Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant
AuteurMessage
MBS



Nombre de messages : 8144
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 29 Mar 2013 - 22:35

On s’était contenté d’une oie rôtie et de quelques tranches de lard grillées au feu de cheminée. L’algarade avec le sire de Miche-Lin, si elle avait d’abord prêté à rire, n’avait pas tardé à faire réfléchir Killian de Grime. L’outrageant personnage était parti fâché, l’âme en vrac et la fierté en bandoulière. Raison de plus pour craindre de sa part quelque attenterie ou traquenard misérable, commis avec ses propres hommes ou bien avec des marauds du coin recrutés pour quelques liards.
Sœur Trisquelle, que ses mauvaises dents condamnaient à mâchouiller lentement les chairs de l’oie, s’était contentée de hausser les épaules en entendant le seigneur préconiser un départ rapide. Tout ceci était vain, elle le savait… Mais comment leur faire comprendre ?
La mère supérieure espérait secrètement que Philippa parlerait à sa place, mais celle-ci ne cessait de dessiner à la plume le nouveau visage, la nouvelle silhouette de la princesse Podane en cherchant à rendre à la perfection les formes et les inflexions de son corps. Elle se révélait une alliée bien peu soucieuse d’avertir toute l’équipe des périls à venir.
Sœur Trisquelle dut admettre que le pain donné comme tranchoir était trop sec et dur pour qu’elle s’y acharne davantage. Elle le rompit en quatre et le dispersa attirant aussitôt une armée de petits oiseaux affamés par les rigueurs de l’hiver.
- Eh oui ! songea-t-elle en haussant les épaules… Il en va toujours ainsi dans ce vaste monde lorsque le Seigneur regarde ailleurs. Les actes les plus généreux ne sont générateurs que de gêne et de souci pour ceux qui les provoquent.
- Que dites-vous ma mère ? questionna Mi-Mai.
- Rien, mon fils… En selle… Plus vite nous partirons, plus vite nous arriverons.
Elle aurait aimé en être parfaitement sûre.

Entrer à la Tour de Londres n’était un plaisir que lorsqu’on était certain de pouvoir en sortir dans la foulée. Pour le duc du Safesex, cette perspective n’était point assurée et il eut donné son petit yorkshire, sa femme et sa maîtresse galloise contre un sauf-conduit lui permettant de quitter parfaitement sauf la grande tour garnie de sa couronne de corbeaux et de corneilles.
- My duke, fit le régent d’Angleterre, on m’a dit que vous aviez failli envers un espion s’étant introduit frauduleusement en ce royaume.
- Ce fut un véritable prodige, my lord de Burgh. Il était là et soudain il n’y était plus !…
- A qui croyez-vous faire croire ceci ?
- A vous, my lord…
- Fort bien… Eh bien, j’ai le regret de vous annoncer que je n’y porte aucune foi. Je crois plutôt que vous n’êtes qu’un comploteur aux ordres du prince Louis de France. Il faillit s’emparer du trône d’Angleterre il y a peu et je sais qu’il n’a point renoncé à ce projet quand bien même son père, le roi Philippe, se fait mal allant et menace d’avaler son nez rouge.
- Point ne suis-je un traître, my lord !
- Si, vous l’êtes ! hurla le régent en se fâchant aussi rouge que le plaid écossais sur lequel il était vautré.
Le duc du Safesex avait l’habitude des crises de Burgh. Elles l’amenaient à forcer sur sa voix et à la percher sur des hauteurs bien peu masculines. Raison pour laquelle, en pareille circonstance, il le surnommait « the lady in red »… Habituellement, cela le faisait rire. Aujourd’hui qu’il était le cœur du courroux du régent, cela n’avait pas, mais alors pas du tout, la même saveur.
- My lord ! Laissez-moi passer en France et je vous ramènerai l’évadé…
- Le voici évadé désormais ! Je le croyais disparu…
- Evadé… Disparu… Vous jouez sur les mots…
- Et vous, tonna le régent de sa voix de nymphette pré-pubère, vous jouez avec mes nerfs ! Me croyez-vous assez fol pour vous autoriser à aller vous jeter aux pieds de votre maître par-delà le Channel ?
Le duc du Safesex sentit l’ombre des ailes des corbeaux et des corneilles de la Tour se déployer au-dessus de sa tête. Il n’y avait pour lui qu’une seule issue afin de se concilier les bonnes grâces du régent de Burgh. Une seule.
Il la tenta.
- My lord de Burgh veut peut-être connaître le nom de ses ennemis, de ceux qui complotent pour prendre sa place auprès de notre jeune roi ?
- Vous les connaissez ?
- Non point… Mais je puis aisément les découvrir.
- Fort bien… Comment cela ?…
- Grâce aux stations d’écoute du Coastal command qui nous permettent d’entendre des sons à des lieues de distance. Ordonnez et je les mets au service exclusif de votre seigneurie.
- Ah !…
- Oui…
- Fort bien…
- Je peux ?…
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que…
- Mais encore…
- Il suffit !…
- Bon…
- J’ai dit…
- Alors…
Le régent de Burgh considéra le duc désespéré. Soit il était excellent comédien, soit il était sincère dans sa proposition comme dans sa fidélité. Cet homme était connu pour aimer son petit yorkshire, sa femme et sa maîtresse galloise. Pouvait-il le soustraire à tant d’affection ?
Et puis il disait peut-être vrai sur ce dispositif d’écoute ?
- A l’après midi, nous quitterons ensemble cette tour. Vous me conduirez à votre station et vous m’expliquerez.
Le duc du Safesex poussa un profond soupir.
- Je te tiens, pensa le régent.
Le duc était parfaitement d’accord sur ce point mais il se garda bien de le dire.

Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 30 Mar 2013 - 0:59

La Sologne était un pays de forêts et de lacs étendu entre la Loire et les riches plaines du Berry. Comme une longue parenthèse entre deux terres hospitalières.
Le chemin s’enfonçait profondément dans la pénombre de ces frondaisons pourtant réduites par la saison froide. En plein milieu de l’après-midi, on n’y voyait goutte. Un peu comme dans le cabinet d’examen d’un ophtalmo.
- Un terrain idéal pour un traquenard, murmura Killian de Grime à Mi-Mai. Tenons-nous sur nos gardes.
L’écuyer, qui savait être avare de ses mots, se contenta d’un clignement de paupières pour répondre. Funeste inspiration. Dans le très court laps de temps où ses yeux se fermèrent, une gerbe de flèches se mit à pleuvoir sur la colonne.

La baronne de Saint-Dieu avait regroupé les manants par taille, par âge et par force. C’était là une façon de faire bien dans sa manière habituelle. De la rigueur dans la fantaisie et pas mal de fantaisie dans sa rigueur. Elle se trouvait donc à la tête de plusieurs groupes, certains contenant des petits vieux chétifs, d’autres de grands jeunots costauds, d’autres encore des grands vieux malingres ou des moyens en tous domaines. En fonction des différents profils, elle avait assigné telle ou telle tâche à chaque escouade. Les grands furent essentiellement affectés à la destruction du haut des murs alors que les petits s’occupaient du bas (cela lui semblait d’une logique implacable). Les faibles étaient autorisés à ne transporter que qu’une ou deux pierres quand les plus forts étaient obligés de se charger comme des mules ou comme des cyclistes professionnels. Rien que très normal.
Sur le parchemin, tout cela collait à merveille ; dans la réalité, il en allait tout autrement.
En sapant les bases des murs, les petits eurent vite fait de les faire s’écrouler ce qui laissa les grands sans labeur à la hauteur de leurs capacités. On les dirigea donc vers le transport des pierres ce qui convint aux plus forts d’entre eux mais non aux plus chétifs qui très vite peinèrent sous la charge et prirent du retard. On vit ainsi certaines perches souffreteuses se faire doubler à plusieurs reprises par des rondouillards balèzes portant des charges si grandes que les pierres se trouvaient en équilibre instable sur leurs avant-bras. Fatalement, un premier chargement chuta, puis un autre et encore un autre. Il y eut des pieds écrasés, des orteils cassés, des chevilles tordues, des chairs flétries, des peaux brûlées. Des cris aussi… Vifs et stridents. Sonores et dérangeants.
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, qui s’était endormie sur son trône injecté de pierreries et drapé de soie de Chine, se redressa en sursaut, se précipita vers l’ouverture qui donnait sur les écuries.
- Vous ne pourriez pas souffrir en silence ?… Il y a des gens qui travaillent ici, hurla-t-elle avant de balancer une marmite d’huile bouillante sur son personnel d’entretien.

Ce fut un véritable miracle que personne ne soit touché par la première volée de flèches. Avant que les archers aient pu réarmer, Killian de Grime avait fait mettre ses compagnons et compagnes à l’abri derrière un abri qui les abrita de la seconde rafale.
- Maudit Auvergnat ! siffla-t-il entre ses dents. Il a la rancune solide.
- Non point la rancune, sire Killian, fit sœur Trisquelle.
- Que voulez-vous dire ?
- Rien de précis, répondit la mère supérieure qui, avant que nul n’ait pu l’en empêcher, se redressa en brandissant la croix qu’elle portait autour du cou.
Il y eut une pause dans l’avalanche de traits… Comme si le temps avait suspendu lui aussi son vol.
- Frères ! Déposez vos arcs et priez ! cria-t-elle de sa voix un peu chevrotante.
- Et pourquoi cela serait-il ? répondit un maraud qui se hissa sur la levée de terre opposée à celle qui protégeait nos amis de l’autre côté du chemin.
- Parce que celui qui vous a payé est un vil traitre, félon et oublié de Dieu, répondit la mère supérieure.
- Personne ne m’a commandé de vous assaillir, rétorqua l’homme. Je suis Enguerrand de Mant, sire de la Ferté et de Saint-Aubin, et je décide moi-même qui il me sied de rançonner sur mes terres. Je fais cela avec constance, régulièrement et sans jamais m’en fatiguer.
- Allons bon ! marmonna Killian de Grime. Voilà autre chose…. O ! Cessez un peu de claquer des dents !…
- Ce ne sont point mes dents, seigneur, mais mes genoux ! gémit le troubadour.
- Eh bien qu’ils se taisent !…
- Et ne crains-tu point, sire de Mant, reprit sœur Trisquelle, le regard de Dieu sur tes actes ?
- Dieu ?! Laissez-moi rire, ma sœur !… Dieu n’est qu’une supercherie. Il n’est point amour mais déchireur d’amour. Il m’a enlevé la femme que j’aimais dans la fleur de l’âge, emportée par une maladie que nul ne comprend et ne sait guérir… Dieu n’est point charité mais destructeur de tendresse. Il m’a ravi un fils qui berçait en moi les souvenirs de la douce Noémie.
- Tu blasphèmes, Enguerrand de Mant !
- Non, ma sœur, je dis le vrai… Si vous voulez poursuivre votre chemin sans peine et atteindre le but de votre voyage, il vous faudra apaiser mon chagrin… Vous n’êtes point de taille à résister longtemps à ma quinzaine d’archers Lorette.
- Que sont les archers Lorette ? souffla Podane à l’oreille de son oncle.
- Des archers d’élite que l’on reconnaît à leur coiffe en fourrure de loir… De là leur nom de Lorette…
- Ils sont donc dangereux ?
- Oui… C’est miracle que nous ayons échappé à leur premier tir. Ils sont adroits en temps normal.
(Le lecteur attentif remarquera que Killian de Grime, combattant émérite et professionnel, partage sur ce point l’analyse proposée plus haut par le narrateur, preuve de la qualité de la documentation et de l’expertise de celui-ci.)
- Ils sont grassement payés, poursuivit le seigneur de Grime, ce qui leur permet d’acheter régulièrement de nouvelles toques. N’oublions pas que le loir est cher…
- On ne pourra donc pas leur échapper ? questionna Katy-Sang-Fing qui avait pris entre ses mains les genoux de Philippe O pour les empêcher de reproduire les claquements de talons frénétiques d’une danseuse de flamenco.
- Il faudra leur céder, concéda Killian de Grime.
- Sûrement pas ! lança énergiquement sœur Trisquelle…
- Pourquoi cela ?…
- Demandez donc à cet Enguerrand de Mant ce qu’il veut vraiment…
Killian de Grime avala péniblement sa salive et, sans s’échapper de la protection du talus, interpela le seigneur brigand et blasphémateur.
- Que veux-tu pour nous laisser poursuivre notre route ?
- Je veux la vierge !…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 30 Mar 2013 - 1:45

- On n’entend rien !
Entre Londres et Clydeborrow-sur-Tamise, il y avait eu deux heures de cavalcade frénétique. Aussi, le régent de Burgh, visage gelé, fesses en compote et dos endolori, trouvait-il décevant ce que le duc du Safesex lui donnait à écouter à travers une grande conque ramassée sur la rive de l’estuaire.
- C’est sans doute qu’il ne se dit rien, expliqua le duc.
La trentaine de chevaliers ayant accompagné le régent constituait une menace assez efficace pour dissuader le duc de toute folie. Celui-ci savait que son sort dépendait étroitement des sonorités qui pourraient se former au sein de ce gros coquillage biscornu.
- Oh ! fit soudain de Burgh dont le visage s’éclaira. On entend la mer qui va et vient !
- La mer ? s’étonna Safesex… Alors c’est qu’il y a un problème. Nous ne sommes pas réglés sur la bonne longueur d’onde.

- De qui parle-t-il ? demanda Philippa dont le passé personnel suffisait à prouver qu’on ne l’évoquait point en cette affaire.
- Eh ! s’emporta Killian… De qui voulez-vous qu’il parle ?… De la princesse !
- Mais comment sait-il ?… fit Podane.
- Comment ma mère, s’étonna la bâtarde de Vivarais, vous ne leur avez rien dit ?…
- Dit quoi ?
Sœur Trisquelle, dont la croix de pauvre bois était toujours tendue devant elle comme pour maintenir les flèches adverses dans les carquois, ne prit pas la peine de se retourner.
- Vous même n’avait rien révélé, ma fille…
- Ce n’est point moi qui ai découvert dans ce manuscrit à Montargis…
- Mais découvert quoi ?! s’impatienta le sire de Grime.
- Il y avait un complément à la recette que nos sœurs Podane et Katy ont mise à jour près de l’abbaye de Ferrières… Ce complément élémentaire dormait en fait dans le monastère de Sainte-Denizot et je ne l’ai découvert que durant ma longue insomnie cette nuit.
- Mais enfin !… Direz-vous ?…
- C’était un avertissement terrible mais qui venait trop tard, hélas… « Qui boira le potage aux deux couleurs sans aimer attirera la convoitise et le désir des mâles sans amour ».
- Ma mère ! s’écria la princesse Podane. Mon destin c’est donc d’aller de Carie en Syllabe ?
- De Charybde en Scylla, corrigea machinalement sœur Trisquelle qui avait beaucoup de culture antique.
- Il y avait cependant une autre phrase, intervint Philippa…
- Oui… Hélas !…
- Que disait-elle ?
L’oncle et la nièce avaient parlé comme si la question avait jailli d’une seule et même voix.
- Celle qui cèdera au vautour sera punie, celle qui brûlera pour un ange atteindra son paradis.
- Se donner c’est se perdre ou se sauver, traduisit Katy-Sang-Fing en plaquant sa main sur la bouche de O pour l’empêcher de dire une incongruité. Comment savoir ?
- Je refuse que Podane se donne à qui que ce soit, trancha Killian. J’ai promis à mon frère, son père, et à sa mère, ma belle-sœur…
- Laissez-la nos histoires de famille, mon oncle ! Il n’y a qu’une seule solution pour se sortir de ce bourbier et c’est que je me livre aux appétits de ce soudard.
- Jamais !…
- Il pourrait être cet ange…
- C’est un brigand !
- Alors, je serai punie…
Echappant à la poigne de son oncle, Podane se précipita aux côtés de sœur Trisquelle. Consciente de la fragilité de son avenir, elle serra la mère supérieure dans ses bras puis, affectant un calme qui n’était que d’apparence, elle se mit à marcher vers les archers à la coiffe de loir. En voulant contourner une grosse flaque, elle dérapa et s’étala e tout son long, face contre terre.
- Eh bien ! s’exclama Enguerrand de Mant. On dirait que ça te gêne de marcher dans la boue.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 30 Mar 2013 - 14:18

Le pape Gilbert IV, hormis la faiblesse passée que nous avons déjà évoquée, n’avait point eu la tentation de partager son existence avec une femme, fut-elle une accorte concubine cachée dans les replis secrets de son évêché. La journée passée dans la proximité immédiate de Cathy lui avait fait découvrir des traits de caractère sidérants qu’ils ne rencontraient guère dans la communauté de moines et de prêtres qui l’entourait depuis ses jeunes années d’oblat. L’étrangère en vêtement moulant multicolore ne pouvait s’empêcher de babiller pour un oui ou un non, livrant sans retenue ni pudeur ses opinions et ses envies. Elle commentait tout : la qualité des mets servis, l’état des latrines pontificales, l’exiguïté du petit cabinet dans lequel le pape Gilbert la faisait pénétrer lorsqu’il devait recevoir un serviteur ou un messager, le fait que les draps du lit papal ne fussent pas changés plus régulièrement. Lorsqu’elle se taisait, elle bougeait. Des sauts, des mouvements de bras plus ou moins coordonnés, des étirements en s’accrochant au linteau surplombant la grande porte de l’entrée. Une forme de maladresse, peut-être inhérente à sa longue taille de liane blonde, lui faisait souvent renverser le premier obstacle sur sa route. Elle avait déjà à son tableau de chasse une chaise, les courtines du lit, deux vases précieux dont un, orné de petits coquelicots, avait été offert par le khan Moul-Oud-Ji à la faveur d’un traité d’entente et d’amitié garantissant la protection des chrétiens dans les grandes steppes d’Asie. Un désastre !
- Bon ! s’emporta soudain le pape. Je vais me retirer sur mon lit pour faire une sieste. Mon révérend médecin, le docte Carlo Pabienlotti, m’a recommandé de dormir chaque après-midi afin de favoriser la digestion et de libérer des sucs apaisants pour mon gaster.
- La sieste ? fit Cathy… Mais c’est un truc pour les vieux ça… Vous, vous êtes encore jeune.
Gilbert IV calma son début d’ire au soleil de cette remarque naïve. Comment lui dire qu’à l’époque où elle avait atterri il était déjà un miraculé de la vie ?
- Eh bien, reprit-il avec bonasse, puisque vous êtes jeune encore, ne dormez point mais faites silence…
- Je veux bien mais je m’ennuie, répliqua Cathy. Pas de télé, pas de musique, pas de Playstation… Vous êtes sûr que je ne peux pas aller en ville faire les magasins ?
- Faire les magasins ?
- Ben oui… Voir les vitrines, acheter des fringues…
- Vitrines ? Fringues ?
- C’est bon ! Laissez tomber ! Vous avez raison, vous êtes trop vieux ! Vous avez des siècles de retard… Je vais me mettre dans un coin et lire… Vous avez des romans ?

- Tenez, essayez avec celle-ci !
Le duc du Safesex avait choisi avec précaution une autre conque sur les berges de l’estuaire. Il savait pertinemment que son système d’écoute fondé sur l’emprisonnement des bruits et des paroles dans ces conques marines qui revenaient ensuite grâce aux courants s’échouer au débouché de la Tamise, était fort aléatoire. Parfois, les bruits n’étaient que des conversations banales, les cris d’extase d’amants s’étant accouplés courageusement sur une plage des Flandres avec la mer du Nord pour tout terrain vague, la rumeur sourde d’un troupeau de porcins à la glandée. Il fallait passer des journées à écouter les conques échouées pour faire émerger de temps en temps une pépite. Le régent pouvait-il entendre cet argument au moment où son scepticisme remontait en flèche ?
En tendant la conque à de Burgh, le duc se souvint des cris d’innocence de l’homme qu’il avait voulu envoyer au gibet et qui lui avait littéralement filé entre les doigts. Après tout, s’il était innocent du forfait qu’on lui attribuait, cette évaporation n’était peut-être qu’une manifestation de la volonté divine.
Il se mit à espérer que face aux injustes accusations du régent, le Seigneur voudrait bien lui envoyer également un miracle.
- Par saint Thomas Beckett ! C’est prodigieux !
- Qu’avez-vous ouï votre Seigneurie ?
- Tenez ! Entendez vous-même !…
- Hélas, votre Seigneurie ! Les résonances enfermées dans les conques s’étouffent au fur et à mesure qu’on colle l’oreille… Vu le modèle utilisé, le son sera devenu inaudible après la seconde écoute. Il est préférable de laisser celle-ci à mes services… Surtout si l’information recueillie est de si grande importance.
- Vous êtes le maître en ce service my duke et je me rends à vos arguments. Veuillez d’abord recevoir tous mes regrets pour vous avoir mis en accusation de manière prématurée et injustifiée…
- Cela n’est rien, fit le duc en se frottant nerveusement le collier de barbe comme pour souligner son lâche soulagement.
- Il y a deux voix… Elles parlent la langue du pays de France.
Le duc fit un rapide calcul. Avec la vitesse habituelle de dérive des conques, et à supposer que l’objet fut parti des côtes du royaume de France les plus proches, la conversation pouvait dater de deux semaines. S’il venait de Normandie, il fallait bien compter un mois…
- Un moine du nom de frère Vilain s’adresse à une femme qui se fait appeler « la grande prêtresse de Zeus ». Il lui parle d’un prochain assassinat de sa sainteté le pape Gilbert IV et cela s’interrompt alors que la prêtresse conclut que toutes les prédications de son Livre vont enfin s’accomplir.
Un instant, le duc du Safesex crut que le régent se moquait de lui. Quelle histoire ! Quelle drôle d’histoire ! C’était proprement impensable d’être tombé pile sur un tel contenu au moment où se jouait le sort de son cou et de ses vertèbres ?…
Mais d’un autre côté qui inventerait une histoire comme celle-là ?
- My duke, je vous confie la mission d’aller auprès du souverain pontife afin de le mettre en garde contre les menaces qui pèsent sur lui. Je n’oublie pas ce que le royaume doit au soutien de Rome lorsque, dans les récents périls, le pape entrava les projets de conquête de Louis le Lion… Allez ! Préparez-vous promptement ! Je me retire sous ma tente le temps d’écrire un message que vous veillerez à remettre strictement entre les mains du pape Gilbert. My duke, le roi n’oubliera jamais ce que vous avez fait pour le royaume. Allez en paix !…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 30 Mar 2013 - 15:14

La princesse Podane se releva avec toute la dignité que lui laissaient son visage et ses vêtements maculés de boue. Elle reprit sa marche vers Enguerrand de Mant lequel ouvrit grands ses bras pour l’accueillir.
- Ces gens-là ne font pas de manière, songea-t-elle en espérant que la suite des événements inverserait cet état des choses.
- Eh bien, douce enfant ?… Etes-vous heureuse de m’encontrer enfin ? Depuis le temps que nos cœurs étaient en attente pour se dire enfin tant de choses.
Au vrai, Podane n’avait pas grand chose à lui dire. Quant à savoir si elle l’aimait depuis toujours…
Les bras d’Enguerrand de Mant se refermèrent sur le corps de la princesse si heureusement sculpté par la nature désormais. Ils l’emprisonnèrent si fortement que Podane ne put que tendre son visage vers celui du seigneur solognot.
Enguerrand de Mant était un bel homme, à la membrature bien découplé, aux lèvres bien dessinées, aux yeux d’un bleu bien tempéré. La peau de ses mains avait une douceur de velours, preuve qu’il les entretenait avec soin, et il embaumait un parfum recherché aux essences de musc, de térébenthine et de menthe poivrée qu’il faisait venir d’orient. Se pourrait-il qu’il fût l’ange de la prédiction ?
Sans ménagement aucun, il approcha ses lèvres humides de celles couvertes de boue de la princesse. D’un geste du pouce, il les nettoya avant de s’approcher pour embrasser sa promise. Toujours aussi peu respectueux des sentiments de la princesse, il écarta de la pointe de la langue les lèvres serrées. Combien de femmes avait-il forcées ainsi ? Des dizaines… Toujours avec le même bonheur !
- Mais quelle horreur !…
Submergé par l’odeur d’œufs pourris exhalée par la bouche de Podane, Enguerrand de Mant fit deux pas en arrière lâchant la princesse qui manqua de choir à nouveau.
- Quelle odeur d’enfer !… Et cela dans un corps d’ange !… C’était donc cela ton stratagème ?… Ne rien dire, ne rien montrer, jusqu’à ce que je vienne m’empoisonner à ton venin buccal !
- Vous ne m’avez pas laissé le choix, remarqua Podane.
- Tais-toi ! Cela est pire encore quand tu causes ! Mais si tu crois que cela change quelque chose, tu te trompes !… Tu boiras force boissons aromatisées, tu mâcheras des quantités de plantes médicinales et odorantes mais, par saint Aignan, tu guériras !
- Hélas, noble seigneur, tout ce que vous envisagez a été tenté depuis fort longtemps. Dès ma prime enfance, je fus accommodée à de telles mesures qui ne firent jamais rien pour améliorer les choses. Vous perdez votre temps…
- Mon temps n’est point perdu… Ma vie avec toi ne fait que commen…
Enguerrand de Mant n’alla pas plus loin dans son propos. Il eut à peine le temps de sentir son corps s’égratigner sur une barre de métal froid, de baisser les yeux et de constater qu’une pointe d’épée ensanglantée dépassait de son abdomen avant de s’effondrer le nez dans la gadoue solognote.

Melba de Turin s’était accordée cinq heures de pause dans une auberge nivernaise. Pause était largement exagérée car, en dépit du sommeil, son esprit n’avait cessé de fonctionner, collationnant, additionnant les informations sur sa mission et les hasards qui étaient survenus depuis. Il y avait d’abord eu la découverte d’Henri Berry cet habile acrobate, capable de grimper comme une araignée à tous les murs. Il y avait eu aussi ce retour imprévu jusqu’à Montargis où l’attendait l’ancien bailli, détenteur d’informations majeures sur les aventuriers de la quête et l’avancée de leurs recherches. Désormais, elle commandait à une troupe d’une dizaine de cavaliers issus de toutes les provinces du royaume. A sa ceinture, battait un trousseau de clés qui lui permettrait de forcer toutes les serrures du palais pontifical. Dans les fontes de sa selle, un flacon de verre précieux vide dans lequel elle devait récupérer le premier sang de sa victime. C’était à cette seule condition que la cascade des miracles prévus dans le grand livre de la Prophétesse de Zeus pourrait s’accomplir.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 30 Mar 2013 - 22:31

John Heathrow et Robert Gatwick furent appelés pour conférer avec le duc du Safesex de manière à déterminer le moyen le plus rapide de gagner Rome.
- Le cheval c’est dépassé, fit John Heathrow.
- Et le bateau c’est si lent, déplora Robert Gatwick.
- Messieurs, l’heure est grave. Je ne vous demande point de disserter dans le vague mais bien de proposer une solution efficace, raisonnable et immédiatement applicable.
John Heathrow se contenta d’agiter les bras pour indiquer à son seigneur la réponse la plus évidente à ses désidératas.

A l’autre bout de l’épée sanglante, la main n’était point juvénile. Ettore Ticoli, chef des archers Lorette, avait déjà atteint et dépassé la quarantaine d’années. Si son bras tremblait parfois lorsqu’il bandait son arc, il n’avait point failli au moment de frapper avec la plus grande traîtrise son employeur.
- Messire, je ne sais comment…
- Ah, tais-toi ! commanda-t-il d’un ton se voulant sans réplique. Ce n’est pas pour ta belle voix que j’ai fait ça… Je cours les routes, les chemins et les embarras depuis tant d’années qu’il me vient des envies de retraite auprès d’un corps à aimer et à chérir.
Il posa sa grosse main gantée sur l’avant-bras de Podane qui tressaillit à ce contact désagréable. De la manière la plus certaine, elle sentait qu’il n’était pas l’ange de la prophétie.
- Et, au nom de quoi, serait-elle à toi ?
Un autre archer, plus jeune, venait de bousculer Ettore Ticoli. Le Génois se retrouva au sol, frottant son cou endolori. Il n’eut plus longtemps à souffrir cette douleur lancinante. Deux flèches vinrent se ficher dans sa poitrine à la hauteur du cœur.
- Tu es à moi !
Une nouvelle main gantée s’accrocha au poignet de la princesse. Elle se débattit et se mit à courir pour échapper à l’hécatombe qui se faisait autour d’elle. Un moment, elle redouta d’être à son tour atteinte mais, lorsqu’elle eut rejoint son oncle à l’abri, de l’autre côté du chemin, elle constata qu’elle était sauve et que personne n’avait entrepris d’arrêter sa fuite.
- Chère nièce, fit le seigneur Killian, tu ferais un grand général de Gaule, tu as su semer la discorde chez l’ennemi.
- Si seulement je comprenais ce qui se passe…
- Nous chercherons des explications et surtout des solutions plus tard, intervint sœur Trisquelle. Il est temps de prendre la poudre d’escampette…

La cartographie médiévale étant à la cartographie ce que Plastic Bertrand est à la plasturgie, les services du Coastal Command anglais ne disposaient d’aucun document leur permettant de planifier un vol vers Rome. Il n’y avait pas davantage d’espaces préparés afin de jalonner la route et d’offrir un ravitaillement en Ker-Ozen. L’idée de départ, si parfaite, trouvait là deux limites qui parurent un temps la rendre inopérable. Ce fut le chevalier John Heathrow qui trouva une piste.
- Ce bougre que nous faillîmes pendre…
- A tort sans doute, intervint le duc du Safesex.
- Je suis heureux de vous entendre l’avouer my duke… Et d’autant que c’est ce brave qui va offrir une solution à notre problème.
- Comment cela ?
- N’a-t-il pas dit qu’il venait du cœur du royaume de France ? N’a-t-il point parlé d’un certain domaine niché dans un pays de landes, de forêts et d’étangs ?
- Certes, il l’a fait, approuva Robert Gatwick qui était bien obligé en la matière de faire confiance à son compagnon qui était le seul à parler la langue de Philippe Auguste.
- Vous savez que mon aïeul servit le roi Henri le deuxième alors qu’il n’était encore que comte d’Anjou, du Maine et du Touraine. Il a laissé de longues mémoires dans laquelle il a décrit les contrées qu’il avait pu traverser et à partir desquelles j’ai appris à lire. Je crois savoir où se trouve le point de départ de notre fameux bougre…
- Et ?…
- Sauf votre respect, my duke… Vous avez du pudding dans le cerveau… S’il a pu voler comme l’oiseau de là-bas jusqu’ici, nous pourrons effectuer un vol d’ici jusqu’à là-bas…
- D’autant, précisa Gatwick, que les vents seront porteurs et donc favorables.
- Mais, en plus, nous pourrons trouver dans ce fameux domaine le moyen d’obtenir du Ker-Ozen…
- Il serait plus pratique de se ravitailler sans avoir à se poser, observa Gatwick.
- Allons, comment voudrais-tu qu’on fasse ?… Avec une paille ?…
Le chevalier Gatwick haussa les épaules. Par moments, son compagnon l’énervait avec son sentiment de supériorité. Il se promit de creuser la question du ravitaillement en vol, juste histoire un jour de lui clouer le heaume.
- Et après ? questionna le duc.
- Vous refaites le plein, vous repartez… Lorsque vous manquez de Ker-Ozen, vous vous posez et ensuite vous prenez la direction de Rome en volant un cheval… Ne vous tracassez pas, tous les chemins y mènent… Au bilan, vous aurez gagné plusieurs journées et vous pourrez sauver le pape de ses assassins. Et toute la gloire ira à nos services…
- Dieu vous entende !… Il suffit donc de savoir vers où se diriger.
John Heathrow se leva, fouilla dans la malle qui regroupait ses effets personnels en extirpa un grand registre qu’il entreprit de consulter tout en traçant sur un parchemin une série de mots.
- Voilà ! fit-il en tendant le parchemin au duc. Je vous ai fait un itinéraire… Votre objectif c’est le domaine de la baronnie de Paulnay. Mon aïeul en a bien connu la baronne… Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, une excentrique qui affirmait avoir 165 ans et n’en paraissait pas 40…

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 31 Mar 2013 - 1:19

La baronne de Saint-Dieu, depuis le sommet du donjon, pouvait voir à des lieues à la ronde (le mont Bron sur lequel se dressait son puissant château, n’était point naturel mais une motte castrale qu’elle avait fait remblayer en son jeune temps). Son regard à l’habitude sautait par-dessus les étangs et les bois, lissait les champs enfouis sous la boue hivernale, atteignait presque les tours du château des seigneurs de Déols sur l’horizon… Là, il se souciait uniquement des décombres de l’écurie que l’incompétence des manants n’avait pas permis de dégager avant la nuit. Les préparatifs de la grande manifestation musicale prenaient du retard. Elle se promettait de faire doubler les quantités de coups de fouet dès le lever du soleil tout en réduisant à quelques miettes le repas de la mi-journée. Bien fait pour eux !
Fort heureusement – Anne-Charlotte-Romane en avait eu confirmation grâce à son prodigieux miroir magique – les aventuriers de la geste perdue avaient connu des fortunes pénibles sur leur route et, s’ils progressaient vite, il leur faudrait encore deux bonnes journées pour atteindre les confins de la Brenne et découvrir l’existence de « César bruisse aux niais ».
Sur ce point, les choses allaient bon train : la baronne avait fait rédiger par les moines de l’abbaye Saint-Cinati de Preuilly une quarantaine de placards qui commençaient déjà à être cloués à des endroits hautement stratégiques. Les cénobites de Preuilly s’étaient largement fait prier pour accepter de déroger à leurs écritures saintes pour une réclame aussi profane ; il avait fallu que la baronne de Saint-Dieu promît de leur restituer le montant des dîmes qu’elle confisquait indûment chaque année avec une belle régularité.
Promesse qu’elle s’empresserait bien évidemment de renier à la première occasion…

A Salbris, Mi-Mai et Justin Bibor avaient préalablement inspecté toutes les chambres de l’Hostellerie des nonnettes afin de s’assurer que nul célibataire ou veuf n’y était établi pour la nuit. Sur leur signal – une torche agitée dans la nuit – le reste de la petite troupe avait pu gagner l’écurie, puis l’auberge.
On s’attabla très vite sous le regard inquiet des patrons et de leur servante, la Purine, dont le nom disait clairement les rapports compliqués avec l‘eau et le savon. Par quel coup de pouce de la Providence, à moins qu’il ne s’agisse d’un éclat venu des noirceurs de l’Enfer, une telle équipée avait-elle fait étape chez eux ? Depuis trois jours, ils n’avaient vu passer âme qui vive sur le chemin. Tout cela c’était la faute à une nouvelle route qui évitait soigneusement la petite ville et s’apprêtait à la ramener aux temps ancestraux lorsqu’elle n’était qu’une épingle de vie au milieu de la forêt immobile.
- Où vous rendez-vous, nobles seigneurs et belles dames ? demanda la maîtresse des lieux.
- Nous allons en Auvergne, répondit Katy-Sang-Fing.
Cette révélation lui valut un regard noir du seigneur Killian. La damoiselle de compagnie baissa les yeux avec le sentiment vif d’avoir gravement fauté. Fort heureusement pour elle, la dame Honorine était une curieuse à la mémoire usée. Elle commença par s’étonner du choix de cette route qui n’était point la plus directe, babilla un peu sur la chance de pouvoir compter une telle assemblée sous son toit puis oublia le tout à partir du moment où chacun indiqua sa préférence pour les mets à servir.
- Ma mère, quel est cette nouvelle malédiction qui frappe la princesse Podane ? interrogea le seigneur Killian.
- Je ne sais guère plus que ce que je vous ai révélé dans la forêt. Les deux phrases inscrites en filigrane sur un parchemin à l’abbaye Sainte-Denizot. Il en est ainsi de toutes les pharmacopées, elles recèlent des effets indésirables et peuvent susciter des réactions étonnantes.
- Que se passerait-il si je cédais à un de ces hommes si empressés de me prendre pour épouse.
- Il est vraisemblable que votre virginité est le plus sûr des remparts au regard de Dieu, répondit sœur Trisquelle. L’abandonner serait vous condamner à ne point pouvoir accomplir cette quête jusqu’à son issue et vous laisserait en cette situation hybride d’un corps métamorphosé mais d’une haleine toujours purulente.
- Mais suis-je condamnée à toujours produire un tel effet sur les hommes ?…
- La femme soumise à Dieu que je suis devrait vous conseiller de vous enfermer dans un monastère pour échapper au regard des hommes, mais je sais que vous êtes femme de bien et que votre présence au sein du siècle apaisera les souffrances. Votre place est donc au milieu des hommes… Il faut espérer et prier que les effets de cette contre-malédiction finiront en même temps que le dernier de vos malheurs.
- En attendant, nous adopterons une surveillance renforcée pour cette nuit. Bibor, tu resteras dans l’écurie… Mi-Mai, tu dormiras en travers de la porte… Je veillerai à l’étage près de l’escalier… Aubergiste !… Combien as-tu de chambres ?
- Trois, noble seigneur !
- Fort bien !… Podane, tu seras avec dame Katy… Ma mère, vous aurez le privilège de dormir seule.
Sœur Trisquelle secoua la tête et poussa un soupir à peine discret. A chaque fois qu’elle dormait seule dans un vrai lit, elle tombait pendant son sommeil. Mais cela, elle ne l’avouerait jamais…
- Philippa, vous aurez la dernière chambre.
- Et moi ?!
Killian de Grime planta son regard lourd dans le regard léger et diffus de Philippe O.
- Tu garderas la porte de derrière !
- La porte de derrière ?… Mais comment savez-vous qu’il y a une porte de derrière ?
- Il y a toujours une porte de derrière, affirma le chevalier. Aubergiste ! Tu as bien une porte de derrière ?…
- Oui… Pour plaire à votre Seigneurie… Et si je n’en avais déjà eu une, je l’eus faite construire…
- Et où se trouve-t-elle cette porte de derrière ?
- Derrière…
Philippe O fit sa mauvaise tête. En entendant parler de chambre à se partager à l’étage, il s’était imaginé que les circonstances lui permettraient de folâtrer enfin avec dame Katy. Peine perdu ! Il allait devoir jouer au chien de garde couché en travers d’une porte à garder. Et même pas la porte de devant, la grande, la belle, celle qu’on destinait au public ! Celle de derrière qui ne servait qu’aux culs-terreux d’aubergistes et à leurs fournisseurs.
Parfois, il regrettait la méchanceté viscérale d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Au moins, elle ne se forçait pas à faire semblant de le considérer comme quelqu’un d’important.

Pour la deuxième nuit consécutive, le pape Gilbert IV abandonna son lit à la créature venue du futur. Il avait fait venir du linge pour qu’elle puisse se changer. Si elle l’avait remercié pour cela, elle avait bien sûr discuté la sécheresse du drap et la coupe des vêtements.
Qu’est-ce qu’elle croyait ?! Qu’il allait aller lui chercher lui-même des vêtements doux, brillants et moulants au début du XXIème siècle ? A la guerre comme la guerre !… Il fallait qu’elle accepte les rigueurs de ce temps de fer et de larmes.
Mais demain il faudrait qu’il se penche sérieusement sur les moyens de mettre fin à cette cohabitation inconvenante et dangereuse. Elle n’avait que trop duré. Insensiblement, la créature l’éloignait des réalités de sa charge.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 31 Mar 2013 - 16:50

Chapitre X
Bois en stock
Au petit matin, le duc du Safesex dut avaler le contenu d’une énorme cruche de Ker-Ozen. Jusqu’alors, en temps que chef du service, il avait donné l’ordre à sa dizaine de chevaliers de boire le liquide à l’aspect et au goût infâmes sans y goûter lui-même ; il se trouvait désormais à son tour au pied du mur, considérant sans appétence particulière le mélange noir et visqueux posé devant lui.
- My duke, cul sec ! commanda joyeusement John Heathrow qui devait lui aussi avaler sa propre lampée de Ker-Ozen.
- Je trouve éminemment sympathique que vous ayez proposé de m’accompagner, sire Heathrow, répondit le duc pour retarder le moment de boire.
- On ne vole pas sans équipier, sir ! A l’époque qui est la nôtre, même le ciel n’est plus tranquille. Les oiseaux de mer doivent sentir l’odeur de la guerre qui monte, ils sont plus agressifs… Et puis, si on vole trop bas au-dessus des terres, on est à la merci du premier archer ayant trop bu et qui vous prend pour une cigogne revenant en avance des pays chauds.
- Vous avez raison.
- En revanche, à mi-chemin, après les côtes de Normandie, je devrais vous abandonner.
- Je comprends… Question de sécurité… Alors, mon cher, cul sec !…

Les ordres donnés furent appliqués avec précision et sévérité. Dès l’aube, à l’heure où la campagne se rappelait qu’elle devait blanchir, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu entendit claquer les premières lanières de cuir.
- Au travail, bande de flemmards ! pensa-t-elle en enfouissant la tête dans son oreiller en plumes de paon.

Melba de Turin et sa troupe avaient galopé toute la nuit. A la pique du jour, la colonne entrait dans la petite ville de Roanne. On vira - sans ménagement aucun - les occupants d’une auberge afin de réquisitionner les lits tout comme on avait réveillé tout au long de la nuit maréchaux-ferrants, loueurs de cavales et gens des relais afin d’assurer la remonte. Les montures avaient été poussées jusqu’à leurs limites extrêmes, parfois saoulées d’un mauvais alcool pour leur faire oublier la fatigue. Il faut dire qu’on avait trouvé à Moulins un moinillon que l’abbé de Mozarella avait averti par pigeon voyageur : la santé mentale du souverain pontife se dégradait manifestement de manière imprévue ; il fallait agir au plus vite pour changer les temps futurs de manière irréversible. Au plus vite, ça voulait dire que le repos n’était qu’un rêve. Quatre heures de mauvais sommeil et on repartirait ventre à terre.

Plus d’une journée après la fuite de Killian de Grimes, la princesse Blanche de Castille ne décolérait toujours pas. On lui avait rapporté la trouble agitation qui avait parcouru le château pendant la nuit. On avait vu des lumières étranges, des flammes courir dans les chambres où dormait la princesse de Bagdad. On avait aperçu une créature inconnue d’une beauté époustouflante et surnaturelle qui avait d’évidents points communs avec la princesse Podane au plan odorifère.
- Ce sont là de manifestes manifestations de l’œuvre du diable, avait conclu l’évêque de Meaux qui était arrivé tard au château et qu’elle avait fait convoquer dès son réveil pour analyse.
L’ecclésiastique intellectuellement n’avait rien d’un aigle, la princesse Blanche porta cependant crédit à ses conclusions. Elle fit appeler le sieur de Mogendre pour lui enjoindre d’abandonner la traque d’Enguerrand d’Ognon et de se charger de mettre hors d’état de nuire ces suppôts de Satan.
- Ils ont une journée d’avance sur nous, fit-il remarquer avec une perplexité qui ne lui ressemblait pas.
- Le seigneur d’Ognon en avait deux. Nous avons deux fois plus de chance de les rattraper eux plutôt que lui. Exécution !…

En poussant la porte de la chambre de la princesse Podane, le seigneur Killian comprit qu’en dépit de ses précautions il était arrivé quelque chose. Le lit était défait, la chambre présentait des traces de lutte, le papier huilé isolant la pièce de l’extérieur avait été crevé et l’air frais du matin emplissait la pièce.
- Mon Dieu ! se lamenta-t-il. Qu’ai-je fait ?…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 31 Mar 2013 - 20:12

Le Ker-Ozen enflamma chaque parcelle du corps du duc de Safesex. Imitant le chevalier John Heathrow, il commença à battre des bras doucement jusqu’à ce que ses pieds perdent contact avec la terre. Il chercha à manifester ses sentiments mais de sa bouche bleuie par l’air froid ne sortit qu’une longue onomatopée.
- Peutepeutepeutepeutepeutepeute…

Jacques Olivier Killian de Grime se jeta dans l’étroit escalier en bois brut comme s’il avait eu toute la cavalerie du calife aux trousses. En bas, il aperçut Mi-Mai qui se redressait sur un coude en se demandant quelle était cette cavalcade matinale. Visiblement, son écuyer n’avait rien entendu de particulier et n’avait pas lâché son poste de toute la nuit.
- Va voir si Bibor est toujours à l’écurie, commanda-t-il.
Traversant la petite cuisine de l’auberge, il trouva la porte de derrière fermée et le troubadour O assis le dos contre l’huis, les yeux fermés et ronflant tout son saoul.
- Mais par où sont-ils passés ? s’exclama-t-il.
Philippe O sursauta, regarda autour de lui puis s’étira comme un chat.
- Qui ça « ils » ? fit-il tout en baillant.
- Ceux qui ont enlevé Podane !
- Parce qu’on a enlevé la princesse ?…
- Evidemment, répliqua Killian en bourrant de coups de botte le fessier du troubadour toujours collé à la terre battue de la cuisine.
- Ouille !… Ne me battez pas !… Je n’ai rien à me reprocher, je n’ai pas bougé de mon poste…
Killian de Grime prit soudain conscience que Podane n’était pas la seule à manquer à l’appel. Katy-Sang-Fing n’était pas davantage dans la chambre lorsque, quelques instants plus tôt, il en avait poussé le battant.
Il remonta sans rien dire l’escalier, faisant sonner ses talons cerclés de fer sur les marches et serrant la rampe à la tordre.
- Ma mère !…
Dès qu’il s’agissait de sœur Trisquelle, Killian ne savait comment agir. La part mécréante qui était celle de ses jeunes années s’était policée au contact des civilisations moins barbares de l’Orient. Il avait pour la moniale un respect et une déférence qui lui interdisaient de forcer sa porte.
Sauf que l’âge faisant son office, la mère supérieure de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent avait perdu en qualité d’audition. Elle n’entendrait sûrement pas ses appels.
Il décida de tambouriner à la porte. La chose eut un effet certain car il sentit bouger à l’intérieur. Il posa la main sur la poignée. Dans le même temps, il vit celle-ci tourner et l’huis commencer à se déclore.
- Que se passe-t-il ?
C’était dame Katy, les cheveux emmêlés, la mine livide et les yeux cernés de fatigue.
Il hésita entre la prendre dans ses bras pour s’assurer qu’elle allait bien et l’étrangler pour la punir d’avoir abandonné la surveillance de sa nièce.
- Que faites-vous ici ? questionna-t-il en se campant, menaçant, face à la damoiselle de compagnie et servante de Podane.
- J’essayais de dormir… mais c’était avant que vous ne veniez ameuter tout le voisinage… Tenez, vous devez être content, vous avez réveillé la mère supérieure.
- Il s’agit bien de votre sommeil, dame Katy ! Podane a été enlevée… Cela ne serait point arrivé si vous aviez été à votre place auprès de la princesse. Que n’y étiez-vous point ?
- C’est de ma faute ! fit la voix encore gravillonnée de sommeil de sœur Trisquelle. Ces lits modernes ne me conviennent pas et j’en chois régulièrement tant mes nuits sont agitées de pensées et de remords. Je suis mille fois plus à l’aise sur le pont d’un bateau remontant l’Erdre sous les grains que dans ces literies odieusement confortables.
- Ma mère, cela est sans doute fort intéressant mais chaque instant compte. Comment Katy est-elle venue chez vous ?
- Peu après la mi-nuit, après que mon premier sommeil eut pris fin, je suis tombée de mon lit. Me relevant, j’ai entendu du bruit dans le couloir. J’ai glissé un œil et j’ai vu dame Katy.
Killian de Grime avait cette fois-ci forcé l’entrée de la chambre et il se trouvait face au lit de sœur Trisquelle tout en ayant Katy-Sang-Fing dans son dos. Il fit volte-face pour envisager la damoiselle de son regard noir.
- Et que faisiez-vous dans le couloir ?
- Je cherchais les commodités sans doute…
- Sans doute ?… Vous avez perdu mémoire des faits de la nuit ?
- Non point, seigneur Killian, répondit Katy en soutenant effrontément le regard de l’oncle de sa maîtresse.
- N’aviez-vous point de pot en votre chambre ?
- Si fait… mais il était si malodorant qu’entre la respiration de la princesse et ce qu’elle avait laissé dans ledit pot, je ne trouvais point les chemins de ma nuit.
- Avouez que vous avez plutôt cherché à rejoindre votre troubadour d’opérette…
- Et quand bien même cela serait, vous n’êtes point mon père !…
Une gifle retentissante s’abattit sur le frais museau de la damoiselle.
- Et d’abord qu’est-ce que vous en savez ?… Madame votre mère était fort accorte en ses jeunes années et aussi enflammée du bas-ventre que vous semblez l’être vous-même.
- Sire Killian ! intervint la mère supérieure. La douleur et l’angoisse vous égarent.
Comme pour couper court à l’escalade verbale, une ascension rapide de pas dans l’escalier se fit entendre.
- Seigneur ! s’exclama Mi-Mai… Bibor était bien dans l’écurie mais point nos chevaux. Et il dormait le bougre ! Epuisé d’avoir coqueliqué toute la nuit avec la Purine qui lui avait fait le bel œil toute la soirée…
- Et cette trainée était avec lui ?
- Point… Enfuie !…
La colère de sire Killian, difficilement contenue depuis la découverte de la disparition de Podane, explosa alors avec une violence que l’univers n’avait plus connue depuis la violente déflagration volcanique qui avait détruit l’île de Santorin.
- Mais vous ne pensez donc qu’à cela !!! Vous n’êtes que des…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 1 Avr 2013 - 1:40

Les nouveaux principes de gestion du petit personnel imposé par la baronne de Saint-Dieu avaient eu un effet extraordinaire. Non seulement il ne restait plus rien des anciennes écuries mais les travaux de la grande salle commune avançait à un bon train.
- Pourquoi vouloir faire faire ailleurs ce qu’on peut faire chez soi ? philosopha la baronne en grignotant quelques pruneaux à jeun. Il suffit de parler fort et de fouetter les récalcitrants. Ce sont là des règles simples et qui devraient pouvoir s’appliquer partout. Ah ! Si on m’écoutait un peu plus, ce royaume fonctionnerait mieux ! J’avais pourtant proposé au vieux roi Louis VII d’être sa Directrice de la Rentabilité Humaine… Il m’a faite chasser, l’imbécile !… Résultat, son fils a des problèmes avec tout le sud de son royaume et ces chevaliers cathares qui pleurent doucement quand le soir descend…
Du coin de l’œil, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu remarqua que Vic s’était fait transporter jusqu’aux abords du chantier et considérait, non sans plaisir, l’état avancé de son projet. En quelques heures, on était passé de quelques croquis maladroits faits à la pointe métallique sur du bois à l’élévation des premiers murs… Si ça, ce n’était pas de l’efficacité ! Même dans l’empire germanique dont il était originaire, on ne faisait pas aussi bien.

La chambre de sœur Trisquelle était devenue le dernier coin où on causait. Toutefois, cette « causerie » se faisait sans la moindre aménité. Pour dire les choses de manière précise et sincère, chacun réglait ses comptes avec véhémence et avec ses voisins.
- N’être que des quoi ? répliqua dame Katy face à l’attaque de sire Killian. Où étiez-vous vous-même ? Lorsque j’ai traversé le couloir, vous n’étiez point là où vous aviez annoncé vous poster.
- Je suis allé me dégourdir les jambes à plusieurs reprises, expliqua Killian.
- Les jambes et pas seulement les jambes, poursuivit Katy. Il montait des gémissements sans équivoque de la chambre de dame Philippa.
- Mais quelle menteuse ! s’exclama cette dernière. J’ai prononcé des vœux devant Dieu et je ne puis m‘y soustraire… J’ai dormi comme une masse !
- Avant ou après l’acte ? demanda perfidement Mi-Mai. Pour ma part, je peux confirmer que dame Katy est bien descendue rejoindre le troubadour et qu’ils ont joué une musique fort émoustillante pour une personne seule. Mais, voyez-vous, j’ai appris de ma mésaventure à l’auberge de Montargis et je ne mange désormais plus de ce pain-là. J’attendrai de retrouver mon chez moi et des dames de ma connaissance pour me risquer à nouveau à ce genre de jeu.
- Donc, reprit Killian en fixant méchamment Katy, vous êtes d’abord allée coqueliquer avec O avant de rejoindre mère Trisquelle pour lui servir de garde-fou ?
- Garde-fou ?!… Et pourquoi pas garde-folle tant que vous y êtes, mon fils ?… Vraiment, votre désespoir vous égare…
Sœur Trisquelle s’était fâchée. Elle avait rejeté le drap gris et sale qui cachait ses mollets poilus et s’était plantée face au chevalier.
- Pardon, ma mère… Les mots ont dépassé mes pensées…
- Et oseriez-vous affirmer que vous n’étiez point avec dame Philippa ? cria la sœur. Oseriez-vous ? Face aux hommes et à Dieu ?…
- Je n’avoue pas… Je n’y étais pas…
- Ces gémissements que j’ai entendus étaient donc le fruit de mon imagination ?
Une seconde claque faillit venir s’abattre sur la joue de dame Katy. La main de sire Killian s’arrêta au dernier moment après que son regard eut croisé la mine contrite de sœur Trisquelle.
- Arrêtons ! fit-il. Cela ne nous mènera nulle part…
- Surtout sans chevaux, remarqua Mi-Mai.
- Des chevaux, cela se trouve… Au besoin, cela se vole…
- Résumons-nous, dit dame Philippa que ses mensonges éhontés conduisaient à chercher à se montrer sous un jour meilleur. Ceux qui ont enlevé la princesse Podane ne sont entrés ni par la porte de devant, ni par la porte de derrière…
- Et ils n’ont trouvé personne dans le couloir, compléta dame Katy ce qui lui valut de nouvelles menaces oculaires.
- Peut-être nos hôtes auront-ils entendu ou vu quelque chose ? suggéra Mi-Mai.
Tout le monde abandonna la chambre de sœur Trisquelle pour débarquer avec grand bruit au rez-de-chaussée. Justin Bibor se tenait au milieu de la grande salle de l’auberge, les bras ballants, le visage consterné et agité de tics nerveux. Il semblait revenir d’une succursale de l’enfer.
- Ils ne sont pas sortis par la porte de devant, ni par la porte de derrière. Ils ont utilisé la porte de côté…
- La porte de côté ?!
- Oui… Les aubergistes n’étaient pas plus aubergistes que je ne suis pape… Ils ont déguerpi tout comme leur servante. Les traces sont fraîches et faciles à suivre en dehors de la maison. Mais le plus étonnant ce sont les corps dans leur chambre.
- Quels corps ?…
- Un homme, une femme plutôt âgés… A mon avis, ce sont les véritables propriétaires de l’auberge. Froids depuis au moins trois jours. Lardés de coups de couteaux comme un mauvais jambon.
- Nous avons donc été victimes de détrousseurs et non point des appétits d’un homme en manque d’épouse… Cela en est presque rassurant…
- Pour le moment, intervint sœur Trisquelle… Car la princesse, entre les mains de ces bandits, continuera à irradier ces pulsions invisibles qui attireront vers elle tous les agités de la culotte.
- Il faut la retrouver avant que l’irréparable soit commis, lança énergiquement Killian de Grime. Si nous mettons de côté nos querelles, nous pouvons y parvenir.
- Inutile !…
Sur le seuil de l’auberge, se découpait la silhouette de la princesse. Une princesse dont les vêtements étaient en partie déchirés mais dont le sourire disait à quel point elle goûtait sa liberté retrouvée.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 1 Avr 2013 - 20:04

- Encore un peu !
La damoiselle du futur, qui avait si ouvertement critiqué la rudesse des draps pontificaux, s’y sentait finalement si bien qu’elle refusait de se lever. Cela n’arrangeait pas Gilbert IV qui devait recevoir son proche conseiller, Guido Yugcibo, en audience à neuf heures. Il lui avait déjà fermé l’accès à ses appartements la veille, il ne se voyait pas reporter encore cette visite de travail. Si on ne jasait pas déjà sur les comportements étranges du souverain pontife, nul doute qu’un nouveau report de l’audience mettrait le feu aux poudres de la curiosité générale.
Gilbert IV se sentit l’âme d’un faible. Non seulement il n’osait pas contraindre la jeune femme à se lever mais, en plus, il se refusait à lui avouer la décision qu’il avait prise après de longues heures de réflexion et d’insomnie.
Il alla tisonner le feu pour se donner le temps de reprendre courage. Ce qui était certain c’est qu’elle ne pouvait demeurer ici. Ce qui était sûr c’est qu’il n’avait aucune idée de la manière dont elle pourrait regagner le XXIème siècle. Pour le reste, il y avait tant de possibilités que le matin avait effacé les résolutions de la nuit.
- Vous devez partir ! fit-il sans se retourner vers le lit.
- Je ne demande pas mieux, répondit Cathy. J’ai envie de me dégourdir les jambes…
- La question est donc comment vous faire sortir d’ici sans qu’on vous repère… Et comment vous permettre de survivre au dehors vous qui n’êtes qu’une faible femme…
- Moi, une faible femme ?!… Mais tu m’insultes là, Gilbert !
Le pape ne sut pas ce qui le heurtait le plus. Qu’elle l’appelât par son prénom pontifical ou qu’elle repoussât sans ménagement aucun sa sollicitude. Il décida de ne pas relever la chose pour ne pas la froisser davantage et poursuivit.
- J’avais pensé vous déguiser en moniale mais, même ici, ce sont des vêtements qu’on ne peut point rober sans que cela se remarque… Puis j’ai pensé que vous sortiriez plus facilement sous l’uniforme de mes gardes car, comme eux, vous êtes élancée… Mais dans tous les cas, on ne pourra que remarquer une personne sortant de mes appartements sans y être entrée précédemment…
- Ne vous frappez pas ! Sortir c’est pas un problème pour moi… Ce que je ne vois pas c’est comment je vais rentrer chez moi… Maman commence à me manquer… Et même Franka, c’est dire…
- Qui est Franka ?…
- Ma demi-sœur adoptive…
- Votre quoi ?…
Il fallut bien une trentaine de nos secondes pour que le pape Gilbert réussisse à décoder le lien particulier unissant Cathy et Franka.
- Eh bien, les relations familiales se seront sacrément compliquées à votre époque.
- Et encore, vous ne connaissez pas Franka… Monsieur Gilbert, comment je vais rentrer chez moi ?
Elle avait de petites larmes brillantes au coin des yeux et le pape ne put s’empêcher de trouver cela charmant et touchant.
- Je ne sais pas… Mais je vais aller étudier certains ouvrages sulfureux dont nous conservons copie dans nos caves. Peut-être s’y trouve-t-il un sortilège quelconque qui pourra vous renvoyer dans votre époque… En tous cas, je prierai pour vous, jeune dame… Si je trouve comment vous faire sortir d’ici sans drame et dans la plus grande discrétion.
- Je vous ai dit que ce n’était pas un problème. Je vais sortir par la fenêtre…
- Par la fenêtre ? Mais je suis au deuxième étage…
- Et alors ?… J’ai fait pire… Un jour, à New York, j’ai marché sur une corniche au 43ème étage…
- Où ça ?…
- A New York… C’était un restaurant… Et c’était trop cher pour l’argent que j’avais sur moi… Alors comme mon thérapeute, le docteur McCartney, m’a dit que c’était pas bien de coucher avec le patron du resto dans ces cas-là, j’ai préféré partir par la fenêtre… Ah oui, c’est vrai que vous ne connaissez pas New York…
- Non… Et je ne connais pas non plus le docteur Mc je ne sais pas quoi… Mais il doit avoir du travail avec vous… C’est une sorte d’exorciste ?…
- Ah non, c’est un thérapeute… C’est comme ça qu’il dit… Franka, elle, elle dit que c’est un escroc… En fait, je ne vois pas bien la différence… Bon, allez, faut que je me sauve…
Elle claqua deux grosses bises sur les joues du souverain pontife.
- Attendez, fit-il, vous ne pouvez pas partir comme ça.
Gilbert IV se dirigea vers une grande malle d’où il tira une bourse confortablement remplie et un parchemin.
- Voilà qui vous aidera à vous débrouiller un moment. Si rien ne vous a renvoyé dans votre temps d’ici trois jours, achetez une robe de nonne à « Tout pour la messe » au 112 camino Umberto Tozzi et demandez-moi audience… Je trouverai toujours à vous recevoir.
- J’espère bien… Je ne connais que vous en 1221… Et encore ! Vous n’êtes même pas dans le dictionnaire.
Gilbert IV regarda Cathy nouer sa chemise autour de la taille pour qu’elle n’entrave pas ses mouvements, puis il la vit passer du côté de la paroi et, tranquillement, en cherchant sereinement ses prises, descendre vers la rue. On aurait dit une araignée humaine. Quel être singulier !

John Heathrow maîtrisait suffisamment bien le vol pour pouvoir arrêter de battre des bras de temps en temps. Il commença par s’approcher du duc du Safesex qui, la langue serrée entre les dents comme un jeune moine sur sa première copie au scriptorium, s’appliquait à battre en mesure. D’une glissade sur le côté, il passa sous le ventre de son chef puis, se remettant à agiter les bras, remonta pour se placer sur sa gauche. Il renouvela ensuite la manœuvre en l’inversant pour revenir sur sa droite. Le duc comprit fort bien ce que cela signifiait : on avait déjà terminé la traversée du Channel et la campagne normande, panachée de vert, de brun et de blanc, se déroulait à plus de 50 toises sous eux ; il était temps de se séparer.
Le chevalier Heathrow monta soudain en flèche, droit vers le soleil, pivota sur lui-même, replongea vers le duc qu’il croisa à grande vitesse puis s’éloigna face au vent.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 2 Avr 2013 - 15:36

- Je me demande si je ne vais pas finir par aimer cette haleine de rat mort, fit la princesse Podane en se laissant tomber sur un tabouret dans la grande salle de l’auberge.
On fit bloc autour d’elle. Cette attaque disait par avance la morale d’une histoire qu’elle n’avait point commencé à conter. Elle ne pouvait s’arrêter sur ce simple point d’exclamation, personne ne l’aurait compris. Elle enchaîna.
- J’ai entendu Katy se lever et ne point revenir. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner où elle était allée. Je ne l’en blâme pas, il est même avéré qu’en agissant ainsi elle aura sauvé la vie à beaucoup d’entre nous.
Cette seconde conclusion était encore plus énigmatique que la première. Le cercle des compagnons et compagnes de la geste se resserra encore comme si se rapprocher de Podane était le moyen le plus sûr de toucher à la vérité des événements.
- Lorsqu’ils sont montés c’était avec l’idée de piller chacun de nos bagages et de nous occire un à un. La chance aura voulu qu’ils commencent par cette chambre où j’étais désormais seule.
- La chance fut surtout pour eux que le couloir ne fut point surveillé par qui devait s’y trouver, souligna perfidement dame Katy.
Le seigneur de Grime ne broncha pas. Philippa regarda ailleurs.
- Ils cherchaient de l’or, des pierres précieuses, des étoffes, de belles monnaies… Autant de choses que nous ne transportons point à la fois parce que nous ne sommes pas si riches que cela et parce que cela serait s’alourdir inutilement pour les longs trajets que nous avons à parcourir. Voyant qu’ils étaient bien décidés à me trancher la gorge avant de passer à la chambre voisine, j’ai affirmé être la seule chose ayant quelque valeur dans la pièce. Ils étaient loin de moi, penchés sur mes bagages, et ils n’ont pas compris que la puanteur soudaine sortait de ma bouche. L’aubergiste, ou celui qui en tenait le rôle, a alors crevé le papier huilé pour faire entrer de l’air frais. « Précieuse au point que tes amis paieraient une grosse rançon pour te récupérer ? » a-t-il demandé. J’ai hoché la tête pour dire que oui. Il s’est rapidement concerté avec sa mégère, m’a encore questionné : « Es-tu d’un sang royal ou princier ? ». Visiblement, ils n’auraient point pris de risques pour une fille de simple sire mais une jeune femme de rang si haut cela les faisait déjà saliver. J’ai donc hoché à nouveau la tête. Ils m’ont lié les mains dans le dos, enfourné un tissu crasseux dans la bouche et m’ont trainée jusqu’à la porte de côté.
- Mais comment Mi-Mai a-t-il pu ne pas les entendre ? questionna Killian de Grime.
- Il n’était pas à son poste, avoua Podane.
- Ben quoi, s’emporta l’écuyer, on peut quand même aller pisser de temps en temps !
La justification tomba dans un silence presque indifférent. On attendait la suite du récit de Podane.
Comme vous sans doute…
Et il faudra patienter encore car l’actualité nous amène ailleurs.

Le lecteur pointilleux – et même parfois pointilliste – aura pointé un évident problème linguistique. Comment Cathy Van der Cruyse, Belge de la racine des cheveux à la pointe du talon de ses bottes, pouvait-elle communiquer avec un pape pour qui la Belgique et, au-delà, la langue du beau pays de France (c’est-à-dire le Bassin parisien à cette époque) étaient choses inconnues. Point d’interprète diplômé des plus grandes universités entre eux, point de diplomate blanchi sous le harnois d’une succession de postes dans tout l’Occident pour servir de truchement. Alors ?… Signe évident d’un bug dans le récit de cette quête médiévale ou facilité littéraire à bon compte ?
Eh bien, ni l’un, ni l’autre… Il se trouve que Cathy, un jour où elle s’ennuyait dans une bibliothèque - Franka et le commissaire Roland de Roncevaux interrogeaient durement un employé suspecté d’avoir livré à une puissance ennemie la recette des chocolats Jeff de Bruges – avait saisi machinalement un manuel universitaire portant sur le latin médiéval à l’intention des étudiants dans l’art difficile de la diplomatique. Toute autre personne que notre Cathy aurait reposé l’ouvrage avec indifférence et dégoût… Oui, toute autre personne mais Cathy n’était pas tout le monde, c’est-à-dire quelqu’un de normal. Elle avait commencé l’ouvrage, y avait pris un certain plaisir quand bien même elle n’y comprît pas grand chose, l’avait emprunté, terminé chez elle tout en regardant une émission de téléréalité et l’avait finalement ramené lorsqu’on était venu arrêter le bibliothécaire. Du coup, entre autres facéties d’une personnalité riche mais déconcertante, elle parlait le latin médiéval à la perfection…
Mais pas l’italien de la rue et de la même époque…
Elle ne tarda pas à s’en rendre compte lorsqu’elle voulut se faire servir un petit-déjeuner. Non seulement, le mot « pancake » n’était pas dans son lexique personnel mais il n’était pas non plus dans celui du cabaretier de la via Comjetepus.
Même avec un beau ducat de Venise, l’homme n’avait rien voulu savoir. Il s’acharnait à poser devant Cathy une sorte de mixture verte et brune là où la jeune Belge aurait voulu des crêpes, du sirop d’érable et un bon chocolat bien chaud. La patience se situant au 563ème rang des qualités de Cathy, le ton avait monté puis un bras prêt à frapper. Manque de chance pour le latin-baffeur, la joue ne s’était pas tendue. Au contraire, un bras plus jeune et plus agile que le sien s’était détendu pour le frapper à la racine du cou.
- Atemi ! avait jubilé Cathy. Non mais !…
Elle n’avait pas jubilé longtemps. Attirée par l’esclandre et la rumeur publique des curieux de tous poils et de toutes plumes, la troupe était intervenue pour maîtriser la furie attablée perplexe devant une ratatouille. Moyennant quoi, elle avait traîné sa jolie prisonnière vers la prison.
Une prison située dans les caves humides du palais pontifical.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 4 Avr 2013 - 0:11

Les faux aubergistes - mais vrais bandits de petits chemins (car la Sologne n’était pas traversée par de grands axes) – avaient trainé Podane jusqu’aux montures volées dans l’écurie par la Purine. La princesse avait été hissée sur son cheval et fouette cocher ! On avait pris le galop… enfin juste le temps que la pseudo-aubergiste se soit ramassée une gamelle que n’aurait pas reniée une meute de chiens de chasse. Ensuite, par précaution autant que par nécessité, on avait adopté une allure plus réduite. Ce n’était pas pour déplaire à Podane : moins on irait vite, plus son oncle Killian pourrait vite venir la libérer.
La nuit était froide mais éclairée par une lune immense qui enveloppait d’une pâleur blanche les arbres tout autour du chemin. Tout en se concentrant pour ne point choir à son tour de sa monture – elle n’avait aucun moyen de la mener et devait suivre à la longe la jument qui précédait – Podane songeait que c’était la première fois de sa vie qu’elle se retrouvait sans un de ses proches… et en particulier sans Katy-Sang-Fing, première spectatrice de ses émotions et contemptrice de ses bienfaits.
- Je dois dire que c’était aussi dérangeant qu’agréable, reconnut-elle au grand scandale de ses auditeurs. J’avais la sensation que je ne pourrais me tirer de ce malheur que seule et cela excita mon imagination. Je mis alors au point un stratagème tout simple qui ne demandait pour être appliqué qu’une petite chute. J’attendis un lieu bien sombre pour me laisser tomber… A la vitesse à laquelle nous chevauchions, je ne me suis pas fait grand mal…
- Et alors ?… Et alors ?… demanda Justin Bibor qui, en tant que plus jeune mâle présent, avait du mal à dissimuler l’émoi que lui causaient les morceaux de chair laiteuse de la princesse qu’on devinait dans l’intervalle des accrocs de sa vêture.
- Et alors ?… Lorsqu’ils sont venus me récupérer, je me roulais frénétiquement dans la boue comme si j’avais été possédée par une force mauvaise. Avec le chiffon sale que j’avais dans la bouche, je ne pouvais que pousser des grognements étouffés qui libéraient derechef une bave fort mal seyante mais terriblement bien venue pour ce que je voulais leur faire accroire.
- Ils y ont cru ?…
- Surtout quand ils m’ont ôté le chiffon et que j’ai pu leur souffler au visage toute la fétidité accumulée sur plusieurs lieues de cavalcade. Je leur ai raconté que le diable prenait possession de moi chaque fois que la lune était pleine et que je me transformais en une créature malfaisante et sanguinaire.
- Et alors ?… Et alors ?…
- Ils se sont enfuis ces lâches ! En me laissant entravée au milieu du chemin…

Le conseiller Yugcibo considéra le pape Gilbert IV avec étonnement. Contrairement à ce qu’il avait pu supposer, il n’était pas en train de perdre la raison ; c’était même l’opposé, le pontife était plus calme que jamais, plus ouvert, comme rassuré de pouvoir reprendre une activité normale. Guido Yugcibo en vint à regretter sa visite à Pietro Ronroni et les révélations qu’il lui avait faites ; cela reviendrait à affaiblir sa crédibilité si on découvrait que ses informations n’avaient aucun fondement.
D’un autre côté, le destin du pontife ayant déjà été réglé par les têtes pensantes de l’Ecclesia Nueva, cela ne changerait rien à la suite des événements. Cette certitude d’un trépas proche et violent du pape n’en attira que davantage l’attention du conseiller lorsqu’il entendit Gilbert IV évoquer cette éventualité.
- Si je mourrais demain, que pensez-vous que les temps futurs penseraient de moi ?
Guido Yugcibo dut se mordre sans douceur la langue pour ne pas révéler que la mort était moins pressée que le pape. Aux dernières nouvelles, elle ne serait point là avant plusieurs jours même si elle galopait comme une furie.
- Seul Dieu a le pouvoir de juger de vos actes et de décider de la date de votre trépas.
- Certes, mon bon Guido, mais les hommes ne sont pas Dieu et ils n’hésiteront pas à juger mes décisions, à maudire mon nom si ce que j’ai pu humblement faire pour le compte de la Sainte Eglise leur a déplu.
- Je ne comprends point les raisons de ce doute.
- Je les comprends tout à fait pour ma part.
Un silence se fit. Gilbert IV saisissait ce que sa demande pouvait avoir d’étrange et de dérangeant pour son proche conseiller. Ne cherchait-il pas de cette manière détournée à obtenir de celui-ci l’aveu de ses propres faiblesses et erreurs ?
- Quelle marque laisserais-je dans l’Histoire ? reprit le souverain pontife se faisant plus précis sur ses attentes.
Cette formulation eut le mérite de libérer les craintes de Guido Yugcibo. Ce que cherchait visiblement Gilbert IV ce n’était autre qu’une forme de célébration de ses qualités. Sur ce point, Yugcibo ne craignait rien ni personne ; il était un redoutable cireur de mules pontificales.
- Une marque large et profonde, votre sainteté. On ne pourra que chanter et louer votre audace, votre vision, vos initiatives au service de Dieu et des chrétiens, l’incessante querelle que vous aurait faite aux païens…
Plus le conseiller accumulait les accents mélioratifs, plus Gilbert IV se décomposait sur son trône pontifical. Soit le conseiller n’était pas honnête, soit il n’avait aucun sens des réalités de son temps. La « prisonnière venue du futur » le lui avait bien annoncé ; au XXIème siècle, Gilbert IV aurait purement et simplement disparu des chroniques de cette époque.
Ce moment précis décida le pape Gilbert à se poser des questions plus fines sur la fiabilité du fidèle Guido Yugcibo.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 6 Avr 2013 - 11:48

Les premiers hoquets plongèrent le duc du Safesex dans la plus grande terreur ; l’énergie vitale qui le maintenait en l’air, le fameux Ker-Ozen, commençait à s’épuiser. Par réflexe, il se mit à battre plus fort des bras mais cela ne changea rien à la situation. Les hoquets se firent plus fréquents… Jusqu’au dernier, brutal, net et définitif qui lui fit perdre le doux accueil que l’air avait bien voulu lui accorder.
Il piqua vers le sol la tête la première…
Terrorisé mais flegmatique comme le devait tout chevalier au service de son roi, il finit sa course rectiligne dans un petit lac gelé dans lequel il s’enfonça comme une lame de couteau effilée dans un jambon d’York.
Un peu estourbi par la violence de son retour sur terre, il manqua se noyer mais, d’un suprême effort, il se délesta de sa lourde épée et de ses éléments de cuirasse pour remonter à la surface.
- My god ! s’exclama-t-il hors de souffle et hors de lui. Heureusement qu’il n’y a pas de témoins à cet atterrissage en catastrophe, on m’aurait traité de poule mouillée.
Le duc prit à peine le temps de respirer et de se remettre de ses émotions : il avait une mission d’une extrême importance à remplir. Cela commandait qu’il oubliât ses propres blessures ou émotions.
Par sainte Diana des souterrains, où était ce foutu chemin de Rome ?

Le récit de la princesse Podane avait placé tout son auditoire sous haute tension. La perspective d’avoir à ouïr encore bien des faits étonnants renforça encore celle-ci et on vit chacun jouer du coude pour être au plus près de la douce narratrice.
- Mon fils, s’énerva sœur Trisquelle, quelle inconvenance de vouloir ainsi me passer devant pour me boucher le regard ? Vous ne manquez pas de toupet !
- Ma mère, répliqua O le troubadour, vous vous emportez sans me comprendre. Je n’ai été que le jouet d’une forte poussée venue de l’arrière et qui m’a précipité sur vos devants.
- Vous eussiez pu y résister, vous n’êtes point fait de sable et de chaux ce me semble.
- Ma mère, vous me cherchez querelle en vous attaquant à mon apparence ce qui n’est pas chrétien.
- Ne venez point me dire à moi ce qui est chrétien et ce qui ne l’est pas !… J’ai en théologie plus de connaissances et de grades que vous n’en avez dans l’art de la musique dans lequel paraît-il vous excellez sans que cela ne m’ait jamais sauté ni aux yeux ni aux oreilles.
- Vous n’êtes que…
- Il suffit !!!
On aurait pu s’attendre à ce que Kilian de Grime intervienne pour mettre fin à ce débat bénin qui tournait à l’aigre. Il n’en eut pas la temps. Forte d’une personnalité que les événements de la nuit avaient aidé à s’affermir pleinement, Podane avait haussé le ton afin de pouvoir reprendre le récit de sa geste individuelle.
- Vous avez raison, ma nièce… Que ceux qui n’ont pas la sagesse d’écouter aient au moins celle de se taire.

De Roanne, Melba de Turin et sa troupe avaient pris le chemin de Lyon. L’ancienne capitale de Lugdunaise fut traversée avec difficulté tant la presse y était importante à la hauteur du petit quartier de Fourvière.
- On pourrait construire un tunnel ici, maugréa l’aventurière. Cela permettrait de gagner du temps.
Elle songea alors que lorsque toutes les prédictions seraient accomplies et qu’un ordre nouveau régnerait sur l’ensemble des terres de Dieu, il serait temps de réaménager toutes ces routes. Elle trouvait le temps long chaque jour davantage : Rome semblait bel et bien au bout du monde et elle n’était plus très sûre, au fond d’elle, de trouver la force en arrivant, moulue, fatiguée et épuisée dans la capitale de Gilbert IV, pour commettre l’acte pour lequel elle y était envoyée. Peut-être lui faudrait-il quelques jours pour retrouver tout son caractère et cette aura maléfique qui en faisait la digne disciple et héritière de la secte orientale des Assassins ?
Elle ne pouvait échouer.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 6 Avr 2013 - 17:42

- J’avais récupéré nos montures, les quelques breloques dérobés par les faux aubergistes dans mes bagages et je reprenais le chemin de la ville quand une ombre imposante s’est dressée au milieu du chemin. Droit comme un i, un bras replié à la hauteur du menton et brandissant une espèce de carré jaunâtre devant lui.
- Un nouvel importun soucieux de vous rober ce que Dieu vous a gardé jusqu’à ce jour de si précieux ? demanda sœur Trisquelle.
- C’est ce que j’ai cru dans un premier temps. J’étais bien décidée à ne pas me laisser faire, j’avais toujours mon gros bâton à la main et les deux poignards de mes agresseurs.
- Or donc, il n’était point intéressé par votre vertu.
- Que nenni, chère Katy !… Il s’est présenté comme Julien Le Mède, le génie de la forêt.
- Allons bon ! s’exclama Justin Bibor en se mettant à trembler… Un génie ! Après tant de meurtriers, de sorcières et de traîtres… Cette quête finira par nous tuer tous…
- Cesse de dire des bêtises ! commanda Mi-Mai. Nous sommes tous vivants et moi qui te parle suis le mieux placé pour te rappeler que les miracles ne nous ont pas manqué depuis le début.
- Taisez-vous tous les deux !
La voix du seigneur Killian n’avait rien de doux. Elle s’était chargée de cette nervosité, de cette électricité, qui courrait dans l’air depuis que la princesse avait entamé son récit. Chacun pressentait qu’elle n’était point sortie indemne de cette rencontre avec le génie Julien.
- Il paraît que je l’ai dérangé pendant son sommeil avec mes râles et mes cris de possédée. Il m’a donc jeté un sort qui ne cessera que si nous parvenons à le distraire en lui contant une histoire drôle qui le fera rire.
- Un sort ?!… Mais quel sort, très chère Podane ? interrogea sœur Trisquelle. Vous paraissez au meilleur de vous-même après tant de tracas.
La princesse ne répondit pas. Elle se contenta de faire glisser sa coiffe.
Ses cheveux avaient littéralement changé de couleur et la faisait ressembler à une renarde.
- Voilà ton cadeau la rousse ! a-t-il dit…
- La couleur des possédées, s’exclama la mère supérieure en se signant lentement. Dieu seul sait ce que cache ce sortilège.
- Si nous ne parvenons pas à le distraire, cette rousseur gagnera tout mon corps. Je deviendrai renarde et mon destin sera de voler dans les poulaillers de quoi lui permettre de se nourrir tandis qu’il passe ses journées à écrire sur de petits parchemins jaunis des questions qui n’intéressent que lui.
- Qu’attendons-nous ?! s’écria Justin Bibor… Raconter une histoire drôle mais il n’y a rien de plus simple… J’en connais des dizaines.
- Heureux les simples d’esprit, laissa tomber Philippe O. Croyez-en ma longue expérience des génies et sorcières en tous genres. Ils ne sont jamais aussi redoutables que lorsqu’ils semblent aisés à contrer.
- Nous verrons bien !… trancha Killian Rassemblons nos affaires et en route… Il faut casser cette nouvelle malédiction afin de pouvoir au plus vite en terminer avec cette quête. L’Auvergne est encore bien loin.
On se dispersa sans délai… mais non sans craintes.

La tête pleine de doutes, Gilbert IV avait à peine touché à son repas du midi au grand désespoir des cuisiniers qui ne savaient plus à quel saint-honoré se vouer. La veille, le pape avait dévoré comme quatre ; aujourd’hui, il avait grignoté tel un rouge-gorge angineux.
Il repoussa la crème qu’ont venait de lui servir. Plus il y songeait, plus les desseins de Dieu lui apparaissaient clairement. Si cette femme du futur était venue le prévenir de sa non-existence c’était pour lui montrer qu’il errait dans sa propre vie comme dans les fonctions qui étaient les siennes. Si son souvenir devait se trouver ainsi nié c’est qu’il aurait failli dans sa mission. Après l’intransigeant Innocent III, il avait souhaité poursuivre l’œuvre de celui-ci mais en lui donnant des formes moins sévères. C’était sans doute là son erreur et la levée des oppositions autour de lui n’était que la conséquence d’une telle faiblesse.
Il allait frapper durement les esprits puisque c’est bien cela qu’on semblait attendre de lui. Il s’était voulu doux pasteur, on l’attendait chien de berger… Eh bien il aboierait. Et il mordrait les mollets ce ceux qui refuseraient de se plier à son autorité et trameraient dans l’ombre quelque sombre complot contre lui.
Il fit convoquer Herman Stoicus, le chef de sa garde personnelle, plutôt que son chef cuisinier, à la fin du repas. Lorsque le mercenaire suisse se présenta, sa lourde hallebarde réglementaire à la main, il fut étonné d’entendre le souverain pontife lui donner l’ordre de procéder à une arrestation. Jamais, en tant d’années de pontificat, Gilbert IV n’avait agi ainsi.
- Vous trouverez dans cet ordre écrit le nom de la personne qu’il conviendra de serrer en mes geôles. Au secret le plus absolu. Je serai la seule personne à le pouvoir visiter. Est-ce clair ?
- Barfaitement glair, fotre zainteté ! répondit Stoicus en claquant mentalement des talons.
- Trouvez-vous quelque chose à redire au nom que vous pouvez lire sur cet ordre ?
- Mein Gott, fotre zainteté mais c’est le signore Yugcibo !...
- Parfaitement !
- Z’est comme zi z’était fait !… J’œuvre afec joie…
Herman Stoicus tourna les épaules avant les talons mais le résultat fut bien celui qu’attendait Gilbert IV. Il s’éloigna l’esprit pénétré d’une mission à laquelle il paraissait apporter une grande satisfaction. Le pape comprit alors qu’il ne s’était point trompé : dans son entourage proche, la personnalité et l’action de Guido Yugcibo n’étaient pas populaires.
- J’irai te voir dans ta cellule, méchant homme, siffla-t-il entre ses dents. Et tu me diras ce que tu complotais dans mon dos.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 6 Avr 2013 - 23:15

Jamais un chevalier de la couronne anglaise ne sombrait dans un état de panique. Le duc du Safesex ayant été élevé avec au cœur cette philosophie de l’honneur, il allait et venait sans s’énerver le moins du monde entre étangs et bois, visant au loin les deux tours d’un château qui dominaient l’horizon. La faim commençait à le tenailler ; pour la soif, extrême après avoir brûlé pendant des heures le Ker-Ozen avalé le matin-même, il avait abusé des eaux locales, fraîches et abondamment disponibles avec la fonte des neiges récentes. Sans trop de succès.
- My God ! Ce château maudit semble se dérober à moi. Plus je m’en approche et plus le chemin m’en éloigne.
Il est vrai que la route de terre glaiseuse semblait hésiter à se diriger franchement vers le castel aux murs noirs, fièrement planté sur sa motte castrale. Comme si on voulait avertir le voyageur par de telles divagations d’un péril quelconque à poursuivre en cette direction.
Le duc n’étant ni un couard, ni un voyageur ordinaire, il ne tint aucun compte de cet avertissement divagant. A dire le vrai, il n’en prit même pas conscience étant obsédé en sa tête par un vieux chant de guerre qu’il entonnait avant chaque bataille.

Le génie des bois attendait le retour de sa victime. Il s’était posé sur une vieille souche et relisait avec avidité ses petits morceaux de parchemins. C’est là que les cavaliers de la geste le trouvèrent.
- Oh oui oui oui oui oui oui !!! lança-t-il en guise de salut.. Oh comme j’aime ça ! Comme j’aime ces moments !…
- Eh bien pas nous, rétorqua Killian de Grime. Nous avons autre chose à faire qu’à venir visiter un esprit de la forêt aux comportements délirants.
- Ce n’est pas moi qui ai commencé, se défendit le génie Julien. Ce n’est pas moi qui ai commencé… J’étais tranquille lorsque la damoiselle m’a tiré de mon sommeil. Elle n’a que ce qu’elle mérite… Alors qui sont les trois champions qui vont avoir l’honneur de défendre le sien ?… Je vous préviens, si aucun de vous ne parvient à me tirer le moindre rire, elle m’appartiendra pour l’éternité.
- L’éternité ? Rien que ça ? ironisa le chevalier. Que vais-je dire à son père qui me l’a confiée ?
Julien le Mède haussa ses hautes épaules rembourrées. Il attendait le nom de ses adversaires et ne consentirait plus à parler que lorsque ceux-ci seraient connus.
Sœur Trisquelle secoua la tête. Même si elle savait s’abandonner à la gaité, elle n’avait aucun talent pour faire rire… Ou si elle le faisait c’était à son corps défendant.
Philippa et Katy-Sang-Fing se mirent en retrait. Pas plus que la religieuse, elles n’avaient la fibre comique.
Il ne restait que les hommes.
- Je suis volontaire, dit Justin Bibor en faisant un pas en avant.
- Je ne sais pas d’histoires drôles, affirma Killian.
- Pas d’histoires drôles, seigneur ? s’étonna Mi-Mai… mais je vous entendis naguère en conter tant et tant.
- Elles ne sont point pour les délicates oreilles de notre auditoire, expliqua le chevalier, gêné.
- Fort bien, en ce cas, je me dévoue pour le service de la princesse, dit l’écuyer…
Il manquait un troisième.
- Non, non, non, fit Philippe O… Je ne sais pas, moi…
- Vous avez l’habitude d’égayer les gens, O… Vous serez sans doute capable de tirer un franc sourire à ce génie.
- Non vous dis-je… Je ne connais aucune de ces histoires… Je suis un poète, je pince les cordes de mon luth, je donne de l’émotion et du sentiment… Je ne fais pas rire… Essayez plutôt de trouver un fol, un acrobate ou un montreur d’ours ; ils auront plus de chances de réussir à distraire ce génie des bois.
- C’est décidé ! trancha Killian de Grime… Mais vous passerez le dernier… Les choses devraient être assez rapides car Bibor connaît mille histoires et c’est un joyeux drille.
- En avez-vous fini ? demanda d’un ton agressif Julien le Mède.
- Nos champions sont désignés, répondit Killian.
- Alors qu’ils avancent derrière les trois souches disposées auprès de la mienne… Voici la règle !… Si je ris, vous serez libres et la damoiselle perturbatrice retrouvera sa chevelure. Si je ne ris pas, elle sera mienne…
- Vous l’avez déjà dit…
- Ne m’interrompez pas ! Ici c’est moi qui commande !… Silence sur le plateau ! On n’aide pas ceux qui jouent ! Et on accepte la décision du jury, c’est-à-dire de moi… Elle est souveraine.
- Mais…
- Taisez-vous !… Alors, le premier de nos candidats, c’est Justin… Justin, vous venez d’un petit village au sud du Limousin. Vous aimez bien la bagarre et commettre le pêché de chair avec des demoiselles peu farouches. Vous n’êtes pas forcément très malin mais vous pensez être de la race dont on fait les écuyers… Vous…
- Comment il sait tout cela ? s’insurgea Bibor. Qui lui a donné toutes ces informations sur moi ?… Et puis ce n’est même pas vrai…
- Taisez-vous !
Le cri du génie de la forêt solognote fit trembler les arbres. Le soleil du début d’après-midi se voilà de noir. Un vent gris se leva et tourbillonna autour du maître des lieux.
- Racontez ! J’écoute…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 7 Avr 2013 - 13:00

Le château connaissait une activité de ruche. Dynamisés par les coups de fouet qui volaient aussi bas et nombreux que les hirondelles avant la pluie, les manants du domaine s’activaient pour apporter les derniers aménagements à la salle voulue par la machiavélique baronne de Saint-Dieu. Certains couvraient le bâtiment des vieilles tuiles récupérées sur les anciennes écuries, d’autres badigeonnaient un enduit de couleur vive pour cacher le torchis misérable, d’autres enfin disposaient bancs et fauteuils qu’on était allé, comme en procession, dérober dans l’église du village.
Au milieu d’une telle agitation, le duc du Safesex ne se sentit pas perdu. Cela ressemblait furieusement aux rues de Londres les jours de grand marché lorsque les hommes de sa garde personnelle étaient obligés de lui ouvrir le passage à grands coups de fléaux d’armes tout en le protégeant de la vindicte populaire de leurs grands boucliers transparents. Cette proximité des situations ne mettait que plus cruellement en évidence le fait qu’il était seul, sur une terre inconnue et dont il ne parlait pas la langue. A chaque fois qu’il croisait quelqu’un, vieillard édenté ou jouvencelle accorte, enfant couvert de boue ou grand gaillard, il se fendait d’un salut profond, d’un sourire, mais sans déclore son bec anglais.
Le chevalier John Heathrow lui avait appris quelques phrases de cette langue locale. Cela lui était indispensable pour obtenir le Ker-Ozen nécessaire à la poursuite de son équipée vers Rome. Restait à trouver la personne idoine auprès de qui cette demande pourrait aboutir. Rien ne disait que c’était en ce château noir de pierres et de monde…

- Allez, maintenant c’est le jeu ! Tout le monde est prêt ?!… Vous jouez bien sûr vous aussi…
Le génie Julien montra d’un vaste mouvement du bras l’ensemble de la forêt ce qui incluait bien évidemment les compagnons de la quête. En clair, traduisit Podane pour elle-même, il se sent si fort qu’il ne pense même pas être gagné par un fou-rire frappant tout l’auditoire.
Elle passa la main dans ses cheveux roux. La couleur en elle-même ne la dérangeait pas mais se dire qu’elle risquait de devenir une renarde à l’haleine de putois ne correspondait pas exactement aux idées préromantiques qu’elle avait développées pour son avenir personnel.
- Nous sommes dans un futur proche. Le pape Gilbert IV, dont la sainteté n’est pas à prouver, meurt… Le même jour, meurt aussi le comte de Déesseca, un satyre qui a fait plus de conquêtes dans les lupanars que l’épée à la main. Ils arrivent ensemble devant le grand saint Pierre qui, sans doute à cause de son grand âge, s’emmêle dans son grand registre. Il expédie le pape Gilbert en enfer et le comte de Déesseca au paradis. Le lendemain, il se rend compte de son erreur et donne les ordres nécessaires pour rétablir la situation. Dans le grand escalier entre le paradis et les enfers, le pape et le comte se croisent. Le pape, qui veut prévenir celui qu’il rencontre des turpitudes qui l’attendent, fait part de sa nuit horrible dans l’antre de Satan : « Ce n’était vraiment pas ma place. Au moins, je vais retrouver notre Seigneur Dieu, son fils Jésus et la Vierge ». Et le comte de Déesseca de le regarder l’air navré : « La Vierge ?… Trop tard ! ».
Sœur Trisquelle esquissa un sourire, ce qui était beaucoup vu son état ecclésiastique et le côté amoral de l’histoire. Mi-Mai, qui pourtant l’avait entendue dix fois racontée par son compagnon, s’esclaffa comme s’il la découvrait. Les damoiselles eurent un petit rire. Killian de Grime, friand de tout ce qui pouvait déconsidérer l’Eglise contre qui il avait plus qu’une dent, partit d’un rire vif et sonore qui eût fait choir en des temps anciens les murailles de Jéricho.
Julien le Mède resta impassible. Pas de début de commencement de sourire sur ses lèvres, aucun pétillement particulier dans le regard.
- Je la connaissais… lâcha-t-il. Elle ne m’a jamais fait rire… Même quand c’était le pape Léon III et l’empereur Charlemagne qui mourraient le même jour.
Justin Bibor écarta les bras en signe d’incompréhension. C’était une de ses meilleures et il pensait l’avoir particulièrement bien troussée pour l’occasion.
- Justin, vous avez perdu !
Sur ces mots, le corps du jeune compagnon de la quête se figea, bras collés au corps, et prit des couleurs sombres comme si toute lumière s’était retirée de lui.
- Mais, s’insurgea Killian de Grime, qu’est-ce que vous lui avez fait ?
- Il est aussi drôle qu’un caillou, se justifia le génie Julien. Je le rends à son état normal. Et, on ne discute pas les règles, c’est moi qui décide… A vous Robert… Alors Robert, on vous appelle couramment Mi-Mai parce qu’on vous a découvert abandonné en ce milieu de printemps. Vous êtes le fils caché d’Enguerrand de Grime et de Jacotte la briarde qui travaillait aux cuisines et fut chassée peu après votre naissance. Vous avez pour passion les échecs… Oh oui… Alors ça c’est bien… Moi aussi, j’adore les échecs… On peut en parler un moment… Vous jouez à quel niveau ?…
- Euh non, les échecs, je n’y joue pas… C’est des échecs que je suis passionné… Je les collectionne. En richesse, en amour…
- Et dans ce petit jeu aussi alors ?… Allons, allons, ne partez pas vaincu d’avance. Tout est possible ! C’est le jeu ! Vous êtes prêts ? Je vous écoute…
- Alors c’est un riche seigneur puissant mais âgé qui veut se remarier avec une toute jeune damoiselle dont l’aspect laisse à penser qu’elle sera une amante passionnée. Inquiet de savoir s’il a toujours la force et la forme pour l’honorer, il se rend chez l’apothicaire d’une ville voisine et il demande à celui-ci d’éprouver son état de santé. L’apothicaire le fait déshabiller, le regarde sous toutes les coutures et plus il le regarde, plus son visage se met à marquer des signes d’inquiétude. « Qu’est-ce qui ne va pas, docte apothicaire ? » demande le seigneur. « Vous allez mourir » répond le savant homme. « Mourir mais enfin ? Dans combien de temps ? »… « 15 » répond l’apothicaire… « Mais enfin 15 quoi ? Je me sens en pleine forme… 15 ans ? 15 mois ? ». Et il entend alors l’apothicaire « 14, 13, 12, 11, 10…. ».
- J’ai failli rire, reconnut le génie seul à garder son sérieux alors que toute l’assistance s’esclaffait… Mais c’était devant la manière dont vous vous épuisiez à retrouver dans votre mémoire les étapes de ce récit… Lequel n’est en lui-même pas drôle du tout…
Mi-Mai rejoignit Justin Bibor dans la pétrification. Il ne restait plus que Philippe O, le troubadour, pour sauver Podane.
La princesse se vit perdue.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 7 Avr 2013 - 15:33

Comme elle le faisait régulièrement, la baronne Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait connecté son miroir sur les derniers événements des aventuriers de la geste. Elle avait besoin d’être certaine qu’ils allaient bien venir donner, tête la première, dans le piège magnifique qu’elle était en train de leur tendre. N’était-elle pas plus belle la vie lorsqu’on pouvait savoir à heure fixe ce qu’il advenait de personnages devenus si proches et familiers ?
Lorsqu’elle découvrit, émergeant d’une brume vaporeuse, l’image d’une Podane à nouveau transformée, la baronne devint furieuse. Il s’était donc passé quelque chose d’inattendu, quelque chose qui pouvait remettre en cause ses plans.
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se pencha vers l’extérieur et hurla un ordre qui contenait toute sa frustration.
- Arrêtez tout !… Je ne veux plus entendre un bruit ou je vous fais tous dissoudre dans une barrique de vin de mes domaines !
Dans le miroir, elle reconnut Philippe O, « son » troubadour. Mine blême comme à chaque fois qu’on attendait de lui un quelconque acte de courage, lèvres serrées, il faisait face à une sorte de bellâtre vêtu de manière excentrique. Une vieille connaissance à elle… Julien le Mède, le génie de la forêt de Sologne. L’homme qui parlait tout le temps à toute vitesse et ne riait jamais. Le face-à-face était inégal.
- Rentrez chez vous ! cria-t-elle par la fenêtre… Et faites-vous oublier jusqu’à demain matin si vous tenez à votre peau !… A la pique du jour, je vous veux tous ici. Vous reconstruirez mon écurie.

- Alors, Philippe, vous êtes troubadour… Je vois que vous êtes actuellement sans emploi régulier… Vous voulez peut-être profiter de l’occasion pour lancer un appel ?
- Un appel à qui ?…
- A de nobles et riches protecteurs qui pourraient nous entendre et vouloir vous employer…
Philippe O regarda autour de lui. Quels nobles et riches protecteurs y avait-il ici ? Le seigneur de Grime ne l’aimait pas et sa nièce allait rejoindre la grande famille Goupil lorsqu’il se serait lamentablement vautré à l’épreuve à venir. A la limite, il aurait pu lancer un appel à la baronne de Saint-Dieu mais il l’avait trahie et craignait plus que tout – plus même que l’épreuve qui l’attendait – le moment où elle le retrouverait et exercerait contre lui une vengeance terrible dont elle avait le secret.
- Oui je voudrais lancer un appel, fit-il… A de nobles et riches protecteurs ou à quiconque pourrait quelque chose pour moi… Sortez-moi de là !…
Il fit un mouvement pour quitter la haute souche derrière laquelle il était placé au côté des deux écuyers pétrifiés. Ses pieds refusèrent de bouger comme enracinés dans le sol tourbeux de la forêt.
- Ne quittez pas vos marques, c’est important pour la lumière, le gronda le génie Julien. Donc, Philippe, vous avez une vraie passion pour votre art mais aussi pour les coups tordus, les trahisons, les renoncements face aux difficultés. Vous êtes couard, sans parole et vous vous dérobez pour un oui pour un non… Est-ce que vous auriez quelqu’un à saluer particulièrement ?…
- Oui… Je voudrais embrasser Katy-Sang-Fing… Une dernière fois…
- C’est méritoire de votre part puisque depuis ce matin vous ne pensez qu’à une seule chose, vous débarrasser de cette oie blanche dont les élans de la nuit précédente ne vous ont pas véritablement comblé.
- Mais…
- Silence !… Tout le monde se concentre… Je vous écoute, Philippe… Faites-moi rire.
Le troubadour se gratta l’arrière du cou. Des histoires drôles ? Il en avait entendu des quantités astronomiques au cours des banquets auxquels il avait participé. Certaines drôles, d’autres moins… Toutes étaient généralement fort lestes et évoquaient des thèmes qui n’étaient point ceux qu’il illustrait dans ses chansons délicates et pleines d’amours courtoises. C’était si différent de ce qui l’intéressait que s’il mémorisait la chute de ces petits récits il était incapable d’en entamer un de manière convenable. Alors le mener au bout…
- Eh bien…
Il recommença à se gratter le cou. Une goutte de sueur vint se mêler à ses doigts. Dernière émotion d’un corps voué à l’état de pierre pour l’éternité ?
- C’est un chevalier qui arrive devant un château dont le pont-levis est fermé… Il appelle, il corne… Rien ne se passe…
- Et ?…
- Ben, il repart…
Il faudrait un néologisme plus fort que consternation pour dépeindre le sentiment qui s’abattit sur tous ceux qui, pétrifiés ou non, purent entendre et voir la prestation du troubadour.
- Mais c’est tout ? s’étonna le génie de la forêt.
- Ben oui…
- Mais c’est absurde !…
- Ben non… C’est pas absurde, c’est fermé… Alors il repart…
Le visage de Julien le Mède fut soudain parcouru d’une onde qui l’électrisa d’une oreille à l’autre. Certains de ses muscles se détendirent, d’autres se contractèrent. Ses lèvres s’ouvrirent peu à peu comme le rideau d’un théâtre à l’amorce d’un dernier acte fatidique. Un bruit indistinct s’en échappa. Comme un gloussement de gallinacé marqué de hoquets sporadiques. Ce n’était que léger mais il riait…
Puis, une contraction plus sévère le fit basculer dans un rire inextinguible, nerveux et surtout sans raison aucune. Il ne se maîtrisait plus en rien et chaque tentative pour prononcer un mot se terminait par un hoquet supplémentaire, un manque d’air et des larmes vives ruisselant sur ses joues. Il riait à perdre haleine.
En un instant, la chevelure de Podane retrouva sa couleur naturelle, Mi-Mai et Justin Bibor leur apparence habituelle.
- Ne trainons pas ! fit Killian de Grime. Il pourrait avoir la défaite mauvaise… Il faut que nous sortions de cette région avant qu’il ne retrouve son sérieux.
Le génie de la forêt, vautré par terre, s’étouffait littéralement tout en flanquant de grandes bourrades du plat de la main dans la souche de chêne sur laquelle il trônait habituellement. Personne ne lui lança le moindre regard en prenant au galop la route du sud.

- Mais ce n’est pas possible ! Il l’a fait !… Qui aurait pu croire ?…
La baronne de Saint-Dieu ne pouvait détacher son regard du spectacle des compagnons de la quête s’éloignant pour tomber dans le piège qu’elle venait de renoncer à tendre. Elle ne savait si elle devait s’en réjouir ou s’en désoler.
- Les êtres ne sont pas forcément ce qu’ils semblent être, dit sentencieusement Vic qui, dans sa petite voiture d’handicapé, s’était glissé auprès de sa maîtresse pour savoir pour quelles raisons ordre avait été donné de suspendre les travaux.
Cette phrase disait quelque chose à la baronne. Quelque chose de dérangeant qui parlait à ses nuits.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 12 Avr 2013 - 22:24

Le travail de pape au début du XIIIème siècle n’était pas des plus compliqués. Certes, on se trouvait fréquemment confronté à des soucis avec les souverains des principaux royaumes d’Occident qui trouvaient que le pontife leur faisait de l’ombre. Certes, il se trouvait toujours un hurluberlu pour se faire proclamer pape à son tour et, enflammant les esprits faibles, songer à marcher sur Rome à la tête d’une armée de gueux. Certes…
Mais quand on avait dit toute une litanie de prières, célébré une messe, paraphé quelques papiers, reçu en audience un illustre voyageur engagé sur les chemins d’une rédemption par le pèlerinage, il y avait beaucoup de temps vides et mornes. Lectures et méditations les occupaient mais tournaient bien vite à l’ennui.
Gilbert IV se rendit compte que la présence de l’étrangère du futur avait eu le mérite de remplir sa vie au cours des dernières journées. Depuis son départ – sa descente serait plus exact – il ne s’était pas passé une heure sans qu’il songeât à ce qu’il pouvait advenir d’elle dans cette ville inconnue et si déroutante. Aussi, quand il en eut terminé avec son secrétaire aux bons offices, il se décida à rejoindre la chancellerie pontificale afin de consulter le signor Tutteperdi son archiviste.
- Votre sainteté ? s’inquiéta le fonctionnaire pontifical dont la peau pourtant diaphane blêmit davantage encore devant une visite si incongrue.
- Salut à toi, fils de l’ombre !…
Ce surnom, Tutteperdi l’avait gagné en étant le plus discret et le moins en vue des proches directs du souverain pontife. Il n’émergeait des quelques salles placées sous son autorité que lorsqu’on avait besoin d’en faire saillir un document particulier à opposer à un malotru désirant extorquer quelque argent au pape. Le reste du temps, on ne savait trop ce qu’il pouvait manigancer et à, vrai dire, tout le monde s’en moquait. Y avait-il plus insignifiant que ce grand échalas malingre aux cheveux rares et qui suintait l’ennui et la poussière ?
L’archiviste plia sa grande carcasse pour venir baiser l’anneau pontifical. En se redressant, ses yeux croisèrent ceux de Gilbert IV. Le regard inquiet de Tutteperdi ne laissa pas le pape indifférent : cet homme n’avait pas l’âme sereine des innocents.
- Que me vaut l’honneur de votre visite, votre sainteté ?
- Je voudrais solliciter ta grande science sur des prodiges qui m’ont été contés par l’archevêque de Gamla Uppsala venu profiter à Rome de la douceur de notre hiver.
Ce n’était qu’un demi-mensonge. L’archevêque suédois était annoncé pour la semaine à venir. Cloîtré dans sa chancellerie, l’archiviste l’ignorait sans doute.
- Je vous écoute, répondit Tutteperdi en tordant sa main droite dans sa main gauche.
- Il prétend qu’une créature serait apparue dans sa cathédrale il y a un mois en se prétendant venue du futur.
- Impossible ! trancha l’archiviste.
La réponse fut si abrupte et si ferme que le souverain pontife eut de la peine à masquer son courroux. Tutteperdi n’avait rien de l’innocent homme dont il avait porté le masque pendant des années. Se pouvait-il qu’il fût lui aussi, comme Yugcibo, vendu aux intérêts voulant abattre le pontificat en cours ?
- Pourquoi est-ce impossible ? questionna Gilbert IV. Si notre Seigneur a choisi de nous éprouver par de telles épreuves, comment pourrions-nous trancher de manière aussi radicale contre sa volonté ?
- Notre Seigneur n’a jamais réécrit l’Histoire… Un envoyé du futur pourrait le faire. Ce serait un danger, la porte ouverte à tous les périls.
- Tu oublies la résurrection de Lazare…
- C’était il y a bien longtemps, votre sainteté… Et on n’a rien connu de tel depuis lors.
- Selon toi, je dois donc dire à monseigneur de Gamla Uppsala qu’il est bien fol d’accroire les divagations de l’étrangère.
- Il se peut cependant…
- Oui… Il se peut ?…
- Que la dame soit de ces illuminées qui croient voir en le futur… Ses délires auront abusé ce saint homme.
- Sans doute, répliqua le pape en faisant mine de s’avouer vaincu par cette explication. Sans doute… Pourtant, monseigneur l’archevêque m’a montré des objets qui ne sont point de notre connaissance. Ni les païens d’Orient, ni les hommes d’ébène du grand Sud n’en ont jamais produit ou vendu de tels.
- Avez-vous de ces objets ? demanda l’archiviste.
- Je n’ai pour l’instant que des affirmations. J’aurais prochainement ces preuves entre les mains et je ne manquerai pas de te les soumettre pour expertise.
- Je serai honoré de cette confiance.
La main droite de l’archiviste se mit à malaxer nerveusement la gauche. Ce geste démentait totalement sa dernière phrase.
- En attendant, si tu me montrez les ouvrages interdits qui pourraient contenir formules ou pratiques diaboliques pouvant générer de telles apparitions ?…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 13 Avr 2013 - 13:38

Le duc du Safesex ne tarda pas à être repéré par le régisseur-adjoint des domaines de la baronne ACR de Saint-Dieu.
Forcément !
Il venait vers le château quand les manants, chassés par l’ire retentissante de la propriétaire des lieux, s’en retournaient le corps cassé et des ampoules plein les mains vers leurs masures.
- Tu es sourd ? La baronne a dit qu’il fallait que vous déguerpissiez…
- What ? répondit le duc.
Il enchaîna avec une des phrases apprises à la source du savoir savant de John Heathrow.
- Esse queu… vus auriez… s’il vous play… du… Ker-Ozen… pur moâ ?
- Ah ?! Parce que tu viens ici pour mendier ?… Je me disais bien aussi que je ne te connaissais pas… Sinon tu saurais qu’ici on est reçu à coups de fouet quand on ose tendre la main.
Le régisseur-adjoint, un ancien palefrenier des comtes du Rouergue chassé pour moult indélicatesses, n’avait pas le cœur sur la main. Il ne se trouvait en lui nulle charité et la foi chrétienne l’avait abandonné depuis longtemps. Il eut sans aucun doute et sans le moindre remords fait déguerpir l’intrus à coups de pied ou en le lapidant s’il n’avait aperçu aux doigts de sa victime potentielle deux énormes bagues. Rubis et saphir estima-t-il avec l’expérience de celui qui a déjà trafiqué de telles matières après les avoir sosutraites à leurs légitimes propriétaires.
- T’es pas d’ici mon gars, hein ?… Et t’as l’air un peu minable… Ca te dirait de t’en jeter un dans le gosier ?…
- What ?
- Je confirme, t’es pas d’ici… Allez, approche, fais pas ta méchante… On va discuter un peu.
Jérôme Caille-Huzac, le régisseur-adjoint, s’approcha du duc, passa amicalement son bras autour de ses épaules et le serra contre lui.
- C’est pas la peine de te faire des cheveux, mon gars. Je vais m’occuper de toi… J’ai un plan…

Au monastère de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent, on avait l’habitude d’entendre frapper au portail lorsque le soir tombait. Il y avait toujours quelques gueux et gueuses pour venir quêter un fond de soupe ou un peu de vieux pain durci.
Ce soir-là pourtant, lorsque sœur Alizé vint ouvrir pour répondre aux lourds cognements entendus jusqu’à l’intérieur du réfectoire, elle se trouva face à une dizaine d’hommes en armes portant la livrée d’Etienne de la Bruyère, évêque de Nantes.
- Nous sommes céans pour saisir de corps la mère supérieure. De par le for épiscopal de notre seigneur, monseigneur de Nantes !
Sœur Alizé ne put dissimuler sa surprise. Arrêter mère Trisquelle était aussi insensé que vouloir mettre le vent en bouteille ou donner de la viande à manger à des vaches. S’il était dans ce monde de misère une femme sainte parmi les saints c’était bien elle. La moniale commença donc par défendre celle dont elle assumait les fonctions.
- La mère supérieure n’est point ici et quand bien même elle eût été en ces murs, je ne vois pas ce que monseigneur l’évêque pourrait lui reprocher. Il la connaît depuis longtemps et n’ignore pas l’ensemble des vertus qui sont siennes.
- Je ne sais ce qu’il lui veut… Nos ordres sont de la lui ramener sans tarder !
- Elle n’est point ici, je viens de vous le dire.
- Je crois plutôt que tu cherches à nous égarer et à donner le temps à cette vieille chouette de s’envoler par quelque porte dérobée.
- Mère Trisquelle est trop honnête pour fuir si la justice de son seigneur évêque la réclame… A plus forte raison par une porte dérobée, elle qui n’a jamais rien volé de sa vie !…
- Pousses-toi !
Le chef de l’escouade armée bouscula sœur Alizé qui s’effondra sur le froid sol de terre battue. Avant que celle-ci ait pu se relever, les hommes de l’évêque se répandaient déjà à l’intérieur du monastère.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 13 Avr 2013 - 23:55

La cavalcade s’était poursuivie toute la journée.
Un homme avait osé recommander un ralentissement d’allure lors d’un changement de monture. Melba de Turin lui avait mis un poignard sur la gorge pour l’amener à reconsidérer sa position.
Avec efficacité…
Cependant, on était en hiver et les Alpes se dressaient de plus en plus majestueusement sur l’horizon. Il était hors de question de poursuivre les longues étapes nocturnes sur des chemins qu’on allait trouver étroits, couverts de neige ou luisant de glace traitreuse.
Melba choisit donc de faire étape pour la nuit à Grenoble. A l’allure à laquelle elle et ses compagnons avaient avalé les lieues, on pouvait peut-être prendre un peu plus le temps de souffler.
Mais cela, elle ne l’admettrait jamais devant quelqu’un. Plutôt mourir !
Ou plutôt faire mourir !

L’adjoint du régisseur lorgnait avec une avidité si évidente sur les bagues du duc du Safesex que celui-ci ne manqua pas de s’en rendre compte. Il en était toutefois à son septième godet de vin de Touraine et lorsqu’il se dressa pour se saisir de son épée, l’équilibre lui manqua. La mémoire aussi, car l’épée en question reposait au fond d’un lac de la Brenne. La tentative de réaction se solda donc par un échec lamentable. Le duc s’effondra sur le sol des cuisines en fracassant sous lui le tabouret sur lequel Jérôme Caille-Huzac l’avait installé.
- Eh bien, mon ami, fit celui-ci, que vous arrive-t-il ?
- Vous pas mon ami !…
- Mais enfin qu’imaginez-vous ?… Je peux vous jurer, les yeux dans les yeux, que je suis votre ami et que nulle pensée mauvaise ne m’assaille vous concernant… Je me demande bien, ajouta-t-il in petto, pourquoi je prends la peine de lui dire ça, il n’entrave rien à ce que je lui raconte.
- You are a robber ! beugla le duc.
- Mais non, je ne m’appelle pas Robert… Moi c’est Jérôme…
Le régisseur-adjoint posa sa lourde paluche sur la main raffinée et bagousée du duc pour l’aider à se relever.
- Don’t touch me ! hurla le duc. I’m still standing !
En se mettant à genoux, puis en prenant un appui quelque peu branlant sur ses jambes et sur une main, le duc du Safesex réussit à reprendre une position aussi proche que possible de l’horizontale.
- I want Ker-Ozen ! gémit-il tout en se stabilisant par une vigoureuse retro-poussée sur la table de bois.
- I want ! I want ! I want ! Il n’arrête pas de répéter cela, rouspéta le régisseur-adjoint en prenant à témoin les serviteurs présents dans la cuisine. Ce serait quand même plus simple s’il nous disait ce qu’il veut… Tiens, prends déjà un petit coup en plus…
Caille-Huzac versa une nouvelle rasade de vin de Touraine dans le godet du chevalier anglais et l’aida à le porter jusqu’à ses lèvres.
- Et maintenant, fit-il, tu vas aller faire un gros dodo dans l’écurie pour cuver…
Il souleva le duc, l’arrima solidement contre lui et le traîna hors de la cuisine. La vue des gravats traînant encore dans la cour du château lui rappela que les écuries n’existaient plus.
- Bah ! Ecurie ou pas… Il va dormir assez longtemps pour que j’ai le temps de prendre le large. L’essentiel c’est qu’on ne le trouve pas avant demain matin.
Un moment, il se demanda s’il était opportun de fuir. Après tout, rien ne prouverait qu’il avait effectivement dérobé les bijoux et les quelques pièces que l’étranger portait sur lui. Avec un peu de cran, il pouvait reprendre son poste le lendemain comme si de rien n’était. Il n’avait que faire des doutes et de la suspicion générale.
Et puis il songea que maître Vic savait deux ou trois langues. Si jamais l’étranger lui parlait, il y aurait quelque danger à être encore dans les parages.
Jérôme de Caille-Huzac ramassa quelques hardes dans son logement de la tour nord, « emprunta » une monture et partit au grand galop sous les derniers éclats du soleil.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 14 Avr 2013 - 1:28

Le pape Gilbert IV passa deux bonnes heures à examiner à la lueur de trois faibles bougies les grimoires frappés du sceau de l’infamie qu’Ettore Tutteperdi avait bien voulu lui présenter. Il avait lu beaucoup de recettes permettant d’empoisonner un ennemi. Des plus classiques aux plus extravagantes… Certains recommandaient de laisser tremper des vêtements dans un bain de plantes mortelles avant de les offrir à une victime potentielle ; d’autres allaient jusqu’à transmettre des maladies honteuses à travers le pêché de chair, voire des baisers humectés à l’arsenic, cette substance incolore et inodore que les Arabes avaient réussi à fabriquer et dont ils usaient avec succès en Terre sainte contre tous leurs ennemis. Gilbert IV songea que s’il ne risquait rien au contact des femmes, il lui faudrait être plus méfiant désormais en s’habillant chaque matin.
De transport dans le temps, il n’était nulle part question. Le souverain pontife n’en était pas plus étonné que cela. Cette vacuité des sources consultées suffisait à ses yeux à incriminer davantage l’archiviste dont l’attitude lui était apparue suspecte dès son arrivée dans son antre.
- Mais, demanda Gilbert IV, comment faites-vous, mon ami, pour trouver de manière infaillible ce que vous recherchez ?
- J’ai appris et enfoui dans ma mémoire la localisation de chaque ouvrage.
- Dans votre mémoire ?… Tout cela ?…
Le pape balaya d’un geste large l’ensemble de la pièce qui était pourtant la plus petite de la chancellerie et de la bibliothèque confiées à Tutteperdi.
- C’est un prodige ! renchérit-il. Mais si vous veniez à disparaître car, enfin, nous ne serons éternels qu’une fois parvenus aux côtés de notre Seigneur, qu’adviendrait-il de votre successeur ? Il devrait tout reprendre à l’origine ?
- Non, il pourrait se référer au registre dressé par Augusto Bentrovatti sous le saint pontife Grégoire le septième.
- Eh bien, mon ami, fit le pape ravi de la réussite de son petit piège, c’est ce registre que je voudrais emporter avec moi ce soir…

Le retard pris dans la traversée de la Sologne contraignit les aventuriers de la quête à s’arrêter dans la petite bourgade de Vierzon qui se remettait péniblement du siège et du pillage subis en 1196 par les Anglais de Richard Cœur-de-Lion. On n’atteindrait donc pas Bourges qui était l’étape suivante sur le chemin de l’Auvergne. Personne ne se plaignit cependant de cet arrêt plus précoce : on avait galopé à en crever les montures et à en tordre les carcasses des plus endurcis des cavaliers. Depuis des lieues déjà, sœur Trisquelle criait grâce, Philippa regrettait amèrement l’époque où elle était une souris, Justin Bibor songeait avec horreur qu’il ne pourrait honorer de jeune fille pendant plusieurs jours étant fort échauffé dans la région la plus stratégique de son être.
A l’auberge du Pont-du-Cher, aux portes de la cité, il fallut montrer patte blanche avant de pouvoir entrer.
- Pardon, s’excusa le cabaretier en barricadant la lourde porte avec une poutre, mais depuis que les Anglais ont tout brûlé il y a 25 ans, on se méfie… Ils pourraient revenir, ces maudits.
La mention indirecte de l’Angleterre fit remonter dans la mémoire du troubadour Philippe O le souvenir de son bref séjour sur l’île. Il crut sentir la corde de chanvre se serrer à nouveau autour de sa gorge, il lui sembla entendre encore les ricanements proférés dans leur langue incompréhensible par tous les assistants. Son sang se liquéfia dans ses veines, sa bouche s’assécha et ses yeux s’humectèrent d’une buée de larmes. Il ne pourrait jamais oublier qu’il était un survivant.
- Vous avez raison, dit-il, ce sont là de forts méchantes personnes qui n’ont ni notre raffinement, ni notre goût exquis pour les arts et la poésie. Ils ont l’incendie facile et le meurtre dans le sang.
Tout en devisant avec l’aubergiste et sa servante, la Porcine, tous deux rescapés de l’incendie de la ville, le troubadour remarqua une feuille de parchemin placardée au-dessus de la cheminée.
- Qu’est-ce que c’est ? interrogea-t-il.
Compagnes et compagnons de route n’avaient que faire de l’avis en question ; ils s’étaient déjà installés autour de la table et ôtaient leurs bottes. La Porcine, qu’on appelait ainsi en raison de ses rondeurs rosées et de son regard jaune, se pressait pour leur offrir pichets d’eau fraîche et de vin clairet.
- Ce sont des moines qui ont apporté cela hier, expliqua le tavernier… Drôle de manière d’annoncer des festivités… Il paraît que c’est l’avenir !… Pour moi qui sais à peine lire, je ne vois là-dedans nul progrès.
- Vous ne savez donc pas de quoi il s’agit ?
- Ils m’ont dit que c’était une baronne qui se prenait pour une nouvelle duchesse Aliénor et voulait s’entourer de savants, de troubadours, de ménestrels et de jongleurs. Elle veut voir et entendre ce qui se fait de mieux dans les alentours pour élire ceux qu’elle prendra dans sa suite.
Philippe O s’agrippa à l’affiche et, tirant d’un coup sec, la fit venir à lui avant de la rouler pour la faire disparaître dans sa manche.
- Tu pourras dire à ces moines si tu les revoies qu’ils ont parfaitement rempli leur mission. Cette baronne aura avec moi le meilleur joueur de luth et le plus doux des rimeurs de tout le royaume… Il est inutile, ajouta le troubadour en baissant la voix, que d’autres apprennent la tenue de ces festivités ; ils s’y déplaceraient pour rien.
O ne se racontait pas d’histoire. Il savait quelle était cette baronne puisque, à défaut de son nom, le château où on devait se rendre était clairement indiqué. Cette soudaine lubie d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu ne pouvait s’expliquer que par sa volonté de détourner vers elle les aventuriers de la geste. Et c’est à travers lui qu’elle avait prévu de tendre son piège.
Il ne la décevrait pas.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 16 Avr 2013 - 0:04

Le sergent Bégodot dut convenir à regret que la mère supérieure n’était point cachée entre les murs du monastère. Il ne recevrait pas la palme de l’intervention la plus efficace décernée chaque année par l’évêque afin de créer une saine émulation parmi ses hommes d’armes.
- Elle est où alors ? demanda-t-il.
- Ah ! s’emporta sœur Alizé. Voilà soudain que vous voulez m’écouter !…
- Je vous écouterai si vous parlez… Or, pour le moment, vous n’êtes que babil stérile…
- Stérile vous même ! répliqua la sœur. Qu’est-ce à dire que j’ai un babil stérile ? Est-ce que vous même avez quelque chose de stérile ?… Une idée stérile ? Des chausses stériles ? Un tricot stérile ? Tout cela me laisse dans un grand pensement et je pense qu’il va falloir en appeler à Monseigneur l’évêque pour qu’il réforme vos abus de langage et de conduite.
Le sergent Bégodot, qui n’était pas le quart de la moitié d’un sot, n’écoutait déjà plus la moniale. Son regard venait de se porter sur la petite tour qui tenait lieu de pigeonnier dans un coin du monastère.
- Suivez-moi ! commanda-t-il autoritairement à la sœur.
- Vous suivre ? Mais où ?… Chez Monseigneur l’évêque ?… En pleine nuit ?…
- Point !… Vous allez m’accompagner pour recueillir les dernières nouvelles du vaste monde.

Le grand registre d’Augusto Benetrovatti n’était qu’une longue liste de titres d’ouvrages. On y trouvait de tout : des compilations de pharmacopées anciennes, des réflexions malséantes sur les puissants des siècles passés, des grimoires grignotés par les rats gris ou bien des volumen édictant des principes de gouvernement se réclamant de la démocratie antique. Plusieurs heures de lecture éreintantes n’eurent qu’un seul effet : donner au pape Gilbert IV un mal de tête carabiné.
Le souverain pontife se leva de sa table de travail, se servit un grand godet d’eau qu’il huma de peur d’y trouver des effluves empoisonnées. Il haussa aussitôt les épaules prenant conscience de l‘inanité de son geste : l’eau venait du Tibre et elle empestait. Comme toujours.
Cela le ramena au registre de Benetrovatti. Il y avait trouvé la trace du projet d’un architecte de l’époque de Sylvestre II, un certain Portet Empusemus, pour restaurer l’alimentation de Rome en eau venue des montagnes. Un eau qui serait donc tout à fait potable, claire et sans mauvaises odeurs. Gilbert IV y vit un projet qui pourrait tout à la fois illuminer d’un certain éclat son passage sur le trône de saint Pierre et améliorer la vie des habitants de la ville. Un choix doublement gagnant.
Il tourna frénétiquement les pages du registre jusqu’à retrouver la référence de l’ouvrage recherché. C’était, d’après la notule, un grimoire de taille moyenne et de couverture verte ; un fermoir ouvragé en argent scellait l’accès aux pages dorées sur tranche et le titre était écrit en lettres carolines rouges. Une présentation étincelante pour un simple projet d’aqueduc.
Une décharge soudaine foudroya la mémoire de Gilbert IV. Cet ouvrage, il le connaissait ! Il l’avait vu l’après-midi même… Il n’avait même vu que lui… Tout au long de ses deux heures dans l’antre d’Ettore Tutteperdi !… L’archiviste l’avait toujours gardé à proximité de main. Tantôt sur son bureau, tantôt coincé sous son bras. Comme si la prunelle de ses yeux s’était trouvée métamorphosée en un riche manuscrit.
Comment imaginer que l’archiviste ait pu deviner par avance que ce grimoire viendrait à intéresser le pape et le soustraire ainsi à sa curiosité ? Il fallait donc que ce Tutteperdi fut un peu sorcier pour lire ainsi dans le cerveau pontifical ?
A moins qu’il n’ait eu un bon moyen de devancer la volonté de Gilbert IV ?
En connaissant la suite de son existence.
En ayant déjà visité le futur.
Il devenait donc évident que ce grimoire contenait bien autre chose qu’un simple projet d’aménagement hydraulique.
Gilbert IV se saisit d’une plume, traça à même le bois de la table le nom de l’auteur inconnu.
Portet Empusemus.
Tempus Posterum.
Le temps futur…
L’image devint parfaitement claire. Ce n’était point de l’eau qu’il s’agissait d’amener à Rome mais bien autre chose. Comme le liquide, le temps s’écoulait. Ce que ce Portet Empusemus - quel que fut son nom véritable - proposait, c’était de contraindre ce flot de faits, d’événements, de joies et de peines à se canaliser selon sa volonté, à suivre une direction plutôt qu’une autre, à passer sous son contrôle.
Gilbert IV abattit un poing serré et nerveux sur la table. Le vieux bois craquelé émit un son étrange, trembla un peu avant de retrouver son horizontalité.
- Il me faut ce manuscrit !…


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 16 Avr 2013 - 21:48

- Amis, lança Philippe O, ne songions-nous pas semer ceux qui nous coursent comme cerf avant la curée ?
- Qu’est-ce à dire ? répondit Killian de Grime en levant un sourcil soupçonneux. Voilà, troubadour, que vous vous mêlez de ruser avec l’univers, vous qui faisiez quasiment dans vos braies ce matin devant le génie des bois.
- Eh bien, vous admettrez que si nous en sommes là où nous sommes, c’est bien grâce à moi…
Le troubadour jouait ici une partition de velours ; personne ne pouvait – quoi qu’il en pensât – discuter cet état de fait. N’étant pas repris sur ce point, il enchaîna hardiment :
- Il se trouve qu’à quelques lieues d’ici s’organise une festive rencontre pour artistes, poètes et saltimbanques. En quittant la route de l’Auvergne, nous pourrions décourager nos éventuels poursuivants…
- Eventuels… Tu as prononcé le bon mot, O ! Si la princesse Blanche avait véritablement lâché sur nous les hommes du sieur de Mogendre, ils auraient eu tout loisir de nous reprendre tant nous avons musé aujourd’hui.
- Et cette nuit, ajouta sœur Trisquelle qui, contrairement au seigneur Killian, fronçait les deux sourcils… Et je ne parle même pas de celle qui s’annonce… Je voudrais être fort claire à ce sujet : si des accouplements aussi interdits que nocturnes devaient encore se dérouler, je vous préviens que je me permettrais de vous abandonner là. J’ai d’autres opportunités d’aventures qui m’attendent du côté de la lointaine Espagne. On m’a averti par pigeon voyageur que des manuscrits fort rares étaient consultables dans l’émirat de Grenade. Une réfutation singulière des lois sacrées de l’univers qui permettrait de voyager dans le temps. Voilà qui a de l’intérêt et qui me tracasse l’esprit… Toutes vos cavalcades commencent à fatiguer une dame âgée comme moi… Alors, si en plus je dois fermer sans cesse mes yeux à vos turpitudes répétées, vous conviendrez qu’il serait plus sage que j’aille voir ailleurs.
- Très chère mère, fit Podane, je comprends vos scrupules et croyez que je les partage mais, de grâce, ne m’abandonnez pas ! Votre savoir immense, votre compréhension des choses banales comme des mystères de l’univers, nous sont si utiles. Auprès de vous, j’apprends tant et tant… Et, croyez-le bien, je serais fort inquiète de vous savoir seule sur des chemins si peu tranquilles avec pour seule compagnie votre malle orange.
- Ma mère, intervint Philippa les yeux suppliants, je vous adresse la promesse solennelle qu’aucun homme ne partagera ma nuit.
- Ma fille, on connaît, hélas, la profondeur de vos vœux, soupira la moniale.
- Je vous conjure, rajouta Killian, d’écouter les mots de ma nièce. Je les approuve et les partage… Quels que soient les griefs que je peux avoir contre l’Eglise et certains de ses représentants. Vous êtes une immense dame et vous compter parmi nous aura évité bien des embûches. Demeurez, je vous prie.
Le troubadour secoua la tête pour vérifier qu’il n’était pas en plein rêve. On faisait peu de cas de son idée. En revanche, toutes les personnes autour de la table se prenaient de compassion pour sœur Trisquelle et ses envies de prendre le large. Cela ne pouvait que le renforcer dans son désir de basculer à nouveau du côté obscur de la Beauce, celui qu’incarnait la baronne de Saint-Dieu au milieu de ses forêts et de ses étangs.
- Soit… Mère Trisquelle ne partira car aucun de nous n’en a envie mais m’écouterez-vous enfin ?… En nous détournant de la route la plus directe, nous plongerons nos poursuivants dans une si grande perplexité qu’ils abandonneront toute velléité de poursuite et s’en reviendront, penauds et fourbus, pleurer aux pieds de leur maîtresse.
- De combien de journées nous écarterons-nous de la route directe ? questionna Katy-Sang-Fing dont les arrière-pensées eussent assurément déplu à sœur Trisquelle si elle avait pu les concevoir.
- Trois ou quatre tout au plus… C’est bien cela, aubergiste ?… La Brenne est bien à deux jours d’ici ?
- Pour sûr ! répliqua le tavernier qui remontait de sa cave avec un tonnelet de vin frais. Ma défunte épouse était de là-bas… Et si ces maudits Anglois n’avaient point trituré ses entrailles avec leurs épées voici 25 ans, elle pourrait vous le confirmer sans peine.
- Dis donc, O… Tu connais bien la région, on dirait ?
La remarque de Mi-Mai, qui parlait rarement pour ne rien dire, cueillit le troubadour avec la même violence qu’un coup de poing frappant une mâchoire mal protégée. Par tous les saints ! Il était en train de se trahir !
- Je ne suis point comme toi, l’ami… Je ne découvre pas le royaume pour la première fois. Je le parcours en tous sens depuis tant d’années que certains lieux me sont devenus familiers…
- Alors si tu connais si bien la région, pourquoi ne nous as-tu rien dit sur ce génie de la forêt qui nous a transformé un certain temps en pierres tombales Bibor et moi ? Peut-être que tu contournais ce bois-là d’habitude ? Et si tu le contournais, pourquoi ne nous as-tu rien dit ?
- Il suffit, Mi-Mai ! trancha Killian. Même si je ne suis pas de ces personnes qui trouvent grâce et génie au troubadour, il faut être juste. Sans les cris de Podane qui ont mis le génie de mauvaise humeur, nous eussions fort bien pu traverser cette forêt sans embûches.
Mi-Mai ronchonna quelque chose dans son coin mais obtempéra finalement : il ne pouvait se permettre de mécontenter son seigneur. Il ne tarda pas d’ailleurs à trouver un certain réconfort dans les propos de celui-ci.
- Cette idée me paraît consternante. Pour le bon plaisir d’un couard de votre espèce, nous devrions mettre en danger ce qui est la raison sacrée de cette quête ?… Nous détourner, pourquoi pas ?… Aller festoyer au son de luths mal embouchés et ouïr des gueulards débiter une poésie de merde ? Il faudrait que nous soyons parfaitement demeurés pour perdre ainsi notre temps… Je propose donc…
Killian de Grime n’eut pas la possibilité d’en dire davantage. De violents coups furent frappés à la porte de l’auberge.
- Par saint Winston ! hurla le tavernier. Ce sont les Anglois ! Ils reviennent !


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 26 Avr 2013 - 12:36

Le corps du sergent Bégodot gisait désarticulé au pied du pigeonnier. La chute avait été aussi violente que sa cause en était évidente : trop empressé à escalader - par l’escalier intérieur - l’étroit chemin menant aux roucouleurs, il avait manqué une marche, avait basculé en arrière et s’était disloqué en dévalant du ramier.
- Il ne me manquera pas beaucoup celui-là, fit un de ses hommes.
Ce fut une épitaphe terrible mais juste. Pour sœur Alizé, une évidente marque de soutien de la part du Seigneur dans la mission auguste qu’il lui avait confiée.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se coucha sans avoir vu que son plan fonctionnait à merveille et que Philippe O s’était mis en demeure de lui livrer sur un plateau Podane de Grime. Elle en était donc à ourdir un nouveau plan machiavélique dans son cerveau survitaminé lorsqu’un courageux serviteur osa franchir sans y être invité la porte de sa chambre.
- Quoi ?! hurla-t-elle.
- Il y a un problème…
- Un problème ?! Quel problème ?... Des problèmes il n’y a que ça depuis deux jours !
Une décharge d’énergie verte vint faire voler en éclat le chambranle de l’huis. Le serviteur, constatant à la fois qu’il était vivant mais que le rayon ne l’avait raté que de peu, hésita longuement avant de poursuivre.
- J’ai dit : quel problème ?
- Le régisseur-adjoint, le sieur de Caille-Huzac, s’est enfui en dérobant votre jument grise…
- Pourquoi n’était-elle pas à l’écurie ? vociféra ACR.
Le serviteur sentit ses poils roussir par avance.
- Dois-je rappeler très humblement à madame la baronne que nous n’avons plus d’écurie ?
- C’est vrai… Il faudra y pourvoir à nouveau dès demain… Et me retrouver ma jument grise… Et ce Caille-Huzac aussi !... Qu’on le pende par les pieds pour voir s’il n’a pas dérobé quelque bien qu’on retrouverait ainsi à la sortie de ses poches.
- Certes, madame… Mais qui envoyer pour lui courir sus ? Tout le monde dort épuisé par une longue journée de labeur…
- Que je sache, tu ne dors pas toi !
- J’en conviens mais je ne sais pas monter à cheval, je ne suis que marmiton en vos cuisines.
- Marmiton ?!... La belle affaire !... Voilà tout ce qu’il me reste pour défendre mes intérêts et peut-être bien mon honneur, un marmiton qui a à peine du poil au menton et de la jugeote comme un troupeau d’ânes. Alors si tu ne peux courir après ce brigand, vérifie au moins qu’il n’a rien robé…
- Cela, je n’ai nul besoin de le faire… Nous avons trouvé un étranger ivre dans l’ancienne écurie… Ivre mais dépouillé visiblement car il huchait à s’en démembrer les mâchoires : « my rings ! my rings ! » en montrant ses doigts nus.
- Avait-il donc bu en suisse cet étranger ?
- Non point, madame la baronne, expliqua le marmiton. Il avait été grisé à dessein par le sieur de Caille-Huzac.
Saint-Dieu, qui jusque là avait écouté dans daigner s’extirper de sa couche, se dressa soudain et, roulée dans une épaisse couverture, se leva majestueuse comme un paquebot abordant la haute mer.
- Un étranger qui parle la langue des Anglais et qui se saoule dans mon logis ! Un régisseur-adjoint qui me gruge ! Mais c’est quoi cette chienlit ! Il faut donc que je fasse tout moi-même sur mes terres !... Qu’on m’amène l’Anglais et ma jument grise !...
- La jument grise, justement elle est…
- Pas celle-là ! L’autre !... Je les ai achetées par deux, le vendeur faisait une réduction… L’Anglais est bourré et la jument est débourrée, cela devrait parfaitement s’assembler. Vite !... Ne reste pas planté là comme un gros mollasson que tu es !
Le terme « gros » était injuste pour l’adolescent fluet et mal nourri comme la plupart des serviteurs de la baronne. Quant à « mollasson », la promptitude avec laquelle il déguerpit prouva bien qu’il s’agissait là de la part de sa maîtresse d’un jugement bien trop rapide.
- Un Anglais chez moi après la disparition de O, voilà qui n’est pas sans lien sans doute, soliloqua la baronne tout en passant une tenue de chasse et en révisant mentalement sa dernière leçon d’équitation.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8144
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 26 Avr 2013 - 22:58

Killian de Grime tira Rafarinade et bascula la table pour en faire un pauvre rempart. Godets, plats et reliefs du repas volèrent dans un fracas effroyable mais qui ne parvint pas à couvrir la rumeur guerrière venant de l’extérieur.
- Les femmes et les troubadours à l’abri derrière le comptoir, les hommes avec moi ! commanda le chevalier.
- Et les veufs ? questionna le tavernier.
- Vous avez bien une fourche, une hache ou quelque chose qui sera propre à étriper ou fendre le crâne d’un Anglois ?
- Non point, seigneur… répondit l’aubergiste tout tremblant. Point ne suis-je fourcheur ou hacheur.
- Alors, décampe ! Tu n’es qu’un couard ! Tu mériterais que je t’épingle sur la porte pour accueillir dignement tes invités.
Le tenancier du Pont-du-Cher ne se démonta pas face à cette menace et fila courageusement rejoindre les dames derrière l’abri sommaire du comptoir. Tout cela était terriblement dérisoire à bien y songer. Les furieux qui tentaient de fracasser la porte à coups de bélier étaient de toute évidence largement supérieurs en nombre et en force aux défenseurs.
- Nous combattrons donc à trois, fit Killian en serrant contre lui ses deux écuyers.
- Pardon, noble seigneur, si vous le permettez, nous serons quatre !...
Killian de Grime envisagea avec surprise celui qui venait de parler. Un homme grand, jeune, altier, le visage aussi imberbe qu’un fessier de bébé, enveloppé dans des vêtements noirs visiblement trop grands pour lui et qui flottaient au vent de l’aventure. Installé à l’autre bout de l’auberge, il avait paru assoupi tout au long de la soirée, le nez penché sur son écuelle. On avait fini par ne plus faire attention à lui et on s’était dépêché d’oublier sa présence… Au point que le narrateur lui-même avait omis d’en faire mention jusqu’ici.
- Qui donc êtes-vous, courageux jeune homme ?
- On m’appelle le sire d’Agnan, con. Je viens de Gascogne, un pays où on connaît bien les Anglois. On les a à demeure tout au long de l’année… Alors, de temps en temps, pour souffler un peu et pour leur faire des crasses, on vient déposer une plainte pour des broutilles auprès du Parlement royal. Ca nous occupe et ça fait bisquer l’Anglois, putain de con. Une sale engeance que ces Anglois et à laquelle nous devons répondre par une race plus forte et énergique. Je milite donc au sein de l’engeance nationale pour l’Anglois…
- Vous vous joindrez donc à nous ?
- Avec un plaisir certain, con… Je ne vais point rester à chômer en vous regardant vous faire étriper. Les Anglois me connaissent et me craignent, macarel ; ils m’ont d’ailleurs donné un surnom parce que je suis toujours habillé en noir, portant ainsi par avance le deuil de ceux qui croiseront ma route. Ils m’appellent Dark d’Agnan…
- Fort bien Dark d’Agnan ! Donnons-nous une forte brassée et faisons face. Cet huis n’en a plus pour très longtemps !
- Chevalier ! s’exclama le sire d’Agnan… Un pour tous !...
- Et je suis censé répondre quelque chose ?...

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu enfourcha la jument grise n°2 avec autant de concentration que lorsqu’elle se lavait les pieds. Deux activités qui n’étaient, heureusement pour elle, pas très fréquentes. On avait traîné l’Anglais dans la cour pour essayer d’en tirer quelque indication sur la direction prise par l’indélicat régisseur-adjoint. Peine perdu ! Il beuglait pour qu’on lui rende ses « rings » et réclamait à nouveau à boire. Il était d’évidence plus torché qu’un Gainsbourg au lever.
Fort heureusement pour elle, la baronne de Saint-Dieu n’oubliait pas qu’elle possédait dans sa gibecière force tours et sortilèges aux effets si puissants qu’ils lui permettaient de mériter son divin patronyme. Elle étendit le bras vers le ciel, pointant deux doigts serrés nerveusement dans le ventre mou de la nuit. Un éclair se forma qui, répercuté par la voûte de nuages, éclaira les alentours comme un nouveau soleil.
- Là-bas ! fit-elle après avoir embrassé d’un coup d’œil panoramique le vaste horizon avec la lorgnette mise au point par Vic. Un cavalier qui surgit hors de la nuit et court vers l’aventure au galop. Il file vers Saint-Gapour… Le malheureux ! Son compte est bon… Je vais lui réserver les maux les plus longs.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
pour vos commentaires : http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-longs-feuilletons-romans-pieces-f5/mbs-commentaires-t13327.htm

pour entrer dans mon univers : http://fiona.toussaint.free.fr
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   

Revenir en haut Aller en bas
 
La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 5 sur 7Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant
 Sujets similaires
-
» La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]
» La geste de la très remarquable Podane de Grime
» Je suis très laid
» [INFO] Batterie qui se vide très rapidement
» un denier tournois très rare... à la demande de certains d'entre vous

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: