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 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 26 Avr 2013 - 22:58

Killian de Grime tira Rafarinade et bascula la table pour en faire un pauvre rempart. Godets, plats et reliefs du repas volèrent dans un fracas effroyable mais qui ne parvint pas à couvrir la rumeur guerrière venant de l’extérieur.
- Les femmes et les troubadours à l’abri derrière le comptoir, les hommes avec moi ! commanda le chevalier.
- Et les veufs ? questionna le tavernier.
- Vous avez bien une fourche, une hache ou quelque chose qui sera propre à étriper ou fendre le crâne d’un Anglois ?
- Non point, seigneur… répondit l’aubergiste tout tremblant. Point ne suis-je fourcheur ou hacheur.
- Alors, décampe ! Tu n’es qu’un couard ! Tu mériterais que je t’épingle sur la porte pour accueillir dignement tes invités.
Le tenancier du Pont-du-Cher ne se démonta pas face à cette menace et fila courageusement rejoindre les dames derrière l’abri sommaire du comptoir. Tout cela était terriblement dérisoire à bien y songer. Les furieux qui tentaient de fracasser la porte à coups de bélier étaient de toute évidence largement supérieurs en nombre et en force aux défenseurs.
- Nous combattrons donc à trois, fit Killian en serrant contre lui ses deux écuyers.
- Pardon, noble seigneur, si vous le permettez, nous serons quatre !...
Killian de Grime envisagea avec surprise celui qui venait de parler. Un homme grand, jeune, altier, le visage aussi imberbe qu’un fessier de bébé, enveloppé dans des vêtements noirs visiblement trop grands pour lui et qui flottaient au vent de l’aventure. Installé à l’autre bout de l’auberge, il avait paru assoupi tout au long de la soirée, le nez penché sur son écuelle. On avait fini par ne plus faire attention à lui et on s’était dépêché d’oublier sa présence… Au point que le narrateur lui-même avait omis d’en faire mention jusqu’ici.
- Qui donc êtes-vous, courageux jeune homme ?
- On m’appelle le sire d’Agnan, con. Je viens de Gascogne, un pays où on connaît bien les Anglois. On les a à demeure tout au long de l’année… Alors, de temps en temps, pour souffler un peu et pour leur faire des crasses, on vient déposer une plainte pour des broutilles auprès du Parlement royal. Ca nous occupe et ça fait bisquer l’Anglois, putain de con. Une sale engeance que ces Anglois et à laquelle nous devons répondre par une race plus forte et énergique. Je milite donc au sein de l’engeance nationale pour l’Anglois…
- Vous vous joindrez donc à nous ?
- Avec un plaisir certain, con… Je ne vais point rester à chômer en vous regardant vous faire étriper. Les Anglois me connaissent et me craignent, macarel ; ils m’ont d’ailleurs donné un surnom parce que je suis toujours habillé en noir, portant ainsi par avance le deuil de ceux qui croiseront ma route. Ils m’appellent Dark d’Agnan…
- Fort bien Dark d’Agnan ! Donnons-nous une forte brassée et faisons face. Cet huis n’en a plus pour très longtemps !
- Chevalier ! s’exclama le sire d’Agnan… Un pour tous !...
- Et je suis censé répondre quelque chose ?...

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu enfourcha la jument grise n°2 avec autant de concentration que lorsqu’elle se lavait les pieds. Deux activités qui n’étaient, heureusement pour elle, pas très fréquentes. On avait traîné l’Anglais dans la cour pour essayer d’en tirer quelque indication sur la direction prise par l’indélicat régisseur-adjoint. Peine perdu ! Il beuglait pour qu’on lui rende ses « rings » et réclamait à nouveau à boire. Il était d’évidence plus torché qu’un Gainsbourg au lever.
Fort heureusement pour elle, la baronne de Saint-Dieu n’oubliait pas qu’elle possédait dans sa gibecière force tours et sortilèges aux effets si puissants qu’ils lui permettaient de mériter son divin patronyme. Elle étendit le bras vers le ciel, pointant deux doigts serrés nerveusement dans le ventre mou de la nuit. Un éclair se forma qui, répercuté par la voûte de nuages, éclaira les alentours comme un nouveau soleil.
- Là-bas ! fit-elle après avoir embrassé d’un coup d’œil panoramique le vaste horizon avec la lorgnette mise au point par Vic. Un cavalier qui surgit hors de la nuit et court vers l’aventure au galop. Il file vers Saint-Gapour… Le malheureux ! Son compte est bon… Je vais lui réserver les maux les plus longs.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 27 Avr 2013 - 12:15

La porte céda dans un craquement lugubre qui disait à tous que leur dernière heure était arrivée. A genoux, derrière le comptoir, sœur Trisquelle récitait toutes les prières de son vaste répertoire en accéléré. Dame Philippa songeait qu’elle n’aurait jamais l’hoir de lever les taxes sur ses manants du Vivarais. Katy-Sang-Fing en revenait de beaucoup sur son héros, le troubadour O… lequel cherchait, en vain d’ailleurs, à dissimuler sa carcasse sous une grande couverture de laine grise. Des fois qu’ils ne le verraient pas. Sa tâche se trouvait compliquée par les ambitions du tavernier qui avait eu la même idée et cherchait à tirer la couverture à lui. Dans ce tumulte, seules Podane et la Porcine osaient transgresser les ordres de Killian de Grime : la première voulait bien mesurer l’horreur du désastre dont elle s’estimait seule responsable tandis que la seconde espérait secrètement qu’un Anglois voudrait bien faire d’elle sa captive, puis sa promise (ce que c’est que de rêver quand on a 20 ans et qu’on est moche !).
Derrière le bélier – un véritable animal dont les cornes apparurent passablement ravagées par l’exercice auquel on venait de les soumettre – ne se trouvaient point des Anglois mais une bande de manants qui s’écartant une fois leur objectif atteint laissèrent place à celui qui les avait guidés jusqu’à la taverne du Pont-du-Cher.
- Eh bien, aubergiste, lança celui-ci en se drapant dans une élégante cape rouge, qu’il est difficile de venir vider un godet en ta taverne.
- Vous n’êtes point Anglois ? répliqua l’aubergiste saillant hors de son double refuge.
- Anglois ?... Quelle idée !... Je me nomme Adhémar Sévert, seigneur d’un territoire de 250 feux à une trentaine de lieues d’ici.
- Et vous agissez ainsi à chaque fois que vous avez soif ? s’étonna le seigneur de Grime.
- Me prenez-vous pour un barbare ?... Que nenni bien sûr !... Toute la contrée bruisse de la rumeur d’une princesse vierge belle à se damner qu’une troupe hétéroclite conduit en Auvergne. Je me suis senti soudain attiré par la perspective d’une rencontre avec elle, moi qui n’ai pour me chauffer le lit qu’une servante rombière et deux filles sans joie… Ne serait-ce point d’ailleurs cette damoiselle que j’aperçois debout derrière le comptoir ?
- Si fait, seigneur Sévert, intervint sœur Trisquelle en se dressant à son tour. La princesse Podane de Grime a bien l’honneur de vous saluer et c’est bien tout ce qu’elle consentira à faire à votre endroit. Elle est promise à un destin illustre et n’a que faire de misérables culs-terreux de votre espèce.
Avant l’invention de l’allume-barbecue Zip, la tirade de sœur Trisquelle fut sans doute l’élément le plus inflammatoire produit par l’humanité ; aussitôt le seigneur Sévert se mit à cracher les flammes et à éructer comme un possédé.
- Elle est à moi, entendez-vous ! A moi !... Nul ne pourra me contraindre à renoncer à elle ! Tout à l’heure dans le ciel, un grand éclat de lumière vers le sud a guidé ma route. Il m’a signifié que le choix de Dieu était le même que le mien. Elle est à moi !
L’épée nue à la main, Adhémar Sévert démarra comme un forcené pour s’emparer de la main de Podane. Il fut arrêté violemment dans son élan par l’épée du seigneur d’Agnan qui le découpa en deux parts rigoureusement égales de part et d’autre du nombril.
- Un de moins, lâcha tristement Killian de Grime.
Les manants, privés de leur seigneur, refluèrent en désordre et sans mot dire tandis que les lèvres de leur maître articulaient dans un dernier spasme deux mots fort courts :
- A moi…
Ce dernier gargouillis de vie laissa régner ensuite un long silence dans la taverne. Il est bien connu que le premier qui dit quelque chose après la mort dit une connerie. Ca ne manqua pas :
- Et qui va régler tous les dégâts ?...

Dans son ergastule sous le palais pontifical, Cathy commençait à trouver le temps fort long. On ne lui avait servi pour toute pitance que quelques rogatons sans saveur et qui contrastaient avec son ordinaire : lorsqu’on l’invitait quelque part, c’était généralement en déployant des trésors de raffinement et en faisant des folies. Le fait que les messieurs invitants eussent des arrière-pensées avec une telle munificence ne l’avait à vrai dire jamais ébranlée. Elle prenait tous ces plaisirs avec sa naïveté habituelle. Comme quelque chose de naturel.
En plus, c’était petit, sale, puant l’humidité et la moisissure. Tout le contraire du grand appartement du pape dans lequel elle avait passé les derniers jours. Et comme on lui avait confisqué sa bourse, elle n’avait même pas de quoi graisser la patte d’un des geôliers pour qu’il consentît à améliorer son ordinaire.
La loose complète !
Aussi, lorsqu’elle vit passer, à peine éclairée par les flammes d’une torche étique, une silhouette habillée d’une grande robe blanche, elle appela :
- Ouh ouh ! Gilbert !... Pape Gilbert !...


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 27 Avr 2013 - 15:26

La baronne de Saint-Dieu n’avait rien d’une cavalière émérite. Si elle avait jadis décroché un trophée dans une compétition locale d’équitation c’était après avoir drogué toutes les montures de ses adversaires… Moyennant quoi elle avait pu se permettre deux ou trois cabrioles sans être seulement inquiétée par l’opposition. Là, c’était une poursuite pour de vrai et il ne fallait pas compter que le fugitif, qui avait une bonne heure d’avance, consentît à muser juste pour lui faire plaisir. Elle éperonna Grisonnante et partit au galop.
Au passage du pont-levis, une foulée trop ample de la jument l’agita, la chahuta, la secoua, la désarçonna et, finalement, l’envoya terminer sa course dans les douves glacées du château.
- Maudit sois-tu, Caille-Huzac ! Jusqu’à la centième génération !... L’argent te brûlera l’âme et le cœur… Et aux tiens pareillement !
Le hurlement, pareil à celui d’un loup blessé, monta dans la nuit et rattrapa plus sûrement qu’une cavalcade endiablée l’ancien régisseur-adjoint. Celui-ci, tout à la joie de son évasion réussie, ne se rendit pas compte qu’il venait de pourrir la vie de milliers de porteurs de son sang.

La situation à l’auberge du Pont-du-Cher était on ne peut plus surréaliste (si tant est que ce mot eût un sens dans les premières années du XIIIème siècle). Pendant que le tavernier ramassait avec la virtuosité d’un commis-boucher, qu’il avait peut-être été dans une vie précédente, les restes du seigneur de Sévert, un conseil de guerre réunissait tous les acteurs de la geste… y compris le jeune Dark d’Agnan qu’on ne pouvait laisser décemment de côté après son exploit.
- Une auberge, une porte fracassée, des seigneurs que ma nièce attire comme le miel appelle les mouches, voilà qui ne peut nous promettre la nuit paisible dont nous avons pourtant tous grand besoin. Que proposez-vous ?
A l’habitude, le seigneur Killian ordonnait et tout le monde se taisait. Là, instruit des événements de la nuit précédente et conscient de ses propres erreurs, le chevalier préférait écouter les avis. Il se doutait que certains, épuisés, ne songeaient qu’à dormir de tout leur saoul… et que d’autres, tétanisés par la peur de nouveaux assauts, préféraient foncer dans l’inconnu pour en finir au plus vite avec cette aventure.
- Je suis désolée, fit sœur Trisquelle, mais quels qu’aient été les mérites de notre fils, le seigneur d’Agnan, je pense qu’il n’est point souhaitable qu’il entende nos avis et participe à la délibération.
Disait-elle cela pour le principe ou avait-elle déjà remarqué les regards langoureux qu’il adressait à la princesse ?
- Oui, je comprends, dit-il… Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude. Depuis des années, c’est toujours Dark, va dehors ! La nuit est un peu mon royaume depuis que je vis naguère des étoiles.
Il sortit sans pouvoir claquer derrière lui la porte. Ce qui ne put à vrai dire qu’accentuer sa frustration.
- Cette nuit, reprit Killian, il est hors de question que se renouvellent les erreurs passées. Nous mettons de côté nos sentiments, nos pulsions et nos envies. L’objectif c’est qu’aucun baisouilleur ne puisse s’emparer de Podane. Sommes-nous tous d’accord là-dessus ?
La mise à l’écart de Dark d’Agnan, qu’il n’avait pu se résoudre à faire de lui-même, lui redonnait les coudées franches. Il redevenait le seul chevalier, le seul noble seigneur et pouvait imposer ses vues sur la suite à ceux qui étaient ses inférieurs. Tout le monde comprit bien l’importance des enjeux et acquiesça.
- Et, au risque de me maudire moi-même pour cela, je suis d’avis que nous suivions O dans sa folie. SI tout le monde sait que nous allons prendre la route d’Auvergne, nous serons sans cesse assaillis comme nous l’avons été hier et comme nous l’avons été ce soir. Passons deux journées à cette fête. Cela nous remettra peut-être le cœur en joie et des forces dans les muscles. Sur ce, je prends la première garde. Mi-Mai me remplacera lorsque je me sentirai fatigué… Bibor, tu retournes à l’écurie et la première damoiselle qui s’approche de toi, tu lui jettes des cailloux au lieu de lui ouvrir les bras. Est-ce bien clair ?
- Parfaitement.
- Et qu’advient-il du sire d’Agnan dans la suite de notre geste ? questionna Podane.
- Il reprend sa route, ma nièce… Il n’est point de notre aventure.

Le pape Gilbert IV était descendu s’enquérir des progrès de la torture qu’il avait commandé d’infliger à Yugcibo.
L’homme ne parlait pas en dépit des horribles souffrances qu’il subissait. On avait commencé par lui pendre des poids aux pieds tout en le maintenant suspendu à une poutre ; il avait ri. On avait déversé sur son corps une huile d’olive brûlante raffiné deux fois ; il en avait souri en plaisantant. Voyant qu’il ne craquait toujours pas, les officiants avaient eu recours au supplice dit de la Rafabian qui consistait à faire intervenir une chanteuse à la voix puissante et aigue. L’effet était radical ; en quelques minutes, les plus récalcitrants en venaient à avouer tous leurs crimes depuis leurs premiers chapardages jusqu’aux complots les plus évolués. Guido Yugcibo se contenta de chanter avec elle d’une voix fausse qui mit toute l’assistance au supplice. Visiblement, le fait d’avoir commandé lui-même pendant longtemps l’exécution de telles tortures avait d’une certaine manière insensibilisé l’ancien bras droit du pape.
Mécontent de l’inefficacité de ses gardes, Gilbert IV trouva un certain réconfort en retrouvant Cathy, sa « voyageuse du futur ». Il la fit libérer et, constatant que la situation était en train de changer, il demanda à ce qu’on lui donnât une chambre parmi celles réservées aux moniales.
- Il faudra être sage et porter le voile, fit-il ‘un ton de bon papa gâteau.
- Tout ce que vous voudrez pourvu que vous me tiriez de là…
C’était une phrase dont Cathy avait l’habitude. Fort heureusement pour elle, sa sainteté Gilbert IV était un homme fidèle à la doctrine qu’il enseignait et défendait. Il ne songea même pas à abuser de la situation.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 27 Avr 2013 - 22:07

CHAPITRE XI (ou plus, je ne sais plus)
Bois en stock

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait regagné sa chambre dans un état de colère auprès duquel les éruptions conjuguées de l’Etna et du Vésuve n’étaient qu’une joyeuse plaisanterie. De l’Anglais, elle ne s’était pas plus souciée que d’un valet de bas étage. Le duc du Safesex, grand du royaume anglais, détenteur de centaines d’arpents de terre et seigneur de milliers de manants avait donc dormi comme le dernier des vauriens sur la paille humide étendue au pied d’un escalier. Il y avait vomi en d’horribles jets toute la vinasse accumulée pendant des heures mais, au soleil levant, comme par miracle, il avait récupéré toute l’intégrité de son flegme et de sa courtoise politesse.
- Esse queu… vus auriez… s’il vous play… du… Ker-Ozen… pur moâ ?
La phrase apprise par cœur la veille auprès de John Heathrow avait survécu à la beuverie. Il s’en félicita cordialement tout en notant que la question posée ne produisait rien d’autre sur le visage de son interlocutrice qu’une intense envie de pouffer. Encore raté !

A la pique du jour, alors que les portes de la cité s’ouvraient à peine, Melba de Turin et ses compagnons quittaient Grenoble au grand galop. Ils avaient la journée pour atteindre le seul point d’étape possible pour la nuit, l’hospice fondé près de deux siècles plus tôt par l’abbé Bernard de Menthon. On quitterait ainsi la Savoie pour atteindre le val d’Aoste. L’Italie n’était pas bien loin mais le prix à payer serait sans nul doute terrible. Il gelait à pierre fendre, les chemins étaient durs et glissants et le vent froid pénétrait au travers de la vêture pourtant renforcée de fourrures supplémentaires. Un froid comme un prélude à l’enfer.
- Pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! songea Melba de Turin en éperonnant sa monture.

Lorsque Mi-Mai rendit compte des événements survenus pendant sa veille, le seigneur Killian nota une certaine gêne chez celui-ci. Avait-il failli et piqué du nez au cours de sa garde et laissé ainsi quelque événement désastreux se produire ?
C’était tout le rebours bien au contraire.
- Le jeune seigneur d’Agnan est parti avant même que le soleil ne se lève.
- Parti ?... Fort bien… Sœur Trisquelle m’avait averti qu’il avait pour ma nièce des prévenances et des regards on ne peut plus équivoques.
- Justement. Je crains que ce départ ne soit qu’un au revoir. Il m’est apparu fort nerveux et véritablement toqué de la princesse, faisant allusion à plusieurs reprises à son vœu de la revoir et à sa naissance suffisamment bonne pour prétendre à sa main.
- C’est la folie de la jeunesse, cela lui passera…
- Point ne le croit, seigneur. Fol, il est sans doute mais, bien plus que cela, décidé et entêté en bon Gascon qu’il est. Il nous reviendra sans doute dès qu’il aura rempli la mission qu’on lui a confiée auprès du roi. Et pour cela, s’il doit crever dix chevaux, il en crèvera dix.
- En vain… Jamais mon frère ne consentira à abandonner sa fille unique à un petit noble de Gascogne.
- Et vous-même y consentiriez-vous ?
- Je serai sur ce point, et la chose est rare tu le sais, en parfait accord avec mon frère.
- Alors, seigneur, il faudra je pense être capable d’affronter la redoutable épée de ce jeune fol.
- Je ne la crains point pas plus que je ne le redoute, mon brave Mi-Mai. Des prouesses telles que la sienne, j’en ai moi aussi accomplies beaucoup.
- Certes, seigneur Killian… Mais lorsque vous aviez son âge…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 29 Avr 2013 - 23:52

Frigorifiée après avoir plongé dans les douves du château, la baronne de Saint-Dieu avait fait déplacer sa couche afin qu’elle fût au plus près de la grande cheminée de sa chambre. Elle passa donc une partie de sa courte nuit à suer à grosses gouttes ce qui finit de la fâcher avec toute forme d’humidité pour un bon moment. S’étonnera-t-on que dans de telles circonstances elle n’ait eu pour ses valets que remarques sèches et propos arides en cette matinée d’apparence si banale ?
Banale ?... Pas tant que cela. Car, tandis qu’on frisait le cheveu de la baronne pour lui donner des ondulations respectables faisant oublier le négligé de sa coiffure à la sortie de son bain forcé, celle-ci (la baronne, pas la coiffure…) entendit un brouhaha persistant dans la cour du château. Comme vous le savez, en cette époque médiévale, il n’y avait point de grandes fenêtres dans les châteaux pour des raisons évidentes de sécurité ; lorsqu’on descendait des croisées c’était généralement qu’une de vos ancêtres était partie à la suite de Pierre l’ermite vers Jérusalem à la fin du XIème siècle et pas qu’on avait été soudain mu par une envie suicidaire. La baronne ne put donc pas jeter un œil pour voir ce qui produisait ce chahut indescriptible (et pour cause !), elle ne put pas davantage demander à sa camériste, Zaza Saint-Katrekatre, de le faire à sa place. Il fallut donc envoyer sur place un petit vas-y-voir (version oculaire du célèbre vas-y-dire) pour observer de quoi il retournait.
Ayant risqué à plusieurs reprises d’imiter le malheureux Vic en chutant dans le viret traitre de la grande tour, le jeune Dominique s’époumona en remontant. Son ami marmiton l’avait mis en garde contre les accès de colère de leur nouvelle maîtresse (vous ne pensez pas quand même qu’au rythme où elle dissout son personnel, la baronne « tournait » toujours avec les mêmes gens ?) : avec la baronne, il fallait promptitude dans l’exécution, célérité dans la prise de décision et, surtout, beaucoup de chance.
- Alors ?
- Alors, madame la baronne, soit on a déplacé le jour du marché sans prévenir personne, soit il se trouve un grand afflux d’étrangers qui ne sont pas d’ici sur vos terres !
- Quel genre d’étrangers cela est-il ?... Nous avons déjà un Anglais soiffard. Il ne manquerait plus qu’un Teuton têtu, qu’un Italien bavard, qu’un Castillan fier comme Michel Hidalgo et qu’un Hollandais sur ses échasses pour inventer quelque chose de nouveau…
- Ce ne sont point ce genre d’étrangers, madame la baronne…
Dominique reprit son souffle. Ce fut suffisant pour impatienter Saint-Dieu qui commença à jouer nerveusement avec sa bague. Il connaissait de réputation l’usage qu’elle en faisait et se remit à parler très vite.
- Ce sont gens de spectacles, bateleurs et amuseurs… Acrobates, jongleurs et troubadours… Il y a même un montreur d’ours et une dresseuse de contraventions dans sa grande robe pervenche. Ils disent tous venir pour la grande fête !...
- Mais enfin ?! s’insurgea la baronne. Personne ne leur a donc dit qu’il n’y avait pas de fête ? Que tout était annulé ?
Pour le jeune valet, ce fut un grand moment de solitude. Avouer une erreur de quelqu’un d’autre revenait à endosser tout le poids de cette erreur et à s’exposer à un châtiment délivré par personne interposée. Inversement, ne pas la reconnaître signifiait mécontenter la baronne qui trouverait toujours qu’on se moquait d’elle. Il en était de cette situation comme de certains jeux réputés de hasard : on ne pouvait jamais gagner.
Alors Dominique tricha de manière éhontée. Il inventa une situation toute différente de celle qui se présentait au même instant dans la cours.
- On leur a dit bien sûr. Vos gens ont fait leur devoir… Mais voilà, ces gens refusent de partir. Ils disent avoir vu des affiches un peu partout dans la contrée et considèrent que la parole de l’organisation est engagée… Il y en a même quelques-uns, plus enragés qu’engagés sans doute, qui demandent à voir ce fameux César pour savoir si par hasard ce n’est pas eux qu’il traite de niais.
- Oh mais ça ne se passera pas comme ça !
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se dégagea de la tige de fer incandescente que maniait avec habileté Zaza Saint-Katrekatre. Celle-ci n’avait pas vraiment la main verte mais bien plutôt la main rouge à force de prendre cette fameuse tige au creux de sa paume sans protection. Elle poussa donc un terrible soupir de soulagement lorsqu’elle sentit le fer à friser lui échapper (le genre gros soulagement qui fait du bien) et se hâta de plonger sa dextre dans un grand pot à eau qui se trouvait là. Malheureusement, il était vide puisque la baronne avait décidé de se débarrasser de tout ce qui pouvait lui rappeler sa mésaventure aquatique nocturne.
Celle-ci se drapa dans un grand étendard à ses couleurs (gris baveux, pourpre sanguin, vert mi-fuge), chaussa ses bottes de cinq lieues et, imitant sans le savoir l’auguste César, s’éloigna le menton haut et le front dégagé pour affronter l’invasion impolie de ses domaines.
- Je vais venir, je vais voir et je vais les réduire en bouillie, résuma-t-elle dans une phrase célèbre qui, hélas, faute de chroniqueur assermenté sur place, ne passa pas à la postérité.
Du moins jusqu’à aujourd’hui.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 30 Avr 2013 - 0:35

Dame Katy faisait grise mine. Son beau troubadour ne lui avait pas rendu visite pendant la nuit et cela n’avait rien à voir avec les préceptes moraux fortement rappelés par sœur Trisquelle. Il y avait bel et bien de l’eau dans le gaz et ça ne gazait plus avec O.
La princesse Podane avait elle aussi l’œil humide. Sans doute parce que le bel Agnan lui avait tapé dedans par son courage, sa jeunesse impétueuse et sa force à l’épée. Après tant d’aventures périlleuses – et quel que fût le courage dont elle avait fait preuve en maintes occasions – elle aspirait à se donner un époux qui ne serait pas une lavasse informe. Un peu comme son père songea-t-elle avant de se reprendre et de juger cette idée fort peu chrétienne et respectueuse.
Philippa de Vivarais avait l’air maussade. Quels qu’en ait été les dangers à affronter, la route de l’Auvergne la rapprochait de ses terres, celles dont elle devait devenir la maîtresse, celles sur lesquelles elle espérait bien parvenir à retenir le grisonnant Killian de Grime, au moins le temps qu’il lui fasse quelques héritiers mâles. En revanche, partir à travers le Berry vers les terres de Brenne, c’était se rapprocher dangereusement du diocèse de Limoges où monseigneur de Bazétage devait avoir encore en tête la manière dont elle s’était faite docile pour demeurer parmi ses souris. Qu’avait-elle à gagner dans ce détour ? Rien… Sinon se détourner du futur pour replonger dans le passé.
Sœur Trisquelle n’était pas en meilleure situation que ses camarades de route du doux sexe. Outre qu’elle s’était luxée le pouce en s’habillant, elle songeait avec tristesse au temps incommensurable qu’il lui faudrait attendre avant de pouvoir prendre la route des terres païennes du Sud. Même si elle y risquait le martyre, elle avait un impérieux besoin de lire ces manuscrits grenadins. Ils contenaient des révélations sur la destinée du monde qui ne pouvaient être livrées qu’à des personnes de sa science sous peine de provoquer malheurs et douleurs pendant les siècles des siècles.
- Mesdames, bourdonna le troubadour O, que de petites mines ! Que de tristes minois et de pauvres sourires ! Allons, chantons ensemble, voulez-vous !...
- Chanter ?! s’exclama Killian de Grime. Vous ne voulez pas non plus faire des feux de joie pour mieux indiquer notre nouvelle route à ceux qui traquent la chair blanche et fraîche de ma nièce ?
Le chevalier éperonna sa monture pour prendre du champ. Il supportait de plus en plus mal la suffisance du troubadour. D’autant qu’il avait dû, coup sur coup, le féliciter pour ses actes. Cela faisait beaucoup. Beaucoup trop. Il avait envie de le précipiter dans les eaux claires et froides du Cher tant qu’il était encore temps. La route de Déols n’allait pas tarder à bifurquer vers le sud et à quitter les berges de la rivière. Sacrifier O ?! Personne a priori n’y verrait d’inconvénient – il avait noté la froideur manifestée à l’égard de dame Katy – et cela ne pouvait que rétablir un peu plus de sérénité et d’harmonie dans la colonne. Mais de là à passer à l’acte maintenant…
- Mon oncle, vous êtes fort morose ? fit Podane qui avait conduit sa jument au botte à botte avec son parent.
- Nous le sommes tous, je le crains fort… Il y a beaucoup trop de tension avec ces accumulations de faits, d’événements, de mauvaises surprises, de traquenards et de coups bas. Nous sommes las et nous quêtons tous le repos.
- Pour vous, mon oncle, où serait-il ce repos ?... A Grime sur nos terres ou dans le Vivarais de cette chère Philippa ? Sur l’île lointaine de Chypre ou dans les confins ibères à combattre le païen ?...
- Je n’aurais pas de repos tant que je ne t’aurais pas ôté cette terrible puanteur de la bouche. Maintenant, si tu voulais bien aller parler à quelqu’un d’autre…


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 30 Avr 2013 - 20:10

Comme l’avait annoncé Dominique, la cour du château était remplie d’une trentaine de saltimbanques et il se disait dans les conversations particulières que d’autres étaient encore en chemin.
- Mais qu’est-ce que je vais faire de tous ces gens ?... Et comment est-ce qu’on va les nourrir ? Ils vont consommer toutes nos réserves de l’hiver.
En disant « nos », la baronne de Saint-Dieu pensait bien évidemment – on ne se refait pas – « mes » réserves. Elle y tenait à ses salaisons, à ses volailles, à ses muids de froment et de seigle, à ses tonneaux de vin de Touraine. L’idée que d’autres puissent en profiter la mettait au bord de la crise d’apoplexie.
Bien sûr, elle aurait pu déchaîner contre eux un de ces sortilèges qu’elle tenait enfouis dans sa mémoire. Les transformer en torches humaines pour éclairer le château ou, au contraire, les geler sur place comme des statues transparentes, voilà qui aurait eu de la gueule… D’un autre côté, il valait peut-être mieux ne pas trop exciter la curiosité du bailli du coin déjà fort soupçonneux envers cette baronne qui avait le mauvais goût de ne jamais disparaître et se succédait à elle-même de génération en génération. Sans compter que l’animation, pour ne pas dire l’agitation, ainsi produite tranquilliserait la princesse Podane et ses amis lorsque ceux-ci, conduits par O, viendraient donner la tête la première dans le piège qu’elle leur avait tendu.
- Viiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiic !

Passée d’une cellule de prison à une cellule monastique, Cathy van der Cruise n’avait guère perçu de manière évidente le changement. Il n’y avait toujours pas d’électricité, de lit véritable avec couette douillette, de moyens pour écouter de la musique et – car ça commençait à lui manquer – d’hommes virils pour succomber à son charme assassin.
Oui, vraiment, le XXIème siècle commençait sérieusement à lui manquer… et elle pensait, en sa parfaite innocence, qu’elle devait manquer aussi à son siècle d’origine.
Après avoir petit-déjeuné d’une portion de brioche sèche trempée dans du lait glacé et tourbeux, elle s’était allongée à nouveau sur sa couche, les mains sous la nuque, regardant fixement le plafond comme s’il pouvait lui raconter des histoires. Un grincement de clé dans la serrure l’avait tirée de cette longue et morne contemplation.
- Enfin ! jeta-t-elle avec tout le désespoir dont son petit cœur était capable.
Le pape Gilbert IV posa l’index sur ses lèvres.
- Chut !... J’ai des choses importantes à vous dire. Asseyez-vous et taisez-vous !
Cathy s’exécuta.
- J’ai une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle…
- Je sais ce que vous allez me demander… Commencez par la mauvaise…
- C’est bien ce que je comptais faire… Cette nuit, des hommes se sont introduits dans la prison et ont enlevé Guido Yugcibo.
- Pourquoi c’est une mauvaise nouvelle ça une fois ?... Je le connais pas, moi, votre Guido Jesuissibo.
- Alors, apprenez, chère fille, que Guido Yugcibo était mon plus proche conseiller et que j’avais fini par être convaincu qu’il oeuvrait pour d’autres intérêts que ceux de notre sainte Eglise. C’est en revenant d’assister à la question qu’on lui appliquait que je vous ai retrouvée cette nuit.
- On lui posait des questions ?
- Oui.
- Et il répondait ?
- Non.
- Il fallait le frapper avec de vieux annuaires… ça fait mal et ça ne laisse pas de traces.
- Qu’est-ce que vous appelez « annuaires » ? questionna le souverain pontife.
- Des trucs pour téléph… Oh et puis zut… C’est pas étonnant que vous n’arriviez à rien, vous êtes mal outillés à votre époque. Je peux vous dire que mon beau-père, Roland de Roncevaux, l’aurait fait chanter votre Guido Quépassibo…
L’évocation de Guido Yugcibo chantant à tue-tête raviva les souffrances auditives du pape qui préféra passer à autre chose.
- La bonne nouvelle c’est que j’ai réussi à me faire remettre le grimoire qui contient la méthode permettant de voyager dans le temps. Nous allons pouvoir vous renvoyer vers votre époque.
Cathy battit des mains puis se jeta au cou du pontife qu’elle embrassa avec une furia qui n’était pas spécialement approuvée par la sainte Eglise.
- Alors ? Comment fait-on ? demanda-t-elle.
Gilbert IV écarta les pans de sa robe blanche et exhiba un grimoire d’apparence anodine qu’il avait tenu serré contre lui jusque là.
- Portet Empusemus est l’auteur… C’est en fait une anagramme qui indique que ce manuscrit parle des voyages dans le temps… Couverture verte, fermoir en argent… Mon archiviste l’a tenu serré contre lui, hier, toute l’après-midi… Et ce matin encore, il ne voulait pas le lâcher…
- Alors ?...
- Mon capitaine des gardes lui a tranché le bras pour qu’il cesse de s’y agripper… Et voilà !...
Cathy recueillit pieusement l’ouvrage qui allait lui permettre de retourner à son époque. Elle l’ouvrit, le parcourut selon son habitude assez rapidement, son regard agile et sa fabuleuse mémoire suffisant à assurer l’essentiel, puis le referma sèchement.
- Il y tenait à son bras, votre archiviste ?
- Pourquoi demandez-vous cela ? s’enquit le pape.
- Parce que je crois qu’il vous l’a donné pour rien… Votre grimoire, il est totalement vide. Les pages sont blanches.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 1 Mai 2013 - 19:18

Les appels de la baronne de Saint-Dieu n’eurent aucun effet et pour cause. Toujours réduit à l’état de miette humaine, Vic Ötterschultzer ne pouvait pas descendre de lui-même depuis le sommet de sa tour. Il fallut donc envoyer le marmiton et Dominique pour le transporter jusqu’aux pieds d’Anne-Charlotte-Romane qui, ne pouvant résister à la tentation, avait gelé la situation le temps que ce transport fut accompli. Le temps cessa donc de s’écouler pendant plusieurs minutes ce qui lui permit de se livrer à quelques facéties puériles à l’égard des artistes déambulant à l’arrêt dans sa cour. Lorsqu’elle relança la course du sablier universel, certains se retrouvèrent avec les chausses sur les chevilles, d’autres barbouillés de boue et, vengeance terriblement féminine, les plus jolies damoiselles trouvèrent leurs jupons affreusement déchirés. Cela provoqua des rires mais aussi un chahut monstre qui donna le prétexte à la baronne d’une nouvelle sorcellerie bien dans son goût. Elle alluma entre les deux tours du château une gigantesque boule luminescente qui se mit à refléter, comme un immense miroir découpé en mille morceaux, la lumière du soleil. Aveuglés par tant de luminosité, les artistes se plaquèrent les mains sur les yeux et se turent, effrayés par ce prodige.
- Salut à vous, gentes dames et beaux messieurs, lança la baronne en sautant sur le timon d’une charrette. Je suis la propriétaire de ce château et la gentille organisatrice des festivités qui vont s’y tenir. Vous voudrez bien vous approcher en rang, en ordre et en silence de mon régisseur qui va enregistrer vos inscriptions, vu qu’il est à peu près le seul ici à savoir lire et écrire. Vous voudrez bien préparer également les deux liards correspondant à la participation aux frais…
- Pardon ?! fit une voix, aussi anonyme que mécontente, dans l’assistance. Il n’était dit nulle part qu’il fallait payer pour participer…
- Pardon ?! répéta la baronne en imitant le ton courroucé de l’interrupteur. Il n’était dit nulle part le contraire…
Il y eut des rires – peu charitables mais ainsi est l’espèce humaine – moquant le jongleur qui avait osé couper la parole à la châtelaine. Jouant sur ce rapport de force qui lui était favorable, Saint-Dieu rajouta :
- Qui es-tu, toi qui ne veux pas payer ?
- Je suis Hugues le jongleur. J’arrive à marche forcée des confins du Limousin où la nouvelle de cette grande fête n’est arrivée qu’avant-hier.
- Tu es donc un étranger à notre province…
- Est-ce interdit ?
- Point, concéda la baronne… Mais le fait d’être étranger ne t’interdit pas de participer, Hugues, aux frais… Tu auras toi aussi à verser tes deux liards.
Le jongleur limousin tenta une ultime tentative pour obtenir la suppression de l’obole d’engagement. Le malheureux eut la fort mauvaise idée d’essayer pour cela d’attendrir la baronne.
- Regardez ! En marchant si vite et si longtemps pour être ici à temps, je me suis blessé à la main. Cette main qui est mon outil de travail…
- Tu marches donc aussi sur les mains ?...
- Regardez ! fit-il en s’approchant de la charrette sur laquelle la baronne était juchée. Regardez cette lésion…
- Tout ce que je vois c’est une lésion étrangère, répliqua Saint-Dieu. Tiens, voilà du boudin !...
Un geste rapide de la main suffit à faire s’abattre sur la tête du malheureux jongleur plusieurs rouleaux de lourde charcutaille venus d’on ne sait trop où. Le dénommé Hugues s’affala aussitôt, ko pour le compte.
- Bien, reprit la baronne… Notre jongleur étant dans les pommes, je crois que nous allons pouvoir commencer à enregistrer les inscriptions. A vous de voir si, pour vous, c’est deux liards ou du cochon.
Voyant se dresser rapidement et dans le calme la file des candidats à l’inscription, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se félicita de la manière dont elle avait traité Hugues le contestataire. Il gisait toujours au sol, ignoré de tous, des rouleaux de boudin magique l’enserrant progressivement.
- Du boudin et des pommes, murmura Saint-Dieu… Voilà qui pourrait être une idée de plat nouveau… Il faudra que j’en touche deux mots à Zaza.
Comme elle allait se retirer laissant le malheureux Vic gérer l’afflux des candidats, une main puissante se posa sur son bras.
- Esse queu… vus auriez… s’il vous play… du… Ker-Ozen… pur moâ ?

La monture d’Henri Berry s’abattit dès les premiers arpents de glace sur le chemin. La fatigue d’une longue course, une glissade mal maîtrisée par le cavalier et la cavale dévala la pente en emprisonnant sous elle la jambe de celui qui la montait quelques instants avant.
- Argh ! J’ai mal ! J’ai mal ! hurlait Henri Berry en se roulant par terre…
- Tu as mal ? questionna Melba de Turin qui avait aussitôt fait demi-tour pour porter secours à cette recrue aux talents atypiques.
- Ouais, j’ai mal… Regardez comme j’en bave !...
- Tu baves, tu baves… Tu baves à rien, oui… Allez, relève-toi !...
- Ah pardon, madame, mais sauf votre respect, on dit pas bave à rien mais bave à roi…
- Bave à roi ? Mais cela ne veut rien dire…
Melba de Turin n’était pas qu’une mercenaire spécialisée dans les assassinats, elle avait aussi une culture immense accumulée pendant toutes les années de son enfance passées serrée dans un monastère du Piémont. Elle avait beaucoup de mal à saisir parfois les propos du « populaire », elle n’y trouvait aucun sens et surtout une syntaxe déplorable.
- J’ai mal, reprit en hurlant Henri Berry… Là, za y a quelque chose qui est cassé…
- Lève-toi ! commanda Melba. J’en ai assez de toutes ces balivernes…
- Des balivernes ?! Des balivernes ?! Comment vous y allez ! Vous entendez pas la musique que ça fait quand je crie… Si c’est des balivernes, c’est des balivernes de musique, je vous dis.
- Debout !!!
En matière de hurlement, Henri Berry dut reconnaître qu’il avait trouvé son maître. La voix de Melba de Turin, dont les accents rauques pouvaient être si doux et envoûtants, se mit à résonner, prenant force et vigueur à tous les échos de la montagne.
- Ca va, ça va, fit le bandit en se relevant péniblement… Je vous jure, il en faut du courage pour vous supporter à vous… Faut tout le temps être sur le pont et sur ses pieds… Moi je vous le dit, y a pas d’heure pour ceux qui en bavent.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 2 Mai 2013 - 19:00

Le duc du Safesex comprit qu’il avait enfin trouvé la personne qu’il cherchait. La baronne, seigneur des terres alentours et du château, ouvrit bien les yeux en grand en entendant évoquer le Ker-Ozen mais elle ne se gaussa point. Elle était sous le coup d’une véritable surprise face à une telle demande. Elle savait donc pertinemment de quoi il parlait.
- Dis donc, l’Anglais, qu’est-ce que tu es venu faire exactement sur mes terres ?...
Il ne comprit pas le sens précis de la question mais en devina la trame au regard soudain soupçonneux. D’un geste lent de la main assorti de battements, il mima un décollage.
- C’est iurgente ! expliqua-t-il.
- Iurgente, iurgente… Evidemment que c’est iurgente… Tout est iurgente de toute manière de nos jours… Regarde, l’Anglais, là c’est iurgente pour moi de trouver ce que je vais faire de tous ces gens-là. C’est iurgente de trouver un moyen de les nourrir et de les abriter. C’est iurgente aussi de faire plein d’autres choses… Tu comprends ?...
Le duc secoua la tête avec une belle énergie. Il revint à la charge comprenant de manière intuitive que la baronne détournait la conversation.
- Ker-Ozen ?!...
- Quoi encore ?!...
Elle agrippa l’Anglais par l’épaule – ce qui lui réclama quelque effort car le duc était beaucoup plus grand qu’elle – et l’entraîna vers Vic.
- Vic, mon ami…
A chaque fois que la baronne qualifiait quelqu’un d’ami c’est qu’elle avait un souci important nécessitant de l’aide. En dehors de ces circonstances, elle pouvait vous laisser crever la gueule ouverte sans même jeter un regard au minimum compatissant pour vos souffrances. Vic connaissait la règle, il l’avait souvent éprouvée. Sa petite revanche tenait dans le fait que, parfois, il profitait de ces moments de relative bonté pour grappiller de manière subreptice quelque avantage conséquent.
- Saurais-tu obtenir de cette chose anglaise qu’elle m’explique ce qu’elle veut de moi ? Elle me parle de Ker-Ozen comme si elle savait de quoi il retourne.
Elle se rendit compte que Vic ne savait pas lui-même tout ce qu’on arrivait à faire avec quelques morceaux de restes de saint Blairio. Trop tard ! Elle avait lâché le mot.
- Good morning sir…
- C’est votre sœur ? demanda Saint-Dieu qui ne comprenait rien à cette entame on ne peut plus familière et familiale.
- Non, expliqua-t-il… C’est un titre de politesse. Si c’est bien l’Anglais auquel cette fripouille de Caille-Huzac a dérobé ses bagues cette nuit, il est évident que c’est une noble personne… Ou du moins quelqu’un qui a de l’argent à sa suffisance.
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu se fit la remarque amère qu’elle n’avait pas pensé à cela. Décidément ce Vic savait réfléchir et scruter le tréfonds des âmes.
- I am Vic Ötterschultzer… And you ?
- Truman Stringfellow, first duke of Safesex, third gentleman of crown…
- Qu’est-ce qu’il dégoise ? questionna la baronne.
- Si je vous l’explique, répondit Vic, vous allez être obligée de vous jeter à genoux devant lui.
- Ce n’est pas le roi quand même ?...
- Non, fit Vic, qui recevait régulièrement un colporteur très au fait de la vie des têtes couronnées de toute la chrétienté. Le roi est encore un enfantelet…
- I’m also chief of Coastal command, poursuivit le duc.
- Je rêve où il vous a traité de chiffe qui commande que dalle ?!
- Mais enfin, baronne, laissez-le parler…
- I’m flying to Rome…
- Il dit qu’il vole…
- Eh bien c’est du propre… A qui se fier, je vous jure ?!
Vic secoua la tête ce qui fit craquer deux ou trois vertèbres mal remises en place.
- Why to Rome ? demanda-t-il.
- They want to kill the pope… Kill the pope !!!
- Kill ? Pope ?... Mais c’est quoi cette langue qu’on ne comprend pas… Eh mon gars, il va falloir te mettre au gout du jour. La langue des beaux messieurs et des gentes dames c’est la nôtre. La tienne c’est un embrouillamini sans nom…
- Il dit qu’ils veulent tuer le pape, traduisit Vic.
- Eh alors ?! Ce ne serait pas le premier… Qu’est-ce qu’on a à voir avec ça ?
- Visiblement, il va à Rome pour sauver le pape… Il dit qu’il y va en volant… Qu’est-ce à dire ? Il y aurait un sortilège permettant de voler comme les oiseaux ?
- Oubliez cela Vic… Contentez-vous de me servir de truchement avec cette cruche anglaise.
- Et, ensuite, il faut que je gère toute cette foule… Vous ne croyez pas que si j’étais en meilleur état, je serais plus efficace.
- Certes… Mais, tel que vous êtes, vous êtes parfait.
C’était à ne point s’y tromper un compliment. La rareté de la chose, conjuguée à la nervosité de la baronne, disait au régisseur à quel point quelque chose de pas clair se tramait. La baronne était-elle partie prenante dans cette affaire d’assassinat du pape Gilbert ? Connaissait-elle le secret de ce fameux Ker-Ozen que réclamait le duc ? N’avait-elle organisé la fête que pour faire vraiment découvrir la région aux gens qui, à l’habitude, la contournaient sans en connaître l’existence et la beauté ?
Il fronça les sourcils. Surtout le gauche. Saint-Dieu comprit qu’elle ne pourrait pas faire l’économie d’une explication et d’un geste fort à destination de son régisseur.
- Demandez-lui s’il connaît Eric de Clapetown ?


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 2 Mai 2013 - 19:59

Le pape Gilbert IV avait du se rendre à l’évidence. Cathy n’avait pas menti. Le grimoire vert au fermoir argenté était aussi vide et creux qu’une émission animée par Benjamin Castaldi. Les interrogations affluèrent en désordre dans son esprit. Tutteperdi était-il au courant de l’existence de cette version muette ? Avait-il délibérément sacrifié son bras… et donc sa vie ? Avait-il été trompé depuis le début ? Tout cela avait-il un sens ? Et si oui lequel ? Et si ce sens avait un sens, pouvait-on imaginer qu’il y eût un sens contraire pour revenir en arrière ?
Tout cela pouvait se résumer en une seule question.
Que faire ?
- Moi, si j’étais vous…
- Mais vous n’êtes pas moi, répliqua passablement énervé le souverain pontife. Et vous ne pourrez jamais l’être !
- Ah ?!... Et pourquoi s’il vous plait ?...
Une vision d’horreur traversa Gilbert IV. Se pouvait-il qu’à l’époque d’où provenait sa visiteuse les femmes pussent accéder aux fonctions sacerdotales ? Y compris à la fonction suprême ? La sienne !...
Faute de réponse de la part de son interlocuteur, Cathy enfonça le clou et reprit librement le cours de ses conseils.
- Votre Tutteperdi, il lui reste bien un bras ?... Que tenait-il dans son autre main hier ?
- Pardon ?...
- Oui, qu’est-ce qu’il tenait dans son autre main ? Il avait bien deux bras et deux mains hier… Je commence à vous connaître, vous avez bon cœur… Vous n’auriez pas coupé son seul bras à un manchot…
Bon sang ! Ce qu’elle racontait n’avait aucun sens. Cela ne l’empêchait pas pourtant de continuer à déblatérer.
-- Moi, un jour… Un type a voulu me braquer dans le métro à la station Philippe Geluck… Je venais de m’acheter un smartphone et un pain au chocolat… Qu’est-ce que vous croyez qu’il m’a volé ?!
- Euh… Je ne sais pas ce qu’est un smartphone… et pas non plus ce qu’est un pain au chocolat.
Cathy balaya l’objection d’un revers de main. Elle s’empara du grimoire vert et se mit à le serrer très fort contre elle.
- Prenez-le moi !...
Gilbert IV hésita. Cette situation n’allait-elle pas le conduire à effleurer de manière trop appuyée le corps féminin de sa confidente ?
- Allez !... Vous allez pas avoir peur d’une femme quand même ?
C’était précisément ça.
- Mais, c’est pas possible… Prenez-moi ce grimoire !...
Le souverain pontife se lança. Il s’agrippa au grimoire et tira. Il rencontra une résistance à laquelle il ne s’attendait pas. Sous son apparence frêle, Cathy avait une force insoupçonnée. Pris au jeu, et mû par un sentiment fort peu chrétien de domination de l’autre, il s’arc-bouta pour s’emparer vraiment du manuscrit vierge. Cathy se défendit pied à pied mais finalement, par fatigue ou parce qu’elle trouvait que le jeu avait trop duré, elle céda et lâcha le livre.
- Et voilà ! lança le pape triomphant.
- Et voilà ! répondit Cathy en brandissant la petite clé dorée qui ouvrait la porte de sa cellule… Vous avez compris le truc ?... J’ai sauvé ce que je voulais garder et j’ai donné ce qui n’avait pas de valeur pour moi…
Le raisonnement de Cathy prenait désormais tout son sens pour Gilbert IV. Illustré par l’exemple, cela devenait tout de suite beaucoup plus clair.
- C’est Roland qui m’a appris ce truc aux échecs… Sauf que j’arrive pas à comprendre les échecs… Y a des tours qui bougent et des chevaux qui sautent partout… Et le roi et la reine ils se déplacent jamais ensemble… Alors que le roi Albert, il ne sort jamais sans sa femme… Il n’y a que le fou qui est normal, il fait tout de travers.
- Que tenait-il dans son autre main ? murmura le pape.
- Ca j’en sais rien… Moi en tous cas, ça a marché… Il l’a pas eu mon pain au chocolat, le petit Copé… Et on l’a serré ensuite pour trafic de smartphone. Un tricheur et un voleur…
Gilbert IV ferma les yeux pour se remémorer la situation. Tutteperdi était allé et venu en serrant le grimoire vert contre lui. En le serrant des deux mains…
Il voulut mimer la situation pour bien se convaincre qu’il était impossible que l’archiviste ait eu autre chose en main que le fameux registre… Mais comme il avait toujours les yeux fermés, il ne vit pas la cruche posée sur la table, ni le pied de Cathy planté devant lui. Le choc fut bref mais enrichissant. L’eau de la cruche se répandit sur le parchemin révélant les mots qui y avaient toujours été inscrits mais qu’une propriété mystérieuse avait celés aux regards.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 2 Mai 2013 - 23:10

- Qui ne connaît Eric de Clapetown, traduisit Vic, c’est le troubadour le plus populaire chez nous. Il fait des choses avec son luth qui ne sont écrites dans aucun traité sur la musique. Excepté les siens bien sûr.
La baronne songea qu’il valait mieux que O ne soit pas là pour entendre de telles louanges. Il en aurait fait une jaunisse.
- Somebody talks about him like God…
- God ?!...
- Yes, mister Vic… Like God !
- Qu’est-ce qu’il raconte l’Anglais ?
- Que le fameux Eric de Clapetown chez eux est vu comme un Dieu…
- Eh bien, tu lui dis que moi je suis cinq fois ça et il en rabattra peut-être un peu. C’est fou ce que ces Anglais sont arrogants. Ils croient avoir tout inventé… Bientôt ils vont essayer de nous faire croire qu’ils ont inventé la soule et la bière.
Avait-elle déjà oublié qu’elle attendait de la musique du maître anglais les trépidations frénétiques qui remettraient Vic sur pied ?
- Il me faut une solution pour mettre de l’ordre dans tout ça, pesta-t-elle. Et tant pis si ça me coûte un peu… Vic, dis-lui qu’il aura son Ker-Ozen s’il réussit à faire jouer sa musique…
Vic leva un sourcil. Le droit.
- Cela signifie donc que vous connaissez le secret de ce Ker-Ozen qui fait voler.
- Je connais les secrets que je peux, mon cher Vic. Si celui-ci est mien, tu n’ignores pas que j’en maîtrise d’autres et des plus pendables… Alors, tu vas te dépêcher de faire cette demande à ce petit duc de pas grand-chose, de me donner une réponse – si possible favorable – afin que je puisse me retirer dans mes appartements.
La voix de la baronne était montée graduellement mais à la puissance croissante, elle avait ajouté une menace on ne peut plus claire qui sourdait de chaque syllabe articulée comme on broie une noix.
- Il dit qu’il est d’accord…
- Fort bien. Je vous laisse. Qu’il se débrouille pour que quelques musiciens puissent interpréter la musique de ce Clapetown d’ici ce soir… Et demain matin, il pourra reprendre son voyage et aller sauver le pape s’il n’a rien de mieux à faire de sa vie… Des papes, il en meurt un tous les deux ans et aussitôt il y en a un autre pour prendre sa place. Il n’y a pas de risque d’une pénurie sur ce produit. Donc si ça l’amuse de se transformer en mécanique bruyante pour voyager, il aura son Ker-Ozen… Mais qu’il ne compte pas arriver à Rome comme ça… C’est impossible.

Milan s’offrait au regard des ecclésiastiques de France qui, en procession, avançaient vers Rome pour porter au pontife Gilbert IV certaines de leurs doléances. A leur tête, l’abbé de Mozarella et l’évêque Scapinnochio de la Plancha avaient depuis longtemps épuisé l’évocation de leurs rêves. Ils étaient désormais bien au-delà du rêve, ils commençaient à toucher du doigt l’aboutissement de leurs efforts. Ils savaient que Melba de Turin était à trois bonnes journées derrière eux mais qu’elle chevauchait à un tout autre rythme qu’eux qui avançaient la plupart du temps au trot. D’ici peu, elle les aurait rattrapés et dépassés. Ensuite, il faudrait ajuster leur vitesse sur la sienne… à moins que ce ne soit l’inverse. L’idée de base était on ne peut plus simple : Mozarella et Scapinnochio devaient entrer à Rome au milieu du désarroi qui suivrait l’assassinat de Gilbert IV. Contrairement à ce que pensait Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, on n’assassinait pas un pontife tous les jours ; un tel événement sèmerait la stupeur et la désolation dans l’Urbs. On ne manquerait pas de faire un rapprochement entre cette mort brutale et les échecs répétés de nouvelles croisades pour secourir la Terre sainte, on y verrait la preuve d’un abandon de Dieu… Et on porterait au trône de saint Pierre l’honorable évêque Scapinnochio de la Plancha dont l’action en faveur d’une nouvelle croisade avait été incessant. Ensuite, il serait temps de réformer de fond en comble la vieille Eglise et d’en prendre le contrôle en nommant proches et affidés à tous les postes de responsabilité. Et ni l’empereur, ni les rois de France, d’Angleterre ou de quelques contrées que ce soit n’y pourraient rien. Des temps nouveaux étaient à venir qui allaient réécrire l’Histoire.
Ce que les deux comploteurs ignoraient c’est qu’il existait une différence minime mais notable entre leurs visions du plan. Tandis que l’abbé Alfredo de Mozarella avait prévu de réduire au silence Melba de Turin sitôt son forfait perpétré, l’évêque et candidat à la tiare pontificale souhaitait lui confier une ultime mission avant qu’elle puisse faire retraite à tout jamais : assassiner son complice préféré, l’abbé, dont il avait du mal à imaginer qu’il acceptât de n’être qu’un comparse dans la suite des opérations.
- Belle ville ! s’exclama l’évêque de Limoges.
- Oui, répondit l’abbé de Mozarella. Vous y serez à votre aise, monseigneur de Bazétage… Il paraît que les souris y grouillent lorsque vient la nuit.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 3 Mai 2013 - 0:49

En hiver, le soleil – quand il y en a – vient à tomber très vite sur l’horizon. Pour les aventuriers de la geste, il restait encore quelques lieues à faire lorsque la nuit s’installa confortablement sur les bois et les étangs de la Brenne. Dans le silence qui se faisait chaque instant plus vif et étouffant, nul n’osait prendre la parole. Si on entendait chanter ce n’était point O le troubadour mais une guifette noire que le froid n’avait pas encore engourdie. Si quelque chose tressaillait ce n’était point Katy-Sang-Fing orpheline de la chaleur de son amant mais bien une cistude d’Europe en pleine reptation. Si des claquements secs ce faisaient entendre, ils n’émanaient pas d’un nouveau déboitage de la clavicule de sœur Trisquelle mais d’un bec de héron pourpré cherchant dans le sol quelque morceau de vermisseau à sa caler dans le gosier. Si…
Oui mais bon avec des si, on aurait pu couper tout le bois qui rajoutait de l’ombre sur le chemin étroit et sinueux.
- Je crois qu’il va falloir s’arrêter ici, fit Killian. La nuit est devenue beaucoup trop noire et il n’y a pas de lune. Nous risquons de nous perdre et, si les choses ne veulent vraiment pas nous sourire, de tomber dans un de ses maudits étangs… C’est dans des moments comment ceux-ci que je regrette le désert d’Orient, croyez-moi.
- Mais enfin, intervint O, il n’est pas possible faire étape ici… Seigneur, dites-moi que vous n’êtes pas sérieux.
- Pourquoi ? Tu trembles, carcasse, à l’idée de passer une nuit sous les étoiles ?
- Non point, rétorqua le troubadour en se redressant sur sa monture avec la fierté de celui qui sait n’avoir rien à craindre. J’ai déjà dormi sous des ponts ou dans des forêts humides et profondes…
- Et bien, tu aurais mieux fait d’y rester !
La remarque cinglante n’était pas venue d’un des hommes mais de Katy-Sang-Fing qui trouvait là l’occasion de matérialiser clairement sa rupture avec O.
La princesse Podane regarda sa damoiselle de compagnie avec surprise. Elle n’était pas du genre à s’épancher de ses problèmes devant tout le monde. Bien sûr, elles s’étaient confiées dans leur enfance leurs élans de cœur… Enfin, surtout ceux de Katy car Podane n’avait pas grand-chose à raconter se sentant si différente et étant de surcroît la fille du seigneur donc celle qu’on n’abordait pas.
- Si j’y étais resté, je ne pourrais pas vous guider sur la bonne route comme je le fais depuis un bon moment, répliqua le troubadour.
La tentative de Katy pour mettre O plus bas que terre avait échoué. Elle trouva cependant un secours dans une intervention fielleuse de Mi-Mai.
- C’est bien ce que je disais hier soir… Je trouve que tu connais sacrément bien la région…
- Je la connais… parce que je la connais… Il m’est arrivé en effet de zigzaguer dans le coin par le passé mais j’avais avec moi mon GPS…
- Qu’est-ce là ? questionna Podane.
- Il s’agit du Guide du Parfait Saltimbanque… Un registre qu’on vous remet dans certaines cours afin de vous permettre de la suivre lorsque celle-ci se déplace. Il y a, mais vous ne pouvez pas le savoir vous qui vivez dans vos châteaux sans jamais en bouger, des sortes de syndicats qui se sont formés et qui sont plein d’initiatives afin que nous, les artistes, nous puissions honorer de notre présence fêtes, tournois et grandes réunions de puissants seigneurs.
- Eh bien, GPS ou pas… Voici une clairière dans laquelle nous pourrons faire du feu et prendre quelque repos.
- Manger aussi, gémit Bibor que sa jeunesse transformait souvent en estomac sur pattes.
- Nous ne nous arrêterons pas ! décréta le troubadour en morcelant chaque syllabe comme s’il les avait cassées avec ses propres dents. Nous sommes proches de notre but.
- On ne le voit pas ton but. Comment veux-tu qu’on le trouve ?... Et comment être sûr que nous en sommes proches ? Cela fait des heures que tu nous bassines avec tes « nous arrivons bientôt ».
- Mais cela est vrai !...
Sœur Trisquelle, qui jusque là s’était tenue coite, décida de mettre son grain de sel – forcément marin – dans les échanges qui avaient tendance à devenir trop vifs à son goût.
- Pourquoi ne pas nous séparer ?... Puisque notre cher fils le troubadour pense que nous sommes proches du but, qu’il continue avec un ou deux d’entre nous pendant que les autres s’installeront ici. Soit nous trouvons ce que nous cherchons et nous pourrons venir retrouver ceux qui auront attendu pour les guider… Soit nous ne trouvons pas et alors nous rejoindrons le reste de la troupe auprès du feu.
- Je n’aime pas l’idée d’une séparation, fit Killian…
- Moi non plus, dit Katy-Sang-Fing, mais parfois il vaut mieux y consentir plutôt qu’essayer de se raccrocher à du vent et à du vide.
La décision revenait au seigneur Killian. Il hésita quelques instants, se frottant nerveusement le menton. Il allait trancher que non, décidément non, il était hors de question que la troupe se séparât lorsque la lune se mit soudain à briller éclairant à un petite distance les deux tours d’un château.
- Merci, Saint-Dieu, murmura le troubadour O. Je sais bien que c’est à vous qu’il faut imputer ce miracle…. Vous êtes décidément d’une force qui rend toute résistance vaine et pathétique.
- Que dis-tu ?
- Que j’avais raison, messire… Et que vous devriez en conséquence voir à en rabaisser un peu de votre morgue aristocratique. Troubadour suis-je et point vil manant. Ma langue et mon art valent bien votre épée et votre appétence pour le sang.
- Eh bien, puisque tu me vaux, tu vas prendre la tête de la colonne et voir ce qu’il en coûte de cheminer en pleine nuit à découvert à la sortie d’un bois par une nuit de pleine lune. Si des bandits nous attendent, la première flèche sera pour ton front si intelligent et si vaillant…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 7 Mai 2013 - 21:16

Jamais, depuis son départ du monastère, Melba de Turin n’avait eu aussi froid. La dernière heure sur les pentes du col avait été glaciale en dépit de la corolle de torches embrasées qui gravitaient autour d’elle comme pour la protéger et l’éclairer. Pour la première fois, sa détermination farouche à accomplir ce qu’on attendait d’elle en était venue à faillir.
Cela ne dura certes qu’un temps extrêmement bref mais un temps suffisant pour que la meurtrière patentée en conçoive une véritable vexation : elle n’était pas aussi solide et déterminée qu’elle avait pu l’imaginer. Il y avait en elle aussi la possibilité de douter, de s’interroger sur le bien-fondé de ses actes et le risque de voir les circonstances s’imposer à une âme affaiblie par la fatigue.
- Ah, fait pas chaud, lâcha Henri Berry. Je ne sens plus mes doigts.
Melba de Turin, par fierté, essaya de faire jouer les siens sous le nez du balafré. Avec horreur, elle constata qu’ils restaient comme soudés aux lanières de cuir de ses rênes.

Vic avait encore une fois fait preuve de toute son intelligence et de son sens de l’organisation. Il avait fait rameuter, manu militari, tous les manants qu’on avait fait repartir la veille. Cela avait occasionné une belle pagaille dans la cour du château mais par des ordres clairement donnés, en étant le premier à montrer- en dépit de ses handicaps - l’exemple de l’implication, il avait réussi à ordonner au mieux les choses.
La première soirée put donc commencer sous une voûte de bougies brillantes comme autant d’étoiles intérieures. La salle bâtie sur l’emplacement des anciennes écuries avait trouvé un ordonnancement original, le régisseur ayant eu l’idée étrange de faire édifier une sorte de grande table surélevée sur laquelle les artistes en compétition seraient invités à se produire. A l’habitude, comme nous l’avons vu lors du repas donné pour Blanche de Castille à Montargis, les saltimbanques oeuvraient à la hauteur de leur auguste public. Là ils seraient mis en position dominante ; c’était affronter de façon téméraire les codes sociaux du temps.
- C’est surtout que dans sa caisse à roulettes, il ne peut rien voir si nous sommes à hauteur normale, expliqua une langue de vipère (il y en a toujours au moins une dans chaque assemblée).
La baronne fit une entrée majestueuse dans une robe qu’elle n’avait plus portée depuis des années et pour laquelle la fidèle Zaza avait dû faire quelques retouches de dernière minute… « Sans doute parce que le tissu se tend toujours avec le temps » selon la version officielle.
Ils étaient près de quatre-vingts selon les organisateurs - et douze selon les services du bailli - à attendre nerveusement que Saint-Dieu prononce les mots qui ouvriraient les réjouissances.
Lorsqu’elle se trouva sur ce que Vic appelait - d’un terme latin étrange - le « podium », la baronne eut une légère défaillance. Ainsi donc on pouvait réussir quelque chose sans déployer sortilèges, magie malfaisante et humiliations. C’était là une perspective nouvelle qui s’ouvrait devant elle, un abime dans lequel elle se sentait toute proche de tomber.
L’empathie.
Il paraît qu’elle vient en mangeant. Pour la baronne, elle survint plutôt traitreusement, en dansant sur des rythmes nouveaux et entrainants que le duc du Safesex, apprenti troubadour comme il seyait à tout bon noble de son temps, avait expliqué tant bien que mal aux musiciens présents. Des tambourins ensorcelants donnaient une rythmique syncopée qui mettait invariablement tous les membres en branle. Les luths étaient frappés et frottés avec une vitesse et une énergie telles qu’on se demandait comment les lutheurs… euh non les luthiers… ben non les luthériens… ah je sais, les luthistes… enfin ceux qui en jouaient quoi, réussissaient à garder leurs doigts attachés à la paume de leurs mains. Des cors, des trompes et des vièles accompagnaient l’ensemble avec des mélodies étrangement décalées qui enrichissaient et complexifiaient les sonorités. Le tout était grand, fort, puissant et miraculeux.
C’est lorsqu’elle se vit se trémoussant comme une damnée face à un Vic redressé et gigotant lui aussi, tous deux portés à l’unisson par le rythme que la révélation se fit dans cette âme trop longtemps noire. Il y avait plus puissant que la sorcellerie, plus magique que les sorts jetés en rafale, plus efficace qu’une vengeance recuite. Il y avait juste à regarder vivre les gens et à profiter de leur savoir et de leur lumière.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 8 Mai 2013 - 20:44

Voyager dans le temps n’apparaissait pas plus compliqué que ça d’après le grimoire au contenu enfin élucidé. Il suffisait de quelques ingrédients combinés selon une recette qui semblait ancestrale… A moins qu’elle ne fût justement venue du futur pour bouleverser le passé ?
Gilbert IV avait abandonné Cathy pour assurer les fonctions de sa charge. Il lui avait cependant promis de revenir à la nuit tombée. Et tant pis pour le qu’en dira-t-on ! Après tout, à en croire la jeune femme, son nom ne passerait pas le cap de la postérité. Et il ne viendrait pas seul, il se faisait fort d’obtenir de son personnel les différents objets ou substances entrant dans le processus de transfert temporel.
Durant toute la journée, Cathy avait paressé sur son lit. Le contenu du grimoire vert, comme d’habitude, s’était calé dans sa vaste mémoire à la première lecture. Que pouvait-elle faire d’autre qu’attendre le moment où, enfin, elle pourrait partir retrouver les siens ? Ce temps-là, plus encore que celui qui avait précédé, lui parut une éternité.

L’arrivée des cavaliers de la geste passa inaperçue au milieu des chants, des cris et du son des instruments.
- Quelle est cette barbarie ! s’exclama O en entendant la rumeur endiablée de la musique du maître Eric de Clapetown.
- Moi j’aime bien, fit Katy-Sang-Fing qui ne manquait aucune occasion de s’opposer à son ancien amant.
- La question n’est pas là. Ils ont commencé sans m’attendre…
- Ah ? s’étonna Mi-Mai, fine mouche comme à son habitude, je croyais qu’on ne vous connaissait pas dans la région. Comment aurait-on pu vous attendre, maître O ? Ne serait-ce point céans la première station de votre chemin de croix ?
Philippe O n’écoutait déjà plus. Il avait sauté à bas de sa monture, décroché son luth et, ignorant la fatigue accumulée au cours d’une longue journée, jeté vers la porte du nouveau bâtiment.
- On ne rentre pas !...
- Quoi ?!
- On ne rentre pas !...
- Mais tu es qui, petit cafard pour m’interdire l’entrée ?...
- Gaspard Le Vie d’Heur… Seigneur de la Tuilerie de Villiers… Vassal de la baronne de Saint-Dieu et à ce titre soumis à l’obligation de garder périodiquement le château. On m’a demandé de garder cette porte, alors je garde cette porte.
- Mais moi je veux entrer, râla O
- Je n’ai pas d’ordre vous concernant…
- Mais enfin ! Enfin ! Je suis O ! Philippe O !...
Le troubadour faisait des bonds en prononçant son patronyme avec une suffisance qui se révéla insuffisante pour fléchir le gardien de la porte.
- Vous voyez ça ?... C’est mon luth !... Un luth de compétition que j’ai acheté grâce à une bourse que me confia la baronne…
- Tiens donc, persifla Mi-Mai… Vous connaissez donc la baronne de Saint-Dieu… N’est-ce point là le nom de la sorcière qui maudit avant même sa naissance la pauvre princesse Podane ?
- La fidélité à ma suzeraine m’interdit de vous répondre sur ce point, répondit Le Vie d’Heur…
- Sans doute, sire Gaspard, enchaîna Killian de Grime en s’avançant à son tour, mais rien ne vous interdit de nous laisser l’entrant si nous vous le demandons avec de solides arguments ?
- De quels arguments parlez-vous ?
- De ceci…
Le chevalier de Grime plongea la main dans les fontes de sa monture et en retira un objet de petite taille qu’il fit glisser dans la lourde pogne du seigneur de la Tuilerie de Villiers. Ce dernier, d’abord un peu surpris par l’aspect, la consistance et la nature du présent, n’osa pas s’enquérir de ce que c’était précisément.
- Est-ce bien ce que je suppose que c’est, fit-il pensant que son air de connivence suffirait à ce que le généreux donateur lui en dise plus sur son présent.
- C’est cela… Et même plus encore, répondit Killian avec un air impénétrable.
- Alors, vous pouvez entrer… Non, pas toi, fripouille ! ajouta-t-il en retenant le troubadour par l’épaule…
- Et pourquoi pas moi ?...
- Parce que je n’ai pas d’ordre te concernant…
- Mais je suis avec eux, affirma O.
- Ah non, rétorqua dame Katy. Je ne crois pas… Comme le disait le grand penseur Georges Debbeuliou « si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous »… Vu qu’il a été contre moi, il ne peut plus être avec moi… Et comme moi je suis avec eux… Il n’est pas avec nous.
Et elle aida la lourde porte – récupérée des anciennes écuries – à se refermer violemment sur le nez de Philippe O.
- Mais enfin, s’énerva-t-il – car jusque là il était calme ! -, que vous a donc donné ce chevalier de mes deux ? Quel conte vous a donc chanté ce Grime ?
Gaspard Le Vie d’Heur n’osa pas ouvrir à nouveau la main de peur de perdre le précieux présent. Il planta son regard de prédateur dans le regard nerveux mais fuyant du troubadour.
- Si j’en crois ce que j’ai compris à demi-mots, c’est un morceau des tablettes de la Loi ramené de Jérusalem.
- Ah ?! rugit O… Des tablettes ?... Qu’est-cela ?... Apprenez, ignorant, que des tablettes il y en a à la pelle… Des bonnes et des mauvaises… Et cela ne vaudra jamais une bonne table portable… Et des morceaux desdites tablettes il y en a encore plus car elles sont de grande fragilité eu égard à leur âge avancé… Il est à craindre que ce voyou vous ait refilé un simple caillou qu’il n’a même pas trainé dans sa chaussure depuis le Saint-Sépulcre. Laissez-moi entrer et je vous venge !
- Non !

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 9 Mai 2013 - 19:33

Dans l’étroite cellule dont la banalité affligeante sortait par les yeux de Cathy, le pape Gilbert IV se mit à préparer une tambouille à laquelle il n’aurait jamais imaginé avoir recours un jour. Tout dans son parcours – presque – exemplaire avait été accompli dans la croyance sincère en les vérités de la Bible et en la puissance immaculée de la sainte Eglise. Il n’était rien de plus éloigné de son esprit profondément religieux que les formules magiques dans lesquelles le populaire aimait à trouver une forme de superstition. Alors, les utiliser…
- Vous devez ignorer ce que contient exactement cette marmite, fit-il en l’accrochant sur le feu. Lorsque vous aurez retrouvé votre époque, il doit vous être impossible de revenir en arrière. J’y ai réfléchi toute la journée ; ce procédé ne peut être que l’œuvre du diable afin de bouleverser le bon ordonnancement du monde voulu par notre Seigneur. Il devra disparaître avec moi… Et pour ce faire, je vais faire rechercher d’éventuelles copies de ce grimoire partout sur les terres chrétiennes et, s’il le faut, en terres d’islam.
Cathy dut faire un effort gigantesque pour ne pas révéler qu’elle connaissait la « recette » par cœur. Intuitivement – car elle fonctionnait, on le sait, surtout de cette manière - elle avait saisi que révéler cette connaissance intime et parfaite du contenu du grimoire ne pouvait que lui apporter des ennuis. Elle serra donc énergiquement les lèvres jusqu’à s’enfoncer les incisives dans la chair pour ne rien lâcher de son secret.
La nervosité du pape en ces instants qu’il savait en grande partie hérétiques, voire sataniques, était manifeste. Toute autre personne que Cathy l’aurait ressenti. Elle, pareille à la folâtre insouciante qu’elle avait toujours été, se dispersait en banalités sur ce qu’elle avait appris de cette époque. Le jugement était tranché et rarement positif. Le XIIIème siècle, à son avis, n’avait pas grande importance dans l’Histoire de l’humanité : on y vivait mal, on y parlait bizarrement et on n’avait que très peu d’occasions de s’y livrer à ses passions favorites : le sport en plein air, la conduite sportive et le sport en chambre.
- Je crois que c’est prêt, dit le souverain pontife en retirant la marmite du foyer. Il n’y a plus qu’à laisser refroidir un peu et ensuite prier…
- Ca, c’est votre boulot, rétorqua Cathy. Avec moi, ça ne marche jamais… Un jour, quand j’avais quinze ans, j’ai prié pendant toute la nuit pour avoir des escarpins Ralph Lauren en cuir de vachette… Ben, maman m’a acheté des premiers prix à la Halle aux pompes…
- Il ne faut pas être envieuse, Cathy… La recherche du luxe est une tentation du Malin…
- Malin, malin… Ce qui serait malin ce serait d’avoir des chaussures comme ça pour beaucoup moins cher pour que les ados elles puissent en avoir autant qu’elles veulent…

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu les reconnut dès qu’elle les vit entrer. C’était là l’avantage ultime de son miroir magique, il avait pu lui révéler l’apparence de ses ennemis. Eux, fort heureusement, ne la connaissait que de triste réputation ce qui était faltteur mais guère dangereux. S’ils venaient là pour lui demander réparation des nombreux outrages qu’elle leur avait fait subir, nul doute que leurs intentions à son endroit seraient cependant belliqueuses. Elle devait donc se donner du temps afin de savoir où elle se situait désormais au milieu de son grand chamboulement moral et procéder à une évaluation fine de la situation. Du temps, cela voulait dire prendre le large, mettre de la distance encore entre eux et elle…
Sauf qu’elle se plaisait bien dans cette atmosphère de fête dansante avec ces musiciens si énergiques et ces acrobates si audacieux. Depuis quand n’avait-elle pas pris autant de plaisir ?... Oh c’était simple, depuis la fois où elle s’était vengée du roi anglais Richard en inspirant au duc d’Autriche l’envie de le serrer en geôle avant de le rançonner. Ca faisait bien un bail… Même le sort lancé sur les Grime ne lui avait pas inspiré autant de joie. Autant dire qu’elle n’avait clairement pas envie de s’en aller de là.
- Heureusement qu’il me reste la magie, fit-elle en se reculant dans l’ombre d’un coin mal éclairé par les chandelles.
Une formule adaptée plus tard, elle put ressortir dans la lumière sous une apparence nouvelle. Saint-Dieu s’était absentée, dirait-elle… Absentée pour aller couper du bois ou vérifier qu’elle avait bien fermé le gaz… Elle trouverait bien une excuse plausible… Mais de toute manière, on ne lui demanderait rien puisque sous cette apparence de damoiselle timide, experte en jonglage et en déclamation de vers polissons, personne ne la reconnaîtrait.

- On se connaît non ?
Melba de Turin avait l’habitude de ces approches lourdes et intéressées des hommes. Elle les subissait depuis le premier jour où elle avait passé les portes du monastère pour découvrir une autre vie. Ce qui était étonnant c’était de se voir ainsi interpeler par un moine dans un refuge d’altitude au milieu d’un froid glacial. Cela dépassait l’entendement.
- Je ne crois pas, répliqua-t-elle en essayant de briser la glace légère qui se formait au coin de ses yeux embués de larmes de fatigue.
- Mais si… Souvenez-vous…
Melba sentit une main chaude – du moins par rapport au milieu polaire dont elle s’extirpait à peine – se poser sur son poignet, forcer l’intimité de sa paume pour y glisser un petit morceau de porcelaine bleue. Instinctivement, elle referma ses doigts dessus. C’était terriblement brûlant. Comme si un volcan s’était allumé soudain au creux de sa main.
Oui, maintenant elle voyait. Oui, maintenant elle savait.
Ils n’avaient plus confiance en elle.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 9 Mai 2013 - 21:40

Confiante en son anonymat charnel, la baronne de Saint-Dieu s’avança à la rencontre du chevalier de Grime et de sa petite troupe.
- Vous savez où est la baronne ? demanda celui-ci.
- Je la cherche, moi aussi… Il paraît qu’elle est allée prendre l’air…
Ca évitait d’avoir à se casser la tête pour trouver une explication quelconque qui tienne la route. Après tout, elle avait bien le droit de ne pas savoir.
- Jacques Olivier Killian de Grime, seigneur de Grime et de Patakopoukoï, se présenta le chevalier en offrant comme à l’habitude avec les femmes son visage le plus revêche.
Les filles adoraient ça, allez comprendre…
- Oh ?! Vous arrivez d’Orient ?
- Je m’en flatte… Nous sommes ici un peu par hasard étant en quête du sortilège ultime qui libérera ma nièce, la princesse Podane, du lourd handicap que lui infligea jadis la baronne de Saint-Dieu… Podane, arrête de gigoter comme ça et viens saluer la dame.
- Je ne gigote pas, je danse, répondit la princesse… C’est la première fois depuis que je n’ai plus les pieds plats, c’est très étrange… J’ai l’impression de sentir la musique remonter dans mes jambes… Ca me démange…
La baronne trouva dans cette remarque le répit lui permettant de se conformer aux usages inhérents à sa nouvelle personnalité. Elle n’était plus baronne mais juste une saltimbanque. Une princesse s’avançait vers elle, il convenait de la saluer en s’inclinant profondément…
C’était un exercice qu’elle ne goûtait guère étant fort imbue de sa personne et convaincue qu’elle surpassait par son expérience de la vie et ses savoirs magiques les princes les plus importants de son temps. Ta ta tan…
- De grâce, ne vous inclinez pas autant, jolie damoiselle, fit Podane en se baissant pour l’inciter à se redresser.
C’est à cet instant que l’haleine désormais bien connue de la princesse croisa le nez délicat de la baronne et lui explosa à la figure.
- Mais quelle horreur ! s’exclama-t-elle. C’est moi qui ai fait ça ?...
Ce simple moment de déconcentration suffit à annuler l’effet du sortilège qui avait permis de modifier son apparence. Elle redevint la baronne de Saint-Dieu, mal fagotée dans sa robe noire et argentée, courte sur pattes et collet monté. Et pour la première fois de sa vie, face à la douceur de Podane et aux souffrances qu’elle lui avait infligées, elle eut honte d’être ce qu’elle était.
Comme pour faire contrepoint à l’ébahissement des aventuriers de la marche perdue, un grand éclat se fit vers l’entrée. O, le troubadour, surgit tenant à la main les restes de son luth fracassé.
- Baronne, c’est moi ! Vous avez vu ! Je vous les ai amenés jusque dans le piège !... Ils sont à vous !...
Elle aurait dû trouver cet instant jouissif, elle le trouvait pitoyable. Elle en avait rêvé et cela virait au cauchemar.
Saint-Dieu étendit un voile d’immobilisation sur l’intérieur de la salle pour se donner le temps de réfléchir. Tant pis pour la musique, les jongleurs et la danse ! Il serait temps de les reprendre une fois qu’elle aurait trouvé une solution.

- Ils ne viendront plus, seigneur…
Serré dans son uniforme aux couleurs de son maître, carreaux bleu-vert sur un fond vert pâle, le hallebardier n’en menait pas large. Oser ainsi signifier à celui qui avait sur vous un droit supérieur pouvant aller jusqu’à la mise à mort, lui signifier disais-je que son espoir fou ne serait pas exaucé, c’était ni plus ni moins qu’une forme de suicide. D’un autre côté, il avait passé une bonne partie de la journée couché dans un tas de neige, sa longue pique à la main, prêt à se jeter à l’assaut au passage de la colonne qu’il avait été chargé de guetter et ça commençait à faire long. Il faisait nuit noire, le froid était vif et le silence étendu sur la forêt permettait de bien percevoir l’absence au loin du moindre bruit de galopade. Ils ne viendraient pas ce soir.
Le sire Hubert-Fournisseur de la Maf poussa un soupir aussi profond que l’océan et puis, froidement rageur, prit rendez-vous avec l’avenir. L’avenir c’était cette princesse dont il espérait pouvoir ravir les charmes lorsqu’ils viendraient à s’aventurer sur le chemin de l’Auvergne.
- Je l’aurais un jour… Je l’aurais…

La mixture préparée par le pape Gilbert IV ressemblait à s’y méprendre à de la crème caramel Danette (le pot en plastique en moins bien évidemment). Même texture, même onctuosité, même nuance chromatique. Cathy ne manqua pas de faire la remarque avant de plonger une grande cuiller en bois dans la crème.
Question goût, ce n’était pas vraiment la même chose. L’ensemble avait un goût plutôt métallique et salé, une saveur âcre et piquante qui attaquait aussitôt le palais et niait l’apparence engageante de la recette.
- Voilà, fit le pape… Il vous reste à inscrire avec votre doigt trempé dans cette mixture la date du jour que vous voulez rejoindre… Et tout sera dit.
- Cela veut dire que nous ne nous reverrons plus, observa Cathy avec sa finesse habituelle.
- C’est ainsi… Nous n’aurions déjà pas dû nous rencontrer… Cela ne fera que réparer une erreur.
- Je vous promets que je chercherais à savoir pourquoi vous n’êtes pas resté dans l’Histoire et, si j’ai le temps, je reviendrai vous le dire… Oups !...
Le pape, sans doute ému lui aussi par ces adieux si particuliers, ne porta pas attention aux propos de Cathy qu’il prit pour une de ces étourderies dont elle était coutumière et auxquelles il avait fini par s’habituer.
- Va mon enfant, dit-il en posant la paume de sa main rugueuse sur le front lisse de Cathy.
La jeune Belge plongea son index dans la crème ocre foncé et inscrivit la date du jour qui l’avait vue disparaître en pleine séance de gainage abdominal. Une lumière bleue se forma aussitôt autour de son doigt, remonta le long de son bras, l’environna toute entière et finalement l’emporta dans le grand tourbillon de l’éternité.
- Amen, fit le pape en s’essuyant les yeux.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 9 Mai 2013 - 22:26

Au refuge du col du Saint-Bernard, il n’y avait pas de chambre mais un grand dortoir dans lequel une simple cloison constituée de draps de laine grise séparait l’espace des hommes du logement des femmes. Les conditions idéales pour un traquenard.
Melba de Turin dormit à peine. Elle avait un poignard dans chaque main et craignait au moindre soupir, au moindre ronflement, au moindre craquement d’avoir à en faire usage pour se défendre.
- Vivement demain qu’on se lève, songea-t-elle avant que le sommeil, plus fort que sa volonté, ne l’emporte.

Il avait fallu s’activer pour couvrir de cordes et de chaînes tous les protagonistes de la geste héroïque de la princesse Podane. La baronne avait plus sérieusement ligoté le seigneur Killian et, surtout, le troubadour dont le tempérament de girouette traîtreuse la dégoûtait désormais.
Lorsqu’elle libéra à nouveau les aiguilles des horloges du quartier et les cocottes en papier dont sont faites les vies de ceux qui aiment à mourir, aucun des prisonniers ne put pousser le moindre cri ou tenter de s’échapper. Ils étaient à sa merci… ce qui ne faisait que repousser le moment de prendre une décision définitive à leur propos.
Elle pouvait les détruire.
Elle pouvait les réduire.
Elle pouvait les reconstruire.

- Monseigneur ! Monseigneur !...
Scapinnochio de la Plancha était en train de vivre son propre supplice sur un grill immense tourné et retourné par la fourche diabolique du Malin. La récompense sans doute de toutes ses mauvaises actions…
Il émergea en nage de son cauchemar et considéra avec incrédulité le serviteur qui l’avait tiré à si bon compte de l’enfer.
- Quoi ?...
- Un courrier vient d’arriver de Rome et demande à vous voir.
Un courrier ? De Rome ?... L’ecclésiastique se promit que si c’était encore un de ces messages pourris devant lesquels les femmes se pâment mais les hommes s’énervent, il ferait personnellement un sort à l’envoyeur. Il avait justement en tête une idée très intéressante de supplice à essayer.
Se roulant dans une épaisse couverture et chaussant des mules qui n’étaient point encore du pape, il suivit son domestique jusque dans l’antichambre.
- Ah c’est toi, lâcha-t-il en reconnaissant l’émissaire. Comment va ton maître Guido Yugcibo ?
- Hélas, monseigneur… Hélas !...
- Quoi hélas ?!... Me suspecterais-tu de tricher quand je joue aux cartes ?…
- Ai-je dit cela, monseigneur ? se récria l’émissaire.
- Tu ne l’as peut-être pas dit mais je l’ai entendu, répondit le dignitaire de la sainte Eglise dont l’envie d’expérimenter le barbecue humain se renforçait devant l’impudence, et l’imprudence, du messager.
- Parle vite mais bien, commanda-t-il… Et je ne veux point entendre de mauvaises nouvelles…
- Hélas, monseigneur… Hélas !
Enervé, l’évêque se saisit de longues aiguilles à tricoter qui traînaient sur la table et les envoya en direction de Giovanni Ducro, le serviteur de Guido Yugcibo. Elles traversèrent les chairs de celui-ci de part en part à plusieurs endroits, l’agrafant littéralement sur la cloison de bois.
- Je t’avais dit de ne pas m’énerver… Parle ! Tu as encore quelques instants avant de mourir… Fais ton devoir…
- Le pape… Gilbert… a fait arrêter… et torturer… mon maître… Il sait tout…
- Comment ça, il sait tout ?!... Il ne peut pas tout savoir, rugit l’évêque… Yugcibo lui-même ne savait pas tout et moi-même je ne suis pas certain d’être au courant de tout… Qu’est-ce que tu viens m’embêter en pleine nuit pour me débiter ces fadaises ?!... Ah tiens, j’aurais mieux fait de te clouer le bec en premier !...
Le messager n’entendit pas la fin de cette tirade. Il était déjà en route pour un monde supposé meilleur.
- Faites-moi cramer cette mauvaise plante, lança Scapinnochio de la Plancha à ses domestiques… Et avec des herbes de Provence pour que ça sente bon. Sinon à quoi ça sert que Ducro on le décarcasse !


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 9 Mai 2013 - 23:09

La prison du château de Montbron se situait exactement en-dessous de l’appartement de la baronne. Il en épousait les dimensions majestueuses – mais en rien le confort somptuaire – et communiquait avec lui par un conduit étroit par lequel Saint-Dieu aimait à entendre remonter les cris de souffrance de ses prisonniers.
Un tel comportement n’était point en phase avec ce qui semblait être son nouvel esprit et qu’elle appelait sa « crise de bonté ».
- Vous m’excuserez de ne point vous faire ôter votre bâillon, lança-t-elle aux hommes et aux femmes qu’elle avait faits jeter – avec quelque ménagement cependant – sur la paille plus qu’humide du cachot. Il me faut parler la première et sans être interrompue sous peine de ne point permettre à mes idées de s’ordonner avec cohérence…
La baronne frissonna ; il ne faisait pas bien chaud dans cette prison. Ou bien était-elle impressionnée par ce qu’elle se préparait à dire, par ce qu’elle s’apprêtait à faire ?
- Vous vous dites que votre aventure est terminée, que vous avez tout perdu et que vous allez vous trouver désormais dans une situation pire que celle que vous avez quittée en partant du château de Grime ? Vous avez sans doute raison… Vous regrettez peut-être de n’avoir point été aussi vil et purulent d’obséquiosité et de traîtrise que O ? Comment ne pas le regretter ? Il dort actuellement dans un lit confortable, près d’une cheminée où brûle un feu d’enfer, et vous êtes là comme des chevaliers cathares qui pleurent doucement au bord de la grand route quand le soir descend. Alors, oui, je suis bien Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu et c’est bien moi qui, il y a vingt ans, ai maudit la descendance du seigneur de Grime ? Croyez-moi, j’en viens presque à la regretter… Cette malédiction a changé bien plus de choses que vous ne l’imaginez et c’est bien parce que votre quête risquait de tout remettre en cause que je me suis permis de vouloir l’entraver absolument. A plusieurs reprises, j’ai œuvré pour vous abattre et vous barrer le chemin… Sans vraiment y parvenir à plein car vous êtes des adversaires déterminés et courageux, mais aussi parce que certains faits n’ont point tourné comme ils auraient dû tourner. La faute à pas de chance, me diriez-vous si vous pouviez parler ?... Même pas… Voyez-vous, j’ai fait du mal le credo de ma vie mais je l’ai toujours fait avec une forme d’inconscience de mes actes… Oh je ne dis pas cela pour me faire pardonner, rien ne vous conduirait à le faire, mais juste pour vous prévenir. Je ne suis pas la seule à m’intéresser à vous, j’en ai la conviction à défaut d’en avoir vraiment la preuve. Et cela, voyez-vous, cela me dégoûte… La méchanceté gratuite, je la comprends et elle ne me gêne pas… C’est un art de vivre… Mais l’ambition dégoulinante, la traîtrise forcenée, la complot-attitude permanente, ça m’horripile… Et c’est bien pour cela, je crois, que j’ai commencé insensiblement à vous trouver plus de qualité et de valeur qu’à ceux qui veulent vous abattre encore plus sûrement que moi… Alors, demain, vous vous réveillerez quelque part sur la route de Montluçon. Vous reprendrez votre quête comme si cette étape n’avait pas eu lieu. Le village que vous cherchez à rejoindre se nomme Malauzat ; voyez, je vous viens en aide… Et je suis désolée, chère princesse de ne point pouvoir lever le sortilège que je vous ai infligé naguère. Si vous n’aviez point trafiqué les choses à partir de ces vieux parchemins périmés, j’aurais pu vous délivrer de vos tares et vous faire telle que la vie eut du vous faire naître. Hélas, il n’y aura pour vous d’autre salut que dans la source qui fait s’éveiller les êtres et que vous trouverez fort bien toute seule j’en suis convaincue... Allez en paix ! Je ne vous hais point mais je suis certaine que s’il vous venait l’envie de revenir me chatouiller les moustaches pour vous venger, je vous maudirais jusqu’à la centième génération sans hésiter… Quant à toi, la souris de Limoges, n’oublie jamais de qui tu tiens les dons qui sont les tiens. Il était mon fils, ma bataille et il ne fallait pas qu’il s’en aille. Hélas, il est parti et rien que pour cela, je veux qu’il revive en toi, Philippa de Vivarais. A travers chacun de tes doigts. Pour les siècles des siècles.
La voix de la baronne de Saint-Dieu se brisa. Elle n’avait plus rien à faire ici et elle en avait trop dit.
- Qu’on leur apporte de quoi avoir chaud… Et qu’on ne me parle plus jamais d’eux !...


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 20 Mai 2013 - 23:56

CHAPITRE XV
A l’eau quoi…

Le pape Gilbert IV avait repris tant bien que mal son existence habituelle. Les journées passées avec Cathy avaient ensoleillé son cœur plus qu’il n’osait se l’avouer. C’était une révélation bien trop dangereuse pour un homme de son état et de son rang. En revanche, il s’était mis à guetter les signes prochains de sa déchéance. Après tout, la damoiselle venue du futur lui avait bien annoncé qu’il n’existait pas dans l’histoire de la papauté romaine. Elle pouvait certes s’être trompée sur ce point mais il valait mieux être prudent et tenter, pourquoi pas, de conjurer la fatalité des temps.
Yugcibo n’avait pas parlé. En désespoir de cause, et quoi que cela chagrina son cœur chrétien, il l’avait fait serrer dans un cachot sombre en espérant qu’on l’oublierait à jamais. Quant au nouvel archiviste nommé pour remplacer le défunt Tutteperdi, il s’était mis en demeure d’essayer de retrouver la trace d’autres ouvrages signés de l’énigmatique Portet Empusemus. Sans résultat pour le moment. Une chose était sûre d’ores et déjà, il n’y avait pas de copie du fameux grimoire dans la caverne d’Ali baba des archives pontificales. Mais on pouvait légitimement supposer que quelqu’un d’autre avait eu connaissance des prodiges décrits dans l’ouvrage. Après tout – et cela lui était venu à l’esprit un peu trop tard – il avait bien fallu que quelqu’un expédie dame Cathy de son époque vers la sienne. Confusément il devinait que c’était la même personne – ou le même groupe de personnes – qui s’acharnerait à le faire disparaître de l’histoire de la papauté.
- Un messager demande à être reçu.
- Un messager de qui ? demanda le pape en levant à peine les yeux du registre sur lequel il rédigeait l’histoire de son pontificat.
- De l’honorable monseigneur Scapinnochio de la Plancha qui approche de Rome à la tête d’une délégation de prélats venus du royaume de France réclamer la prédication d’une nouvelle croisade.
- Eh bien quoi ! s’énerva le pape. Cela fait des mois que je la réclame cette croisade et ce sont eux qui s’acharnent à préférer guerroyer contre les Albigeois. Dans quel sens tourne donc ce monde ?
C’était, sans qu’il y ait pris vraiment garde, une interrogation fondamentale sur la logique des activités de son Patron céleste.
- Faites-le entrer…
- La…
- Là ou ailleurs, peu m’importe… Mais qu’il entre…
- Elle…
- Là… Elle… A quoi jouez-vous frère Martin ?
- Mais je ne joue pas, votre sainteté… J’essaye de vous faire comprendre que le messager n’est point de notre genre mais une douce et paisible moniale répondant au nom de sœur Iselda de l’Incarnacionale.
- Quelle est cette étrangeté ?... De tout autre que de Scapinnochio j’aurais trouvé la chose saugrenue… Mais de sa part, je la trouve carrément inquiétante… Faites donc venir céans quatre de mes gardes les plus solides.
- Votre sainteté, ce n’est qu’une femme…
- Marie-Madeleine n’était qu’une femme mais cette seule femme aurait pu à elle seule empêcher par ses charmes vénéneux que les desseins de notre Seigneur s’accomplissent. Allez ! Et faites vite !...
Frère Martin détala aussi vite que le lui permettaient ses galoches de bois. Il réapparut quelques minutes plus tard accompagné de la moniale et des quatre gardes.
- Ma fille, fit le pape. Redressez-vous… Vous n’allez point demeurer ainsi les yeux baissés sans oser croiser mon regard.
- C’est que votre sainteté, je ne suis point digne de vous envisager car je n’étais ici que pour vous assassiner.
Avant que les gardes aient pu réagir, sœur Iselda – que nous connaissons mieux sous son nom de Melba de Turin (pour ceux qui auraient vraiment du mal à suivre…) – titra de ses manches deux poignards et les croisa devant son visage.
- Voyez comme cela aurait été facile. Vos quatre gardes et votre moinillon, je leur aurais fait leur fête avant même que votre corps n’ait touché le sol… Et je serai partie tranquillement avec le sentiment du devoir accompli.
- Vous êtes bien sûre de vous, ma fille…
- Tuer est mon métier, pape Gilbert… Aussi sûrement que le vôtre est de conduire la barque de la chrétienté. Ne doutez-vous jamais dans votre sacerdoce ?
- Plus que vous ne l’imaginez…
- Eh bien, je ne doutais jamais jusqu’à ce que… Mais attendez, vous allez comprendre…
Melba de Turin sortit de sous son aube un tissu sanglant qu’elle alla accrocher devant la fenêtre du pape.
- Il suffit d’attendre, fit-elle en s’asseyant paisiblement en face du souverain pontife.

Le duc du Safesex découvrit la Ville éternelle de haut. C’était quand même autre chose que Londres. Certes le Tibre était une sorte de cloaque immonde dont les remugles venaient chatouiller ses narines même à l’altitude à laquelle il volait. Certes, les fameuses collines de la ville n’étaient que des sortes de molles hauteurs que la grouillante activité urbaine semblait avoir effacées. Certes… Il n’empêche que ça avait de la gueule tous ces monuments anciens plus ou moins en ruines ou réutilisés comme habitations.
Depuis son départ du château de la baronne de Saint-Dieu, il avait dû faire plusieurs étapes mais, grâce à l’ingéniosité de Vic le régisseur, il avait pu gagner un temps considérable. Celui-ci avait en effet inventé ce qu’il avait appelé le ravitaillement au sol. Il avait lancé deux laquais de la baronne sur les routes du ciel chargés de Ker-Ozen avec pour mission de constituer des points d’étape pour le duc. Celui-ci, parti à son tour après une pause de deux jours passés à écouter ce qui se chantait à la fête de César bruisse au niais et à goûter à ce qui pouvait s’y boire, n’avait plus eu qu’à se poser aux points de rendez-vous, à y bivouaquer la nuit avant de repartir au matin suivant. Résultat : il avait pu atteindre le nord de l’Italie plus vite que prévu dans ses premiers calculs (puisqu’il pensait alors finir le chemin par la route) et surtout y avait bénéficié du contenu de deux lourds bidons que lui avait fabriqué Vic et qu’il portait sur son dos.
- Ravitaillement en vol, avait expliqué celui-ci. Si vous sentez que le Ker-Ozen s’épuise, vous aspirez un peu de liquide.
- What ? avait répondu le duc.
Vic avait été bon pour une démonstration en situation mais sans se plaindre. Après tout s’il pouvait se mouvoir à nouveau normalement sur ses deux jambes, il le devait au duc et à la musique ensorcelante d’Eric de Clapetown.
Le duc du Safesex se posa alors la question à laquelle il aurait dû songer avant son départ d’Angleterre. Comment réussir à trouver le pape dans cette ville si vaste ?
- Well, well, pensa-t-il - puisque de sa bouche ne sortait que des peutepeutepeutepeutepeu lancinants -, I should searching for the biggest church.
Il vira sur l’épaule droite et piqua lentement vers la colline du Latran.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:02

Le passage de la Sioule annonçait selon les dires de Killian de Grime l’entrée sur le domaine personnel du sire de Miche-Lin, celui-là même qui avait tenté de s’emparer de la princesse Podane à Orléans. On avait bien pensé effectuer un détour pour se soustraire au risque d’un affrontement avec ses hommes mais tout le monde s’était accordé sur le fait que quelque soit la route empruntée le sire apprendrait tôt ou tard la présence de la colonne des quêteurs. Autant valait-il mieux aller le surprendre en passant directement sur ses terres.
De la nuit au château de la baronne de Saint-Dieu, il ne restait pratiquement rien dans les mémoires sinon l’objectif à atteindre : Malauzat. Tout le reste s’était effacé et, suprême plaisir pour dame Kate, le souvenir même tu troubadour O avait disparu. La magie de la baronne était sans limite. Elle en avait d’ailleurs profité pour effacer des mémoires sa propre existence. Nos amis aventuriers n’avaient plus aucune idée de celle qui avait infligé à Podane ses disgrâces passées ou toujours bien présentes.
- Regardez, seigneur, fit Mi-Mai, en désignant un point mouvant sur les hauteurs dominant la vallée.
- Je l’ai vu moi aussi, mon brave Mi-Mai. Nous sommes attendus… Eh bien, voilà qui est fort engageant. Rafarinade, mon épée, commençait à rouiller.
- Du sang ! Encore du sang ! intervint sœur Trisquelle. N’y aurait-il donc pas moyen de régler les choses de manière pacifique ?
- Allons, ma mère, répliqua Killian. Vous avez vu l’attitude de ce petit seigneur à Orléans. Il a montré les dents tout de suite en se haussant du col comme s’il avait été le comte d’Auvergne.
- Raison de plus, mon fils, pour qu’il ne soit pas encouragé par votre attitude dans ses mauvais instincts.
- Ma mère, ce sont là des instincts basiques auxquels nous ne pourrons pas nous opposer pacifiquement. S’il veut Podane – et nous savons qu’il la veut plus que tout – il n’hésitera pas à nous tuer d’abord et à nous la réclamer ensuite.
- Et pourquoi mon oncle ne lui serais-je pas donnée à la première semonce ? Vous avez vu que, le bon du sang qui est le vôtre aidant, je savais me défendre. En étant dans la place et vous au dehors, il serait plus facile sans doute d’en finir avec cet olibrius.
- Quelle est donc immense la naïveté des femelles ! soupira Killian. Croyez-vous qu’il consentira à nous laisser la vie sauve une fois qu’il aura posé ses sales pattes sur vous ? Et imaginez-vous qu’il attendra benoîtement la bénédiction d’un prêtre pour faire de vous sa chose ?
- Sans doute que non… Mais si j’en juge par la troupe qui s’avance vers nous, il nous faudra périr d’une manière ou d’une autre. Je crois que je préfère encore vous laisser quelque chance de me survivre un peu.
Sœur Trisquelle regarda Killian de Grime avec insistance. Elle en était arrivée à la même conclusion que la princesse : on n’aurait point le sire de Miche-Lin par la force mais par la ruse. Il convenait de lui dégonfler l’ego plutôt que de vouloir le crever tout de suite. La roue de la fortune finirait bien par tourner.

On entendit monter une rumeur et un bruit inquiétant. La rumeur disait, répétait, s’enflait sans cesse en passant de voix en voix tout en colportant la même phrase simple : « Le pape est mort ». Le bruit, lui, se contentait de croître au fur et à mesure qu’il approchait. Un bruit sec, métallique. Des hommes en armes qui cherchaient à atteindre au milieu du chaos leur objectif. A leur tête, les guidant dans le dédale des couloirs du palais pontifical, le cardinal Scapinnochio de la Plancha goûtait les ultimes instants de ce qu’il appelait « sa vie d’avant ». Lorsqu’il aurait vu le corps sans vie de Gilbert IV, lorsqu’il aurait donné à Melba le dernier de ses ordres et signé de facto la mort de l’abbé Alfredo de Mozarella, alors il aurait engagé la dernière pièce dans le système qu’il avait patiemment agencé depuis des années. Alors il serait le prince de l’Eglise nouvelle, une Eglise destinée à balayer les païens de la surface du globe, une Eglise dont la richesse et la puissance se nourriraient des conquêtes réalisées en Orient. Scapinnochio de la Plancha – ou plutôt Marie-Joseph Ier car tel était le nom qu’il avait décidé d’adopter – allait doter le monde d’une autorité unique. La sienne… Et le choix de ses deux prénoms de règne n’était pas un hasard ; il comptait bien donner le jour à un successeur qui serait pour l’éternité le continuateur de son œuvre. La jeune femme qu’il avait désignée pour être la mère de son successeur ignorait encore que sa destinée était en marche. Et pourtant, depuis toujours, elle avançait vers le jour où elle serait sienne et pourrait renouveler, après le pêché de chair, l’humaine condition et l’universalité de l’Eglise.
- Surprise, votre éminence ! lança Melba de Turin.
L’évêque Scapinnochio vit l’homme assis dans le fauteuil auprès de sœur Iselda. Celui dont le trépas avait pourtant été annoncé clairement par le tissu tâché de sang accroché à la fenêtre. Gilbert IV ! Celui qui aurait dû être son prédécesseur.
- Vous m’avez trahi ! s’exclama le prélat au comble de quelque chose qui était un mix inédit entre fureur et abattement.
- Mais vous aussi, vous m’avez trahie !... Ne deviez-vous pas me faire périr dès après que j’eusse commis l’irréparable sur sa sainteté le pape ?
- Pas le moins du monde ! Ca c’était l’idée de…
Il se mordit la langue pour ne pas prononcer le nom de son principal comparse. Cela ne servait plus à rien d’un point de vue pratique puisque le complot était découvert ; en revanche, il pouvait toujours espérer – même s’il n’aurait point agi ainsi en situation inversée – que l’abbé de Mozarella se mît en quatre pour le faire libérer.
Puis il se rendit compte qu’il avait toujours avec lui une dizaine d’hommes armés et que rien ne l’empêchait d’effectuer avec eux le travail que Melba de Turin s’était inexplicablement refusée à faire.
- Tuez-les ! commanda-t-il en pointant ses deux mains vers le pape et la moniale.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:08

Il n’y eut pas à proprement parler de négociations. La princesse Podane poussa sa monture vers la petite troupe conduite par le sire de Miche-Lin. Elle ne se retourna pas, n’esquissa pas le moindre geste d’adieu. Tête baissée, elle vint au botte-à-botte avec celui qui voyait se réaliser ses vœux les plus ardents sans avoir à combattre.
- Vous l’avez réclamée, cria Killian de Grime en s’efforçant de ne pas regarder le seigneur pour ne point risquer d’accroître la haine qu’il lui inspirait. Elle est à vous… Mes compagnons et moi reprenons le chemin de Grime. Conduisez-la en sa nouvelle demeure et traitez-la comme il convient à un être d’exception… Si vous en êtes capable…

- Allons ! Que se passe-t-il ici ?... Le pape est-il vraiment mort ?...
Au milieu de l’ordre d’attaque donné par l’évêque de la Plancha, la voix claire et jeune de la grande moniale apparut comme une telle incongruité que personne ne bougea. La silhouette put donc se faufiler au milieu de la troupe des hommes de l’évêque.
- Ouf !... Vous êtes vivant !...
- Seigneur ! s’exclama Gilbert IV… C’est vous ?!...
- Eh oui !... Votre fameuse potion à voyager dans le temps n’a pas fonctionné… Ou plutôt, elle m’a juste fait avancer de six jours… Six jours… Même pas le temps d’avoir un dimanche pour me reposer… Qu’est-ce que j’entends à peine débarquée en ce nouveau jour ?... Le pape est mort !... Alors vous pensez ; j’étais folle d’inquiétude. Je me suis précipitée… Et ouf, ouf, ouf, vous êtes bien vivant, ajouta l’inconnue en se jetant dans les bras du souverain pontife.
- Mais peut-être plus pour très longtemps, répondit le pape. Vous êtes venue vous jeter, ma fille, au milieu d’un crime en cours de réalisation. Ces messieurs se proposaient justement d’occire mes gardes, cette dame et moi. Vous n’êtes qu’une personne de plus à faire passer pour eux.
- Pardon, pardon, intervint un des gardes du pape… Nous n’avons jamais dit que nous allions vous défendre… La dame a déjà dit tout à l’heure qu’elle nous aurait dépêchés sans hésiter. Cela nous a fait réfléchir… Il apparaît clairement que monseigneur l’évêque est destiné à accomplir de hautes choses et nous serions fort marris de ne point l’accompagner en cela. Veuillez donc, pape Gilbert, ne plus nous compter parmi vos partisans… Vous méditerez peut-être ainsi sur votre refus de revaloriser nos salaires et d’avancer sur l’épineux dossier des conventions collectives.
- Traîtres ! siffla Melba entre ses dents.
Un peu décontenancé par l’irruption de cette nouvelle moniale parlant si familièrement avec le pape Gilbert, Scapinnochio de la Plancha retrouva tout son empire sur lui-même en ajoutant mentalement l’effectif de ses derniers ralliés à ceux de sa propre troupe. Quinze guerriers aguerris et sans scrupules contre deux moniales (dont une quand même connue pour être redoutable) et un pape déjà âgé. La partie était gagnée.
La suite lui prouva que non.

Le château était bâti en pierres noires de lave. Il dominait une vallée riante où le soleil brillait d’un éclat magnifique. La récolte du blé d’hiver, à en juger par l’activité des paysans dans les champs du domaine, promettait d’être bonne.
Comme toujours.
Elle quitta le rebord de la fenêtre et la douce chaleur de l’astre solaire. Les jours lui semblaient pourtant des années depuis qu’elle savait que tout cela finirait bientôt. Les deux dernières missions de reconnaissance qu’elle avait envoyées lui avaient confirmé l’imminence de l’arrivée des compagnons de la princesse Podane. Bientôt l’ordre du monde serait changé. Bientôt le bonheur et la prospérité s’étendraient sur la Terre comme ils avaient élu domicile sur ces quelques arpents nichés au cœur des montagnes d’Auvergne. Il suffisait de patienter encore un peu et de se dire que tant d’années de labeur secret allaient enfin trouver leur aboutissement.
- Frère Vilain, fit-elle en voyant pénétrer le petit homme à la tonsure rebelle… Je ne vous attendais pas de sitôt…
- Madame, les choses ne se déroulent pas telles qu’elles auraient dû advenir. Mon « miquereau » vient de me rapporter un fait qui n’est pas sans conséquence pour la suite des événements. La princesse est tombée aux mains de ce forban de Miche-Lin…
- Comment est-ce possible ? s’indigna la dame dont la douceur de traits s’évanouit en un instant. Nous avions pris toutes les précautions pour que cela n’arrivât point.
- Une défaillance inattendue… Le convoi transportant les troupes de surveillance venues de Bretagne a été bloqué par un incident indépendant de la volonté du SNCF… Je n’ai pas bien compris, il y aurait d’abord eu un retard dans l’acheminement du chef de convoi, puis après son arrivée on se serait rendu compte qu’on avait dérobé le fil de cuivre qui traçait la voie à suivre…
- Si on ne peut plus se fier à eux après tout ce que nous avons fait pour leur réussite !
- Madame, ils ne sont plus en mesure dans les temps actuels d’assurer un service convenable. Trop d’usagé sur leurs lignes !
- C’est une catastrophe !... S’il faisait de lui sa chose, s’il lui enlevait sa virginité…
- Oui, madame… Si elle la perdait, elle ne serait plus apte à offrir ce que vous attendez d’elle pour gagner la rédemption de l’humanité et inonder de bonheur les terres chrétiennes.
- Que faire ?
- Prier !... Je ne vois plus que cela…
Frère Vilain replia son escabelle, la coinça sous son bras et sortit. Il repensait aux efforts démesurés qu’il avait dû déployer pour permettre que les projets formés par la Prophétesse de Zeus puissent s’accomplir. Il avait dû affronter les vents de Bretagne, tirer de son hivernation la fée bleue, déranger le génie des bois de Sologne et se perdre dans les neiges des pentes du col du Saint-Bernard. Tout cela sans jamais attirer l’attention sur lui et sur ceux de son espèce. Ces hommes d’Eglise qui, parce qu’ils avaient la révolte dans le cœur, s’étaient décidés à risquer la damnation éternelle pour permettre le bonheur universel. Quand bien même le sang d’une partie de la grande famille humaine devrait couler pour y parvenir.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:15

Au bout de quelques minutes, le bureau du pape avait été transformé en champ de bataille encore fumant des cris lancés et des douleurs subies. Une bonne dizaine de corps tordus, sanguinolents, plus ou moins en rupture de vie, gisaient dans le plus grand désordre. Melba de Turin avait joué du couteau avec une efficacité conforme à sa réputation tandis que Cathy avait fait découvrir aux soldats du XIIIème siècle les subtilités des arts martiaux qu’elle pratiquait avec maestria. Pour aider les deux moniales, on avait vu, au premier assaut de la garde, sauter dans la pièce Henri Berry, grimpé par les murs extérieurs jusqu’au bureau pontifical. Le pape Gilbert avait lui-même, mais en s’en mortifiant par avance, prêté main forte aux combattantes en arrêtant un soldat trop pressé de saigner Cathy à l’aide d’un fauteuil qu’il lui avait fracassé sur le crâne.
C’est dans cette morne plaine intérieure qu’on vit alors surgir frère Martin à la fois hébété, surpris mais rassuré de voir le chef de l’Eglise toujours en vie.
- Votre sainteté ! Un messager vous arrive à l’instant depuis la lointaine Angleterre… Il vient vous prévenir qu’on veut vous assassiner.
- Je crains fort d’être parfaitement au courant de la chose, répliqua le pape. Faites-le attendre un peu et demandez à ce qu’on vienne nettoyer tout ce désordre… Ah ! Qu’on fasse mander Hermann Stoïcus pour qu’il vienne prendre livraison de ce cardinal félon…
Coincé sous le genou de Melba de Turin, un poignard piqué sur la peau du cou, Scapinnochio de la Plancha n’osa pas se manifester pour demander que son emprisonnement se fasse promptement. Il préférait encore l’odeur de la paille humide du cachot à l’humiliation de sa position.

On finissait toujours de déblayer les restes des journées de fête. Face au succès de la manifestation placée sous les mânes du divin César, la baronne de Saint-Dieu avait dans un premier temps décidé de la prolonger afin que tous les artistes puissent s’exprimer… et puis elle avait annoncé qu’on recommencerait une fois la belle saison venue. Cela signifiait – et Vic le brillant organisateur le comprit encore plus vite que les autres – qu’on reconstruirait les écuries ailleurs et qu’il faudrait à nouveau convoquer les manants de la seigneurie pour y pourvoir.
Quelque chose avait changé sur la terre de Brenne.
Du moins jusqu’au moment où Anne-Charlotte-Romane retrouva un rythme de vie moins trépidant. Poussée par une éruption d’ennui, elle questionna son grand miroir pour savoir où en étaient les aventuriers de la geste. Ce qu’elle découvrit la consterna. Killian de Grime, sœur Trisquelle, Philippa de Vivarais – qui tenait sa science du dessin de son propre fils – et tous les autres avaient abandonné la princesse Podane aux mains d’un seigneur local.
- Oh non ! hurla-t-elle… Je n’ai pas fait tout ça pour qu’ils renoncent maintenant.
- Vous m’avez appelé ? demanda le troubadour O en passant la tête par la porte.
- Sûrement pas ! Tu n’es pas l’homme de la situation… Que ne t’ai-je pas détruit quand il était encore temps ? Je ne serais point là à me désespérer de mes propres faiblesses qui n’égalent pourtant pas les tiennes.
Prudemment, le troubadour s’éclipsa. Il savait que dans certains états, la baronne était capable de tout… et même parfois de son contraire en simultané.
Saint-Dieu regardait briller une larme dans le regard clair de Podane de Grime. La larme de trop ! Si elle n’avait pas jadis maudit l’enfant à naître chez les Grime, elle n’aurait pas aujourd’hui ce sentiment de culpabilité qui l’écrasait. Elle avait d’abord tenté de le combattre en cherchant à détruire celle qui le lui inspirait. Peine perdue ! Les vertus, la douceur et le courage de la princesse l’avaient peu à peu submergée et ramenée aux frontières de l’humanité. Désormais, elle était passée au-delà : la pitié et les scrupules étaient des mots qui prenaient un sens vrai pour elle.
D’ailleurs, pourquoi avait-elle ainsi amené le malheur sur la terre de Grime ? Elle ne l’avait pas oublié mais, soudain, sa réaction lui apparaissait disproportionnée. Tout cela pour une querelle avec une autre créature malfaisante comme elle qui s’était prise de passion pour la famille de Grime. Poussée à bout – et nous savons qu’il en fallait peu pour la faire fumer, même de bon matin – la baronne de Saint-Dieu avait déchaîné la puissance de ses sortilèges.
- Zaza ! appela-t-elle. Prépare mes bagues ! Je pars !...
- Où cela ? questionna la chambrière-habilleuse-cuisinière de la baronne.
- Je vais prendre les eaux…
- Prendre les eaux ? s’étonna celle-ci. Mais vous n’en buvez jamais préférant les bons petits vins que je fais venir des producteurs locaux en échange de votre magnanimité.
- Il y a en Auvergne quelques sources chaudes qui me feront grand bien. Je crois que je commence à faire mon âge.
Zaza Saint-Katrekatre haussa les épaules. Quelle était cette soudaine lubie de sa maîtresse ? Elle la connaissait depuis trente années et elle n’avait jamais vu paraître le moindre début de commencement de ride sur son visage.
- Dépêche-toi !
Après avoir quasiment poussé sa servante dehors, la baronne se dirigea vers une malle, l’ouvrit et s’empara d’une cruche hermétiquement close et marquée des lettres BOLT.
- Il est grand temps de déchaîner la foudre, murmura-t-elle.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:22

Parmi tous les dignitaires de l’Eglise présents à Rome et accourus à la nouvelle de l’assassinat, certains accueillirent avec soulagement la nouvelle que Gilbert IV était sauf et qu’il ne tarderait pas à apparaître dans la salle d’apparat de son palais. Pour l’abbé Alfredo de Mozarella, en revanche, cette information était une catastrophe. Son propre rêve s’effondrait.
A n’en pas douter, l’évêque Scapinnochio parlerait pour essayer de sauver sa peau. Tout espoir d’une attitude différente de sa part ne serait guère réaliste. Pourtant, l’abbé refusait de céder à la panique. Il ne savait rien des circonstances de l’échec même s’il pouvait supposer que le pape Gilbert IV avait obtenu des informations qui n’auraient jamais dû parvenir jusqu’à lui. S’il pensait en avoir terminé avec les menaces en ayant serré de la Plancha dans ses geôles, il redevenait vulnérable.
Vulnérable car pape. Vulnérable car ouvert forcément à la fréquentation des dignitaires de la sainte Eglise. Vulnérable car facile à approcher pour tout homme courageux ou insensé porteur d’une mine honnête et d’un couteau bien aiguisé.
L’abbé de Mozarella connaissait cet homme.

Le seigneur des Troisétoiles possédait un château qui disait assez clairement le décalage entre son ambition et sa condition réelle. Un donjon de deux étages, trois tours placées en triangle sur une hauteur dominant la Sioule. Grime n’était pas mieux loti mais le domaine familial avait au moins l’excuse d’avoir subi pendant vingt années le poids de la malédiction… De la malédiction ?... Podane se rendit compte qu’elle ne savait plus qui avait jeté cette malédiction et pourquoi elle stagnait toujours dans sa vie. Perdait-elle la mémoire au fur et à mesure qu’elle devenait ce qu’elle aurait toujours dû être ?
Le sire de Miche-Lin n’avait pas eu à son endroit de gestes discourtois. C’était déjà ça. Elle s’en serait voulue d’user tout de suite du poignard que Mi-Mai avait fixé sur sa cuisse au moyen d’une lanière de cuir.
- Je ne doute pas que vous saurez l’utiliser à bon escient, lui avait dit sœur Trisquelle en la serrant contre elle. Vous êtes bonne et le sang ne coulera pas avec vous sans raison.
- Certes ma mère, avait-elle répondu… Certes… Mais saurais-je le cas échéant ôter la vie ?
- On ne le sait que lorsque la situation se présente, avait observé sombrement la religieuse.
La situation ne s’était pas présentée pour le moment mais Podane n’ignorait pas ce à quoi pouvait bien penser le seigneur des Troisétoiles. N’avait-il pas fait mander d’urgence le curé de la paroisse de Vitrac ? Il ne fallait pas être grand clerc pour imaginer que des épousailles accélérées se préparaient. Le sire Gui de Miche-Lin brusquerait les choses avant de brusquer sa nouvelle épouse.
- Et même si j’ai mal à la tête, songea Podane en franchissant le pont-levis qui n’avait qu’un seul couloir de circulation.

- N’est-il pas temps ? demanda Katy-Sang-Fing.
- Non, répondit Killian… Il y a toujours un observateur à nos basques.
- Et s’il reste là plusieurs jours ?...
- Alors, il faudra que sœur Trisquelle se cache les yeux et se bouche les oreilles, lâcha le chevalier sans faire grand mystère de ce qu’il ferait.
Un simple geste de la main devant son cou fit frémir la jeune dame.
- Ne vous gênez pas pour moi, mon fils, riposta la mère supérieure. Je culpabilise d’avoir abandonné notre sœur Podane au milieu des périls et suis prête à accepter les conséquences de toutes les initiatives qui nous permettraient de lui porter secours.
Sans mot dire, Jacques Olivier Killian de Grime piqua ses éperons d’or dans les flancs de sa monture et disparut au détour du chemin.
- Où va-t-il ? questionna Philippa de Vivarais qui ne pouvait souffrir que son amant s’éloignât par trop de lui.
- Ne vous inquiétez pas, dame Philippa, dit Mi-Mai. Il a toujours besoin de s’isoler lorsqu’il veut réfléchir à un plan d’attaque.
- A moins, ajouta Bibor, qu’il n’ait déjà commencé à le mettre en oeuvre…

Désespéré par les événements récents mais aussi par l’échec du retour de Cathy à son époque, Gilbert IV attendait prostré dans sa chambre que les cadavres amoncelés dans son bureau aient été évacués. Il câlinait machinalement Annabella sa chatte tandis que Cathy et Melba de Turin se considéraient sans grande aménité ayant eu l’occasion de mesurer leur valeur respective dans l’affrontement récent. Contrairement à Henri Berry, elles n’avaient pas souhaité aller trouver un réconfort aux cuisines. L’air de rien, elles inspectaient les dégâts occasionnés par les coups d’épée ou de dagues qui avaient déchiré certains pans de leur aube. Cathy avait même arraché au cœur du combat sa coiffe et ses cheveux blonds lui faisaient une auréole d’or à laquelle Melba savait ne point pouvoir prétendre tant de par son vil passé de pècheresse que de par la brunitude de sa chevelure.
- Votre sainteté, fit frère Martin en toussant doucement pour arracher son maître à sa torpeur, le chevalier anglais est toujours là et attend.
- Euh ?!... Ah oui ?!... Le chevalier venu de la lointaine Angleterre ?... Mais sait-il au moins notre langue ?...
- Point, votre sainteté… Mais il a prononcé quelques mots en langue de France que j’ai pu saisir ayant accompagné jadis monseigneur de Venise en légation à Paris…
- Je vais traduire, intervint Cathy… Je parle cette langue.
- Dame Cathy, ma fille, vous êtes une bénédiction !... J’en viens à penser que ce n’est point quelque sorcellerie qui vous a conduite ici mais bien la main et les desseins impénétrables de notre Seigneur.
De toute cette phrase, Melba de Turin ne retint qu’un mot... Fille !... Certes, ce n’était qu’un terme banal dans la bouche d’un homme d’Eglise s’adressant à une fidèle mais la manière dont Gilbert IV le prononçait était d’une douceur telle qu’elle en vint à suspecter la présence d’un secret qu’auraient pu ignorer ceux qui l’avaient conduite jusqu’ici. Un secret de sang… Les plus lourds… Et ceux qu’elle aimait trancher d’une lame acérée.

- BOLT ? questionna Vic. Qu’est-ce encore que cela ?
- Un accélérant naturel, répondit la baronne. C’est une recette que j’ai mise au point il y a longtemps en capturant un éclair par une nuit de pleine lune… BOLT signifie Breuvage Odorant pour Long Trajet.
- Pourquoi « Odorant » ?
- Parce que BLT c’était plus compliqué à prononcer… Et puis ça sent bon… Il y a du miel, de la myrrhe et du venin de couleuvre à l’intérieur.
- Et ça a quel effet ?...
- Je serai en Auvergne demain matin…
- Demain matin ?! C’est impossible…
- Il le faut…
- Mais vous avez déjà testé ce BOLT ?...
- Jamais, répondit la baronne… C’est l’occasion ou jamais…
- Mais si…
- Si quoi ?... As-tu vu un seul de mes sorts rater ?... Serais-je une débutante dans l’art de concevoir filtres et potions ?...
- Certes non…
- Alors, aide-moi à ajuster cette petite malle sur mon dos. Tu verras bien ensuite ce qu’il adviendra.
Vic vit… Ou du moins devina… Après avoir absorbé une franche goulée de BOLT, la baronne de Saint-Dieu se mit à courir comme si la malle sur son dos avait été une plume et comme si plusieurs chevaux invisibles l’avaient tractée. Au bout de quelques secondes, elle n’avait laissé sur le chemin qu’une fumée légère et des traces bien marquées dans la boue.


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:28

Le duc du Safesex se prosterna devant le souverain pontife. Sans doute regrettait-il à ce moment-là de ne point paraître vêtu de ses meilleurs atours mais peut-on hésiter à se présenter devant celui qui incarne la puissance divine sur la Terre pour une question vestimentaire ?
En se redressant, il se trouva nez à nez avec Annabella. La chatte le regardait avec dans son regard brillant un appétit qu’on ne pouvait ignorer.
- My god ! s’exclama l’Anglais. It thinks that I am a bird…
Elle se frotta à lui, le huma et finalement s’éloigna dédaigneusement. Pas comestible !
- Sorry, my lord… I’m arriving so late…
Cathy traduisit. La fréquentation du professeur McCartney à Liverpool et de son assistante, la pimpante Michelle Mabelle, lui avait permis de maîtriser la langue d’outre-Manche bien mieux que celle de ces méchants de Flamands.
- Contez-moi je vous prie les conditions dans lesquelles vous avez été averti du complot qui se formait contre moi.
Le duc marqua un temps. Pouvait-il livrer certains des secrets de la défense de son royaume devant des oreilles aussi peu sûres que celles des deux jeunes femmes qui entouraient le souverain pontife ?
- Cela ne sortira pas d’ici, précisa Gilbert IV. Parlez sans crainte…
Alors, fort de cet encouragement si honnête, le duc du Safesex raconta. Le système des conques permettant d’écouter les conversations sur le continent, le hasard lui faisant intercepter une conversation entre deux hommes évoquant l’assassinat à venir du pape, l’ordre du régent d’Angleterre de porter au plus vite l’information à Rome et le voyage mouvementé jusqu’au Latran porté par le miracle permanent offert par le Ker-Ozen.
- Vous êtes un brave, conclut le pape en faisant glisser de son doigt un anneau serti d’un diamant brillant comme dix soleils. Voici pour vous récompenser de votre courage et vous témoigner à jamais ma reconnaissance.
- My lord… commença le duc… My lord…
Il se disait que cela valait presque la peine de s’être fait dérober les anneaux auxquels il tenait tant. Désormais il aurait à son doigt un anneau béni par le vicaire de Dieu sur la Terre.
- Il va de soit que nous ne vous oublierons pas non plus, mes filles, ajouta le pape à destinations de Cathy et de Melba de Turin.
- Je voudrais bien réussir à rentrer chez moi, fit Cathy… On ne s’ennuie pas ici, pape Gilbert, mais il reste bien du chemin encore pour moi si je dois voyager par période de six jours.
- Nous étudierons ceci, chère Cathy… Et vous, sœur Iselda ? Quelle récompense attendez-vous de ma part ?
- Si j’écoutais les tréfonds de mon âme, votre sainteté, je vous demanderais de m’ensevelir à jamais dans la cellule la plus étroite et la plus sordide du monastère le plus perdu de tout le ressort de votre autorité… Oui, si je m’écoutais… Mais je ne peux point entendre cela… J’étais venue pour vous assassiner et mon dessein n’a point changé. J’ai donné ma parole et ne peux point m’y soustraire. Je dois remplir la fiole que voici de votre sang et la rapporter sur la terre d’où partira la résurrection universelle.
- La résurrection universelle ? questionna le pape. Qu’est-ce donc que cela ?...
- Je pensais que votre savoir si vaste et si œcuménique entendrait la chose… La bonté et la puissance doivent faire alliance pour créer les conditions d’une paix universelle… Scapinnochio et ses complices voulaient une union charnelle de la puissance et de la bonté pour dominer le monde. Moi, je veux contribuer à créer la paix et le bonheur…
- En me faisant quitter ce monde plus tôt que notre Seigneur ne l’a imaginé, voilà qui ne peut que me contrarier, répondit Gilbert IV aussi paisiblement que possible.
Melba de Turin sentit Cathy prête à fondre sur elle pour la désarmer. Elle avait eu le temps de la regarder combattre pendant l’assaut des gardes de Scapinnochio de la Plancha et saisi tout ce qu’elle pouvait redouter d’une adversaire frappant aussi vite des poings et des pieds.
- Ne bougez pas, dame Cathy ! Je ne vous veux aucun mal…
- C’est pas mon cas, rétorqua la jeune beauté belge. Tous ceux qui en veulent au pape sont mes ennemis…
- Mais je ne suis pas l’ennemie du pape. J’ai combattu ses ennemis en me faisant passer pour une des leurs.
- Mais vous voulez le tuer ! s’insurgea Cathy.
- C’est une mort qui en évitera des milliers à l’avenir… Un sacrifice utile dont la portée sera universelle et plaira à Dieu.
- What she says ? demanda le duc de Safesex qui comprenait bien que la tension croissante qu’il percevait annonçait des instants douloureux.
- Bull sheet, rétorqua Cathy.
- Oh… She’s a true woman…
- Donc, vous me saignerez comme un goret, vous emporterez ce sang avec vous dans votre fiole et la paix viendra sur la Terre comme au temps futur de la parousie ? C’est bien de cette folie que vous me parlez depuis tout à l’heure.
- C’est exactement cela…
- Qui a pu vous mettre de telles sornettes dans la tête ? Vous semblez parfaitement saine d’esprit lorsque vous ne menacez pas de massacrer vos prochains.
- La Prophétesse de Zeus m’a recrutée alors que j’étais encore une enfant pour devenir le bras armé de sa lutte.
- La Prophétesse de Zeus ? répéta Gilbert IV…
Un silence s’instaura. Silence de plomb que le duc se sentit obligé de briser en amorçant une question. Un regard noir de Melba, un regard clair de Cathy lui firent comprendre qu’il n’était plus temps de sombrer dans la littérature.
- Ma fille, fit le pape… Depuis quand connaissez-vous la Prophétesse de Zeus ?
- Depuis toujours… J’ai l’impression d’avoir grandi dans la douceur de son amour pour l’humanité…
- Douceur et amour que vous redistribuez à votre manière depuis si longtemps…
- C’est ma mission sacrée, expliqua Melba.
- Je connais celle que vous baptisez ainsi…
- Comment est-ce possible ? Elle vit recluse en son château dans un espace isolé du reste du monde.
- Sans doute, ma fille… Mais il faut savoir se cacher lorsqu’on a bien des douleurs à étancher et des crimes à oublier.
- De quoi parlez-vous ?
- De secrets que je ne puis livrer car ils me furent remis en sainte confession… Mais de cela il apparait plusieurs choses dont la première est que je n’ai point été choisi pour ma puissance mais bien pour ce secret que je détiens…
- Vous êtes bon et puissant, fit observer Melba. C’est ce dont nous avons besoin…
- Nous ?... Allons, voilà qui est bien et me libère en partie du cordon qui me noue la gorge… Savez-vous bien pourquoi la Prophétesse de Zeus vous laissa grandir près d’elle ?
- Non… Mais si vous consentez à me le dire, je l’entendrai bien volontiers…
- Elle est votre mère !...


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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:35

La chapelle du château était sombre et humide comme un jour de beau temps à Londres. Les cierges qui y brûlaient dessinaient quelques halos faméliques qui ne parvenaient même pas à incendier les deux mornes statues de la Vierge et les fresques depuis longtemps envahies par le salpêtre. Podane eut soudain devant elle la perspective d’une vie fanée. Serrée chaque jour dans un château aussi triste, sans possibilité de découvrir le monde ou de soulager les misères des humbles, elle ne pouvait que dépérir. Une terreur sourde l’envahit et la poussa à vérifier que le poignard était toujours bien fixé sur sa cuisse. Si elle se trouvait acculée à prononcer des vœux non conformes à son cœur, elle savait comment en user.
Il n’y avait guère foule dans la petite église privée du seigneur des Troisétoiles. Quelques guerriers de seconde zone qui aimaient à se prétendre vassaux de Gui de Miche-Lin, deux servantes avec leurs joues rouges et leurs mains crasseuses et bien sûr l’officiant qui, entouré de trois gamins mal débarbouillés, tournait le dos à l’autel et à l’assistance. Etait-ce le peu de cas produit sur le prélat par son entrée dans la chapelle ? La princesse Podane sentit celui qui aspirait à être son époux se tendre comme la corde d’un arc au moment du jet. Elle avait déjà eu l’occasion de le voir partir dans la plus extrême fureur en quelques instants ; la nature du lieu ne le contraignit de fait au calme et au silence que peu de temps.
- Qui es-tu ? Où est le père Colateur ?...
L’officiant se retourna en faisant bouffer ses vêtements sacerdotaux. Sa mine avait l’apparence tranquille d’un homme paisible n’ayant rien à se reprocher et pas même heurté par l’apostrophe méchante dont il était la victime innocente.
Podane manqua pousser un cri de surprise. Ce petit homme corpulent et joufflu, elle le connaissait bien. A Saint-Romuald, il répondait au nom de frère Grignotons.
- Je suis le père Missif… Il y a le père Colateur qu’a fait un malaise… Comme je me trouvais chez lui afin de lui rendre une amicale visite, je me suis proposé pour le remplacer au pied levé.
- Et où es-tu curé ? Je ne t’ai jamais vu dans le secteur.
- Mes brebis sont lointaines et comme elles sont souvent égarées, je vais sur les routes à leur recherche. Quand j’en retrouve une, je suis heureux.
Ce disant, il regarda doucement Podane pour qu’elle comprenne bien qu’elle était cette brebis égarée qu’il entendait sauver. Elle l’entendit sans difficulté mais cette interpellation déguisée suscita dans sa tête une foule de questions sans réponses.
- Eh bien, dépêche-toi de commencer ! commanda le sire de Miche-Lin. Je suis pressé de parfaire mon union avec la dame que voici.
Cédant à la menace avec une promptitude que désavouaient chacun des gestes méticuleux et précis accomplis en application du rituel, le père Missif – alias frère Grignotons – fit chanter deux Alléluias par les enfants avant d’entamer les questions obligatoires.
- Avez-vous l’âge canonique pour vous unir ?
- M’as-tu regardé ? répliqua le sire, caustique.
- Et la damoiselle ?
- Elle l’a…
- En êtes-vous bien sûr ?
- Est-ce que je me marierais avec elle si elle n’était point en âge de le faire ?... Allons, avance !...
Podane garda les lèvres closes. Elle avait bien compris ce que serait le jeu de frère Grignotons. Gagner du temps en attendant des secours. Quels secours ?... Et comment pourraient-ils être ici si vite alors que Killian avait annoncé ne point agir avant la nuit pour profiter de l’effet de surprise ?
- Vous n’êtes point parents ?
Podane, pour ne pas risquer d’éveiller les doutes du sire de Miche-Lin, se hâta de hocher négativement la tête.
- Cela veut-il dire « oui » ou « non » ? questionna le frère.
- Cela veut dire « oui » bien sûr, s’emporta le seigneur du château. Alors bien sûr, si tu voulais chercher des ancêtres communs, tu en trouverais du côté d’Adam et Eve, mais point avant je te l’assure. La suite !...
- Etes-vous bons chrétiens tous les deux ?
Le sire de Miche-Lin leva les yeux au Ciel. Qu’est-ce que c’était encore que cette question ? Bien sûr qu’ils étaient bons chrétiens ! Avaient-ils la mine burinée des adeptes d’Allah ? Venaient-ils des terres du comte de Toulouse ? Non ?... Alors ils étaient bons chrétiens. Qu’auraient-ils pu être d’autre ?
- Très important ! Vos parents consentent-ils à cette union ?
- Tu iras leur demander à la fin de ton service. Le cimetière de mes ancêtres est juste sous tes pieds dans la crypte… Et pour les siens, je n’ai point la joie de les connaître mais ils ne pourront qu’être heureux de se débarrasser d’un laideron pareil.
Un laideron ?
La princesse faillit réagir. Depuis les effets du breuvage concocté par sœur Trisquelle, tout le monde vantait sa beauté. Etait-ce bien réel ? Ne lui mentait-on pas par charité ?
Le frère réagit à sa place.
- La beauté de votre promise est sans égal, intervint-il.
- Parce que tu y connais quelque chose, toi le moine escouillé ?!... La suite !... J’ai faim, j’ai soif et puis j’ai sommeil…
- Où sont les bans ?
- On les a brûlés pour faire du feu la semaine dernière…
- Je ne parle point des bancs mais des bans… Ignorez-vous qu’il faut les proclamer trois fois pour donner validité à une union ?
- Tu es bien cérémonieux, curé, s’emporta le seigneur. Proclame donc tes bans trois fois de suite et avance…
Frère Grignotons proclama donc les bans avec le sérieux d’un docte professeur de théologie en l’université de Paris puis, après avoir trempé ses lèvres, dans une coupe remplie de vin consacré, il demanda aux témoins de s’approcher.
La princesse Podane prit conscience, en ce moment si particulier, qu’au moment d’engager des vœux solennels, elle aurait souhaité avoir près d’elle Katy-Sang-Fing sa confidente depuis tant d’années, celle qui l’avait accompagnée dans toutes les souffrances et les périls (presque) sans jamais protester. Elle hésita à réclamer sa présence. Hésitation trop longue, le sire de Miche-Lin avait déjà poussé vers l’autel six personnes dont les deux servantes.
- Voici six témoins ! Cela te convient-il, frère scrupuleux ?
- Deux m’auraient suffi mais je les accueille avec joie et bonheur parmi nous… Donc en ce jour de la sainte Véronique, porteuse de la Victoire si on en croit l’étymologie grecque… Ah mais pardon…
- Quoi encore ?...
- Je ne puis consacrer cette union aujourd’hui…
- Et pourquoi donc cela ?
- Nous sommes en un temps liturgique où notre sainte Eglise ne permet pas les unions. Ce jour est néfaste…
- Néfaste ? Allons donc, voyez-vous cela ?... De quelle poche cachée sors-tu cette ficelle ? Il n’y a point de jour néfaste puisque ce jour a été marqué par le consentement de ma douce Podane à cette union… En revanche, il pourrait le devenir pour toi si tu continues à finasser !... Dépêche-toi désormais de nous faire échanger nos consentements sinon je t’embroche et tu grilleras dans la cheminée pour accompagner notre banquet ! Gras comme tu l’aies, tu feras la joie de mes invités.
Il sembla à la princesse que le frère lui adressait un regard désespéré, la prenant à témoin des efforts effectués en vain pour retarder la venue de ce moment.
- Prions ! dit-il avant de baisser les yeux et de commencer à psalmodier dans un latin qui, au sens de Podane, manquait clairement de maîtrise.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 21 Mai 2013 - 0:43

En ce point du récit, le narrateur se doit de confesser qu’une grande inquiétude l’étreint. Les éléments qui dessineront la vérité au milieu du labyrinthe des complots et des tourments sont déjà semés. Saura-t-il pour autant les assembler suffisamment clairement pour que ses lecteurs puissent en saisir toute la profondeur et les nuances ? Ne les jugeront-ils pas trop évidents, pas assez opaques ? Au contraire, ne les trouveront-ils pas nébuleux au point de décrocher et de reprendre tout depuis le début ? Car enfin, tout ceci fleure bon le mystère. Sous la couche glacée des sentiments se dissimule le cœur meringué des intrigues, craquant, monolithique mais friable.
Par exemple, le lecteur s’étonnera-t-il de ce que Melba de Turin, apprenant de la bouche du pontife romain sa filiation supposée avec la Prophétesse de Zeus, ne se soit pas effondrée ou au contraire exaltée devant pareille affirmation ? Pourtant, c’est bien avec une froideur digne du pôle quelle accueillit la douloureuse révélation. De tout autre personnage que ce pape-là, elle aurait douté… Mais puisqu’il était pur au point que son sang puissant mêlé à celui d’une vierge innocente pourrait rédempter l’univers, il ne pouvait mentir. Il ne servait à rien de contester sa parole pas plus qu’il n’était utile, quelles que fussent les questions qui lui brûlaient les lèvres, de lui demander de trahir les secrets de la confession.
- Je voudrais vous entendre répéter ceci devant elle, lâcha Melba de Turin d’une voix dont sa pugnacité habituelle n’avait point fui.
- Mettons-nous en route alors…
- Vous partiriez sur l’heure ?... Avant même d’avoir paru pour rassurer ceux qui s’inquiètent pour vous.
- Ils n’auront pas bien longtemps à m’attendre… Je reviendrai avant que quiconque ne se soit rendu compte de mon départ.
Les regards de Cathy et de Melba se croisèrent avec la même violence que ceux d’un supporter du PSG et d’un abonné d’OM-TV se rencontrant dans un bar. Et pourtant, pour la première fois, elles se comprirent. Le vieux pontife avait été chamboulé par les événements et son esprit commençait à battre la campagne.
Insensible à cette double supposition, Gilbert IV s’était levé pour extirper d’une malle un récipient hermétiquement scellé…
- Quelques instants sur le feu et nous partirons.
Melba de Turin qui avait galopé plus de dix journées entre Bretagne et Etats de l’Eglise n’apprit pas de gaité de cœur la nécessité de se remettre en selle. Cathy, au contraire, décoda parfaitement les intentions du pape. Preuve que quand elle voulait bien se donner la peine de suivre ce qu’il se disait…
- Un bond dans le temps…
- … mais aussi dans l’espace, compléta Gilbert IV. Peut-être est-ce dans les couloirs du temps que je me suis perdu et non sous le couteau d’une meurtrière ?

La prière terminée, frère Grignotons fut bien obligé d’en arriver à la prestation des serments nuptiaux. Une nouvelle fois, il tenta de gagner du temps en revenant sur le caractère néfaste du jour mais le seigneur des lieux repoussa avec intransigeance l’idée d’un report des consentements.
- Moi, Gui de Miche-Lin, seigneur des Troisétoiles, prieur laïc de Sainte-Rustine et recteur de la Chambre à Aire, je déclare prendre pour épouse la princesse Podane de Grime.
Tout en parlant, il se saisit de la main de Podane laquelle se laissa faire avant de se rendre compte que se faisant elle se condamnait à ne pouvoir se saisir du poignard plaqué contre sa cuisse.
- A vous, ma fille…
Le regard de frère Grignotons paraissait démentir cette invitation. Il voulait qu’à son tour elle fît trainer les événements.
Podane l’aurait bien voulu mais elle se sentait prise au piège. Personne n’arrivait pour la secourir, la forte pince formée par la main du sire de Miche-Lin l’empêchait d’agir à son gré et, comble de malheur, elle savait qu’en ouvrant la bouche elle déchaînerait des effluves nauséabondes qui pourraient compromettre sa survie.
- Ma fille… répéta le clerc.
Elle secoua la tête de haut en bas comme pour chasser de manière énergique toutes les frustrations qui la paralysaient. Frère Grignotons, à l’habitude plutôt balourd, s’empara de ce geste et se tournant vers le seigneur l’apostropha en des termes assez virulents.
- M’auriez-vous caché quelque empêchement chez l’épousée ?
- Empêchement ? Quel empêchement ?
- Serait-elle donc muette ?...
- Muette ?!
Si elle l’avait pu, Podane se serait jetée au cou de frère Grignotons. Il avait avec sa simplicité habituelle trouvé le bon moyen de lui sauver la mise. Elle envisageait soudain la suite des événements avec optimisme : Miche-Lin, comprenant qu’il n’avait gagné dans l’aventure qu’une épouse au rabais, allait la flanquer dehors après avoir mis fin à ce mariage improvisé. La route de Malauzat s’ouvrirait devant elle et, suprême inconscience, elle envisageait de s’y lancer sans attendre ses compagnons. Juste histoire de se prouver qu’elle pouvait se débrouiller toute seule.
Le seigneur se frotta nerveusement le nez comme si la moutarde du doute était venue le lui piquer. Ses yeux allaient du prêtre à son épousée dans un balancement nerveux qui devait refléter celui en train de s’opérer dans son âme.
- Eh ! s’exclama-t-il. Que me chaut qu’elle soit muette ! Pour ce qu’une femme peut bien dire de passionnant ! Et, de toutes les manières, on verra bien si à défaut de la faire parler je ne la fais pas crier… Procède, curé… Procède !
Frère Grignotons reposa donc la question rituelle à Podane qui, sans trop lever les yeux, y répondit d’un nouveau hochement de la tête.
- Les anneaux ! commanda le sire de Miche-Lin.
Son homme de confiance et bras droit, un ancien soldat anglais, Peter Bridgestone, lui tendit un carré de tissu dans lequel se trouvaient deux bagues magnifiques. Un anneau serti d’un rubis rutilant, un autre en or injecté de deux saphirs. Podane retint à grand peine un cri d’étonnement devant une telle magnificence qui contrastait avec l’apparent déclassement social du seigneur des Troisétoiles.
Gui de Miche-Lin se rendit compte de cet étonnement et expliqua.
- Je les ai achetées tout spécialement pour vous auprès d’un cavalier qui a surgi de la nuit tandis que nous guettions votre venue. Il a longuement hésité avant de se présenter, a finalement donné un nom qui n’est sans doute qu’un masque mais qu’importe. Pour une somme somme toute dérisoire et la promesse de le laisser aller se faire lyncher ailleurs, j’ai pu acquérir ces deux anneaux auprès de ce sire du Budegé. Voilà… Le cercle est peut-être bien trop large pour vos doigts si fins mais nous ferons arranger cela par le forgeron de Vitrac.
Avant d’avoir pu réagir, Podane vit sa main gauche ornée de la bague aux deux saphirs. La lâchant enfin, Miche-Lin glissa l’anneau au rubis à son propre doigt.
Ils étaient mariés !

La crème ocre fut répartie en quatre petits bols de céramique le temps de refroidir un peu. Ils avalèrent chacun une grande cuillère de la mixture au goût si particulier puis à l’invitation de Gilbert IV, chacun écrivit la date du lendemain et le lieu où ils voulaient se matérialiser à nouveau. 5 février 1221, Malauzat en Auvergne.
Plusieurs lumières bleues s’allumèrent simultanément autour de leurs doigts. Avant de disparaître dans le grand couloir du temps, Gilbert IV eut le temps d’entendre Cathy murmurer ce qui ressemblait à une prière intime :
- Pourvu que je ne me sois pas trompée de jour cette fois…

On attendait toujours dans la grande salle du palais du Latran. L’ambiance d’abord calme après qu’on eût affirmé que le pape était bel et bien vivant se tendait peu à peu. On réclamait le souverain pontife tant, pareil à saint Thomas, tous attendait de le voir pour y croire. Ces saints Thomas d’opérette étaient volontiers taquins dans leur privé mais là ils n’avaient plus envie de plaisanter. Surtout Ribaud de Bazétage dont l’abbé de Mozarella avait fait le fer de lance de son opération de la dernière chance : en lui confiant que le pape voulait le destituer de son diocèse en raison de ses mœurs murines, il l’avait proprement conditionné à commettre le geste irréparable que Melba de Turin, pour des raisons qu’il ignorait toujours, n’avait su accomplir. Toutefois, constatant que rien ne venait et trouvant dans la vacance du siège apostolique des raisons d’espérer pour lui-même, Alfredo de Mozarella força sa voix pour demander le silence et s’adressant aux clercs présents dans la salle leur déclara que la comédie avait assez duré, qu’on cherchait à leur cacher la vérité et que si le pape était mort dans les conditions qu’on murmurait il fallait procéder le plus rapidement possible à une nouvelle élection.
- En de telles circonstances, termina-t-il en contrefaisant la lassitude, je veux bien être candidat, sachant que Dieu ne me prêtera pas vie plus de quelques mois et qu’il faudra alors la tenue d’un conclave véritable.
L’atmosphère électrique de la salle se transforma en vociférations d’approbation. Vox populi, vox Dei. Il n’en fallut pas davantage pour qu’Alfredo de Mozarella se trouvât porté sur le trône de saint Pierre sous le nom de pape Nectaire. Une heure plus tard, il donnait l’ordre de faire étrangler dans l’ergastule où on l’avait jeté son ancien complice Scapinnochio de la Plancha. Sa marche vers la puissance absolue commençait…


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