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 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

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MBS

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MessageSujet: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 26 Déc 2012 - 1:30

CHAPITRE I
Où le début commence

En ces temps reculés, sur des terres où le regard de Dieu ne se posait que par intermittence lorsque la situation en Terre sainte lui en laissait le temps, la misère et la faim avaient élu domicile avec autant d'insistance que Jack Lang dans les médias. Pas le plus petit morceau de mouche ou de vermisseau qui n'ait été à plusieurs reprises avalé, recraché, réingurgité, extirpé de force à l'activité dévorante des enzymes gloutons d'une digestion étriquée. Il n'y avait rien ! Plus rien ! Même les gros étaient devenus maigres... Et les maigres étaient devenus morts.

Pourtant sur ces terres désolées, battues par le vent du Nord quand il soufflait du Nord et par le vent du Sud quand il venait d'ailleurs, subsistait un isolat de bonheur, le château des Grime. Château est peut-être un bien grand mot pour une baraque un peu forte flanquée de deux tours branlantes mais, ici, il y avait toujours nourriture à suffisance, chaleur par temps de blizzard et fraîcheur agréable à la belle saison. On eut dit le paradis si une sombre malédiction ne s'était abattue naguère sur la lignée familiale.

Ce jour-là - c'était d'ailleurs une nuit noire et profonde comme une pensée de BHL - le ciel s'était ouvert et une forme informe était descendue sur Terre en prenant apparence humaine. Un roulement de tonnerre avait éclaboussé tous les horizons depuis la colline des chênes jusqu'à la prairie des herbes folles tandis qu'un éclair luminescent avait zébré l'air d'un "z" qui veut dire "sale temps". L'apparence humaine s'était présentée à la porte - fermée - du château et avait hurlé mezzo voce de sa voix de soprano-martin :
- Ouvrez ou je fais un malheur !
- Un malheur ? avait rétorqué le garde ensommeillé endormi sur sa grille de mots croisés de Michel Laclos. Il ferait beau voir que la chose fût possible. Ici, tout n'est que malheur...
- Eh bien, ce n'est pas assez ! Foi d'Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, je maudis par avance l'héritière à naître dans ce château. Elle aura les pieds plats, le nez en trompette et une haleine de putois...
- Partez, gronda le garde. Partez ou je fais donner la garde !
- La garde ? ricana ACR de Saint-Dieu... Ose un peu et ce ne seront plus que porcelets à rôtir qui s'ébattront sur le pont-levis... Craignez tous mon courroux !
Pas plus impressionné que lorsqu'il avait assisté à sa première décapitation, le garde posa la question qu'il ne fallait pas poser.
- Mais pourquoi nous maudire ainsi ? Nous n'avons rien fait !
- Parce que...
Une telle insolence mit en fureur le garde qui banda ses muscles puis son arc. Une flèche partit (la célèbre flèche du parte) qui se désintégra dans une nuée orange.
- Malheureux, tu as signé ton arrêt de mort ! rugit ACR
- C'est que je ne sais point écrire...
- Et tu mens en plus ! Que tiens-tu dans ta main ?... Non pas celle-là ! L'autre !
Le garde, poussé par une force incontrôlable, fut bien obligé d'exhiber son carnet de mots croisés.
- Oh mais, se défendit-il lamentablement... Cela ne signifie point que je...
- Que tu ?...
- On m'a chargé de surveiller la grille... Mais on m'a menti... je pensais que c'était la grille de la herse et point celle-ci à laquelle je n'entrave que dalle...
- Tandis que moi je puis te dire qu'en 5 vertical, en six lettres, la réponse est "SORTIE"...
- Ah merci !... Ca ne collait pas avec le 1 horiz...
- Et voilà ! Tu t'es trahi ! Je suis très forte !...
Un rire maléfique se mit à rouler dans tout le pays, prit vitesse et force avant de converger aux oreilles du garde. Il porta les mains à ses tympans mais trop tard ! ACR avait pris le contrôle de son esprit qui se mit à battre la campagne avec plus de force et de certitude que le PSG ne bat ses rivaux.
- Tu n'es que le premier d'une nouvelle série. Bientôt, ici, tout me sera inféodé ! Parce que l'héritière de cette terre sera laide à faire peur. Podane de Grime, tu es maudite avant même ta naissance !... Rendez-vous dans 20 ans !...



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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 26 Déc 2012 - 1:59

Elle avait les pieds plats, le nez en trompette et une haleine de putois...
Mais Podane de Grime n'était pas que déséquilibre, regard fuyant et troubles buccolingués. Il y avait dans sa poitrine un véritable coeur qui battait et, surtout, logé confortablement entre les replis de sa boite crânienne, un cerveau vif comme l'argent et franc comme l'or. La fille du château était la bonté incarnée. Souvent, on la voyait porter secours aux plus faméliques. A ceux que l'effondrement de la banque des frères Lémane avaient plongé dans le lac des périls, elle offrait ses bonnes actions. A ceux dont les fourneaux ne produisaient plus, elle apportait sa détermination en acier bien trempé et cherchait à faire changer les choses.
- Demain est devant nous et nous n'en aurons triomphé que lorsque nous pourrons nous retourner pour le contempler, répétait-elle avec ferveur.
C'est avec l'application de ces préceptes novateurs qu'une de ces femmes dans la gêne fonda le premier club d'aérobic du coin et du Moyen Age.

Entre l'aube et l'aurore, il y a ce moment particulier si indéfinissable que je serais fort en peine de lui donner un nom mais qui était toujours celui où Podane de Grime quittait le château pour entamer sa tournée des souffrances. Entre chien et loup diraient des auteurs animaliers plus habitués à narrer les aventures de Flipper le dauphin angoissé ou du roi Lion décrêpi de la MGM. Bref, il faisait toujours nuit et pas véritablement jour lorsque Podane de Grime, princesse au grand coeur mais à l'haleine de putois, se heurta - à la sortie du passage secret passant sous les douves - à un objet métallique et vertical.
- Qu'est-ce que cela ? questionna-t-elle.
- Ze crois gue zé un ezgabo, répondit sa suivante et soeur de lait, la sublime Katy-Sang-Fing qui avait récupéré toutes les qualités que la malédiction avait ôtées à la princesse.
- Mais c'est quoi un ezgabo ? demanda encore Podane de Grime qui aimait bien comprendre les choses et pour ce faire ne regardait jamais ARTE.
Katy-Sang-Fing retira l'épingle à linge qui compressait ses narines pour s'expliquer.
- Un escabeau, gente dame ! Une sorte d'échelle mais en plus portable et en plus stable...
- Mais que fait ici cet escabeau ? En plein milieu de notre campagne, c'est fâcheux... Fâcheux et dangereux !...
- Je dirais même plus, madame... C'est très vilain !...

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 28 Déc 2012 - 22:48

Il n'y a jamais de fumée sans feu disait naguère un pompier pyromane. Pour la très remarquable Podane de Grime et sa servante Katy-Sang-Fing, le feu prit sous la forme d'un éclat de lumière qui sembla jaillir de l'escabeau et enflamma en un instant la robe de taffetas mordoré de la princesse à l'haleine de putois.
- Qu'est ceci ?... Qu'est ceci ?... hurla-t-elle soudain désemparée.
- Cela n'est rien, madame... Encore un de ces maléfices sournois que la méchante Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu vous envoie pour vous éprouver. Ne vous énervez pas... Vous savez bien que cela ne dure jamais et que la volonté de cette sorcière n'est point de provoquer votre trépas mais bien de plonger dans l'angoisse tout le pays.
- Mais en attendant, je brûle, observa aussi placidement que possible Podane de Grime. Voici que les flammes atteignent la hauteur de mes genoux.
- Il n'y a donc point encore de raisons de s'alarmer.
- Le genou est atteint... et même dépassé...
- Eh bien !... Ne me disiez-vous point il y a quelques jours encore combien cette robe vous insupportait à force d'avoir été trop enfilée et lacée serré.
- J'avais tort, grimaça la princesse. En fait je l'adore... Et elle se consume de plus en plus... Me voici à mi-cuisses...
Comme elle disait ses mots, le ciel pourtant dégagé creva. Une pluie battante, drue et éphémère s'abattit sur la princesse et sa servante les laissant toutes deux trempées comme une soupe Royco à la sortie du sachet.
- Que vous disais-je, fit Katy-Sang-Fing en essuyant le dégueulis de pluie dans ses cheveux auburn. Vous voici débarrassée de ces flammes magiques !
- Mais je suis trempée !
- Et vous risquez de prendre froid... A-t-on idée de se présenter au monde dans un tel accoutrement ? Il doit y avoir des courants d'air partout sous votre cotte... Rentrons !
- Je ne rentrerai pas, clama Podane de Grime en tapant obstinément son charmant petit pied plat contre le pauvre escabeau qui n'y était pour rien. Ce serait avouer à cette créature malfaisante que j'ai peur d'elle. De cela il n'est pas question !
Podane de Grime était peut-être laide à faire peur à un public d'habitués de Scream mais elle ne manquait ni de cran à l'arrêt, ni de courage lorsqu'elle marchait hardiment.
- Allons soulager nos pauvres ! ajouta-t-elle en commençant à trottiner.
Katy-Sang-Fing haussa les épaules puis remonta sa longue robe ce qui créa un mouvement de translation vers le haut qui lui fit bien prendre quelques pouces de plus. Il y avait une sorte de légèreté nouvelle dans la démarche de sa maîtresse qu'elle ne savait expliquer... mais qui la forçait à presser le pas.
Ce qu'elle n'aimait pas. Car comme beaucoup de personnes belles et intelligentes, elle avait pour l'indolence les yeux que Chimène avait pour Badi.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 29 Déc 2012 - 12:09

Le comte de Grime « régnait » sur quelques centaines d’âmes disséminées dans deux grandes vallées et sur les pentes des collines qui les séparaient. Au couchant, la vallée des Boufiltres tirait son nom, selon ce qu’il se disait dans les environs, d’un ancien légionnaire romain qui, se prenant pour saint Martin, avait partagé son manteau ; il s’appelait Caius Puppius Bufiltrus et, le temps ayant fait son œuvre dans les bouches, avait laissé son cognomen en legs à la vallée. Mais soit que son geste n’eût été qu’une invention tardive, soit qu’il n’ait pas eu le même sens de la communication que son collègue Martin, aucune dévotion particulière n’était attachée à sa personne. D’ailleurs, on ne savait ni d’où il était, ni où il était reparti… A supposer bien sûr qu’il y ait bien eu un Caius Puppius Bufiltrus ce dont il est toujours permis de douter faute de preuves plus solides. Ironie de l’Histoire que ne manquent jamais de souligner les anthropologues contemporains qui cherchent à démêler le touffu entrelacs des mémoires locales, c’est un autre illustre inconnu Romuald de Labisonière qu’on honorait dans la vallée et qui avait donné son nom au monastère fondé au Xème siècle par un arrière-arrière-arrière-arrière à la puissance 10 grand-oncle de Podane de Grime. C’est là que tous les lundis qui suivaient le premier mardi du mois, la jeune princesse (fille de comte mais princesse, je vous expliquerais pourquoi une autre fois…) allait soulager de quelques cajoleries et d’un peu de petite monnaie les nécessiteux du pays qui, comme je l’ai dit en préambule, étaient légion… Ce qui nous ramène à Caius Puppius Bufiltrus, vous voyez, on n’en sort pas.
Le monastère Saint-Romuald était un petit monastère. Petit par le nombre de ses frères, on n’en comptait que 7 et dans le pays on les appelait, de manière quelque peu irrévérencieuse, les « sept moins » car ils se trouvaient être tous du fait des privations subies dans leur prime jeunesse restés de petite taille. Il y avait là le chef de la communauté, Vilain, un érudit chevelu qui lisait dans les pièces les plus obscures et devisait ensuite pendant des heures devant un objet étrange et sanctifié qu’il prénommait « miquereau ». Dans son orbite proche naviguait celui qui faisait office de bras droit, de trésorier, de secrétaire et de cellérier de la cave, Buvard. Les cinq autres moines, Splendide, Joufflu, Mastoc, Grignotons et Bougeoir, n’avaient pas d’attributions bien précises mais les plus perspicaces pensaient, de l’extérieur du moins, que leurs noms devant Dieu n’avaient pas été choisis par hasard.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 2 Jan 2013 - 18:25

Le complexe monastique de Saint-Romuald se composait d’un ensemble de bâtiments tous collés les uns aux autres comme s’ils avaient eu peur d’être menacés par le vent mauvais de l’Histoire. Pour les visiteurs comme Podane ou les miséreux qui venaient quémander le soir un quignon de pain noir ou une soupe aux herbes, une seule partie était accessible. La clôture monastique n’était pas un vain mot même dans un établissement aussi minime que Saint-Romuald. On ne voyait jamais plus de deux frères à la fois au contact des visiteurs, les autres étant soit dans leurs cellules, soit dans la bibliothèque, soit à l‘église à dire les heures. Tout l’ensemble était dominé par la masse lourde du clocher, clocher sans cloche depuis qu’une tempête avait fait choir le bourdon, effondrement qui avait été fatal aux deux autres campanes situées au-dessous. Depuis, on ne carillonnait plus et on ne sonnait plus les offices. Frère Joufflu, dont la voix était d’airain, grimpait le long du clocher branlant et imitait selon les circonstances le tocsin ou l’angélus. A Saint-Romuald, on était à peine plus riche que les manants des environs.
On entrait dans la partie « publique » par un portail austère de chêne sombre noirci de la fumée des incendies qui, par le passé, avaient été allumés par de vulgaires pillards voulant s’emparer des maigres trésors de l’abbaye. Katy-Sang-Fing n’eut pas user sa belle et fine main d’albâtre contre le bois rugueux de la porte, celle-ci étant déjà ouverte et une litanie de gueux occupant le passage.
- Faites place ! lança-t-elle à la cantonade. Voici venir la très grande et très illustre Podane de Grime, votre maîtresse !
Dans un même mouvement, la file des nécessiteux du voisinage se retourna vers le mur afin d’éviter de croiser l’haleine d’œufs avariés de la princesse. Podane, Katy-Sang-Fing sur ses talons, pénétra dans la petite cour d’entrée et s’approcha de frère Buvard qui, assisté de Frère Grignotons, distribuait quelques raves durcies aux miséreux matinaux.
- Je vous salue, dame Podane !
- Bonjour à vous, frère Buvard… Et salut à vous aussi, frère Grignotons !… Frère ! Ne croyez-vous pas qu’il serait préférable de donner l’intégralité de ces raves à ces pauvres hères plutôt que de ne leur offrir que ces quelques régatons ?
- Ch’est que, madame, il faut bien chavoir ch’ils sont comechtibles, répondit frère Grignotons sans penser à vider sa bouche avant de parler.
- Peut-être ! Peut-être ! Mais en attendant, cela fait moins pour ces gens ! Vous devriez avoir honte de votre gourmandise, frère…
Le frère Grignotons, rouquin charnu à la mine pâle et aux lèvres épaisses, baissa ses yeux noirs comme pour mesurer l’intensité des sacrifices à faire pour qu’il puisse un jour espérer revoir le bout de ses sandales. Il savait bien que la gourmandise était un défaut. Plus qu’un défaut même, un pêché. Mais il n’y pouvait rien, il était né ainsi. Toujours le ventre en tension et la bouche en recherche. On lui avait même dit, avant qu’il ne soit placé par sa famille dans ce monastère assez éloigné du château paternel pour qu’il n’y revint jamais, qu’il avait mordu moult seins de nourrices en son jeune âge. Que pouvait-il donc faire contre une si lourde malédiction ? Sans doute guère plus que la dame Podane avec son nez en trompette, ses pieds plats et son haleine faisandée.
- Vous serez puni, frère ! intervint le frère Buvard. Cloîtré en cellule pendant deux jours !
- Sans manger ? questionna - le regard plaintif et l’estomac en détresse – Grignotons.
- Cela va de soit !… Et avec du travail en plus !… La recopie du récit des hauts faits de notre évêque, Ribaud de Bazétage, prend du retard. Nous avions promis de livrer l’ouvrage pour la saint Trophime et…
- C’est dans six mois, fit remarquer Katy-Sang-Fing.
- Raison de plus ! coupa le frère Buvard. Si les mérites de notre évêque ne sont pas légion, il nous faut en inventer et cela prend du temps. Avec le ventre vide, vous aurez peut-être les idées plus claires, frère Grignotons…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 2 Jan 2013 - 22:12

D’un grand sac de toile écrue, Podane fit sortir quelques miches encore croustillantes, fruit du travail nocturne du boulanger du château, Augustin Levôtre. Elle prit un grand couteau des mains de frère Grignotons et entreprit de trancher de grandes portions. Ce n’était rien qu’un peu de pain mais il allait leur chauffer le corps. A la manière d’un grand soleil. Pour tous ces miséreux, quelques raves – même en partie grignotées – et ce pain c’était la promesse d’un festin qu’on ne connaissait dans la vallée que les premiers lundis qui suivaient les premiers mardis.
Un à un, les oubliés de la Providence défilaient devant leur princesse, la main tremblante d’avoir à quémander, le cœur brûlant d’essuyer un refus… Car, parfois, mais cela était rare, Podane se faisait violence pour opposer à certains, dont l’attitude mauvaise et méchante était connue de tous, le plus terrible des « non ». Il fallait souvent que, derrière elle, Katy-Sang-Fing, servante autant que conscience, intervienne pour empêcher la main généreuse d’accorder une forme de pardon au gredin clairement identifié.
- Non, madame, pas lui !
Podane de Grime se retourna vers sa compagne en cherchant à clore ses lèvres fermement pour ne point l’importuner des effluves nauséabondes surgissant de son palais. Un regard, un seul, suffit à l’interroger sur les raisons du refus qu’elle venait de lui signifier.
- Ce méchant homme ne cesse de regarder vos genoux depuis tout à l’heure !…
- Mes genoux ?!…
Katy-Sang-Fing prit sur elle et fit face aux remugles de ragondin pourri qui lui sautèrent au visage.
- Mais, reprit la princesse, qu’y a-t-il de méchant à cela ?… Me diras-tu que je n’ai point de beaux genoux ?…
- Ce n’est point cela, madame !… C’est qu’il s’agit là de regards discourtois et malséants.
- Et bien le sais-je !… Mais, comment pourrait-il faire autrement puisque le feu que tu sais m’a saisie et a dévoré tout le bas de ma robe !
- Les autres ont regardé ailleurs !…
- Les autres ont eu peur de croiser mon haleine, trancha la princesse avant de trancher une double tranche de pain… Tenez, mon brave !
Le brave en question avait une tête et demie de plus que Podane de Grime, le teint mat, les yeux clairs, le cheveu déjà gris, la mine sombre, le pied beau mais fort, le muscle puissant, les lèvres pincées, la vêture terreuse, la lippe boudeuse, le nez brusqué, les oreilles décollées, les épaules larges, la membrature robuste, le cœur ardent et des durillons aux mains. Il ne se déroba pas lorsque l’offrande promise lui parvint enfin entre les mains et fixa de son regard limpide le visage livide de Podane de Grime.
- Mille mercis, madame ! Dieu vous le rendra !…
S’il y avait eu une once de méchanceté, une parcelle de cynisme ou un gramme de supériorité dans le caractère de la princesse, celle-ci aurait expliqué avec morgue au malheureux que c’était précisément pour que Dieu le lui rendît qu’elle s’astreignait à fréquenter chaque semaine les bouseux de son espèce. C’est ainsi qu’elle espérait gagner son Salut afin d’aller s’asseoir auprès de Dieu en son paradis blanc, sous les volutes tressées par des anges séraphiques et à l’ombre de l’éternité heureuse des jours sans fin. Sauf que Podane de Grime était naturellement bonne et qu’il n’entrait aucun calcul personnel dans sa générosité.
Alors se produisit l’impensable. Le cul-terreux osa s’emparer de la blanche main de la princesse et l’engloutit dans sa pogne gigantesque.
- Vous n’êtes point maudite, Podane ! Vous ne l’êtes point !… Il n’est nul maléfice qui ne s’efface !… Et ces gens-là, dit-il en désignant les moines, le savent plus que bien d’autres !…
- Que dis-tu, mécréant ? hurla le frère Buvard qui jusque là absorbait les paroles des uns et des autres avec un air placide qui confinait pratiquement à la niaiserie.
- Je dis qu’il y a derrière ces murs la cause de tous les malheurs qui frappent, année après année, cette terre maudite… Je dis que vous le savez et je dis que vous vous complaisez à cette situation.
- Tu parles bien pour un paysan, remarqua Podane.
- Tu parles trop ! s’écria le moine.
Il se saisit du couteau de la princesse, le brandit vers le paysan.
- Si tu ne te tais pas, Jacques Olivier Killian, je vais te saigner comme un poulet !
- Meurtrerie encore, répliqua le paysan. Meurtrerie toujours !…
Le couteau siffla dans l’air limpide du matin encore hésitant.
- Tu m’as raté, petit merdaillon de moine, ricana Jacques Olivier Killian. Dis-moi comment tu vas éviter de goûter à ceci maintenant ?
Dégageant sa longue cape noire, le mécréant découvrit une épée longue de dix pouces… enfin non quinze… ou plutôt vingt… Oui, bon ça dépend des pouces… Donc, une très longue épée, brillante d’un éclat de mort et visiblement passée récemment entre les mains expertes d’un rémouleur titulaire d’un CAP en donne et due forme.
- Où as-tu volé cela ? s’étrangla le moine.
- Je ne l’ai point volée… Elle m’appartient depuis toujours… J’en ai usé et abusé sous les murs de Jérusalem… Lorsque je portais un titre, lorsque j’avais des terres, lorsque j’étais chevalier…
- Jacques Olivier Killian, murmura la princesse Podane. Serait-il possible que tu… que vous soyez ?…
- Oui mon enfant… Je suis ton oncle !…
- Mon oncle ! Mais on vous prétendait mort, désincarné quelque part dans un charnier d’Orient.
- Oui, je suis ton oncle ! Mais ton oncle incarné !…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 2 Jan 2013 - 23:50

Pendant ce temps-là, à bien des lieues du comté de Grime, sur une terre humide de mares, de marais et de marécages, une ombre tordue pilotait d’une habile grande gaffe une barque à fond plat chargée d’un encombrant colis.
- Les carpes se multiplient autour du bateau, soliloqua l’ombre d’une voix sourde. Nous arrivons.
Le grand sac de jute du Danemark se tortilla en tous sens en produisant un bruit étouffé.
- Du calme, ma grande !… Ce n’est point parce que nous arrivons qu’il faut s’agiter ainsi. Nous te débarquerons à bon port et tu pourras retrouver l’usage de tes deux bras et de tes deux jambes… Mais pour ce qui est de ta langue, je crains pour toi que notre maîtresse ne t’impose le silence à jamais. Tu as déjà beaucoup trop parlé…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 3 Jan 2013 - 1:48

Le tumulte dans la cour avait attiré l’attention de frère Vilain et l’avait arraché à un grimoire vieux de plus de deux siècles. Ce n’était pas une lecture facile ; il aurait du mal à retrouver le fil des circonvolutions de la pensée de maître Gaston de Murcie. Il se surprit à maugréer que le responsable de tout ce raffut allait passer un sale quart d’heure, attitude fort peu chrétienne mais tellement humaine à bien y songer. On avait brûlé des importuns pour moins que ça.
- Qu’est-ce là ? hurla-t-il en frappant la pierre dure de sa galoche de cuir bouilli.
- Un intrus qui fait du chantage, répondit frère Buvard.
- Et qui dérobe le bon pain de la princesse aux fidèles, renchérit frère Grignotons en serrant les poings contre sa bedaine.
Quittant le côté de Jacques Olivier Killian, la lourde épée incrustée d’émeraudes et de jades précieuses se dressa vers le ciel comme pour prendre le Seigneur à témoin.
- Frère Vilain, n’ajoute pas encore à la couardise et à la traîtrise de ceux qui tiennent leur puissance de toi ! Souviens-toi de Cunégonde la briarde et de Manon la doulce !…
Frère Vilain cligna les yeux comme pour ajuster sa mauvaise vue à la lumière étrange de ce matin blafard.
- Une seule personne connaît cette histoire. Par Dieu, c’est impossible !… Killian est en bière depuis longtemps !…
- Pas plus dans ton cimetière que dans celui du mont des Oliviers !… Notre Seigneur n’a point voulu de moi encore !
L’abbé de Saint-Romuald descendit aussi vite qu’il le put les cinq marches qui conduisait à la cour. Cinq marches qui lui parurent durer une éternité et lui firent battre le cœur plus fort. Killian de Grime avait été en ses jeunes années un partenaire de plaisirs, un compagnon dans le dur apprentissage de la vie d’homme. Ils avaient pris ensemble le chemin de la Terre sainte mais là où Killian avait poursuivi sa vie aventureuse de chevalier sans heurts mais pas sans reproches, Jean le Millavois était devenu frère Vilain, frappé par la foi sur le petit chemin qui menait à la grande route vers Damas.
- Ainsi donc, le païen n’a pas eu raison de ta carcasse !…
- Il s’en est fallu de peu…
- Ainsi donc, vous le connaissez ? s’étonna frère Buvard qui n’osait aller récupérer le couteau fiché à quelques toises de là dans un tronc de jojoba sauvage en fleur.
- Hélas ! soupira l’abbé Vilain. Je ne le connais que de trop ! Mais je le croyais mort…
- Nous le croyions tous mort, renchérit dame Podane. Bouilli dans la marmite du sultan d’Alep…
- Empalé aux portes du harem du vizir du Caire, poursuivit l’abbé.
- Tombé d’une croisée à Jérusalem, ajouta frère Buvard.
- Emmuré dans le labyrinthe ensorcelé de la reine de Saba, glissa Katy-Sang-Fing.
- Englouti par un monstre marin des mers du Sud, termina frère Grignotons.
- Quelles belles légendes et quelles belles morts ! se gaussa le chevalier. Une seule d’entre elles aurait suffi à mon bonheur. Hélas, la vérité est plus tristement banale ! Il y avait à Chypre une famille de marchands germaniques qui commerçait indistinctement avec les païens, avec les Grecs et avec les Vénitiens. Moi je n’avais plus un sol vaillant après avoir joué plus que de raison dans les tripots de Constantinople et d’Antioche. Même Rafarinade, mon épée forgée dans le meilleur métal du Poitou, était en gage. Il a suffi d’un sourire, celui de la demoiselle Greta, pour que ma destinée prenne un nouveau tour. Je suis entré au service des Schönkinderbretzel, j’ai épousé leur fille et je me suis fait marchand à mon tour. Alors peut-être bien que j’ai échappé aux marmites du sultan d’Alep, au pal du vizir du Caire, aux mauvaises poussées à Jérusalem, au labyrinthe de la reine de Saba et à quelques cétacés retors en mer Rouge… Oui, peut-être bien que j’ai triomphé de ces périls mais j’ai fini par m’échapper à un danger bien plus insidieux et méchant.
- Lequel, mon oncle ?…
- L’ennui…
Le seigneur Killian de Grime regarda autour de lui. Il y avait beaucoup trop d’oreilles autour d’eux pour ce qu’il avait à conter désormais. Il commença à faire des moulinets avec son épée pour éloigner les manants qui attendaient, sans comprendre un traître mot de ce qui se disait en latin, leur tranche de pain blanc et leurs raves mâchonnées.
- Ouste ! Ouste !… Filez !… Je ne suis plus des vôtres !…
Lorsque la lourde porte de chêne noir se fut rabattue sur la vile populace, Killian de Grime consentit à poursuivre sa narration.
- Après quinze années de cette vie, j’ai déserté l’échoppe de Schönkinderbretzel, j’ai racheté ma fidèle Rafarinade et j’ai payé mon passage sur une galère génoise pour revenir ici. Mais lorsque j’ai vu la désolation de nos terres, la faiblesse de nos gens, j’ai flairé le maléfice…
- Hélas, mon oncle !… J’en suis la preuve vivante et odorante, gémit Podane.
- Dans le pays, les langues vont plus vite que l’ardeur au travail. J’ai appris la malédiction jetée sur cette nièce que je ne connaissais pas. J’ai appris la détresse de mon vaurien de frère qui n’a jamais eu le cran d’enfourcher son destrier pour courir sus aux démons. J’ai eu aussi à connaître des complaisances fétides de certains ici avec les puissances mauvaises.
Killian de Grime pointa un index crasseux et accusateur vers frère Vilain.
- Comment, toi qui étais l’ami de notre famille, as-tu pu à ce point trahir tout ce qui nous était si cher lorsque nous avions huit ans ?
- Non !…
- Tu nies ?…
- Je n’ai pas dit cela… C’est juste que ce dont tu parles nous était cher quand nous avions neuf ans. A huit ans, on jouait encore aux billes.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 3 Jan 2013 - 17:42

Le tranchant de Rafarinade était bel et bien refait à neuf. D’un seul coup, frappé avec une force phénoménale, Killian de Grime fendit en deux parts pratiquement égales la table sur laquelle avaient été disposées les raves.
- Imagines-tu ce que je pourrais faire, rugit le chevalier, si au lieu de cette table vénérable je décidais de m’en prendre à ta tonsure de faux chauve ?
Frère Vilain, abbé de Saint-Romuald, avait gardé de ses jeunes années un caractère prompt, enflammé et sanguin. Face à la menace, il se dressa sur ses ergots de cuir bouilli et opposa fièrement un front décidé et un sourire railleur.
- Tu crois me faire peur avec tes menaces, Killian ?… Sais-tu bien à qui tu parles ?… Pendant que tu te gobergeais dans ton échoppe de Chypre, j’ai fait mon chemin… Et ce ne sont pas mes petites jambes qui m’auront empêché d’aller loin. J’ai l’oreille de notre évêque qui me consulte chaque fois qu’il doit prendre une décision importante. Je conseille aussi quelques gentes dames des environs qui ont pour moi des bontés que mon état me défend d’accepter… Mais que je parle contre toi et elles sauront bien obtenir de leurs puissants époux qu’ils te courent sus jusqu’à ce que ta dépouille flotte dans l’air glacé du gibet seigneurial de Tonfaucon… Et, tiens, même ton propre frère me mange dans la main… Je parle et il m’écoute. Il est déjà parti trois fois en pèlerinage à Saint-Jacques et il repartira une quatrième fois s’il m’en prend l’envie. Que ne ferait-il pas pour obtenir la levée de la malédiction pesant sur sa fille unique et chérie ?
- Raison de plus pour que je mette mon nez dans tes affaires !
- Mes affaires sont mes affaires ! répliqua l’abbé.
- Non, tes affaires sont mes affaires ! Et elles sont aussi ses affaires, riposta Killian en montrant Podane.
- Cela fait beaucoup d’affaires, remarqua celle-ci. Je ne suis pas sûre qu’elles soient toutes à moi. Il y aurait peut-être moyen de retrouver chacun les siennes sans en venir à des mots trop hauts et à des gestes menaçants. Et si, au milieu de ces affaires, vous me trouviez une robe décente et couvrante qui mettrait mes pauvres guiboles au chaud ?…
Le bon cœur du laideron l’empêchait de bien saisir les tenants, les aboutissants - et tout ce qu’il y avait entre - de la violente algarade qui se déroulait devant ses yeux innocents.
- Je sais que tu pactises avec la diablesse qui a jeté le sort terrible sur le comté, reprit le chevalier.
- Tu te trompes, Killian !… Je suis même à la recherche d’un moyen de m’y opposer. Avant que tu ne viennes troubler la sérénité de cet enclos sacré, j’étais plongé dans le Sic Transit Gloria Expectorum Rosae Rosam de maître Gaston de Nurcie, exorciste assermenté auprès de sa sainteté le pape, grand pourfendeur de démons et satanologue éclairé même la nuit. Il parle d’une quête à accomplir pour inverser les sortilèges lancés par Anne-Romane-Charlotte de Saint-Dieu. Une quête si périlleuse que seul un cœur pur peut l’accomplir.
- J’ai un cœur pur, intervint Podane de Grime.
- Sans doute, ma fille… Sans doute… Mais tu n’as pas encore atteint l’âge pour accomplir cette quête… Il te faudra attendre ton 42ème anniversaire…
- Mon 42ème anniversaire ? s’étrangla la jeune princesse. Mais je serai vieille alors, toute fripée et plus bonne à rien.
- Ou bien…
- Ou bien ?…
- Ou bien je ne sais pas… Monsieur le chevalier tordu, redresseur de torts, est intervenu avant que je puisse en lire davantage.
- Ce sont de belles sornettes que tout cela, grogna Killian. Cela fait des mois que je viens ici quémander un peu de pain ou quelques légumes, caché au milieu de cette foule de miséreux. Et je t’observe, et je vous observe… Tu ne fais rien, tu n’es qu’indolence, qu’apathie Jean-Michel… Ma nièce, crois-moi, nous n’attendrons pas ton 42ème anniversaire. Nous nous mettrons en route dès que possible pour accomplir cette quête. Nous trouverons la vile sorcière dans son antre, nous la hacherons menu et tout redeviendra normal sur ces terres maudites. C’est le vœu que j’ai fait et je m’y tiendrai.
- Un vœu, voyez-vous cela, persifla frère Vilain. Et quel genre de vœu ?
- Un vœu tout ce qu’il y a de plus classique. Estampillé, tamponné et tout et tout dans la crypte des chevaliers des Hospitaliers de saint Clounet. Je peux produire devant toi un récépissé réglementaire. Tant que je n’aurais pas libéré cette terre du Mal, je ne trouverai pas de repos.
- Alors, en souvenir de notre ancienne amitié, voilà ce qu’il te faudra faire pour espérer retrouver un jour le sommeil. Pars vers le soleil couchant jusqu’à la ville de Nantes et présente-toi au monastère Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent. Là, demande à voir sœur Trissequelle. Elle fut en son jeune temps disciple de Gaston de Murcie et elle sait de lui plus de choses que ne disent mes grimoires. Elle vous mettra sur le chemin de la quête…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 3 Jan 2013 - 19:28

CHAPITRE II
Suite nantaise en ut mineur

Les retrouvailles entre les deux frères avaient été rien moins qu’orageuses. Les noms d’oiseaux mais aussi, faute d’une maîtrise lexicale suffisante, de quadrupèdes, de meubles et d’ustensiles de cuisine, avaient volé de part et d’autres de la grande salle du château des Grime. De guerre lasse, Enguerrand de Grime, le père de la princesse Podane, avait fini par balancer sa propre armure qu’un valet était en train d’astiquer au polish 20 ans d’âge.
- Et avec quoi te défendras-tu maintenant que ta côte de mailles, ton heaume, ton gorgerin, tes gantelets et le chanfrein de ton morne palefroi gisent à mes pieds ? railla Killian de Grime.
- Avec mon cœur ! bredouilla Enguerrand d’une voix pâle dans laquelle perçait le sentiment d’une défaite déjà consommée.
- Allons, mon frère…
- Demi-frère !… N’oublie pas, Killian, que ta mère était bretonne quand la mienne était de ce pays… C’est ce qui explique, entre autres choses, que tu portes un prénom fort peu en usage dans nos contrées civilisées.
- Et qu’on m’ait accolé les deux prénoms de Jacques et Olivier pour faire plus honnête comme disait notre précepteur…
- Qu’il rôtisse en enfer ce misérable ! C’est lui qui a décidé que tu n’avais pas assez d’esprit pour entrer dans les ordres… Si tu avais été escouillé comme moine en cellule, tu ne serais pas ici à empuantir mon logis…
- Euh non, père, l’odeur c’est moi…
- Grand Dieu, vous étiez donc ici ma fille pour assister à ce misérable spectacle de deux hommes vidant leur mauvaise querelle à coup d’épithètes mal sonnants.
- Allons, père, serrez contre vous celui qui vous revient de si loin… Et vous, mon oncle, calmez votre courroux, personne ici ne viendra plus contester votre valeur et votre courage.
- J’enrage, ma nièce, de voir que la belle énergie de votre géniteur ne se tourne que contre ceux qui ont dans leurs veines le même sang que le sien.
- J’ai de violentes crises d’hémorroïdes, mon frère, qui m’interdisent le cheval et, que je sache, nul roman de chevalerie ne parle de preux cavalant au milieu des périls dans une charrette rembourrée…
- Et des crampes dans le poignet sans doute ?… Au point de laisser rouiller votre épée, cette fière Flamberge que notre père porta contre tous les ennemis de sa principauté et dont il usa pour occire le dragon multilingue à face de bouc.
- Des crampes terribles… Surtout au lever le matin… Frère Vilain m’a prescrit repos et applications régulières d’herbes médicinales pour en triompher mais ces principes, souverains chez les autres, n’ont aucun effet sur moi.
- Dame !… Le très saint abbé sait fort bien ce qu’il fait en flattant votre indolence. Il vous écarte à dessein de ses propres affaires et il peut manigancer de troubles projets dont je n’ai point fini encore de dessiner les contours nébuleux.
- Ne parlez point en mal de celui qui fut votre ami, ce n’est pas chrétien !
- Mon frère, ce qui n’est pas chrétien c’est d’attendre paisiblement que la fraîcheur et le bon cœur de sa fille se fanent sans trouver même la force d’une révolte contre le méchant sort.
- Qu’y puis-je ?!… Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu a asséché nos sources, grillé nos récoltes, court-circuité le commerce qui passait sur mes domaines et infligé à ma fille bien aimée mille tourments nauséeux. Elle est trop forte et seul le vrai Dieu, s’il n’était occupé ailleurs, pourrait remettre ce monde à l’endroit.
- C’est, mon frère, que vous ne criez pas assez fort votre dépit, votre détresse et votre dégoût. Comment voulez-vous que Dieu vous entende ?
- Je donne à frère Vilain pour que lui et ses moines…
- Pour qu’ils intercèdent en votre faveur auprès du Seigneur ?… Allons que voilà de l’argent mal placé mon frère. Vous confieriez vos économies à un écureuil qu’il ne vous en aurait pas délivré à moins de 2 % par an. Vous êtes un faible, voilà tout.
Enguerrand de Grime chercha autour de lui quelque chose à projeter au visage de son demi-frère mais, ne trouvant rien, il s’apaisa et tendit à Killian sa main bandée d’où dépassaient des tiges de mélisse grecque et de genévriers des alpages.
- Eh bien soit, je suis un faible… Voulez-vous donc être assez fort pour deux et prendre la tête de la petite escouade qui ira accomplir la quête qui rendra à mon enfant tous ses attraits ?
- Sur un mot de vous, mon frère…
- Mais quel mot, mon frère ?
- Vous le savez fort bien… Ce mot qui nous brouilla, il y a quelque vingt-deux années, et qui m’envoya tenter de reprendre quasiment seul la divine Jérusalem…
- Jamais je ne consentirai à le prononcer…
- Mon père, intervint Podane en faisant bien attention de ne pas se placer sous le vent, de quel mot s’agit-il ?
- Ce n’est pas à proprement parler un mot mais davantage un nom… Le nom d’une personne si chère à mon cœur que, pour mieux m’écarter de ses domaines, votre père fit jeter dans un monastère d’Orient.
- Père, de qui s’agit-il ?
- C’est une longue histoire, ma fille, et qui nous ferait grandement dériver de la geste qui vous est très heureusement consacrée.
- En un mot…
- Un mot n’est point assez… Il en faudrait des centaines, des milliers…
- Comptez-en le minimum mais je veux savoir…
- Votre mère avait une sœur… Une sœur pareille à elle en tous points à l’exception d’un infime grain du diable semé à l’intersection du bras et de l’épaule gauche…
- Cette sœur avait conquis mon cœur mais votre père, sans doute conseillé par de fort méchantes personnes, a préféré l’éloigner plutôt que de risquer de me voir pourvu d’une épouse si semblable à la sienne. Un matin gris, les hommes de notre évêque de l’époque, monseigneur Scapinnochio de la Plancha, sont venus l’enlever…
- Mais, fit Fany-Sang-Fing, si je ne me trompe, monseigneur Scapinnochio dela Plancha est aujourd’hui…
- Oui, il est cardinal en la sainte Rome et le principal homme de confiance de sa sainteté le pape Gilbert IV… Alors, mon frère, direz-vous ce nom maintenant que les grandes lignes de cette histoire tragique sont connues ?…
- Lily… Lily la jumelle…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 4 Jan 2013 - 0:29

Il ne fallut que deux malheureuses journées pour organiser le départ de la petite expédition vers Nantes. Killian de Grime avait choisi parmi les pages du château celui qui lui était apparu comme le plus vif et le plus lettré, un dénommé Justin Bibor à la lourde tignasse blonde. Un chevalier ne pouvait partir sur les chemins sans un écuyer. Il était de même apparu inconcevable à tous que Podane voyageât sans sa chaperonne, la belle Katy-Sang-Fing.
- Au moins, avait répété à plusieurs reprises Enguerrand en noyant son amertume dans une chopine de bière chaude, s’il y a du grabuge avec des paillards, ils s’acharneront sur la servante et épargneront la maîtresse.
Pour compléter la petite troupe, le comte avait proposé un brave parmi les braves, Mi-Mai, jadis enfant trouvé (à la mi-mai d’où son nom) et élevé par Eustache de Grime, le père d’Enguerrand, comme s’il avait été son propre fils (et beaucoup suspectaient qu’il le fût effectivement). Mi-Mai avait appris le métier des armes avec Enguerrand et Killian, s’y était illustré avec talent mais offrait l’avantage d’avoir aussi beaucoup traîné dans les cuisines où il avait acquis le tour de main nécessaire à la confection de bons petits plats. Sur le chemin, si on ne trouvait pas d’auberges accueillantes, il pourrait au débotté préparer un salmigondis de porc sauvage ou une terrine de chevreuil aux aromates sans barguigner.
Enfin, en dépit des objurgations de Killian, Enguerrand avait tenu à ce qu’un homme d’Eglise accompagnât l’expédition. Partant du principe que les prières d’un professionnel avaient plus de force que celles d’un mécréant, il comptait sur la pratique assidue de frère Mastoc pour contrebalancer l’athéisme forcené de son demi-frère.

La petite colonne s’ébranla sous une pluie battante et un ciel lourd que traversaient des éclairs brûlants de fièvre. On partait léger afin de pouvoir opposer la vitesse de montures agiles à d’éventuels brigands lourdement armés. Traîner un chariot avec soi, c’était l’assurance d’attirer les convoitises et limiter les possibilités de manœuvre en cas d’embûche. On contournerait les forêts profondes, on éviterait les vallées étroites, on prohiberait les étapes dans les villes à la réputation douteuse.
Podane de Grime était excitée par la perspective de découvrir ce qu’il y avait au-delà de l’horizon morbide des terres familiales. Jamais – on imagine sans peine pourquoi – ses parents n’avaient accepté qu’elle franchisse la frontière du comté. Pour ce premier voyage hors de ses habituels paysages, on lui avait préparé une monture docile, Guth, un cheval à la belle robe grise tachetée de roux. Podane avait certes des talents de cavalière mais Kilian et Enguerrand avaient craint de lui attribuer un animal plus difficile à mener en cas de coup dur.
En revanche, frère Mastoc, habitué à la Poutine, la mule sévère du monastère, peinait à gouverner la jument qu’on lui avait confié. A plusieurs reprises, ébranlé par les cahots d’un chemin mal pavé, il manqua verser au sol.
- Eh bien, frère Mastoc, lui lança goguenard Killian, vous regrettez déjà Saint-Romuald que vous vouliez avec tant de force nous quitter ?
- Vous n’êtes pas chrétien, mon fils, répondit le moine en s’accrochant tant bien que mal à l’encolure de Ladigaga sa jument.
- Vous n’êtes pas cavalier, mon frère.
Et sans aucun ménagement pour le cénobite, il frappa la croupe de Ladigaga qui se mit à onduler dangereusement en partant au galop avec de grands hennissements.
- Mon oncle, cessez donc de martyriser ce pauvre frère Mastoc, implora Podane.
- Pourquoi donc cesser, ma nièce ?… Cette aventure ne fait que commencer.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 4 Jan 2013 - 16:51

De toute la journée, la nuit n’avait cessé de tomber. Lorsqu’elle se décida enfin à s’établir aux quatre points cardinaux, la petite colonne de voyageurs trempés et transis entrait dans l’opulente cité de Limoges.
- Nous irons nous présenter au palais de l’évêque, avait décrété le seigneur Killian en franchissant la porte de la ville, et si ce mécréant ne veut pas de nous, nous irons demander le gîte et le couvert aux Dominicains.
Fort heureusement, l’évêque du lieu, Ribaud de Bazétage, était dans son palais ayant renoncé, au vu des intempéries, à entreprendre la grande tournée de son diocèse qu’il projetait depuis son élection sur le siège épiscopal de la ville. Il en était encore à chercher une bonne excuse pour retarder encore son départ de quelques jours lorsque la petite escouade partie pour la plus grande geste qu’on eut jamais connue de ce côté-ci de la Loire se présenta à lui.
- Seigneur Killian de Grime ? s’étonna-t-il. On disait que vous étiez tombé au service de notre Seigneur dans les lointaines terres saintes d’Orient…
- Monseigneur, répondit Killian en se baissant pour baiser l’anneau épiscopal, il n’est de tombe dont on ne se relève s’il s’agit d’aller servir son prochain. C’est bien ce que notre Seigneur, Jésus Christ, a fait en son temps.
- Comment osez-vous vous comparer à Notre Seigneur ? s’insurgea l’évêque. Blasphème !… Blasphème !…
- Moi ?! Mais je n’ai rien dit qui… Est-ce que j’ai dit quelque chose qui ?…
Killian regarda tour à tour ses compagnons d’aventure et, devant les regards fuyants, les mines contrites, les visages fermés, comprit qu’il avait dû aller un peu loin.
- Bon, admettons que je n’ai rien dit… Ce que je voulais vous signifier, seigneur évêque, c’est que j’avais désormais des intérêts familiaux et puissants à défendre en la personne de ma nièce, Podane de Grime.
- Ah oui, fit Ribaud de Bazétage, celle qui… Euh, comment dire ? Celle qui…
- Celle qui pue de la gueule, oui, votre Seigneurie, intervint la princesse… Vous pouvez le dire, je suis habituée… Et c’est justement parce que nous voulons porter remède à cette maudite malédiction que nous avons pris la route de Nantes où…
- Chère nièce, coupa Killian, n’embêtez point notre hôte avec toutes ces considérations qui n’ont pas plus d’importance qu’un pet de vache dans une pièce où vous vous trouvez…
Le regard noir du chevalier fit plus de mal à l’honnête Podane que la vacherie sans nom qu’il venait de proférer à son endroit et qui aurait pu la mettre à l’envers.
- Au contraire, mes enfants… Au contraire… siffla le libidineux évêque de ses lèvres purpurines. Je suis dans ce palais au centre de bien des nouvelles mais aucune qui n’ait l’intérêt de ce que vous vous prépariez à me narrer… Peut-être préféreriez-vous nous conter ces succulents détails à ma table ce soir ?…
- S’il s’agit d’une invitation à profiter du couvert et du gîte, nous l’acceptons de mille grâces.
Killian s’inclina devant la montagne graisseuse couronnée d’une tiare branlante. Ses compagnons l’imitèrent et commencèrent à reculer sans relever la tête.
- Frère Mastoc, demeurez s’il vous plait… Je me dois de vous entretenir de quelques soucis que me cause votre communauté et qui ne pourraient qu’ennuyer vos compagnons de voyage.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 4 Jan 2013 - 18:26

- Avez-vous perdu le sens commun, ma nièce ? Vous alliez livrer à ce potentat sordide les détails de notre expédition.
- J’ai du mal à vous suivre, mon cher oncle… Vous êtes méfiant comme renard trouvant poulettes sans défense.
- C’est que la bergerie dans laquelle nous sommes entrés n’offre point les meilleures garanties de discrétion et de soutien. Vous êtes naïve, ma chère enfant, et vous n’avez pour le monde qu’un regard innocent. A partir de maintenant, considérez que toute personne sur notre route est une entrave potentielle à la réussite de notre quête.
- Mais enfin ! Monseigneur l’évêque…
- … est un fieffé gredin. Un bandit. Un danger. Un corrupteur. Un ambitieux. Un méchant. Un sordide. Un licencieux. Un inculte. Un prévaricateur. Un jouisseur. Un vaurien… Tout ce que vous voudrez, tous les mots indignes qui vous passeront par la tête seront plus justes pour le qualifier que ceux que vous aviez à l’instant sur la bout de la langue. Dois-je vous instruire de la belle carrière de Ribaud de Bazétage ?
- Faites mon oncle, fit Podane en séchant ses cheveux dans une serviette en poils de chameau d’Iran. Puisque mon éducation est à parfaire en la matière…
Le chevalier Killian de Grime, pareil au renard évoqué peu de temps auparavant par sa nièce, prit le temps de vérifier que personne ne trainait dans la chambre. Il ouvrit les deux lourdes portes l’une donnant sur le couloir, l’autre sur les communs, afin de s’assurer qu’aucune oreille indélicate n’était à l’affut. Il vit bien une accorte servante dans le couloir mais celle-ci ayant ses deux oreilles sous sa coiffe d’hermine et la tête collée contre les dalles froides du couloir, il en conclut qu’elle ne pouvait ouïr les propos à venir.
- Ribaud de Bazétage, commença-t-il, est né…
- Attendez, mon oncle ! Pas si vite ! l’interrompit Podane.
Elle s’agita comme elle avait vu le chevalier le faire précédemment. Elle sonda la profondeur du miroir, secoua la paillasse dévolue aux serviteurs, inspecta le dessus du baldaquin et ouvrit les deux portes brusquement. Hormis une servante coiffée d’un bonnet d’hermine qui chassait une pauvre souris sans défense, elle ne vit rien de nature à l’inquiéter.
- Mais… Que…
- J’apprends de vous, mon oncle… Méfiance puisqu’il convient d’être méfiant… Allez, puisque nous sommes au calme désormais, contez-moi donc la vie tumultueuse et pleine d’orages de notre hôte.
- Le seigneur évêque n’est point né sur la terre de Bazétage en Poitou mais il s’en donne le nom pour faire oublier qu’il est natif du ruisseau, de la vile populace et que s’il a gravi les degrés en la sainte Eglise c’est à la force du genou obséquieux plié devant des maîtres qu’il s’est empressé de trahir. Il a joué le roi contre le pape et le pape contre le roi. Il a joué les clercs contre les laïcs et les laïcs contre les clercs. Il a joué l’englishe contre le françois et le françois contre l’englishe. Toujours avec le même appétit de richesses et de plaisirs. Je tiens de source pure et sûre qu’il abrite en ce palais un lupanar digne des harems d’Orient. Doit-on s’étonner dès lors qu’il ne visite jamais abbayes et cures de son diocèse ? Il est fort bien ici à presser les gens de la cité, à extorquer taxes et droits divers aux voyageurs tels que nous, à jouir des facilités d’une vie de bonne chère et de douces chairs.
- Mais que fait son supérieur, l’archevêque ?
- Que vous êtes naïve !… Monseigneur l’archevêque en fait tout autant !… Voilà ce que tous, gens d’ici, refusez de voir… Lorsqu’on s’en revient d’Orient, on voit clair dans le jeu scabreux de ces gens-là. Comment imaginer que les curés de nos paroisses ou les princes de notre Eglise soient plus saints et escouillés que les popes de Constantinople qui ont femme et enfants ? Comment concevoir que nos princes d’Eglise soient riches immensément et se disent pauvres au moment de l’office ?
- Si vous dites vrai, mon oncle, cela est terrible… Mais que dit de tout cela sa sainteté le pape Gilbert IV ?
- A bien y réfléchir, ma nièce, vous n’êtes pas que naïve ! Vous êtes aussi d’une sottise pitoyable !… Le pape est l’un d’entre eux, il est donc comme eux…
- Sa sainteté aurait donc femme et enfants ? Sa sainteté se vautrerait dans le luxe, le stupre et des draps de soie ?… Si vous dites vrai, mon oncle, cela est terrible… Mais que dit de tout cela notre Dieu si grand qui est aux cieux ?
Le chevalier Jacques Olivier Killian de Grime n’eut pas le temps de répondre ; on frappait à la porte. Il passa sa mauvaise humeur sur l’huis qui n’osa pas grincer de peur de s’en prendre une.
Dans l’embrasure, se tenait la servante au bonnet d’hermine.
- Sire Killian, n’auriez-vous point vu une souris grise filtrer sous la porte ? Je lui cours sus depuis tantôt sans pouvoir lui mettre la main dessus.
- Une souris ? fit le chevalier dont la mine grave évolua de la fureur à la suspicion en moins de temps qu’il ne lui avait fallu pour tirer à lui la lourde lourde.
Il venait de remarquer que la mutine aux yeux verts malicieux avait relevé son bonnet du côté de la tête le plus proche de la serrure.
- Oui messire… Une petit souris, pas plus grosse qu’une musaraigne des collines ou qu’un mulot des bureaux…
- Et je te vois troublée, ma petite, de ne point réussir à la retrouver.
- C’est que voyez-vous, messire, c’est une des souris de l’élevage du seigneur évêque.
- Notre évêque élève donc des souris… Voyez-vous cela ? Ne trouvez-vous pas ma chère nièce que cela est bizarre ?
- Bizarre ? Qu’est-ce qui est bizarre ?…
- Que j’ai dit bizarre… Je trouve ça étrange…
- D’avoir dit bizarre ?
- Non, cette histoire de souris…
- Par pitié, messire, implora la servante. Il faut que je la retrouve… C’est la préférée de notre seigneur l’évêque.
- Sa préférée, voyez-vous cela ?… Eh bien, ma pauvre enfant, je n’ai point vu de souris ici… Mais je serai le plus heureux des hommes si vous parvenez à la retrouver…
Killian de Grime referma la porte. Il avait le front soucieux, les mains moites, le sourire figé, la nuque raide, les joues pourpres, le col dégrafé, la bouche tordue, le nez bouché et plein d’autres choses que le serment d’Hippocrate nous interdit de révéler ici à une heure de grande écoute. Soudain, il se rua vers le coffre en bois de rose, glissa un œil dessous, tendit la main et ramena de son exploration la muridé si énergiquement traquée par la servante.
- C’est bien ce que je pensais, lâcha-t-il sans en dire plus.
Ce qui n’était jamais pas si mal.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 5 Jan 2013 - 0:39

La table d’un évêque n’avait rien à voir avec les repas du château de Grime. On trouvait là toute une assistance d’obligés, de proches et d’intrigants pour lesquels rien ne se pouvait consentir qui n’eût été au préalable voulu par l’ecclésiastique. Pour avoir lui-même été de ces convives doublement morts de faim, Ribaud de Bazétage savait comment en user avec eux. Il alternait les caresses et les semonces, les bravos et les lazzis, avec un savant dosage qui transformait en esprit soumis le plus retors des ambitieux.
Killian et Podane, eux, s’étaient trouvés exilés sur une table annexe, à mastiquer ce qui s’apparentait plus aux restes du repas de la veille qu’à la chair fraîche d’un perdreau de l’année.
- On voit bien la valeur qu’on accorde à une noblesse vieille de trois siècles par rapport à ces gens mécaniques qui se sont haussés du col en s’enrichissant, rouspétait le chevalier en tranchant nerveusement de son couteau la grosse tranche de pain sur laquelle on avait disposé une aile de canard bouillie.
- Le fait est, mon oncle, qu’on pouvait s’attendre à plus de considération de la part de notre évêque.
- Imaginiez-vous, mon enfant, qu’il allait vous placer à sa droite tel saint Pierre auprès du bon Dieu ?… Au risque de gâter avec votre haleine le bouquet des vins qu’il fait venir de Cahors et le fumet des viandes rôties pieusement en ses saintes cuisines ?… Vous êtes décidément une grande rêveuse. Si cette quête ne vous redonne pas une apparence normale, elle pourra peut-être vous avertir sur les réalités du monde de notre temps.
- Avec un guide tel que vous, j’apprends effectivement beaucoup, mon oncle.
- Et vous n’êtes sans aucun doute pas au bout de vos surprises… Pourquoi, selon vous, nous trouvons nous ainsi relégués ?
Podane de Grime avala désespérément deux bouchées de canard… Même mariné dans une sauce au vin, il avait toujours un goût de putois pourri. Dix-sept années après sa naissance, elle n’était toujours pas habituée à ne connaître qu’un seul goût en bouche.
- Vous venez de le dire, répondit-elle en hochant tristement sa tête lourde de désespoir. A cause de mon haleine désastreuse…
- Allons, vous êtes plus fine que cela. Avez-vous remarqué combien tout à l’heure monseigneur l’évêque était curieux de connaître nos projets et combien désormais il ne nous prête plus attention que de loin en loin ?
- Si fait, mon oncle…
- Et que dit votre sagacité d’un tel revirement ?
- Que monseigneur l’évêque a sans doute appris par d’autres voies ce qu’il espérait entendre de notre bouche ?
- Précisément… Et de qui tient-il selon vous ces informations ?
- Je ne sais… Les voies du Seigneur sont impénétrables.
Killian de Grime leva les yeux au ciel, les reposa sur son bout de canard et soupira.
- Frère Mastoc bien sûr… Vous n’avez quand même pas cru à la fable qui nous a été servie tout à l’heure d’un entretien à propos de la gestion de Saint-Romuald. Bien que petit, notre monastère est exempt de l’autorité de l’évêque puisqu’il relève du saint ordre de Cluny et c’est un privilège auquel nos « sept moins » ne renonceront pas de sitôt.
- Frère Mastoc ne peut pas nous trahir ainsi… Alors que nous venons à peine d’entamer notre quête.
- Deux raisons suffisent à expliquer ce que vous appelez fort justement une trahison. La première étant qu’on ne peut refuser de se confesser à un évêque… La seconde que notre frère, même animé à votre endroit des meilleurs intentions, goûte bien peu l’équitation que nous lui faisons subir et qu’il se verrait bien revenir au chaud et au sec dans son monastère de Saint-Romuald.
Tout ceci laissa la princesse fort pensive.
- Alors, nous devrons nous débarrasser de ce moine…
- Sachez que j’y travaille déjà, ma chère enfant… Et ceci va grandement nous y aider…
« Ceci » n’était autre que la déjà fameuse souris de la chambre.
Podane voulut quérir des explications. Le chevalier Killian lui intima l’ordre de se taire d’un simple mouvement des paupières. Il n’avait que trop supporté une haleine auprès de laquelle le charnier du site de la bataille de Hattin était une douce plaisanterie.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 5 Jan 2013 - 15:53

Pour Katy-Sang-Fing, la situation était inédite. Depuis son plus jeune âge, elle avait eu l’habitude de partager ses repas avec sa maîtresse. Au château, on ne faisait guère de différence entre les deux jeunes femmes qui n’avaient que quelques mois de différence et avaient grandi quasiment la main dans la main. Elles vivaient littéralement ensemble nuit et jour. Pour la première fois, ce soir, dans ce palais épiscopal brillant de luxe et pourtant supposé incarner la charité terrestre, on avait clairement remis Katy à sa place qui était secondaire et subalterne.
Aux yeux de Katy-Sang-Fing, Justin Bibor et Mi-Mai n’appartenaient pas au même monde qu’elle. Ils étaient clairement des inférieurs qui ne mangeaient jamais à la table du maître, qui ne dormaient jamais dans la chambre du maître et qui pouvaient, sur une simple lubie du comte, se retrouver rétrogradés au pire rang social qui soit, celui de mendiant à la porte du château. Katy-Sang-Fing n’était même pas capable de leur trouver un quelconque intérêt. Pourtant, Mi-Mai était bel homme, solide et encore vert en dépit des premières atteintes du syndrome des tempes grisonnantes. Pourtant, Bibor était un amoureux des mots avec lesquels il jonglait comme d’autres le font avec des flambeaux et sa jeunesse était gaie et joyeuse.
Peine perdue !
La demoiselle de compagnie de la princesse regardait son gobelet de vin tristement en se demandant si elle allait se laisser aller à son penchant naturel qui lui dictait de tout balancer et de s’en retourner au château où, au moins, elle était quelqu’un.
Pour couronner le tout, dans la cuisine où tous trois s’étaient trouvés relégués, il n’y avait que moines sévères et moniales encapuchonnées. Aucune personne auprès de qui sa beauté rayonnante aurait pu produire un quelconque effet.
C’était à se demander à quoi songeait Dieu ce soir-là.
- Allons ! Cessez de faire grise mine, dame Katy-Sang-Fing, dit Mi-Mai qui ne supportait ni les accès de mélancolie, ni les excès de boisson.
- Occupez-vous de vos affaires, Mi-Mai, rétorqua méchamment la dame.
- Doit-on lui conter pour la dérider ce que notre seigneur, Killian, attend de nous ce soir ? demanda Mi-Mai à son voisin.
- Je ne sais, ami… Il nous a fait jurer de n’en parler à quiconque.
- Dame Katy n’est pas la première venue… On connaît ses vertus et on sait qu’elle n’ira point clabauder à toutes les oreilles ce que nous pourrons lui révéler.
Mi-Mai avait bon cœur et, nous pouvons l’avouer au lecteur qui ne peut sonder les cœurs et les tripes de chacun des protagonistes de cette quête, il en pinçait sévère pour la belle dame Katy.
- Eh bien voilà…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 5 Jan 2013 - 20:40

Se déplacer dans un espace vaste qu’on ne connaît pas n’est pas chose aisée mais le jeune Justin Bibor avait des yeux de chat. Pour lui, la nuit et le jour se différenciaient à peine. Il n’eut donc aucun mal, alors que le crieur du guet venait d’annoncer le passage de la mi-nuit, à trouver la pièce étrange dont le seigneur Killian lui avait décrit sommairement les caractéristiques.
- Je dois reconnaître que j’ai un peu peur, souffla Mi-Mai en rasant la muraille froide.
- Tu as peur des petites souris, Mi-Mai ? répondit dans un murmure rigolard son compagnon d’aventure.
- Non… Mais toute cette magie…
- La magie ne nous concerne pas… Nous, nous sommes des libérateurs…
Sans hésiter, Bibor fit jouer la lourde clé dans la serrure et poussa la porte qui n’offrit qu’une résistance de pure forme.
Aussitôt, comme poussées par le parfum de la liberté, un flot de petites souris se mit à déferler entre les jambes des deux aventureux avant de se disperser dans le couloir.
- Petitum soricis venenum donzella ! s’écria Bibor après avoir rattrapé par la queue une des fuyardes.
Une lumière souffreteuse entoura le petit animal, tournoya en volutes safran, sembla le pénétrer, le déforma et, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, la souris se transforma en une accorte donzelle aux grands yeux apeurés.
- Par tous les grands dieux, cela marche ! fit Mi-Mai en oubliant de chuchoter.
- Tu en doutais donc ?…
- Je n’y connais rien en magie…
- Moi non plus… Tout ce que je sais, c’est que ça marche… N’ayez pas peur belle dame, ajouta Bibor à l’intention de la demoiselle dénudée qu’il tenait serrée contre lui, je ne vous veux aucun mal…
- J’en veux une aussi, dit Mi-Mai oublieux soudain de sa passion impossible pour Katy-Sang-Fing.
- Va, mon ami… Mais souviens-toi, seules les souris porteuses de la marque magique en forme d’étoile se transformeront à l’invocation de la formule.
- Je ne risque pas d’oublier… Quand même ! Cet évêque est un sacré malin. Transformer ses conquêtes en petites souris, c’est être certain qu’elles n’iront point clabauder les galipettes faites avec lui…
- … et c’est être certains de les retrouver selon ses envies… Et pour stocker tout son harem, il n’a besoin que de cette petite pièce…
- Ah ! s’exclama Mi-Mai… J’en ai une !… Petitum soricis… Mais, attends, que vont devenir toutes ces pauvres demoiselles si on ne les retransforme pas ?…
- Souris elles sont, souris elles resteront… Cela leur apprendra à vouloir coqueliquer avec un saint homme, trancha Bibor qui ne riait qu’à moitié… Mais celle que j’ai, je la garde… Foi de Bibor ! Souris le jour et amante la nuit, c’est l’idéal pour qui ne veut point avoir tout le temps femelle agrippée à ses basques.

Les chevaux furent sellés rapidement même si Mi-Mai et Bibor semblaient encore dormir et ne faisaient que fort mécaniquement les gestes adéquats pour préparer les montures au voyage.
- Où est frère Mastoc ? demanda Podane en montant en selle.
- Notre frère a découvert cette nuit d’excellentes raisons pour demeurer au palais épiscopal, répondit Killian.
- De quelles raisons peut-il bien s’agir ?… L’évêque lui a demandé d’entrer à son service ?…
- Allons, ma nièce, vous n’y pensez pas… Vous savez que frère Mastoc ne brille guère par son esprit. Dans son latin de seconde zone, il bénit les gens au nom de la patrie et de la fille…
- Justement, je ne brille guère aux jeux des devinettes. Dites-moi sans me faire languir ce que…
- Il n’a plus peur des souris…
Mi-Mai et Bibor sortirent de leur léthargie et éclatèrent d’un rire franc et sonore. Podane nota que sa dame de compagnie était, elle aussi, toute rayonnante comme si elle eût partagé avec les hommes de la troupe l’alpha et l’oméga de cet étrange secret.
- Vous attendrez, ma nièce, que nous ayons quitté les murs de la cité pour recevoir les explications que votre belle curiosité réclame.
Killian de Grime éperonna sa jument qui partit au galop et entraina à sa suite toute la petite colonne.

On prit du champ ave la ville et ses bourgs qui ne furent bientôt plus qu’un minuscule trait sur l’horizon.
Venant chevaucher au côté de sa nièce, le seigneur Killian l’interpela avec toute la familiarité que lui permettaient son rang et son expérience de la vie.
- Vous souvenez-vous de cette minuscule souris qu’une servante apeurée cherchait hier au palais ?
- Parfaitement, mon oncle…
- Euh, s’il vous plait, Podane, pourriez-vous vous tourner de l’autre côté quand vous me parlez ?… Merci… Or donc, poursuivit Killian, ce petit animal me mit, au figuré sinon au propre, puce en l’oreille. Je vous avais parlé déjà des mœurs de sybarite de Ribaud de Bazétage, notre évêque… mais je vous avais tu un détail troublant à propos de son fabuleux harem : tout le monde en parlait mais jamais personne ne l’avait vu. Alerté par la rumeur, un envoyé spécial du souverain pontife est venu, au printemps dernier, essayer de prendre sur le fait l’indélicat prélat. Las ! La…
- Ce n’est pas le moment de chanter, mon oncle… Dites-moi la suite… Je n’en puis plus…
- Quoi ?… Mais je… Oui, vous avez raison, je continue… La seule chose que le légat pontifical a vu grouiller dans la chambre de l’évêque en surgissant à l’improviste en pleine nuit, c’était…
- Des souris ?…
- Oui, des souris… Une dizaine de minuscules souris…
- Et donc, hier, lorsque vous avez vu cette servante chasser une souris ?…
- J’ai rapproché ces différents éléments pour en déduire une extraordinaire chose… Mi-Mai, amène-moi le cheval de frère Mastoc…
Le serviteur s’exécuta sans un mot. Il resserra entre ses doigts la bride avec laquelle il contrôlait la monture inoccupée et l’approcha de la cavale superbe du chevalier.
- Voici la souris… Voici la formule… Petitum soricis venenum donzella !
Comme on s’en doute, une vapeur jaunâtre boursoufla le corps gris du petit animal jusqu’à le transformer en moins de temps qu’il faut pour… Oui c’est bon, vous savez ce qui se passe, on ne va pas y passer la nuit…
Et une jeune femme brune, aux grands yeux noisettes, et tout juste vêtue d’une étoile d’or à la base du cou apparut montée en amazone sur le cheval de frère Mastoc.
- Ce sont des souris de ce genre qui ont peuplé la nuit du frère ? questionna Podane.
- Trois ou quatre, répondit Justin Bibor… Nous n’avons pas regardé à la dépense…
- Mais, mon oncle, d’où tenez-vous cette formule ?…
- Ca c’est un secret, ma chère enfant…
- Mais me le direz-vous un jour ?
- Oui, sans aucun doute… Le jour où vous m’expliquerez pourquoi le narrateur vous gratifie du titre de princesse alors que vous n’êtes que fille de comte.
N’ayant pas elle-même la réponse à cette épineuse question, Podane se tint coite quelques instants. La créature dénudée, soumise au mordant vent du Nord qui dévalait des basses plaines qu’on devinait au loin, profita de ce silence pour se manifester.
- Je suis Philippa de Vivarais et j’ai froid.
- Que fait-on d’elle ? questionna Katy-Sang-Fing qui sentait poindre une certaine jalousie à voir cette incandescente Vénus exhiber des appâts qui équivalaient aux siens.
- On l’habille pour qu’elle ne prenne pas froid et on l’amène avec nous, trancha le chevalier. Après tout, nous avons une place de libre désormais…
- Mais si je ne voulais pas vous suivre ? rétorqua la beauté aux lèvres rouges et à la peau violacée.
- Nous vous renverrions à ce saint évêque qui doit avoir grande appétence à retrouver ces chères souris surtout après la nuit qu’il a passé.
- Que voulez-vous dire, mon oncle ?..
- Qu’à ma grande honte, j’avais demandé à nos deux amis de remplacer ces divines petites souris par de gros rats aux mœurs interlopes.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 6 Jan 2013 - 1:48

Tandis qu’on ouvrait les bagues de la princesse Podane pour y prendre de quoi vêtir Philippa de Vivarais, on entendit monter au loin le roulement saccadé d’une cavalcade. Un nuage de poussière grise se dessina sur l’horizon manquant emporter jusqu’aux gros grains de pluie qui bouchaient la perspective.
- A couvert ! commanda le seigneur Killian.
- C’est précisément ce que j’attends, répondit Philippa. Le Limousin est très vert mais moi je suis bleue…
- Eh bien, ma mie, si vous ne voulez vous retrouver saignante, ne barguignez pas et faites à point comme nous… Cachez-vous derrière ces arbres car je crains fort que ce ne soit les hommes de l’évêque qui soient lancés sur nos traces… Euh non, car je crains fort que ce ne fussent… A moins que ce soit je crains fort que ce ne soye… Oh, et puis zut ! C’est eux, c’est sûr !
Quelques instants plus tard, le chevalier pouvait constater de visu qu’il n’errait point en formulant une telle hypothèse pleine de fortes certitudes. Une dizaine de cavaliers, portant la livrée épiscopale violette et rouge semée de lions rampant et de tigres dressés, passèrent sans s’arrêter devant le bosquet au galop de poursuite.
- Il n’a pas dû apprécier notre petite plaisanterie, remarqua Mi-Mai.
- Cela ne fait aucun doute, mon brave… Raison de plus pour prendre toutes les précautions qui s’imposent puisqu’il sait fort bien que nous filons vers Nantes.
- Que recommandez-vous de faire ? questionna Podane.
- Nous n’allons certes pas poursuivre dans la même direction puisque c’est sur celle-ci qu’ils nous attendront.
- Si nous les suivons, dit Katy-Sang-Fing, ils ne nous trouveront pas ; ils nous ouvriront même la route…
- Vous êtes futée, ma chère mais point assez pour atteindre l’intelligence d’un mâle. A votre avis qu’adviendra-t-il lorsque toute trace de notre passage aura disparu, que personne sur leur chemin ne nous aura vus passer…
- Ils feront demi-tour.
- Voilà qui est pensé, Bibor !… Ils feront demi-tour… Et alors, en suivant votre plan, dame Katy, nous nous jetterons directement entre leurs mains. La belle affaire, n’est-ce pas ?…
- Alors, changeons de route, proposa Podane tout en aidant Philippa de Vivarais à passer une cotte de voyage grise à liserés d’argent mou.
- Nous nous perdrions car les chemins sont mal signalés par ici. Certains chevaliers anglois ont fini par choisir de s’installer dans le pays faute de savoir comment en sortir.
- Alors que faut-il faire ?
- Changer d’apparence !…
Dire que la consternation se peignit sur tous les visages serait grandement exagéré. Philippa de Vivarais ne montra aucun signe particulier sur sa face à la peau claire que dominaient deux grands yeux verts. Il faut dire qu’elle avait le visage pris sous la capeline de voyage en peau de castor brun que Podane venait de lui passer.
- Demi-tour ! Nous retournons à Limoges ! ordonna le chevalier.
- Mais par tous les saints, mon oncle, vous avez perdu le sens commun. Là encore, nous allons nous jeter entre les mains des hommes de l’évêque.
- Point du tout ! Ayez confiance ! J’ai déjà usé de ce stratagème pour détourner de moi une bande de tueurs de la secte des Hashashins…
- Mais, questionna Katy-Sang-Fing, cela a-t-il marché ?…
- Ne suis-je pas devant vous ? rétorqua le seigneur Killian en faisant le bel œil à la dame de compagnie de la princesse.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 6 Jan 2013 - 14:33

On n’entra pas dans la cité de Limoges. Il y avait au nord des remparts un petit monastère bénédictin qui ne payait pas de mine mais dont la tour de l’église, ouvragée et dorée comme un sou à peine fondu et martelé, disait aisément l’opulence. C’est là que la petite troupe fit halte.
Le seigneur Killian paraissait de plus en plus étrange à ses compagnons par sa manière d’agir. Il donnait l’impression, bonne mais intrigante, qu’il connaissait tout du monde comme s’il l’avait parcouru de long en large, de large en long, et même en travers et en diagonale. Il paraissait exceller dans une forme de divination qui aurait pu lui valoir le bûcher, du moins si on avait brûlé en ce début de XIIIème siècle les sorciers et autres supposés faiseurs de miracles. L’avenir ne semblait avoir aucun secret pour lui à force sans doute d’en avoir exploré par avance tous les ressorts durant sa vie aventureuse. En une phrase comme en cent, tout le monde se demandait bien quelle mouche le piquait de revenir ainsi sur ses pas alors que la garde épiscopale pouvait surgir à tout moment.
- Restez dehors et essayez de vous rendre aussi transparent que possible. Dame Katy, accompagnez-moi…
Justin Bibor et Mi-Mai échangèrent un regard entendu - ce qui à bien y réfléchir est plus efficace qu’une ouïe vue – sur les intentions à plus ou moins long terme de leur maître.
Il y avait dans la cour du petit monastère une grande presse qui ne faisait que confirmer l’attrait que ce lieu pouvait avoir auprès des personnes qui, tels Podane et ses amis, passaient par la région.
- Que faut-il faire ? demanda Katy-Sang-Fing.
- Pour le moment attendre… Un frère nous appellera lorsque ce sera notre tour.
- Mais que fait-on ici ?… C’est un lieu où on fait la charité ?
- Point…
- On y échange de l’or ou des pièces précieuses contre des services ?
- C’est un peu cela, ma chère… Mais vous allez comprendre… Regardez ce sémillant moine à la petite barbe pointue qui nous appelle. C’est avec lui que nous allons traiter.
Ils s’approchèrent de la table haute derrière laquelle un bénédictin serré dans son uniforme monacal les attendait.
- Bonjour ma fille, bonjour mon fils, je suis frère Régis. Oui, frère Régis… Que puis-je pour vous ?
- Eh bien, frère Régis, nous souhaiterions profiter d’un des convois que vous organisez à travers tout le royaume afin de pouvoir voyager plus à notre aise.
- Ah mais, monsieur, vous avez frappé à la bonne porte… Oui, à la bonne porte !...
Outre sa façon de répéter les choses, le moine avait une manière bien à lui de détacher les syllabes ce qui ne pouvait qu’amener ses interlocuteurs à se poser des questions sur son équilibre mental.
- Nous sommes bien les organisateurs du Service Naturel de Convoyage Facile, le SNCF… Et où vous voulez aller, hein ? Où ça ?…
- Nous voudrions nous rendre à Nantes…
- A Nantes ?!… Oh mais vous n’avez pas de chance… Il y a un convoi qui est parti très tôt ce matin à Matines moins dix. Vous l’avez raté !… Eh oui, vous l’avez raté !… Pas de chance !…
- Mais il y en a bien un autre dans la journée ? interrogea le chevalier.
- Oh mais oui !… Que je suis bête !… Vous en avez un à Vêpres et quart… Mais attention il n’est pas direct !…
- Pas direct ?… Que voulez-vous dire ?…
- Mais qu’il s’arrête, mon fils… Qu’il s’arrête… Il s’arrête là, et là, et là, et puis là aussi… Il s’arrête partout… Même parfois, il s’arrête à des endroits où il devrait pas s’arrêter.
- Et c’est normal qu’il s’arrête là où il ne devrait pas s’arrêter ?
- Non, mon fils, ce n’est pas normal… C’est ce qu’on appelle un incident indépendant de notre volonté…
- Mais alors si ce n’est pas de votre volonté, ça relève de la volonté de qui ?
- Mais de la volonté de Dieu, mon fils ! De la volonté de Dieu !…
- Et vous ne pouvez pas savoir quand Dieu va décider d’arrêter un convoi en pleine voyage.
- Non, mon fils… Car les voies du Seigneur sont impénétrables…
- Oui, eh bien, frère Régis, votre convoi de Vêpres et quart ne me va pas… Il est beaucoup trop tard. Je suis pressé…
- Ah vous êtes pressé ?!… Mais il fallait le dire que vous étiez pressé… Alors si vous êtes pressé, je peux vous proposer un TGV…
- Un TGV, c’est quoi ça ?…
Frère Régis leva un sourcil furieux en réponse à la question de Katy-Sang-Fing.
- Vous lui permettez de parler ? demanda-t-il à Killian… Vous savez que ce n’est pas bien ?… C’est dan – ge - reux !!! Vous commencez à les autoriser à poser des questions et ensuite elles refusent de faire la vaisselle…
- J’y songerai… Mais expliquez-moi, je ne sais pas non plus ce qu’est un TGV… Ca doit être un truc nouveau.
- Oui, mon fils, c’est un nouveau service… TGV ça veut dire Trajet Généralement Vif…
- Vif ?… Pourquoi vif ?…
Le second sourcil de frère Régis se leva dessinant désormais au bas du front du moine une barrière auprès de laquelle même les murs de la cité de Limoges faisaient pâle figure.
- Elle recommence !… Vous ne devriez pas permettre à votre fille de parler !…
- Ce n’est pas ma fille, mon frère…
- Raison de plus… Je n’aurais pas du tout aimé être son oncle… Elle parle trop !… Oui, trop, elle parle trop !…
- Donc, pourquoi vif ?
- Vif parce que vous êtes assuré d’arriver vivant à destination… C’est déjà pas mal… Et vif parce que ça va très vite et qu’on n’a pas le temps d’être attaqué sur la route. Et c’est pour ça qu’on arrive vivant !…
- Mais alors ? Pourquoi « généralement » ?…
- Les voies du Seigneur sont impénétrables…
- Si je comprends bien, quand ça ne va pas, ce n’est jamais de votre faute…
- Jamais ! C’est jamais de notre faute ! C’est jamais de notre faute !… C’est tout le temps de la faute des autres !… Toujours de la faute des autres !…
- Bon alors, il part quand votre convoi TGV ?
- Il part à Tierce belotée…
- Pardon ?
- Eh ! Vous n’écoutez pas ou quoi ? Je vous ai dit à Tierce belotée… C’est-à-dire à l’heure de l’office de Tierce mais belotée c’est-à-dire à l’heure où le roi et la reine sont levés.
- Mais comment savez-vous l’heure à laquelle le roi et la reine se lèvent ? Ils sont à des lieues d’ici !
- On a des fiches qui sont bien faites… Tenez ! Aujourd’hui, on est la saint Eustache, le roi et la reine se lèveront à Tierce plus 10… Demain, c’est la saint Jean-François Cospé… Lever à Tierce + 98 voix… Heureusement que vous n’êtes pas venus hier… La reine était malade, elle ne s’est pas levée de la journée.
- Et alors qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- Le convoi n’est pas parti… C’est pour ça qu’aujourd’hui il y a du monde… Ceux qui ne sont pas partis hier veulent partir aujourd’hui… Mais ça va leur coûter plus cher !…
- Ah ?! Pourquoi ?
Un troisième sourcil, quasi invisible, se souleva et tordit le front de frère Régis en zigzag.
- Parce qu’aujourd’hui c’est une journée de grands départs !… Et quand il y a beaucoup de gens qui partent, ils payent parce qu’ils sont beaucoup à partir… Alors, départ à Tierce belotée, c’est-à-dire à Tierce plus 10… Vous changez ensuite de convoi à Bordeaux…
- A Bordeaux, s’exclama le chevalier Killian… Mais nous allons à Nantes !…
- Et alors ? Où est le problème ?
- Mais pour aller de Limoges à Nantes, on ne passe pas par Bordeaux… Je sais un peu ma géographie du royaume…
- Oui mais il n’y a pas de TGV allant de Limoges à Nantes… Il faut que vous passiez par Bordeaux... Par Bordeaux !…
- Mais si je ne veux pas passer par Bordeaux…
- Eh bien, vous pouvez passer par ailleurs…
- Où ça ?
- Ben, ailleurs, je viens de vous le dire…
- Mais c’est où ailleurs ?…
- Ici… Là… Ailleurs quoi !…
- Admettons que je ne veuille pas passer par Bordeaux…
- C’est votre droit, mon fils… Mais il ne faudra pas ensuite venir vous plaindre…
- Mais de quoi ?
- De tout, de rien ! Est-ce que je sais, moi ?!… Vous trouvez toujours des raisons de vous plaindre… Alors que ce n’est jamais de notre faute. Jamais de notre faute !…
- Venez, seigneur Killian, intervint Katy-Sang-Fing… On n’en sortira pas… Je préfère encore affronter les soldats de l’évêque que d’en entendre encore dans ce goût-là.
- Il y en a qui on essayé, ils ont eu des problèmes, soliloqua frère Régis.
- Des problèmes en faisant quoi ?
- En essayant de quitter le convoi avant qu’il ne soit arrêté… Il est tellement vif, le convoi, qu’on les a retrouvés écartelés… Un morceau à Libourne et l’autre à Saint-André-de-Cubzac !… Tchac !!! Deux morceaux !…
- Bon, trancha Killian, ça suffit… Donnez-moi un billet pour Nantes en passant par Bordeaux avec votre trajet qui va généralement vivement…
- En passant par Bordeaux et par Limoges…
- Comment ça par Limoges ?…
- Mais oui… A Bordeaux, vous prenez un autre TGV qui vous amène à Nantes en passant par Limoges.
- Mais alors pourquoi je ne le prendrai pas directement ici votre TGV ?
- Parce qu’il ne s’arrête pas !…
- Et pourquoi il ne s’arrête pas ?…
- Parce que tous les gens de Limoges qui auraient pris ce convoi s’il s’était arrêté à Limoges l’ont déjà pris à Bordeaux !…
- Et si ?…
- Ils ont eu des problèmes, je vous dis !… Je vous fais un tarif « couple » ?…
Katy-Sang-Fing vit quelque chose qui ressemblait à de l’embarras empourprer le visage buriné du chevalier de Grime.
- Ce n’est pas ma femme…
- Comment ça ?! s’énerva frère Régis… Ce n’est pas votre fille, ce n’est pas votre femme, mais qui c’est alors ?…
- Cela ne vous regarde pas ! rétorqua Killian.
- Comment ça, ça ne me regarde pas ? s’emporta le moine en agitant fiévreusement une liasse de feuilles de parchemin sous le nez du chevalier. Il faut que je sache ce que j’écris.
- Nous sommes six.
- Aaaaaaaah mais ce n’est pas pareil !.. Pourquoi vous ne l’avez pas dit plus tôt ?… Là vous avez droit au tarif de groupe. Combien d’enfants ?…
- Aucun… Enfin pas que je sache…
- Combien de personnes âgées ?…
- A part moi…
- Vous n’êtes pas une personne âgée… Une personne âgée c’est une personne qui ne tient plus sur son cheval et qui doit voyager en litière… Bon, alors, combien de femmes de moins de 20 ans ?
- Euh… Deux…
- Non, trois… précisa Katy-Sang-Fing.
- Oui, trois.
- Combien d’hommes alors ?…
- Trois… Evidemment…
- Comment ça, évidemment ?… rugit frère Régis en humectant sa courte barbe d’une bave quasiment portée à incandescence. Vous n’allez quand même pas m’apprendre mon métier quand même ?!… Quand même !!!… Trois hommes, trois femmes, ça fait un groupe… mais ça fait aussi trois couples…
- Mais il n’y a pas de couples !
- Comment ça, pas de couples ?!… Mais qu’est-ce que c’est que cette époque où les gens voyagent en couple sans être en couple et veulent passer par où on ne peut pas passer ?!… Bon, allez, qu’on en finisse, je vous fais un tarif de groupe mais c’est parce que vous avez l’air un peu honnête…
Le frère remplit avec une hâte savamment calculée pour durer le parchemin et le tendit à Killian.
- Ca fait quarante livres et douze sols ! annonça-t-il.
- Quarante livres ! s’étrangla Killian.
- Et douze sols, rajouta frère Régis qui craignait que cette précision fût oubliée par la clientèle rouspétarde qu’il devait affronter.
- Mais c’est cher !…
- Ce n’est pas moi qui vous ai obligé à prendre un TGV… Si vous étiez parti demain, ça ne vous aurait coûté que 18 livres… Et dans un mois, seulement 7 livres…
- Mais je ne pars pas dans un mois… Je pars aujourd’hui…
- C’est bien pour cela que cela vous coûte 40 livres et 12 sols, triompha frère Régis en tendant sa grosse pogne en direction de Killian. C’est grands départs !…
- C’est du vol ! ronchonna Killian.
- Ah non ! Pour des trajets aériens, il faut aller voir les Franciscains… Leur saint François parlait aux oiseaux, ils pourraient peut-être vous arranger ça… Mais ça sera encore plus cher, croyez-moi… Suivant !…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 6 Jan 2013 - 19:39

Pour quarante livres et douze sols, la petite bande venue de Grime put se fondre au milieu d’une cinquantaine d’autres personnes. On y trouvait de tout. Des marchands grecs venant faire en Occident les affaires qu’ils peinaient désormais à faire en Orient ; l’un d’eux, Editpiafos trouva à distraire les demoiselles par ses chansons réalistes qui tranchait avec la production locale de troubadours à l’inspiration désormais déclinante. A côté des marchands, il y avait de purs aventuriers partis voir ailleurs quelle pouvait bien être la couleur de l’herbe. Des voyages effectués souvent au plus grand des périls et sans aucune certitude ; Killian discuta ainsi pendant plusieurs heures avec Gregor Depardiov, un saltimbanque en rupture de ban, qui cherchait en vain à obtenir les documents officiels lui permettant de retourner s’établir dans son pays lointain. Enfin, et ils constituaient la majeure partie du convoi, des pèlerins profitaient des services onéreux du SNCF pour se rendre qui à Sainte-Foy-la-Grande, à Saint-Jacques de Compostelle ou à Saint-Onge.
Les saints miracles de la technique firent qu’hormis une rupture d’écarte-nerfs, l’instrument essentiel qui permettait de guider le convoi sans péril en éloignant toutes les personnes irascibles susceptibles d’une attaque, il n’y eut guère de contretemps. C’est donc avec seulement six heures de retard qu’on aborda au point terminal du voyage. Un exploit à en croire les habitués de cette liaison !
Pour les voyageurs arrivés tardivement il n’y avait aucune possibilité d’entrer dans la ville après l’heure de fermeture des lourdes portes de la cité. Aussi tout un quartier s’était bâti hors les murs où, le temps d’une seule nuit le plus souvent, les voyageurs posaient leurs bagages. Raison pour laquelle on appelait familièrement cette sorte de faubourg, le quartier des malles et coffres, nom qui malmené par les outrages du temps passé a donné aujourd’hui – même si certains linguistes ignares le contestent – le nom de « quartier Malakoff ».
Une série d’auberges, de plus ou moins bonne vie, s’étaient établies à proximité du fleuve Loire entre la muraille et une espèce de forêt étrange et mystérieuse qu’on appelait céans le « Petit amas jauni » sans doute en souvenir d’une année où les pluies avaient été plus rares. A la grande fureur de ses compagnons de voyage, Killian refusa absolument qu’on s’installât dans aucune d’entre elles.
- Ce sont des lieux de grand péril où les malandrins, les bandits, les paillards, pullulent comme poux en barbe mal soignée. Nous n’aurions pas fini de sombrer dans le sommeil qu’on nous aurait déjà robé richesses et illusions.
- Mais que faire, mon oncle ? demanda Podane
- Nous chevaucherons un peu le long du fleuve sur ce tertre qui le domine une partie de la nuit. Et lorsque le soleil poindra à l’horizon – du moins s’il ne pleut pas car en ce pays les averses succèdent aux intempéries – nous demanderons accueil et secours aux bonnes dames de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent. Nous trouverons là-bas chaleur, bonne chère et protection assurée.
La perspective de passer une grande partie de la nuit à chevaucher pour rien n’enthousiasmait guère les compagnons de route du seigneur Killian. C’est encore la princesse Podane qui résuma le mieux la chose :
- Mais enfin, mon oncle, je ne vais point passer la nuit sur la digue de Nantes à monter Guth !

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 8 Jan 2013 - 0:50

Le matin suivant ne fut que pleurs et braises âcres. Pendant la nuit, un incendie terrible s’était déclaré, rasant tout le quartier des malles et des coffres, semant le désordre, le chaos et la désolation au point qu’il faudrait attendre 8 siècles pour qu’on en vint à réoccuper la zone.
- Vous êtes un sorcier, mon oncle ! s’exclama Podane en voyant apparaître devant elle cet océan de cendres.
- Ne dites pas des bêtises, ma nièce…
- Ah si quand même, intervint Katy-Sang-Fing… Là, je dois reconnaître que vous avez un vrai talent pour deviner le futur. Si nous avions pris du repos dans une de ces auberges, nous serions à cette heure réduit à l’état de parcelles noirâtres et les chemins du saint Paradis nous seraient à jamais fermés. Vous êtes prodigieux !
- Il était évident qu’un jour un incendie terrible ravagerait ce quartier. Avez-vous vu l’état des maisons, les matériaux utilisés, la proximité des étages ?
- Ne cherchez point à nous égarer, messire Killian, fit Philippa de Vivarais… Nous ne sommes plus en train de vous reprocher d’avoir fait les 100 pas ou les 50 trots le long du fleuve toute la nuit. Nous voulons une explication, si possible rationnelle et raisonnable.
Raison et rationalité étant des notions bien trop évoluées pour le XIIIème siècle naissant, le seigneur Killian de Grimes se contenta de hausser les épaules, piqua les flancs de sa monture de ses éperons dorés et se lança au galop vers le monastère de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent. Les explications viendraient toujours trop tôt.

- Malédiction ! hurla Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Ils sont à Nantes !… Et moi qui ne peut rien faire depuis que j’ai malencontreusement appuyé sur je ne sais quel bouton de mon miroir magique. Comment ?… Comment les arrêter ?…
Une ombre – oui, il y a toujours beaucoup d’ombres sur ces territoires où l’air sent le souffre et la choucroute melba – une ombre disais-je se forma dans le miroir magique et s’arrêta juste derrière l’épaule endolorie d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu.
- Bonjour, je suis le réparateur de miroir magique de chez D’Arty. C’est quoi au juste votre problème, ma p’tite dame ?…
C’est après avoir désintégré l’importun d’un rayon vert émis par une de ses bagues enchantées qu’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se fit la réflexion qu’elle aurait dû patienter un peu. Se passer les nerfs sur quelqu’un, oui… mais seulement après la réparation. Après coup, ça lui apparut être une démarche plus sensée…
Frustrée et en colère contre elle-même, ce qui n’était jamais bon signe pour les autres, elle eut cependant une idée toute simple. Elle fit tourner le miroir à plusieurs reprises sur lui-même jusqu’à ce que l’image se brouille. Il se remit alors à fonctionner normalement.
- Finalement j’ai bien fait de me laisser aller, conclut-elle dans un rire maléfique que le vent porta jusqu’au sommet des tours en chantier de la cathédrale de Strasbourg.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 8 Jan 2013 - 12:05

CHAPITRE III
Où la quête commence enfin… (pas trop tôt !)

Le monastère de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent était né au IXème siècle au moment des raids menés par les peuples du nord de l’Europe. Craignant de céder face à l’irruption dans leur vie de tant de drakkars noirs aux effets envoûtants et entêtants, de jeunes péronnelles craintives s’étaient retirées à quelques lieues de la ville sur une motte artificielle qu’elles avaient fortifiée de leurs blanches mains. Ici, pensaient-elles, on ne viendrait pas les chercher. Ce en quoi elles se trompaient gravement car les pillards d’Erik-Sven III à la Dent Bleue surent non seulement débusquer ce pauvre couvent au milieu des champs mais en plus en forcèrent l’entrée… Et pas seulement l’entrée si vous voyez ce que je veux dire…

Cent-deux ans plus tard, dame Rosacée, fille aînée d’un seigneur du coin, relevait le lieu et le fondait à nouveau en lui donnant ce nom for peu ésotérique. La règle, particulière, de l’établissement rappelait le sacrifice des premières moniales et prévoyait que bon accueil serait toujours fait à toute femme en fuite se présentant au portail. Ayant, bien avant l’époque des prétentions féministes, des idées neuves et pleines d’esprit, la fondatrice avait clairement défini dans cette règle les motifs pouvant autoriser la première venue à prendre le voile au sein du monastère : toute femme à qui on interdisait d’accéder au savoir était d’avance accueillie, applaudie, acclamée ; toute femme à qui on voulait imposer un époux pour d’obscures raisons lignagères ne se verrait pas repoussée et rendue. Dame Rosacée en avait tiré la devise du couvent qui ornait le linteau au-dessus du portail : « Ni cruches, ni soumises ».
A l’heure matinale où Podane de Grime, son oncle et ses compagnons de route se présentaient devant le grand portail rose fuchsia, le monastère comptait 38 pensionnaires. Si elles n’avaient en entrant en ces lieux qu’une faible motivation religieuse, les effets heureux de l’éducation, d’une retraite loin des tentations du monde et d’une nourriture saine venue d’un potager bio ne tardaient guère à se faire sentir. Les moniales de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent étaient dans tout le duché de Bretagne connues pour leur science, leur dévouement et leur façon très particulière de dénouer les conflits : elles imposaient la paix de Dieu par le sourire, la non-violence et le potage de légumes.

Faisons, si le voulez bien, un rapide tour des installations monastiques (si vous ne le voulez pas, vous pouvez passer tout de suite au chapitre suivant où l’action, la vraie, reprendra mais il est à parier que vous perdrez beaucoup…).
Il ne restait de la motte originelle que des petits jardins en escalier que des générations de moniales avaient creusés puis conservés en y appliquant les techniques les plus savantes en la matière. Depuis les huertas des terres musulmanes d’Espagne, on n’avait rencontré une telle merveille, hautement favorisée il est vrai par le climat humide de la région. Au monastère primitif, on avait progressivement ajouté des ailes, sans doute de manière à rendre encore plus angéliques les occupantes des lieux. La principale de ces ailes, étendue sur près de cent de nos mètres actuels, accueillait l’église Sainte-Madeleine-des-Artichauts, un édifice progressivement construit depuis le Xème siècle autour de son chœur massif et filandreux. La voûte présentait des peintures naïves de saints allant au marché ou de martyres subis dans de grandes marmites bouillonnantes sur un feu d’enfer. Le déambulatoire du XIème siècle tout en granit de Ploubennec avait la particularité de s’être creusé progressivement et d’avoir ainsi un niveau plus bas de plusieurs pouces au reste de l’église. Il convient de voir dans cette particularité très particulière l’effet d’une des décisions les plus controversées de la règle édictée par dame Rosacée : le renoncement au vœu de silence jugée par la bonne dame totalement incompatible avec le profil des jeunes femmes à accueillir. C’est donc l’usure faite par des heures et des heures de discussion ambulatoire entre les moniales qui aurait ainsi creusé le pourtour intérieur de l’édifice (hypothèse soutenue par des historiens de l’art renommés comme Maximilien Lagault ou Vladimir Lacazi). Nous terminerons cette visite de Sainte-Madeleine-aux-Artichauts par le clocher, encore en chantier tout comme une partie de la voûte, mais dont la hauteur permettait – vieux souvenir des origines – de voir jusqu’au littoral de l’océan et de guetter ainsi le retour éventuels des grands barbus blonds vêtus de peaux de bêtes.
L’autre aile principale abritait les ateliers. Au monastère de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent, conformément aux inspirations bénédictines de la règle de dame Rosacée, on ne s’abimait pas seulement dans la lecture et la prière mais on devait également passer une grande partie de son temps à travailler. Aux traditionnels ateliers de poterie et de macramé, les mères supérieures qui s’étaient succédées avaient ajouté la confection de soupes, de galettes et de gâteaux qu’on allait ensuite vendre à la ville. Les tables des plus honnêtes bourgeois de Nantes et même de Rennes se régalaient donc des bons produits régionaux du monastère désormais placé sous l’autorité pointilleuse mais bienveillante de sœur Trissequelle.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 8 Jan 2013 - 23:07

Du haut du clocher de Saint-Madeleine-aux-Artichauts, sœur Alizé observait le large comme l’avait fait avant elle des générations – si tant est que le terme de génération convienne pour des personnes ayant fait vœu de chasteté – de moniales. Elle y ajoutait un goût particulier pour les oiseaux de mer, en particulier les goélands, avec lesquels elle partageait les jolies phrases qui venaient doucement encombrer son esprit.
Lorsqu’elle vit fondre sur le monastère la petite colonne conduite par Killian de Grime, sœur Alizé mit entre parenthèses ses goûts poétiques personnels pour redevenir la vaillante guetteuse sur laquelle la communauté endormie pouvait se reposer. D’une main, elle vérifia que sa robe de toile écrue était parfaitement ajustée ; de l’autre, elle s’agrippa à la corde qui actionnait les deux cloches. Sans hésiter, toujours accrochée, elle bascula dans le vide ce qui eut l’effet mécanique souhaité : les deux cloches se mirent à tinter tandis que la moniale se laissait glisser dans le chœur.
- Qu’est-ce ? questionna la mère supérieure jusque là abimée en dévotion dans la chapelle dédiée à saint Royco, un saint local qui avait prôné le partage de la soupe avec les indigents.
- Six cavaliers, ma mère… Trois hommes, trois femmes…
- Hum, trois couples, fit sœur Trisquelle qui avait trop longtemps usé à titre personnel des services du SNCF. Cela ne ressemble pas à un assaut, ni à une arrivée massive de parturientes. A moins que… Les trois hommes semblaient-ils poursuivre les trois femmes ?
- Non pas, ma mère… Au contraire, les trois femmes avaient plutôt l’air de courir sus à l’homme qui était en tête de la colonne et qui m’a fait l’effet d’être le plus âgé du groupe.
- Bien… Si c’est une ruse pour venir piller et violer ici, elle est ma foi inédite… Allons, nous verrons bien… Merci, sœur Alizé, tu as bien rempli ton office. Veux-tu s’il te plait te rendre aux cuisines et vérifier qu’il y a bien un peu de potage aux choux sur le feu ?
- Oui, ma mère.
Dans un même mouvement, les deux femmes firent une génuflexion devant la statue de la Vierge avant de prendre des directions opposées.

Nous avons déjà à plusieurs reprises évoqué dans cette chronique le saint nom de sœur Trisquelle, mère supérieure du monastère, mais sans jamais ni la décrire, ni raconter ce que fut son parcours jusqu’à ce matin blafard qui allait donner un nouveau sens à son existence. Ces quelques phrases aideront le lecteur à la mieux connaître (et pour les autres, vous savez ce que vous pouvez faire si vous souhaitez en revenir au récit des faits et rien que des faits… Je ne vais quand même pas vous l’expliquer à chaque fois).
Sœur Trisquelle était née dans un château perdu quelque part en Normandie qu’elle appelait fréquemment, lorsqu’elle faisait référence à sa vie d’antan, son « trou normand ». Enfant espiègle et pleine de vie, elle avait trouvé dans les jeux en plein air le moyen d’étancher les élans d’une belle jeunesse. Gwendoline de Kerbacouët-Lousfaout, c’était son nom laïc et peu normand il nous faut le confesser, aimait par-dessus tout prendre part aux affrontements des garçons, frapper tout ce qui passait à portée d’une épée en bois fabriquée au plus profond de la forêt. Elle était partante pour les longues courses et en revenait pimpante quand les autres en avaient plein les pattes. Tout se brisa – c’est le cas de le dire – au soir de ses douze ans. L’état des connaissances médicales de ce temps ne permet pas de dire de manière assurée ce qu’il advint ce jour-là mais le fait est que Gwendoline de Kerbacoüet-Lousfaout devint cassante. Cela commença par une chute dans un escalier qui lui pulvérisa la main puis se poursuivit par une glissade qui lui désarticula le dos. Trois mois plus tard, la future mère supérieure mit par mégarde le feu à ses vêtements, accident qui eut pour conséquence de roussir ses cheveux jusque là d’une blondeur de champ d’été.
Toutes ces catastrophes avaient mûri précocement la jeune fille et, en la contraignant à l’immobilité, lui avait ouvert les portes d’un nouvel univers, celui du savoir.
- Plus tard, je serai professeur dans un collège, proclama-t-elle solennellement à son père qui, n’ayant rien à lui opposer devant une assertion aussi stupide, lui colla une retentissante paire de gifles qui provoqua un torticolis carabiné et chronique.
En un siècle de fer dans lequel les femmes n’avaient pas accès au savoir, Gwendoline de Kerbacoüet-Lousfaout utilisa toutes les ruses possibles pour accéder aux parchemins, grimoires et autres chroniques qui racontaient un monde que ses infirmités récurrentes lui empêchaient de découvrir. Envers et contre tous, elle s’instruisit et, lorsque fut venu le temps de se marier, elle préféra épouser Dieu qui lui permettait de continuer à apprendre à l’abri des regards si tristement moraux.
De ses fréquentes chutes et rechutes, la future sœur Trisquelle tira également une philosophie de vie qui fut décisive dans son choix de prétendre à faire son noviciat à Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent : elle récusa la violence et toute forme d’excitation disconvenante. On ne saurait dire si ce fut le couvent qui l’adopta ou si c’est elle qui changea le monastère, le fait est qu’à 22 ans elle devenait la plus jeune mère supérieure du duché. Gwendoline de Kerbacoüet-Lousfaout se dispersa petit à petit dans la frêle mais décidée sœur Trisquelle.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 8 Jan 2013 - 23:59

Sœur Trisquelle sortit de l’église au moment où les chevaucheurs mettaient pieds à boue (puisque la terre de la cour était réduite à ce triste état suite à plusieurs journées d’éclaircies humides).
- Mes enfants, soyez les bienvenus dans ce monastère… Si vous souhaitez vous réconforter, il y a de la soupe au chou qui chauffe. Nous vous la ferons servir dans le xenodochium (pour ceux de nos lecteurs qui auraient malencontreusement égaré leurs cours de latin, il s’agit de l’espace d’un monastère dédié à l’accueil des voyageurs).
- Je vous fais mille mercis pour cet accueil, ma sœur… Je suis Killian de Grime, seigneur en Limousin et possesseur de quinze arpents de terre en la lointaine Chypre. Nous venons d’une terre maudite…
- Et zut !…
La mère supérieure se détourna ce que Killian de Grime prit pour un refus d’en entendre davantage. Avoir fait tant de lieues et évité tant de périls pour recevoir une fin de non recevoir qui signifiait la fin des espoirs, c’était dur à avaler. Presque autant qu’une soupe au chou avant même qu’aient sonné les matines.
- Pardon, mon fils… Je vous écoute… Je viens de casser mes bésicles… Regardez… Deux morceaux…
Sœur Trisquelle jouait mécaniquement avec les deux éléments cherchant à les faire jointer à nouveau. Sans résultat.
- Nous pouvons revenir, intervint Katy-Sang-Fing.
Le seigneur Killian la foudroya du regard. Vieux principe de croisé ; quand on avait mis le pied dans la place, on n’abandonnait pas le combat pour une vétille.
- Mais non, poursuivez je vous prie, dit la soeur… Si je ne vois plus bien, au moins je vous entends… Et je peux même vous dire que, dès que vous en aurez terminé, j’irai tirer l’oreille – symboliquement bien évidemment – à la novice qui a laissé un tas de fumier traîner dans la cour.
- Ah non, ma sœur, il n’y a pas de fumier dans la cour. Cette odeur, c’est moi… Podane de Grime, princesse au grand cœur et aux pieds plats.
- Eh bien, ma chère enfant, princesse ou pas, il faut que vous appreniez à vous laver. Même si on en a aucune preuve, les grands savants de l’islam sont persuadés que les ablutions régulières empêchent la diffusion des maladies. Une telle puanteur m’incline à dire que vous ne vous êtes point lavée depuis au moins deux ans et demi.
- Non point, ma sœur. C’est là la conséquence d’un maléfice cruel qui pèse sur moi depuis ma naissance !…
- C’est la raison pour laquelle nous venons ici, poursuivit Killian… On nous a dit que la mère supérieure de ce monastère, sœur Trisquelle, figure de grande culture et de haute moralité, pouvait trouver remède à ce fléau.
- Eh bien, s’exclama sœur Trisquelle, vous ne vous êtes pas trompés !… Je suis celle que vous cherchez… Et, que Dieu me foudroie si j’exagère, mais je pense avoir dans mes grimoires de quoi remplir d’espoir vos carcasses éreintées par ce long voyage !
Sœur Trisquelle aimait les sourires. Ses bésicles cassées ne lui permirent pas de se rendre compte qu’elle venait d’en faire fleurir six en quelques mots.

- Malédiction !… Malédiction !… Ils sont arrivés jusqu’à elle !… Si tu ne t’étais pas donnée à Dieu… L’autre, l’usurpateur… Si tu ne t’étais pas donnée à lui, Gwendoline de Kerbacoüet-Lousfaout, je t’aurais pulvérisée, ratatinée, dégommée, écrabouillée, aplatie, dézinguée, ratatinée, zigouillée depuis des lustres… Mais là, tu peux parader avec ton savoir encyclopédique !… Ah, tu vas encore faire ta belle !… Pourquoi n’as-tu pas brûlée quand j’ai mis le feu à ta robe ? Hein, pourquoi ?… Tu aurais eu de belles obsèques, on t’aurait bien pleurée et on aurait gardé de toi le souvenir d’une enfant si douce et si généreuse… Mais non ! Il a fallu que l’Autre éteigne l’incendie et qu’il te conduise vers la connaissance que tu n’aurais jamais croisée sans cela… Maudite ! Maudite !… Quoi ?! Qu’est-ce que tu veux, toi ?…
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu posa l’index sur l’émeraude magique dont elle usait contre les importuns mais, instruite par sa précédente expérience, elle ne prononça pas la formule magique qui enclenchait le terrible processus. Son fidèle serviteur, âme damnée parmi les damnés, put lui tendre une assiette sur laquelle trônait un énorme morceau de brioche.
- Qu’est-ce que c’est ?… hurla-t-elle au comble de l’énervement
- Votre morceau de galette…
- Et qu’est-ce que tu veux que j’en fasse de ta galette ?… Je suis au régime… Je ne rentre plus dans rien, c’est une horreur !…
- C’est l’épiphanie, votre Grandeur !…
- Et alors ? Que veux-tu que ça me fasse ?… C’est encore un truc à l’Autre ça !…
- C’est la galette des Rois mages, votre Hauteur… La vraie, l’unique… Frère Hulot l’a retrouvée dans un bazar en terre barbare et l’a ramenée au péril de ses os pour que vous puissiez la déguster aujourd’hui…
- Oui… Bien sûr…
Le ton de la voix s’était radouci comme le fond de l’air en milieu de printemps. Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se souvenait avoir donné l’ordre à une équipe de frères défroqués de mettre la main sur les reliefs de cette fameuse pâtisserie sainte. Celui qui y découvrait la fève disposait de la possibilité de faire trois vœux auxquels rien ni personne – surtout pas l’Autre en son Paradis – ne pouvaient s’opposer.
- Coupe-moi une bonne part ! J’ai grand faim soudain…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 9 Jan 2013 - 0:44

Guidés par mère Trisquelle qui, en dépit de son trouble oculaire, connaissait parfaitement les lieux pour les avoir souvent arpentés en pleine nuit, les six voyageurs furent conduits jusqu’au xenodochium (pour les retardataires ou ceux qui auraient sauté trop de paragraphes, la définition est environ quarante lignes plus haut).
- Mon Dieu !… Mon Dieu !… se mit soudain à hurler Philippa de Vivarais… C’est un… C’est un…
- Eh bien, oui, quoi… Ma fille, vous n’allez quand même pas me faire croire que vous avez peur d’un chat… Viens ici ma Beauté…
- Allons, ma chère Philippa, souffla Katy-Sang-Fing, vous oubliez que vous n’êtes plus une souris. Vous ne risquez rien…
- Je le sais bien que je ne risque plus rien… Mais lui est-ce qu’il le sait, le chat Beauté ? Est-ce qu’il n’attend pas l’apéro pour me croquer comme amuse-gueule ?…
Compatissante, Katy-Sang-Fing posa une main amie sur le bras tremblant de Philippa de Vivarais. Mais ce fut pour verser à son tour dans la plus terrible des terreurs.
- Mon Dieu !… Mon Dieu !… se mit-elle à hurler à s’en froisser les cordes vocales… C’est un… C’est un…
- Eh bien, oui, quoi… Ma fille, vous n’allez quand même pas me faire croire que vous avez peur d’un loup… Viens ici mon Alf… Il est gentil comme un toutou… On l’a recueilli quand il n’avait que quelques jours et il n’est absolument pas méchant… Il ne se nourrit que de légumes.
Philippa de Vivarais trouva là un moyen de prendre une petite vengeance à bon compte.
- Allons ma chère Katy, vous oubliez que vous n’êtes plus…
- Que je ne suis plus ?…
- Une brebis ?…
Katy-Sang-Fing passa une main angoissée dans ses cheveux bouclés.
- Je le sais bien que je ne risque plus rien… Mais lui est-ce qu’il le sait ?…

- Enfin !… Enfin !… Il aura fallu que j’avale quatre grosses parts et que je me casse une dent… Mais enfin, te voilà !… La fève de Balthazar, Melchior et… Et ?… C’est qui le dernier déjà ?
- Sheila, répondit l’âme damnée de Saint-Dieu qui connaissait ses classiques.
- Trois rois mages… Trois vœux supérieurs que rien ni personne ne peut bloquer (je répète pour ceux qui l’aurait oublié)… Alors, tout d’abord, on va se débarrasser de la mère fouille-merde !… Elle a un loup n’est-ce pas ?…
- Oui, un loup apprivoisé… Mais il ne mange que des légumes !…
- Eh bien, susurra méchamment Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, c’est ce qu’on va voir… Par tous les maléfices de l’univers, que le loup ait faim et la gobe toute crue !…

Ingénieuse autant qu’elle était savante, la mère supérieure avait réussi à recoller ses bésicles en utilisant les propriétés méconnues de la résine de sapin. Revenue à une prise en compte exacte de l’univers dans lequel elle se mouvait, elle dévisageait un à un les voyageurs qui se régalaient de leur soupe au chou matinale.
- C’est vrai que c’est rudement bon, lâcha Justin Bibor qui pourtant ne jurait à l’habitude que par les productions de son pays natal.
Il y eut un grognement sourd et lugubre. Alf se dressa sur ses pattes postérieures et ouvrit en grand sa gueule aux dents acérées à force de ne jamais avoir servi. Il bondit sur la table, renversa les écuelles et se planta face à sœur Trisquelle jetant ses yeux jaunes à l’assaut du regard de sa maîtresse.
- Mais qu’est-ce qui se passe ? hurla sœur Alizé qui servait à table…
D’un coup de patte terriblement bien calculé, le loup désintégra les bésicles si fraîchement reconstituées. Sœur Alizé hurlait toujours.
- Il est devenu fou !… Il est fou Alf le loup !…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 9 Jan 2013 - 20:06

La mère supérieure n’était pas inférieure aux premiers martyrs des temps chrétiens. Qui a vécu par le loup périra par le loup pensait-elle en regardant – autant que ses pauvres yeux le pouvaient – Alf exhiber ses crocs à quelques pouces de son propre visage. Réprouvant la violence, comme il a été expliqué plus haut, elle ne songeait même pas à se saisir du couteau qui se trouvait à proximité de sa main pour essayer de se défendre. Il ne lui restait plus qu’à se laisser dévorer et, à l’idée de passer de vie à trépas dans ce lieu d’accueil autour d’une bonne soupe au chou, son cœur s’emplissait de joie et de miséricorde.
Heureusement pour sœur Trisquelle, tout le monde n’éprouvait pas le même sens du renoncement et du sacrifice. Ne serait-ce que parce que tant de lieues pour voir la solution à tant de problèmes mourir sous ses yeux n’était pas quelque chose qu’un homme intrépide comme Jacques Olivier Killian de Grime pouvait accepter. Il se dressa, l’épée à la main, et, profitant du fait que le loup lui tournait le dos, s’escrima à le frapper par surprise. Las ! Le premier coup fut un échec qui provoqua une longue plainte de la sœur et non d’Alf demeuré impassible.
- De grâce, messire, ne le frappez pas ! Cet animal n’est pas dans son état normal… Il est doux comme un agneau et là il se comporte comme le dernier des prédateurs.
- Ma mère, pleurnicha Podane, il va vous sauter au cou…
- L’a-t-il fait, mon enfant ? répliqua toujours aussi calmement sœur Trisquelle. Cet Ysangrin a la gueule puissante mais le cœur bon.
Il en fallait du courage – ou bien était-ce de l’inconscience ? – pour continuer à fixer sereinement ce double appareillage dentaire quasiment neuf pouvant déchiqueter une vieille carne en trois passages rapprochés.
Sœur Trisquelle leva la main droite. Le loup ferma sa gueule et concentra toute son attention sur la main.
- Voyez !…
Pour ça, oui, tout le monde voyait… Voyait le moment où, fatigué d’attendre, Alf allait reprendre là où il en était avant de s’arrêter.
- Alf, fit posément sœur Trisquelle, assis !…
Le loup secoua la tête en signe de refus puis, regard perdu dans les yeux clairs de la mère supérieure, il céda enfin et se posa sur son postérieur. Sa gueule restait pourtant grande ouverte, menaçante, écumant d’une rage à faire frémir un Pasteur pas vacciné contre ce genre de désagrément…
Comme si l’animal était tiraillé entre deux sentiments.
- Sœur Alizé, commanda la supérieure du monastère, apportez une marmite pleine de soupe.
Toute tremblante et regrettant l’altitude protectrice de son clocher en travaux, sœur Alizé fit glisser la petite bassine en cuivre remplie d’une mixture verdâtre devant le loup. Sœur Trisquelle abaissa délicatement sa main vers la soupe, fit pivoter son poignet pour présenter sa paume devant la gueule du loup et lui désigner le repas alternatif qui s’offrait à lui.
Le grand fauve sembla soudain oublier ses instincts tueurs et précipita sa gueule de carnivore dans le potage épais…
- Encore ! réclama la mère supérieure… Il lui en faut encore !…
Effectivement, Alf trouva un grand contentement à voir arriver devant lui une deuxième marmite pleine de potage. Sitôt la première terminée, il se rua sur la seconde avec un appétit décuplé.
- C’est bien, Alf… C’est bien…
Le retour du loup à ce qu’on pourrait, de manière abusive, appeler la raison ne laissa pas que d’intriguer l’assistance.
- Ma mère, fit Podane en pensant que décidément cette femme-là pouvait tout y compris sans doute lui rendre une haleine normale, c’est miraculeux !
- Comme vous y allez, mon enfant !… Les miracles sont pour les saints et je ne suis pas de cette étoffe-là… Il suffisait de bien connaître l’animal pour savoir comment le prendre. Moi qui l’ai vu grandir, cela fait longtemps que je sais qu’on peut l’amadouer par toujours plus de nourriture… Je n’ignorais pas que pour Alf le loup, la deuxième soupière est gratuite.

- Malédiction ! Malédiction !… Ca n’a pas marché !… Cette fève n’a aucun pouvoir !…
L’âme damnée, courageuse mais pas téméraire, tenta de se faire oublier derrière un pilier du palais corinthien – donc très en avance sur son époque – d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu.
- Hein qu’elle n’a aucun pouvoir ?! fit l’usurpatrice en se rappelant soudain de la présence de l’avorton placé depuis tant d’années à son service.
- Normalement…
- Je ne veux pas de la normalité, je veux de l’efficacité ! Ce loup aurait dû dévorer la sœur comme un vulgaire steak de porc et que fait-il ?… Il tête comme un bébé une marmite de soupe au chou !…
- Il vous reste deux vœux, fit remarquer l’âme damnée.
- C’est vrai !… Mon deuxième vœu sera donc pour toi… Que la fève magique te transforme en limace fluorescente pour que tu rampes à mes pieds tout en éclairant de toutes tes forces mon génie triomphant !
L’âme damnée ferma les yeux en pensant que sa dernière heure de cloporte humain était arrivée. Pourtant, rien n’advint de fâcheux. La fève s’était juste mise à rougeoyer en projetant contre le mur un message on ne peut plus clair :
« Vous êtes limité à un vœu par semaine et par personne ».


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