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 Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 9 Juin 2014 - 11:07

MARDI 7 FEVRIER 2012

Toujours avoir dans son sac à malice quelques comprimés de « dors bien » est une chose, voir ceux-ci tenir les promesses de la notice d’emploi en est une autre. Oh certes, je suis tombée comme une massa, la fatigue et la chimie l’emportant par KO sur le stress et l’angoisse… Mais le cerveau n’a pas désarmé et à 3h26 je regardais déjà ma montre, victime d’une panne de sommeil sans doute provoquée par je ne sais quel cauchemar que mon éveil avait replongé dans les limbes. Et, dans ces cas-là, je me connais, il est impossible de retrouver le fil de ma nuit.
Avant de bouger, j’en profite pour procéder à une rapide revue d’effectif de mes articulations. Elles sont toutes raides. Du bois véritable ! Et de l’ébène, pas du peuplier ! Ca tire dans tous les sens ; mes cuisses sont déchirées en permanence dans le longitudinal avant, à la faveur d’un mouvement on ne peut plus banal comme s’asseoir, de sembler s’écraser en s’écartant en deux parties. Je redécouvre l’existence de chacune de mes lombaires et, par je ne sais que jeu sournois de mes nerfs, tout cela résonne dans mes côtes et mes tendons d’Achille lesquels sont tendus comme des arbalètes prêtes à tirer.
Bref ce n’est pas la grande forme. Ce n’est pas aujourd’hui que je prendrais la décision de m’engager sur un marathon…. Même si on réduisait la distance à un malheureux kilomètre… Et, de plus, si je suis réveillée, l’esprit est toujours engourdi par le somnifère. En toute rigueur, je serais mieux à traîner au lit en essayant de me rendormir que nue – j’ai oublié de m’acheter quelque chose pour la nuit et mes dessous sèchent encore devant le radiateur - à faire les cent pas dans ma chambre.
J’ignore si je peux tranquillement me connecter à internet via le réseau de l’hôtel pour récupérer mes messages. On entend tellement dire ici ou là qu’à cause du web on est repérable à tout moment que je me méfie ; ce serait bien la peine de prendre tant de précautions avec ma carte bleue pour envoyer une signature toute aussi évidente avec ma boite mail. D’un côté, je n’utilise pas une connexion personnelle mais le réseau wifi de l’hôtel. Je ne vais pas non plus m’identifier sur des sites comme Google ou Orange… De l’autre, je ne connais pas toutes les subtilités de l’informatique appliquée à la surveillance des personnes. Si Nolhan est capable avec son super ordinateur de me retrouver rien qu’en étudiant automatiquement les caméras de vidéosurveillance, il doit bien se trouver des mouchards inconnus au milieu des paquets de bits qui circulent entre mon ordinateur et le réseau. Qu’un spécialiste les intercepte et je serai encore plus à poil que je ne le suis.
J’enfile mon manteau. Non seulement je me pèle un peu en tenue d’Eve mais en plus je ne suis pas prête du tout à aller faire un tour au Cap d’Agde de sitôt. Si mes rapports avec mon corps se sont grandement améliorés, notamment grâce aux compliments délicats d’Arthur à son propos, j’ai toujours beaucoup de mal à m’accepter dans ma natureté. Surtout que, sans être obsédée par ma « beauté », je m’ingénie à traquer les premiers signes de vieillissement de ma peau. Cette chair, sans être flasque, me tourmente par sa seule existence. Souvent je me dis que j’aimerai n’être qu’une intelligence, une âme, un esprit. Le reste est condamné à un déclin dont je sais déjà qu’il me sera pénible.
Alors ? Qu’est-ce que je fais pour l’ordinateur ?...
C’est dans ces moments-là qu’on prend conscience qu’on est accro à ces petites bêtes-là. Cela fait trois jours pleins que je n’ai pas lu mes mails et, même si je n’attends rien de particulièrement important, je pense à l’accumulation de messages, spams compris, qui doit encombrer ma boite aux lettres perso. Et puis j’ai besoin de savoir quel est le premier horaire de train pour Toulouse. A quoi me servirait-il de traîner à l’hôtel alors que j’ai tant de choses à faire ?
Tant pis pour les conséquences éventuelles, je me lance…
La boite aux lettres se remplit de messages sans que j’y prête véritablement attention. Je suis déjà sur voyages-sncf.com à la recherche des premiers horaires. M’ouais… Comme toujours ce n’est pas vraiment adapté à mes besoins. Premier départ à 6 heures moins 10 mais il faut changer à Agen pour prendre un autre TER pour Toulouse. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Après, la matinée sera déjà bien avancée et le comité d’accueil bien établi gare Matabiau. Il faut que je me pointe là-bas avant que les flics aient repris leurs patrouilles. Comment faire ? Je ne peux pas braquer le conducteur et lui demander de détourner son TER Bordeaux-Agen jusqu’à Toulouse. Outre que c’est moralement très discutable, ce ne serait pas le meilleur moyen pour faire une entrée discrète en ville.
Je me lève pour aller encore une fois vérifier que ma culotte est presque sèche. Presque… mais ce presque est très relatif. Si je dois partir dans l’heure qui vient, il faut que je puisse m’habiller. Alors, foin des précautions et des interdictions, je pose le petit accessoire textile intime directement sur le radiateur électrique en le coinçant avec la chaise. J’en serai quitte pour surveiller que ça ne crame pas et pour m’asseoir sur le lit pour continuer à surfer sur le site de la SNCF.
Comme souvent, mon esprit prend des raccourcis inattendus. J’en viens à rapprocher le geste que je viens d’effectuer avec ma culotte de ma recherche d’une solution de transport pour Toulouse. J’ai clairement outrepassé la consigne indiquée sur le radiateur électrique qui dit « ne rien poser »… Eh bien je vais en faire de même avec le train. Quand on prend un train d’un point A à un point B, c’est pour débarquer au point B… Eh bien ce n’est pas ce que je vais faire !... Si la chose est possible, je vais descendre du train au nord de Toulouse et prendre un bus pour finir le voyage. Je shunte ainsi le passage par la gare Matabiau et je pourrais alors me rendre directement rue de Luppé où je compte bien entretenir une de mes connaissances des activités professionnelles de sa sœur.
En jonglant entre les sites de la SNCF et de Tisseo, je me rends compte que je peux quitter mon TER (ce sera le troisième… après changement à Agen et Montauban) à Saint-Jory pour prendre la ligne 105 qui me conduira à la station métro de La Vache. De là, un coup de ligne B jusqu’à Jean Jaurès et je finirai cet agréable périple à pied. En temps normal, cela devrait fonctionner mais, là, avec cette neige qui semble tenir sur tout le pays, c’est très aléatoire. Mais, à la limite, peu m’importe pour une fois d’attendre. L’essentiel est d’arriver là où je veux aller sans passer au préalable par la case prison.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 9 Juin 2014 - 14:51

Acheter un billet de train en payant en argent liquide à 5 heures et demi du matin est tout sauf une sinécure. Surtout quand on veut passer inaperçue. Bien sûr, je pourrais aller au guichet accueil, le seul qui soit ouvert, pour tempêter contre toutes ces machines qui déshumanisent les gares et exiger qu’on fasse droit à ma volonté d’acheter un billet… Pas très discret n’est-ce pas ?
Je me lance alors dans une sorte de chasse aux pièces de monnaie. Il me faut réussir à obtenir quarante euros environ en bon argent sonnant et trébuchant. Cela va me coûter quelques billets. Au Relay, j’achète Sud-Ouest avec un billet de 10 euros en demandant si la caissière peut me donner des pièces plutôt que le billet de 5 en me rendant la monnaie. Même manège chez Paul pour payer un malheureux pain au chocolat. J’avais trois pièces de 2 euros et deux d’un euro et arrivant à la gare, j’en ajoute ainsi quelques-unes de plus. Si le but du « jeu » - faire un achat à bas prix pour qu’on rende un maximum de ferraille - est simple, les possibilités de gagner ne sont pas forcément évidentes. Il est difficile de revenir voir la même vendeuse pour un deuxième achat du même genre ; là vous êtes repéré et on refuse carrément de vous faire plaisir sous peine de voir disparaître le fond de caisse alors que la journée ne fait que commencer. De même, il ne faut pas se laisser tenter par un achat trop important qui réduirait l’apport en monnaie fraîche. Donc pas de magazines à 4 euros mais un journal aux alentours d’un euro. Pas une viennoiserie élaborée mais un croissant on ne peut plus banal (il est déjà rarement donné en plus quand vous l’achetez dans une gare). Après avoir écumé le rez-de-chaussée de la gare Saint-Jean, je passe donc au sous-sol. J’ai enfourné mon exemplaire de Sud-Ouest et ma chocolatine dans ma valise et je m’achète cette fois-ci le Monde de la veille. Au petit comptoir de Paul, je prends mon croissant Cela commence à faire un bon poids dans la poche gauche de mon manteau, c’est là que j’ai entrepris de stocker ma petite fortune. 26 euros !
Ma tête est désormais équipée d’une sorte de jauge qui mesure l’avancée de mon parcours vers Toulouse en pièces de deux et un euros. Là, je viens de dépasser Agen mais sans pouvoir encore prétendre atteindre Montauban. Et j’ai désormais écumé tous les commerces de la gare. Bien sûr, je peux toujours essayer d’arrêter quelqu’un pour lui demander s’il a de la monnaie sur 10 euros. A cette heure-ci et dans les conditions météorologiques difficiles que nous connaissons, les gens foncent parce qu’ils sont à la bourre ou parce qu’ils craignent que les trains le soient. Je ne vais recueillir que des refus… et sans doute même pas polis. Et puis l’heure avance… Tant pis ! Je vais prendre mon ticket pour Agen à la borne TER et puis on verra bien, une fois arrivé là-bas, si je peux renouveler mes micro-achats pour finir d’obtenir de quoi terminer mon voyage.
En dix minutes, cela risque d’être compliqué… Mais je n’ai pas le choix.

La garde à vue d’Arthur avait été prolongée pour la nuit, le temps de terminer les auditions de tous les protagonistes de « l’affaire du chalet maudit » comme l’avait appelée un des gendarmes. Pour la première fois de sa vie, mon petit chéri avait découvert la joie d’une demeure provisoire fermée par des barreaux. A mon avis, cet emprisonnement était purement arbitraire, Arthur n’ayant rien fait qui relevât d’une telle infamie. Son tort était finalement d’avoir cherché à me retrouver, d’être le mari d’une fugitive et d’avoir omis de dire en tendant les clés de la Clio au gendarme Baudry que j’en avais un double sur mon propre trousseau. Même dans la pire des dictatures, de tels faits n’auraient pas conduit à faire un petit stage au trou.
Il faut dire qu’Arthur, sans jouer les forts en gueule, ne s’était pas gêné pour dire ce qu’il pensait du traitement qu’on lui réservait. A nouveau interrogé peu après minuit par un autre gendarme de la brigade d’Oust, il avait abusé d’une ironie froide que son interlocuteur n’avait guère goûtée.
- Ne cherchez surtout pas les assassins… N’essayez pas de retrouver madame Rouquet… Contentez-vous de me pourrir la vie, vous le faites si bien.
Cela avait été perçu comme une invitation à en remettre une couche. Arthur était donc retourné en cellule. Au matin, il le savait, les autres seraient libres et lui resterait.
Par ma faute…
Mais, mon héros ne songea jamais à m’en faire grief (du moins, c’est ce qu’il m’a dit depuis… et, en bonne professionnelle même amoureuse, je suis méfiante sur de tels plaidoyers pro domo). Il essaya de dormir… Par petits bouts. Des lambeaux de sommeil arrachés à une veille tourmentée. Tout ceci serait-il arrivé s’il n’avait pas repoussé à plusieurs reprises les propositions de Liliane Rouquet de devenir le véritable numéro 2 du groupe ?

Le vent glacial n’a pas cessé. Sur le quai, il doit bien faire -7° et ce satané vent n’arrange rien. Tout le monde se précipite dans le TER aux couleurs de la région (enfin façon de parler car ce fond blanc cassé et ce lettrage en bleu cyan n’ont rien à voir avec le logo régional vert et bleu marine). Un monde finalement assez réduit puisque nous devons être une dizaine en tout et pour tout dans le wagon. Ce n’est pas la cohue et je ne vais pas m’en plaindre.
Je soulève ma valise pour la placer dans le porte-bagage situé en hauteur, m’installe dans mon siège et commence à grignoter ma choco tout en dépliant Sud-Ouest. Les nouvelles ne m’intéressent finalement pas plus que cela… A moins qu’on n’évoque déjà la mystérieuse disparition de la propriétaire de La Garonne libre… Mais non, il n’y en a que pour le froid et ses conséquences (ça polémique déjà autour de l’interruption du service sur le tramway bordelais), pour les propos de Claude Guéant sur l’inégalité des civilisations, pour des propositions de réforme faites par le candidat Hollande et pour la défense maladroite du cycliste espagnol Contador après qu’il ait été suspendu pour dopage. De ce qui a bien pu se passer dans un chalet des Pyrénées, on ne dit mot. Soit parce que la presse n‘en a pas été avisée, soit parce qu’elle a d’autres chats à fouetter… Ce qui est sûr c’est que lorsque toute la joyeuse bande du chalet aura retrouvé la liberté, et je vois mal comment cela ne pourrait pas se faire dans la journée, l’info va sortir. D’une manière ou d’une autre. Et si mon nom se trouve au milieu de tout ça, peut-être bien que j’aurais encore plus de souci à me faire. Mon université n’a rien dit quand je me suis retrouvée à faire la une de l’actualité dans des affaires aussi nébuleuses que rapidement oubliées. Peut-être n’aura-t-elle pas toujours la même patience ?

Mon bloc en mains, j’essaye de faire le point sur toute l’affaire. La nuit ne m’a pas particulièrement porté conseil et je reste sur la même sensation que la veille sous ma douche. Je ne comprends rien à ce qui est arrivé, tout s’est enchaîné de manière insensée et sans qu’on puisse réellement pressentir ce qu’ont été les rôles des uns et des autres. Seule nouveauté, pas bien vieille puisqu’elle m’a été soufflée par le blizzard tandis que j’effectuais le court parcours entre le souterrain et le TER, rien ne dit non plus que j’étais la seule à ne pas avoir été droguée. Après tout, nous les avons tous réveillés hier matin mais il n’est pas bien difficile de faire semblant de dormir. A supposer qu’il y ait un faux anesthésié dans le groupe, il pourrait avoir été le complice agissant de Sarah. On ne peut décidément écarter personne.
Je liste tous les protagonistes de cette ténébreuse affaire, entoure en vert ceux que j’aurais tendance – par faiblesse plus que par raison raisonnante - à mettre hors du coup et en rouge les autres. Il n’y a guère que Virginie Saint-Lazare et Thibaud Dorval que je ne vois pas être au cœur de tout ceci. La première parce qu’elle n’a rien de spécial à gagner dans toute remise en cause du pouvoir de Liliane Rouquet ; celle-ci lui fait amplement confiance pour diriger la rédaction et a reconnu en elle une grande professionnelle… Et puis je me sens toujours coupable de lui avoir piqué Arthur même si tout était fini entre eux depuis longtemps. Le second à ne pas me paraître suspect est Dorval. Son histoire personnelle m’a émue et je me reconnais, hélas, dans ce profil de travailleur fondu d’efficacité qui va jusqu’à oublier tout ce qui lui est cher pour parvenir à assurer les fonctions élevées qu’on lui a confiées. Tous les autres, à des degrés divers, ne me paraissent pas clairs… avec une mention spéciale pour Lacazi, coupable de ne jamais savoir s’il doit rechercher mon amitié ou me traiter en pestiférée maléfique.
Le train est parti sans que je m’en rende compte. Je suis trop occupée à saturer ma feuille de flèches en tous sens. Ils ont quasiment tous une bonne raison d’en vouloir à tous les autres, ce chalet était décidément un véritable panier de crabes. L’unanimité entre eux n’était que de façade ; ils n’y parvenaient que parce qu’ils avaient quelques points communs provisoires : l’irritation contre « l’invitation » de Liliane Rouquet, le sentiment que je ne faisais pas partie de leur monde. Ces plus petits dénominateurs communs leur avaient tenu lieu de consensus momentané. Désormais livrés à eux-mêmes, cette somme de non-dits et de rancœurs mises sous le boisseau risque de devenir explosive. En tous cas, une chose m’apparaît très clairement désormais en consultant mon schéma barbouillé de traits en tous sens : ces gens-là ne pourront plus jamais bosser ensemble. Ils sont grillés les uns et les autres. Entre eux, il y aura toujours les compromissions, les accords troubles, les pactes infernaux conclus muettement pendant ces trois jours.
Et si telle était en fait l’intention de la patronne ? Les griller tous ensemble d’un seul coup ? Faire place nette pour celui qu’elle appelait à prendre sa suite dans un brouillon de lettre qui doit toujours se trouver sous un traversin quelque part là-haut dans la carcasse d’un chalet écrasé par la neige. Elle n’aurait pas voulu sauver son groupe multimédia grâce à eux mais contre eux. En les faisant s’éliminer d’eux-mêmes. Voilà qui expliquerait pourquoi elle a si facilement souscrit à la proposition d’amnistie concernant les peccadilles qu’ils avaient pu commettre les uns et les autres dans leurs fonctions. A ses yeux, ils étaient déjà tous grillés depuis longtemps.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Lun 9 Juin 2014 - 20:44

Arrêt après arrêt, le TER remonte la vallée de la Garonne. La Lune se charge de montrer à ceux qui s’ennuient et regardent par les fenêtres que les campagnes sont toujours blanches. Ce n’est pas que, pour ma part, je m’ennuie spécialement mais, une fois terminés mes dessins cabalistiques, je me retrouve toujours face au même mur de questions sans réponses. Ou plutôt face à un mur de questions aux réponses trop souvent changeantes. Que faire sinon attendre que tout se décante ?
Mon influence sur les événements est proche de zéro et je déteste ça. Mon actualité immédiate se résume à prendre des trains et obtenir des pièces de monnaie. Ce n’est pas avec ça qu’on ferait un bon thriller. Il y a presque de quoi me faire regretter de ne plus être aux mains des gendarmes. Qui sait si je ne serais pas plus utile en les houspillant sans cesse et en maintenant mes déclarations contre vents et marées ?... Mais non ! La liberté c’est quand même mieux pour avoir le sentiment d’agir !... Il faut juste que je prenne patience. D’ici peu, je vais pouvoir vraiment reprendre l’initiative. Et si les choses rigolent un peu, je vais peut-être résoudre tous ces mystères. Après tout je l’ai déjà fait… A Langon j’étais enfin optimiste mais à La Réole le noir avait repris le dessus dans mon esprit. A Marmande, je me sentais capable de renverser des montagnes alors qu’à Aiguillon je me demandais comment tout cela allait finir. Par un banquet sous les étoiles ou autour d’une tombe ?
A l’arrivée à Agen, mes pensées sont redevenues plus basiques. Le train entre en gare avec 15 minutes de retard ce qui signifie que ma correspondance est ratée… Du moins si on n’a pas retardé le départ du TER vers Toulouse. L’annonce du contrôleur pour aviser les usagers – pardon, les clients – que tel est bien le cas ne change rien pour moi. Je n’aurais jamais le temps d’aller troquer quelques billets contre de la monnaie métallique puis d’acheter un Agen-Montauban et un Montauban-Saint-Jory au distributeur. J’en prends mon parti avec fatalisme. C’était improbable, c’est devenu impossible. Je n’aurais plus qu’à ronger mon frein dans la salle d’attente jusqu’au prochain train qui doit être vers 8h20 si mon cerveau n’est pas trop épuisé par mon yoyo entre optimisme et pessimisme.
Je quitte donc le train sans me précipiter. On est quai à quai avec le TER pour Toulouse. Et si je truandais ?... Il me suffirait de suivre le flot, de me noyer dans cette masse d’une trentaine de personnes qui traverse le quai. Non ! J’aurais l’impression pour des dizaines d’années que je suis responsable du déficit de la SNCF. Tant pis… Je quitte le flot de ceux qui changent de train pour suivre l’autre, plus important, qui se dirige vers le passage souterrain. A quelques mètres devant moi, un gamin qui ne doit pas avoir dix ans s’arrête pour ramasser de la neige et faire une boule. Sa mère plus accrochée à son portable qu’à la main de son fils ne se rend compte de rien. J’imagine tout de suite ce qui va se passer, la boule va partir qui sur la maman, qui sur un passant anonyme, qui sur le train qui va démarrer. Une plaisanterie de gosse. Rien que de très banal mais, parce que je suis la dernière de la file, très en retrait comme d’habitude, je me dis que je suis une cible toute indiquée. Alors, je me tiens sur mes gardes tout en surveillant ma valise et mes semelles, les deux dérapant à qui mieux mieux sur le quai en partie verglacé.
- Maman !
C’est plus qu’un simple appel. C’est un hurlement.
Où est-il passé ce sale gosse ? Je ne vois rien… Sa mère qui s’est figée sur place ne le voit visiblement pas davantage.
Les portières du TER claquent toutes ensemble, les moteurs montent en régime mais il y a un second cri. Encore plus déchirant que le premier.
- Oh le con !...
Je plante ma valise et m’approche de la voie. Oui, il est là ! Il a dû glisser en voulant lancer sa boule et il est tombé en arrière directement sur les rails. Juste devant le TER. Trop près du museau profilé de la rame pour que le conducteur l’ait aperçu.
Tendre le bras pour le sortir de là ? Impossible ! Le gosse est couché par terre. Trop loin de moi.
Je n’ai pas véritablement commencé à analyser les solutions possibles que ma main tambourine déjà contre la porte de la cabine du conducteur. S’il ne m’entend pas, s’il lâche les freins, le gosse sera broyé.
Derrière moi, il y a la mère saisie de terreur qui ne bouge plus mais hurle comme une possédée.
Des voyageurs arrivant en retard qui cherchent à se faire rouvrir les portes, il doit y en avoir souvent. La consigne est claire pour tous les agents, ne pas céder à ce genre de menace… Il va partir quand même.
Je frappe encore plus fort.
Les cris, mon agitation frénétique attirent l’attention du chef de gare qui en milieu de rame n’a toujours pas donné les coups de sifflet fatidiques et agité son petit panneau repliable pour ordonner le départ.
Au même moment, le conducteur ouvre sa fenêtre.
- Qu’est-ce qu’il y a ?!... Fallait arriver à l’heure !
- Y a un gamin qui est tombé sur la voie…
Sans lui laisser le temps de réagir, je passe devant la motrice et me jette au secours de l’enfant.
- Allez, c’est bon ! Pleure plus !... Je te ramène à ta maman…
Il a dû se faire mal en heurtant le ballast car un filet de sang a taché la fine épaisseur de neige toujours présente devant la rame.
Le chef de gare arrive, la mère – toujours hystérique – et quelques voyageurs plus curieux que secourables sont sur ses talons. Je prends le gamin dans les bras pour le passer à la seule personne qui cherche vraiment à m’assister. Le chef de gare cause dans son talkie pour indiquer que le 871813 ne va pas partir, la mère pleure de joie et moi de rage. Tous mes efforts de discrétion viennent de s’envoler. Je ne regrette pas bien sûr ce que j’ai fait mais je comprends qu’il ne faut pas trop longtemps jouer à l’héroïne.
J’attrape un bras qu’on me tend pour m’aider à sortir de ma fosse ferroviaire. Au passage, je comprends pourquoi le gosse est tombé ; l’arête de la bordure du quai est aussi dure et glissante qu’une barrière de glaçon.
- Ca va, vous ? me demande quelqu’un tandis que des applaudissements crépitent pour saluer ma réapparition sur le quai…
- Oui, oui, ça va… dis-je en cherchant du regard ma valise.
- Madame, commence le chef de gare…
- Monsieur, s’il vous plait, j’ai fait ce qu’il y avait à faire… On ne va pas s’étendre là-dessus. Il faut que j’aille acheter un billet…
- Pour où ?
- Montauban…
- Mais pourquoi ne prenez-vous pas ce train ?
- Je l’ai raté…
- Je crois qu’on peut vous offrir le voyage. C’est la moindre des choses. Vous venez d’économiser une mauvaise publicité à l’entreprise. Elle vous doit bien ça.
Et voilà comment j’ai fait Agen-Montauban dans la petite zone privée de la rame TER, agencée comme un espace première classe pour les contrôleurs. Le plus important était ailleurs, je continuais mon périple et, surtout, l’héroïne rousse ne laisserait aucune trace visible de son exploit. A part sur les bandes de vidéosurveillance… Mais là, on pouvait espérer qu’elles ne connaîtraient pas logiquement une diffusion dans la presse locale et régionale.
Anonyme, utile et privilégiée. A ma grande honte c’est un peu comme ça que je conçois la vie.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 10 Juin 2014 - 0:33

Je débarque à la station Jean Jaurès vers 11 heures. Tout s’est finalement déroulé comme prévu à quelques anicroches horaires près. L’héroïne du quai agenais a emporté son secret et sa chevelure rousse à Montauban. Elle n’est réapparue que pour monter au dernier moment dans le TER pour Saint-Jory. Là, elle a trouvé non sans mal le point de départ du bus 105, en fait une simple fourgonnette aménagée pour transporter une vingtaine de personnes. Il y avait une subtilité qui lui avait échappée en consultant les horaires, il s’agissait d’un transport à la demande qu’il fallait réserver. Par chance, il y avait eu des habitants du coin qui avait fait appel à ce service et j’avais pu profiter du mouvement.
Pour rejoindre la rue de Luppé, pas besoin de plan. Je sais où c’est. Remonter le boulevard, prendre la rue de la Colombette, franchir le canal puis la voie ferrée et enfin prendre la deuxième à droite. Je demande encore cet effort à mes muscles qui n’en peuvent plus. Fort heureusement, la neige a fondu en grande partie au centre-ville mais entre deux passages des agents municipaux chargés de saler les trottoirs, le verglas se réinvite. Cela devient carrément casse-gueule sur le pont du canal qui fait une sorte de grand dos d’âne au-dessus de « l’Onde du Languedoc » et plus que difficile dans la montée de l’avenue de la Gloire.
Je souffle, je souffre et je m’énerve. Encore une fois, je prends de sages résolutions pour l’avenir… Mais l’avenir a-t-il quelque chance d’exister si je ne suis pas capable de fournir des efforts répétés sans qu’aussitôt mon corps signale par de véhémentes protestations son profond désaccord. Quand même, à Blois, j’avais été capable de me tirer toute seule de ma chute sur la voie… Il y a quelques heures, et quand bien même le gel soit de nature à expliquer mes difficultés, je n’aurais jamais pu me hisser seule sur le quai. Aujourd’hui, le frangin Rivière m’aurait réglé mon compte sans coup férir. Cette faiblesse est un paramètre que je dois intégrer, je n’ai pas encore 34 ans mais le déclin de mes capacités physiques parait d’ores et déjà entamé. Dur à accepter…
Le numéro 39 est une maison qu’on n’oserait pas qualifier d’individuelle tant elle est collée à ses voisines. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de ces vieilles rues des faubourgs toulousains, leurs différences par-delà leurs ressemblances. Si toutes les habitations ont globalement la même hauteur - à l’exception d’un immeuble de trois étages, greffe maladroite datant des années 50 ou 60 – elles se distinguent les unes des autres par maints détails qui donnent à chacune une spécificité forte. Ici, la porte est beige et les encadrements de fenêtre sont en briques jaunes. Mais à côté la porte est bleue et les briques bien rouges. Les crépis, quand ils existent, n’ont aucune uniformité. Du gris, plus ou moins sali, du beige, du rose quand il n’y a pas à la place un parement complet de briquettes toulousaines. Même diversité aux fenêtres. Les persiennes en bois ou en métal coexistent avec de lourds volets qui parfois débordent sur le mur de la maison voisine ; quelques volets roulants ont pu fleurir là où une réhabilitation des demeures a été effectuée, ils font presque figure d’intrus. Par-delà leurs différences de couleur, les portes sont aussi originales que possible. Pleines, surmontées d’un châssis ou percées d’un long rectangle de verre dépoli épais. On comprend face à tant d’hétéroclisme qu’on n’est pas au cœur d’un quartier branché de la ville. Ici ce sont des retraités et des étudiants qu’on croise dans les rues, le bobo de base se fait rare. Autant dire que je ne suis pas forcément raccord dans le paysage même dans mon manteau kaki et sans maquillage.
Sur le droite de l’épais encadrement de la porte d’entrée, une plaque métallique porte une sonnette et un haut-parleur. Vieille maison mais équipée comme beaucoup pour dissuader les intrus. Ici, le fer forgé de protection est de mise à toutes les fenêtres du rez-de-chaussée ; il faut dire qu’elles ne s’ouvrent qu’à une cinquantaine de centimètres au-dessus du trottoir et qu’il suffirait sans cela de casser un carreau et d’enjamber pour entrer… Les volets ou les persiennes c’est le plus souvent seulement aux étages.
J’appuie sur le bouton de la sonnette m’attendant à ce que, en retour, le haut-parleur se mette à grésiller. Rien !... D’ailleurs si sonnette il y a, elle est d’une grande discrétion. J’essaye à nouveau en maintenant mon doigt plus longtemps sur le bouton. Toujours aucun bruit. Ni de la sonnette, ni du locataire des lieux se précipitant à la fenêtre pour voir qui vient le déranger par ce matin venteux et glacial. A moins qu’il ne soit déjà parti ?... Mais non, cela ne lui ressemblerait guère. Toujours le dernier à arriver en cours. Il ne peut pas être parti de chez lui à un horaire qui dans son cas doit s’apparenter à l’aube. Ou bien il a découché et, dans ce cas, ma tentative pour nouer le contact avec cet étudiant digne de confiance serait un échec.
- N’essayez pas de sonner, madame !
- Pardon ?!...
La petite vieille qui avance à pas menus en direction de l’avenue de la Gloire, l’artère commerciale du quartier, a peut-être la vue qui a baissé avec l’âge mais elle a bien saisi mon manège.
- On n’a plus d’électricité depuis hier à cause du froid, m’explique-t-elle. Faut que vous tapiez… En espérant que le petit monsieur qui vit là ne soit pas parti se réchauffer ailleurs.
Allons bon ! Il ne manquait plus que ça… La coupure de courant… Moi qui espérais trouver ici de quoi recharger la batterie de mon ordinateur et faire donner des coups de téléphone par un intermédiaire. En désespoir de cause, je me mets à cogner sur la porte couleur hêtre. Décidément j’aurais beaucoup usé mon poing ce matin.
Miracle ! Ca bouge à l’intérieur…
- C’est qui ?
- EDF ! crie-je.
Je ne vais quand même pas hurler mon nom en plein milieu de la rue.
- Ah quand même ! Ce n’est pas trop tôt !... On se gèle !...
La porte s’ouvre. Jérôme Roncourt, l’étudiant le plus catastrophique que j’ai jamais rencontré, me fait face enroulé dans une couette bleu nuit.
- Vous êtes pas l’EDF ! s’insurge-t-il.
Je passe ma main sous ma frange, la relève du bout des doigts.
- Jérôme, laissez-moi entrer. Il fait froid dehors…
- Malheureusement, madame, il fait guère plus chaud dedans.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 10 Juin 2014 - 10:50

C’est une petite maison d’étudiant on ne peut plus classique, c’est-à-dire en chambard permanent du fait de la promiscuité quasi permanente de plusieurs locataires. En bas les parties communes, en haut les trois chambres. Jérôme vit là avec deux copains dont je sais que, fort heureusement, ils ne suivent pas de cours d’Histoire et ne vont même pas au Mirail. Cela m’arrange, ils ne me reconnaitront pas. Et s’ils n’étaient pas là, ce serait encore mieux.
Bien sûr, en entrant, j’ai trouvé qu’il faisait doux à l’intérieur de la maison. Au bout de quelques minutes, le temps de se « réchauffer » un peu, je comprends mieux la présence de la couette dans laquelle Jérôme semble se lover avec un je ne sais quoi de volupté complice. Ca caille sec et dur !
- Depuis combien de temps êtes-vous comme ça ?
- J’avais justement envie de vous poser la même question…
Je souris. Ce bougre – mot à prendre dans son sens actuel et non médiéval, le Jérôme étant un coureur de jupons invétéré – ne réussit pas ses études mais cela ne veut pas dire qu’il n’a pas d’intelligence. C’est juste que sa crise d’adolescence n’a toujours pas pris fin ; il préfère s’amuser, draguer les filles, boire plus que de raison et se coucher à pas d’heure que d’ouvrir un livre pour bosser. J’ai bien essayé à plusieurs reprises, avant même d’avoir fait la connaissance de sa sœur, de lui faire entendre raison. Peine perdu ! Comme toutes les personnes convaincues d’une forme de supériorité, il se dit qu’il s’en sortira dès qu’il en aura envie… Et que le moment n’est toujours pas venu.
- Alors qui commence ? dis-je.
- Si vous voulez parler de l’électricité, c’est comme ça depuis hier matin… Après les dernières chutes de neige de la nuit, il y a un truc qui a pété dans un transfo du quartier et depuis on est dans le noir. Seul truc à faire : bouquiner en faisant les cent pas pour ne pas geler sur place.
Je n’ose pas lui faire remarquer qu’on ne gèle pas quand il y a 8 à 10 degrés, je préfère retenir le « bouquiner ».
- Et que bouquinez-vous Jérôme ?
- Ce que j’ai trouvé dans ma bibliothèque… Le Louis XIII que vous m’avez passé pour que je l’offre à ma sœur et que j’ai finalement gardé pour moi… Avec votre dédicace si nébuleuse mais qui semble dire que vous lui devez une fière chandelle à ma frangine.
Il me serait possible d’embrayer sur ses propos pour demander comment je peux la joindre… Mais ce serait trop rapide. Dans un coin de sa tête, mon étudiant doit s’interroger sur les raisons de ma visite surprise. J’ai envie de le laisser mariner un peu avant d’en venir aux faits… Des faits que j’arrangerai à ma façon.
- Et ?...
- Ca se lit comme un roman…
- Ah, vous voyez ! Ce n’est pas « lourd » de lire un bouquin pour la fac… Cette panne vous aura au moins appris qu’on pouvait vivre sans X-Box et sans musique de rap tournant en boucle sur un lecteur de MP3… téléchargée illégalement en plus sans doute.
- Ah ! s’exclame-t-il. Vous n’êtes pas venue pour me faire la morale. On dirait Virginie !...
- Cela veut peut-être dire que nous sommes bien d’accord, votre sœur et moi, sur la nécessité pour vous de vous y mettre… Avant qu’il ne soit trop tard…
Il ne dit rien. Le refrain, il le connait et, visiblement, il l’exaspère toujours autant.
- Vous voulez une couverture ?
- Non merci… Je viens de passer un long moment dehors… Je devrais pouvoir supporter votre douce fraîcheur.
Et par « bravitude », comme aurait dit Ségo, je dépose mon manteau.
- Mais pourquoi, reprends-je, n’allez-vous pas lire à la bibliothèque de l’université ? Là-bas au moins c’est chauffé…
Jérôme me considère soudain comme si je débarquais d’une autre planète. Parce que j’ai enlevé mon manteau et qu’il se demande s’il doit en faire autant avec sa couette ? Pour ne pas montrer qu’il supporte moins bien le froid que moi…
Non, ce n’est pas ça. Je me suis égarée dans mon analyse faute d’informations à jour.
- Mais enfin !... Vous ne savez pas que la fac est fermée ? Depuis hier… Des canalisations ont gelé, le chauffage est hors service. Il fait encore plus froid là-bas que dans ma cahute.
Ben non, je ne savais pas. Devrais-je avouer que cela m’arrange ?... Je ne suis donc pas manquante face à mes étudiants depuis hier puisque, eux-aussi, font défection. L’université fermée, c’est vraiment la meilleure nouvelle que j’ai entendue depuis un bon moment !
- Mais je suppose que vous ne venez pas donner des cours à domicile à vos étudiants les plus nuls pour profiter de cette pause inattendue.
Il marque un temps, se reprend et poursuit.
- Pardon, s’il y a bien une personne qui serait bien fichue d’avoir une idée pareille, c’est bien vous… Mais la perruque rousse et ce look improbable, on dirait que vous avez les flics aux fesses.
Et voilà ! Je me suis laissée piéger bêtement…
- Jérôme… Il faut que vous me donniez un moyen de contacter votre sœur.
- Putain, c’est ça !... Ah je le savais bien que vous n’aviez pas succombé tout d’un coup à mon charme.
C’est à la fois ironique et un peu désespéré. Ce grand dadais en pince-t-il vraiment pour moi comme sa sœur l’avait confié à Ludmilla ?
- Vous pouvez m’aider n’est-ce pas ?
- Avec le nombre de fois où vous avez voulu m’aider, je ne crois pas être en mesure de refuser. Mais dites-moi d’abord ce qu’il vous arrive…
- C’est compliqué, Jérôme… Je ne veux pas vous mêler à ça.
- Compliqué comment ?... Vous avez buté votre mari ?... Vous avez cambriolé une Caisse d’Epargne ?... Oh, je vois… Vous êtes victime d’un maître-chanteur qui a des informations compromettantes sur vous de l’époque où vous faisiez de la télé…
- Laissez tomber, Jérôme. Moins vous en saurez, mieux ce sera…
- Là encore, vous dites comme ma sœur… Vous êtes pas marrantes, les vieilles…
- Alors ? Vous m’aidez ?...
Il me tend son téléphone portable.
- Allez dans le répertoire, faites défiler jusqu’à Fliquette et vous aurez son numéro.
- Elle sait que vous l’appelez comme ça ?
- Vous savez comment je m’appelle dans son répertoire ?... Petit Con… C’est un prêté pour un rendu. Mais vous en faites pas, on s’aime… Le problème c’est que ma batterie est quasiment kaput… Donc, si vous pouviez plutôt appeler avec votre portable.
- C’est que…
- Elle ne décrochera pas si ce n’est pas mon numéro, c’est ça que vous vous dites… Eh bien, je vais lui envoyer un sms pour la prévenir que je vais l’appeler avec un autre téléphone.
Il est vraiment plein de ressources ce grand gamin. A moins qu’il n’ait mieux intégré que moi les pratiques téléphoniques des gens de sa génération.


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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mar 10 Juin 2014 - 14:46

Ce n’est pas simplement une question d’uniforme. Il se dégage du gars une forme d’assurance qu’on ne trouve que chez les personnes qui ont déjà vécu des situations dures et compliquées. Qui ont baroudé comme on dit dans l’armée… Dans ses gestes, dans sa posture, on sent le professionnel sûr de lui et pas le moins du monde écrasé par les débuts d’une enquête délicate.
- Asseyez-vous monsieur Maurel… Je suis l’inspecteur Louchet du SRPJ de Toulouse, c’est moi qui reprends l’enquête ici, sous la direction de notre patron le divisionnaire Marchal. Du personnel d’investigation de notre service est parti au chalet de madame Rouquet afin de pouvoir réaliser les premières constatations d’usage.
- Sur ce que je sais, il va falloir creuser dans la neige un moment avant de pouvoir constater quoi que ce soit.
- Je vous remercie, je n’ignore point cela… Je suis arrivé il y a deux heures et depuis je me suis infusé toutes les dépositions enregistrées depuis hier midi. Drôle de littérature dont il ne ressort rien de bien clair si ce n’est que, plus ou moins à mots couverts, toutes les personnes présentes dans le chalet au cours des dernières 72 heures mettent en cause votre épouse.
- A tort ! s’exclame Arthur.
- C’est bien aussi mon avis…
- Cela fait plaisir d’entendre quelqu’un qui a pris la peine de réfléchir un peu.
Gabriel Louchet remercie d’un hochement de tête sans relever le « un peu » qui n’est pas forcément flatteur. C’est un gars bien bâti d’environ 45-50 ans, les cheveux d’une couleur indéfinissable oscillant entre le brun et le roux avec ça et là quelques amorces de gris. Ses yeux sont clairs, presque couleur eau de lagon, ce qui lui donne plus aisément un air de compassion que le noir sombre du regard du gendarme Baudry. Arthur n’est cependant pas naïf au point d’opposer strictement les deux enquêteurs. Louchet sait qu’Arthur a été gardé sous surveillance sans raison véritablement valable, il compte bien jouer de cette situation et d’une attitude plus ouverte pour tirer plus aisément les infos qu’il attend.
- Alors, que savez-vous ?
- Vendredi soir, tous les participants d’un diner auquel je devais participer avec mon épouse ont été drogués et conduits dans un chalet près d’un lieu appelé les Molos d’Anglade. Ce chalet appartient à madame Rouquet…
- Votre patronne ?...
- Elle ne l’est plus vraiment même si elle a toujours continué à faire comme si… C’est un peu compliqué et je pense que c’est secondaire.
- Avec trois morts et un enlèvement, vous me permettrez d’être seul juge de ce qui est secondaire et de ce qui ne l’est pas.
- Trois morts ?...
Là, je dois reconnaître que c’est de ma faute. Je n’ai pas parlé à Arthur de l’accident d’Etienne Moza. On avait d’autres chats à fouetter… Et puis c’était déjà un événement ancien puisqu’il datait de la veille…
- Merde !... Je n’étais pas au courant de ça ! Ce pauvre Etienne !...
- Oui cela fait cher pour un simple week-end de travail puisque c’est bien ainsi que madame Rouquet vous a présenté les choses à tous…
- Pas à moi… Du moins pas directement… J’ai reçu un texto…
- Et vous n’étiez pas au chalet parce que ?...
- J’avais conduit ma fille à l’hôpital pour ce qu’on croyait être une crise de l’appendicite… Vous êtes vraiment sûr que vous avez lu mes dépositions.
- Ne vous formalisez pas, je vérifie simplement.
- Ok… J’ai donc réussi à retrouver leurs traces…
- Comment avez-vous réussi à faire cela ?... Vous n’avez pas été très précis sur ce point.
- Un journaliste a ses sources, inspecteur… Et il doit les protéger… C’est un droit qui nous est reconnu part l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme… Sachez simplement que cette source était fiable, discrète et sans rapport direct avec l’affaire en cours… J’ai bien proposé aux gendarmes de contacter un certain numéro pour se faire confirmer la chose mais ils ont toujours refusé de donner suite.
- Et ce numéro vous allez me le donner ?
- Hélas, dans votre intérêt, il est préférable que je m’abstienne… Cela aurait été suffisant pour impressionner le gendarme Baudry et lui faire saisir que cette affaire allait le dépasser très vite. Dans votre cas, je crains que cela ne vous bloque dans vos élans.
- C’est donc une personne qui a du pouvoir…
- Une personne qui touche au sommet de l’Etat et qui appartient à l’armée… Et on sait que l’armée et la police n’ont pas toujours des atomes crochus.
- Cela s’améliore mais vous avez raison, ce n’est pas le Pérou… Je dois donc me contenter de traduire vos propos en quelque chose du style : « même pour vous, c’est trop costaud cette affaire » ?
- Nous nous sommes mal compris. Au contraire, je pense que vous allez faire du bon boulot… Et je dirais même « enfin » parce qu’on a trop ramé à contre-courant depuis hier… Sauf que si vous cherchez du côté de mon informateur, vous perdrez de vue – et pour rien – le plus important dans cette histoire.
- Si vous n’étiez pas Arthur Maurel, le type que j’écoutais le soir sur RML, je prendrais mal tout ce que vous venez de dire… Donc, je vais suivre votre recommandation en n’oubliant pas que si je venais à avoir l’impression que vous m’avez caché volontairement un truc, je saurais où venir vous pêcher.
Ce jugement à la Salomon met fin au premier acte d’un affrontement qui use de fleuret mouchetés. Arthur reprend son récit de l’affaire tel que j’ai pu le lui fournir entre le moment de nos retrouvailles et notre arrestation par le gendarme Baudry.
- Il y a donc bien deux personnes de plus à rechercher en urgence dans ce foutu pays enneigé.
- Ca va en faire des éperviers lâchés dans la nature, ironise Arthur… Mais si je peux me permettre, et en sachant tout ce que je sais et que je ne vous dirais pas, ne vous occupez pas de Fiona. Cherchez une espèce de grande liane octogénaire qui a tendance à perdre un peu la mémoire depuis quelques temps. C’est elle qu’il importe de sauver en priorité… L’avenir de centaines de personnes en dépend.
- Nous ferons notre job, nous chercherons les deux… En espérant pour vous que nous ne les retrouvions pas ensemble. Ce serait mauvais pour votre épouse.
- Je n’en suis pas aussi sûr que vous. Vous n’imaginez pas tout ce qu’il peut y avoir comme intelligence dans cette jolie tête blonde…
- Blonde ?... Mais votre femme n’est pas blonde…
- C’était une façon de dire les choses. Elle est châtain clair…
- Non, non, désolé, monsieur Maurel… Vous ne parlez pas pour ne rien dire. Vous avez lâché une information. Votre femme est actuellement blonde.
- Oui, ment Arthur… Elle s’est décolorée peu de temps avant cette soirée de vendredi où elle a été enlevée. Le genre platine Marilyn…
C’est ce qui s’appelle jouer avec le feu. D’abord parce que Louchet peut très bien faire vérifier auprès des autres quelle était la couleur de ma chevelure pendant le week-end… Sur ce point Arthur est persuadé qu’il ne le fera pas tout simplement parce que les autres sont déjà repartis. C’est surtout périlleux parce qu’il ignore vers quelle couleur s’est porté mon choix. Il en est resté à ma remarque sur le brun mais rien ne prouve que je sois allée au bout de cette idée… La preuve, ma perruque est rousse. Mais au moins, il a la satisfaction de m’avoir donné un peu plus de chances. Grâce à sa fausse bévue, les flics vont chercher une blonde décolorée.
Et cet hiver, c’est une teinte à la mode…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 11 Juin 2014 - 0:45

- Salut, grande sœur… Tu as cinq minutes ?
- …
- Ok, je te passe quelqu’un qui a quelque chose à te dire…
En saisissant le téléphone, je me rends compte que je n’ai pas du tout prévu ce que je vais dire à l’inspectrice… Et encore moins que Jérôme va rester là, planté devant moi, attendant peut-être que je lui repasse sa sœur à la fin. Ca me gêne de dévoiler mes drôles d’aventures à celui qui est un de mes étudiants. Même Adeline Clément, la troisième tête du triumvirat de Parfum Violette n’en sait pas la moitié sur mes « exploits » passés.
- Bouchez-vous les oreilles, Jérôme ! Ce n’est pas pour les enfants !
C’est tout ce que je trouve à lui dire mais il comprend bien le sens de mon propos. Il ramasse sa couette bleue et prend l’escalier pour gagner sa chambre.
- Puni ! laisse-t-il tomber avec un humour dont je comprends qu’il réussisse à emballer les filles de son âge.
Je colle le téléphone à mon oreille et je me lance…
- Virginie… Fiona Toussaint à l’appareil…
Normalement, elle doit être étonnée de m’entendre. Ca ne rate pas. Même si elle se rattrape rapidement, il y a eu ce blanc de deux-trois secondes correspondant au passage d’un « comment elle peut me téléphoner celle-là ? » par son esprit avec quelques propositions de réponses incorporées.
- Quelles nouvelles, Fiona ?... Vous êtes au chômage technique en quelque sorte…
Cela peut avoir un double sens. Chômage technique parce que la fac est fermée ou parce que je suis supposée ne pas pouvoir y être.
Eh bien, ma petite, puisque tu veux qu’on tourne autour du pot, je vais tourner avec toi et on verra bien qui attrapera l’autre.
- Depuis la dernière fois qu’on s’est vues, ma vie a été un peu speedée… Et vous, le week-end a été bon ?...
- Je…
- Allez, arrêtez de me prendre pour une andouille. C’est indigne de ce qu’on a partagé il y a quelques mois… Je veux savoir ce que vous faisiez dans l’entourage de madame Rouquet vendredi soir à Blagnac.
- Vendredi soir, je n’étais pas à Blagnac… Là, je suis à Paris et…
Elle serait presque crédible mais non, cela ne marche pas avec moi. Avoir l’habitude d’entendre des étudiants justifier leurs échecs par tout un tas de prétextes plus ou moins solides, ça vous apprend à débusquer le mensonge… Même le plus fin et le mieux ordonné.
- Virginie, je ne sais pas si vous êtes au courant de ce qui s’est passé au chalet…
Elle ne me demande pas quel chalet. Je l’ai ferrée…
- Hier matin, ou plus exactement dans la nuit de dimanche à lundi, madame Rouquet a disparu… Elle a été enlevée à mon sens… Et pour faire bon poids, sa cuisinière et son garde du corps ont été assassinés.
- Où êtes-vous ?... Avec quel téléphone m’appelez-vous ?
- Où je suis ?... Dans le seul endroit où je pouvais me rendre en espérant être bien reçue et sans que vos amis de la police m’attendent devant la porte… Et le téléphone que j’utilise est une acquisition récente, il est « propre » comme vous dites je crois…
- Propre, ça n’existe plus aujourd’hui. Tout le monde écoute tout le monde…
- Même moi sur un téléphone que je n’avais pas encore hier à cette heure-ci ?
- Tout le monde… Et pourtant, vous voyez, on n’arrive quand même pas à être au courant des choses importantes…
- Je vois ça… Vous m’expliquez ou je vous balance ce que je crois avoir compris ?
- Quoi que vous pensiez, Fiona, vous êtes en-dessous de la réalité. Cette histoire est un merdier sans nom… Et ce que vous m’annoncez là ne fait que le confirmer… Putain ! Pas Gregor !... C’était un cador dans le métier…
- Abattu dans le dos… A mon avis par Sarah…
- Sarah ?... Mais c’est impossible… C’est une de…
Elle s’arrête… Elle ne peut pas en dire plus… Elle est persuadée qu’on écoute… Et si ce n’est pas moi, c’est son téléphone personnel qu’elle suspecte de ne pas être clean.
- Il faut qu’on se voit !... Vous pouvez sauter dans un avion pour Paris ?
- Un avion ?...
Allons bon, il va falloir que je lui dise que moi et les avions, sans qu’il n’y ait rien de rationnel dans tout ça, ce n’est pas le fol amour… Que je vais me hâter plus lentement en train… Parce que là au moins, même si on arrive en retard, on arrive…
- Je ne sais pas si l’aéroport est rouvert, dis-je pour esquiver.
Sans mentir vraiment puisque je l’ignore.
- Eh bien, venez à pied, à cheval, en voiture mais venez !...
- Où ça ?...
- Contentez-vous d’arriver sur Paris et je vous retrouverai.
- Comment ?
- Vous verrez bien !...
Il y a parfois des prudences qui sont pires que les parasites ou les ruptures de signal pour suivre une conversation.
- Vous ne pouvez pas m’expliquer ? Un minimum ?...
- Pas sur cette ligne, Fiona…
- Et faire qu’on ne me traite pas comme une criminelle en fuite, vous pouvez y faire quelque chose ?
- Ca ne relève pas de moi mais je vais faire remonter votre demande à mon supérieur et il fera le nécessaire… Désolé, Fiona ! On ne voulait pas vous plonger à nouveau dans la mélasse.
Je la crois sincère même si sa volonté de ne rien dire me casse clairement les pieds.
- Alors à dans 5 à 6 heures si tout se passe bien…
J’espère qu’elle va saisir que je vais prendre un train pour monter sur Paris. Même si son supérieur va peut-être faire des efforts pour me garantir le retour à une virginité judiciaire que je mérite, ceux-ci ne seront pas encore pleinement aboutis si je me présente à un comptoir d’embarquement à Blagnac en montrant des papiers au nom de Fiona Toussaint.
J’ai envie de voir Paris sous la neige… Et encore plus d’y entendre ce que Virginie Roncourt et ses petits copains de la maison Poulaga ont monté comme combine autour de la patronne.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 11 Juin 2014 - 14:48

La déposition d’Arthur était une sorte de pavé d’une trentaine de pages patiemment construite à partir de ses déclarations aux gendarmes et à l’inspecteur Louchet. Depuis le départ en urgence pour Rangueil avec Corélia jusqu’à ma fuite, il avait consigné l’intégralité de ses faits et gestes. Au milieu de cet océan de vérité, la goutte d’eau du mensonge sur ma teinture n’était pas à proprement parler immense. Pourtant, en relisant l’intégralité de ce morceau de littérature judiciaro-policière, Arthur ne voyait qu’elle. Non point qu’il tremblât d’avoir ainsi menti… Il était plutôt inquiet de savoir ce que j’avais pu faire et si, en voulant me donner un coup de pouce, il ne m’avait pas condamnée. D’un autre côté, cette franchise et cette volonté de coopérer, finalement louée par l’inspecteur du SRPJ, avait un but : retrouver la liberté pour pouvoir appuyer ma fugue. Comment ? C’était un autre problème.
- Sandwichs, demanda Louchet.
- Je veux bien…
- Après, vous signerez et on vous reconduira où vous voulez… Puisque vous n’avez plus de voiture n’est-ce pas ?
- Tant que vous ne l’aurez pas retrouvée… Mais je vais oser une sorte de blasphème, je ne suis pas pressé que vous mettiez la main dessus.
- Toulouse ?
- Ne vous dérangez pas pour moi… Déposez-moi à la gare la plus proche…

Ma courte conversation avec Virginie Roncourt n’a pas spécialement donné ce que j’en espérais. Je me retrouve confrontée à encore plus de mystères et à une seule certitude : il y avait bien quelque chose qui se tramait entre les services de police parisiens auxquels appartient Virginie et Liliane Rouquet puisque le dénommé Gregor était un flic avant d’être un garde du corps et chauffeur de minibus. Me voilà sommée de reprendre la route – ou plutôt la voie ferrée – pour aller dépatouiller ça dans la capitale. Quelque part cela ne m’étonne qu’à moitié, le centralisme français n’a fait que céder en apparence face au mouvement de décentralisation ; les coups fourrés partent toujours de Paris.
Avant de prendre congé, je confie une mission à Jérôme Roncourt. Contacter Ludmilla dès qu’il le pourra pour lui faire passer, sous couvert de prendre des nouvelles de celle qui fut temporairement sa prof à la fac, un petit message codé.
- Cela veut dire quoi ça, « c’est reparti comme à Formigny » ?
- Mon cher Jérôme, si vous aviez bossé comme vous auriez dû votre guerre de Cent ans avec Sophie Cassagnes-Brouquet, vous n’auriez pas besoin d’explications.
Ce n’est pas tout à fait vrai. Même avec cela, mon allusion serait restée opaque pour lui. Je n’évoque en effet pas directement la bataille de Formigny de 1450 mais le fait que lorsqu’on m’a accusée d’avoir enlevée Corélia, j’avais donné rendez-vous à Ludmilla sur le site de cet affrontement décisif dans l’histoire de la Normandie. L’évoquer à nouveau c’est lui dire que je suis à nouveau lancée sur les routes avec une meute de flics aux fesses.
- Je vous aurais bien passé les clés de mon appartement pour que vous vous réchauffiez un peu… et pour que vous découvriez qu’on peut avoir plusieurs livres d’Histoire chez soi… Seulement j’ai peur pour vous qu’il n’y ait un comité d’accueil devant la porte, la bouche pleine de questions auxquelles vous vous sentiriez obligé de répondre en bon citoyen que vous êtes. Plus problématique encore, cela pourrait sans doute porter préjudice à votre Fliquette bien aimée. Donc, je vous condamne à vous cailler ici jusqu’à ce que madame EDF retrouve ses esprits.
- Madame… Fiona… Est-ce que vous avez de graves ennuis ?
- Oh ! Oh !... Le bon citoyen est en train de se demander s’il n’a pas aidé à son corps défendant une dangereuse terroriste ou un truc de ce genre ?
- Cela ne m’est même pas passé par la tête… Vous n’auriez pas voulu parler à ma sœur si vous aviez été une criminelle… Non, c’est juste que j’ai l’impression que vous êtes un peu docteur Toussaint et miss Fiona, deux personnes en une… Et que c’est un peu étrange de se dire que quelqu’un qu’on croit connaître est autre chose que ce qu’on imaginait.
- Vous auriez dû prendre psycho, Jérôme… Plutôt qu’Histoire, je veux dire.
- Enfin bref, si vous avez encore besoin que je vous aide…
Il serait encore plus mordu de moi le jeunot que ça ne m’étonnerait qu’à moitié.
- Ok… Je vais lâchement vous utiliser pour me permettre de gagner du temps. Vous allez vous rendre à la gare et me prendre un billet pour Paris par le premier TGV de l’après-midi… Je crois qu’il y en a un vers 14 heures… On se retrouve à l’intérieur du Relay en face du distributeur de billets… du distributeur de billets de banque je précise. Vous voyez où c’est ?
- Non, je prends pas souvent le train…
- C’est un tort… On peut y travailler longtemps et parfois on peut y faire des rencontres intéressantes…
- Vous en faites pas, je me débrouillerai pour trouver…
- Vous garderez la monnaie bien sûr. Je ne veux pas qu’on nous voit échanger un billet et de l’argent comme ça. Je viendrai à côté de vous, vous mettrez le billet dans la poche de mon manteau et on se séparera sans se parler. C’est compris ?
- Oui… Mais vous, qu’est-ce que vous allez faire ?...
- Je vais demander à mes vieilles jambes de me permettre de faire à toute vitesse un aller-retour jusqu’au centre-ville. J’ai deux ou trois achats à faire en prévision de mon voyage. Et ce sont des choses que je ne peux décemment pas vous demander d’aller acheter à ma place…
Jérôme Roncourt me fait un clin d’œil complice. Bon, j’ai dans l’idée que nos relations risquent d’être un peu compliquées jusqu’à la fin de l’année. Elles seront désormais fondées sur ces moments partagés et plus sur un simple rapport prof-étudiant. Mais, sait-on jamais, cela peut être positif pour lui…
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 11 Juin 2014 - 16:47

Arthur a fait mine d’aller prendre un train, a attendu un moment devant le distributeur automatique de billets le temps de s’assurer que personne ne le surveillait. Lorsqu’il a été a peu près assuré de n’avoir personne aux fesses, il est ressorti du bâtiment pour faire le tour du parking. Ce qu’il cherchait ?... La Clio bien sûr.
Nous avions souvent discuté de la manière dont j’avais géré la « crise Corélia », de mes choix lorsqu’il avait fallu que je disparaisse complètement. Il savait que je pouvais le refaire. Il savait que j’étais prête à changer d’apparence pour cela. Il savait que je me rabattrais le plus vite possible vers un moyen de transport en commun dans lequel je pourrais me fondre en me faisant oublier. Pour Arthur, il était évident que, puisque les flics avaient échoué à retrouver ma voiture, c’est que je l’avais laissée quelque part où ils ne la cherchaient pas. Un parking de gare n’était peut-être pas le lieu le plus indiqué mais peut-être que dans les environs ?...

J’ai garni ma valise de trois parures de dessous – premier prix car mes réserves en carburant financier baissent dangereusement – et d’un bouquin acheté à la va-vite à la fnac. J’ai vraiment peur de m’ennuyer au cours des 5 heures – minimum – de trajet vers Paris. Et puis, foin des précautions ! Il n’est pas interdit de s’intéresser à l’Histoire même si on ne s’appelle pas Fiona Toussaint ! J’ai juste fait attention à ne pas prendre un livre qui détonerait entre les mains d’une femme. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression qu’un observateur un peu averti s’étonnerait de voir entre mes mains un bouquin sur la bataille de la Marne et pas sur l’économie rurale en Bas Quercy au XVème siècle. Moyennant quoi, j’ai pris l’étude de Georgette Elgey sur « De Gaulle à Matignon ». Même si le bouquin est presque pour moitié constitué de notes et de références, il y aura largement de quoi m’occuper… Du moins lorsque mon esprit sera décidé à cesser de turbiner pour mettre de l’ordre dans la ténébreuse affaire qui me conduit encore une fois à jouer la fille du rail.
Dans la magasin Relay, Jérôme ne s’est pas placé n’importe où. Il est devant les revues d’Histoire, pensant sans doute que j’en connais parfaitement l’emplacement… Ce en quoi il n’a pas tort… Je viens me placer à côté de lui, attrape le numéro de février de L’Histoire dont la couverture évoque le suaire de Turin, « la vraie histoire d’un faux ». Tandis que je commence à feuilleter le magazine – comme si je ne l’avais pas déjà lu – je sens mon manteau qui bouge. Le transfert est effectué ! Sans en rajouter, il repose son propre magazine sur Napoléon, s’éloigne vers le coin des revues « chaudes » qu’il mâte pendant trois bonnes minutes, regarde sa montre et sort.
Pourquoi a-t-il regardé sa montre ?
Sans doute pour me dire qu’il est temps pour moi de me hâter…
Je jette un coup d’œil rapide au billet… Départ à 14h04… Et comme le TGV part de Toulouse, il y a de grandes chances qu’il soit à l’heure et déjà en place. Donc, je ne dois pas trainer si je ne veux pas trouver les portes closes… Voiture 12. Place 51… Il a cru bien faire en me prenant une place en 1ère classe. Tant pis ! Ce qui est fait est fait… Fausse place solo comme sur tous les TGV Sud-Ouest. On a forcément quelqu’un en face pendant tout le parcours avec qui on mène une guerre souterraine à coups de mouvements de jambes crispées… Ouais, ben je ferais avec. Il faut juste espérer qu’un collègue de l’université ne va pas choisir d’aller bosser à Paris en profitant de la fermeture des locaux à cause du froid. Si je me le/la trainais en face à face sur plus de 700 km, il/elle finirait bien par se dire que cette rouquine-là ne lui est pas inconnu(e).
J’ai à peine le temps de me prendre un sandwich et une bouteille d’eau avant d’embarquer ric-rac. Décidément, je deviens une habituée des arrivées tardives à bord des trains. Comme quoi on change en vieillissant… Ou sous le poids des circonstances.

Après une bonne demi-heure de divagations autour de la gare de Boussens, Arthur a dû s’avouer vaincu. Pas de Clio !... Il faut dire que la gare est relativement excentrée dans la commune, coincée qu’elle est entre le canal de Saint-Martory, le camping (fort désert en cette période de l’année) et au-delà la Garonne. Balayé par le vent glacial qui donne l’illusion qu’il fait -10°, Arthur ne tarde pas à se dire qu’il est plus sage de revenir sur ses pas pour attraper le premier train qui passera. Rien ne lui prouve en effet que j’aie bien fréquenté les lieux après mon « évasion ».
En revanche, il ne tarde pas à trouver suspect les agissements d’une jeune femme qu’il a repérée dans une Ford noire sur le parking du stade et qu’il vient de croiser en remontant du fond de l’impasse qui longe le canal. S’il avait pu avoir quelques soupçons concernant la rapidité de sa libération, il n’en a plus désormais. On l’a laissé partir en espérant qu’il ne tarderait pas à renouer le contact avec moi.
- Eh bien, on va voir ce qu’on va voir, murmure-t-il tout en passant ses doigts gelés sur son nez.
Geste qui marque chez lui une prise de résolution ferme et audacieuse, genre « allez, on y va ! »…
La femme doit avoir environ 25 ans. Gros pantalon côtelé, boots bleu marine, anorak gris et bonnet assorti, fines lunettes métalliques. Elle fait mine de chercher un nom sur la seule boite aux lettres de toute la rue.
- Hep !... Vous cherchez quelque chose ?...
Elle se redresse face à l’interpellation, hésite assez longtemps pour ne pas rendre sa réponse crédible.
- Monsieur Martin, c’est bien ici ?…
- Ah non ! Vous n’y êtes pas du tout…
Arthur repart en arrière pour la rejoindre. Il note qu’elle a plongé sa main gantée dans la poche de son anorak. Sans doute pas pour chercher des bonbons. Il convient de ne pas la brusquer…
- Vous êtes sûre que ce n’est pas monsieur Maurel que vous cherchez ?
Elle se trouble.
- Ecoutez, on ne va pas commencer à se jouer la comédie. Vous savez qui je suis et je sais ce que vous faites, alors jouons franc jeu. Comme vous allez me pister où que j’aille, je vous propose de m’accompagner, ce sera plus simple et ça nous évitera à tous les deux de nous cailler pour rien.
Ce genre de situation ne soit pas être prévu par le manuel du parfait jeune inspecteur, elle ne sait toujours pas quoi répondre.
- Alors, on prend votre voiture ou on prend le train ?

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Mer 11 Juin 2014 - 21:36

En atteignant mon siège, l’aspect de la personne installée en face de ma propre place me rassure pleinement. Ce n’est ni une collègue, ni une connaissance quelconque qui monterait à Paris. Elle doit avoir une bonne cinquantaine d’années, est habillée avec goût mais empeste le tabac froid. C’était trop beau pour être vrai !
Je jette un regard dans l’alignement des places solo. Pas une n’est libre pour me donner asile. Eh bien, il faudra là encore faire avec et espérer que je ne vais pas suffoquer trop rapidement.
Pour couronner le tout, c’est une bavarde invétérée… Au téléphone… Ca commence alors que nous passons la gare de triage de Saint-Jory et elle y est encore lorsque le TGV s’arrête en gare de Montauban Villebourbon. Fort heureusement, elle descend fumer une demi-clope sur le quai ce qui nous fait des vacances. Un regard échangé avec un couple placé dans le petit compartiment de quatre de l’autre côté du couloir en dit long sur notre exaspération. Parce que, que la dame parle de choses et d’autres avec sa correspondante qui a l’air d’être sa meilleure amie passe encore, mais là elle est en permanence dans le registre de l’intime. En clair, elle se rend à Paris pour rencontrer quelqu’un qu’elle a connu sur un site de rencontre sur internet… Elle espère qu’il ne va pas être comme celui qu’elle était allée voir trois mois plus tôt dans l’Aveyron, qui était prêt à tout pour elle mais ne savait pas vraiment lui montrer les sentiments qu’elle attendait. Le nouveau, lui, il a l’air d’être plus tendre, moins matérialiste et ça lui plait davantage… Bien sûr, il doit quand même avoir une idée derrière la tête mais, même s’il lui demande de rester vivre avec elle, elle ne le fera pas. C’est pour ça qu’elle a rempli sa valise juste pour 5 jours… Et patati et patata, et blablabli et blablabla…
A se demander si elle a entendu le contrôleur rappeler au départ qu’il fallait passer les appels téléphoniques depuis les plates-formes.
Lorsqu’elle revient, le guichet des confidences est toujours ouvert. Moi je n’ose pas dire quoi que ce soit parce que je n’ai pas envie d’ouvrir une querelle qui pourrait s’envenimer et ébrécher ma transparence revendiquée. Le couple, lui, fait contre mauvaise fortune bon cœur se disant qu’il est impossible que cela dure encore longtemps. Je me fais la réflexion que si j’avais choisi un train direct à travers le Massif Central il y aurait eu des interruptions forcées pour cause de zone blanche mais de Toulouse à Paris via Bordeaux, il n’y a qu’en arrivant sur la capitale qu’un long passage en tunnel de la voie ferrée pourrait rompre le lien entre son téléphone et le réseau. On va finir par avoir les oreilles qui saignent…
Heureusement, du fin fond du wagon, une exclamation bien sentie et ponctuée par des applaudissements nourris retentit.
- Vous allez pas la fermer un peu !… Il y a des gens qui essayent de travailler et d’autres de se reposer !... Vos histoires de cul, on s’en fout !
La fin est noyée sous les rires. Je dois me retenir pour ne pas participer à l’hilarité générale, histoire de ne pas ouvrir une guerre froide avec le visage légèrement poudré qui va me faire face pendant au moins 4 heures 30 encore…
La femme – elle s’appelle Suzie – expédie son interlocutrice d’un « je peux pas continuer à te parler », ferme son portable et hausse les épaules comme le font toutes les personnes qui s’estiment injustement persécutées. Les quelques minutes qui suivent me permettent de réussir enfin à terminer la lecture de l’introduction du bouquin de Georgette Elgey. Répit de courte durée puisque le téléphone de ma voisine d’en face se met à ânonner un air que j’identifie avec consternation comme « Le téléphone pleure » de Claude François.
- Ah c’est toi ?!... Oui, je roule… Non, pour le moment, on n’a pas de retard… On vient de passer Montauban… Oui, je veux bien que tu viennes me chercher en voiture à la gare… C’est quoi comme voiture ?... Ah oui, bien sûr, tu ne vas pas venir avec sur le quai…
Là, elle doit voir quelqu’un se lever dans mon dos parce que son visage se fige encore plus sous son masque de poudre.
- Attends, je change de place…
Elle quitte son siège pour gagner la plate-forme.
- C’est le chéri, me fait la dame du couple avec un grand sourire.
- Sans aucun doute… Il ne manquerait plus que celui qu’elle a largué la rappelle pour qu’on ait la totale d’ici Paris, dis-je pour rester dans le même registre de l’humour qui soulage.
- Quel dommage ! Nous descendons à Bordeaux !...
Il n’y a pas je crois plus belle solidarité que celle des victimes des casse-pieds. Elle n’a pas besoin de mots nombreux pour s’exprimer mais qu’est-ce qu’elle fait du bien. C’est de la complicité qui se construit pour de vrai quand bien même elle sera éphémère.
- Vous avez de la chance, réponds-je. Pour un peu, je crois que je vais descendre avec vous pour pouvoir bouquiner tranquillement.
Mais déjà la mégère en cours d’apprivoisement revient, un grand sourire sur ses lèvres amoureusement dessinées au gloss rouge vif. Les affaires semblent se présenter au mieux pour elle, le chevalier servant faisant preuve de la dernière galanterie à son endroit. Comme ma mémoire aime bien construire des raccourcis, cette scène d’une arrivée à Montparnasse par temps de neige m’en rappelle une autre un peu plus de deux ans plus tôt ; ce jour-là, un coursier de RML sur sa petite moto était venu me cueillir pour m’amener vers l’homme de ma vie. Cette bouffée de nostalgie fait que je regarde ma quinquagénaire tabagique avec des yeux plus compréhensifs… Allez, je veux bien admettre que l’amour rend aveugle. Dommage qu’il ne rende pas muet.

Ils ont pris la voiture ce qui était quand même plus logique. L’inspectrice stagiaire Gaëlle Louchet, la propre fille de l’inspecteur en charge de l’enquête, n’a pas tardé à révéler son identité à Arthur en le suppliant de ne rien dire. Prendre ainsi contact avec la personne qu’on est chargé de filer est plus qu’une maladresse. Une faute !... Et son père, qui l’aime pourtant beaucoup, fera d’autant moins de sentiment avec elle qu’il sait que l’avoir dans son équipe est vu par certains comme une forme de favoritisme.
- Ne vous en faites pas ! Je ne vous ai pas vue… Alors concentrez-vous sur la route… Je comptais aller à Colomiers chez une vieille amie de ma femme. Vous pourrez m’y déposer et faire votre rapport ensuite à votre paternel… Je compte y passer la nuit de toute façon… Vous êtes vraiment sûre qu’on est obligés de rouler aussi vite ?...

Depuis Agen, le téléphone de Suzie est muet. Oh, cela ne s’est pas fait de manière préméditée mais lorsqu’elle est descendue finir la cigarette commencée à Montauban j’ai pris le portable qu’elle avait laissé – Dieu sait pourquoi – sur sa tablette. Tout en prenant bien garde de ne pas être vue de l’extérieur (surtout pour que le chef de gare ne reconnaisse pas l’héroïne du matin… même s’il y avait peu de chance qu’il soit encore de service dans l’après-midi), j’ai rapidement déclipsé la coque de protection, sorti la batterie avant de la réenclencher en insérant un petit bout de plastique venu du cercle sous le bouchon de ma bouteille d’Evian. Plus de contact, plus d’énergie. Et Suzie condamnée enfin au silence - et en proie à mille tourments devant la défaillance si mal venue de son portable – ne m’a plus empêchée de lire…
Pressentant qu’à Bordeaux, elle va refaire une descente sur le quai pour fumer, je sors mon ordinateur, l’allume en me disant que je vais pouvoir – peut-être – me contacter à la borne wifi de la gare pour lire mes mails. Parfois c’est possible, parfois non, cela dépend de l’emplacement de la rame. Quand la SNCF dit qu’il y a le wifi en gare, elle veut dire dans une partie des bâtiments. A croire que les voies et les quais ne font pas partie des installations utilisées par les voyageurs.
Nous arrivons quasiment dans le meilleur horaire possible vu les conditions météo, soit avec douze minutes de retard. Cela risque d’abréger un peu la pause cigarette de cette chère Suzie et de réduire mon temps de connexion… Tant pis ! Je suis fataliste sur ce point. Combien de fois ai-je échoué à profiter du réseau internet d’une gare ? Je ne les compte plus.
Le train roule encore que Suzie est déjà près de la porte et que je clique sur l’astérisque jaune qui m’indique que des réseaux sont disponibles. Je cherche celui qui va s’intituler « Gare de Bordeaux_wifi » ou un truc comme ça. Il sera sans doute parmi les derniers de la liste avec une malheureuse barre verte, la plus petite, sur les cinq possibles. Faiblard comme d’habitude… Au-dessus, il y en aura d’autres tous aussi ouverts en apparence mais réfractaires à toutes mes tentatives. Je regarde… Trois, six, neuf… Il faut encore descendre pour trouver le réseau de la gare. Le TGV vient de stopper. Je clique mais c’est pour me prendre dans les dents un « Connexion impossible ». Têtue, je recommence…
Oh non de Zeus !... C’est quoi ce truc ?
En deuxième position de la liste, il y a l’identifiant d’un smartphone. Il répond au nom sans équivoque pour moi de « E.Moza_LGL »… Etienne Moza, La Garonne Libre.
Depuis quand les macchabées prennent-ils le TGV ?

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Jeu 12 Juin 2014 - 0:42

L’arrivée d’Arthur couplée avec le coup de téléphone a priori énigmatique de Jérôme Roncourt reçu une heure plus tôt a permis à Ludmilla de prendre plus clairement conscience de la situation.
- Ce n’est pas possible ! s’est-elle écriée. Pourquoi est-ce que cela lui arrive toujours à elle ?
- Toi tu es jalouse de Fiona, a rétorqué Marc… Et ce n’est pas la première fois… Mais là, je pense que tu as perdu le peu de sens commun qu’il te restait… Vouloir vivre de telles emmerdes à la place de Fiona !
- Ce n’est pas tant être à sa place qui m’intéresse mais bien davantage arrêter d’être à la nôtre. A attendre en se morfondant qu’elle triomphe des sorts contraires.
- A qui le dis-tu ? conclue Arthur… Mais, le bon point de tout ça, c’est que nous savons maintenant qu’elle est toujours en fuite, qu’elle est ou qu’elle était sur Toulouse et que, visiblement, personne ne sait vraiment où elle se planque… Sinon, ils ne seraient pas à nous filer le train sans arrêt. Il y a déjà l’inspectrice avec qui je suis venu… Et, si j’ai bien vu, une voiture garée un peu plus haut dans votre rue. Je sais que la précarité a progressé dans le pays mais deux types qui stagnent dans leur voiture en ce moment, ce n’est pas pour écouter les émissions de foot à la radio sans déranger leurs femmes.
- Et qu’est-ce qu’on va faire ?
- Attendre… On a l’habitude, non ?...
Ludmilla n’en croit pas un mot. Elle sait la mauvaise influence que je peux avoir sur Arthur. Quand il était journaliste d’investigation et grand reporter, il prenait les risques les plus fous pour ramener un scoop. Depuis que Corélia a débarqué dans sa vie, il a cessé de jouer avec le feu… Mais pour moi, il est prêt à tout en partant du principe que si je peux le faire, il peut le faire ici. C’est son petit côté macho et je dois reconnaître que, dans la mesure où c’est moi qui le provoque, il ne me déplait pas.
- Demain matin, j’irai au journal… La patronne voulait que je devienne son numéro deux… Eh bien, on verra si ses volontés sont respectées…
- Mais Fiona t’a dit que madame Rouquet avait écrit un brouillon de lettre te désignant pour prendre sa suite à la tête du journal…
- Exact… Mais moi je ne compte pas m’appuyer sur un brouillon de lettre.
Arthur tire d’une poche discrète de sa veste un papier à en-tête.
- Je n’ai pas osé en parler à Fiona mais vendredi, avant que tout ce binz ne commence, madame Rouquet m’a fait signer ce contrat pour six mois. Je suis officiellement depuis hier matin son directeur exécutif pour l’ensemble du groupe. En clair, je peux mettre mon grain de sel partout.
- Mais pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ?
- La patronne voulait débarquer au préalable Etienne Moza. En y mettant les formes en raison de sa longue présence au sein du groupe… Tant que je l’ai cru vivant, je ne me suis pas senti légitime pour prendre mes fonctions… Mais depuis que je sais qu’il a fini dans un ravin pyrénéen, rien ne s’oppose plus à ce que je prenne les commandes de notre grand paquebot à la dérive. Reste à éviter l’iceberg fatal.
- Et cette lettre tu n’en as pas parlé à la police ? questionne Marc.
- Si je l’avais fait, tu crois que je serais avec vous pour le goûter ?... Bon, Ludmilla, tu n’as pas une part de ton fabuleux gâteau de Savoie ? Les sandwichs de la police sont meilleurs que ceux de la SNCF mais ils ont une durée énergétique toute aussi limitée.

Je ne sais pas quoi faire. Ma première impulsion serait de me calfeutrer dans mon coin, de planquer mon ordinateur et mon bouquin pour me perdre dans la contemplation du quai de la gare Saint-Jean. Disparaître, me fondre dans le décor. Et si nécessaire, passer entre la vitre et le rideau coulissant.
Mais dans un deuxième temps, la curiosité se fait plus forte, s’exacerbe au point que je ne peux plus tenir en place. Il faut que je sache. Est-ce seulement le smartphone de l’ancien bras droit de Liliane Rouquet qui voyage dans ce wagon de première classe ? Ou bien est-il arrivé jusqu’ici avec son propriétaire revenu d’entre les morts ? Cette découverte fortuite est de nature à bouleverser tous les raisonnements que j’ai pu édifier depuis hier. Si le mort n’est pas mort qu’est-ce qui me dit que les autres le sont aussi ? Qu’est-ce qui me prouve que l’enlèvement en est bien un ? Et si je m’étais faite piéger par un bobard énorme ? SI gros que je ne l’ai pas vu venir.
Sans me redresser vraiment, je passe de l’autre côté du couloir pour m’asseoir là où se tenait le couple descendu à Bordeaux. De là, je pense pouvoir voir un peu mieux qu’en me tordant le cou depuis mon siège pour deviner à peine ce qu’il se passe derrière moi.
C’est mieux mais cela ne suffit pas. Je distingue seulement des paires de jambes et quelques tempes. J’exclue celles qui ont un côté trop ouvertement féminin ce qui me fait encore sept ou huit emplacements potentiels. A supposer bien sûr que Moza – ou le détenteur de son téléphone ou de sa tablette – soit à une place solo… ou qu’il ne soit pas dans le wagon d’à-côté.
Ma perruque rousse, mon manteau que je peux toujours renfiler pour dissimuler mes formes, mon absence de maquillage sont peut-être des garanties qu’on ne me reconnaitra pas. Je crains de m’abuser en pensant cela. Si c’est bien Moza, il sera encore plus étonné quand nos regards se croiseront mais ce TGV est sans arrêt jusqu’à Paris, cela laisse du temps pour qu’il reprenne l’initiative. Je n’ai pas envie de vivre un huis-clos ferroviaire avec moi dans le rôle de la cible. Non, je ne prendrai pas ce risque. Au besoin j’attendrai Montparnasse pour le repérer de manière plus sûre et j’entamerai alors une filature en bonne et due forme pour savoir s’il se rend bien au cimetière du même nom pour y établir sa dernière demeure.
Sur ces entrefaites, Suzie revient chargée à fond de nicotine et de toutes les autres saloperies contenues par sa minuscule clope. Elle me regarde avec étonnement. Qu’est-ce que je fiche accroupie dans le petit compartiment voisin de nos places ? Je lui fais un petit signe de connivence pour l’inviter à me rejoindre. Une idée totalement tordue vient de me passer par la tête. Je vais transformer la bavarde téléphonique en agent de renseignement à mon profit personnel tout en lui permettant d’assouvir sa (légitime ?) vengeance.
- Votre téléphone, souffle-je, il ne marche toujours pas.
- Non ! Je sais pas ce qu’il a !...
En agitant ma main droite, je lui fais comprendre qu’il faut qu’elle ne parle pas aussi fort.
- Tout à l’heure à Agen, quand vous êtes allée fumer sur le quai, je suis allée aux toilettes…
Elle n’est pas censée savoir que, connaissant sur le bout des doigts les règles du savoir-vivre ferroviaire, je n’utilise jamais les toilettes pendant les arrêts en gare.
- Quand je suis revenue, j’ai vu un type qui s’éloignait précipitamment de votre place. Je pense que c’est lui qui a trafiqué votre portable pour qu’il ne sonne plus… Et je parierai 10 euros que c’est le même qui vous a traité comme une moins que rien tout à l’heure…
- Ah ?!...
Visiblement, elle ne sait que penser cette pauvre Suzie. Elle peut monter sur ses grands chevaux ou livrer sans pudeur ses élans sentimentaux mais pour ce qui est de prendre une initiative, elle a besoin qu’on la guide.
- C’est un type d’environ soixante ans, cheveux grisonnants, assez massif… Voyez, le genre paysan d’origine italienne qui aurait réussi dans le commerce. Pas le genre du tout à rigoler…
- Vous croyez que si je lui demande, il va me réparer mon téléphone ?
- Non, je vais regarder pour savoir ce qu’il a votre portable… Mais une fois que je l’aurais remis en marche, vous pourriez aller téléphoner sous son nez… Juste pour le narguer !
- Il ne va pas ?...
- Vous cogner pour ça ?!... Allons, vous avez bien vu qu’il a de la gueule mais qu’il n’est pas très courageux. Il a attendu que vous soyez sur le quai pour venir trafiquer votre portable. Je suis sûre qu’il ne fera rien… Evidemment, évitez de vous mettre les autres passagers à dos… Restez une trentaine de secondes tout au plus devant lui et puis repartez vers les toilettes.
- Ok… Il mérite bien ça ce con !... Mais il faut d’abord que vous me répariez mon téléphone.
- Je crois que je devrais pouvoir y arriver… Le mien n’arrête pas de tomber en panne, j’ai l’habitude.
Je reprends mon souffle… Ca fait une paye que je n’ai pas débité autant de craques en aussi peu de temps… Et sans mauvaise conscience tant j’ai le sentiment que ces mensonges sont primordiaux et que je les débite à quelqu’un qui a bien mérité qu’on lui en fasse entendre.
Je prends mon temps pour « réparer » le portable de Suzie et quand enfin je « trouve » la cause de la panne, je peins sur mon visage une expression désolée.
- Vous avez vu ce qu’il a mis ce salaud pour empêcher votre batterie de fonctionner ?
Je balance le bout de plastique dans la poubelle métallique sous la fenêtre, replace la batterie et referme la coque du portable.
- Allez-y !
Elle rallume l’appareil, tape son code secret et part comme une furie pour mettre en application le plan que je lui ai soufflé. Elle joue la scène à merveille.
- Vous avez vu ?!... Il remarche !... Allo, Luc, oui… J’ai eu un problème sur le téléphone, il ne marchait plus…
- Mais vous allez vous taire, oui !
Le fou furieux qui s’est dressé d’un bond pour bousculer Suzie me donne à penser qu’il n’y a désormais pas que Jésus qui soit revenu du monde des morts.
- Etienne, s’exclame la femme en face de lui, calme-toi !...
Cette femme, beaucoup plus jeune, qui s’est à peine redressée sur son siège mais suffisamment pour que sa tête apparaisse dans mon champ de vision, ne m’est pas davantage inconnue. Sauf qu’elle aussi a changé d’apparence. Postiche ou teinture, elle est tout aussi blonde que je suis rousse. Ces yeux se cachent derrière des lunettes rectangulaires sombres. L’avant-veille, elle se faisait encore appeler Sarah.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 17:42

Le retour de Suzie, qui a poussé le soin de vraisemblance jusqu’à faire un vrai passage par les toilettes, me trouve en proie au plus grand désarroi. Certes, désormais je sais… Mais c’est finalement plus compliqué d’être au courant de la présence dans le même wagon que moi d’un ressuscité et d’une tueuse. Sans compter que je ne crois guère au hasard. Mon cerveau échafaude déjà toute une série d’explications cohérentes à ce que je ne prends pas pour une coïncidence. La plus douloureuse voit les Roncourt m’avoir trahie : Jérôme est la seule personne qui sait par quel train je suis parti à Paris et c’est Virginie qui m’a demandé de venir en urgence. Mais s’il s’agissait simplement de me surveiller, l’ennemi aurait choisi quelqu’un que je ne connais pas, histoire que je ne me retrouve justement pas dans la situation qui est actuellement la mienne. Tranquille et rassurée, je suis plus facile à cadrer que sur mes gardes. De ces circonvolutions tortueuses j’en arrive à la conviction, dérangeante mais finalement logique, que c’est bien la providence qui m’a placée dans le même wagon et sur le même train qu’eux.
En tous cas, je ne peux pas rester là. Si j’ai pu reconnaître Sarah malgré sa métamorphose, ils me reconnaitront eux aussi s’ils passent près de moi. Cela tient même du miracle que cela ne se soit pas produit. Par chance, les toilettes et le bar se trouvent sur le chemin opposé à celui qui mène à moi. Et en plus, je leur tourne le dos.
Raison supplémentaire pour migrer, Suzie peut à tout moment recevoir un nouveau coup de téléphone… ou décider elle-même d’appeler son futur petit ami pour lui donner des nouvelles de l’avancée du train. Que Moza décide alors de se lever à son tour pour lui dire son fait les yeux dans les yeux et je suis fichue. Il faut que je largue les amarres de cette place 14 en voiture 12.
Le passage du contrôleur m’offre la solution que je n’espérais plus. Après qu’il ait consciencieusement poinçonné à deux reprises mon billet, il quitte la voiture pour passer dans la 11. Je me lève précipitamment et je lui emboite le pas. Une silhouette de dos, même si un de mes deux accompagnateurs fortuits regarde à ce moment-là, ce n’est pas aussi aisément reconnaissable qu’un profil. Et puis, de toutes les manières, si l’un d’entre eux me suit, j’en aurais le cœur net.
- Monsieur s’il vous plait, est-ce qu’il reste de la place en voiture 11 ?
- Sans doute… On est loin d’être complet…
- Est-ce que je peux changer de place et m’installer là-bas ?
- Il ne montera plus personne jusqu’à Paris, me répond-il. Donc si vous trouvez une place, il n’y a pas de problème…
Jusque là, rien de bien particulier. Je savais qu’il me dirait cela… C’est la suite qui va être un poil plus compliquée et pour laquelle il va falloir que je raconte une histoire à dormir debout suffisamment cohérente.
- Et ça vous dérangerait d’aller descendre ma valise et récupérer mon manteau ?
Evidemment, cette demande émanant d’une jeune femme sans problème physique apparent n’est pas de nature à susciter une réponse affirmative. Aider une vieille dame à descendre sa valise, accompagner une personne claudicante jusqu’à sa place, cela fait partie des obligations du service mais servir de boy à la moindre cliente c’est sans doute dans l’esprit du contrôleur le début d’une dégradation de sa fonction d’agent assermenté.
- C’est à cause de Suzie…
- Qui est Suzie ?
- La femme en face de moi… Vous voyez, je connais maintenant jusqu’à son prénom alors qu’à Toulouse c’était pour moi une parfaite inconnue. Elle me saoule… Si j’y retourne pour prendre mes affaires, je suis sûre qu’elle va encore me tenir la jambe pendant une heure… Et là, franchement, j’ai besoin de reposer mes oreilles.
Le contrôleur me regarde quasi paternellement, pose une main sur mon épaule l’air de dire qu’il connait ça et que je ne suis pas la première personne à lui exposer une telle problématique.
- Je reviens, dit-il simplement.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 17:43

Place 51 de la voiture 1, l’air me parait un peu plus respirable. Sauf envie irrépressible de se dégourdir les jambes en faisant un jogging dans toute la rame, ils ne viendront pas jusqu’ici. Je jette un œil par la fenêtre. Où en est-on de notre parcours ? On vient de traverser une gare un peu plus importante mais il est impossible de lire les panonceaux indicateurs. Angoulême déjà ?... Non, il y a environ une heure de trajet entre les deux villes. Je regarde ma montre, cela fait à peine vingt-cinq minutes qu’on est partis de Bordeaux. Cela veut dire qu’on n’est pas arrivés de sitôt puisque si j’en crois ce que vient de dire le contrôleur à un passager de la voiture 1, le TGV ne peut pas rouler à sa vitesse maximale entre Tours et Paris. Retard prévisible, une bonne demi-heure. Au moins…
Il n’est évidemment plus question de reprendre la lecture des « aventures » gaulliennes à Matignon. Je me sens comme ballotée par les événements et j’ai le cœur au bord des lèvres. A force je devrais pourtant être habituée à ces coups de théâtre qui remettent en cause les certitudes les plus fortes. Je croyais même être capable de les anticiper avec mes fameux « à moins que »… Mais non ! Là, ce qui vient de survenir, est tellement énorme que même en ayant tordu mon esprit jusqu’aux limites de la fracture je n’y aurais jamais pensé.
Or donc, Moza n’est pas mort et il est dans ce train. Sarah, que je tiens pour l’exécutrice de Blandine, la cuisinière, et de Gregor, un flic si j’en crois Virginie Roncourt, est là elle aussi, des lunettes en plus et un bouquin de physique à la main en moins. Si je me fie toujours au peu de choses que Virginie a pu me dire, Sarah a trahi puisqu’elle aussi est flic et doit travailler, sinon dans la même unité que « Fliquette », du moins dans un service proche. Dernier point évident, elle a tutoyé Moza en l’appelant par son prénom ce qui tend à prouver que leurs rapports ne sont pas strictement « professionnels » mais sans doute d’ordre plus intime. Une remarque périphérique serait de se demander qu’est-ce qu’elle lui trouve. Une question beaucoup plus essentielle est de comprendre ce qui les a amenés à agir ensemble.
A moins qu’un amour violent et fusionnel ne les ait portés à monter tout ce cirque pour défendre la place de Moza, forcément menacée par les envies de Liliane Rouquet de faire d’Arthur son successeur, je vois mal Sarah agir dans cette affaire pour autre chose qu’un bon paquet de fric. De toutes les manières, descendre Blandine et Gregor ne pourra jamais passer, même avec un excellent avocat, pour un crime passionnel. Mais alors pourquoi avoir voulu faire croire à la mort de Moza ?... Pour contraindre Liliane Rouquet à dévoiler ses plans ? Et puis il y a le comment… J’ai quand même vu l’endroit où les traces de Moza disparaissaient, la neige tassée par le roulement d’un corps vers le précipice… Le roulement d’un corps !... Un ! Pourquoi forcément le sien ?
Evidemment, en prenant les choses avec cette nuance, les faits prennent un éclairage différent. La fuite de Moza peut très bien n’avoir jamais existée que sous la forme d’un truc monté de toutes pièces. Je ne sais pas trop comment cela peut s’être organisé mais il est évident que si on est capable de débaucher une fonctionnaire de police en y mettant le prix, on doit pouvoir avoir recours à des esprits criminels supérieurs capables de vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Ce n’est pas Moza qui est sorti cette nuit là mais quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui a joliment maquillé tout cela en accident. Mais qu’est-ce que j’ai vu finalement ? Des traces de pas que nous avons suivies et cette neige tassée. Tassée par un corps ? Là encore, ma réflexion est conditionnée par ce qui a suivi. Je transfère ma conviction première sur les faits pour y voir ce qu’on a voulu que j’y vois. En Histoire, les situations analogues ne manquent pas. Pour en reprendre une, fort usuelle et que j’ai peut-être déjà évoquée dans ces mémoires d’une drôle de vie, on fait du 14 juillet 1789 le jour majeur de la Révolution française… Alors que la Révolution qui met fin à l’ancien régime de la monarchie absolue, elle se fait surtout avec la proclamation de l’Assemblée Nationale le 17 juin et avec la nuit du 4 août. Ce n’est que plus tard qu’on a ressorti le 14 juillet (d’ailleurs qui sait que c’est le 14 juillet 1790, la Fête de la Fédération, qui est en fait fêtée chaque année ?) pour donner au peuple une part symbolique dans cette révolution, la Bastille « prise » puis détruite dans la foulée devenant une image allégorique du régime ancien qu’on abat. Je m’amuse souvent à demander à mes étudiants de première année quand la Révolution a eu lieu et ils me répondent pour la plus grande part le 14 juillet 1789. C’est bien la preuve que, si on n’y prend garde, on se trouve conditionné à penser en fonction de la manière dont des événements nous ont été présentés. Je pourrais en rajouter bien d’autres dans ce style à commencer par la guerre de 14-18 qui devrait s’appeler la guerre de 14-19… Mais bon, là, je crois que je m’égare…
En reprenant donc le cours des événements sans les œillères de ce qu’on m’en a dit ensuite et de ce qu’on en a voulu me montrer, j’arrive à poser les choses tout autrement. Quelqu’un part du chalet en pleine nuit. Il emporte avec lui quelque chose de long et de vaguement cylindrique – pourquoi pas un simple mannequin ? – qui pourra rouler jusque dans le ravin. Arrivé au point de l’accident, il se laisse tomber dans la neige, se relève, place l’objet imitant le corps là où la marque est bien présente, file un coup de pied dedans. L’objet, sans doute assez lourd pour bien marquer, dévale vers le vide et là…
Et là, il se pose le problème du retour de l’individu en question. Il ne s’est quand même pas envolé ?... Si la nuit avait été clémente, on aurait toujours pu imaginer qu’un hélicoptère soit venu le récupérer mais il neigeait et la visibilité devait être trop mauvaise pour faire voler le moindre appareil au milieu des sommets. Alors ?
Alors ?
Même méthode que précédemment. Qu’est-ce que j’ai vu réellement ? Les pas de Moza ?... Non, car je n’imagine pas qu’il ait quitté le chalet lui-même. Ce que j’ai vu en fait ce sont les marques laissées par Gregor lorsqu’il a accompagné madame Rouquet sur place, les autres on s’en souvient était déjà recouvertes en partie par la neige. Il a marché à côté des traces censées être celles de Moza, des traces de pas avec exactement la même amplitude. Gregor était grand et costaud, Moza est plutôt du genre massif, court sur pattes. Ils ne peuvent donc pas avoir les mêmes enjambées. Donc, soit on imagine que Gregor a calculé pour viser et être pile en accord avec les traces de Moza – mais quel intérêt ? – soit on se dit qu’il n’a fait que suivre ses propres traces. Il était bien le seul à avoir le coffre suffisant pour déplacer le fameux substitut au corps de Moza sur une telle distance. Et si Gregor a fait ça, cela ouvre de nouvelles perspectives. Pas réjouissantes mais éclairantes tout au moins.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 17:47

- Si c’est pour le calendrier des Postes, ils passent sacrément tard cette année.
La remarque de Marc tombe largement à plat. C’est le genre d’humour absurde qui consterne ces élèves, lesquels imaginent toujours leurs profs comme des parangons de sérieux, mais qui nous ravit généralement. Sauf que là, dans les circonstances très particulières d’une après-midi passée dans une maison surveillée par les flics ou quelques barbouzes de bas étage, un coup de sonnette n’est pas spécialement annonciateur de félicité. Qui d’autre qu’eux pourrait venir déranger la famille Dieuzaide par cette belle après-midi ensoleillée mais toujours glaciale ?
- Je voudrais parler à monsieur Maurel.
- Arthur c’est pour toi…
Mon chéri s’en doutait, il a reconnu la voix de Gaëlle Louchet.
- Mon père veut vous parler…
- Il est ici ?...
- Non… Téléphone dans ma voiture.
- Vous voyez… Nous aurions bien fini par nous rencontrer de manière officielle, il ne fallait pas vous en faire.
- C’est que j’ai fini par lui dire que vous m’aviez abordée…
- Attendez-moi trente secondes, je me couvre et je viens.
Je pense qu’Arthur était sincèrement désolé pour la « petite », les rapports père-fille étant à ses yeux particulièrement importants… Et on sait pourquoi.
- Ma voiture est là-bas…, fait la demoiselle Louchet en pointant son doigt vers la Ford noire.
- Et vos copains, ils sont toujours dans le secteur ?
- Mes copains ? Quels copains ?
- Ceux qui surveillent le domicile de mes amis depuis plusieurs heures. Dans une vieille 306 grise…
- Je ne suis pas au courant…
- Peut-être bien que votre paternel non plus n’est pas au courant. Vous savez ce qu’il a à me dire ?
Elle secoue la tête de droite à gauche. Avec assez de gêne pour qu’Arthur ne doute pas qu’elle sait en fait quelque chose de précis.

Cela fait plus d’une heure que je malmène mon bloc en notant toutes les questions qui me passent par la tête et les réponses que, chemin faisant, j’y trouve parfois. Cette rencontre fortuite dans ce TGV que je n’avais pas prévu de prendre est une véritable révolution car elle éclaire les événements des derniers trois jours d’une lumière désormais beaucoup plus claire à mes yeux.
Sarah est dans le coup mais Gregor l’était aussi, ma petite réflexion sur les enjambées m’a permis de m’en convaincre. A admettre que les deux pensionnaires du sous-sol étaient de mèche, on en vient forcément à se dire que la cuisinière ne pouvait pas être hors du coup elle aussi. Ce sont donc bien deux complices que Sarah a liquidé avant de partir. Pourquoi Blandine aurait-elle été elle aussi mouillée dans cette histoire ? Mais parce qu’il a bien fallu planquer Etienne Moza quelque part après son supposé accident !... Et dans quelle partie de la maison n’allions-nous jamais ? Au sous-sol ! Là où dormaient Sarah, Blandine et Gregor dans des chambres sans fenêtres. Et il devient encore plus clair que si la troisième chambre, celle de Sarah, était si impersonnelle, si bien « nettoyée », quand je l’ai découverte, c’est qu’on avait surtout voulu y effacer tout ce qui aurait pu permettre de savoir qu’Etienne Moza y avait séjourné.
Reste à comprendre comment et pourquoi Liliane Rouquet a pu s’entourer de personnes si contraires à ses intérêts. Visiblement, tout cela est en rapport avec l’opération menée par Virginie Roncourt. Et j’en reviens à mes doutes concernant celle-ci. Si les deux flics présents au chalet sont des ripoux, comment pourrait-elle être clean ? En fait, en établissant le grand classement manichéen des gentils et des méchants, je me retrouve avec une colonne désormais vide, tous les noms oscillant entre la colonne méchants et un équilibre fort instable de part et d’autre de la ligne de séparation. Je serais presque tentée pour ne pas sombrer dans la parano complète de rajouter mon propre nom et celui d’Arthur dans la colonne vide… Sans que cela soit d’ailleurs une quelconque preuve de bonne santé mentale de ma part.
Soit la patronne a réclamé ce renfort de protection au service parisien auquel appartient Virginie et dont le nom m’échappait encore à ce moment précis, soit on le lui a imposé. Dans les deux cas, soit tous les membres de l’équipe étaient des pourris, soit certains seulement. Contre toutes les évidences, je veux retenir la réaction spontanée de Virginie tout à l’heure au téléphone lorsque je lui ai fait part de mes soupçons concernant Sarah. Contre toutes les déductions logiques qui s’opèrent dans ma tête, je veux croire que ce qui est arrivé ne la concernait pas directement. Peut-être bien pour son sacripant de frère, peut-être bien en souvenir de ce qu’on a pu faire ensemble pour liquider définitivement la clique des Lecerteaux.
Ce qui est clair c’est que je n’avance plus… Tout comme le TGV qui a réduit désormais sa vitesse. Dehors, il fait un soleil magnifique mais la neige est là omniprésente, éclatante, brillante, brûlante pour les yeux. On doit toujours être en-dessous de 0° au moment où nous abordons le seuil du Poitou et le passage dans quelques tunnels où la température est plus basse encore et les rails partiellement glissants.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 17:55

Arthur retrouve le siège passager de la Ford noire avec une certaine angoisse. Cette communication avec l’inspecteur Louchet père ne lui dit rien qui vaille. D’un autre côté, ils ne sont pas venus non plus en force l’arrêter ce qui tendrait à prouver qu’on n’a toujours rien à lui reprocher.
- Monsieur Maurel ?... Je suis bien content d’apprendre que vous avez répondu sans résistance à la demande de notre inspectrice stagiaire.
- Pourquoi auriez-vous voulu que je résiste ?
- Vous êtes tellement déconcertant vous et votre épouse que je commence à me demander qui mène l’autre en bateau.
- Pardon ?!...
- Vous m’avez très bien compris… Depuis ce matin, plusieurs de nos équipes d’investigation sont à pied d’œuvre dans la montagne et les premiers rapports que je reçois sont - comment dire ? – plus que troublants.
- Vous pensiez peut-être que la Vérité allait jaillir d’un simple prélèvement d’ADN ou d’un truc comme ça. Sauf votre respect, monsieur l’inspecteur, vous regardez trop Les Experts à la télé.
La remarque ironique n’est qu’une défense de la part d’Arthur. Il craint de plus en plus la suite. Non qu’il pense que je lui aie menti – il me connait trop pour imaginer cela une seule seconde – mais il n’a aucun mal à imaginer que le flic est persuadé du contraire.
- Nous avons sondé le ravin dans lequel nous aurions dû trouver le corps de monsieur Moza. Rien trouvé !... Si ce n’est une grande housse remplie de bric et de broc qui était visiblement là depuis un ou deux jours à en juger par la pellicule plus réduite de neige sous laquelle elle se trouvait. C’est le macchabé le plus étrange qu’il m’ait été donné de voir…
- Il me semble qu’elle n’a pas été la seule à se trouver abusée par ce faux accident.
- Sans doute, répond l’inspecteur, mais elle ne vous en a pas parlé ce qui pourrait bien signifier qu’elle savait pertinemment qu’il n’y avait pas eu décès de ce monsieur Moza. Et comment l’aurait-elle su ?
- C’est une spéculation qui n’engage que vous.
- Attendez la suite… Le corps retrouvé dans le hangar du site d’exploitation de tungstène, celui de la prétendue Sarah qui s’appelait en fait Bénédicte…
- L’étudiante en physique…
- Celle-là même… Outre la violente détérioration de son visage sous l’impact des balles tirées à bout portant, ce corps présentait un autre élément très intéressant… Enfin quand je dis le corps, je devrais plutôt parler de ce qui le recouvrait.
- Arrêtez de me tenir en haleine…
- Il y avait dans les poches de son pantalon quatre billets de banque…
- Et ?...
- Des billets de 500 euros, monsieur Maurel… Vous savez bien que ce sont surtout les Allemands qui utilisent ce genre de coupures. Nous avons donc cherché d’où pouvaient venir ces billets si parfaitement neufs… Eh bien, nous avons trouvé… De la banque de France tout simplement… Succursale toulousaine près de la place du Capitole. Argent retiré sur le compte protégé d’une certaine… Fiona Toussaint.
- C’est tellement gros que cela en est risible, monsieur l’inspecteur.
- Nous nous rejoignons tout à fait sur ce point-là. Mais admettez qu’ajouté à la constatation précédente, cela donne déjà une plus grande cohérence à l’ensemble… Passons maintenant dans le chalet ou ce qu’il en reste. Là, les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées. Plus simples parce que le sous-sol s’est révélé plus accessible car encore intact après le passage de l’avalanche ; les étages eux ont été fracassés par la déferlante et, pour reprendre une célèbre expression, disséminés partout façon puzzle. Mais au sous-sol, nous avons bien pu retrouver le cadavre du dénommé Gregor. Les premières constatations disent qu’effectivement il a été assassiné par quelqu’un qui lui a tiré dans le dos et les seules empreintes qu’on ait trouvées sur lui appartiennent à ?…
- A Fiona forcément puisqu’elle a dû se pencher pour vérifier qu’il était bien mort.
- Un point pour vous… Il y avait aussi tout un tas de téléphones portables dans une corbeille. Dépourvus de leur carte SIMM… Ceux des participants à ce week-end organisé par madame Rouquet. Une constatation très intéressante a été faite par un de nos experts. Un seul de ces téléphones a servi au cours des derniers jours. Ai-je besoin de vous demander lequel ?
- Celui de Fiona, bien sûr…
- Jusque là c’était facile… Mais qui a-t-il servi à appeler ? Là c’est beaucoup plus difficile et je suis bien sûr que vous ne trouverez pas… Les services de Météo-France figurez-vous… Et très singulièrement les informations sur la hauteur de neige et les risques d’avalanches…
- Trop de preuves monsieur l’inspecteur… Beaucoup trop de preuves…
- Encore une fois, je suis d’accord avec vous. On voudrait précipiter votre épouse dans les emmerdes qu’on ne s’y prendrait pas autrement. En faire une meurtrière, une comploteuse ou je ne sais quoi. Lancer derrière elle toutes les polices du pays… La seule question qui vaille ici c’est pourquoi… Et c’est là qu’on peut se demander à qui tout cela profite sinon à vous monsieur Maurel ?
Là, je n’ai aucun mal à imaginer la tête qu’a dû faire mon Arthur. Bien sûr, on ne sait jamais ce que la vie nous réserve et aucun mariage ne sera jamais coulé dans le bronze dont on fait des statues tranquilles. Mais imaginer qu’Arthur veuille se débarrasser de moi c’est aussi improbable que d’imaginer que les Beatles puissent se reformer ailleurs qu’au paradis.
- J’aimerais très sincèrement que vous m’expliquiez ce qui peut vous faire penser une connerie pareille !
Il a dû prononcer cette phrase comme à chaque fois qu’il entre dans une colère froide. En découpant chaque mot en syllabes épaisses et lourdes, comme autant de parpaings balancés à la figure de l’importun. Sans que cela déstabilise un inspecteur sûr de son fait comme on va le comprendre aisément.
- Vous connaissez mademoiselle Hélène Stival ?
- Bien sûr. C’est une de nos amies…
- Une très bonne amie ?
- C’est surtout une bonne amie de Fiona… Assez récente cependant puisqu’elles se sont rencontrées l’été dernier sur le tournage d’un film.
- Et pour vous ?
- C’est une amie de ma femme…
- Eh bien, vous avez des façons très particulières de vous occuper des amies de votre femme.
- Que voulez-vous dire ?
Retour des parpaings sonores pour cette question qui, cette fois-ci, était assortie dans la tête d’Arthur d’une idée assez précise de l’énormité qu’il allait entendre… et d’un embarras réel quant à la manière d’esquiver le coup.
- Nous avons demandé aux services compétents…
- Dites clairement la DCRI, la Direction Centrale du Renseignement Intérieur… Les anciens RG quoi…
- Alors qu’est-ce qu’ils nous ont donné sur vous ?
- Des photos d’Hélène et moi sur une plage datant de l’été dernier…
- On peut le dire comme ça…
- D’accord… Nous sommes enlacés de manière assez suggestive… Mais il ne faut pas se fier aux apparences…
- Elles sont trompeuses ?...
- Souvent…
- Et vous vous trouviez encore chez cette dame lundi dernier ?
- Sans plage, sans soleil, sans étreinte mais autour d’un bon litre de café pour travailler sur un livre qui doit sortir à l’automne prochain. Elle avait proposé le projet à Fiona mais, trop de travail, elle me l’a refilé…
- Vous niez donc que mademoiselle Stival soit votre maîtresse…
- Si c’est ce que pense la CDRI, il faut rapidement changer le personnel ou alors admettre que je ne connais pas ma propre vie.
- Alors expliquez-moi pourquoi on veut coller tout ce bordel sur le dos de votre épouse…
- Parce qu’on cherche à m’atteindre à travers elle… Le coup des photos, c’est aussi gros que le reste. Si Fiona était aussi négligente que vos indices semblent le montrer, vous l’auriez retrouvée depuis longtemps… Or, sauf erreur de ma part, elle court toujours…
- Elle court mais plus pour très longtemps… Nous venons de la localiser.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:05

Le besoin de me poser pour réfléchir sans m’abrutir l’esprit sur mes notes m’aura permis au moins de me rendre compte que les TGV directs entre Bordeaux et Paris ne traversent pas Saint-Pierre-des-Corps. Cela n’a absolument rien de fondamental pour le récit de cette aventure mais, absorbée à chaque fois par mes lectures ou mon travail, je ne l’avais jamais remarqué.
Après le franchissement de la Loire, l’accélération du TGV reste très limitée. Le contrôleur vient d’ailleurs de l’annoncer dans toute la rame : on ne dépassera pas les 220 km/h ce qui occasionnera un retard à Montparnasse d’environ 25 minutes, retard qui – « malheureusement » - ne donnera lieu à aucun dédommagement, la SNCF ne pouvant être jugée responsable du mauvais temps. Peut-être juste de mauvaise foi…

L’annonce de mon identification par les services de police était peut-être du flan ; aujourd’hui encore, il m’est impossible de savoir si l’inspecteur Louchet avait prêché le faux pour savoir le vrai ou si certains informations parisiennes étaient parvenues jusqu’à lui. Cela eut un effet sur Arthur mais sans doute pas celui auquel le flic s’attendait.
- Vous n’allez pas essayer de l’alpaguer de force ?...
- Cela ne relève pas de moi mais de mes collègues.
- Mais si vous mettez en garde vos collègues, si vous les prévenez que c’est juste un témoin et en aucun cas un suspect, ils vous écouteront ?
- Sans doute mais pour le moment qu’est-ce que j’ai à présenter. Tout un chapelet d’indices accusant madame Fiona Maurel née Toussaint… Ou alors un faisceau de présomptions contre son mari qui pourrait avoir voulu se débarrasser d’elle afin de vivre au grand jour une relation adultérine…
- Vous ne croyez ni à l’un, ni à l’autre…
- Ce sont les preuves qui comptent, monsieur Maurel. Les preuves…
- Je vais vous prouver qu’on a de bonnes raisons de m’en vouloir et de chercher à m’abattre par mon point faible, ma femme… Mais pour cela, je vais vous repasser votre inspectrice stagiaire qui n’entend depuis tout à l’heure que la moitié de notre dialogue et qui doit se demander de quoi il retourne exactement… Je pense qu’elle pourra pour confirmer que mes réactions par rapport à vos propos sont cohérentes. J’aimerais également que vous lui demandiez de ne pas sortir le flingue qu’elle a dans sa poche pendant la petite manœuvre que je vais opérer dans un petit instant. Ce sont des documents que je vais lui montrer et dont elle pourra ensuite vous faire une description approfondie. Ces documents sont dans une poche secrète de ma veste, cela nécessite que je plonge les deux mains dans ma doublure. Vous verrez… Après vous ne comprendrez peut-être pas davantage mais, au moins, vous aurez autant de lumières que moi.
- Pas de coups fourrés, vous savez que c’est ma…
- Vous ne devriez pas le dire… Quelqu’un de mal intentionné abuserait de la situation.
Il tend le téléphone portable qui lui a rougi l’oreille et brûlé quelques neurones à Gaëlle Louchet, attend que celle-ci hoche la tête en signe d’acquiescement et va farfouiller ensuite dans la doublure de sa veste. Il en tire une lettre et une carte de visite.
- J’ai les documents !... Alors, il y a une carte de visite d’une entreprise qui s’appelle « Wood & Storm » avec un numéro de téléphone… Et puis une lettre à en-tête de La Garonne libre… Oui, le journal…
- Donnez-lui la date, souffle Arthur.
- Vendredi 3 février… Oui ce n’est pas vieux… Voilà ce que cela dit : « A compter de lundi 6 février, monsieur Arthur Maurel assurera les fonctions de directeur exécutif du groupe multimédia La Garonne. Il aura autorité sur toutes les branches de la holding et sera en capacité de proposer toutes les transformations essentielles pour assurer la pérennité de l’entreprise. L’urgence de la situation m’amène à prendre cette décision d’autorité sans concertation avec les membres du conseil d’administration du groupe. Le professionnalisme de monsieur Arthur Maurel et son intégrité bien connue dans le métier sont des cautions suffisantes pour justifier cette décision unilatérale. Si le conseil d’administration du 22 février prochain désavouait ma décision, j’abandonnerai immédiatement mes fonctions et mettrai le groupe en vente à l’encan. » Et c’est signé Liliane Rouquet…

Même si nous allons mettre une bonne heure et demie pour rejoindre Paris, je commence à préparer mon débarquement dans la capitale.
Deux situations opposées se présentent à moi. Je risque fort d’être attendue… Soit que Virginie Roncourt soit bien de mèche avec les malfaisants qui me pourrissent la vie depuis quatre jours maintenant, soit qu’elle ait à sa disposition l’équivalent du procédé utilisé par Jean-Gilles Nolhan pour me suivre à la trace… (Nota pour mon cerveau en surchauffe, ne pas oublier que Virginie Roncourt a été un temps la coéquipière de Nolhan à la PJ de Toulouse.) Dans les deux cas, cela renforce la probabilité qu’il y ait un comité d’accueil. J’aurais peut-être à me défiler en me transformant en passe-muraille.
Cependant, tout en cherchant à m’enfuir à nouveau, je devrais ne pas perdre de vue Moza et sa copine Sarah. Il n’y a qu’en les pistant que je pourrais réussir à remonter à la source de leurs manigances. J’ai bien une idée désormais de qui peut tirer les ficelles mais aucune possibilité de le prouver. Et sans preuves comme le dit l’adage judiciaire...
Ce qui est sûr c’est que je ne pourrais jamais faire les deux choses en même temps… Sauf à espérer pouvoir les prendre en filature sans être vue du comité d’accueil. Mais qui cherchera-t-il ce comité d’accueil ? La Fiona au naturel ou la Fiona rousse ? La première option me permettrait d’espérer davantage leur filer entre les pattes mais mieux vaut ne pas compter là-dessus. Si on m’a identifiée grâce à des caméras de surveillance à Toulouse, on sait que je suis rousse, que je porte un manteau kaki et un jean plus que délavé.
Bon sang, comment faire ?!...

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:19

- Monsieur Maurel, je vais vous demander de suivre l’inspectrice jusqu’au commissariat le temps d’authentifier ce document et d’en faire une copie pour le dossier de l’enquête. C’est un élément intéressant mais je crains qu’il ne soit pas suffisant. On ne monte pas une affaire comme celle qui nous occupe en une après-midi.
- C’est que, voyez-vous, cela fait plus de six mois que la patronne me tanne pour que j’accepte. Ca a d’abord été la direction de la rédaction, puis du journal, enfin la deuxième place dans le groupe. Moi j’ai toujours dit non parce que je sais que si je prends ces responsabilités, je vais perdre beaucoup… J’ai une femme que j’adore, quoi que vos sources puissent vous laisser croire, et une petite fille qui vaut tous les soleils de l’univers… et là je crois que vous savez de quoi je parle… Mais tout le monde sait que madame Rouquet est une femme forte et têtue… Et tout le monde sait que je suis attaché à ce canard dans lequel j’ai commencé à bosser et vers lequel je suis toujours revenu. Donc tout le monde savait que cela se ferait… Et plus le temps passait, plus les difficultés du groupe augmentaient, plus le moment fatidique approchait fatalement. Que j’aie donné mon accord vendredi dernier à la veille du déclenchement de toute cette opération est un hasard… Enfin, pas tout à fait, puisque manifestement madame Rouquet avait décidé que ce week-end de travail serait l’occasion de virer Moza, en y mettant certaines formes, et de m’introniser officiellement. La santé de ma fille en a décidé autrement… Et qui sait si, malgré tout, cela n’a pas été un mal pour un bien ?...
- Que voulez-vous dire ?...
- L’attaque qui visait Fiona aurait peut-être pu s’accompagner d’autres choses que l’enlèvement de madame Rouquet…
- Et c’est quoi cette boite ? « Wood & Storm » ?...
- Je vous laisse le découvrir… Mais attention, je vous préviens car vous m’avez l’air d’être un bon flic et un brave type… Vous risquez de vous brûler les doigts… Peut-être qu’il vaudra mieux pour vous me faire confiance d’abord et appeler ce numéro ensuite. Bois et tempête, je ne sais pas si c’est suffisamment menaçant comme raison sociale mais quand on sait ce que cela recouvre, on se dit que le nom est bien trouvé.
- Vous faire confiance, cela signifie quoi de manière concrète ?
- Votre fille m’accompagne mais pas boulevard de l’Embouchure… Au siège de La Garonne libre… Juste pour voir qui va bien vouloir faire droit aux fonctions que m’attribue cette lettre.

Le TGV file – moins vite que prévu certes – au milieu de la Beauce enneigée. J’essaye de me représenter la situation du convoi. Deux rames sont couplées. En tête, un IDTGV qui forcément ne sera pas dépassé par la seconde rame – classique – dans laquelle je me trouve. Cela signifie qu’il faudra remonter tout le quai à Montparnasse puisque la voiture 11 se trouve être la dernière de la seconde rame. Cela réduit le risque que je me fasse repérer par Moza et sa belle blonde à lunettes sauf s’ils tournent la tête en descendant… Mais, observation toujours vérifiée, quelqu’un qui descend d’un train dans une gare qu’il connait regarde aussitôt vers la direction de la sortie. Quand quelqu’un est à contre-courant c’est qu’il vient récupérer une autre personne en un point précis. Donc, si je ne me presse pas pour descendre, tout en gardant quand même un œil sur le quai, je devrais pouvoir voir les deux tourtereaux maléfiques débarquer. Ensuite, il faudra éviter de les perdre de vue dans la cohue… et dans le noir car Montparnasse est une gare dont les voies sont couvertes et où l’éclairage n’est pas extraordinaire.
Maintenant que se passe-t-il si Virginie Roncourt et quelques-uns de ses bons amis de la police sont sur le quai ? Je leur tombe entre les pognes ! Je ne vois pas comment faire autrement. Ils savent à quoi je ressemble, dans quelle voiture je me trouve… Non, non… Ils ne savent pas ! Si c’est Jérôme qui a vendu la mèche comme si c’est le résultat d’observations de bandes de vidéosurveillance, on m’attend à la porte de descente de la voiture 12 et je suis dans la 11. Ce n’est pas le bout du monde mais cela me laisse un peu de marge… Non à bien y réfléchir, ça n’est vraiment pas le Pérou comme situation. D’abord parce que Moza risque de sortir par la porte de la voiture 13 dont il est plus proche… et ensuite parce que même en sortant par la voiture 11, on me chopera sans difficulté.
Comme à chaque fois qu’on se retrouve dans une impasse avec un raisonnement, il ne sert à rien à s’entêter à trouver la solution inespérée. Il vaut mieux tout reprendre de zéro et modifier un paramètre dans sa réflexion. Que dois-je faire ? Suivre Etienne et Sarah sans me faire alpaguer sur le quai par Virginie et ses sbires… Ben finalement c’est simple… Je n’ai qu’à rester dans la rame, la remonter par l’intérieur et sortir par la porte de la voiture 20. Certes, il y a une complication du fait des embouteillages que je vais trouver devant chaque sortie… Mais toutes les voitures se vidant au même rythme, si je pars lorsque la voiture 1 commencera à être bien désertée, je devrais trouver devant moi un chemin de plus en plus dégagé… Et peut-être même plus facile à faire car sur le quai, il y a toujours des obstacles – familles qui se retrouvent, voyageurs qui consultent leur billet pour vérifier l’heure de la correspondance, valises laissées en plan – qui ralentissent l’écoulement.
Vendu !... C’est comme ça que je vais faire… Dommage de ne pas pouvoir remonter pareillement la rame de l’IDTGV…
Et pourquoi pas après tout ? Il suffirait d’ouvrir une porte côté opposé au quai et de remonter dans la première rame de la même manière. Dieu merci, ma valise est légère et cet effort ne m’est pas impossible.
Et ensuite ?...
Là je retombe de ma pulsion euphorique. Je vois mal le couple aller prendre le métro. Pas le genre de Moza de se mélanger avec le peuple, il en vient, a eu du mal à s’en extirper. Comme presque tous les gens dans son cas, il évite tout ce qui pourrait lui rappeler sa modeste extraction. Ce sera soit un taxi, soit une voiture déjà présente au parking (mais elle serait alors là depuis un bon bout de temps !), soit un complice venant les chercher. Qu’est-ce que j’ai pour les suivre, moi ? Les deux roulettes de ma valise. C’est vraiment peu.
Trop peu !...
Il me faut une voiture… Une voiture et un chauffeur…
Et je sais que c’est possible puisque RML a envoyé quelqu’un me chercher en janvier 2010 dans cette même gare.
Une moto, ce serait encore mieux… Sauf pour ma valise bien sûr… Mais est-ce que j’ai encore besoin de cette valise ?... J’ai toujours mon sac fourre-tout grande capacité.
J’appelle le contrôleur qui se prépare à partir faire une remontée de rame.
- Pardon, vous n’auriez pas un numéro pour réserver un véhicule avec chauffeur à Paris.
- Si, bien sûr…
Il sort un carnet de sa poche, feuillette rapidement les pages et me dit :
- 01 45 54 33 65.
Je note, j’appelle, je réserve et je pousse un gros soupir de satisfaction. Moza et sa belle n’ont qu’à bien se tenir… Je vais leur mordre les mollets.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:24

Gaëlle Louchet ne sait visiblement pas conduire en-deçà des limitations de vitesse. « C’est peut-être pour ça qu’elle a choisi de faire flic » se dit Arthur en crispant sa main droite sur l’accoudoir de la portière. Mais après tout, hormis les températures toujours négatives et les tas de neige qui stagnent ici et là, on pourrait penser que la situation à Toulouse est revenue à la normale. Les grands axes sont dégagés, les trottoirs salés et les transports en commun circulent à peu près convenablement. Pensée qui ne peut que réconforter Arthur : il reviendra chez Ludmilla par ses propres moyens, déclinant au besoin les offres de transport de la jeune inspectrice stagiaire.
- Pardon, mais la sortie pour aller au siège de La Garonne libre, c’était celle-là…
- Je sais, monsieur Maurel, mais depuis qu’on est partis de Colomiers, on nous suit. Une 306 grise pourrie en apparence mais qui tient bien le 130...
Quelques instants plus tard, le radar installé à la hauteur de l’hippodrome de la Cépière immortalise cette course poursuite sur le périphérique toulousain.

La nuit a bien fini par tomber. Avec ce soleil et la réverbération sur la neige, on aurait pu croire que la lumière irradiante allait demeurer pour toujours.
Dans ma tête, je passe et repasse toutes les étapes des événements de l’arrivée. Toujours à la recherche du grain de sable ou du cristal de neige qui pourraient faire foirer l’ensemble.
Histoire de m’occuper, je procède au transfert de mes affaires essentielles de la valise vers mon grand sac. Qu’est-ce que je vais faire de l’encombrant bagage ? Si je le laisse dans une voiture, ça va faire un foin de tous les diables avec arrivée des artificiers et peut-être le bouclage de la gare le temps de faire exploser cet objet ô combien suspect. Puis-je prendre en otage (comme on dit maintenant à tout bout de champ et hors de propos) tant de gens qui rentrent chez eux après une journée de travail ? Non, bien sûr… Je pourrais bien confier la valise au contrôleur mais est-ce que, fondamentalement, cela changerait quelque chose ?... Et puis comment lui expliquer la situation qui est la mienne ?
- Vous voyez, je me suis rendue compte que cette couleur n’allait pas du tout avec mon manteau…
Ridicule !...
L’abandonner mais en laissant clairement mes coordonnées – comme le réclament sans arrêt Simone Heyrault et tous les contrôleurs – de manière à ce qu’on me téléphone pour s’assurer qu’il s’agit bien d’un bagage oublié ? Pourquoi pas… Mais je vois le problème gros comme une baleine bleue. Ils vont m’appeler pendant que je serai occupée à courser Moza and co.
Dans un autre siècle, j’aurais descendu la vitre du compartiment, vérifié que personne ne regardait et jeté la valise par-dessus bord. Mais, aujourd’hui, sécurité oblige, rien ne s’ouvre pendant que le train circule. Ni les fenêtres, ni les portes…
Bon… Je vais la prendre avec moi aussi longtemps que je pourrais… Et on verra bien ce qu’il se passera.
La différence de pression qui torture mes oreilles m’indique que nous sommes entrés dans le premier des tunnels qui courent sous la banlieue sud-ouest de Paris. J’ai grand peine à ne pas me lever pour anticiper l’arrêt du train, attitude qui m’est habituelle. Non, il me faut rester calme. Prendre les informations qui me manquent. De quel côté va se trouver le quai ? Serons-nous dans une partie à peu près éclairée ou carrément sombre ? Y a-t-il une rame sur la voie voisine ?

- Vous comptez faire quoi ?
- Sortir à la prochaine… Parce qu’après on va tomber sur le bouchon d’Empalot. A cette heure-ci, ça ne pardonne pas…
Arthur n’a même pas le temps d’objecter que le Ford est sur la voie de gauche et que la sortie est à droite. D’un coup de volant plus que téméraire, Gaëlle Louchet traverse le périphérique en se rabattant devant un semi-remorque. La 306 est obligée de ralentir pour ne pas s’encastrer dans le poids lourd. Le temps de se faufiler entre celui-ci et la voiture qui suit, la fin de l’embranchement de sortie est déjà dépassée.
- Vous ramenez parfois votre voiture intacte en rentrant de mission ? demande Arthur dont l’ironie suinte encore la frousse.
- Monsieur Maurel, j’ai commencé le kart à l’âge de sept ans… J’ai le permis depuis le jour de mes dix-huit ans… Et je n’ai jamais eu d’accident…
- Mais pourquoi avez-vous cherché à les semer ? Ce sont des collègues à vous sans aucun doute.
- Des collègues à moi ?... Et pourquoi n’ont-ils pas sorti leur gyrophare pour me poursuivre ?
- Je vous signale que vous n’en avez rien fait vous-même…
- Pour que les gens se figent sur place et nous laissent passer à la queue-leu-leu ? Je n’aurais jamais pu les semer… A supposer que j’y parvienne… Les voilà qui rappliquent.
- Oh merde !... fait Arthur en s’enfonçant encore davantage dans son siège.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:34

La voiture 11 est pratiquement vide. Il reste juste un type aussi peu pressé que moi qui termine posément de ranger son ordinateur portable dans sa housse. C’est parti !
Je jette un dernier coup d’œil par la fenêtre mais c’est sans effet véritable. Je ne peux pas voir qui descend de la voiture 12. Alors, ma valise vide dans une main, mon sac – forcément plus lourd qu’à l’habitude – dont la bandoulière repose sur l’épaule opposée, j’entame ma remontée de la rame. Avant de me glisser dans la voiture voisine, je coule un regard à travers la porte du sas de communication. La voie paraît libre… Pas de trace de Moza, de Sarah… et même – il faut penser à tout – de cette pie de Suzie. Trop pressée sans doute d’aller retrouver son homme !
Je force le pas tout en regardant sur le côté. Les personnes que j’aperçois sur le quai viennent de la voiture 11. Comme je l’espérais, je vais plus vite qu’eux même si je perds un peu de temps à ouvrir les portes intermédiaires entre les rames. Voiture 13, dernier wagon de première classe, toujours rien… Ah si ! Avant de perdre le contact visuel avec le quai, il me semble reconnaître la broche parme que j’ai vue briller dans les cheveux de Suzie tout le temps où elle s’est agitée devant moi.
Voiture 14. La voiture bar… Ici, forcément, il reste l’employée du service de restauration qui est en train de fermer la boutique. Je ne peux plus voir le quai du fait de la présence de l’espace de vente qui condamne les ouvertures sur la moitié de la longueur de la voiture. Et si je lui laissais ma valise à la dame ?... Pas le temps et de toute manière qu’est-ce qu’elle en ferait.
Voiture 15. Je ne marche plus, je suis pratiquement en train de courir pour pouvoir m’arrêter ensuite plus tranquillement et jeter un coup d’œil circulaire sur l’extérieur. Voici Suzie, mine renfrognée sous sa carapace de poudre claire : son amoureux n’est pas venu la chercher à la porte de la voiture. Elle doit additionner dans sa tête les mauvais points de cette équipée vers lui. Toujours aucune trace de Moza. S’il est sorti assez tôt par la porte de la voiture 13, c’est normal… mais si lui et Sarah ont pris leur temps, je les ai peut-être dépassés sans m’en rendre compte.
Voiture 16. Ca bouchonne sur le quai. Quelqu’un a eu l’idée – pas saugrenue mais malavisée – de prendre un chariot. En détachant celui-ci, il est parti en travers freinant dans leur élan gaillard tous ceux qui suivaient. J’en profite pour jeter un regard plus appuyé. Rien de neuf si ce n’est que je prends conscience du problème que posent les piliers de béton qui soutiennent la longue voûte plate au-dessus des voies. En allant trop vite, je risque de ne pas pouvoir identifier ceux qui se trouveront de l’autre côté de ces piliers. Faut-il accélérer ou ralentir ? C’est une question de physique élémentaire mais qui me dépasse sur l’instant.
Voiture 17. Je commence à me dire que je vais bien être obligée de faire ma petite escapade sur la voie d’à-côté pour passer d’une rame à l’autre. Il n’y a pas de TGV en attente sur celle-ci mais comment être sûre qu’il n’y a pas sur cette voie une seule rame ? Pas le temps de disserter là-dessus. Je verrais bien ce qu’il en est en ouvrant la porte opposée.
Voiture 18. Ca y est ! Je les vois. Moza a passé son bras négligemment par-dessus l’épaule de Sarah. Ils tirent chacun une grosse valise qui m’apparait sans pertinence réelle avec la durée du séjour effectué précédemment. Si celle de Moza est si importante, c’est qu’il part pour longtemps de Toulouse. Mais n’est-ce pas normal cette volonté de disparaître puisque tout le monde – sauf moi – le croit mort.
Voiture 19. J’ai pris un peu d’avance. Cela sera sans doute suffisant pour effectuer ma manœuvre de la rame classique vers la rame IDTGV. Le cœur commence à cogner vraiment fort. Je redoute le face-à-face. Qu’est-ce qui va se passer ? Et si Sarah dégaine une arme, qu’est-ce que j’ai pour résister à ça ?... Non, par-dessus tout, il ne faut pas qu’ils me voient, qu’ils ignorent que je les piste. Ni pendant leur remontée du quai, ni pendant leur embarquement dans le moyen de transport qui leur permettra de quitter la gare. Ma valise se met en travers à force de balloter au bout de mon bras, je m’arrête d’un seul coup freinée par le choc du bagage contre les fauteuils des deux rangées. Bloquée !... Lorsque je parviens à décoincer la valise, Sarah est à ma hauteur et tourne la tête vers l’intérieur. Je détourne moi aussi le regard en faisant semblant d’essayer d’attraper quelque chose sur le porte-bagages. Trois… Quatre… Cinq secondes… C’est bon, ils doivent être passés.
Voiture 20. Je sens que je suis en train de perdre la course. Coup d’œil à l’extérieur. Ils ont maintenant plusieurs mètres d’avance sur moi. Je ne peux plus me permettre de jouer à saute-rame via la voie voisine, il va bien falloir risquer le tout pour le tout. Sauter sur le quai le temps de passer de la voiture 20 à la voiture 10. J’en tremble d’avance. Bien sûr j’ai pour moi mon fameux théorème sur les gens qui ne regardent pas en arrière sur les quais mais il suffit d’un concours de circonstance malheureux, d’un simple appel, d’un bruit qui fait sursauter et se retourner pour que ceux que je veux suivre découvrent qu’on leur file le train.
Que je suis conne !... Ce n’est pourtant pas compliqué… Je soulève la valise – elle ne pèse presque rien – et je la colle sur mon épaule droite. Comme ça, on ne voit pas mon visage le temps que je descende. Ensuite, je pivote pour m’aligner sur le quai mais sans que la valise cesse de dissimuler la majeure partie de ma face.
- Vous avez un problème mademoiselle ?
- Euh… Non, non… Enfin, si… La poignée a lâché…
- Vous voulez que je vous aide à la porter ?
- Non merci, ça va aller… Elle n’est pas lourde.
Il est bien gentil le quinquagénaire à l’œil qui frise mais j’ai autre chose à faire qu’à me laisser draguer sur un quai. Ca commence comme ça et on se sent obligée d’accepter un pot dans un des cafés de la gare.
La remontée des deux motrices couplées me parait interminable. D’autant qu’il me semble que…
Oui, c’est ça ! « Ils » ralentissent. « Ils » s’arrêtent. J’ai juste le temps de monter dans l’IDTGV, de me faufiler dans la première voiture, pour les voir s’entre-regarder et…
Repartir en arrière…
Option 1, ils ont oublié quelque chose à leur place. Option 2, ils viennent de se rendre compte que leur TGV en correspondance est sur le même quai… Car après tout, pourquoi ai-je tellement voulu que Paris soit leur terminus définitif ? Ils peuvent très bien aller s’enterrer à Nantes, à Brest ou à Angers avec leurs énormes valises.
Mais c’est l’option 3 qui l’emporte. Celle que je n’ai pas le temps d’imaginer avant qu’elle ne me saute à la figure. Je viens de voir apparaître, remontant le quai à contre-courant Virginie Roncourt et deux types qui l’accompagnent. Voilà ce qui fait refluer Moza… et surtout Sarah… Bon point pour Virginie ! Les deux femmes ne semblent pas destinées à se jeter dans les bras l’une de l’autre. Sauf que c’est moi que Virginie cherche et pas Sarah. Si l’une a vu et réagi, l’autre fonce tête baissée – si on ose cette expression en l’occurrence fort peu réaliste par rapport à la situation – vers une mauvaise surprise.
Que va-t-il se passer maintenant ? Si Sarah et Moza sont repartis en sens inverse c’est pour éviter de croiser Virginie et ses deux acolytes… Mais le quai n’est pas éternel et ils finiront bien par se heurter à une sorte de presqu’ile de béton dont ils ne pourront plus s’échapper. Dans ce cas-là, ils peuvent se retourner et entamer un affrontement pour se dégager. Non ! Pas à un flingue contre trois ! Même en supposant que les valises peuvent constituer des protections efficaces – ce que je ne peux même pas assurer – il n’y a pas une position suffisante pour tenir un siège. Leur seul moyen de s’échapper c’est de faire ce que j’avais imaginé : remonter dans la rame et descendre de l’autre côté.
Mais il faudra qu’ils abandonnent leurs valises. Impossible de faire quoi que ce soit avec de tels monstres au bout des bras. Ce sont des valises qui ne se portent pas, elles sont trop lourdes et volumineuses. Elles ne peuvent que rouler… Et elles ne rouleront pas sur une voie.
Le flot des voyageurs se dirigeant vers la sortie est désormais tari. Autant de témoins en moins d’un éventuel dérapage. Je pourrais fort bien descendre de la rame, appeler Virginie pour la prévenir. Est-ce que cela l’aiderait ? Peut-être mais ça me grillerait et ça laisserait aux deux vilains une chance de se faire la belle. Et j’aurais tout perdu de cette chance imprévue de mettre un coin dans la stratégie de ceux qui ont goupillé toute cette sordide histoire. Puis-je la protéger à son insu ?... Ce serait l’idéal mais, outre que je vois mal comment faire, je ne suis ni une pro du close-combat, ni du tir. Le seul truc qui me pend au nez si je me risque à ça c’est de me faire tuer et pour des raisons purement égoïstes je n’y tiens pas vraiment.
Tant pis ! Je jette un œil rapide pour voir où ils en sont. Virginie n’est plus accompagnée que par un seul autre flic. Il n’est pas sorcier de deviner que celui qui a disparu remonte la rame à l’intérieur. Donc, fatalement, il va tomber sur Sarah et son flingue qui doit s’être embusquée quelque part. J’ai du mal à me dire qu’alors que ce type, peut-être un brave père de famille, est toujours vivant, il est sans doute virtuellement mort.
Il devient dur de respirer, d’organiser mes pensées. Si le train roulait, je tirerai le signal d’alarme et ça produirait un choc qui renverserait les choses. Mais à l’arrêt ? Comment peut-on tout renverser d’un coup ?
J’ai trouvé !
J’ouvre la porte côté voie de la voiture 10, descend, dépose mon sac sur le ballast, remonte. Tout ça quasiment en apnée…
J’attrape ma valise vide et je la précipite avec le plus de force possible sur le quai. Ca fait un « chpok ! » qu’amplifie la voûte de béton. Je me laisse glisser sur la voie, referme la porte. C’est une forme de variation de mon stratagème de Boussens. Par où tu es sortie on ne t’as pas vue rentrer ?!...
Je traverse la voie puis la suivante pour grimper enfin sur un autre quai. Personne ne me suit mais je devine des silhouettes remonter la rame de l’IDTGV à la recherche de… En fait, je suppose qu’ils ne savent plus trop ce qu’ils cherchent. Pourquoi la personne qu’ils sont venus récupérer à la gare balancerait-elle une valise vide ? Ce n’est guère logique.
Je me planque derrière un des volumineux piliers en béton, attrape mon téléphone portable et tape un sms rapide vers le premier numéro appelé par mon nouveau mobile.
- C’est ma valise !... Prenez-la et dégagez !... Sinon, ELLE va vous flinguer.
Je ne sais pas si c’est clair mais ça me semble dire quand même certaines choses. En attendant d’être certaine que l’effet produit s’est bien réalisé, je m’éloigne tout en restant le plus possible dans l’ombre. C’est le chauffeur de la moto-taxi qui risque d’être surpris en voyant surgir sa cliente derrière lui.
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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:41

La poursuite a repris à travers le quartier du Mirail et ses alentours. L’occasion sans doute pour les automobilistes témoins de cet affrontement routier, de maudire ces « jeunes » qui se croient dans Fast and Furious. L’occasion aussi pour Gaëlle Louchet de prouver que ses certitudes quant à ses qualités de pilote ne sont pas usurpées. Quelques coups de volant improbables finissent par écœurer les poursuivants. Deux conteneurs d’ordures ménagères défoncés devant l’entrée du parc de la Mounède et une calandre avant détachée de la structure de la 306 en font des piétons pour le reste de leur mission.
- Faites-moi penser à utiliser les services d’une autre compagnie de taxi la prochaine fois, lâche Arthur tandis que l’inspectrice stagiaire se coule à vitesse plus modérée dans la circulation de la rocade Arc en ciel.

Le conducteur de la moto-taxi est un jeune gars qui ne doit pas avoir 20 ans. Il ne brandit plus sa pancarte Velleda marquée au nom de Françoise Noël, il la tortille entre ses mains ne sachant trop que faire. La course est certes payée d’avance – j’ai dû me résoudre à utiliser les références de mon autre carte de crédit, celle de l’entreprise Parfum Violette – mais il est en train de se dire qu’il peut faire une croix sur le pourboire, parfois généreux, que ce type de clients, pressé et pas regardant à la dépense, laisse le plus souvent.
- Je suis Françoise Noël…
- Oh ! Vous ne m’avez pas vu ?...
- Je suis souvent distraite.
Et comme pour donner de la consistance à mon affirmation, je regarde par-dessus son épaule ce qui se passe sur le quai. Il est vide désormais. Soit Virginie a obtempéré à mon commandement et a quitté le secteur (mais alors cela s’est fait à une vitesse supersonique), soit elle a, au contraire, décidé de fouiller la rame dont a été éjectée la valise. J’imagine mal Moza et Sarah se pointer avant d’être sûrs que la voie est libre. Qu’est-ce que je peux faire de ce conducteur de moto-taxi en attendant qu’ils arrivent enfin. Le TGV ne restera sans doute pas à quai pendant des heures mais cela peut quand même être long. Il faut vraiment que je leur dégage la voie. Paradoxe quand même que d’être obligée de permettre à ces pourris de s’enfuir.
- En plus je cherchais sur le quai une amie à qui je devais remettre un paquet de grande importance… Et je ne la vois toujours pas… Est-ce que vous pourriez aller au point accueil et demander qu’on fasse un appel au micro pour lui donner un lieu pour se retrouver ?
Pour décider le jeune homme, je plonge la main dans la poche de mon manteau et en ramène trois billets de 20 euros que je lui glisse entre les doigts.
- C’est pour mademoiselle Roncourt…
- Si vous voulez… Où se retrouver ?
- Où êtes-vous garé ?
- Boulevard Pasteur…
- Très bien… Donnez donc rendez-vous à mademoiselle Virginie Roncourt à la librairie Payot… Et puis retournez à votre moto. Je vous y rejoindrai.
De l’avantage d’avoir longtemps fait des aller et retours entre Toulouse et Paris pour mes week-end radio et câlins avec Arthur, je connais les abords des gares Montparnasse et Austerlitz comme ma poche. Il ne me reste plus qu’à voir s’évacuer Virginie Roncourt puis à récupérer la trace de mes deux porteurs de valise.
Facile à dire. Plus compliqué à faire. Tout cela repose sur une série de paris. Que Virginie va bien tomber dans le panneau du rendez-vous et aller vers la librairie qui est située à l’opposée de la voie 4 où est arrivé mon TGV. Que Moza et Sarah vont bien aller retrouver une voiture qui les attend dans le parking Pasteur, le plus accessible quand on arrive de ce côté-là de la gare. Que je vais être capable de les suivre sans me faire repérer – Sarah sera désormais sur ses gardes – pour identifier la voiture qu’ils vont prendre, puis de filer rejoindre assez vite mon chauffeur pour les prendre en chasse.
Trop de paris improbables. Tout s’écroule avec un sms qui tombe sur mon texto.
« C’est quoi ce bordel ? »
Sans perdre de vue les accès aux voies 1 à 6 depuis le couloir de sortie vers la rue Mouchotte où je me suis embusqué, je réponds en martyrisant nerveusement les touches de mon clavier.
« Quittez la gare. Je piste Sarah et elle vous a vue. »
C’est plus précis que le message précédent mais, je le crains, pas de nature à conduire l’inspectrice à m’écouter. Au contraire.
Au même instant, la voie de l’hôtesse d’accueil résonne dans les haut-parleurs du hall.
- Madame Virginie Roncourt est attendue par madame Françoise Noël à la librairie Payot…
Elle le répète une autre fois mais je ne l’entends déjà plus. Andouille ! Andouille ! Andouille ! Triple andouille ! Le conducteur de la moto-taxi ne me connait que sous le nom que j’ai donné pour réserver. Bien sûr, un esprit lucide va faire le rapprochement entre Noël et Toussaint et compléter en remarquant l’initiale commune aux prénoms Françoise et Fiona. Mais Virginie Roncourt, fonceuse dans l’âme, est-elle capable de cette lucidité alors que mon attitude doit l’énerver passablement ?
Apparemment oui car je la vois soudain déboucher du quai entre voies 4 et 5 et bifurquer sur sa gauche en direction de la librairie. Si elle a foi en moi, elle ne se contentera pas de ne pas m’y trouver, elle quittera le hall et la gare. Mais dans le cas contraire, elle reviendra sur ses pas toujours flanquée de ses acolytes.
Quelques secondes plus tard, je sens une boule nerveuse m’étouffer. Concentrée sur le dos de l’inspectrice qui s’éloigne, je n’ai pas remarqué Etienne Moza à une quinzaine de mètres sur ma gauche, arrivant du quai menant à la voie 1.
Je me détourne brusquement comme si j’étais passionnée par un ensemble de pictogrammes blancs sur fond bleu.
Où est Sarah ?
Où sont les valises ?
Je ne tarde pas à comprendre. Ils se sont séparés. Même s’il n’est pas grimé, Moza peut passer plus facilement inaperçu aux yeux de Virginie Roncourt que Sarah qui est, si j’ai bien saisi à demi-mot ce qu’a lâché l’inspectrice, une collègue flic. A lui le soin de trouver une solution pour dégager l’exécutrice de Blandine et Gregor du piège dans lequel ils sont venus se fourrer. La solution c’est visiblement une tierce personne qui débarque depuis la voie d’accès au parking Pasteur. Le genre grand méchant des films d’espionnage. Mâchoire carrée, taille compacte, silhouette ramassée… Une sorte de clone d’Etienne Moza en fait mais en un peu plus jeune. Son frère ?... Ou un fils précoce ?...
Ils se serrent la main (signe que je me goure sur leur éventuel lien de parenté ?) puis repartent vers le quai. J’abandonne ma contemplation digne d’un troupeau de Japonais devant la Joconde au Louvre pour glisser un œil dans leur dos. Que faire ? Les suivre ? C’est du suicide… D’un autre côté, si Virginie revient, je vais être pile dans sa ligne de mire là où je suis placée… Et je suis bien persuadée que perruque rousse ou pas, elle me « remettra » instantanément.
Nouveau sms qui teinte dans ma poche.
« J’ai compris, je pars »
J’en suis presque déçue. Je pensais qu’elle s’accrocherait plus mais – si c’est vrai – cela montre qu’elle me fait confiance.
Je choisis donc de rester au même poste d’observation, frôlée en permanence par des valises pressées et des voyageurs frigorifiés. Trois minutes plus tard, Moza et son double sont de retour avec les valises… Sans Sarah… Mais avec un sac de voyage en plus.
J’ai envie de paraphraser Virginie.
- C’est quoi ce cirque ?!...
Ils se sont séparés ! Avec l’idée que Sarah, seule, peut attirer Virginie dans un guet-apens et permettre à Moza de dégager discrètement ? Ou bien sont-ils persuadés qu’avec sa carte de police, elle pourra quitter l’enceinte de la gare en utilisant des passages interdits au public ?
Ce n’était en tous cas pas leur idée première mais ils se sont adaptés face aux circonstances. A moi de contrer cette adaptation. Tant pis pour Sarah ! Mieux vaut tenir que courir. Je laisse tomber la tueuse et je file le train à Moza.
Ils s’engouffrent dans le couloir vers le parking, attrapent au vol un ascenseur. Je regarde le niveau auquel il s’arrête, puis me lance dans l’escalier. Je les devine entrant dans la parking proprement dit. S’ils disparaissent de mon champ de vision, j’irai plus loin sur leurs traces.
Ce n’est même pas la peine. Leur voiture, une Audi A4 noire, attend près de la porte d’accès sur une place visiblement réservée de longue date. Je sais ce que je voulais savoir, je file vers la sortie où je retrouve un motard plus qu’impatient et dubitatif.
- C’est fait ?
- Oui… Mais ça a été compliqué… Elle ne savait pas où était la librairie.
Il me tend un casque et m’aide à en boucler la sangle.
- Où va-t-on ?
- Là où va cette Audi noire… Et ne me dites pas que ce n’est pas dans vos attributions, j’ai encore quelques billets pour vous faire changer d’avis.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:45

Situé à proximité du quartier de Saint-Simon, le long de l’avenue Eisenhower, le site de production de La Garonne libre est un bâtiment massif dont l’architecture est empreinte de l’esprit des années 70-80 qui ont présidé à sa construction. Un peu de verre mais beaucoup de béton. Rien à voir avec le site d’origine, près du boulevard, à deux pas des allées Jean-Jaurès. Aux yeux de Liliane Rouquet, cette migration a finalement été le début d’une sorte de fin du quotidien. Indispensable économiquement, elle coupait symboliquement le journal de ses lecteurs : plus personne ne venait acheter le quotidien encore gras de son encre d’imprimerie directement sur son site de production. Les vendeurs maison avaient été remplacés par des kiosquiers pas plus intéressés finalement par tel ou tel journal qu’ils étaient amenés à proposer. On avait perdu ainsi une source essentielle d’informations sur le ressenti du lecteur. Les enquêtes d’opinion c’est bien gentil mais ça ne vaut pas des soupirs, des exclamations, des sourires ou des mines renfrognées face à la découverte de la Une ou d’une nouvelle maquette.
Franchissant pour la première fois les portes du bâtiment en patron, Arthur prenait la mesure de ce qui l’attendait. Poursuivre dans les traces de ce qu’avait voulu le fondateur du quotidien, Raymond Armengaud, en offrant un journal honnête, incisif et instructif. Une tâche déjà compliquée en temps normal mais encore plus complexe dans les circonstances actuelles. Outre la crise générale de la presse, il y avait les problèmes spécifiques à l’entreprise, des problèmes que les événements en cours ne pouvaient qu’accroître bien évidemment.
Aux premiers échanges avec des journalistes ou des administratifs rencontrés dans le hall ou l’escalier, Arthur avait compris que la nouvelle de sa nomination n’avait pas été diffusée. Liliane Rouquet aurait fort bien été capable d’amener tout le monde à la montagne, de les « pourrir » pendant deux ou trois jours, avant de les laisser découvrir par eux-mêmes à leur retour que tout avait changé. Peut-être était-ce d’ailleurs son idée première mais le vent glacé de la petite histoire avait soufflé dans un autre sens.
- Si on me demande qui vous êtes, je vais dire que vous êtes ma nouvelle secrétaire. Vous n’allez pas en prendre ombrage.
- Il n’y a pas de sots métiers, monsieur Maurel… Mais je crains fort de ne pas pouvoir faire illusion très longtemps. Si on me met un ordinateur entre les pattes, ça ira… Mais la sténo et toutes ces conneries, c’est pas pour moi.
- Ne vous en faites pas ! Comme c’est parti, il n’y a même pas un bureau qui m’attend.
Un dernier couloir et Arthur se retrouva devant la porte du bureau présidentiel. Les deux secrétaires particulières de Liliane Rouquet, placées dans des box séparés, finissaient de ranger leurs affaires avant de partir.
- Bonsoir Evelyne, bonsoir Marie-Pierre…
- Oh, bonsoir monsieur Maurel.
- Madame Rouquet est partie ?
Il ne s’était pas imaginé débarquer en lançant « la patronne a disparu, donc je prends sa place ».
- Ah non, elle n‘est pas venue aujourd’hui. Il paraît qu’elle est revenue fatiguée de son week-end à la montagne. Mais elle est quand même passée hier soir tard en rentrant m’a dit monsieur Etienne.
- Car monsieur Etienne est passé…
- Oui… Hier après-midi et encore ce matin… Là, il est à Paris pour travailler avec monsieur Rouquet.
- Et il ne vous a rien dit à mon sujet ?
- Non, il y avait quelque chose qu’il devait vous laisser ?
- Pas spécialement… Mais peut-être des consignes quant à ce que madame Rouquet attendait précisément de moi.
- Ah non, il n’a rien dit à votre sujet…
- Eh bien, merci Evelyne. J’appellerai directement chez madame Rouquet demain matin.
- Peut-être serait-il préférable que vous vous en absteniez, monsieur Maurel… Monsieur Rouquet nous a demandé de ne pas déranger sa mère pendant quelques jours le temps qu’elle se repose. Je pense que c’est aussi valable pour vous.
- Très bien, j’attendrai… Bonne soirée à vous deux et faites attention en sortant, ça pique encore ce soir.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:52

L’Audi A4 a tourné place Henri Queuille vers l’avenue de Breteuil. Cette remontée vers le nord semble indiquer qu’on se rend – sans trop de surprise – vers les quartiers les plus bourgeois de la capitale. J’ignore si Moza a un pied-à-terre dans le secteur ou si son « frère » y habite, mais pour un macchabée ressuscité il y a me semble-t-il quelque chose qui ne colle pas. Si je feins de disparaître dans un accident à la montagne ce n’est pas pour aller me cacher dans un lieu où la première enquête de police sur le drame me retrouvera. Je ne voyage surtout pas en train à la merci – et mon exemple le prouve – d’une rencontre fortuite avec quelqu’un que je connais. Se planquer dans Paris pourquoi pas mais pas comme ça. Surtout en ayant comme conseillère très personnelle une flic corrompue et meurtrière qui doit quand même être entrainée à la prise d’un maximum de précautions.

- Pourquoi vous ne leur avez pas montré votre lettre ?
- Parce que j’aurais été obligé de leur dire que demain vous alliez prendre leur place, se moque Arthur.
- Elles ne savent pas que leur patronne a disparu.
- Mais elles ont vu Moza, le nouveau Christ rédempteur… Un Moza qui, après avoir réglé quelques affaires courantes, part faire un rapport immédiat sur les derniers événements auprès du fils Rouquet. Lequel a dû déjà apprendre quand même de la bouche de vos services que sa mère avait disparu et que le numéro 2 officiel du groupe qu’il dirige théoriquement est tragiquement décédé dans un accident à la montagne. Mais s’il ne dit rien sur l’enlèvement, ce qui peut se comprendre, il accepte un rendez-vous avec le mort. Vous avouerez quand même que c’est une attitude assez spéciale.
- Vous pensez quoi au juste ?
- Qu’ils ont combiné toute cette histoire d’enlèvement pour garder le pouvoir au journal… Ou plus exactement pour l’acquérir… Avec plus ou moins, et c’est ce que je ne comprends pas, le concours de certains services officiels de notre République. A moins que le fils Rouquet ne fréquente de manière assidue des barbouzes internationaux dont on loue les services à prix prohibitifs.
- J’en parle à mon père…
- Non, s’il vous plait… Vous avez vu que plusieurs services de police semblent en concurrence sur cette affaire. Je ne voudrais pas que monsieur l’inspecteur Louchet se retrouve broyé dans cette guerre confraternelle. Quant à vous, si vous souhaitez perdre ma trace temporairement, ce serait je crois le meilleur service que nous pourrions nous rendre mutuellement.
- Désolé, monsieur, je vais vous coller aux fesses comme mon supérieur et responsable de mission me l’a ordonné.
- Alors, vous allez être obligée de m’accompagner à une reprise de contact avec une ancienne maîtresse.

Je demande au pilote de me rapprocher un peu de l’Audi. Ce ne sont pas deux mais trois silhouettes que je devine à l’intérieur. Les deux hommes et une femme.
- Encore plus près s’il vous plait.
Nous nous approchons à deux mètres. Sous les lampadaires de la place Vauban, et malgré les pavés qui nous secouent, je parviens à identifier les trois personnes présentes.
Bon sang ! C’est Sarah !... Mais par où est-elle passée pour rejoindre la voiture ?
- Laissez-les reprendre du champ…
A chaque ordre que je donne, je sens mon stock de billets de vingt euros qui diminue virtuellement dans ma poche. A ce rythme-là, je ne vais pas avoir la moindre possibilité pour me nourrir et coucher ce soir.

A l’étage de la rédaction, Arthur est – malgré les années passées loin de La Garonne libre – chez lui. Il a été pour certains un collègue et pour d’autres un modèle. Il serre des mains en oubliant grossièrement de présenter la jeune femme qui l’accompagne en le serrant d’un peu trop près sans doute.
- Virginie est là ?
- Dans son bureau… On vient de boucler la une. Elle a commandé une salade comme d’habitude.
- Tout est normal quoi…
- A part qu’on se fait du souci pour la mère Rouquet qui est bien malade il paraît…
L’arrivée du duo flic-journaliste dans le bureau de Virginie Saint-Lazare s’apparente à l’ouverture d’une guerre depuis trop longtemps repoussée.
- Qu’est-ce que tu viens faire là, Arthur ?... C’est mon bureau.
- Je suis ravi de voir que tu as repris le travail sans tarder après les épreuves de ce long week-end.
- Tu sors ou je fais appeler la sécurité !
- Tu es bien la première depuis que je suis arrivé qui veut me foutre dehors.
- C’est que je vois clair dans ton jeu… Tu viens t’assurer qu’on n’a pas déblatéré sur ta Fiona pendant nos interrogatoires. Eh bien, rassure-toi, même si ça m’a fait mal à la langue, je n’ai rien dit contre elle.
- Dans ce cas, tu as été la seule comme te le confirmera l’inspectrice Gaëlle Louchet qui m’accompagne.
- Je la connais… C’est elle qui m’a interrogée hier soir.
- Parfait !... Alors tu n’auras aucun mal à parler devant elle en toute confiance. Pour m’expliquer deux ou trois trucs qui me chiffonnent.
- Je n’ai rien à te dire, j’ai du travail !
- Même pas vrai !... Tu attends ta salade au poulet qu’un coursier est allé te chercher au McDo. Si tu ne veux pas nous parler c’est que tu as quelque chose qui te pèse sur la conscience.
Gaëlle Louchet choisit ce moment pour intervenir pour la première fois.
- Madame, si vous avez des choses à dire, je vous écoute… Et je suis prête à enregistrer une nouvelle déposition si le besoin s’en faisait sentir.
Cette remarque infirme les propos de Virginie quant à son interrogatoire à Oust. Si elle n’a rien dit de négatif me concernant, pourquoi faudrait-il qu’elle change quelque chose à sa première déposition. Arthur s’engouffre aussitôt dans la brèche.
- Pourquoi ne rien avoir dit concernant l’enlèvement ?
- C’est un ordre du patron…
- Et sur la résurrection de Moza ?...
Pas de réponse mais un haussement d’épaules. La question ne la gêne pas seulement, elle l’exaspère visiblement.
- Je n’ai rien à dire.
- Ordre du patron ? persifle Arthur.
- Madame, si vous savez des choses ou si vous avez à modifier vos déclarations, il faut le faire, intervient à nouveau l’inspectrice. Si vos précédents propos ont été faits sous quelque forme de contrainte que ce soit, vous devez le dire. Il est encore temps…
- Virginie, quoi qu’il ait pu y avoir entre nous de bon ou de moins bon, je ne remets pas deux choses en cause en toi : ton honnêteté et tes qualités professionnelles. Ne me force pas à admettre que je me suis trompé sur le premier point.
- Tu sais bien pourquoi je n’ai rien à dire…
- Bien sûr que je le sais…
Arthur tend la lettre à son ancienne petite amie qui la déchiffre sans trop y croire.
- Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Que légalement, depuis hier, je suis ton supérieur hiérarchique. Que j’ai le pouvoir de te virer ce que ne peut plus faire le Rouquet d’un point de vue légal… Ou alors après que sa mère ait été reconnue comme décédée – ce qui n’est pas le cas - et qu’il ait pris de manière effective la place de numéro 1 du groupe. Dans ma tête, il n’y avait pas beaucoup de certitudes sur ce que je devais faire. La seule chose dont je suis sûr depuis le début c’est que tu dois garder la tête de la rédaction. Même si ça va jaser comme ça jaserait si Hollande élu président appelait Ségolène Royal à Matignon… Ne te trompe pas… Soit tu restes honnête avec toi-même et avec moi, soit tu te lies à quelqu’un qui n’a sans doute pas la conscience très nette en ce moment.
- Il fera casser ce document…
- Peut-être… Mais ça prendra du temps… Virginie, que s’est-il passé ?...

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 18:59

L’Audi 4, après avoir contourné les Invalides, gagne le bord de Seine avant de tourner avenue Aristide Briand.
- Assemblée Nationale… Ne vous arrêtez pas !... Continuez et garez-vous plus loin dans la rue.
La moto-taxi dépasse l’Audi qui s’est arrêtée devant l’entrée latérale du Palais-Bourbon. Quel député Moza peut-il bien venir voir ?... Edouard Rouquet ?... Mais il est au Sénat désormais !...
Je garnis les poches du pilote de plusieurs billets de 20 euros supplémentaires et remonte l’avenue sur le trottoir d’en-face en essayant de rester le plus possible dans l’ombre des immeubles haussmanniens. La rue est abondamment fréquentée par des flics en uniforme qui gardent les accès ; quelques accrédités, le passe en bandoulière par-dessus leurs anoraks, fument une cigarette.
La carte tricolore de Sarah a dû faire son effet. L’Audi est autorisée par les gendarmes à se garer sur les places réservées que protègent des barrières métalliques. Etienne Moza en descend, s’engouffre dans le bâtiment dont la façade est apparemment en travaux de ravalement.
Je suis piégée. Ils sont dedans et je suis condamnée à rester dehors. En ignorant qui Moza vient voir, en craignant que Sarah vienne à nouveau à flinguer quelqu’un à l’intérieur, en grelottant comme une pauvre malheureuse dans un air glacial que les chaleurs de la ville ne parviennent même pas à rendre supportable. Et j’ai en tout quarante malheureux euros et quelques en poche.
Tous ces efforts, tous ces casse-tête à résoudre pour en arriver là !
Je ne peux pas aller toucher deux mots au « frangin » de Moza sans attirer l’attention des flics en faction. Je ne peux pas rester une heure durant sans bouger dans l’ombre de la porte cochère où je me suis installée. Je ne peux pas tenter d’entrer en force.
Finalement, il ne me reste que les yeux pour pleurer. Et comme je pleure rarement…

Virginie Saint-Lazare, qui durant toute la joute verbale avec Arthur s’était tenue debout dans une attitude claire de défi, se rassoit dans son fauteuil de rédactrice en chef. Confortée peut-être dans son rôle et sa fonction – et sa légitimité – par les assurances données par Arthur.
- Dès le début, on nous a mis en garde contre Fiona. Qu’elle était cul et chemise avec la patronne, que si elle était là sans raison c’était bien pour créer de la discorde entre nous et nous espionner. J’avais tant de raisons de haïr cette fille que ça m’a paru la moindre des choses de faire abstraction de tout ça et d’essayer de la juger par moi-même. Ma première impression a été positive. Elle paraissait sincère, la gamine, dans sa volonté de sauver la boite… Alors qu’à part votre canard historique qui n’a même pas commencé à paraître, elle n’avait rien à défendre.
- Qui était ce « on » ?
- « On » ce n’était en fait personne… Nous en parlions entre nous parce qu’on se connait.
- C’était une sorte de rumeur interne à votre groupe ? demanda l’inspectrice stagiaire.
- Quelque chose comme ça. Plutôt que de nous méfier les uns des autres c’était plus simple de concentrer nos rancœurs contre les seules personnes pour lesquelles nous ne pouvions avoir aucune forme de confiance : la patronne qui nous avait entrainés dans ce traquenard et Fiona qui n’était pas de notre monde mais qui se permettait d’émettre des avis sur ce que nous faisions.
- Je ne connais pas beaucoup de mondes professionnels qui apprécient ce genre de choses effectivement… mais tu l’as dit, elle le faisait pour la boite, pas pour elle puisqu’elle n’avait rien à y gagner. Quand même, cela aurait pu, dû, vous faire réfléchir.
- Impossible !... On était pris dans une sorte de parano galopante, une boule de neige qui grossissait, grossissait, à chaque fois que nous parlions entre nous. Le samedi soir, Moza a dit qu’il fallait arrêter de se laisser faire. Il est monté voir la patronne, ça s’est mal passé et il est redescendu en fureur en disant que tout ce bordel n’était destiné qu’à nous humilier avant de tous nous virer. On a tous réagi en égoïstes… Moi la première… Combien de grands médias, non spécifiquement destinés aux femmes, ont une rédactrice en chef ? Etre virée d’ici, ça voulait dire retomber au simple rang de journaliste ailleurs, peut-être dans le meilleur des cas à la tête d’un service. Et je reconnais avoir beaucoup pensé à ce que tu as traversé, Arthur, quand tu t’es retrouvé à la place de Lebrac au service des sports. Je n’étais pas prête à prendre ce risque de déchoir finalement par rapport à ce que je suis devenue.
- Vous avez donc fait bloc… Ce que Fiona a très vite senti mais sans en comprendre réellement les raisons profondes. Elle pensait que c’était juste parce qu’elle n’était pas du monde la presse et des médias.
- Quand Moza a disparu dans son ravin, on a trouvé ça étrange… Et on a commencé à se dire que cette disparition d’Etienne, après la prise de bec de la veille, n’était peut-être pas naturelle. Il y avait ce Gregor qu’on ne voyait jamais, cette Sarah qui allait et venait soi-disant pour assister la patronne mais qui ne faisait jamais rien sinon potasser le même bouquin de physique… Et Fiona dont l’attitude constructive allait à l’encontre de nos propres impulsions.
- Vous imaginiez que quelqu’un l’avait tué et avait maquillé le meurtre ensuite en accident ?
- Sous pression, on est prêt à croire ce qu’on entend. D’autant que lorsque Fiona et Lacazi sont allés reconnaître les lieux de l’accident, certains n’ont pas hésité à trouver étrange qu’elle choisisse pour l’accompagner celui qui manifestement l’horripilait le plus parmi nous.
- Fiona en tueuse en série ?... Mais tu sais que tu m’inquiètes, Virginie ?...
- Tu n’y étais pas, Arthur !
- Non, riposte Arthur… Et c’est peut-être bien le problème car si j’avais été là, c’est sans doute sur moi que se seraient concentrées les attaques mais moi, au moins, vous connaissant quasiment tous, j’aurais pu remettre chacun à sa place, ce que Fiona ne pouvait faire qu’avec le seul qui pouvait l’attaquer sur ses terres personnelles… Lacazi… Et peut-être que si j’avais été sur place, je ne serais pas à me demander pourquoi tu dis « on » ou « certains » sans jamais donner de noms.
- Je te l’ai dit… Ca venait de discussions informelles… Et on n’a jamais été tous d’accord sur tout. Même à la fin…
- Dans un groupe, il y a toujours un leader qui se dégage. Qui était ce leader, qui était celui qui arrivait à imposer un consensus, au besoin en définissant lui-même la ligne à suivre.
- Lacazi… Raison pour laquelle le fait qu’elle l’ait choisi nous a fait craindre qu’il ne revienne pas… Et c’est elle qui a failli ne pas en revenir…
- Vladimir Lacazi, l’historien de mes fesses, est cul et chemise avec Edouard Rouquet, expliqua Arthur à Gaëlle Louchet. Ils partagent les mêmes idées sur la dégénérescence de l’esprit français par l’oubli de ce qui a forgé notre identité. Pour des gens du centre, ils ont parfois des conceptions du monde qui fleurent bon le nationalisme franchouillard d’antan.
- Donc, questionne l’inspectrice, quand il a fallu choisir entre rester dans le chalet ou filer, c’est Lacazi qui a emporté la décision ?
- Oui… Il était dans un état second… Comme s’il avait été foudroyé par une révélation divine…
- Tu m’étonnes !... Il avait compris qu’on avait prévu de tous vous faire disparaître dans le déclenchement de l’avalanche… Et il a bien fini par vous l’avouer, n’est-ce pas ?...
- Oui… Et que Moza n’avait pas été victime d’un accident… Que tout ça ce n’était pas dirigé contre nous à la base mais contre Liliane Rouquet qui conduisait le groupe à sa perte par son comportement cyclothymique et ses foucades. Que si on se taisait quoi qu’on voit, quoi qu’il arrive, nous étions assurés de garder nos places et nos salaires.
- Ca voulait dire, couvrir un enlèvement et des assassinats…
La rédactrice en chef a du mal à démêler le combat intérieur entre carrière et conscience. Une partie de son esprit veut extirper ce remords qui la ronge et qui l’a poussée à ne pas m’abandonner quand je me suis laissée tomber dans la neige pour que tout s’arrête. Mais l’avouer est si pénible, si douloureux, si destructeur moralement qu’elle ne parvient pas à acquiescer à la remarque de Gaëlle Louchet.
- Je vais devoir vous interpeler pour faux témoignage et vous conduire dans nos locaux pour prendre votre nouvelle version des faits.
- Je sais… Arthur, où est Fiona ?...
- Je n’en ai aucune idée mais en ce moment tu vois, je m’en fais plus pour toi que pour elle…

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 19:04

Est-ce que j’ai une chance de les suivre s’ils repartent en empruntant un Velib ?
Voilà le genre de question que mon cerveau fragilisé par le froid, la fatigue et l’impatience se pose pour ne pas se laisser aller à une totale léthargie.
Bien sûr que non ! Je ne suis pas une cycliste professionnelle, je ne suis pas sûre que mon sac tienne dans le panier métallique placé au-dessus de la roue avant et, last but not the least, je ne veux pas utiliser ma carte bancaire personnelle pour qu’on ne sache pas où je me trouve.
Et si je tentais d’entrer en utilisant le nom d’Arthur comme sésame ?... Après tout, il est connu du monde politique et…
Le téléphone portable qui vibre dans mon sac me sort la tête de ces pensées plus ou moins loufoques. Le message inscrit sur l’écran est un ordre on ne peut plus inquiétant.
« Sortez de l’ombre ».
Il provient de Virginie Roncourt et est assez vague pour m’inciter à ne pas obéir. Nouveau texto !
« Fiona, tout est fini ! »
Là encore, je reste circonspecte. Comment tout pourrait-il être fini alors que l’Audi A4 est toujours stationnée près de l’Assemblée nationale, que Moza et Sarah sont à l’intérieur et que Virginie Roncourt a perdu le fil de l’histoire gare Montparnasse.
Des pas sur l’avenue me font me rencogner encore plus sous ma porte cochère. Je sens la menace se rapprocher. Je n’ai rien pour me défendre cette fois-ci. Pas même une bouteille de Coca-Cola.
Tout est fini…
Pour moi ?

- Vous savez qu’il va falloir récupérer tout le monde n’est-ce pas pour les auditionner à nouveau ?...
- Vous n’espérez pas m’apprendre mon métier quand même ? s’indigne l’inspecteur Louchet.
- Pas plus à vous qu’à votre fille, inspecteur… Seulement je me disais que si ce coup de filet est opéré – et même si cela se fait discrètement – les têtes pensantes de toute cette histoire vont fatalement le savoir… Et, s’ils ne l’ont pas fait, ils se débarrasseront proprement et définitivement de madame Rouquet.
- C’est une probabilité mais je dois faire ce que j’ai à faire…
- Etes-vous obligé de le faire dès ce soir ?... Pensez-vous que les gens qui nous ont coursés avec votre fille tout à l’heure étaient juste de doux rêveurs pressés ?... Sommes-nous certains qu’on laissera tous ces témoins venir dire ce qu’ils pourraient nous apprendre ?
- Vous voulez dire que si on sait que nous allons les arrêter, nos témoins pourraient se volatiliser ?
- Au sens premier peut-être, dans un sens plus imagé sans aucun doute. Un billet direct pour les enfers. Ils ont tous manifestement déjà beaucoup de chance d’être en vie et il ne doive cela qu’à une seule personne…
- Vous proposez quoi ?
- Votre fille garde Virginie Saint-Lazare ici toute la nuit… On prétextera un truc inattendu à traiter, un ordre supérieur à exécuter en urgence. Moi, pendant ce temps, je rends visite à quelques personnes qui auront intérêt à ne pas faire de difficultés à m’expliquer leur conduite.
- Seul ?
- Inspecteur, j’ai trop de respect envers la loi pour me mettre dans l’illégalité… Et trop de considération pour le don annuel que font mes concitoyens à l’Etat au titre de l’impôt pour épuiser inutilement vos services. Je vous demande de comprendre que c’est une affaire entre eux et moi. Je suis leur patron désormais… Quoi qu’il soit arrivé à Liliane Rouquet…
- Vous comptez vous faire assister par l’entreprise « Wood and storm » ?
- Pas spécialement… Pourquoi ?
- Parce que tout ce que j’ai réussi à obtenir c’est une messagerie me disant que l’entreprise avait fermé ses portes de manière temporaire en raison des intempéries.
Assis sur le bureau de Virginie Saint-Lazare, Arthur éclate de rire.
- Ils ont vraiment un sacré sens de l’humour…

Ce sont deux amoureux…
Deux simples amoureux qui prennent le (grand) frais pour avoir le plaisir de marcher main dans la main. Les bruits de pas secs que j’ai entendus et qui m’ont effrayée n’étaient que les talons ferrés de la fille sur le trottoir déjà couvert de givre.
Je les regarde s’éloigner avec au cœur la nostalgie de mon homme dont je suis sans nouvelle depuis plus de 24 heures et qui est peut-être enfermé par ma faute dans une geôle humide et crade comme seule notre démocratie parvient à en conserver.
Mais voilà que les choses s’animent un peu avenue Aristide Briand. Un gendarme vient de sortir des locaux de l’Assemblée et s’approche de l’Audi côté siège passager avant. Un message transmis depuis l’intérieur ? Il toque à la fenêtre. J’aperçois nettement le « frangin » de Moza qui se penche pour écouter ce que l’autre a à lui dire. Peut-être d’aller se garer ailleurs. Au même moment, les deux amoureux, toujours bras dessus, bras dessous, traversent l’avenue.
Ils changent soudain de trajectoire, sortent les mains de leur poche. Le gars ouvre la portière. Deux flingues cueillent le « frangin » Moza sous le nez au moment où il se retourne. On résiste rarement à ce genre d’argument. Trente secondes plus tard, il a le tarin sur le toit de sa belle Allemande et les pognes serrées dans des bracelets métalliques réglementaires.
La rapidité de l’action m’a tellement impressionnée que je suis, comme le voulait Virginie Roncourt, sortie de l’ombre. Cette exposition sous la lumière un peu crue d’une rue forcément plus éclairée que la moyenne pour des raisons de sécurité me désigne à la plus improbable des rencontres. L’amoureuse transie – car sans doute factice – rebrousse chemin pour venir me cueillir.
- Mademoiselle Fiona Toussaint… Inspectrice Laurie Carroué du département des Enquêtes spéciales du Ministère de l’Intérieur. Le commissaire Renaudet et l’inspectrice Roncourt vous attendent…
- Où ça ?
- A l’intérieur de l’Assemblée Nationale. Veuillez me suivre s’il vous plait.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 19:15

Arthur est reparti à pied depuis le siège de La Garonne libre. Rassuré sans doute de ne plus être véhiculé par l’inspectrice stagiaire mais bien conscient qu’il ne doit absolument pas chercher à regagner le domicile de Ludmilla et Marc. Tout en marchant le long de l’avenue Eisenhower vers le premier arrêt de bus du coin, il passe un coup de fil à Colomiers pour parler un peu à Corélia et donner quelques informations vagues à Ludmilla.
- Et toi tu fais quoi ?...
- J’attends que la situation dégèle un peu.
Cela ne veut rien dire… Si ce n’est peut-être qu’il « se caille grave »…

- Ils ont pensé que vous apprécieriez d’être reçue dans la bibliothèque.
Reçue dans la bibliothèque ?... Depuis quand les flics recevaient-ils les personnes en fuite dans des lieux censés leur être agréable ?
Couloir, porte, couloir et soudain une émotion sans mesure qui me scotche sur place. En face de moi sur au moins une trentaine de mètres, en une succession d’espaces plus ou moins étroits, des milliers d’ouvrages tapissent les murs du sol jusqu’aux racines de plusieurs voûtes en forme de coupole décorées de peintures de Delacroix (cela, je l’ai su plus tard). C’est grandiose ! Une mémoire de l’humanité, ou tout au moins de la France, regroupée sous forme de volumes souvent anciens mais dont les couvertures multicolores rappellent par leur finesse le goût qu’on avait jadis pour les livres. Voilà un de ces endroits magiques dans lesquels je rêve de me laisser enfermer. Je connais la bibliothèque de la Sorbonne, celle du site de Tolbiac avec sa forme de table inversée, celle bien sûr de ma fac… Aucune n’a produit sur moi un tel effet. Moi qui suis si peu sensible finalement aux dorures et autres apprêts que je trouve artificiels, je m’extasie devant une telle profusion de boiseries précieuses et finement sculptées, de lettres d’or, de motifs géométriques sur les piliers. La gamine que je me refuse de cesser d’être en prend plein les yeux.
En attendant d’en prendre plein la gueule ?
Car voici qu’au milieu de la première salle de l’enfilade, près d’un buste de Marianne, m’apparaissent ceux qui ont choisi précisément ce lieu pour me retrouver et m’entendre.
- Commissaire, voici mademoiselle Toussaint… Le suspect a été alpagué par nos soins sans problème.
- Il n’aurait plus manqué que ça qu’il y ait des problèmes. Un bourrin gelé par trois quart d’heure d’attente dans sa voiture en plein froid contre cinq agents du Ministère. Ne venez jamais vous vanter, inspecteur, d’avoir rempli une mission qu’il était impossible de foirer. Sinon je vous renvoie à la circulation au carrefour de la place de la Bastille. Entre les bagnoles et les manifestations tous les deux jours, vous allez finir par regretter d’avoir été foutue dehors.
Le sourire adressé par Virginie à sa jeune collègue en dit long sur le troisième ou quatrième degré de la charge bougonne du commissaire Renaudet. La moustache toujours en bataille, son éternel pardessus beige sur le paletot, le flic est fidèle à son image de bougon réac et provocateur. C’est le métier qui rentre semble-t-elle lui dire, je suis passée par là moi aussi.
- Or donc, vous revoici mademoiselle Toussaint. Toujours fantasque et imprévisible. Qu’avez-vous à votre tableau de chasse cette fois-ci ? Meurtres, enlèvement, soustraction à la force publique et jet de valise sur fonctionnaires assermentés. Vous avez une idée précise de ce que ça peut vous valoir ce cocktail si vous ne passez pas devant une lavette de juge laxiste à Bobigny ?
J’ose espérer que c’est du quatrième degré. La seule fois où j’ai croisé le commissaire, après l’interpellation de Myrtille Lecerteaux, il ne m’a pas chahutée ainsi. Il était plus laudateur mais Virginie m’a expliqué ensuite que j’étais une des rares personnes à être jamais passée entre les gouttes de son tempérament de roquet.
Virginie me rassure en me serrant contre elle.
- Allons bon, deux gouines ! s’exclame le commissaire décidément jamais adepte de la mesure.
- S’il vous plait, commissaire, un peu d’humanité… Je suis totalement perdue… Je suis quoi en ce moment ? En état d’arrestation ?...
- SI je faisais preuve de cette humanité que vous réclamez, mademoiselle…
- Madame…
- C’est vrai… On ne vous voit pas vieillir…
C’est doublement gentil… Si c’est sincère… Ce dont on peut douter au milieu d’un tel torrent de vacheries.
- Oui, si j’étais humain au niveau que vous réclamez, vous seriez encore en train de vous geler les miches dans la rue en attendant que les autres pourris ressortent d’ici…
- Je ne vois pas où est l’humanité là dedans…
- J’aurais respecté leur présomption d’innocence un peu trop… Moyennant quoi, on en serait au même point qu’il y a deux heures…
- Alors que maintenant, pour reprendre un texto récent, tout est fini ?
- Oui, Fio, tout est fini…
Ce « Fio », que Virginie Roncourt est la seule à avoir jamais utilisé à mon propos, m’avait percuté l’oreille pour la première fois dans un couloir des éditions Orath. Elle l’avait agrémenté d’un « la situation est plus simple que vous ne l’imaginez ». Je suis bien persuadée qu’elle n’osera pas user de cette formule cette fois-ci.
- Il y a vingt minutes. Une équipe commandée par ma pomme est entrée dans l’enceinte de l’Assemblée par le jardin des quatre colonnes. Nous avons marché jusqu’à un des bureaux parlementaires où se tenaient des conciliabules étranges… Où on parlait beaucoup de vous d’ailleurs. Là, nous avons épinglé quatre personnes. Que du beau linge ! Matilde Bérenger, plus connue de vous sous le nom de Sarah, policière véreuse nourrie au sein de nos services et qui actuellement a une balle dans la cuisse et une dans l’épaule… Seule solution pour l’empêcher de continuer à sévir… Toujours dans le registre de vos connaissances, monsieur Etienne Moza… Jésus Christ de l’époque cathodique, mort dans une descente mais revenu à la vie sous le triple effet de l’ambition, de l’appât du gain et de la compromission charnelle… Enfin pour terminer cette galerie de portraits bien connus de vous, Edouard Rouquet, sénateur de Haute-Garonne et fils de la propriétaire du groupe La Garonne. Homme politique de centre plus ou moins gauche et ancien secrétaire d’Etat… A ce point de ma description des acteurs de cette drôle de pièce de théâtre, vous vous dites que ce gros dégueulasse est l’instigateur de toute l’affaire…
- Cela fait un moment que j’y songe… Depuis le premier soir où il a soudainement été obligé de nous quitter en plein milieu du repas… C’est une soirée à laquelle vous avez également été conviée d’une certaine manière, Virg’.
Il y a dans cette abréviation un tiers de complicité, un tiers de petite vengeance et un gros tiers de vitriol. Je ne sais pas si le commissaire Renaudet a déteint au cours des derniers mois sur sa subordonnée mais je trouve qu’elle a acquis un côté rentre-dedans qu’on ne peut pas toujours goûter quand on est à cran comme moi.
- Nous en reparlerons… Venons-en plutôt à la personnalité d’Yves Toucheboeuf, actuellement député des Hautes-Alpes et ancien directeur de cabinet de monsieur Edouard Rouquet lorsque celui-ci était secrétaire d’Etat à la sécurité intérieure. C’est dans le bureau de celui-ci qu’avait lieu la petite réunion de tout à l’heure.
- Toucheboeuf c’était l’intermédiaire entre Rouquet et Moza ?
- Vous n’y êtes pas, Fiona… Rouquet et Moza n’ont pas besoin d’intermédiaires. Puisqu’ils se connaissent depuis longtemps et que, d’une certaine manière, Moza était les yeux et les oreilles d’Edouard Rouquet au siège du journal.
- C’est juste… J’aurais dû réfléchir avant de parler.
- C’est ce que disent toutes les bonnes femmes, râle Renaudet depuis le fauteuil en velours vert sur lequel il s’est laissé choir au début des explications de Virginie Roncourt.
- Toucheboeuf c’est lui qui a mis en relation Moza et notre chère Sarah…
- Oh, je vois… Monsieur fait l’entremetteur pour des plans cul…
- Si c’est arrivé ce n’était pas son intention initiale… Ce que voulait le sieur Toucheboeuf c’était amener son protecteur, Edouard Rouquet, à se positionner pour la prochaine présidentielle…
- Je ne vois pas le rapport…
- Pour conduire une campagne électorale aussi importante, de quoi avez-vous besoin ?
- D’argent évidemment… Et l’argent, il pensait le trouver en vendant le groupe multimédia de La Garonne.
- Moi quand les femmes commencent à parler des mecs, ça me fatigue très vite. Je préfère aller ramoner Bobonne avant de dormir un peu… Roncourt, j’attends votre rapport sur mon bureau demain matin à la première heure… Et si la Sarah refuse de parler, un comble pour une bonne femme, veillez bien à diminuer les doses de morphine… Bien le bonsoir, mademoiselle Toussaint et à bientôt je n’en doute plus désormais… Vous êtes des nôtres…
A pas aussi feutrés que ses propos, le commissaire remonte en soufflant le long couloir de la bibliothèque, tourne à droite après la sortie et disparaît.

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MessageSujet: Re: Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]   Dim 15 Juin 2014 - 19:20

La circulation des bus ayant été interrompue précocement en raison du retour du gel, Arthur avait dû marcher finalement jusqu’à la station de métro de Basso Cambo, déplacement difficile sur des bandes cyclables peu fréquentées – et donc pas déneigées – par ces journées de grand froid.
De Basso Cambo, il avait gagné en métro la place Esquirol puis, à nouveau à pied, un immeuble de la rue du Languedoc.
- Arthur, s’était-il annoncé à l’interphone.
Après une hésitation interminable, Cathy Miramont avait ouvert. Pandore n’aurait pas fait mieux.

L’idée de me faire tout expliquer par Virginie Roncourt ne tarde pas à m’énerver. Tout est fini dit-elle, mais j’ai la curieuse impression que tout est terminé de son point de vue à elle, avec sa lecture des événements… Laquelle n’est pas la même que la mienne. Mais pour en être parfaitement certaine, je dois me contraindre à écouter ce récit qui ressemble à un mauvais film de série B : faire raquer une vieille pour remplir les fouilles de son fils désargenté.
- Donc, Edouard Rouquet veut se présenter à la présidentielle… Ce n’est pas nouveau, il n’en fait pas mystère depuis longtemps. Il pense pouvoir gagner en 2017 quand les partis traditionnels se seront tellement plantés qu’il ne restera que deux recours, l’extrême-droite et l’extrême-centre si j’ose ce néologisme mathématique.
- Sauf que Toucheboeuf est persuadé qu’il ne faut pas attendre aussi longtemps. Que la bonne fenêtre de tir c’est 2012… Sarkozy est grillé et Hollande, qui bénéficie des petits soucis de DSK, ne lui parait pas pouvoir faire l’unanimité sur son nom à gauche. Avec une campagne à la hussarde, on peut selon lui renverser les montagnes et il donne comme exemple récurrent le cas de Chirac en 1995 qui en janvier était aux oubliettes et qui est revenu du diable vauvert pour l’emporter.
- Ok… Et Moza ?...
- Moza c’est l’autre composante du double complot… Que Rouquet veuille faire mumuse dans la course à l’Elysée, ça l’arrange puisque, lui, ce qu’il veut c’est prendre le contrôle du journal. Il a des contacts avec des investisseurs qui apporteront l’argent et quelques noms connus qui viendront booster la renommée du groupe. Rouquet veut vendre, Moza veut acheter et ses investisseurs sont près à mettre un bon prix, convaincus de faire une opération à double bande. Un, prendre pied dans le monde médiatique français. Deux, faire d’un Rouquet accédant à l’Elysée une sorte d’obligé.
- Ce sont donc des investisseurs étrangers.
- Oublions cela, ce sont des affaires qui ne relèvent pas du Ministère de l’Intérieur.
J’accepte mal l’argument mais je vois bien d’où peuvent venir ces sommes d’argent massives destinées à vassaliser l’Etat français… Il suffit de regarder la carte des nouveaux riches dans le monde pour se faire une idée.
- Reste un obstacle de taille… La mère Rouquet…
- Et son chevalier blanc, complète Virginie… Celui qu’elle présente comme le sauveur, celui qui va venir tout arranger et qu’elle se fait fort de convaincre… Votre Arthur…
- Je crois que ça je l’avais bien compris… Arthur, il a une renommée dans le métier, un savoir-faire et une efficacité redoutables et lorsqu’il a décidé de réussir quelque part, il réussit…
- Et, ce qui ne gâte rien, il a une femme pétée de tunes, ajoute Virginie
- Eh ! Mais personne ne le sait ça !...
- C’est un secret de polichinelle, ma pauvre Fiona.
Ce « pauvre Fiona » à ce moment des explications la fait sourire. Pas moi ! J’ai toujours dit que si ma richesse venait à me poser des problèmes je préfèrerais encore m’en débarrasser plutôt que de m’y accrocher.
- Dites-vous que quand on regarde les comptes de votre maison d’édition, on voit bien qu’elle ne tient que par les sommes que vous injectez dedans…
- Pffff… Et moi qui ai rechigné tout à l’heure à utiliser la carte de crédit de Parfum Violette pour louer un Velib… Je suis une indécrottable naïve…
- Ne dites pas ça… Si je vous laisse en plan maintenant, vous allez être capable de terminer de remonter tous les ressorts de cette mécanique foireuse. Vous êtes brillante !
- Liliane Rouquet nous veut pour sauver sa boutique, c’est pour cela qu’elle accepte Hier, Aujourd’hui, qui économiquement ne sera pas rentable. Mais comment pense-t-elle avoir mon argent ?
- Vous êtes mariée sous quel régime avec Arthur ? Vous avez signé un contrat de mariage ?...
- Non…
- Eh bien j’espère pour vous que vous savez que la moitié de votre fortune légalement lui appartient…
- Il ne l’aurait pas utilisé pour…
- Vous écopez déjà pour Parfum Violette… Pourquoi ne le feriez-vous pas pour La Garonne libre ?
Le pire c’est qu’elle a raison… J’en serais bien capable. Juste pour éviter trop de soucis à mon chéri. Et confusément, depuis le début, j’imaginais bien que le soutien de Liliane Rouquet envers nous n’était pas désintéressé et purement amical.
Sauf que tout ce que me raconte Virginie est déjà calibré, rond, tient bien dans sa bouche et ne semble souffrir d’aucune contestation possible. Trop clair, trop limpide par rapport aux nœuds tortueux que je m’évertue à défaire depuis vendredi dernier.
- Mais comment avez-vous fait pour comprendre tout ça en vingt minutes ?...

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Cristal de neige [Fiona 9 - terminé]
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