgences que j’ai failli sombrer. J’aime apprendre de mes erreurs… autant que je déteste en faire.
A la sortie d’un virage sur la droite, nous découvrons notre avant-garde arrêtée et regroupée comme des instituteurs dans une cour de récréation. Se sont-ils enfin décidés à nous attendre ? A moins qu’un obstacle nouveau se présente devant eux et qu’ils préfèrent attendre les plus « dynamiques » de la bande pour prendre une décision sur la marche à suivre ?
Ce n’est ni l’une ni l’autre des options que j’ai envisagées. Une silhouette – fort connue de mon cœur et de mes yeux – se détache du groupe et à grandes enjambées accourt à notre rencontre.
- Arthur !...
Il a peut-être crié mon prénom lui aussi mais je ne l’ai pas entendu. Je voudrais bien m’élancer vers lui mais j’ai – au sens premier du terme – mon ordinateur sur les bras. Alors, arrêtant d’avancer, je me fixe sur place, éteint ma « bécane », la range tranquillement dans sa housse. Tranquillement est un mensonge – mais je n’ai pas à le proférer de vive voix celui-ci et c’est préférable – car mon cœur bat la chamade. Parce que l’homme de ma vie a, comme je l’imaginais, remué ciel et terre pour me retrouver… Parce que s’il est là c’est que nous allons pouvoir avoir rapidement un téléphone, une voiture… De quoi nous barrer de cet enfer blanc. De quoi faire en sorte que les limiers de nos services les plus compétents puissent se mettre à la recherche de la patronne. Ces retrouvailles ne sont pas qu’une fin, elles marquent aussi le début d’autre chose. Le début d’une histoire qui ne devrait pas me concerner mais à laquelle pourtant je me sens obligée de participer.
Mon sang est-il à ce point contaminé par la vie que menèrent jadis mes parents véritables pour que je sois devenue celle que je suis désormais ?
- Tu en as mis du temps !
Il hausse les épaules, salue vaguement mes sauveurs et m’enserre dans ses bras soudain puissants. Nos doudounes mélangent leurs épaisseurs rembourrées le temps de quelques baisers aussi sages que le dictent les circonstances. Je ne me sens pas d’écraser Virginie Saint-Lazare en mettant sous ses yeux la force d’un amour qu’elle avait pu espérer pour elle-même en son temps. Même si je ne lui en ai jamais parlé au cours de ces trois journées terribles, je sais qu’elle a été en son temps la petite copine d’Arthur. Donc, je me laisse câliner tout en dissuadant mentalement mon mari d’aller plus loin. Ce qu’il ne fait pas… Sans doute pour les mêmes raisons que moi.
- Ils t’ont dit ? demande-je lorsque nos lèvres commencent à brûler en raison d’une étreinte beaucoup trop chaude pour le froid qu’il fait.
- Je n’ai rien compris… J’ai juste entendu que tu arrivais, que tu étais plus haut… Que tu étais tombée… Tu imagines comme j’ai fondu de bonheur quand je t’ai vu déboucher de ce virage… Avec ton ordinateur dans les bras… Tout toi quoi !…
- Arthur, il s’est passé des choses terribles au chalet. Deux meurtres, un enlèvement… et une avalanche qui a tout ravagé… On est des survivants… Enfin, tous sauf Moza… De tous les gens qui étaient au repas vendredi, il est le seul qui ne reviendra pas…
- La disparue c’est Liliane n’est-ce pas ?
- Comment sais-tu cela ?, dis-je sans pouvoir éviter de prendre cet air soupçonneux que tant de mésaventures tordues m’ont rendu si familier.
Sans rien dire, Arthur me donne son explication. Il ouvre la main d’où jaillit le diamant de Liliane Rouquet.
- Où as-tu trouvé cela ?
- Dans un bobsleigh en bas, près de l’endroit où es garée ta voiture…
- Cela confirme mes idées. Elle a été enlevée cette nuit pendant que tout le monde dormait. Son garde du corps et la cuisinière ont été assassinés, sans doute parce que, eux, n’étaient pas couchés à cette heure-là… Ou parce qu’on les craignait parce qu’il connaissait une des coupables…
- Mais nous aussi, on doit connaître cette coupable ? intervient Virginie… C’est l’étudiante en physique c’est ça ?…
- C’est la seule qui n’était plus dans le chalet quand je suis sortie.
- Alors nous aussi on aurait dû être éliminés…
L’argument porte à plein et me déstabilise. Je ne trouve pas quoi répliquer à cela. C’est Lacazi qui s’y colle pour renouer le fil, mais ce qu’il dit est à peine plus réjouissant.
- Pour nous, c’est l’avalanche qui devait être prévue…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 1 Juin 2014 - 12:02

Quelques palettes, du bois sec trouvé dans un coin du hangar, de vieux chiffons ont permis de faire danser un feu pour nous réchauffer le temps de savoir ce qu’il convient de faire. Bien évidemment, les opinions divergent entre ceux qui veulent prévenir tout de suite les autorités – et pour certains, la presse – et les plus méfiants qui se disent que tout cela va leur retomber sur un coin de la figure et œuvrent pour plus de componction dans notre attitude. Je dois bien reconnaître que chaque camp a des arguments qui portent mais, pour ma part, je me situe dans ce que Michel Jobert en son temps aurait appelé un « ailleurs ». Je suis pour qu’on ne prévienne pas les gendarmes du coin – d’ailleurs qui sait où se trouve la brigade la plus proche – mais bien les gens que je connais au sommet de la hiérarchie du renseignement. Ma fierté dut-elle en souffrir vue ma rupture avec lui, cela relève du colonel Jacquiers et pas du premier pandore venu. J’en avais la conviction depuis le début, la remarque lugubre de Lacazi a fini de m’en persuader. Ce qui s’est joué dans ce chalet au cours des derniers jours sent tellement mauvais que confier la tâche de débrouiller tous les entrelacs de l’affaire à de simples gendarmes serait encore le meilleur moyen de faire traîner les choses. Premières constatations, prise en compte des difficultés de l’affaire, appel à une brigade criminelle, nouveaux interrogatoires des témoins (c’est-à-dire nous), investigations plus poussées avec déblaiement du chalet… Tout cela pourrait bien durer des jours… Je n’ai aucune envie que cela prenne de telles proportions. Ma seule certitude c’est qu’il faut agir vite.
Sous un prétexte futile – me donner quelque chose dans ma voiture pour me couvrir – Arthur m’éloigne du groupe où ça continue de débattre sec sur la manière de redescendre vers Toulouse : même si on prévient la gendarmerie la plus proche (ce qui semble être la tendance qui se dégage), il faudra plusieurs voyages pour nous évacuer et rares sont ceux qui acceptent l’idée d’attendre pendant que d’autres partent.
- La priorité c’est de retrouver la patronne, me dit Arthur en essayant de ne pas montrer aux autres que nous parlons de tout autre chose que de mon écharpe qui traîne sur la banquette arrière. On ne peut pas mêler à ça les flics d’ici maintenant. Ils vont tout mettre en branle avec la finesse d’éléphants dans un magasin de porcelaine…
- Je pense comme toi… Mais ce n’est pas pour autant que j’ai une solution… A part appeler le colonel…
- Le colonel ?... Parlons-en… Il a refusé de bouger le petit doigt pour te retrouver. Il trouve que tu as dépassé les limites de l’ingratitude envers lui et s’il ne t’a pas rayé de sa mémoire, tu n’es plus dans les premiers rangs de ses préoccupations.
Ingratitude ? Le mot me heurte… Je n’ai pas l’impression d’avoir été une ingrate, cela ne me ressemble pas. J’ai juste dit au colonel que je ne voulais plus être un objet qu’on manipule au gré des intérêts du pays et au détriment de ma santé mentale. Cela me semblait – et me semble toujours – une requête légitime… Faudra-t-il donc aller à Canossa pour obtenir quelque chose de lui ? Là, pour sûr, cela deviendrait plus difficile pour moi. Ma fierté a toujours eu du mal à se concilier ave ce genre de génuflexions destinées à retrouver une estime ou un soutien.
- Mais qui peut nous aider à débrouiller toute cette affaire sinon lui ?!... Nolhan est aux abonnés absents depuis un bon moment…
- Il y a bien cette inspectrice avec qui tu as fini de liquider le clan Lecerteaux…
- Virginie Roncourt ?... Je ne sais pas ce qu’elle est devenue depuis qu’elle est partie bosser à Paris…
Je ramasse mon écharpe en me penchant vers l’arrière de la voiture. Il ne faut pas que notre conversation privée s’éternise sans quoi les autres vont se douter que cette mise en retrait n’est pas dénuée d’arrière-pensées.
- Merde !...
Je me cogne la tête au plafond en sursautant. Comment ai-je pu être aussi aveugle, aussi peu vigilante ? Comment ai-je pu ne pas voir ? Ne pas comprendre ?
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Il y a que vendredi soir lorsque nous avons quitté le restaurant à Blagnac j’ai aperçu un visage dans l’ombre. Un visage qui me disait quelque chose… Et soit c’est Alzheimer qui passe tôt chez moi, soit elle était transformée physiquement de manière incroyable… Mais je suis sûre maintenant que celle qui est venue prendre la liste de nos petites requêtes auprès de Liliane Rouquet avant le départ du bus, c’était Virginie Roncourt…
Encore étourdie – du choc et de ma propre nullité – je me pose sur le siège arrière de la Clio.
- Tu comprends ce que cela signifie n’est-ce pas ?
- Que Liliane Rouquet n’a pas organisé ce petit week-end à la montagne toute seule. Qu’elle avait des soutiens haut placés pour orchestrer tout cela…
- Tout cela pour de banales difficultés éditoriales dans un groupe multimédia ?...
- J’allais y venir…
- Je suis perdue…
- Pas moi… On s’arrache d’ici et en vitesse !
- Comment ?!... Sans eux !...
- Ils ont à manger, non ? De quoi se chauffer… Dès qu’on retrouve du réseau pour le téléphone, on prévient les secours… Ils peuvent bien attendre une heure de plus, non ?...
- Je n’aime pas cette idée…
- Si on nous cueille avec eux, nous sommes bloqués pour des heures, des journées entières.
C’est bien ce que je pensais aussi… Mais l’idée de me dérober à mes devoirs de témoin et d’actrice du drame me taraude… Quant à celle de me retrouver à nouveau dans une position de fugitive, elle me rappelle trop de douleurs, de doutes et de dangers pour que j’accepte aisément de recommencer.
- Il faut récupérer mes affaires…
- Tu t’en passeras !…
- Pas de mon ordinateur…
- Ils ne vont pas l’immoler en signe de vengeance, rassure-toi. Tu le retrouveras… Et puis je sais que tu fais des sauvegardes régulières.
- Non, je reste… Pars sans moi…
Et comme pour bien souligner ma détermination, je m’extirpe du siège arrière de la Clio pour sortir par la portière avant-droite. Arthur tend bien le bras pour me retenir mais je suis déjà dehors.
Il n’ose pas me crier après. Du fait de ses sentiments ou par peur d’alerter les autres, je ne sais. Cette passivité me rassure, je retourne d’un bon pas vers le feu et ceux qui tournent en rond autour de lui tout en débattant – toujours – de l’attitude à tenir.
- Alors ? dis-je. Que voulez-vous faire ?
- Prévenir les flics le plus vite possible, dit Blouet. Après tout, on n’a rien à se reprocher. On est juste des témoins.
- Pour nous, ça devrait aller vite… La seule personne qu’ils vont garder un moment c’est vous, ajoute de la Gélie. Vous avez découvert les deux cadavres, vous avez constaté la disparition de madame Rouquet, vous étiez la dernière à quitter le chalet.
Je n’aime pas le tour de la discussion. Ce n’est pas la première fois que j’ai l’impression que le point sur lequel ils arrivent à se retrouver le plus facilement c’est leur défiance envers moi qui ne suis pas de leur monde. Si ça continue, ils vont m’accuser des crimes…
- On est tous des témoins, crache-je sans essayer de masquer l’écœurement qui me prend. Et puisque vous aimez bien balancer des salades sur mon compte, vous pourrez également raconter comment je vous ai faussé compagnie…
Je ramasse mon sac, échappe à un bras qui cherche à m’agripper, court vers la voiture.
Je claque la portière alors qu’Arthur roule déjà.
- Ils mériteraient qu’on les laisse là jusqu’au printemps…
Mon Dieu ! C’est bien moi qui ai formulé cette affirmation si définitive ?
- Passe-moi ton téléphone, dis-je à Arthur qui tel Sebastien Loeb part en travers dans le premier virage. Dans un quart d’heure, je préviens les secours pour qu’ils viennent les tirer de là… Et après je balance ton portable par la fenêtre pour qu’ils ne nous pistent pas en le suivant à la trace.
C’est terrible à dire mais alors que je devrais être anxieuse et énervée par la situation c’est plutôt une sorte de calme reposant qui m’envahit. Cette situation de fugitive, je la connais pour l’avoir déjà vécue. Elle ne me fait plus peur. Je suis prête à l’assumer. Dans toutes ses dimensions.
- Mon chéri, ça t’a déjà fait fantasmer de me voir en brune ?...

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 1 Juin 2014 - 18:04

Changer de peau, d’enveloppe, d’apparence a été dans mes aventures les plus folles un moyen de me soustraire à mes problèmes tout comme une façon pas vraiment théorisée sur le coup de rompre le lien complet avec moi-même. Comme un saut dans une clandestinité résistante dans laquelle Fiona Toussaint se serait dédoublée. J’avais été rousse, chauve, noire de peau ; j’avais porté des noms différents me construisant des identités mensongères me permettant de mieux mentir. Ce que je ne savais pas vraiment faire en tant que moi-même.
Toutefois, cette fois-ci, les choses ne se sont pas présentées du tout comme prévues. Au bout d’un gros quart d’heure, la fuite s’interrompt déjà. Avant que j’ai pu basculer dans une autre moi-même.
- Oh ! Oh ! s’exclame Arthur… On voulait les éviter mais voilà qu’ils sont devant moi.
- Qui ça ? dis-je en relevant le nez de mon écran d’ordinateur.
- Les flics !
- Merde !...
- Je crois que nous n’avons rien à nous reprocher… Ce n’est pas nous qu’ils cherchent… Plutôt les gens qui habitaient cette maison… C’est là que j’ai failli me faire emboutir à l’aller par une caisse plutôt agressive. Donc, on reste calme…
Rester calme ? Plus facile à dire qu’à faire… Fiona Toussaint sait bien qu’elle a laissé une petite dizaine de personnes plus haut dans la montagne. Même fugitive, elle ne peut pas les abandonner. Comment vais-je faire pour ne pas parler d’eux si on nous demande d’où on vient ?
- Laisse-moi faire, continue Arthur qui connaît si bien ma droiture qu’il n’a parfois pas hésité à jouer avec.
- C’est toi le beau parleur, réponds-je…
Je ne suis pas rassurée comme à chaque fois que les forces de l’ordre se plantent sur mon chemin. Terrible paradoxe, ils sont là pour assurer ma sécurité de citoyenne et je suis toujours respectueuse des règles – sauf en quelques circonstances qu’on aura déjà trouvées dans les précédents volumes de ces souvenirs – et pourtant les voir sur le bord de la route me fait me sentir coupable. Comme si je craignais qu’il ne découvre un quelconque méfait, une erreur de ma part que j’aurais totalement oubliée. Comme s’ils allaient me révéler que je ne suis pas aussi parfaite que je voudrais l’être.
Le pandore est un solide gaillard au physique de troisième ligne de rugby, le genre avec qui on obtempère d’abord et on demande des explications ensuite quand il est en civil… Alors revêtu de l’uniforme bleu de la gendarmerie, il faudrait être un sacré criminel pour passer outre l’injonction de s’arrêter qu’il agrémente d’un bras tendu vers l’avant et d’une paume de main dressée verticalement. A la vitesse à laquelle nous roulons, il n’est pas très compliqué d’obéir… même si la voiture, à cause d’un coup de frein un peu trop brusque, menace de partir en travers pendant une seconde.
- Monsieur, madame… Gendarmerie nationale…
Il fait bien de nous le dire. On est sans doute incapable de remarquer son uniforme et surtout le gyrophare bleu aveuglant sur la fourgonnette garée sur le côté. Mais bon ce sont les procédures, alors faisons avec et voyons ce qu’il nous veut.
- Est-ce que je peux savoir d’où vous venez ?
- Du bout de la route… J’ai dû me tromper à un carrefour.
- Certainement… Parce que, à moins de vouloir trouver les sources du Salat, il n’y a pas grand-chose qui puisse attirer les gens ici… Surtout par ce temps-là…
- Vous savez, parfois arriver au bout du monde n’est pas à proprement parler une mauvaise affaire.
Arthur cligne de l’œil à l’intention du gendarme en me désignant d’un léger mouvement de la tête. Entre hommes on se comprend toujours avec presque rien lorsqu’il s’agit de nanas.
- Je vois… Petite sortie en amoureux… Mais c’est dangereux ce genre de petite folie dans les conditions météo actuelles. Il y a la neige en abondance et de forts risques d’avalanche.
Je serre très fort mes lèvres pour ne pas dire que justement j’en ai vu une et que l’image de ce déferlement dévastateur de neige ne me quitte plus. Cela me donne un air pincé qui n’échappe pas au géant courbé pour embrasser de son regard l’intérieur de l’habitacle. Fort heureusement, il se méprend sur le sens à donner à mon attitude : il y voit la gêne d’une jeune femme surprise avec un homme qui n’est peut-être pas son légitime.
- Et vous vous en retournez où comme ça ?...
- A Saint-Girons…
- Ah donc, vous ne vous étiez pas trompé de route ?
Allons, bon, c’est un grand finaud !...
- Je ne pouvais pas vous dire de but en blanc qu’on cherchait un endroit au calme pour… enfin, vous voyez de quoi je veux parler…
- Ce n’est pas interdit que je sache… Et puis là-haut vous ne risquiez d’offenser le regard de personne.
Je crois habile de détourner le mien de regard. Si mon visage voulait bien rougir un peu pour agrémenter mon geste d’un soupçon de vraisemblance supplémentaire, ce serait parfait.
- Vers quelle heure êtes-vous passé ici à l’aller ?
- Je ne sais pas exactement… Le jour était en train de se lever… Vers 8 heures, 8 heures 30…
- Matinaux en plus !... Mais bon, quand on s’aime…
- Monsieur, s’il vous plait…
Il me semble qu’une femme infidèle partie fauter en toute discrétion ne supporterait pas ce genre de propos… je me fends donc de cette injonction mi-outrée mi-impatiente.
- Bien sûr… Vous allez pouvoir repartir dans un petit moment…
Je suis certaine qu’il pense très fort « avant que votre mari ne revienne à la maison ». Il a au moins cette fois-ci la délicatesse de n’en rien laisser paraître.
- Simplement, poursuit-il, nous vous attendions… Ce matin, une grosse voiture, genre 4x4, est descendue par cette route à tombeau ouvert. Elle a provoqué un accident dans la traversée de Couflens. Faute de pouvoir l’intercepter nous-mêmes, nous avons eu l’idée de chercher d’où elle venait… C’est l’avantage d’une neige abondante et d’un temps froid, les marques de pneus s’impriment plus durablement… Il n’y avait que deux séries de traces : celles de la fameuse voiture folle et les vôtres. De là, l’idée que peut-être vous aviez vu quelque chose.
- Vous allez être satisfait, monsieur le gendarme, je peux vous renseigner. Cette fameuse voiture a failli me percuter moi-aussi tandis que je montais… Je l’ai évitée de justesse.
- Ceci, monsieur, nous le savions… Les marques… Toujours les marques… Voilà pourquoi nous attendions impatiemment votre retour… D’autant plus impatiemment que les traces du fameux 4x4 partaient de cette bâtisse que vous voyez sur votre droite… Et vous savez ce que nous avons trouvé dans cette vieille demeure inhabitée ?
Nous échangeons un coup d’œil furtif. La réponse nous inquiète… Nous avons la même chose en tête. Le flic, lui, ne voit rien de notre petit manège, il est occupé à lire un message sur son téléphone.
- Comment pourrions-nous le savoir ?
- C’est juste… Eh bien, figurez-vous que nous n’avons rien retrouvé… Mais ce qui s’appelle rien… Les occupants du 4x4 ont passé au moins une nuit sur place mais après leur départ rien ne l’indique. Comme on dit dans notre jargon, la scène de crime a été nettoyée… Parfaitement nettoyée…
Au mot crime, je dois avoir sursauté. Pourquoi parle-t-il ainsi ? Quel mensonge prêche-t-il pour savoir le vrai ?
- Monsieur, pourriez-vous s’il vous plait venir dans la fourgonnette le temps que j’enregistre votre déposition ?... J’écouterai ensuite le témoignage de madame qui doit être fort intéressant puisque visiblement elle ne vous accompagnait pas à l’aller.
- Mais si !…
- Vous avez dit que cette fameuse voiture avait failli vous percuter pendant que vous montiez…
- Eh bien ?! s’exclame Arthur. Où est le problème ?
Je pose la main sur le bras d’Arthur. Doucement. Pour que le pandore n’imagine pas des choses.
- Laisse tomber, Arthur… Je vais tout lui expliquer… De toute manière, la situation n’est pas tenable.
- Vous êtes fort raisonnable, madame… Madame Toussaint n’est-ce pas ?... Je n’étais pas bien sûr que c’était vous jusqu’à ce qu’on me bippe confirmation de l’immatriculation de cette voiture. Si vous voulez bien descendre et me suivre tous les deux. Nous avons deux ou trois choses à tirer au clair.
- Avant toute chose, monsieur, il faudrait faire envoyer des véhicules de secours vers le sommet de la route. Vous trouverez là-bas des naufragés d’un tout nouveau style qui vous confirmeront sans doute que votre 4x4 si pressé n’était qu’un élément d’une affaire beaucoup plus vaste et qui devrait vous effrayer par son ampleur. Trop lourde pour…
- M’effrayer, madame Toussaint ? Il en faut beaucoup pour cela…
C’est une fin de non-recevoir ferme à ma demande muette de nous laisser repartir.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 2 Juin 2014 - 14:44

Dix minutes plus tard, le gendarme Baudry a changé d’opinion concernant l’affaire qui vient de lui tomber sur les bras. En m’écoutant, il est passé par plusieurs états. Gentiment goguenard au début – qu’est-ce qui a encore bien pu arriver à cette fille qui a fait de la téléréalité ? – il a connu ensuite tous les stades de l’incrédulité. Un enlèvement, deux meurtres, une avalanche peut-être provoquée, tout cela finit de peindre sur ses traits les marques d’un embarras certain.
- C’est du lourd, fait-il…
Pense-t-il à la masse de paperasse que lui et ses collègues vont devoir se colleter rien que pour prendre les dépositions d’une dizaine de personnes différentes ? Ou bien est-il déjà en train de se demander par quel artifice il pourrait se décharger au plus vite de tout cela sur des services autres ?
- Je vous avais prévenu, dis-je en essayant de ne pas donner à mon regard des éclats triomphaux.
Nous nous sommes réfugiés dans la fameuse bâtisse nettoyée pendant que son collègue, saint Thomas d’occasion, est allé vérifier nos dires du côté du port de Salau. C’est dans ce lieu - où j’imagine que Liliane Rouquet a dû transiter - que j’ai fait le récit des événements intervenus depuis le vendredi soir m’attendant à chaque instant à être interrompue par le rapport téléphoné du le gendarme Rouillard.
- Récapitulons… Vous avez donc été droguée, enlevée, séquestrée… Puis vous avez été le témoin de deux meurtres et de l’enlèvement d’une des personnalités les plus puissantes de la région…
- Témoin très indirect, précise-je…
- Certes… Mais vous avez vu les deux corps et, si j’ai bien suivi, vous êtes la seule dans ce cas-là…
- Avec les assassins bien sûr, crois-je utile de préciser. J’espère que vous ne me confondez pas avec eux.
- Vous seriez terriblement tordue si vous aviez monté ce coup-là pour vous faire de la pub.
Je me force à ne pas réagir. Voilà que mon passé médiatique me rejoue des tours. Le gendarme Baudry doit ignorer que je suis professeur à l’université et une personne respectée par la plupart de mes collègues (sauf les jaloux, ça va de soi…). Pour lui, je suis une sorte de créature artificielle qui ne doit d’être encore connue qu’à quelques résurgences épisodiques de ma petite personne à la une de l’actualité. Peut-être a-t-il d’ailleurs oublié lesquelles précisément ?... Et s’il s’en souvient c’est encore pire… Une histoire d’amour avec un journaliste de radio… Une agression supposée contre un académicien français… Un flirt avec un type inconnu. Rien de bien reluisant et positif là-dedans, rien qui n’inspire spécialement confiance.
- Sur le 4x4, vous n’avez rien à me dire ?
- Non… Je n’en connaissais pas l’existence avant qu’Arthur…
- Votre compagnon…
- Mon mari ! réplique-je en appuyant très fort sur chaque syllabe pour essayer de bien souligner que je vis honorablement et que je suis à des années-lumière de mon image médiatique.
- Vous n’avez donc pas pris son nom ?...
- Pas professionnellement…
- Je comprends…
Non, bien sûr il ne comprend pas. Lui, il est dans sa représentation des choses. Fiona Toussaint, ça claque plus et mieux que Fiona Maurel… Changer de nom ce serait me condamner à retourner dans l’ombre. Si seulement il pouvait comprendre que j’adore l’ombre…
- Je suis professeur à l’université du Mirail, j’écris des ouvrages scientifiques. Changer de nom c’est perdre tout le monde… Donc au travail je suis Fiona Toussaint… Et dans la rue, Fiona Maurel. Je ne crois pas être la seule femme dans ce cas-là… Prenez la femme du Président, elle ne sort pas d’album sous le nom de Carla Sarkozy que je sache….
Je freine mon agacement qui commence à se transmuter en quelque chose de plus fort et de plus dangereux. Pas le moment de dérailler… La situation est déjà assez difficile sans que je torpille mes maigres chances de me sortir rapidement d’ici.
- Parfait… J’attends confirmation de vos dires par mon collègue et je rends compte à mes supérieurs.
- La confiance règne…
J’ai beau avoir sifflé cette remarque amère entre mes dents en la marmonnant férocement, le militaire en comprend la teneur.
- Madame, on ne peut pas mettre en branle toutes les forces de sécurité du pays sur un seul témoignage…
- Surtout s’il vient de quelqu’un comme moi ?
Il ne répond pas et se contente de hocher la tête.
- Je vous comprends mais je fais partie de ces gens qui savent qu’on doit agir en fonction de la source qui vous apporte une information. Il y a des sources qui sont fiables, d’autres qui ne le sont pas et…
- Et il y a vous, madame… Difficile à cerner…
- A qui le dites-vous ?!
J’ai accompagné ma remarque d’un soupir même pas feint. Je déteste qu’on mette ma parole en doute, j’y vois un jugement injuste envers moi. C’est comme si on remettait en cause ce que je suis… Et ce que je suis, j’ai eu assez de mal à le construire pour le voir piétiné par des sortes d’incrédules incapables de reconnaître la sincérité quand il la rencontre.
- Je vous raccompagne à votre voiture le temps d’interroger votre mari… Bien sûr, il serait stupide de chercher à vous enfuir. Je vous rappelle que j’ai les clés et qui vous vouliez partir à pied, vous n’iriez pas bien loin par ce temps-là.
- A mon tour de vous rappeler quelque chose… J’ai déjà parcouru plusieurs kilomètres dans la neige depuis ce matin… Je ne risque pas de trouver la force de faire une centaine de mètres de plus. Donc, sur ce point-là comme sur tous les autres, faites-moi confiance et tout le monde gagnera du temps.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 2 Juin 2014 - 17:01

Le gendarme Rouillard s’est retrouvé lui aussi face à un cas de conscience. Qui devait-il redescendre en premier vers la vallée ? Et d’ailleurs, devait-il redescendre quelqu’un ? N’était-il pas préférable de ne pas fractionner ce groupe avant l’arrivée des collègues à qui, immanquablement, cette affaire atypique allait échoir ?
Un vieux reste de galanterie ancestrale française lui a dicté d’évacuer au moins les deux femmes. C’est pourquoi je me retrouve quasiment nez à nez avec celles que j’ai plantées lamentablement dans le froid pour goûter aux joies d’une escapade qui n’aura pas duré bien longtemps.
- Allez ! Dans la voiture !...
La voiture c’est la mienne… Arthur en descend, nous y prenons place en évitant de nous regarder. Le moins qu’on puisse dire c’est que je suis très mal à l’aise à l’idée de devoir cohabiter avec les deux autres femmes du groupe. Alors qu’elles étaient loin de m’être clairement hostiles, j’ai dû les braquer contre moi.
- Vous n’êtes pas allés bien loin, lâche Cathy Miramont avec ce mince sourire narquois qui sied si bien aux circonstances.
- Je ne vais pas dire le contraire…
- Fiona, on avait confiance en vous…
Ai-je le droit de dire que c’était loin d’être réciproque ? Après tout, les circonstances ont peut-être fait que j’ai mal interprété les gestes, les opinions, les attitudes des uns et des autres.
- Je ne l’ai pas toujours sentie cette confiance, Virginie… Vous m’avez plantée dans le chalet et à quelques minutes près, cela m’aurait été fatal…
J’inverse un peu la pression. Un peu seulement… Je continue à me la mettre en me traitant silencieusement de tous les noms d’oiseaux. Autant pour avoir fui que pour avoir raté cette fuite.
- C’est quand même vous qui avez su où nous étions…
- On l’aurait su en continuant à suivre les traces… Il n’y avait pas de raison de se perdre… C’est surtout l’arrivée d’Arthur qui a permis d’augmenter nos chances de nous en sortir. Sans lui, on serait toujours en train de descendre le long de la route.
- Et sans lui, vous ne nous auriez pas abandonnés…
- Je dois le reconnaître… Mais il fallait bien faire quelque chose non ?... Assurer nous-mêmes le transbordement de tout le monde jusqu’à Saint-Girons aurait été très long… Et il faut agir vite dans des circonstances comme celles que nous connaissons… Nous avons choisi l’efficacité… Et je regrette, et j’ai regretté ce choix tout en l’assumant parfaitement… Même si vous auriez sans doute été délivrés tout aussi vite après que j’ai appelé les gendarmes…
- Vous restez persuadée que la patronne a été enlevée ?... Certains font une autre lecture que vous de la situation.
Je me retourne pour affronter le regard des deux femmes. L’avocate m’a lancé une sorte de défi : prouver ce que j’avance. Encore faudrait-il que je sache ce que les autres pensent pour pouvoir démonter leurs suppositions.
- Qui pense autrement ?
- Ceux qui fréquentent madame Rouquet de manière quotidienne ou presque. Depuis des mois, son état psychique n’a cessé de se dégrader. Elle était cassante, elle est devenue odieuse. Elle était directive, toujours en train de suivre une ligne droite et claire ; elle n’a cessé de fluctuer, d’hésiter, d’aller, de venir. La barque de l’entreprise n’était plus gouvernée, elle était de plus en plus à la dérive. Un coup de barre à droite, un coup de barre à gauche, cela ne suffit pas toujours à suivre le bon cap.
- Et ?...
- Qui sait ce qui peut se former comme projet dans un esprit fatigué et stressé ?
- Pas éliminer une cuisinière et un garde du corps quand même…
- Sans doute pas… Du moins directement. Nous savons bien que la patronne n’aurait pas pu commettre ces crimes seule… Mais vouloir éliminer une bande d’incapables jugés coupables de la crise de l’entreprise qu’on dirige depuis des dizaines d’années, cela s’est déjà vu. Faute de pouvoir nous virer, elle aurait fort bien pu vouloir se débarrasser de nous autrement. De manière « accidentelle »…
Je constate amèrement que la remarque de Lacazi sur le déclenchement de l’avalanche n’a pas eu d’effets angoissants que sur mon propre esprit. Cathy Miramont, qui travaille avec Liliane Rouquet depuis tant d’années, est sincèrement persuadée que sa patronne a voulu l’envoyer ad patres en l’écrasant sous un monceau de neige. C’est aussi effrayant que consternant.
- Admettons que vous ayez raison…
- Je n’ai jamais dit que je pensais cela…
Cette manière de botter en touche est suffisamment virulente pour qu’elle ne recouvre pas une contorsion intellectuelle louche. Je suis bien persuadée qu’elle y croit. Et qui sait si elle n’est pas elle-même à l’origine de cette interprétation des faits.
- Admettons cela aussi, reprends-je en essayant de ne pas me démonter. Comment expliquer le diamant dans le bobsleigh ?
- Elle a maigri ces derniers temps… L’anneau aura glissé de son doigt sans qu’elle y prenne garde.
- Et puis, intervient Virginie Saint-Lazare, rien ne dit que cette découverte n’ait pas été voulue.
Tiens, tiens ! Elle aussi verse dans ce conspirationnisme de bas-étage… Cela me déçoit encore plus de sa part que de celle de l’avocate.
- Oui je sais, confesse-je en baissant la tête… Je suis une grande naïve… Beaucoup de gens me l’ont déjà dit. On sème des indices uniquement pour faire croire qu’il s’est passé un truc et moi j’y crois… Sincèrement, vous imaginez la patronne piloter un bobsleigh pour s’enfuir du chalet après avoir assassiné son personnel…
- Encore une fois, les assassinats c’est autre chose mais la fuite en bobsleigh pourquoi pas… Vous semblez ignorer que madame Rouquet a pratiqué la luge pendant de nombreuses années. Si elle a un chalet…
- Si elle avait, fais-je observer machinalement.
- C’est qu’elle est une fondue de montagne et de sports d’hiver. Bien sûr, elle a eu besoin d’aide pour pousser le bob mais elle était ensuite tout à fait capable de le piloter en pleine nuit sur un trajet qu’elle a dû emprunter des milliers de fois depuis l’époque où elle faisait passer des résistants et des aviateurs alliés en Espagne.
Voilà une information que je n’avais pas dans ma besace. Elle devait être fort jeune à l’époque mais cela n’en a que plus d’intérêt de savoir cela. Plus encore que je ne l’avais imaginé, nous étions sur ses terres pendant ces dernières journées.
- A moins que…
Tiens, le voilà qui se ramène mon « à moins que » traditionnel… Sauf que cette fois-ci, je ne compte pas en user pour réorienter totalement mes pensées mais pour nettoyer celles des autres bonnes femmes emprisonnées dans cette voiture.
- A moins que tout ait été fait pour que vous pensiez cela… On vous a drogués cette nuit n’est-ce pas ?... Vous n’avez cessé de vous monter le bourrichon contre la patronne pendant tout ce temps ce qui fait que même ceux qui étaient proches d’elle s’en sont détaché. N’y avait-il pas au sein du groupe certaines personnes plus virulentes que d’autres à son égard ? Les mêmes peut-être qui ont avancé cette idée qu’elle pouvait bien avoir voulu assassiner tout le monde ?...
Je les laisse réfléchir dix secondes et j’embraye à nouveau.
- Elle n’avait aucune raison de vouloir se débarrasser de moi n’est-ce pas ?... Je me suis montrée loyale, j’ai essayé de trouver une solution faisant qu’on nous permette de rentrer chez nous, je n’ai pas ronchonné comme une malpropre alors que j’avais autant de raisons que les autres de regretter mon chez moi…. Donc je n’aurais pas dû être parmi les personnes à supprimer. Au contraire, elle comptait s’appuyer sur Arthur pour relancer sa boutique…
- Fiona, intervient la rédactrice en chef… Vous ne dormiez pas comme une masse ce matin… Cela ne vous a pas frappé cette différence entre vous et nous ?… Comment expliquez-vous cela ?... Sinon par ce que vous venez de dire : elle vous a laissé une chance de vous en sortir alors que nous, nous étions sans doute condamnés dès le départ. En nous réveillant, vous nous avez sauvés… Cela, ce n’était sans doute pas prévu.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 3 Juin 2014 - 19:50

Confusément j’avais bien senti depuis le début que le fait d’échapper à notre prison des neiges ne marquerait pas la fin de nos soucis. Les deux meurtres et la disparition de Liliane Rouquet ne pouvaient qu’approfondir ce sentiment jusqu’à le transmuter en une certitude d’airain. De là à imaginer que ma vision des événements serait contredite par mes « camarades de détention », il y avait cependant un gouffre !...
Leur option me parait totalement abracadabrantesque, comme aurait dit Jacques Chirac ; cela ne repose que sur des ressentiments, des impressions fondées sur le sentiment d’avoir été infantilisés par leur supérieure hiérarchique… Seulement, une historienne ne peut pas se permettre de négliger une opinion même d’apparence farfelue. Leur idée vaut la peine que je me penche dessus pour l’étudier.
En me disant que s’ils ont été capables de la formuler devant moi, ils pourront tout aussi bien la présenter aux enquêteurs qui les interrogeront. Et là qui se trouvera en porte-à-faux par rapport à une multitude de témoignages convergents ?
Mon silence dure donc plusieurs minutes. Ni l’avocate, ni la journaliste, ne parlent non plus. Chacune doit être murée dans ses propres analyses. Oui, vraiment, la libération n’est pas une fin mais le début d’autre chose, d’autres moments difficiles dont rien ne dit qu’ils seront plus courts.
Le gendarme Rouillard est reparti vers le port de Salau pour récupérer trois nouveaux naufragés des neiges. Dans le même temps, un minibus monte depuis Saint-Girons afin de pouvoir redescendre tout le monde en une seule fois vers la sous-préfecture. L’idée de me retrouver dans cette sorte de grand panier à salade avec tous les autres ne m’inspire pas spécialement un enthousiasme délirant. S’il faut en passer par là, je le ferai mais ce ne sera pas de gaité de cœur… D’un autre côté, rester avec eux serait encore la meilleure façon de les empêcher de mettre au point un sale tour à mes dépends.
Je me secoue… Pas possible ! Je vire à la parano !...
Alors, pour m’évader de ma prison de tôle, je pense au colonel Jacquiers en me faisant mille reproches de mon attitude à son égard ; à coup sûr, il m’aurait tiré de là sans sourciller et sans regarder aux conséquences. Et puis je pense à « maman » que je n’ai pas pu accompagner dans son dernier voyage et dont je fais fleurir la tombe sans jamais avoir osé me déplacer pour la voir… Et, de fil en aiguille, il y a les visages de mes vrais parents - que je ne connais que par quelques photographies – qui viennent s’ajouter à cette danse des masques.
Elle est où ma vraie vie là-dedans ? Je suis devenue une « épée » dans mon domaine mais quel est mon mérite réel dans tout ça ? Les chances que j’ai eues n’étaient-elles pas finalement provoquées par une destinée complice ? Ne suis-je pas dans ces instants étranges, coincée dans un chalet puis dans une voiture en attendant sans doute de l’être dans une cellule de prison, en train de révéler l’étendue de mes faiblesses profondes ? Impérieuse, naïve, sûre mes jugements… et finalement pathétique.
Retournement étrange de mes sensations. En m’évadant, je cessais d’être moi-même et j’avais l’impression de me libérer d’un poids trop lourd pour mes épaules. En restant bloquée dans ma propre voiture, en me confrontant à des avis différents et à des regards suspicieux, je redeviens cette douteuse invétérée qui a le sentiment d’avoir acquis une renommée imméritée.
Conclusion ?
Il faut que je me sorte de là…
Et vite !...
Avant que le minibus n’arrive de Saint-Girons.
Avant que le gendarme Rouillard ne redescende.
Avant que son collègue ne ramène Arthur.
Avant que ma raison ne finisse totalement de s’effondrer !

- Vous croyez qu’il y a des toilettes dans cette baraque ?
La question de Cathy Miramont m’arrache péniblement à mon jeu de yoyo intérieur. C’est bien le moment d’avoir ce genre d’envie.
- Cela ne m’a pas frappé, dis-je… Mais je vous conseille d’attendre, Cathy… Si on nous a parqué dans cette voiture, c’est parce qu’on ne veut pas que nous nous baladions… Sans quoi je peux vous dire que je me défoulerais en marchant de long en large.
- Eh bien, ils auraient pu penser à « ça »…
Penser à « ça » ?!... L’avocate connait-elle vraiment l’univers carcéral ? Elle a dû oublier depuis ses jeunes années dans quelles conditions sanitaires douteuses vivent bon nombre de prisonniers, voire de simples personnes placées en garde-à-vue.
- Si quelqu’un descend, le gendarme Baudry qui ne m’a pas l’air d’être le dernier lorsqu’il faut être règlement-règlement pourra fort bien décider que c’est une tentative pour se soustraire à son autorité et vous coller ça dans un rapport. Et ça pourrait faire du vilain…
Je n’en suis pas forcément sûre mais j’ai fréquenté le militaire de près pendant dix bonnes minutes et pas elles. Raison suffisante pour qu’elles me croient sur parole.
- Je veux bien aller voir si…
- Oh oui, ce serait sympa… J’ai la vessie qui va exploser.
J’ouvre doucement ma portière, descend en levant les bras et sans refermer. Je sais pertinemment que d’où il est placé le gendarme ne peut pas me voir, pas plus qu’il ne peut voir la voiture ; en revanche, un claquement de portières et il risquerait de jaillir pour voir de quoi il retourne. En fait, il est persuadé que nous ne pouvons pas bouger de là… et quand bien même nous bougerions, nous ne pourrions pas aller très loin. La montagne, encore une fois, nous emprisonne. Plus que l’habitacle de ma Clio en fait.
Je m’avance vers le portail et disparait ainsi à la vue de mes colocataires automobiles. Voilà, il s’agit de bien calculer mon timing… Je n’ai bien sûr jamais eu l’intention d’aller intercéder auprès du gendarme. Il ne faut quand même pas me prendre pour une pigeonne !... En revanche, je sais très précisément maintenant comment je vais me faire la belle grâce à la vessie trop remplie de l’avocate.

59 !
60 !
Une minute après avoir disparu des écrans radar de Cathy Miramont et de Virginie Saint-Lazare, je réapparais en faisant de grands signes les invitant à me rejoindre. Les deux femmes sortent des sièges arrière en faisant basculer le siège passager pour passer par la portière restée ouverte. Parfait ! Elles ne pensent pas à claquer la portière en vertu du grand principe qu’on a tendance à laisser ouvert quelque chose qu’on a trouvé ouvert. C’était le point le plus délicat de mon plan et tout s’est bien passé.
Allez ! Il s’agit d’être convaincante !...
- Il a été compréhensif… En revanche, on se débarrasse de ce qu’on a en trop et puis ensuite on ne doit plus bouger… Pas de toilettes à l’intérieur, il faudra faire dans la nature. Je vous conseille d’aller par là.
Je montre avec autorité la direction de la petite passerelle qui enjambe le Salat.
- Que voulez-vous dire ?
- C’est là que je suis allée tout à l’heure…
Le pire c’est que c’est vrai. Vous me voyez inventer ce genre de mensonge ?
- Il y a trois ou quatre marches et puis on est sur le bord de la rivière… Personne ne peut vous voir.
Cathy Miramont ne se le fait pas dire deux fois. Virginie Saint-Lazare hésite visiblement à l’accompagner.
- Il a dit qu’ensuite il ne voulait plus qu’on bouge.
Mon insistance a raison de l’hésitation de la journaliste qui, à son tour, prend la direction que j’ai indiquée.
En fait, je me fiche qu’on les voit ou pas de la route… Il n’y passe personne… En revanche, ce qui m’importe c’est qu’elles ne me voient plus pendant une trentaine de secondes.
Le temps de remonter dans la voiture, de prendre mes clés dans mon sac, de démarrer la voiture et de me tirer aussi vite que je peux…
Et le gendarme Baudry pourra toujours essayer de me courir après à pied… Bien fait pour lui ! Il aurait dû penser que la clé que lui a donnée Arthur était le double et que l’originale se trouvait sur mon propre trousseau dans mon sac.
Mauvais point pour vous, gendarme !
Mais nouvelle chance pour moi de disparaître.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 3 Juin 2014 - 23:59

En cet instant où je file aussi vite que possible vers la suite d’une aventure si mal engagée, j’aimerais bien ne me concentrer que sur la route et ses périls. Malheureusement, la lutte entre mes deux personnalités reprend une fois retombée l’excitation de l’évasion. Paranoïaque et schizophrène, voilà qui ne s’arrange guère pour moi. D’un côté, je sais que la liberté m’est essentielle pour faire le point sur toute l’affaire et la conduire à ma guise : ce que je sais, ce que j’en comprends est bien minime encore mais je reste persuadée que j’en sais au moins cent fois plus que ceux à qui on confiera l’enquête ; attendre qu’ils avancent serait perdre un temps précieux. Mais, en contre-point, il y a le terrible sentiment d’avoir abandonné Arthur au milieu de nouveaux soucis : lui qui avais remué ciel et neige pour me retrouver, le voilà à nouveau plaqué par mes soins. Suis-je donc une ingrate de la pire espèce ? Celle qui pense ne pas l’être…
Dans cette lutte consciente à l’intérieur de mon inconscient, l’autre Fiona Toussaint, celle sur laquelle pèse une lourde hérédité que n’aurait pas manqué d’étudier Emile Zola, ne tarde pas à prendre le dessus. Froidement. Presque avec une certaine jubilation.
Le gendarme Baudry n’a pas de voiture pour me courser – du moins pour l’instant – mais il a toujours de quoi communiquer. Il a déjà dû prévenir le minibus qui vient à ma rencontre. A son bord, un conducteur et vraisemblablement un ou deux autres agents de la force publique. Ils ont mon identité, le numéro de ma plaque d’immatriculation, le type de ma voiture. Lorsque je les croiserai, ils n’auront aucun mal à m’arrêter et ce sera ma deuxième fin de cavale de la matinée. La première a été amère, la seconde serait désastreuse. Qui sait même s’ils ne tireront pas sur une dangereuse récidive ?
Hors de question de se faire prendre à nouveau !
Cela veut dire trouver une solution. Et vite !

Une grosse dizaine de kilomètres plus haut, Arthur essaye de convaincre le gendarme Baudry qu’il faut me faire confiance, me laisser prendre le large. Avec toutes les difficultés du monde on s’en doute. Il n’y a rien de pire qu’un membre des forces de l’ordre froissé de s’être fait posséder.
- Bon sang ! s’emporte Arthur. Je vous dis d’appeler ce numéro ! On vous donnera des ordres !
- Encore un mot, Maurel, et je vous fais boucler tout de suite…
- Alors bouclez-moi ! De toutes les manières, vous ne pourrez pas faire autrement. Si j’étais libre, vous me fileriez le train pour savoir où elle va, où elle est. Donc, je suis encore mieux entre vos mains qu’en liberté… Parce que si j’étais libre, je chercherai à la rejoindre…
- Vous êtes complètement frapadingue ! Il y a des fois où je me dis que ne pas être célèbre est une bénédiction…
- Je ne peux qu’être d’accord avec vous sur ce point… Et sans vouloir entrer dans des détails biographiques qui vous assommeraient, je peux vous certifier qu’en ce moment Fiona fuit précisément ce qu’elle est…
Cette considération psychologique n’a aucun effet sur le gendarme. Il chiffonne nerveusement entre ses mains la feuille sur laquelle il a noté la déposition d’Arthur. Un bout de papier dont il doute qu’il ait désormais le moindre intérêt et la moindre valeur.
- Elle ne peut pas comprendre que cette fuite l’accuse ?
- L’accuse de quoi ? questionne Arthur.
- De tout ce qu’elle s’est vantée d’avoir découvert…
- Vous êtes vraiment trop con !...
Arthur, qui n’aime pas le sport, n’avait peut-être pas une idée précise des ravages que peut faire une main de troisième ligne de rugby quand elle vous arrive en pleine figure.
Maintenant, il sait !

Le nom de Seix m’arrache un léger sourire. Cela ne doit pas être facile de vivre dans une ville avec un nom pareil…
Soit que l’ambiance soit particulièrement chaude à Seix, soit que les agents municipaux soient efficaces, la neige est ici domestiquée. Oh, elle n’est pas absente mais on l’a rejetée hors du cœur de la chaussée et d’une partie des trottoirs. Ce qui me donne un avantage : si je quitte la chaussée principale, on ne remarquera pas les traces de mes pneus. Justement sur la gauche, un embranchement en pointe se dirige vers le collège.
Et pourquoi pas après tout ?... Avec un temps pareil, les transports scolaires doivent avoir été supprimés à nouveau. Il est possible aussi que des profs n’aient pas réussi à venir jusqu’à leur établissement. Il doit y avoir des places sur le parking… Je vais y laisser la Clio et j’aviserai ensuite.
Comme les choses semblent bien se goupiller, il y a à proximité du chemin du collège un petit panneau jaune et bleu que je trouve fort sympathique. Un distributeur de billets de la Poste ! Voilà qui me permettra de laisser une trace de mon passage, mais j’espère bien que ce sera la dernière avant un bon moment.
Tout ceci est parfait ! Je vais abandonner ma voiture, vider le distributeur de son excédent de petites coupures et chercher une bonne âme pour me conduire à la gare la plus proche. Au besoin contre une somme sympathique. Allez donc savoir pourquoi les billets favorisent l’éclosion de telles âmes pures et désintéressées…
Je suis en train d’essayer de convaincre la machine de me donner plus des 1200 euros qu’elle m’a accordé lorsque, sirène hurlante et gyrophare bleu aveuglant, le fameux minibus passe sur la route en contrebas du parvis de la Poste. S’ils pensaient m’intercepter avec un tel niveau de discrétion, ils sont décidément encore plus naïfs que moi.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 4 Juin 2014 - 18:12

Le double carillon de l’église de Seix et de mon estomac en atteste, il commence à faire sérieusement faim. Et il serait carrément stupide de prendre le temps d’aller voir s’il n’existe pas un restaurant potable dans cette sympathique (et généreuse) petite ville. Ce qui m’importe c’est de mettre la plus grande distance possible entre les gendarmes et moi. En sachant que sauf coup de bol extraordinaire, il me faudra traverser Saint-Girons dont doivent dépendre les gendarmes Baudry et Rouillard (en fait, je le sais maintenant, ils appartenaient à la brigade d’Oust). Alors, en attendant, pas question de laisser de traces trop évidentes de mon passage. Les flics iront montrer ma photo ici ou là pour retrouver les différentes étapes de ma fuite. Plus je disparaitrai de leurs radars, mieux je pourrai reprendre (ou entamer ?) ma traque.
Un grand coup de klaxon me fait sursauter. Sans m’en rendre compte, submergée par la tension nerveuse, la faim et une anxiété bien compréhensible, j’ai dangereusement dérivé et je me trouve au beau milieu de la petite route qui descend du collège de la ville. Je fais un petit signe de la main pour m’excuser. Pour quelqu’un qui voulait de la discrétion, c’est raté ! Le conducteur se souviendra de moi.
Il s’en souviendra d’autant plus qu’il ne se contente pas d’un coup de klaxon mais en ajoute trois de plus, brefs et bien sentis. Comme si cela ne suffisait pas pour me faire expier mon imprudence, il ouvre la portière. Allons bon ! Voilà que ça se complique déjà…
D’un autre côté, s’il ne se méfie pas, je pourrais toujours essayer de lui piquer sa voiture… Non, non ! Mauvaise idée nourrie au biberon du cinéma. Piquer une voiture que son propriétaire pourra décrire très précisément c’est donner des cartes à moyen terme aux forces de l’ordre qui vont me traquer sans merci. La Mazda rouge vif de l’automobiliste est aussi discrète qu’un gros matou dans une troupe de petits rats de l’opéra. Ou alors, il faudrait le prendre en otage pour me garantir son silence mais ça c’est bien au-delà de ce que je me sens moralement capable de faire.
- Mademoiselle Toussaint ! s’exclame le conducteur en passant la tête entre la portière et le pare-brise. J’étais bien sûr que c’était vous…
- Comment vous me connaissez ?...
C’est évidemment une question stupide. Le gendarme Baudry me connaissait bien lui aussi. Comment est-ce que je me débrouille pour oublier que - pour de mauvaises raisons - je suis un visage connu.
- J’ai participé au stage du PAF dans lequel vous êtes intervenue l’année dernière sur « Nouveaux regards sur la France de l’Ancien Régime ». Jacques Bilgen… Je suis prof ici au collège Jules Palmade.
Ah oui, le stage du Plan Académique de Formation ! Aurélie Blanchard m’avait contactée quelques mois avant afin de faire une présentation des avancées historiographiques sur l’absolutisme. Je ne l’ai pas oubliée cette formation mais ce ne sont que trois heures rapidement passées de ma vie. Après avoir répondu à un certain nombre de questions, il avait fallu que je file pour aller donner mes cours à la fac. M’enfin, j’ai bien l’impression que je suis en train de toucher les dividendes de cette intervention gracieuse auprès d’enseignants du secondaire.
- Tout à fait… Je n’en ai fait qu’un, j’aurais du souci à me faire si je l’avais oublié.
- Et vous faites quoi par chez nous ? Du tourisme ?...
Allez, ma vieille, faut mentir !... Un peu, juste un peu… Pour ne pas te donner mauvaise conscience mais avec assez de sincérité pour que ce collègue de collège te croit.
- Je faisais du tourisme… Ma voiture m’a lâchée dans un virage après s’être prise pour Candeloro… Je cherche comment revenir vers Toulouse… Parce que j’ai cours à la fac cette après-midi…
- Eh bien, je crois que vos étudiants devront apprendre à se passer de vous pour aujourd’hui. Ca continue à circuler très mal, il n’y a pas de cars départementaux, pas de ramassages scolaires… mais si vous voulez, je peux vous véhiculer jusqu’à la gare de Boussens… Là-bas, vous aurez sans doute des trains pour rentrer sur Toulouse.
Que croyez-vous que j’ai fait ? Au lieu de sauter aussitôt sur l’occasion en or qui m’était donnée de mettre les voiles en toute sécurité, j’ai fait des manières. Comme quoi cela me gênait de le déranger… Avec le temps qu’il faisait en plus. Mais, cela n’a pas suffi à le dissuader de m’apporter son aide. Il a insisté et j’ai fini par céder. Tant pis pour lui si la maréchaussée l’intercepte avec une dangereuse fugitive à bord de son véhicule.
- Mais vous habitez où ?...
- Ne vous occupez pas de cela…
- Quand même, si vous habitez ici…
- Non, je vous rassure. Je suis à Saint-Lizier… Ma femme est professeur des écoles à Saint-Girons… Mais les postes sont rares en Ariège et cela fait 15 ans que je fais la route jusqu’à Seix trois fois par semaine. Vingt kilomètres aller et autant au retour. Au début, on a l’impression qu’on ne survivra pas à ces routes de montagne surtout quand il gèle à pierre fendre ou qu’on a cinq centimètres de neige sous les roues. Et puis, on met les bons pneus et on s’habitue… La preuve aujourd’hui je suis passé… Pour découvrir que je n’avais que cinq élèves en moyenne par classe.
Je me cale dans le siège de la Mazda en prenant la bonne résolution de me forcer à être la plus agréable possible. Non que je ne puisse pas l’être mais je crains que l’excitation qui me porte dans mon élan fugitif se marie mal avec une conversation quasi professionnelle. Car un prof d’Histoire avec une universitaire de la même matière à bord de sa voiture ne va pas se contenter de lui parler de la neige et des températures qui devraient continuer à chuter. Il va essayer de l’entraîner vers son domaine de prédilection, histoire de se donner un complément de formation sans avoir à ouvrir un ouvrage savant après sa journée de boulot.
- C’était intéressant votre intervention sur l’Ancien Régime mais concrètement c’est difficile d’enseigner ça comme ça… Les manuels en sont restés à l’ancienne vision… Et si on ne suit pas le manuel, vous avez les parents sur le dos…
Et c’est parti !

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 4 Juin 2014 - 19:43

La gare de Boussens est une petite gare traditionnelle dont l’origine doit bien remonter au Second Empire si j’en juge par son architecture. Elle n’accueille à quai que des TER… et des autocars dans la « cour » pour la direction de Saint-Girons… Ces fameux autocars qui ne circulent pas aujourd’hui.
J’ai eu le temps pendant le trajet, tout en dissertant sur le rôle exact de la bourgeoisie dans les décisions politiques d’Ancien Régime, de définir les grands axes de la suite de mon escapade. Une escapade dont j’ai bien cru qu’elle cesserait presque aussi vite que la précédente lorsque j’ai aperçu deux uniformes bleus sur le bord de la route mais ils devaient guetter une Clio banale et n’ont pas prêté attention à la passagère d’une Mazda rouge coiffée d’un improbable bonnet multicolore à pompons et le visage mangé par des lunettes de soleil obligeamment prêtées par le propriétaire du véhicule. Triple ouf discret en constatant qu’ils ne réagissaient pas !
Etre à la gare c’est déjà une bonne chose mais il convient de ne pas se tromper. Je sais pertinemment où je veux aller, je sais comment y aller. Reste à donner l’impression à tout le monde que je vais ailleurs. La consultation des horaires sur un dépliant papier ne me porte guère à l’optimisme. Prochain train pour Toulouse à 16h17… Et dans l’autre direction, c’est du 13h56… Il est 13 heures 10. Ici, il n’y a pas un train qui s’arrête toutes les heures, je suis immobilisée pour un bon moment.
Raison de plus pour ménager mes arrières, on ne sait jamais. Je réajuste mes cheveux pour qu’aucune boucle ne dépasse du bonnet. Je le porte tellement enfoncé que cela me donne un air niais que je ne peux que trouver satisfaisant pour le succès de mon entreprise. Faute de lunettes de soleil – je n’ai pas osé demander à mon convoyeur improvisé de me laisser les siennes – je plisse au maximum les yeux comme quelqu’un qui aurait des problèmes de vue. Cela ne m’empêche pas de dévaliser consciencieusement le distributeur de friandises en bénissant la société Sélecta qui, peu à peu, se déploie sur toutes les gares petites et moyennes. Chips, gaufre dure et Snickers en pack de deux. Un Coca et une Evian. Ce n’est pas de la gastronomie mais ce sera déjà pas mal en attendant mieux… Ou pire... Pour me donner le temps d’avaler tout ça, je sors sur le quai histoire de repérer la disposition des lieux.
A cette heure-ci, il ne devrait pas y avoir de monde puisque le prochain train n’est pas avant 13h56. Or, ils sont une bonne dizaine à se presser sur le quai central et on ne se balade pas de long en large dans le froid sans une bonne raison. Pas difficile de la deviner. Avec les conditions météo délicates, le précédent train pour Toulouse est en retard et ce sont les passagers du… Coup d’œil à la fiche que j’avais fourrée dans ma poche… 12h18 qui font le pied de grue.
Magnifique !
Je remets à plus tard mon festin pantagruélique et je me précipite vers le guichet automatique en espérant que j’aurais assez de monnaie puisque je ne compte pas signaler mon passage par Boussens en utilisant ma carte bancaire. Pour un Boussens-Toulouse, on me demande quasiment 12 euros… Même en raclant les fonds de mon porte-monnaie je ne les ai pas, mes liquidités en ferraille s’étant amenuisées après mes achats de friandises. Bien sûr, je pourrais ne pas prendre de ticket mais si on veut passer inaperçu, il vaut mieux limiter le risque de se faire pincer par un contrôleur. Tant pis ! Quand il faut y aller, faut y aller !... Je me plante face à la guichetière qui se morfond sur sa grille de mots croisés en attendant le client.
- Pas trop froid ? dis-je aussi sincèrement que possible mais en essayant de rendre ma voix un peu pâteuse.
- Non, ça va…
- Vous ne devez pas voir beaucoup de monde avec ce temps-là…
- On a nos habitués, répond-elle en riant… Mais c’est vrai que c’est un peu mort… Heureusement comme les trains ont entre 45 minutes et une heure de retard à cause de la neige et du gel dans la rampe de Capvern, on a un peu d’animation… Entre les râleurs et les frigorifiés…
- Je voudrais un billet pour Montpellier… 1ère classe…
- Ce sera en seconde jusqu’à Toulouse, madame…
Je fronce encore un peu plus les sourcils ce qui me ferme quasiment les yeux. Il faut qu’elle se souvienne de moi. Pas pour mon apparence mais pour des détails comme ceux-là. L’accroche décalée, la mine déconfite de devoir voyager parmi les « bouseux » de seconde classe… Et qu’elle associe à tout cela la direction de Montpellier où je n’ai aucune raison de me rendre. Si les flics remontent jusqu’à cette gare rapidement, il faut qu’ils croient que je vais à Montpellier. S’ils sont dans les choux, mon petit stratagème n’aura été qu’une précaution de plus pour réussir à m’évaporer dans la nature.
- Ca fait combien ?
Là encore, je niaise un peu. J’aurais dû demander en premier les horaires.
- 70 euros, madame…
J’aligne quatre billets de vingt. Payer en liquide pour une destination si éloignée n’est pas non plus habituel. Je suis décidément en train de me faire la complète. Si elle m’oublie cette brave guichetière cruciverbiste c’est qu’elle l’aura fait exprès.
Elle me tend le long ticket couleur crème que je prends le temps de regarder comme si c’était la huitième merveille du monde, me rend ma monnaie sous forme de pièces ce que je ne peux qu’apprécier.
- Merci…
- Ne trainez pas… Le TER pour Toulouse ne devrait pas tarder à arriver…
- Vous avez raison… Ce serait bête de le rater.
C’est pourtant précisément ce que j’ai l’intention de faire.

A peu près au même moment, sur la route entre le hameau de Salau et Couflens, mes anciens compagnons de captivité et Arthur embarquaient dans le minibus bleu gendarmerie monté depuis Saint-Girons. Direction, la brigade d’Oust… Direction toute provisoire car, les gendarmes Baudry et Rouillard ne pouvaient l’ignorer, il n’y avait pas chez eux de quoi mettre à l’ombre autant de personnes à la fois. Il allait falloir réquisitionner quelques chambres d’hôtel pour garder tout ce petit monde au chaud le temps d’en finir avec les auditions et de rendre compte à la hiérarchie.
D’ici là, il convenait de mettre en branle tous les dispositifs de surveillance du territoire afin de retrouver Fiona Toussaint. Yannick Baudry ne se faisait pas trop de souci à ce sujet. Aveuglé par ses certitudes d’avoir affaire à une diva du petit écran décérébrée et fantasmeuse de surcroît, il pensait qu’on n’aurait aucun mal à me repincer. Enroulée autour d’un arbre, en pleurs sur le bas-côté de la route ou bloquée à un arrêt de bus attendant le passage d’un autocar qui ne viendrait jamais. Me laisser une bonne heure de marge ce n’était pas à son sens me donner une chance de m’en sortir mais bien lui permettre de régler d’abord son problème initial : l’affaire du 4x4 noir.


Dernière édition par MBS le Sam 7 Juin 2014 - 9:23, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Ven 6 Juin 2014 - 22:48

13h27. Le TER n°872880 (c’est marqué sur ma fiche horaire) entre en gare de Boussens en provenance de Luchon. C’est une rame à deux caisses plutôt ancienne ; les deux parties ne communiquent pas entre elles.
Comme peu de personnes descendent, les quatre portières sont prises d’assaut par des usagers pressés de monter se réchauffer à l’intérieur. Là où en temps normal j’aurais observé ce manège sans m’énerver, je force ma nature pour me trouver au milieu de cette presse n’hésitant pas à bousculer de pauvres quidams pour me frayer un passage… et en me mordant les lèvres pour ne pas dire désolé…
Il faut qu’on me remarque ! C’est là mon plan… Je vais donc m’ingénier pendant la grosse minute de l’arrêt en gare à parler fort et à faire une ou deux remarques bien senties…
- Mais ça pue dans ce wagon ! C’est pas possible ! Vous vous êtes pas lavés ce matin ou quoi ?... Je vais aller voir à côté si les gens sont mieux élevés…
Et, ostensiblement je remonte le couloir central à contre-courant des gens montés par la seconde porte du wagon. Un choc dans une valise, un pied écrasé… Si j’avais mauvais fond, je dirais que je m’amuse bien… Mais c’est finalement intéressant de jouer sciemment quelqu’un qu’on n’est pas, on se découvre des petits plaisirs coupables auxquels on n’a jamais accédé à cause d’une trop bonne éducation. Quand les flics interrogeront tous ces gens-là à leur descente du train à Toulouse – c’est là qu’ils chercheront à me coincer pendant mon créneau de correspondance -, tout le monde se souviendra de la malpolie gonflée montée à Boussens. Et ces flics qui ne connaitront pas la véritable Fiona Toussaint s’y laisseront abuser… Du moins tant que quelqu’un d’un peu plus malin que la moyenne ne notera pas qu’une telle attitude n’est pas compatible avec ce que je suis, pas plus qu’avec la discrétion que rechercherait une fugitive futée.
En arrivant sur la plateforme, j’ouvre la porte opposée au quai et me laisse glisser sur la voie voisine. La masse de la rame me dissimule aux contrôleurs, au chef de gare. Je repousse la porte, attends les coups de sifflets répétés qui vont libérer le TER de sa courte halte à Boussens, la claque et roule sous le train de marchandises qui est stationné sur la quatrième voie. J’ai bien observé pendant mon attente que convoi-là n’est pas prêt à partir : les pantographes ne sont pas levés, la cabine de pilotage est vide. Il ne risque pas de me rouler dessus. Ce n’est pas très confortable comme repère provisoire, il ne fait vraiment pas chaud mais au moins j’ai disparu des écrans radar pour tout le monde à la gare. Quand le prochain train pour Tarbes viendra à se présenter, je jaillirai de ma cachette, je me faufilerai à l’intérieur sans rien dire, en ayant retourné ma doudoune et enlevé mon bonnet. Nin vu, ni connu ! En gare de Tarbes, je prendrai un TGV pour Bordeaux… Et à Bordeaux, soit je m’accorderai un peu de repos dans un hôtel près de la gare, soit je sauterai dans un train pour rentrer aussitôt à Toulouse. Tout dépendra de l’état du trafic.
Avec le recul, je continue à me dire que c’était une idée propre à tromper « l’ennemi ». Elle ne devait toutefois pas se dérouler exactement comme je l’avais envisagée.

- Encore une fois, monsieur Maurel, dites-nous où votre femme a bien pu s’enfuir !... Vous êtes journaliste, vous avez déjà entendu parler du plan Epervier ? Mon chef de brigade, sur le rapport que je lui ai fait, a contacté le commandant du groupement de gendarmerie de l’Ariège pour activer ce plan de traque d’un fugitif dangereux. Nous avons étendu le périmètre à la Haute-Garonne et aux Hautes-Pyrénées au cas où votre femme aurait pris une avance plus importante que nous le pensons. Avec le temps qu’il fait, il vaudrait mieux qu’elle se rende rapidement, sans quoi cela va devenir infernal pour elle. Barrages sur les routes, patrouille dans les gares et hélicoptères dans le ciel.
Yannick Baudry se veut convaincant mais il y a dans son œil noir une fureur si évidente qu’elle ne peut que dissuader Arthur de lui donner la moindre information. D’ailleurs, quelles infos pourraient-ils avoir en sa possession ? Il se doute bien que je vais essayer de rejoindre Toulouse mais il sait aussi que je ne vais pas être assez débile pour retourner à l’appartement ou contacter Ludmilla. Alors, sans doute insatisfait du premier bourre-pif qu’il a essuyé, il en rajoute vaillamment pour provoquer à nouveau l’officier de gendarmerie.
- Je crois qu’elle avait cours cette après-midi au Mirail… Envoyez quelqu’un là-bas, je suis certaine qu’elle y est allée tout droit. Elle n’aime pas poser de lapins à ses étudiants.
- Monsieur Maurel, vous faites obstruction à une enquête de gendarmerie !...
- Au contraire, je vous aide à ne pas perdre votre temps dans une direction qui n’est pas la bonne. Ma femme n’est coupable de rien. Tout ce qui est arrivé est pour le moment inexplicable mais je lui fais plus confiance pour percer à jour ce mystère qu’à votre esprit borné… Ceci étant dit bien sûr avec tout le respect que le bon citoyen que je suis doit à l’uniforme que vous portez…
Le gendarme Baudry serre son poing pour tenter de maîtriser la pulsion destructrice qui l’anime face à l’insolence… Mais, au lieu de le tourner vers le visage d’Arthur, il l’abat sur la table si violemment que le gobelet d’eau qu’elle porte se renverse et inonde quelques papiers posés là après son entrée.
- Coupable de rien, dites-vous ? fait-il en récupérant précipitamment les quelques feuilles et en les secouant pour chasser les gouttes qui attaquent déjà l’encre. Voici le début de la déposition de monsieur Jasper Winckhlok, qui est…
- DRH du groupe de La Garonne libre… Je le connais… Je suis destiné à devenir en quelque sorte son supérieur.
- Eh bien, je pense que vous aurez quelques questions à régler ensemble avant si vous voulez pouvoir collaborer. Monsieur Jasper Winckhlok affirme que cette nuit, tous les habitants du chalet ont été drogués et ont dormi comme des masses. Tous sauf justement votre femme qui est venue, fraîche comme une rose, les tirer de leurs lits alors qu’eux-mêmes étaient encore sous l’effet des anesthésiques. Il apparaît donc que Fiona Toussaint était la seule à pouvoir perpétrer les crimes dont elle affirme avoir été la première à découvrir l’existence.
- Découvrir un corps ne prouve pas qu’on ait tué.
- Qui alors ?... Madame Rouquet, une octogénaire ?...
- Quelqu’un venu de l’extérieur…
- Quelqu’un venu de l’extérieur qui serait reparti en bobsleigh… J’ai déjà entendu cette version quelque part… Ah oui ! C’est ce que votre femme m’a raconté tout à l’heure avant de se faire la belle…
- Profitant de votre inconséquence et de votre absence de jugeote.
- Je ne vous permets pas ! hurle Baudry en estourbissant le bois de la table pour la seconde fois… Vous me prenez pour un con mais je vais vous montrer qu’on peut réfélchir aussi bien que des journaleux !... Si une personne était montée au chalet, il y aurait eu des traces autres que celle du fameux bobsleigh dans la neige du chemin. C’est donc une personne qui se trouvait dans l’habitation qui a commis les deux assassinats cette nuit. Votre épouse ou votre patronne… Choisissez…
- Et Sarah ?
- Sarah ?... Ah, vous voulez dire l’étudiante en physique… Elle ne s’appelle pas Sarah d’ailleurs mais Bénédicte… Comment je sais cela ?... Eh bien, sans doute pressé, vous avez quitté trop tôt les Molos d’Anglade. Ceux qui sont restés là-bas et qui ont poussé la curiosité jusqu’à explorer les hangars voisins de celui où trônait le fameux bobsleigh ont découvert ladite demoiselle recroquevillée sous un escalier. Les poches remplies de billets de 200 euros mais la tête complètement explosée… Une vraie bouillie… D’après les premières constatations de l’officier Rouillard, trois balles tirées à bout portant. Je vous repose donc ma question en espérant vous avoir convaincu de son bien-fondé. Où votre femme a-t-elle pu aller après nous avoir faussé compagnie ?...
- Donner son cours d’Histoire moderne à la fac.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 7 Juin 2014 - 10:36

Je suis historienne mais vraiment pas géographe. J’avais imaginé – je ne sais pas pourquoi - que le trajet Boussens-Tarbes était court. Mon dépliant, lu et relu, pour m’occuper l’esprit dans mon abri précaire entre traverses gelées et fond de wagon, m’avait à chaque fois détrompé durement. Il fallait plus d’une heure pour rallier les deux villes… Et avec le froid, la neige et la forte déclivité de la rampe de Capvern, il en faudrait plus encore. Mon évasion, si elle était pertinente dans son principe, se heurtait à un problème que j’aurais fort bien pu anticiper : je m’évadais sur le dos d’un escargot bleu et gris.
Fort heureusement, le contrôleur a d’autres chats à fouetter que de vérifier les titres de transport (il a dû le faire entre Toulouse et Boussens) et la clandestine que je suis peut débarquer sur le quai à Tarbes sans avoir été inquiétée. Mais comme nous avons 40 minutes de retard, il me reste trop peu de temps pour prendre un billet pour le TGV vers Bordeaux. Je pourrais bien sûr monter et aller voir le contrôleur pour qu’il régularise ma situation mais ce serait me distinguer, imprimer mon image dans sa mémoire. Trop risqué ! Puisque le prochain TGV est à 18 heures et quelques, cela me donne du temps pour aller faire quelques emplettes en ville.
Les mauvais esprits estimeront sûrement qu’une femme sans occupation n’a qu’un seul refuge : les magasins. Je leur objecterai que rester comme un piquet dans une gare relativement petite pendant deux heures c’est un bon moyen de se faire remarquer. Et pour faire bon poids j’ajouterai que cela me donnera le temps de changer un minimum d’apparence pour finir d’égarer – c’est ce que j’espère en tous cas – ceux qui sont lancés à mes trousses.
Une amie m’a raconté que les habitants de Tarbes sont persuadés de vivre dans une grande ville parce qu’ils ont des bouchons et beaucoup d’hôtels. Pour le nombre d’hôtels, je ne peux que confirmer. En revanche, pour les bouchons, alors que se profilent l’heure de fermeture des bureaux et la sortie des classes, c’est plutôt très discret. Je peux remonter la rue Barère jusqu’à la place de Verdun en alternant la marche sur le trottoir en partie gelé et sur le goudron où un mélange maronnasse humide rappelle que la neige a fondu sous l’action des voitures qui se sont succédées depuis le début de la matinée. Cette sorte de bouillasse peu ragoutante imbibe de plus en plus mes boots. Il me tarde d’en changer et l’envie me prend – de manière très irrationnelle je le reconnais – de les troquer contre des escarpins rutilants. Fiona Toussaint, façon bibendum des neiges, commence sérieusement à me fatiguer. Depuis que Sept jours en danger m’a aidée à comprendre que je ne pouvais rester vestimentairement parlant une éternelle ado, je me suis composée en société une apparence toujours classe sans être tape-à-l’œil. C’est ce que j’aspire à redevenir…
Arrivée aux Galeries Lafayette rue du maréchal Foch, je me tourne bien évidemment vers ce qui se rapproche le plus de la Fiona de tous les jours ou presque. Un pantalon et une veste de coupe classique, un chemisier, des chaussures à talons, le tout oscillant sobrement entre le gris et le noir. Mais à la caisse, tandis que la cliente devant moi se fait expliquer longuement les avantages de la carte maison, je retrouve suffisamment de raison pour me retirer de la file et retourner tout reposer. Outre que ce type de vêtements ne sera pas du tout adapté si je dois encore faire des acrobaties dans la neige, il est trop proche de la Fiona Toussaint qu’ils recherchent. Je dois changer radicalement de look. D’autant que si je veux tenir les délais que je me suis imposé, je n’ai pas le temps d’agir radicalement sur mes cheveux (tant pis pour les fantasmes d’Arthur !). Fiona Toussaint doit disparaître, se fondre dans une véritable grisaille.
Je regarde autour de moi à quoi ressemble la Tarbaise moyenne de moins de 50 ans. Sans grand surprise, elle est aujourd’hui emmitouflée, avec de grosses bottes fourrées, à peine maquillée. J’opte donc pour un grand manteau kaki, des bottes noires quasiment sans talons, un jean et un pull. Je complète mes achats par une perruque – il n’y a guère de choix et je prends une rousse à la mèche qui me tombe sur les yeux –, une crème démaquillante et du coton… et, pour enfouir à tout jamais toute référence à la Fiona Toussaint qui a disparu au fin fond de l’Ariège, une valise dans laquelle je pourrais faire disparaître mon grand sac fétiche et mon ordinateur.
Un peu plus loin dans la rue, je me dégotte un bouquin pour essayer de m’occuper l’esprit pendant le voyage – je me suis interdite d’utiliser mon ordinateur. Le magasin Chapitre a un rayon Histoire mais, puisque je ne dois pas être Fiona Toussaint, je me dirige sans hésiter vers les bouquins de poche. Là j’ai plus de mal à ne pas choisir un roman historique. Le dernier Le Floch sorti me tente beaucoup mais, non, non et non ! Rien qui puisse montrer que la voyageuse en manteau kaki a un quelconque attrait pour l’Histoire ! Je me décide pour un San Antonio, « T’es beau, tu sais »… Tout un programme ! Après tout, je n’en ai jamais lu et si j’en crois tous ceux qui m’ont parlé de ce genre de littérature, il y a de quoi se vider la tête un bon coup tout en se secouant les boyaux. On verra bien si le charme agit.
Enfin, pour en finir, je m’achète dans le magasin en face de la librairie un téléphone portable sans forfait et une carte de rechargement. Je sais bien que je ne dois surtout appeler personne parmi mes connaissances mais on ne sait jamais, c’est un petit accessoire qui peut se révéler utile en cas d’urgence.
Tout ceci étant fait et bien fait, je retourne à la gare, trouve les toilettes dans le couloir menant au buffet, me change, me démaquille jusqu’à en apparaître diaphane et sous ma nouvelle apparence rousse achète un aller en seconde classe pour Bordeaux.
Il me reste du temps encore avant le départ du train.
Assez pour voir débarquer dans le hall trois gendarmes dont la présence ne peut pas s’expliquer par un départ en voyage organisé.
Ouf !... Il était temps !... Le plus dur maintenant c’est de paraître tout à fait normale alors qu’ils vont passer et repasser à proximité de moi jusqu’à ce que le TGV soit à quai et que je puisse embarquer.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 7 Juin 2014 - 18:57

L’avantage – relatif mais réel – des conditions météo plus qu’hivernales connues par le pays est que tout tourne au ralenti. Finalement c’est pour moi une source de tranquillité bien venue. Les flics sont gênés dans le déploiement de leurs moyens de recherche (ceux qui ont tourné un moment dans la gare n’en avaient visiblement pas après moi) ; les trains étant tous en retard, on réussit à avoir quand même sa correspondance ; les gens sont plus concentrés sur le sol et les dérapages possibles de leurs chaussures que sur le visage des personnes qu’ils croisent. Je peux me déplacer dans une relative confiance : si je ne fais pas d’erreur grossière, ils ne m’auront pas.
Bordeaux m’accueille en sa gare Saint-Jean vers 21h30. Nous avons une grosse vingtaine de minutes de retard ce qui est plutôt une bonne performance compte tenu de la situation générale du réseau. Tout au long du parcours depuis Tarbes, j’ai somnolé sans jamais réussir à entrer vraiment dans le San Antonio. Lorsque je me sentais partir, je me redressais en sursaut, petit manège qui semblait beaucoup amuser ma voisine mais qui, à terme, avait commencé à m’inquiéter. Que se passerait-il si en piquant du nez ma perruque se faisait la malle ?... Certes, aucune loi en France n’interdit de porter de postiches capillaires mais une chute de perruque rousse sur les genoux d’une jeune femme châtain clair, cela se remarque et ça marque.
Et je veux passer inaperçue.
Alors, remisant le San Antonio dans la poche de mon manteau, j’ai commencé à griffonner machinalement au dos de mon ticket de caisse des galeries Lafayette. Je n’avais rien d’autre sous la main pour écrire puisque mon sac (avec l’ordinateur et mon bloc Rhodia) était dans la valise.
C’est fou ce qu’on peut faire tenir comme chose sur un simple ticket aujourd’hui. Avec un achat de six articles, vous avez une bande d’au moins vingt centimètres de long à votre disposition. Un espace largement suffisant pour retracer de façon linéaire la suite des événements des dernières 24 heures. Cela commençait en haut par « Je quitte la salle à manger » et finissait en bas par « Je m’enfuis avec Arthur ». Entre, s’empilaient progressivement tous les sédiments d’une journée grise, toutes les couches événementielles plus ou moins sombres survenues entre 22 heures et 10 heures du matin. Pourtant, à l’opposé d’une étude stratigraphique sérieuse du sous-sol, des épaisseurs étaient ici absentes. Il y avait des éléments qui ne se reliaient pas bien ensemble. Voire pas du tout.
Qui avait drogué les invités ?
Pourquoi ne l’avais-je pas été ?
Sur ces deux points, je voyais bien une relation s’esquisser : je n’avais pas été droguée parce que j’étais déjà montée pour voir Liliane Rouquet. Sauf que quelqu’un qui aurait voulu être assuré d’assommer chimiquement tous les habitants du chalet n’aurait pas pris le risque de laisser une personne hors du « jeu ». Quelqu’un aurait dû venir me proposer de boire ou de manger la même chose que les autres. Pourquoi ne l’avait-on pas fait ? Parce que le somnifère se trouvait dans une boisson chaude et qu’on sait que je n’en bois pas ?... Ou parce qu’on ne voulait justement pas que je dorme ?
C’est cette dernière question qui va susciter le plus de points d’interrogation sur mon ticket de caisse. J’y passe les quatre couleurs de mon Bic sans jamais réussir à trouver au bout de ces petits dessins frénétiques la queue d’un début de réponse. Elle tourbillonne encore – avec quelques autres – dans mon esprit au moment où je pose le pied sur le quai n°2 de la gare Saint-Jean.
Il faudra bien que je dorme quelque part cette nuit. Alors ? Ici ou à Toulouse ? Même si je me sens épuisée, j’aurais très envie d’en finir avec mon voyage dès ce soir. D’un autre côté, à Toulouse, il doit y avoir un comité d’accueil et je ne suis pas sûre d’être en mesure de lui échapper en déployant mes habituels trésors de ruses grossières. Va pour l’hôtel à Bordeaux !
Pour ce qui est de manger, il me faudra repasser. Les boutiques de la gare dédiées à l’alimentation sont déjà toutes fermées, je ne me sens pas d’aller voir si les brasseries situées à proximité servent encore. Tant pis pour mes dents et ma glycémie, je me fais un cocktail de friandises aux distributeurs automatiques avant de me diriger vers l’hôtel le plus visible avec ses néons bleus perçant la nuit froide. L’Etap-Hôtel… (peut-être s’appelait-il déjà Ibis Budget ? Je ne sais plus… Ce genre de détails n’a guère d’importance pour cette chronique mais que voulez-vous, une historienne est bien obligée de se fixer des exigences d’exactitude dans ce qu’elle écrit).
Il reste trois chambres, c’est deux de trop. Je règle les 45 euros de la facture en liquide… ce qui, comme à chaque fois, apparaît éminemment suspect… et puis je gagne ma chambre. Est-ce parce que mon regard est vide et mes traits cernés que la réceptionniste m’a donné une chambre pour handicapés ? Je ne sais… Peut-être que c’est tout ce qui lui restait. En tous cas, voilà un univers un peu singulier. La chambre est plus vaste que ce à quoi je pouvais m’attendre (sans doute pour pouvoir permettre la circulation facile d’un fauteuil), elle est située tout à côté de l’ascenseur et, dans la salle de bains, il n’y a pas de rebords autour du bac de douche. Le lit, lui, est parfait mais j’évite de me jeter dessus de crainte de ne pouvoir ensuite me relever. Seule la perruque rousse aura le plaisir d’entrer en contact avec la couette avant moi.
J’égaye progressivement mes vêtements dans la pièce, me jette sous l’eau tiède, peine à dompter un savon miniature (il n’y a rien pour les cheveux… et c’est bien dommage car les événements de la journée les ont bien attaqués). Rien de tout cela n’est grave et ne m’indispose. Les bienfaits de l’eau, eux, sont divins. Mes articulations qui s’étaient peu à peu bloquées dans le froid retrouvent leur souplesse naturelle, mon visage quitte son masque de stress, mes muscles semblent s’affiner à nouveau sous une peau libérée. Mais il n’y a pas que mon physique qui quitte son hibernation sous le miracle de l’eau de l’hôtel. Mon cerveau, lentement, se remet à fonctionner à son niveau normal.
- Bon sang ! Il n’y avait pas de traces !...

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Sam 7 Juin 2014 - 21:35

Ce sont les tortuosités de l’esprit. Une goutte d’eau que vous regardez couler le long de votre épaule tout en vous essuyant la poitrine et une analogie se dessine, des images se rapprochent. Ce sillon d’eau m’en évoque un autre creusé dans la neige. Un double sillon en fait mais qui n’a pas son pendant dans l’autre sens. Tout comme il n’y aura pas de goutte d’eau pour remonter de mon sein gauche vers mon épaule.
Le bobsleigh était déjà dans le chalet, la chose est évidente pour moi depuis le début. Mais la flaque d’eau n’a pas pu être faite par quelqu’un arrivant de l’extérieur puisqu’il n’y avait aucune trace de pas ou de pneus sur le chemin jusqu’aux Molos d’Anglade. Bien sûr je vais pouvoir essuyer la goutte d’eau sur mon corps, la recouvrir d’un matelas d’éponge blanche qui va l’absorber. Rien n’a pu absorber ces fameuses traces manquantes, elles n’ont tout simplement jamais existées. Parce que rien n’est jamais venu les faire. Le seul élément qui aurait pu les effacer c’est la neige mais elle n’est pas tombée pendant la nuit, juste en cours de matinée. Le gel aurait dû au contraire fixer encore plus nettement les traces, les colorer d’un brillant reflet glacé et bleuté.
Je noue la deuxième serviette autour de ma poitrine et reste un bon moment à regarder devant moi la faïence écrue sur le mur de la douche. J’ai l’impression qu’en bougeant je vais rompre l’invisible équilibre qui vient de se faire dans mes pensées. D’un côté cette constatation dérangeante, de l’autre la litanie de perspectives qu’elle ouvre. Les carreaux sont froids mais les bouffées qui remontent du sol dans cette prison fermée de rideaux en plastique m’étouffent comme dans un sauna… Il n’y avait qu’une seule personne pour commettre toutes les actions terribles que j’ai pu découvrir ce matin… - Ce matin… Il me semble que c’était il y a au moins un siècle !... - La seule personne qui a pu pendre Blandine, tirer dans le dos de Gregor et enlever Liliane Rouquet était Sarah. A moins bien sûr qu’il y ait eu depuis le début une quatrième personne parmi la domesticité de la patronne… Mais je n’y crois pas, il n’y avait que trois chambres occupées au sous-sol… Trois ?... Même pas… Puisque celle de Sarah justement était totalement clean… Clean comme la baraque d’où est sorti le mystérieux 4x4 qui a jeté, par ricochet, le gendarme Baudry dans nos pattes. Ce sont là des enchaînements que je ne vais pas avoir la place de noter sur mon ticket de caisse. Cette cascade factuelle vient s’ajouter aux autres sans s’y insérer vraiment. Car la mystérieuse Sarah, fausse étudiante en physique mais tueuse réelle, doit pour que tout colle être assez forte pour soulever le corps d’une femme, assez habile pour prendre à revers et sans bruit un garde du corps entraîné, assez expérimentée pour conduire un bobsleigh sur un chemin de montagne en pleine nuit. Qu’un de ces points ne puisse être validé et tout le reste s’écroule. Si Sarah ne pouvait pas soulever le corps de Blandine seule, quelqu’un a dû l’aider. Si elle n’a pas pu surprendre Gregor sans que celui-ci ait son attention portée ailleurs, c’est qu’une autre personne attirait justement son attention. Si elle n’a pas les capacités pour dévaler une pente aux commandes d’un bob, c’est qu’une autre personne tirait sur les câbles de la direction. Et à chaque fois, l’autre personne ne peut qu’être Liliane Rouquet. Ce qui me ramène aux idées que je jugeais saugrenues et diffamatoires de mes anciens camarades de « vacances forcées ».
A moins que, bien sûr, tout ceci ne soit qu’un jeu de poupées russes. Blandine drogue tout le monde (mais sur ordre de qui ?). Ceci étant fait, Gregor la suicide en la pendant à la poutre au milieu des jambons. Sarah va s’assurer pendant ce temps-là du calme de Liliane Rouquet (peut-être a-t-elle été droguée elle-aussi ?). Gregor, qui a sorti le bobsleigh, vient avec ses pieds humides récupérer le corps inerte de la patronne (ne l’a-t-il pas transporté sur une distance bien plus longue que cette descente du 2ème étage au sous-sol lorsqu’il l’a amenée sur les traces du « regretté » Etienne Moza ?). Il laisse la petite flaque que j’ai repérée au matin. Après avoir attendu que Gregor ait terminé son boulot de déménageur, Sarah l’a surpris et révolvérisé sans lui laisser de chance. Et après, elle est descendue en pilotant le bobsleigh… Ce qui m’embête bien car les révélations de Cathy Miramont et Virginie Saint-Lazare sur le goût de la patronne pour les sports de glisse semblent la désigner comme étant la plus capable d’assurer cette descente…
Je repousse encore cette idée même si elle est de plus en plus obsédante et dérangeante. Sarah était quoi alors dans ce jeu de chaises musicales macabres ? Celle qui devait nettoyer le terrain une fois l’enlèvement perpétré en supprimant les complices ? Le dernier chaînon d’une brigade de traîtres vénaux ? Le cerveau de toute l’opération ? Ou une paumée qui allait à son tour se faire buter après avoir livré la marchandise aux gentils organisateurs de tout ce cirque ?
Aucune de ces questions ne peut trouver de réponse dans une chambre d’hôtel à Bordeaux. Pour que tout cela prenne un sens, il faudrait que je puisse retourner là-bas pour prendre en compte un tas de paramètres. Or je sais pertinemment que c’est doublement impossible.
Parce qu’une avalanche, sacrément bien venue quand on met bout à bout cette guirlande de mystères, a ratatiné tout ce que j’aurais pu trouver en fouinant plus longtemps.
Parce que je suis une fugitive avec une partie des flics du sud-ouest sans doute à mes fesses.
Il ne me reste plus qu’à espérer que Liliane Rouquet avait raison quand elle a affirmé que je voyais plein de choses sans m’en rendre vraiment compte. Parce que là, la seule chose que je vois, c’est ce mur de faïence façon provençale et tout le reste n’est qu’un brouillard de vapeur d’eau dans lequel j’ai le sentiment de me noyer peu à peu.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 9 Juin 2014 - 11:07

MARDI 7 FEVRIER 2012

Toujours avoir dans son sac à malice quelques comprimés de « dors bien » est une chose, voir ceux-ci tenir les promesses de la notice d’emploi en est une autre. Oh certes, je suis tombée comme une massa, la fatigue et la chimie l’emportant par KO sur le stress et l’angoisse… Mais le cerveau n’a pas désarmé et à 3h26 je regardais déjà ma montre, victime d’une panne de sommeil sans doute provoquée par je ne sais quel cauchemar que mon éveil avait replongé dans les limbes. Et, dans ces cas-là, je me connais, il est impossible de retrouver le fil de ma nuit.
Avant de bouger, j’en profite pour procéder à une rapide revue d’effectif de mes articulations. Elles sont toutes raides. Du bois véritable ! Et de l’ébène, pas du peuplier ! Ca tire dans tous les sens ; mes cuisses sont déchirées en permanence dans le longitudinal avant, à la faveur d’un mouvement on ne peut plus banal comme s’asseoir, de sembler s’écraser en s’écartant en deux parties. Je redécouvre l’existence de chacune de mes lombaires et, par je ne sais que jeu sournois de mes nerfs, tout cela résonne dans mes côtes et mes tendons d’Achille lesquels sont tendus comme des arbalètes prêtes à tirer.
Bref ce n’est pas la grande forme. Ce n’est pas aujourd’hui que je prendrais la décision de m’engager sur un marathon…. Même si on réduisait la distance à un malheureux kilomètre… Et, de plus, si je suis réveillée, l’esprit est toujours engourdi par le somnifère. En toute rigueur, je serais mieux à traîner au lit en essayant de me rendormir que nue – j’ai oublié de m’acheter quelque chose pour la nuit et mes dessous sèchent encore devant le radiateur - à faire les cent pas dans ma chambre.
J’ignore si je peux tranquillement me connecter à internet via le réseau de l’hôtel pour récupérer mes messages. On entend tellement dire ici ou là qu’à cause du web on est repérable à tout moment que je me méfie ; ce serait bien la peine de prendre tant de précautions avec ma carte bleue pour envoyer une signature toute aussi évidente avec ma boite mail. D’un côté, je n’utilise pas une connexion personnelle mais le réseau wifi de l’hôtel. Je ne vais pas non plus m’identifier sur des sites comme Google ou Orange… De l’autre, je ne connais pas toutes les subtilités de l’informatique appliquée à la surveillance des personnes. Si Nolhan est capable avec son super ordinateur de me retrouver rien qu’en étudiant automatiquement les caméras de vidéosurveillance, il doit bien se trouver des mouchards inconnus au milieu des paquets de bits qui circulent entre mon ordinateur et le réseau. Qu’un spécialiste les intercepte et je serai encore plus à poil que je ne le suis.
J’enfile mon manteau. Non seulement je me pèle un peu en tenue d’Eve mais en plus je ne suis pas prête du tout à aller faire un tour au Cap d’Agde de sitôt. Si mes rapports avec mon corps se sont grandement améliorés, notamment grâce aux compliments délicats d’Arthur à son propos, j’ai toujours beaucoup de mal à m’accepter dans ma natureté. Surtout que, sans être obsédée par ma « beauté », je m’ingénie à traquer les premiers signes de vieillissement de ma peau. Cette chair, sans être flasque, me tourmente par sa seule existence. Souvent je me dis que j’aimerai n’être qu’une intelligence, une âme, un esprit. Le reste est condamné à un déclin dont je sais déjà qu’il me sera pénible.
Alors ? Qu’est-ce que je fais pour l’ordinateur ?...
C’est dans ces moments-là qu’on prend conscience qu’on est accro à ces petites bêtes-là. Cela fait trois jours pleins que je n’ai pas lu mes mails et, même si je n’attends rien de particulièrement important, je pense à l’accumulation de messages, spams compris, qui doit encombrer ma boite aux lettres perso. Et puis j’ai besoin de savoir quel est le premier horaire de train pour Toulouse. A quoi me servirait-il de traîner à l’hôtel alors que j’ai tant de choses à faire ?
Tant pis pour les conséquences éventuelles, je me lance…
La boite aux lettres se remplit de messages sans que j’y prête véritablement attention. Je suis déjà sur voyages-sncf.com à la recherche des premiers horaires. M’ouais… Comme toujours ce n’est pas vraiment adapté à mes besoins. Premier départ à 6 heures moins 10 mais il faut changer à Agen pour prendre un autre TER pour Toulouse. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Après, la matinée sera déjà bien avancée et le comité d’accueil bien établi gare Matabiau. Il faut que je me pointe là-bas avant que les flics aient repris leurs patrouilles. Comment faire ? Je ne peux pas braquer le conducteur et lui demander de détourner son TER Bordeaux-Agen jusqu’à Toulouse. Outre que c’est moralement très discutable, ce ne serait pas le meilleur moyen pour faire une entrée discrète en ville.
Je me lève pour aller encore une fois vérifier que ma culotte est presque sèche. Presque… mais ce presque est très relatif. Si je dois partir dans l’heure qui vient, il faut que je puisse m’habiller. Alors, foin des précautions et des interdictions, je pose le petit accessoire textile intime directement sur le radiateur électrique en le coinçant avec la chaise. J’en serai quitte pour surveiller que ça ne crame pas et pour m’asseoir sur le lit pour continuer à surfer sur le site de la SNCF.
Comme souvent, mon esprit prend des raccourcis inattendus. J’en viens à rapprocher le geste que je viens d’effectuer avec ma culotte de ma recherche d’une solution de transport pour Toulouse. J’ai clairement outrepassé la consigne indiquée sur le radiateur électrique qui dit « ne rien poser »… Eh bien je vais en faire de même avec le train. Quand on prend un train d’un point A à un point B, c’est pour débarquer au point B… Eh bien ce n’est pas ce que je vais faire !... Si la chose est possible, je vais descendre du train au nord de Toulouse et prendre un bus pour finir le voyage. Je shunte ainsi le passage par la gare Matabiau et je pourrais alors me rendre directement rue de Luppé où je compte bien entretenir une de mes connaissances des activités professionnelles de sa sœur.
En jonglant entre les sites de la SNCF et de Tisseo, je me rends compte que je peux quitter mon TER (ce sera le troisième… après changement à Agen et Montauban) à Saint-Jory pour prendre la ligne 105 qui me conduira à la station métro de La Vache. De là, un coup de ligne B jusqu’à Jean Jaurès et je finirai cet agréable périple à pied. En temps normal, cela devrait fonctionner mais, là, avec cette neige qui semble tenir sur tout le pays, c’est très aléatoire. Mais, à la limite, peu m’importe pour une fois d’attendre. L’essentiel est d’arriver là où je veux aller sans passer au préalable par la case prison.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   

Revenir en haut Aller en bas
 
Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 3 sur 5Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 Sujets similaires
-
» Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]
» Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]
» l'age de cristal " terminé "
» [CASTLE] Si Loin de Toi (terminée)
» Poupée de cristal

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: