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 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 9 Jan 2013 - 20:06

La mère supérieure n’était pas inférieure aux premiers martyrs des temps chrétiens. Qui a vécu par le loup périra par le loup pensait-elle en regardant – autant que ses pauvres yeux le pouvaient – Alf exhiber ses crocs à quelques pouces de son propre visage. Réprouvant la violence, comme il a été expliqué plus haut, elle ne songeait même pas à se saisir du couteau qui se trouvait à proximité de sa main pour essayer de se défendre. Il ne lui restait plus qu’à se laisser dévorer et, à l’idée de passer de vie à trépas dans ce lieu d’accueil autour d’une bonne soupe au chou, son cœur s’emplissait de joie et de miséricorde.
Heureusement pour sœur Trisquelle, tout le monde n’éprouvait pas le même sens du renoncement et du sacrifice. Ne serait-ce que parce que tant de lieues pour voir la solution à tant de problèmes mourir sous ses yeux n’était pas quelque chose qu’un homme intrépide comme Jacques Olivier Killian de Grime pouvait accepter. Il se dressa, l’épée à la main, et, profitant du fait que le loup lui tournait le dos, s’escrima à le frapper par surprise. Las ! Le premier coup fut un échec qui provoqua une longue plainte de la sœur et non d’Alf demeuré impassible.
- De grâce, messire, ne le frappez pas ! Cet animal n’est pas dans son état normal… Il est doux comme un agneau et là il se comporte comme le dernier des prédateurs.
- Ma mère, pleurnicha Podane, il va vous sauter au cou…
- L’a-t-il fait, mon enfant ? répliqua toujours aussi calmement sœur Trisquelle. Cet Ysangrin a la gueule puissante mais le cœur bon.
Il en fallait du courage – ou bien était-ce de l’inconscience ? – pour continuer à fixer sereinement ce double appareillage dentaire quasiment neuf pouvant déchiqueter une vieille carne en trois passages rapprochés.
Sœur Trisquelle leva la main droite. Le loup ferma sa gueule et concentra toute son attention sur la main.
- Voyez !…
Pour ça, oui, tout le monde voyait… Voyait le moment où, fatigué d’attendre, Alf allait reprendre là où il en était avant de s’arrêter.
- Alf, fit posément sœur Trisquelle, assis !…
Le loup secoua la tête en signe de refus puis, regard perdu dans les yeux clairs de la mère supérieure, il céda enfin et se posa sur son postérieur. Sa gueule restait pourtant grande ouverte, menaçante, écumant d’une rage à faire frémir un Pasteur pas vacciné contre ce genre de désagrément…
Comme si l’animal était tiraillé entre deux sentiments.
- Sœur Alizé, commanda la supérieure du monastère, apportez une marmite pleine de soupe.
Toute tremblante et regrettant l’altitude protectrice de son clocher en travaux, sœur Alizé fit glisser la petite bassine en cuivre remplie d’une mixture verdâtre devant le loup. Sœur Trisquelle abaissa délicatement sa main vers la soupe, fit pivoter son poignet pour présenter sa paume devant la gueule du loup et lui désigner le repas alternatif qui s’offrait à lui.
Le grand fauve sembla soudain oublier ses instincts tueurs et précipita sa gueule de carnivore dans le potage épais…
- Encore ! réclama la mère supérieure… Il lui en faut encore !…
Effectivement, Alf trouva un grand contentement à voir arriver devant lui une deuxième marmite pleine de potage. Sitôt la première terminée, il se rua sur la seconde avec un appétit décuplé.
- C’est bien, Alf… C’est bien…
Le retour du loup à ce qu’on pourrait, de manière abusive, appeler la raison ne laissa pas que d’intriguer l’assistance.
- Ma mère, fit Podane en pensant que décidément cette femme-là pouvait tout y compris sans doute lui rendre une haleine normale, c’est miraculeux !
- Comme vous y allez, mon enfant !… Les miracles sont pour les saints et je ne suis pas de cette étoffe-là… Il suffisait de bien connaître l’animal pour savoir comment le prendre. Moi qui l’ai vu grandir, cela fait longtemps que je sais qu’on peut l’amadouer par toujours plus de nourriture… Je n’ignorais pas que pour Alf le loup, la deuxième soupière est gratuite.

- Malédiction ! Malédiction !… Ca n’a pas marché !… Cette fève n’a aucun pouvoir !…
L’âme damnée, courageuse mais pas téméraire, tenta de se faire oublier derrière un pilier du palais corinthien – donc très en avance sur son époque – d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu.
- Hein qu’elle n’a aucun pouvoir ?! fit l’usurpatrice en se rappelant soudain de la présence de l’avorton placé depuis tant d’années à son service.
- Normalement…
- Je ne veux pas de la normalité, je veux de l’efficacité ! Ce loup aurait dû dévorer la sœur comme un vulgaire steak de porc et que fait-il ?… Il tête comme un bébé une marmite de soupe au chou !…
- Il vous reste deux vœux, fit remarquer l’âme damnée.
- C’est vrai !… Mon deuxième vœu sera donc pour toi… Que la fève magique te transforme en limace fluorescente pour que tu rampes à mes pieds tout en éclairant de toutes tes forces mon génie triomphant !
L’âme damnée ferma les yeux en pensant que sa dernière heure de cloporte humain était arrivée. Pourtant, rien n’advint de fâcheux. La fève s’était juste mise à rougeoyer en projetant contre le mur un message on ne peut plus clair :
« Vous êtes limité à un vœu par semaine et par personne ».

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 10 Jan 2013 - 1:19

L’épisode animalier ayant été réglé, on put en venir aux affaires sérieuses. Alf s’était endormi, repu et roulé en boule devant la cheminée. De ce côté-là, les choses semblaient s’être bien arrangées.
Pour Jacques Olivier Killian de Grimes, il n’en allait pas de même. Un doute étrange mûrissait dans la tête du combattant aguerri et valeureux : comment avait-il pu rater ce loup immobile qui se trouvait à portée de la lame de Rafarinade. Cette épée ne l’avait jamais trahi qu’il ait fallu percer du Perse, trucider du Turc, cisailler du Chypriote ou découper du Romain d’Orient. Toujours, elle avait trouvé le chemin le plus sûr et le plus direct pour lui assurer la victoire. Certes, il avait été blessé à de nombreuses reprises et son corps était tout couturé de cicatrices profondes et variées mais, quand même, Rafarinade aurait dû fendre la bête en deux parts égales et elle n’avait réussi qu’à faire sauter un morceau de bois de la table. Etait-ce l’âge qui commençait à agir ? Etait-il entré désormais et inéluctablement dans cette période terrible où les forces, les envies et les certitudes s’envolent ?
- Mes enfants, fit sœur Trisquelle. Je crois avoir deux nouvelles pour vous et, selon une formule consacrée, une bonne et une mauvaise. Par laquelle dois-je commencer ?
La petite équipe s’entre-regarda sans en venir à s’entre-déchirer. Pour tout le monde, il était clair que Podane était celle qui devait parler. C’était pour elle – à la notable exception de Philippa – qu’on était venu jusqu’en cette lointaine Bretagne.
- Ma mère, fit-elle, très égoïstement, j’aimerais entendre la bonne nouvelle en priorité.
- Fort bien, mon enfant… Alors, apprends que mon maître Gaston de Murcie tenait toute malédiction pour réversible. Il y a donc bien un espoir de guérison pour ton haleine de chacal boiteux…
- Et pour le nez en trompette ?
- Sans nul doute…
- Et pour les pieds plats ?
- As-tu essayé de mettre des chaussures à talons ?…
Il n’y avait rien à ajouter à cette remarque d’une profonde logique. Aussi Podane de Grime se tût-elle en attendant que s’exprime le côté amer des révélations de la mère supérieure.
- Pour y parvenir, il te faudra…
- Attendre d’avoir atteint ma 42ème année, fit Podane sans se rendre compte qu’elle venait d’offenser grandement la sainte savante en lui coupant la parole…
- C’était une possibilité, reprit sœur Trisquelle en faisant généreusement comme si rien ne s’était passé. Maintenant, il y a une autre fenêtre d’âge qui pourrait être propice à la levée de la malédiction… Il faut que tu n’aies pas atteint tes 18 ans…
- C’est le cas, ma mère…
- Que tu sois encore vierge… Peut-être que là ?…
- Ma mère, imaginez-vous qu’un homme puisse avoir l’intention de forniquer au milieu des égouts ?
- Admettons… Et enfin, mais c’est peut-être le plus simple, que tu tues de ta main innocente la personne ayant proféré la malédiction…
- Tuer quelqu’un ? s’exclama Podane. De ma propre main ?… Mais ma mère c’est impossible ! Je ne fais même pas de mal à une mouche.
- Elle n’a jamais attrapé un papillon pour lui arracher les ailes, ajouta Katy-Sang-Fing qui connaissait sa princesse par cœur.
- Elle a fait un écart alors que nous étions pourchassés par les hommes de l’évêque de Limoges juste pour éviter un hérisson roulé en boule au milieu du chemin, raconta Killian.
- Elle protège les petites souris, précisa Philippa qui savait de quoi elle parlait.
- Allons, allons, si j’ai dit que c’était le plus simple c’est que la princesse Podane n’aura pas à agir en pleine conscience de ses actes. Elle se contentera de disposer de l’arme ultime qui mettra à la raison la puissance maléfique… Et l’arme agira d’elle-même.
- De quelle arme s’agit-il, ma mère, questionna Killian qui pensait en connaître plus que la moniale sur le sujet ?
- Une épée magique… Son nom est Feurémonbur et seul un homme de fer pourra la récupérer.
L’idée que l’homme de fer c’était lui traversa évidemment l’esprit de Killian de Grime… Mais cet esprit était désormais en proie au doute… Alors il douta de pouvoir remplir sa tâche et, donc, douta de pouvoir aider Podane à extirper de son existence le spectre de la malédiction. Et quand le moi doute, on se fait des chaleurs.
- Où est-elle ? questionna-t-il.
- Je ne sais pas, avoua tristement mère Trisquelle… C’est pour cela que votre quête sera d’abord la mienne. Tant que vous ne connaîtrez pas le lieu où se cache cette arme aux pouvoirs foudroyants, je vous accompagnerai. Tel est le serment que je fais ici aujourd’hui devant Dieu et que je reproduirai tout à l’heure au-dessus de la relique de saint Doux.
Un silence solennel se fit qu’ébrécha la voix juvénile de Justin Bibor.
- Il reste encore du potage au chou ?…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 10 Jan 2013 - 16:46

Ici, on s’arrête un petit peu…
Depuis 36 (bientôt 37…) pages au format A4, le lecteur voyage dans un univers parfois familier, parfois lointain, et il serait grand temps de fixer de manière plus solide le cadre général de cette aventure, au moins pendant le temps ou Bibor torche sa troisième écuelle de soupe.
En cette année 1221, le royaume de France est gouverné par le roi Philippe-Auguste, un souverain sage et puissant qui ne faisait que rarement le clown. Deuxième souverain du royaume à porter ce prénom, il était d’une certaine manière un enfant du miracle ayant été conçu par son père Louis VII au cours d’un troisième et tardif mariage. Il ne restait alors du vif chevalier qui avait guerroyé contre les Anglois et mené une croisade en Terre sainte qu’un homme âgé, usé par plus de quarante années de règne. Souverain respecté et avisé, il avait décidé après une terrible défaite à Fréteval contre Richard Cœur-de-Lion (le seul roi au nom de camembert) de se doter d’une véritable capitale. Ce lieu où il fixa la tête de son royaume en y installa ses archives fut Paris, ville dont on aura l’occasion de voir qu’elle ne joue aucun rôle, mais alors aucun, dans la geste de Podane de Grime. Ou alors très indirect.
Sous Philippe-Auguste perçait déjà son successeur, Louis VIII, et même le successeur du successeur, un jeune prince de sept ans répondant lui aussi au nom de Louis (du moins quand quelqu’un l’appelait) et dont la future sainteté n’était encore qu’à l’état de germe. Une autre figure majeure de l’Histoire nationale était encore en gestation dans un rôle d’épouse effacée et de mère aimante ; elle s’appelait, du fait de sa grande pâleur et depuis qu’on lui avait trouvé un teint de cachet d’aspirine, Blanche de Pastille.
La France de 1221 est un assez fade reflet de ce qu’elle peut être aujourd’hui. Amputée de la Bretagne à l’ouest (ce qui n’est à vrai dire pas un problème sauf pour les amateurs de chouchen), elle ne va guère au-delà de la limite des trois cours d’eau que sont la Meuse, la Saône et le Rhône. Il n’y aura donc que les gourmands invétérés pour se plaindre de l’absence en ce royaume de terres produisant la choucroute sauvage ou la fondue des montagnes savoyardes. En revanche, le royaume s’étend bien plus du nord au sud puisqu’il incorpore l’ensemble des Flandres et le comté de Barcelone (du moins en théorie) ; cela ne sert en fait qu’à allonger immodérément la durée des voyages.
Dans la France de 1221, pas de télés, de radios ou de journaux (je dis cela pour les moins de 40 ans) et pas davantage d’internet ou de tweets (les moins de 20 ans en seront surpris, du moins s’ils savent encore lire plus de deux pages sans se plaindre). Autant dire que l’information circule mal, essentiellement par le bouche à oreille et – dans des cas exceptionnels nécessitant une certaine proximité de sentiments – de bouche à bouche. Tout ce qui se dit se trouve généralement déformé, embelli ou dramatisé, une fois passé par le filtre du sentiment et de l’émotion. Quand on voit passer une troupe d’une centaine d’hommes, on en a vu passer dix mille. Quand quelques couleurs suspectes illuminent le ciel couchant, on affirme avoir assisté à une aurore boréale annonciatrice de temps nouveaux. Quand des loups rodent autour d’une ville, on raconte qu’ils ont franchi douves et remparts pour venir dévorer les gens pendant leur sommeil.
L’information circule donc à une vitesse raisonnablement lente ce qui explique pourquoi ni le vieux Philippe Auguste, ni Louis le futur lion, ni Blanche de Pastille épouse lessivée, n’auront encore entendu parler de l’incendie de Nantes ou du départ mystérieux de la mère supérieure du couvent de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent une bonne semaine après ces événements. Et, en une semaine, il s’en sera passé des choses…
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 10 Jan 2013 - 22:26

En dépit des efforts des sœurs, le xenodochium du monastère n’échappait pas à la vermine et à une certaine puanteur. C’était la manière dont tous les recalés de l’âge et du chômage, les privés du gâteau, les exclus du partage, signaient leur passage en ces lieux de misère et de miséricorde.
Epuisés par leur nuit de cavalcade, repus après leur soupe-chou-party, les voyageurs ne firent cependant aucune difficulté pour se jeter sur les paillasses à peine abandonnées par les vagabonds du coin.
Sœur Trisquelle leur avait demandé une journée pour organiser la vie de la communauté monastique en son absence et se préparer à quitter le couvent ce qu’elle n’avait fait qu’à trois reprises au cours des cinq dernières années. La première fois, elle était partie consulter un précieux recueil de textes de lois conservé à l’abbaye Saint-Serrement de Vouzamoi. Ensuite, elle avait répondu à la convocation du légat pontifical, monseigneur Scapinnochio de la Plancha, qui souhaitait imposer sa nouvelle autorité cardinalice dans le royaume qui l’avait vu grandir et qui opérait une grande tournée en province de plus de 200 dates. A l’évocation de ce nom maudit, le seigneur Killian avait relevé une paupière lourde de fatigue. La mère supérieure connaissait le cardinal de la Plancha, cela était loin d’être anecdotique à ses yeux… La dernière « sortie » de sœur Trisquelle remontait à quelques mois – on ne saurait dire précisément à quelle saison puisqu’il pleuvait aussi bien à son départ qu’à son retour – et l’avait vue se rendre au chevet d’une cathédrale en chantier pour y apporter l’obole du travail d’un mois de ses sœurs. On comprend donc à quel point la perspective de retrouver le monde, de le parcourir – même très partiellement – pour accompagner Podane de Grime dans sa quête bouleversait une sainte femme qu’on devinait fragile derrière sa détermination sans faille.

Philippa de Vivarais ne trouvait pas le sommeil. Auprès d’elle, Katy-Sang-Fing avait fini par sombrer en pleine lecture de la chronique édifiante d’une geste des temps anciens tandis que Podane s’était mise à l’écart pour n’incommoder personne. Un peu plus loin encore, Justin Bibor ronflait comme un bienheureux, la tête versée sur l’épaule de Mi-Mai lequel, la bouche ouverte, semblait déjà parti faire des galipettes acrobatiques avec sa « petite souris ». Seul le seigneur Killian, la tête tournée contre la cloison, paraissait ne pas avoir encore rencontré les ailes somnifères de Morphée.
La jeune châtelaine avait sur la conscience bien des choses qu’elle ne parvenait pas à soulager. Elle n’avait pas vraiment tout conté à ses compagnons de route des raisons qui l’avait conduite dans le lit – et dans le placard à souris – de Ribaud de Bazétage. Ces secrets pesaient trop lourds sur son âme et elle avait besoin de s’en soulager. Quoi de mieux qu’un lieu saint comme ce monastère pour dire, raconter et espérer le pardon divin ?

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 12 Jan 2013 - 1:12

Lorsqu’elle pénétra dans l’abbatiale, Philippa de Vivarais comprit qu’elle avait trouvé la voie de la rédemption.
Elle laissa la mère supérieure terminer une prière en l’honneur du saint du jour avant d’oser lui ouvrir son cœur.
- Ma mère, je suis une abominable pécheresse…
- Qui ne l’est ma fille ?… Le fait d’avoir pris la route pour accompagner la princesse Podane dans sa longue quête montre à l’évidence tout le bon de votre cœur. Cela ne peut que compter aux yeux de notre Seigneur lorsque le jour où le Jugement Dernier viendra.
- Ma mère, je n’ai fait que suivre des personnes qui m’avaient libérée de la prison dans laquelle j’étais enfermée. A aucun moment je n’ai voulu me joindre à la quête de Podane. J’en suis indigne car je ne suis qu’une vulgaire menteuse… Je me fais appeler Philippa de Vivarais mais sans avoir le moindre droit à porter ce titre. Je ne suis qu’une bâtarde née des œuvres d’un des écuyers du comte de Vivarais.
- A en juger par la force de votre repentir, vos compagnons ignorent tout de cela…
- Ils ignorent bien plus que ce que j’ai pu dire depuis que nous parlons ensemble. J’ai bien été enlevée par les hommes de l’évêque de Limoges afin de servir à ses menus plaisirs du jour et de la nuit mais cet enlèvement se fit dans le lupanar où je cherchais à gagner quelque argent pour survivre.
- Concubine d’un évêque…
- A mon corps défendant…
- Ma fille, il apparaît que votre corps s’est bien peu défendu… Mais laissons ce point car ce corps est périssable. C’est de votre âme que vous devez assurer désormais le Salut.
- Bien le sais-je, ma mère… Depuis hier, je n’étais qu’errance, remords et questions. Depuis que j’ai vu la lumière dans cette église, j’ai compris quels étaient les desseins de notre Seigneur me concernant…
- Et quels sont-ils ces desseins ?…
- Des dessins…
Trompée par l’homophonie, la mère supérieure ne put saisir à quoi Philippa faisait allusion avant que celle-ci ne pointe l’index vers les fresques de la voûte.
- Ma mère, je ne sais qui a peint ce plafond mais les thèmes en sont ridicules et la manière de peindre ignore ce que mon premier maître, Fra Pradingo, m’enseigna en mes jeunes années. C’est plat…
- Non, fit sœur Trisquelle en effectuant un mouvement semi-circulaire de la main, ce n’est pas plat puisque c’est une voûte.
- Ma mère, je sais bien qu’il s’agit d’une voûte, ce sont des dessins plats dont je parle…
Voyant que la mère supérieure peinait à l’accompagner, Philippa tira un morceau de craie d’une poche et commença à tracer quelques traits sur le sol, pourtant consacré, de l’abbatiale. La citrouille écrasée de la voûte ne tarda pas à faire pâle figure à côté de la cucurbitacée joufflue que l’artiste fit naître de sa main.
- Vous êtes diabolique ! s’écria sœur Trisquelle avant de se signer pour avoir évoqué malencontreusement Lucifer dans un sanctuaire de Dieu. Avec un peu de couleur, on pourrait presque croire que cette citrouille est devant moi, bien réelle… Quel est ce secret dont mes grimoires ne parlent pas ?
- Fra Pradingo est parti pour la Terre sainte mais ne l’a jamais atteinte. Il s’est arrêté chez les Grecs et il a vu leurs statues si parfaites, et il a vu ces dessins sur les murs qui donnaient l’illusion de la vérité… Et il a cherché à comprendre par quels moyens les sculpteurs et les peintres réussissaient à reproduire ces volumes… Il en a tiré des lois mathématiques qu’il a baptisées Hédé Chouldeur, deux mots grecs qui signifient « vent dans les cheveux ».
- J’ignorais cela.
- Ma mère, fit Philippa en se jetant à genoux sur la citrouille, accordez-moi la grâce de m’accepter dans votre communauté pour que j’expie mes pêchés. Je suis lasse de courir sans cesse sur les routes, je suis lasse des regards méchants qu’on attache à ma jeunesse. Laissez-moi repeindre cette voûte et je suis certaine que dans des siècles on regardera encore ces peintures en se demandant par quel miracle elles ont pu naître ici en Bretagne.
Sœur Trisquelle n’eut pas besoin de réfléchir longtemps. Elle avait pour la peinture et pour tous les arts un goût certain qui ne demandait qu’à s’enflammer. La citrouille de Philippa, bien ronde et joufflue, avait déjà décidé de la réponse à donner avant même que la question fût posée.
- Vous passerez toute la journée à vous préparer à votre noviciat. Nous vous accueillerons ce soir au sein de notre communauté. Lorsque je reviendrais, si je suis satisfaite de votre labeur, j’aviserai sur la suite à apporter à votre requête. Vous êtes jeune, Philippa, que ferez-vous parmi nous lorsque votre tâche sera accomplie ?
- J’en accomplirai une plus grande encore ! s’enthousiasma la jeune artiste.
- C’est de l’orgueil, ma fille…
- Non, ma mère… C’est de l’espoir… La seule richesse que peuvent avoir les pauvres gens.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 13 Jan 2013 - 1:24

La subite conversion de Philippa de Vivarais avait plongé ses compagnons dans l’incompréhension. Mère Trisquelle la leur avait annoncée au moment du repas en leur expliquant qu’ils ne pourraient plus revoir leur ancienne compagne jusqu’à la cérémonie du soir.
- De quel droit aurions-nous pu lui imposer de continuer à nous suivre ? remarqua Podane avec sa générosité coutumière.
- On vit ensemble et on meurt ensemble, répondit Katy-Sang-Fing qui voyait plutôt d’un bon œil jusque là le fait d’avoir quelqu’un pour l’accompagner aux côtés de la princesse. C’est comme ça que je voyais les choses. Là c’est de la trahison !
Cette prise de position énergique étonna Podane et révulsa le seigneur Killian.
- Trahison ?… Et pourquoi pas félonie tant que vous y êtes, dame Katy ?… Que je sache, dame Philippa n’avait prêté aucun hommage entre vos mains ! Vous ne lui aviez donné fief ou rente en échange d’une fidélité ! Alors, de la mesure et de la commisération je vous en conjure ! A mes yeux, s’enfermer dans cette abbaye demande plus de courage et de détermination que la longue quête que nous allons entamer.
Mi-Mai et Justin Bibor se regardèrent avec un sourire amusé. La chose était désormais claire pour eux. Le seigneur Killian de Grime n’en avait jamais pincé pour Katy-Sang-Fing, il avait juste espéré exciter une certain jalousie de la part de Philippa de Vivarais en lançant œillades et compliments à la servante de la princesse. Un seigneur ne s’amourache pas d’une dame de compagnie quand il peut avoir une jeune et jolie aristocrate pour amante.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu ne vivait pas dans une tour d’ivoire mais dans un solide château isolé des plaines environnantes par d’épaisses forêts. Rares étaient ceux à avoir pénétré dans son domaine et encore plus rares étaient ceux qui en étaient ressortis vivants. Parmi les hôtes réguliers – quoique importuns - de la châtelaine de Saint-Dieu se trouvait messire Philippe O, un troubadour montpelliérain qu’on aurait pu croire sans histoire s’il n’avait eu en fait mille fois maille à partir avec les prévôts du royaume. Ce matin-là, au retour d’une équipée l’ayant conduit jusqu’à Caen, il avait débarqué au château avec sous le bras son luth et quelques parchemins griffonnés. C’était là tout ce qu’il possédait mais ce peu était toujours pour lui le point de départ d’une fabuleuse destinée à naître.
- Te voilà, toi ! ronchonna ACR qui avait ruminé toute la nuit l’échec de son attaque par loup interposé contre la mère supérieure de Nantes. Il ne me suffisait pas d’avoir contre moi ce maudit Killian de Grimes et sa nièce puante, voilà que le pire troubadour du royaume depuis Francis Vlalâne vient toquer à mon pont-levis !… Que me vaut le déplaisir de te revoir ?
- Les temps sont durs, votre seigneurie… La bonne chanson se perd… Aujourd’hui, nos cours seigneuriales sont envahies par des trouvères venus des alentours des villes du Nord qui maltraitent la bonne langue en la râpant comme fromage sur la soupe.
- Je le sais que les temps sont durs, rouspéta Saint-Dieu. Même menacés d’être volatilisés par un sort dont j’ai les secrets, mes manants se plaignent d’être cassés, brisés et exténués par les corvées que je leur impose. Ces bougres ont même poussé l’insolence jusqu’à réclamer le massage pour tous ! Entends-tu cela, Philippe O ? Le massage pour tous !… A-t-on idée plus stupide à manifester ?
- Votre seigneurie est bien bonne de tolérer de telles simagrées… Qu’ils travaillent ces fainéants !… Et sans se plaindre !… Ils ne savent pas combien leur vie est douce comparée à celle de pauvres hères tels que moi… Ils sont ancrés à une bonne terre et je suis sur les routes toute la sainte journée… Ils ont manger à suffisance quand mon gaster crie famine plus fort que mon luth ne résonne… Ils ont peut-être des taxes et des droits à payer à votre Seigneurie mais ils n’ont pas sans arrêt sur leur dos ces jean-foutres de la SACEM, la Société des Artisans Couineurs et Eventreurs de Musique, qui réclament pièces de monnaie sur pièces de monnaie lorsque j’emprunte à d’autres une partie de mon répertoire.
- Aussi vrai que deux et deux font vingt-deux, je vais t’attacher à la glèbe de mon domaine et on verra si tu es le plus à plaindre, Philippe O, troubadour d’opérette !… A moins que…
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu laissa planer le mystère le temps de s’assurer qu’elle avait bien eu une idée totalement diabolique. Oh ! Il suffisait de presque rien, d’un simple signe de la main, pour que son esprit fertile se mette en branle. En l’occurrence, elle avait croisé du regard le miroir qui lui avait révélé la veille l’échec de l’agression d’Alf le loup dans la cuisine du monastère de Nantes. Entre ce rappel, douloureux comme un mauvais rhume de printemps au cœur de l’hiver, et l’insistance à peine déguisée du troubadour à se faire nourrir, il y avait un rapprochement on ne peut plus évident à mener.
- A moins que ?… répéta Philippe O qui comprenait que ces trois petits mots lui ouvraient d’intéressantes perspectives.
- A moins que tu ne veuilles te rendre au point de départ d’une geste épique qui ne saurait tarder à commencer ?
- Que toucherait pour cela ?…
- 20 000 ducats à son point de départ…
- C’est une somme rondelette et agréable !… 20 000 à chaque fois que je serai à ce point de départ ?
- Si tu le veux… De toutes les manières tu sais très bien que ma monnaie est aussi fausse que ton inspiration…
- L’essentiel est qu’on la croit vraie, votre Grandeur !… Que devrais-je faire ?
- Ce que tu sais si bien faire à longueur d’année… Faire de la soupe !

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 14 Jan 2013 - 18:38

L’abbatiale Sainte-Madeleine-aux-Artichauts avait été promptement décorée par les petites mains du monastère. Tentures, bougies, épais cordons de séparation, avaient été placés là où le besoin s’en faisait sentir et selon un plan clairement établi. Dans le même temps on avait apprêté les tenues, révisé les prières et dégagé une cellule pour la nouvelle arrivante. Les prises de noviciat n’étaient pas rares à Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent mais elles n’intervenaient pas non plus tous les 18 du mois ; il y avait donc un minimum d’efforts à faire pour qu’on soit assuré que tout se passe au mieux.
De manière symbolique, Philippa entamerait la cérémonie de l’autre côté du jubé, cette cloison de pierre partageant en deux parties la nef. Faute d’une famille à quitter, elle embrasserait ses compagnons de route… geste qu’elle aurait préféré s’éviter tant il pouvait être précédé de questions auxquelles elle n’avait aucune envie de répondre. Ensuite, il y aurait la prise de l’habit, la prononciation de vœux provisoires, les premiers gestes de soumission à l’autorité de la mère supérieure et, enfin, au milieu de chants mélodieux, Philippa pourrait devenir sœur Marie de Bon Secours, nom qu’elle avait choisi dans un catalogue, d’ailleurs assez limité, de noms de substitution.

Lorsque Philippa sentait sa détermination flancher, elle regardait la voûte et ses graphismes approximatifs. Cela lui remettait du baume au cœur et des envies de dessiner à la main.
- Un instant, fit le seigneur Killian avant que Philippa ne s’éloigne…
- Messire, il faut que j’y aille…
- Bien le sais-je, ma douce amie… Mais vous verrez que la chose est d’importance…
Il se fit dans la nef un silence impressionnant contrastant avec le vacarme de l’autre partie où les sœurs massacraient un hymne tiré de l’antiphonaire local.
- Si vous aviez bien voulu, reprit Killian visiblement gêné d’avoir à parler sous le contrôle de tant de paires d’oreilles pourtant amies. Si vous aviez bien voulu…
- Mais je ne voulais pas, répondit Philippa… Je n’en étais pas digne… Je vous aurais trompé et cela n’eut pas été bien. J’en aurais souffert, vous en auriez souffert, ils en auraient souffert… Donc, point de souffrances pour tous, cela est mieux n’est-il pas ?
- Sans doute, Philippa… Mais si un jour…
- Un jour ?… Vilain chenapan, je suis sûr que vous pensez une nuit…
- Peut-être bien… Le jour, la nuit, quelle importance ?… Puisque toutes celles dont mon cœur est épris se dissolvent sans que je puisse les atteindre, sans que je puisse les étreindre.
- Je n’étais pas inatteignable, messire. J’étais juste indélicate et indéfendable…
Le chevalier de Grimes tendit sa lourde pogne vers le cou si frêle de Philippa. Elle ne fit qu’un geste maladroit pour essayer de la détourner. Une légère brûlure à la base du cou et un étourdissement minime plus tard, la petite étoile dorée brillait au bout des doigts de Killian.
- Quel est ce prodige, mon oncle ? s’exclama Podane. Vous nous aviez dit que ces maudites étoiles ne se pouvaient ôter.
- Elles ne peuvent l’être que dans des circonstances précises, Podane. Dans un lieu consacré à Dieu, lorsque la nuit est tombée et si la main effectuant le geste est aimante…
- Et désormais, en plus de tout, je suis une ingrate, murmura Philippa en s’éloignant et en évitant de regarder son libérateur.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 14 Jan 2013 - 18:50

CHAPITRE IV
Saperlipopette, cette fois-ci c’est parti !

On partit sous un ciel étrange. Des masses grises et lourdes semblaient stagner au-dessus de l’abbaye et de ses environs mais au sud, au nord, à l’est, à l’ouest, au sud-est, au sud-ouest, au nord-est, les nuages s’étaient dissous et la journée promettait d’être belle. Bref, ce n’était pas un ciel dégagé mais ce n’était pas à proprement parler un ciel bas non plus. A l’époque, en ces temps où les prévisions météo se faisaient au doigt mouillé, à la grenouille en son bocal et sans Louis Bodin, on appelait ça un ciel mi-bas.
- Vers où allons-nous ? demanda le seigneur Killian à la mère supérieure qui jusqu’alors n’avait rien dit des étapes du voyage à venir.
- Vers le nord-ouest… Les terres d’Arrée…
- Ca ne m’étonne pas, grommela Mi-Mai en relevant sa capuche. A croire qu’il est écrit que cette quête sera aquatique ou ne sera pas…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 14 Jan 2013 - 20:08

Philippe O avait chevauché toute la nuit dans un convoi du SNCF en se faisant passer pour un grabataire se rendant implorer le secours de saint Guénolé, patron des boiteux, des tordus et des faits tout de travers. Cela lui avait permis de passer une grande partie de la nuit dans une litière collective surveillée par de jeunes nonnes attentionnées, la surveillance ne s’étant pas faite de loin si le lecteur voit ce qu’on veut dire. A l’étape de Nantes, il avait repris sa vieille carne et son bagage pour mettre le cap sur le monastère de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent. Juste à temps pour voir déboucher devant lui la petite colonne qu’il avait reçu mission d’intégrer ! Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait peut-être des difficultés avec l’arithmétique mais en matière de contrôle du temps, elle était une perfection. Philippe O se dit qu’il avait misé pour une fois sur le bon cheval. Nul doute que désormais on entendrait parler de lui et de ses histoires.
- Holà nobles dames et belles seigneurs ! lança-t-il… A moins que ce ne soit le contraire…
- C’est le contraire, rétorqua Killian… Et pour votre gouverne, monsieur, sachez qu’il n’y a ici qu’un seul seigneur, moi-même, Killian de Grimes et de Patakopoukoï.
- Votre épouse et votre belle-mère ? fit O en désignant Katy-Sang-Fing et sœur Trisquelle.
- Non point, le corrigea Killian… Dame Katy est la demoiselle de compagnie de la princesse Podane et madame l’abbesse Trisquelle est la mère supérieure du monastère que vous voyez là-bas dans le lointain sous son épaisse croûte de pluie.
Philippe O conduisit son cheval au botte à botte avec Killian de Grimes.
- Je me nomme…
- Peu importe comment vous vous nommez… Nous n’avons point de temps à perdre en vains bavardages et vaines clabauderies. Nous avons une quête à accomplir…
- Mais moi aussi, répondit le troubadour à la voix de velours. Je suis en quête…
- En quête de quoi ? demanda Podane.
- Déjà en quête d’air pur… Je ne sais pas quelle fumure ils utilisent dans ce pays mais ça schlingue !
- Schlingue ?! questionna sœur Trisquelle qui ne détestait rien moins que sa propre ignorance sur tant de choses.
- C’est le bruit que fait une corde de mon luth quand elle se rompt… Schling !… Du coup, dès que quelque chose me contrarie, je dis que ça schlingue…
- Fort bien, j’essayerai de me souvenir de ce terme…
Il est vraisemblable – les travaux érudits de madame de Fontenay sur le sujet faisant autorité – que c’est grâce à sœur Trisquelle que ce verbe dérivé d’une onomatopée musicale serait entré dans le lexique commun au XIIIème siècle. L’origine a cependant été critiquée par la lexicographe Sophie Tellier qui a remarqué que le terme pouvait venir du bas-saxon Schtang signifiant se préparer une boisson chimique vaguement acidifiée et de couleur orangée qui fait mal au bide quand on la boit. Sur cette question abondamment débattue, il est toujours bon de se reporter à l’ouvrage classique de madame Frida Oumpapa sur « le bas-breton et le haut-normand au Moyen Age central », collection « langues baladeuses », éditions Ouest-France à Rennes…
Mais trêve de pédanterie ! Revenons sur la route !…
- Il ne s’agit point de fumure ou d’excréments mais de mon haleine, messire le troubadour…
Philippe O ne pouvait plus en douter désormais, il avait bien rejoint la bonne colonne. Un certain alourdissement de ses poches le lui confirma. 20 000 ducats venaient de se matérialiser en guise d’acompte – il l’espérait – pour la mission sinistre qu’il devait accomplir afin de s’enrichir cette fois-ci de manière définitive.
Killian interrompit Podane dont la générosité allait encore trouver à s’employer au détriment de la quête.
- Et c’est la raison pour laquelle nous ne tolérons aucune personne dans notre convoi. Nous nous en voudrions d’incommoder gravement quelque voyageur que ce soit… Bonne route, messire le troubadour.
Killian piqua des éperons les flancs de sa monture, bientôt imité par ses compagnons. Alourdie par les 20 000 ducats et son grand âge, la carne de Philippe O fut incapable de suivre le galop de la petite troupe… Même lorsque, au grand dam du cavalier, les 20 000 pièces de monnaie s’évanouirent comme elles étaient venues.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 0:20

Pour mener à bien une quête, la recette est connue. Il faut avoir une foi inébranlable, des guerriers aguerris, des belles pulpeuses et vite effarouchées, des méchants top niveau mais surtout, et plus que tout, il faut savoir où aller chercher l’objet ou la personne qui vous livreront la clé de tout le reste. Pour sœur Trisquelle, cette clé se trouvait dans un vieux parchemin qu’elle se souvenait avoir croisé jadis alors qu’elle imaginait trouver dans la science le fil de sa vie.
Le monastère de Saint-Abel-de-Cadix était né au IXème siècle avec la translation des restes d’un évêque ibérique tombé la croix à la main en s’opposant à l’invasion des soldats de Tarik ibn Ziyad en 711. Par des chemins restés secrets, la main du martyr, tenant toujours serrée la pauvre croix de bois sertie de rubis, avait échoué dans l’abbaye retirée au cœur des monts d’Arrée, ces montagnes bretonnes si vertes qu’elles ne connaissaient pas l’odeur de la neige. Simplement bénédictin à l’origine, Saint-Abel-de-Cadix avait été intégré au XIème siècle dans l’ordre de Cluny avant de faire défection au siècle suivant pour rejoindre l’ordre des Cisterciens. Cependant, la rigueur excessive de la règle impulsée par Bernard de Clairvaux avait conduit les moines à faire une volte-face peu réglementaire en indiquant qu’on ne les y reprendrait pas de sitôt. Il en avait coûté beaucoup à l’abbaye qui avait été rétrogradée au rang de simple prieuré dépendant de l’abbaye du Relec.
- Vous laisseront-ils entrer pour consulter ce parchemin ? s’inquiéta Podane. Il est à craindre que vous ne soyez vue par ces moines comme un loup entrant en bergerie.
- Ma fille, répondit sœur Trisquelle, il n’y a nul risque avec une vieille chose telle que moi. Je me suis encore cassée une dent ce matin en croquant dans un pain un peu sec et je tombe en décrépitude encore plus souvent que dans les escaliers. En revanche, si vous-même ou dame Katy pénétriez au-delà des limites de la clôture, il est à craindre que l’avenir de la communauté fût en grand péril. Songez que Saint-Abel est en dehors de tous les chemins et que les moines envoyés se perdre entre les murs de schiste bleu de l’abbaye correspondent au rebut des monastères de toute la Bretagne. Raison pour laquelle le prieur est assisté en permanence de deux hommes d’armes et qu’il a toute autorité pour serrer à l’isolement total tout frère ayant eu la moindre velléité d’évasion. Même une seule pensée peut vous conduire dans l’infime ergastule coincé entre le réfectoire et les latrines.
- C’est donc une sorte de prison que ce prieuré-là ? s’étonna dame Katy.
- On peut voir les choses ainsi… Mais notez que cette situation fait plutôt bien notre affaire. Ce monastère étant gardé en permanence, on y vient cacher les chartes de propriété et autres ouvrages dérangeants ou licencieux dont on veut donner à penser qu’ils ont disparu… Mais l’Eglise n’est point folle. Elle sait qu’elle a l’éternité pour elle et que ce qui n’a point aujourd’hui d’utilité pourra en avoir dans les siècles des siècles…
- Amen, lâcha par inadvertance Justin Bibor ce qui lui valut un regard noir de son seigneur et maître.
- Mais si le prieuré est gardé, comment pouvez-vous être sûre que nous y serons accueillis et que vous pourrez y rechercher le fameux parchemin ?
- Parce que le prieur et bibliothécaire est aussi un mien cousin, ma chère fille… Il est comme moi vieil et égrotant mais ce qui lui a été confié ne voit jamais le jour que pour quelques personnes dont j’ai l’heur de faire partie… Tenez, ici, il faut que nous passions entre ces deux buissons…
- Mais ma mère, fit Justin Bibor, entre ces buissons il n’y a…
- Oui, mon enfant, il n’y a rien… Ne vous avais-je pas dit que Saint-Abel-de-Cadix était en dehors de tous les chemins ?

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 0:45

L’heure passée à zigzaguer entre landes humides et forêts détrempées fut une des plus pénibles de ce début de quête. Un fourré ressemblait à un autre fourré, un arbre à un autre arbre, un roc à un autre rocher. Nulle trace pour se repérer, pour se donner un cap, pour avoir la certitude de ne pas être perdu. L’angoisse était palpable. Presque autant que le ciel gris, lourd et breton.
- Mais comment sait-on qu’on n’est point égaré ? questionna Podane.
- On ne le sait nullement, ma fille, répondit la mère supérieure. Ce n’est pas nous qui trouverons le prieuré c’est le prieuré qui nous trouvera.
Cette affirmation fort énigmatique trouva à s’éclairer lorsque, après de nouvelles pérégrinations et circonvolutions au cœur de la lande, un grand coup de corne tomba du haut d’un rocher.
- Le rocher Such’Ard, fit sœur Trisquelle… Un guetteur y passe cinq fois par jour. De là il surveille la lande. S’il voit une quelconque présence, il en réfère au prieuré. Mandé sur les lieux, mon cousin observe à son tour et s’il autorise la visite, il fait sonner l’olifant… Et pas n’importe quel olifant, l’olifant que le pieux Roland tenait entre ses mains valeureuses à Roncevaux !
- Un olifant qui n’a pas eu beaucoup d’effet sur sa défense, remarqua Mi-Mai.
- Mais quelle musicalité ! reprit l’abbesse… Voyez… Ou plutôt, écoutez !… Le son nous donne la direction à suivre pour gagner le prieuré.
- Ma mère, excusez ma curiosité, dit Podane. Je ne peux m’empêcher de mettre le doigt sur ce que je ne comprends pas.
- Et bien, commencez par arrêter de toucher ma joue gonflée par une rage de dents et regardez dans une autre direction, votre haleine devient proprement insupportable… Je vous ouïrai ensuite de bonne grâce.
La princesse s’exécuta elle aussi de bonne grâce et posa sa question qui se perdit dans le vent de la lande bretonne.
- Si on trouve le prieuré au son du cor, comment fait-on pour en repartir ?
- Voilà une question pleine d’intelligence, ma fille, et à laquelle je vais vous répondre aussi simplement que possible…. On suit le chemin qui part du prieuré et on se fie aux panneaux qui le jalonnent. On ne peut pas se perdre.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 12:57

Gérard de Kerbacoüet-Lousfaout, en religion frère Gillian du Hoquet, n’avait plus vu sa cousine Gwendoline depuis plusieurs années et, derrière la retenue propre à leur état monastique, leur émotion était palpable. Ils hésitèrent à s’embrasser et se donnèrent juste une forte brassée tandis que leurs yeux brillaient plus que de nécessaire. Sœur Trisquelle présenta à son cousin les membres de l’expédition dont elle avait pris la tête. Elle eut pour chacun un mot gentil et singulièrement pour la princesse dont elle appréciait la délicatesse et la hauteur d’âme. En revanche, frère Gillian s’excusa de ne point pouvoir mettre en relation nos héros avec les moines de Saint-Abel, ceux-ci risquant fort d’essayer de tirer parti de la situation pour prendre le large. Il insista au contraire pour les mettre en relation avec ses deux bras droits sur lesquels, dit-il, ils pourraient s’appuyer pareillement à lui.
- Voici frère Gujan et frère Mestras qui m’assistent dans la bonne gestion de ce prieuré. Ils ont tous deux servi à Saint-Jean d’Acre parmi les Hospitaliers. Ils y ont gagné force balafres au service de notre Seigneur et distribué tant de coups d’épée que leurs figures est là-bas assimilée à celle du démon. Autant dire que pour eux, surveiller mes douze salo… frères en religion n’est pas tâche démesurée et qu’elle leur apporte un repos bien mérité.
Frère Gujan était grand, blond et barbu. Frère Mestras était barbu, blond et grand. On aurait dit qu’il était tous deux sortis d’une même moule. Ils n’étaient guère bavards ce qui valait mieux car frère Gillian était lui fort dissert, soit qu’il eût depuis toujours ce travers, soit que la joie de retrouver sa chère cousine lui excitât le babil.
- Quelles sont les nouvelles du vaste monde ? demanda-t-il.
- Elles sont nombreuses et aussi vastes que le monde lui-même… Mais, cher cousin, depuis quand n’avez-vous point reçu de visites ?
- Nous eûmes la surprise de recevoir un frère bénédictin il y a deux jours ; il effectuait des recherches pour compléter m’a-t-il dit un arbre généalogique particulièrement complexe afin de régler une difficile succession. Mais il était pressé, étant sommé par son évêque de lui rendre compte au plus vite, et il n’a point trouvé le temps de répondre à mes interrogations. Le pourrez-vous chère cousine ? Qu’en a-t-il été au juste de cette bataille de Bouvines ?
Les plus érudits de nos lecteurs ou ceux ayant fréquenté l’école à une époque où la République se souciait de récupérer à son profit la gloire des rois des temps anciens savent que la bataille de Bouvines se déroula en 1214, soit sept années avant la geste actuellement en cours. On comprend donc encore mieux par cette simple soustraction dans quel isolement se trouvait le prieuré de Saint-Abel-de-Cadix.
- Le roi Philippe II l’a emporté sur les forces conjointes de ses ennemis. Ce félon de Ferrand de Flandre s’est rendu et il dort désormais en la forteresse du Louvre. L’empereur Otton a perdu sa couronne et le roi anglais Jean a perdu ses terres et a dû placer son destin entre les mains de ses barons qui lui ont imposé une Grande Charte…
- J’étais dans la plaine de Bouvines, intervint Killian… Une belle bataille au cours de laquelle notre Seigneur a choisi son camp et l’a fait savoir. Je puis si vous le voulez vous en narrer tous les détails. Cependant, cela sera pour une future visite car nous ne sommes point ici pour vous permettre de rattraper les conséquences d’un funeste isolement de sept années mais pour débusquer un manuscrit pouvant nous donner les clés du futur de notre geste.
- Vous avez raison, seigneur Killian, concéda la mère supérieure. Menez-nous, cher cousin, dans votre bibliothèque. Le temps nous presse et nous interdit tout retard.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 13:35

La réduction de l’abbaye en prieuré avait eu une conséquence architecturale majeure sur le monastère perdu dans la lande des Monts d’Arrée : tous les lieux surdimensionnés ou non utilisés avaient été réquisitionnés pour le stockage des fameux documents sur lesquels veillait jour et nuit le bavard Gillian du Hoquet.
- Ici, expliqua-t-il, se tenait auparavant le réfectoire des moines mais comme les membres de notre petite communauté sont généralement punis et se nourrissent dans leur cellule, nous y avons entassé les ouvrages les plus licencieux que les saints évêques de Bretagne ont préféré soustraire aux yeux les plus délicats. De grâce, gentes demoiselles, ne posez point vos regards sur les titres et les pages de ces ouvrages.
- Trop tard ! fit Podane…
- Il faudra songer à aérer, remarqua frère Gillian, la puanteur des latrines remonte jusqu’à ici…
- Et pourquoi croyez-vous que nous soyons en pleine geste ?! s’énerva le seigneur Killian qui tolérait de plus en plus mal que sa nièce ne fut point en odeur de sainteté dès qu’elle ouvrait la bouche.
- Qu’est ce que « Cinquante nuances de Grrrr… » ?
- Je ne sais si je dois vous le confier car l’histoire est fort dérangeante. Il s’agit d’une œuvre d’un maître en l’université de Paris qui a voulu compiler toutes les injures émanant du populaire lorsque celui-ci entend manifester son mécontentement et son courroux. C’est cru et au bout d’une dizaine d’occurrences le dégoût de poursuivre vous saisit.
- Et ce « Karma Sutra » ?
- Une série de prises de positions là aussi fort dérangeantes et qu’un esprit honnête ne saurait accepter… S’il vous plait, douces demoiselles, changeons de lieu. Vous ne trouverez point ici votre bonheur.
- Cela reste à prouver, mon père, déclara Katy-Sang-Fing dont la figure couleur pivoine disait qu’elle avait osé s’affranchir des interdits et tourner quelques pages en catimini.
On gagna par un couloir étroit et aveugle une ancienne cellule dont les murs avaient été tapissés d’étagères de rangement taillées directement dans la pierre bleutée de la région.
- Ici vivait frère Bernard du Pivot, celui qui me précéda comme prieur… Vous l’avez connu, ma chère cousine… Un homme de grande culture mais sourcilleux à l’extrême sur la valeur des mots et toujours la bouche pleine de questions pour vous faire accoucher ce que vous auriez voulu garder caché au plus profond de votre être… Il a lu chacun de ces manuscrits et les a annotés de sa main. Il a même exigé d’en faire recopier certains dont il trouvait la valeur si grande qu’il refusait l’idée qu’ils puissent disparaître un jour et échapper au genre humain. Je me flatte d’avoir été en mes jeunes années une de ces mains habiles qui ont couru sur le parchemin…
- Et en quoi ces ouvrages sont-ils dangereux ? questionna Mi-Mai.
- Ils professent des idées novatrices extrêmes et recèlent des révélations auxquelles le genre humain n’est point prêt encore à adhérer…
- Comme par exemple ?…
- L’idée qu’il ne doit y avoir nulle entrave au commerce et que les taxes, péages et autres droits d’octroi sont des obstacles qui nuisent au bien vivre des mécréants.
- Idée fort stupide en effet, approuva le seigneur Killian. De quoi vivrions-nous si de telles bêtises venaient à se faire ?…
- L’un de ces ouvrages raconte ce que serait le monde si Dieu était remplacé par une série de voix et d’images présentes à toute heure du jour et de la nuit dans la demeure de chacun telles ces visions qu’ont parfois les illuminés. Vous imaginez-vous la chose ?…
- Pas vraiment, concéda Podane. Ce serait comme si nos rêves et nos cauchemars prenaient vie ?…
- Quelque chose dans ce goût-là, oui…
- Est-ce ici, cher cousin, que se trouvent vos parchemins les plus rares ? questionna sœur Trisquelle dont les yeux qui brillaient devant tant de merveilles ne perdaient pas de vue l’essentiel.
- Point encore, mais nous y arrivons…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 16:14

Il y avait une double porte, chacune étant équipée d’une double serrure, pour accéder au saint des saints. Mais, chose extraordinaire, ces quatre serrures ouvraient avec une seule et même clé que frère Gillian tenait serrée tout contre lui entre le cilice et sa chemise.
- Quel est cet étonnant prodige, mon cousin ? s’écria sœur Trisquelle.
- Ce n’est point un prodige, chère cousine, mais bien un terrible aveu de paresse. J’ai des clés à ne plus savoir que faire et je perdais à chaque fois un temps considérable à retrouver les bonnes pour ouvrir ces portes. Alors un jour, j’ai demandé à frère Louis, notre serrurier, de mettre les quatre serrures au format d’une seule. Là où la chose est habile c’est que quelqu’un qui viendrait à s’emparer de mon trousseau principal les passerait toutes sans en trouver une bonne et, s’il venait à s’être emparé de celle que je porte sous mon aube, il chercherait en vain les trois autres. Dans tous les cas, l’intrus échouera à ouvrir cette double porte.
- Mais frère Louis, lui, sait…
- C’est le seul problème, vous avez raison… D’autant que frère Louis a réussi à quitter sa cellule en se jouant de la serrure pendant une nuit. Pourtant nous l’avions clos telle une huitre cette tête de bourriche… Le temps que Gujan et Mestras se lancent à sa poursuite dans la lande, il était loin…
- Ne craignez-vous point qu’il revienne se venger ?…
- Il serait bien fol de se jeter dans la gueule du loup… Vous savez bien désormais qu’on ne peut retrouver le prieuré sans le secours de l’olifant de Roland.
Frère Gillian enflamma une seconde torche avant d’entrer dans l‘ancienne réserve de grains du monastère. Cette double flamme ne fut encore pas suffisante pour qu’on puisse embrasser du regard l’intégralité des parchemins roulés les uns à côté des autres qui remplissaient l’espace clos de la pièce.
- Où chercher, ma mère ? questionna Katy-Sang-Fing. Il faudra des jours et des jours pour mettre la main sur ce parchemin. N’avez-vous quelque idée de son apparence ?
- Si fait, ma fille… Il a été scellé de vert ce qui n’est point commun… Le parchemin a une teinte bien particulière comme s’il avait été traité selon une technique expérimentale ; il est très clair, presque proche du blanc… Et, par-dessus tout, il y a trois rouleaux inclus les uns dans les autres chacun étant écrit dans une langue différente… Qu’avez-vous, mon cousin ? Vous voici bien pâle tout à coup…
- C’est que, ma chère Gwendo, il se fait un trouble en moi si profond qu’il me conduit aux limites de la défaillance. Ce que vous décrivez correspond trait pour trait au parchemin que mon visiteur d’avant-hier consulta abondamment pour son affaire de succession.
- Et où se trouve donc ce fameux parchemin ?
- Ici… Tenez, regardez !… La couleur presque blanche, le sceau de cire blanche et un… et deux… Et il n’y a pas de trois…
- Pas de trois ! Comment ça pas de trois ?!… Mais je vais vous faire danser au bout d’une corde, moi, si nous sommes venus jusqu’ici pour rien, explosa le seigneur Killian.
Sœur Trisquelle s’était emparée promptement des deux rouleaux pour mieux constater la disparition du troisième.
- Le texte était en latin, en grec et en araméen… C’est la version latine qui a disparu et il ne faut pas être très fort en thème pour deviner que ce n’est point un hasard. Mon cousin, il faut nous dire qui était ce visiteur et d’où il venait.
- Un moine… Un bénédictin…
- Nous savons cela…
- Il n’était pas bien grand, bredouilla frère Gillian.
- Voilà qui est mieux ! Mais encore ?
- Il se mouvait avec quelque difficulté, ses sandales étant selon lui fort peu adaptées aux terres humides et lourdes de la Bretagne.
- Cela est sans intérêt. Décrivez-le !…
- Il était petit…
- Pas bien grand, petit, nous n’avançons pas…
- C’est qu’il n’a guère montré son visage disant et répétant qu’il était un frère fort vilain.
- Il y a bien autre chose quand même… Pour le service de quel évêque a-t-il dit œuvrer ?…
- Autant que je m’en souvienne, il n’en a rien dit.
- Vous n’êtes pas bien curieux, mon cousin.
- La curiosité est un vilain défaut, se défendit le moine.
- Encore vilain ! s’exclama Jacques Olivier Killian de Grime… Ces répétitions ne peuvent être du simple ordre du hasard. C’est la Providence qui nous voyant désemparée nous guide. Il suffirait d’un détail encore… N’a-t-il rien laissé ce moine qui puisse encore nous apprendre sur lui et ses troubles motivations ?
- Attendez, je crois me souvenir que…
Frère Gillian écarta la torche du cercle des compagnons de la geste pour la tendre vers un espace sombre situé près de la porte.
- Oui, voilà, c’est bien cela… Ce maudit moine est arrivé avec cette petite échelle et il est parti si précipitamment une fois sa découverte faite qu’il l’a oubliée…
- Un escabeau !…
- Comme dans le champ à la sortie du souterrain secret, rappela Katy-Sang-Fing.
- C’est lui, termina Killian en serrant les points… Frère Vilain, abbé de Saint-Romuald… Mon vieil ami, mon quasi frère… Ce traître !…
- Point de Christ sans Judas, mon fils, dit sœur Trisquelle en posant délicatement sa main sur le bras musclé et tendu du chevalier… Cela n’explique pas, mon cousin, que vous ayez laissé repartir ce vaurien avec ce parchemin si précieux…
- Il m’avait dit l’avoir recopié dans le scriptorium… Par tous les saints, jura frère Gillian, que je suis sot ! L’exemplaire manquant a dû rester dans le scriptorium.
- Et où est le scriptorium ? demanda malicieusement Justin Bibor.
- Où voulez-vous qu’il soit ? Là où il a toujours été… A la place du scriptorium !

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 15 Jan 2013 - 19:07

Le scriptorium était une grande salle dans laquelle douze écritoires étaient disposés. Il apparût très vite que c’était onze de trop tant un seul paraissait servir. Ce que frère Gillian avait dit du rôle de Gujan et Mestras et, surtout, du manque d’aptitude et de sérieux des moines cloîtrées dans leur cellule ou dans la prison suffisait à comprendre que le prieur était le seul à s’astreindre au dur labeur de recopiage. Peut-être bien qu’un des deux anciens Hospitaliers lui donnait parfois un coup de main lorsqu’il fallait relier les pages recopiées mais selon toute vraisemblance cela n’allait point au-delà.
- Voilà ! s’écria le prieur soudain triomphant… Le manuscrit est bien resté ici ! Mon honneur est sauf !…
Il brandit le document blanchâtre couvert de mots en latin et de petits dessins vaguement naïfs.
- Voilà, répéta-t-il en tendant le parchemin à sa cousine. Quel bonheur que tout finisse bien !…
Sœur Trisquelle ajusta tant bien que mal ses bésicles, fronça les sourcils et tendit la feuille au seigneur Killian.
- Qu’en pensez-vous ?…
- Mais je ne suis pas capable de…, commença le chevalier.
- Je vous demande votre expertise et surtout vos yeux plus vifs que les miens. Vous savez votre latin n’est-ce pas ?…
- Qui ne le sait ?…
Mi-Mai, Justin Bibor et Katy-Sang-Fing éprouvèrent un soudain besoin de regarder la pointe de leurs pieds comme pour vérifier qu’ils disposaient du bon nombre d’orteils prévu par Dieu au jour de la Création. Ce manque de maîtrise de la langue sacrée ne pouvait que dire, mieux que leurs actes, leur situation d’infériorité dans la société de leur temps.
- Le manuscrit évoque la possibilité de lever un sort jeté sur une jeune femme avant sa naissance… Quel que soit le sort…
- Voilà qui est fort bien ! s’exclama la princesse.
- Poursuivez ! ordonna sœur Trisquelle.
- Il nous faudra pour l’y soustraire nous rendre jusqu’à la pointe la plus septentrionale des terres afin d’y recueillir le sang d’un narval… Qu’est-ce que cet animal ?…
- Une sorte de poisson licorne, répondit la mère supérieure… Poursuivez votre traduction s’il vous plait…
- Ensuite, nous devrons nous rendre au cœur des grandes steppes de l’Est pour y obtenir du grand conquérant Gengis Khan un sachet d’herbe aux vertus miraculeuses qu’il porte toujours attaché autour de son col…
- Toujours rien à remarquer ?…
- Il y a une sorte de dessin représentant une plante… Sans doute celle qui, broyée, donne l’herbe miraculeuse…
- Si vous n’avez rien d’autre à dire, seigneur Killian, permettez-moi de dire les choses telles que je les ressens, vous êtes un sot !… Comme bien des gens de votre caste de guerriers, vous avez le muscle épais mais pas la cervelle… Ne voyez-vous pas que ce parchemin est un faux destiné à nous égarer ?
- Mais c’est bien le parchemin que le frère a recopié avant de partir, intervint frère Gillian…
- Non, cher cousin… C’est le parchemin que ce fameux frère Vilain nous a laissé pour nous envoyer dans une mauvaise direction… Regardez ! Ici !… Ici !… Et là encore !… Des traces de grattage ! C’est un autre parchemin, proche par son aspect, qui a dû être dérobé dans votre bibliothèque. Il a été méthodiquement gratté pour faire disparaître l’encre ancienne et puis a été réutilisé. Alors, certes, les dessins sont les mêmes que dans les autres versions et l’écriture apparaît très proche mais ce n’est pas une traduction fiable… Dans mon souvenir, il n’était point question d’un narval mais d’une sorte de mammifère fabuleux avec un très long cou… Et puis me direz-vous comment ce parchemin supposé vieux de 300 ans pourrait connaître la terreur des steppes, Gengis Khan, dont le nom nous est à peine parvenu par des récits de voyageurs ?…
- Il y en a là-dedans ! s’exclama Justin Bibor en montrant sa tête.
- Pas assez encore, mon fils… Sans quoi je serais en mesure de traduire les parchemins en araméen et en grec… Et nous ne nous trouverions pas dans une impasse… A moins que renonçant à faire cette tête d’enterré vif, messire Killian de Grime veuille bien se souvenir qu’il est seigneur de la terre de Patakopoukoï en l’île de Chypre et qu’à ce titre il connaît mieux que moi la langue d’Alexandre et d’Irène…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 16 Jan 2013 - 1:57

Bien sûr les signes étranges lui parlaient mais tout cela était désormais rattaché à une partie de sa vie qui était loin derrière lui. Il ne savait plus rien de sa terre de Chypre, il ignorait ce qu’était devenue son épouse germanique et si l’enfant qu’elle portait au soir de son départ avait vu le jour. Alors oui, Jacques Olivier Killian de Grime avait appris à parler grec et même un peu d’arabe… et même un soupçon d’arménien… Cela suffisait-il à faire de lui un traducteur émérite ?
C’est une vue de l’esprit de croire qu’il faudra attendre le XVème siècle et la chute de Constantinople pour qu’aussitôt déferlent sur l’Occident les ouvrages et les traducteurs capables de faire ressurgir le passé grec. La Renaissance est une belle idée, jolie et terriblement romantique mais les historiens sérieux de notre temps savent qu’il y en a eu plusieurs au sein de cet âge de fer qu’on a appelé le Moyen Age. Le XIIème siècle, comme avant lui le temps de Charlemagne, a permis que des textes anciens ou arabes parviennent jusque dans les ateliers de copie du royaume de France. Voilà pourquoi sœur Trisquelle n’était point aussi ignorante de cet alphabet étrange et de ces mots mystérieux qu’elle ne l’avait laissé croire en un premier temps.
- Frère Gillian !… Un inconnu est entré dans la lande…
Le géant Mestras avait le souffle un peu court ce que le prieur ne sembla pas remarquer. Sans lui laisser le temps de reprendre haleine, il l’abreuva de questions.
- Homme ou femme ?
- Petit ou grand ?
- Clerc ou laïc ?
- A pied ou monté sur un animal ?
- Habillé en guerre ou en vêtements de travail ?
- Maigre ou gros ?
Lorsque Mestras eut satisfait à une quinzaine de ces questions, frère Gillian secoua la tête.
- Je ne le connais point cet inconnu… Qu’on le laisse tourner…
- Au contraire, mon cousin… Au contraire… Laissez venir à vous ce petit enfant… Si vous ne le connaissez point, je devine sans peine de qui il peut s’agir… C’est un troubadour qui nous accompagna sur une ou deux lieues à notre départir du monastère hier matin. Sa présence ici ne peut être fortuite. S’il nous suit, laissons-le nous rejoindre et nous ferons en sorte de savoir dans quel sombre dessein il a entamé cette filature…
- Comme vous voudrez, ma chère cousine… Mestras, faite sonner l’olifant de Roland… Et rajoutez un couvert à table.
Sœur Trisquelle rejoignit le seigneur Killian penché sur l’écritoire. Faute de pouvoir être utiles en quoi que ce soit, les deux damoiselles s’étaient retirées en un lieu qu’on devinera sans peine. Elles y trouvèrent la confirmation qu’elles avaient beaucoup à apprendre du monde et de certains de ses mystères. Quant à Mi-Mai et Bibor, moins attirés par les choses de l’esprit, ils accompagnèrent Mestras à la pêche au ménestrel.
- Qu’en pensez-vous ? demanda le chevalier après être parvenu au bout de la traduction de la page rédigée en grec.
- Cela me paraît plus proche des éléments que j’avais gardés en mémoire… Point de narval et de chevauchée vers le Nord… Quant aux steppes de Gengis Khan, elles ne nous verront point les fouler… Messire Killian, votre ami, frère Vilain, a une haute opinion de vous qu’il ait souhaité vous mettre ainsi face à des périls incommensurables… C’était pour lui la seule manière d’être certain de se débarrasser de vous.
- Il m’a déjà cru mort une fois… Peut-être trouve-t-il désagréable de me voir ressusciter ?…
- Vous blasphémez, mon fils !… Faute de grand Nord et de grand Est, où irons-nous donc ?…
- La quête exige de nous de ramener la recette d’une soupe qu’on ne prépare que dans un village du Gâtinais et la cueillette d’une fleur bleue qui ne pousse que sur le versant nord d’une montagne d’Auvergne. Je suis presque au regret que cette quête soit si facile… Il ne se trouvera aucun chroniqueur pour chanter nos exploits et les inscrire à jamais dans la légende des temps à venir.
- Méfiance, mon fils ! Méfiance !… Chacun de nos pas peut nous conduire au-dessus d’un piège. Vous le savez comme moi, il n’est rien de facile en ce monde. Seules des jouvencelles comme nos jeunes amies peuvent imaginer qu’il y aura toujours des fées pour couvrir nos routes de pétales de roses.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 16 Jan 2013 - 15:45

Philippe O se mit à trembler de tous ses membres lorsqu’il entendit tomber du haut du rocher Such’Art la sonorité lugubre de l’olifant de Roland. Il en était convaincu, on n’allait pas tarder à l’assaillir. Une bande de mécréants allait déferler du haut des hauteurs hautes qui l’entouraient pour le réduire en pièces et lui dérober le peu qu’il avait soit un luth mal accordé et un vieux sou fripé frappé sous le roi Louis le sixième. Lorsqu’il constata que rien ne venait, il se détendit et comprit qu’il lui fallait suivre les coups de trompe. Le problème c’est qu’il n’avait absolument pas d’oreille et, au lieu de se diriger vers Mestras qui cornait à s’en faire péter les veines du cou, il tourna le dos à l’appel de l’olifant et repartit vers le chemin qu’il se reprochait depuis un moment d’avoir quitté.
- Que fait-on ? demanda Gujan.
Mestras reposa l’olifant sacré qui ne trompait plus énormément à force d’avoir été embouché pour faire revenir le troubadour sur ses pas.
- Je n’en puis plus, fit Mestras… Le souffle me fait défaut et cette vieille corne menace de tomber en ruines si on continue… S’il ne veut venir, qu’il s’en aille ce maudit voyageur ! On a déjà assez de chats à fouetter comme ça…
- En parlant de chat, murmura Mi-Mai, est-ce que vous seriez contre le fait de garder deux petites souris ?… Nous vous expliquerons comment elles pourront égayer vos nuits de garde.
- Des souris ? s’étonna Gujan… Vous vous promenez avec des souris ?…
- Ce ne sont point des souris ordinaires, expliqua Justin Bibor… Elles sont vraiment douces, gentilles et très compréhensives.
- Mais alors pourquoi ne les gardez-vous point si elles sont telles que vous le dites ?
- Que voulez-vous, soupira Mi-Mai… Quand on est comme nous lancé dans une quête incroyable, on finit même par se lasser de l’extraordinaire…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 16 Jan 2013 - 20:07

CHAPITRE V
Ca se gâte en Gâtinais
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, parmi les pouvoirs qu’une hérédité maléfique lui avait octroyés, pouvait se déplacer dans l’espace beaucoup plus vite que la quasi totalité de ses contemporains à la surface du globe. Elle n’en usait qu’avec parcimonie car cela consommait beaucoup de son énergie vitale et la laissait ensuite fortement affaiblie comme après un énorme rhume ; elle devenait dès lors une proie possible pour les désenvouteurs et autres exorcistes de bas étage. Cependant, lorsque son miroir magique – réparé par un second ouvrier qu’elle avait eu le bon goût de ne point atomiser tout de suite – lui montra le terrible échec de Philippe O dans la lande, elle n’eut d’autre solution que de prononcer la formule magique lui permettant d’échapper à la gravité terrestre. Point de balai dans tout cela car Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, femme libérée avant l’heure – et pourtant comme tout le monde sait ce n’est pas si facile -, refusait absolument d’avoir recours à ce type d’objet trop connoté ménagère de moins de 50 ans.
Après un vol moins agité que sur un Boeing 787 Dreamliner, la créature maléfique qui avait décidé de mettre le monde entier à ses pieds - en commençant par une petite seigneurie du sud Limousin - se posa au cœur d’une épaisse forêt bretonne. Elle avait étudié la situation depuis le ciel et en avait déduit que Philippe O et - avec de la chance - les compagnons de Podane de Grime ne pouvaient que fréquenter cette route qui franchissait la Vilaine.

- Mon Dieu ! Vous m’avez fait peur !…
Philippe O avait fait un bond tel qu’il faudrait attendre Bob Beamon à Mexico pour trouver à le dépasser.
- Maîtresse, ce n’est pas une façon d’en user avec votre plus humble serviteur.
- Humble et serviteur ?!… Comme tu y vas ! Tu es aussi humble qu’un paon en pleine saison des amours… Quant à te prétendre mon serviteur, apprends qu’un mien serviteur doit me servir efficacement sans quoi je lui signe une décharge immédiate pour un long séjour en enfer, rayon petit tas de cendres dans un coin.
- Maîtresse, de grâce !… Vous n’imaginez pas les dangers et les douleurs qui ont été les miens durant ces dernières heures. Perdu dans la lande, j’ai été pourchassé par un animal invisible qui me courait sus en claironnant. La nuit m’a trouvé le ventre creux et la membrature cassée. Je n’ai eu pour paillasse qu’un tapis de mousse humide et pour abri qu’un plafond de feuillages mouillés. Depuis mon réveil, j’ai les doigts gourds et ridés, l’estomac dans les talons, les talons dans la boue et de la boue dans la bouche. Je ne puis plus ni chanter, ni pincer les cordes de mon luth. Voilà le triste sort de ceux qui vous servent…
- Tu me parles de douleurs, de souffrances et d’absence de repos… Je te parle de réussite. Combien de temps as-tu réussi à t’insérer dans la colonne de cette maudite sœur Trisquelle ? Combien ?…
Le hurlement de la maléfique Saint-Dieu défolia une partie des arbres alentours. Il ne fallait décidément pas l’agacer.
- Pas assez longtemps, je le confesse… Mais je suis resté sur leurs traces pendant toute une journée et une nuit et j’ai bien cru que j’allais les rejoindre lorsque…
- Lorsque…
- Lorsque je suis arrivé dans cette lande étrange avec son rocher bleu et son ciel de velours… Et là, il n’y avait plus de traces… Ou plutôt il y avait des traces dans tous les sens et il était impossible de les suivre. Et puis, il y a eu la bête… Avec son cri ignoble !…
- Tu es un âne, Philippe O ! Un âne !… Tu avais une chance inespérée de parvenir jusqu’au monastère de Saint-Abel-de-Cadix et tu l’as laissée t’échapper !…
Une nouvelle partie des feuilles, pourtant bien vertes et luisantes, se desséchèrent en un instant et s’abattirent sur le sol humide.
- Qu’est-ce que cela le monastère de Saint-Abel-de-Cadix ?…
- C’est un lieu plein de mystère qui échappe à la magie noire comme la mienne et qui abrite une partie des secrets de ce qu’ils appellent la sainte Eglise… Toi qui te flattes d’avoir couru le royaume en tous sens, tu ignores cela ?
- Ma foi, fit O en se frottant nerveusement le menton.
- Tu ignores qu’au-dessus de ce monastère le ciel est sans nuages et d’un bleu rare ?
- Maintenant que vous me le dites, je me souviens effectivement avoir entendu dire que Saint-Abel-de-Cadix a des cieux de velours… Et qu’on y trouve l’amour.. Chic ! Chic ! Chic !… Aïe ! Aïe ! Aïe !
Cela avait été plus fort qu’elle. La méchante Saint-Dieu avait eu un impérieux besoin de cogner sur le troubadour pour le ramener à une véritable obéissance (en ces temps-là, les châtiments corporels demeuraient fort heureusement tolérés et même recommandés).
- Si c’est une invitation à l’amour, elle est rude… pleurnicha Philippe O.
- Tais toi ! Je ne veux pas un amant… Tu entends ? Je ne veux pas un amant !… Mais toi, puisque tu aimes tant faire le joli cœur, circonviens la demoiselle de compagnie de la princesse et apprends d’elle où ils comptent aller dans ce sinistre équipage !…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 17 Jan 2013 - 12:36

Au départir du monastère de Saint-Abel, les effusions entre frère Gillian et sœur Trisquelle n’avaient déjà plus le caractère touchant des retrouvailles. De part et d’autres, on avait eu le temps en une journée de se souvenir de tout ce qu’on n’avait jamais aimé chez l’autre. Le prieur trouvait la mère supérieure beaucoup trop sûre d’elle ce qui ne pouvait qu’être un aveu de suffisance. Sœur Trisquelle s’était trouvée peinée de la légèreté de son cousin que frère Vilain avait berné sans qu’il ne s’aperçoive de rien ; d’ailleurs, il ne s’était pas davantage avisé que ce prieuré était une prison pour lui aussi et que ses talents, réels, ne seraient jamais récompensés par la hiérarchie de l’ordre. La lande des monts d’Arrée ne blanchissait peut-être pas, son ciel y était toujours d’un bleu capiteux, mais cela suffisait-il à combler une vie ? Elle, elle préférait la compagnie bruyante de ses sœurs et, de temps en temps, le piquant d’une aventure. Sa retraite du monde, elle la voulait animée.
- Où se trouve ce Gâtinais qu’il nous faut atteindre ?… Y fait-il froid ? demanda Katy-Sang-Fing, la seule qui voyait de la neige partout même où il n’y en avait pas.
- Il nous faudra traverser bien des fleuves et des rivières, cheminer par vaux et collines avant d’y parvenir, expliqua sœur Trisquelle.
- Sauf votre respect, ma mère, je ne vous ai point demandé le chemin à suivre mais une description de ce pays que nous cherchons…
- Une description, ma chère enfant ?… Mais que puis-je vous dire sinon qu’il s’agit d’un plat pays qui n’est pas le mien cerné de grandes forêts ? On y trouve des paysans opprimés par des seigneurs méchants et des rivières languissantes courant vers le fleuve de Seine… Voilà, vous sentez-vous plus informée désormais ?
- A peine, ma mère… N’avez-vous point de noms plus précis à me donner ?
- Eh grand Dieu, à quoi cela vous servirait-il ?!… Vous n’avez point étudié la géographie du royaume en vos jeunes années et vous savez ce que tous les jeunes de votre âge savent, c’est-à-dire rien… Vous dirais-je que la principale place du Gâtinais se nomme Montargis et que le fleuve qui la traverse est le Loing que vous n’en seriez pas plus avancée… Vous apprendrais-je que ce fameux Gâtinais se trouve à quasiment égale distance de Paris, Orléans et Nevers ? Allons ! Vous n’avez nulle idée d’où se situent des trois villes et de la manière dont elles se combinent dans l’espace… La bonne curiosité est saine, ma fille… Mais elle ne l’est vraiment que lorsqu’elle n’est pas le résultat d’une angoisse mais l’expression d’une véritable soif d’apprendre.
Ayant dit ce qui ressemblait au fond profond de sa pensée profonde, sœur Trisquelle éperonna sa monture pour se donner du champ et méditer. Elle venait de se rendre compte qu’elle avait été méchante et désagréable. Comme si une faille en elle s’était rouverte au contact de son cousin Gérard, une faille qui l’aurait ramenée elle et son caractère à des âges passés où elle ne parvenait pas à contrôler une impulsivité et une violence qui ne pouvaient cadrer avec ses fonctions présentes.

Philippe O et Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avaient défini une stratégie certes rudimentaire mais qu’ils pensaient efficace pour que le troubadour reprenne contact avec la colonne du seigneur Killian. Le musicien se planterait à cheval au milieu du pont de la Vilaine et ne consentirait à s’écarter que si on voulait bien de lui comme compagnon de route.
- Et s’ils veulent te dégager de là par la violence, tu n’as pas de crainte à avoir, mon poussin, je te couvre…
Et pour rappeler la puissance de ses pouvoirs, la méchante sorcière fit se lever une tempête de poussière noire qui interdit tout franchissement du pont.
- Nous n’avons plus qu’à les attendre, fit-elle. Je vais me poster un peu plus loin et je te ferai signe lorsqu’ils arriveront.
- Fort bien, dit O… Il suffira d’un signe… Un matin… Un matin tout tranquille et serein… Quelque chose d’infime… C’est certain…
- Hein ?…
- Nous n’avons point parlé de mes émoluments, fit remarquer Philippe. 20 000 ducats cette fois-ci encore ?
- 5 000 et pas plus, concéda Saint-Dieu… Cela ne vaut guère plus… Mais en beaux ducats d’or neufs…
- J’aurais tout ce qui brille… Dans les mains…

La dame de Saint-Dieu, grimée en guenilles de vaurien en partie déchirées, regarda passer le petit convoi devant elle. Lorsqu’elle remarqua que sœur Trisquelle chevauchait en avant de la colonne, elle plongea rapidement sa main dans la poche de sa blouse terreuse pour en extirper la fève magique. L’occasion était trop belle et le calendrier enfin favorable.
- Je veux qu’un éclair jaillisse des nuages et pulvérise cette vieille rogne en la transformant en un millier de bulles ! Et je les regarderai exploser une à une en riant…
La fève magique sembla hésiter puis, tout en se mettant à trembler, se colora de vert sans émettre de message négatif. Un long sifflement déchira l’air, une bourrasque de vent traversa la forêt, une langue de lumière aveugla tous les humains à deux lieues à la ronde. Le terrible éclair, appelé par les vœux maléfiques de la reine des semi-ténèbres, frappa.
En un instant, la vieille carne montée par Philippe O se trouva transformée en petites sphères humides et piquantes qui s’égayèrent dans le vent. Le cavalier soudain sans monture se trouva plus que désarçonné, chuta et, dans son malheur, heurta la rambarde du pont avant de choir dans la Vilaine. Plouf !!! Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu partit alors dans un éclat de rire monumental et inextinguible qui contrastait avec ses sentiments les plus profonds. Elle avait émis la volonté de rire en voyant s’envoler les petites bulles… et elle riait ! Sans que son cerveau, sans que le tréfonds mauvais de son âme y puisse quelque chose. Cette fève magique des rois mages avait de prodigieux pouvoirs mais il ne lui restait qu’un vœu pour en profiter… Et il faudrait attendre encore sept longues journées avant de pouvoir en user.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 17 Jan 2013 - 19:28

- Par Dieu ! Aidez-moi… glou glou !… Je ne sais… glou… pas… glou… nager
- Entendez-vous cet appel ? demanda Podane qui cherchait à attraper les bulles qui volaient vers elle.
- Non, moi j’entends le rire de cette vieille folle là-bas, rétorqua le seigneur Killian. Et si nous étions encore en Terre sainte, je lui aurais fait rentrer en gorge à coups d’épée ce rire satanique…
- Ce n’est pas chrétien, fit sœur Trisquelle en levant un index sévère (l’autre l’étant moins car planqué avec ses camarades à l’intérieur d’un poing serré autour de la bride de sa monture).
- Glou… glou… approuva bruyamment Philippe O.
- Mais qu’est-ce au juste ? demanda Katy-Sang-Fing en sautant en bas de sa monture et s’approchant du parapet…. Tenez, regardez !… Là !… C’est un homme qui se noie…
- Un homme ?… En êtes-vous bien sure, dame Katy ? Il y a, me semble-t-il, beaucoup de fanfreluches au poignet qui dépasse et du cheveu sur la tête bien plus que de raison… J’opinerai que c’est une dame qui se noie dans la Vilaine…
- Un homme vous dis-je, martela Katy. Il est Vilaine !
- Eh bien, admettons que ce soit un homme, reprit Mi-Mai… Mais c’est bien un cas alors…
- Admettons le… Mais le cas se noie !…
- Eh bien, qu’attendez-vous ? ricana Mi-Mai. Plongez si vous en pincez pour lui !…
- Il me faudrait pour cela me dévêtir et pour un empire je ne peux me dévêtir…
- Gloooooooooooouuuuuuuuuuu !
Faisant fi des conséquences pur sa pudeur et pour sa belle santé, Katy-Sang-Fing ôta sa longue pelisse en hermine grise et se jeta dans le fleuve. Philippe O n’était plus qu’un toupet de cheveux émergeant au-dessus d’une onde tourbeuse. Elle hésita encore un moment, se demandant si le jeu en valait la chandelle et s’il ne risquait pas d’y avoir bientôt des chandelles autour de son « je », son corps embaumé et prêt à mettre en terre.
- En plus, elle n’est pas chaude, murmura-t-elle. Cela change des bains bouillants du château.
Enfin, Katy se lança sous les regards inquiets de ses compagnons de route. Elle agrippa le troubadour par les poils qui dépassaient encore et tira. La molle stature de O bascula de l’horizontale vers la verticale et la tête aux yeux exorbités du noyé en devenir émergea de l’onde impure offrant un imposant contraste avec le tableau plus tardif de Botticelli.
La grève herbeuse accueillit les deux corps épuisés. Katy resta un moment allongée sur le dos regardant le ciel se teinter de relents gris et lourds.
- Et en plus, il va neiger, pesta-t-elle…
A ses côtés, Philippe O ne bougeait plus… Ou, plus exactement, il était animé à fréquence irrégulière de soubresauts qui le voyaient recracher une partie des eaux de la Vilaine.
- Quel coup de folie ! lança le seigneur Killian, premier arrivé sur la rive. Vous auriez pu ne point en revenir.
- A qui aurais-je manqué, seigneur Killian ?… Il y a des jours que vous ne me faites plus le bel œil…
- Votre maîtresse vous aime…
- Qu’elle retrouve une haleine pure et fraîche et je n’existerai plus à ses yeux… Il est grand temps que je montre que j’existe et que je ne suis pas qu’une faire-valoir commode en cette geste, ne croyez-vous point ?
- Cessez de philosopher, dame Katy, et venez vous changer. Par ce froid haineux, vous allez croiser la mort…. Bibor, Mi-Mai, venez m’aider à redresser ce moribond… On a l’impression qu’il a bu toute la rivière.
Il fallut quelques bonnes claques pour que O consente à enfin ouvrir les yeux. La vision qu’il eut alors – trois hommes à la mine sévère – lui fit comprendre qu’il était bien loin du Paradis.
- Ah c’est toi ?! s’exclama Killian… Tu as de la veine que ce ne soit pas moi qui ai plongé pour te sauver. Je t’aurais lesté de cailloux pour que tu dormes longtemps tout au fond de la rivière…
- Mon luth ! s’exclama le troubadour. Où est mon luth ?…
- Dans l’eau, par Dieu !… Et il y restera ! La seule geste que tu pourrais avoir eu à chanter avec est la nôtre et, je te le redis, nous ne voulons pas de toi en cette aventure !
- Mais je n’avais point fini de le payer encore !… Je devais encore 20 livres tournois au facteur italien qui me l’avait vendu… Que vais-je devenir sans mon instrument ?
- Un muet ! Et cela vaudra encore mieux !… Prends-en ton parti. Dis-toi que c’était ton luth final… Allez, groupons-nous et demain on verra si on peut encore sauver ton genre humain…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 1:37

Faute de monastère à proximité et d’auberge accueillante dans les environs, Killian avait décidé de passer la nuit près de la rivière. Il avait envoyé Justin Bibor couper du bois pour le feu tandis que Mi-Mai commençait à passer en revue les denrées disponibles dans les fontes de la jument transformée en bête de somme depuis que Philippa avait quitté la quête. De son côté, Killian avait entrepris de dresser la tente en peau de chèvre où, au mépris de la différence de sexe, tous passeraient la nuit.
- Qu’il est plaisant de regarder ces hommes travailler n’est-ce pas ? remarqua sœur Trisquelle.
- Ils ont la force… N’est-ce point normal ?…
- C’est qu’ils n’ont point compris encore que nous pouvions faire aussi bien qu’eux dans tous les domaines, rajouta la mère supérieure. Prions le Seigneur pour qu’ils l’ignorent encore longtemps… Nous n’en serons que plus à l’aise pour affirmer ce que nous sommes…
- Et que sommes-nous ? demanda Podane.
- Vous, ma chère fille, vous êtes une rêveuse. Votre monde est peuplé de fleurs en boutons et vous attendez avec impatience de les voir éclore… Un jour viendra pourtant où vos yeux se décilleront et là…
- Là ?…
- Il sera temps de faire des choix importants…
- Et moi, ma mère ? questionna dame Katy.
- Vous êtes une ambitieuse, ma fille. Vous ne croyez plus aux rêves, vous avez décidé qu’il était temps de les vivre. Sans cela, auriez-vous plongé tout à l’heure pour secourir ce malheureux ?
- C’était de la bonté, intervint Podane. J’aurais dû le faire moi-même… Ou un de nos hommes…
- Mais personne d’autre que dame Katy ne l’a fait… Parce qu’elle a des choses à montrer au monde… A commencer par elle-même…
Katy-Sang-Fing balaya d’un revers de main ces affirmations. Il commençait à neiger, elle avait d’autres soucis que les réflexions d’une nonne aigrie.
- Vous lisez en nous, ma mère…
- Chère princesse, je ne lis que ce que vous voulez bien montrer… Toutes deux, vous êtes des livres ouverts… Je n’en dirais pas autant de votre oncle, ni de notre nouvel ami qui déambule le long du fleuve en espérant que les flots vont lui rendre son luth. Eux ferment leur cœur et leur regard à toute analyse… C’est pourquoi je voudrais profiter de ce moment où nous sommes seules pour vous conseiller de vous en méfier.
- De mon oncle aussi ?…
- De votre oncle surtout… Il n’est point cohérent dans ces propos… Il a affirmé pouvoir narrer le détail de la bataille de Bouvines y ayant participé alors qu’il aurait dû il y a sept ans être sur son île de Chypre… Il a parlé de son mariage en Orient mais a aussi mentionné plusieurs femmes qui auraient été l’amour de sa vie… Sans compter les avances faites à sœur Marie de Bon Secours…
- Qui ça ? interrogea dame Katy.
- Philippa…
- Ah oui…

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait de multiples talents mais un certain génie de la maladresse. A peine revenue dans son antre, elle avait malencontreusement actionné un bouton marqué « Surtout ne pas toucher ». Aussitôt, son fameux miroir magique s’était mis à dérailler lui interdisant de voir les progrès de la quête de Podane de Grime. A la place, elle captait une émission sur des chevaliers montés sur des monstres pétaradants traversant de vastes étendues désertiques à grande vitesse. Une autre forme de quête à laquelle elle ne comprenait rien et ne trouvait aucun intérêt… Quelques coups dans l’appareil n’ayant point réussi à le remettre en bon ordre de marche, elle avait décidé à contrecœur de contacter sa haute ligne installée au sommet du donjon de son château.
Le responsable de la haute ligne était un petit homme bourru et barbu, féru de toutes les nouvelles technologies (de l’époque, cela va sans dire) mais aussi capable de percer les secrets des cœurs les plus endurcis. Raison pour laquelle, la baronne de Saint-Dieu, qui avait bien des failles à cacher, hésitait avant de faire appel à lui… Mais là, elle ne pouvait guère agir autrement ayant déjà la désintégration de deux techniciens du service après-vente sur ce qui lui tenait lieu de conscience.
- Allez me chercher le sieur Vic, commanda-t-elle à son âme damnée.
- Le sieur Vic ?… Mais…
- Quoi encore ?…
- Pendant que vous vous étiez éclipsée, il est parti…
- Comment ça, « parti » ?…
- Il a estimé qu’on ne faisait pas assez appel à ses services et qu’il trouverait aisément à s’employer ailleurs… Il a bouclé ses malles, a pris sa carriole et il est parti…
La baronne de Saint-Dieu secoua la tête avec consternation. Elle imaginait ce Vic faisant sac et malle… Une vraie foire tant son logis était encombré d’objets sans utilité connue qu’il avait dû entasser tant bien que mal.
Eh bien, puisqu’il avait fui, il ne lui restait qu’une chose à faire. Oublier sa fatigue, sa lassitude et ses envies de détruire le monde avec son dernier vœu de fève magique pour rattraper Vic par la peau du cou… et des fesses s’il n’y avait pas d’autre moyen d’y parvenir.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 2:42

L’abbatiale Notre-Dame-des-Artichauts était glaciale. Dehors, la neige s’était mise à tomber à gros flocons mais ni le froid, ni la perspective d’être la première le lendemain matin à aller casser la glace pour puiser l’eau ne détournait sœur Marie du Bon Secours de son ouvrage. Elle avait entrepris de crayonner sur des parchemins collés sur le sol la réplique de ce qu’elle entendait reproduire sur la voûte une fois obtenu l’accord de la mère supérieure. Cela ne plaisait guère à sœur May Lay qui dirigeait la communauté en l’absence de la mère supérieure.
- Vos dessins, ma fille, sont proprement inconvenants !… Jamais notre mère n’acceptera de voir éclater ses formes et ses couleurs sur les parois de notre sainte église. Regardez ces artichauts, on dirait des… des… Oh je n’ose pas prononcer ce mot odieux… Et ces radis roses, ce renflement… On a l’impression qu’ils vont vous sauter au visage… et ailleurs... Et ces melons, on dirait des… oh, Seigneur, pardonnez-moi d’employer ce mot dans votre sanctuaire… On dirait des fesses !!!… Tout ceci est ignoble et bien trop vivant et suggestif pour être le fruit d’une âme honnête…
- Mère Trisquelle n’était point que je sache malade ou empêchée lorsqu’elle m’a demandé de réaliser ce projet…
- Elle était peut-être tout simplement troublée et attaquée de manière insidieuse par le Malin…
- Avouez, ma sœur, que vous avez peur du changement et que ce qui est nouveau vous dépasse…
- Je ne vous répondrai pas, répondit sœur May Lay avec un petit ton sec qui finit de mettre l’ancienne Philippa de Vivarais au comble de la fureur.
- Eh bien, le plus simple est encore de lui demander ce qu’elle en pense… Où se trouve-t-elle ?…
- Comment le saurais-je ?
- Me prenez-vous pour une niaise ?… J’ai bien vu le pigeonnier derrière le dortoir et j’ai entendu arriver de nouveaux volatiles chaque jour depuis le départ de la mère supérieure. Je ne l’imagine pas vous abandonnant totalement ce monastère sans vous mander de ses nouvelles et vous donner ses instructions. Où est-elle ?…
Prise au piège au centre du terrain d’affrontement, sœur May Lay ne put botter en touche pour se dégager.
- Aux dernières nouvelles, elle serait quelque part au sud de Rennes et en route vers Laval…
- Fort bien !… Je partirai demain matin avec mes croquis pour obtenir son accord. Peut-être alors accepterez-vous de regarder mes dessins pour ce qu’ils sont et non pas comme la résurgence de vos pensées les plus disconvenantes.
- Vous ne pouvez partir ! s’emporta sœur May Lay. Vous avez fait des vœux…
- Des vœux provisoires… Je les reprends donc… Demain, je partirai… D’ici Laval, j’aurais rattrapé la mère supérieure. D’ici Laval j’aurais son aval. Et vous, votre fierté, il faudra bien que d’ici Laval vous la ravaliez… Bonne nuit, ma sœur.

- Eh bien, Vic !… Que me faites-vous courir par ce temps froidureux ?… N’avez-vous point honte de faire ainsi faux bond à votre maîtresse ?…
- Où cela une maîtresse, baronne ? Dans la représentation que je me fais du rôle d’une maîtresse, il y a ce je ne sais quoi d’autorité qui fait qu’on se sent petit et tout le moins en même temps indispensable. Depuis que vous m’avez promu sur la haute ligne au sommet du donjon, c’est comme si je n’existais plus à vos yeux. Loin des yeux, loin du cœur et, sous mon apparence de petit géant bourru, j’ai un cœur qui bat.
Essoufflée par sa course, Saint-Dieu ne sut quoi répondre. Manque de respiration et manque d’inspiration allaient souvent de paire chez elle ce qui la faisait souffler d’abondance.
- Vous voyez, reprit Vic le débrouillard, vous ne supportez point d’écouter mes remarques. C’est comme si vous craigniez de m’entendre…
- Je ne crains pas de t’entendre, bougre de susceptible… Je crains la puissance de ta raison dont je sens bien qu’elle pourrait éteindre mon propre esprit de vengeance… Que je te demande de venir réparer mon miroir magique et tu vas encore me tenir des discours sans fin pour m’expliquer avec des mots savants auxquels je n’entends rien pourquoi je suis telle que je suis et pourquoi il serait temps que je m’amende…
- Que je m’amendas…
- Quoi Amanda ?… Tu trouves que je n’ai pas assez de prénoms et tu veux en plus m’en rajouter un ?
- Non, dame Anne-Charlotte-Romane… C’est un imparfait du subjonctif…
- Eh bien, tu remballes ton truc imparfait qui est subjectif et tu rentres à grande vitesse au château pour réparer objectivement mon miroir magique…
- C’est vrai, baronne ?… Vous me laissez m’en approcher ?…
- Ne viens-je point de te le dire ?
- Oh, si j’osais !… J’ai idée de quelques améliorations décisives qu’on pourrait y ajouter… Une application permettant de savoir si on est la plus belle du monde… Comme cela le matin en vous levant, vous sauriez…
- Contente-toi de faire ce que je te demande, âne bâté ! Je me moque de savoir si je suis la plus belle du monde… Ce que je veux savoir c’est si je suis la terreur du monde ! Car le jour où je le serais, quand les rois, les empereurs et le pape viendront me manger dans la main, alors je pourrais mettre en œuvre mon plus grand projet… Celui qui fera de moi la maîtresse de toutes les âmes… Le LU !
- Le LU ?!… Qu’est-ce que ceci ?…
- Je t’en ai trop dit.. Avoue-toi heureux de ne pas être foudroyé sur place d’en avoir appris autant. Rentrons !…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 14:44

A la mi-nuit, alors que la neige étendait son manteau blanc et que les petits enfants des alentours s’étaient jetés à genoux les yeux vers le ciel en espérant la venue d’un grand bonhomme rouge, un hurlement lugubre fit bondir tous les occupants de la tente.
- Qu’est-ce que c’est ? demanda Katy-Sang-Fing les cheveux éparpillés autour de ses blondes épaules.
- Un nouveau souci, je le crains, répondit le chevalier en repoussant son épaisse couverture en poil de chèvres…
Comme pour confirmer les dires de son maître, Justin Bibor passa la tête par l’ouverture de la tente.
- Une bande de détrousseurs… Je viens d’en tuer un d’une flèche en plein front… Mais les autres approchent…
- Combien sont-ils ?…
- Impossible à dire… Entre peu et beaucoup… Mais guère plus…
Le seigneur Killian secoua Mi-Mai qui, venant à peine de terminer son tour de garde, était le seul à ne pas avoir bronché malgré l’agitation.
- Voilà ce qu’il en coûte de ne pas chercher un abri sûr, persifla sœur Trisquelle à qui manquait le confort douillet d’une paillasse jetée à même le carrelage froid de sa cellule.
- Ce n’est pas le moment de me faire la morale, ma mère, rugit Killian… Mi-Mai, par tous les saints, dépêche-toi…
Nouveau hurlement. Tout aussi lugubre que le premier. Mais plus proche…
- Encore un ! triompha Bibor… Ils sont nombreux mais ils ne sont pas malins… Ils viennent s’empaler sur mes flèches.
En combattant avisé, Killian de Grimes n’avait pas édifié la tente n’importe comment. Il l’avait adossée au soubassement du pont de pierre ce qui interdisait toute attaque de revers. Les chevaux étaient attachés à proximité et ne pouvaient être razziés par les brigands. Si ceux-ci voulaient détrousser les voyageurs, ils devaient oser une offensive frontale. Ce qu’ils faisaient et ce qui, aux dires de Justin Bibor, leur avait déjà coûté deux hommes.
Killian et Mi-Mai sortirent de la tente ce qui occasionna un appel d’air glacial qui rapprocha instinctivement les trois femmes.
- Par Dieu, Podane, ne dites rien ! Nous n’avons point besoin de voir la puanteur venir s’ajouter aux frimas…
La princesse secoua la tête en signe de bonne compréhension. Elle devait déjà faire de véritables efforts pour ne pas tympaniser ses compagnes. C’était le premier véritable péril de la quête et elle se rendait compte que le courage qu’elle estimait avoir dans ses veines s’évanouissait déjà.
Dehors, on n’entendait que le vent, des chocs métalliques entre épées et quelques râles indistincts. Rien qui put donner une véritable indication sur la manière dont tournaient les événements.
Jusqu’au moment où une main traversa l’ouverture de la tente… Une main suivie d’n bras… Lui-même suivi d’une épaule… Epaule qui précéda une tête inconnue fendue d’un rictus mauvais… Laquelle s’effondra dans la tente en faisant jaillir une gerbe de sang…
Podane dut se mordre les lèvres jusqu’au menton pour ne pas crier. Katy-Sang-Fing n’eut pas la même retenue et libéra de longues stridulations haletantes qui ne se calmèrent que lorsqu’elle vit la tête se détacher lentement de la base du cou. Quant au troubadour, placé dans un coin, il s’était jeté à genoux et révisait en accéléré tout son chapelet.
- Que va-t-il se passer ? questionna dame Katy…
- C’est pourtant facile à imaginer… Regardez-le ! fit sœur Trisquelle en désignant Philippe O abimé dans des prières qu’il malmenait sans vergogne… Nous allons succomber… « Le cas » prie, c’est fini…
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 15:26

Fort heureusement, il n’en fut pas ainsi que mère Trisquelle l’avait imaginé. Le fracas des armes cessa graduellement et la nuit retrouva son calme. Un à un, les trois défenseurs de la quête regagnèrent l’abri de la tente. Epuisés, couverts de sueur et de sang, mais bien vivants. Une publicité vivante pour les bonnes leçons du chevalier scandinave Arkad Omia qui les avait formés au château de Grime.
La princesse Podane osa alors faire remarquer d’un geste angoissé que la tête du malandrin décapité avait roulé jusqu’entre ses pieds et que le regard vitreux du mort était fixé sur une partie de son anatomie que seules quelques marâtres avaient inspectée jusqu’alors. Le seigneur Killian attrapa la tête par les cheveux, toisa un instant l’adversaire défunt et balança cette présence superflue hors de l’abri.
- Vous vous êtes battu comme un lion, par Dieu ! s’exclama dame Katy en essayant de se jeter dans les bras de son héros. Gare à ceux qui voudraient encore se mettre au milieu de notre chemin. Vous les exterminerez tous, ô vous notre lion par hache, épée ou fléau d’armes.
Le chevalier repoussa sans véritable délicatesse la damoiselle. Il avait soif ! Soif d’un bon vin propre à étancher la peur qui lui courait encore dans les veines mais soif aussi de comprendre les raisons d’un tel assaut. Il fallut cependant faire chauffer le vin sur le foyer pour lui donner une température susceptible de lui redonner un autre goût que celui, insipide, du glaçon.
- Il a du corps ! lâcha le seigneur Killian.
- C’est un petit vin que nous faisons venir de la région de Tours, expliqua sœur Trisquelle.
- Je ne parle pas du vin, ma mère… Mais de cet homme… Admirez cette carcasse, cette épaisseur… Voilà un homme qui était bien nourri et ne se serait pas risqué à attaquer par une nuit de neige des voyageurs égarés sans une bonne raison. Cette raison n’était point la faim, ni sans doute la pauvreté car voici que dans sa poche je découvre vingt livres tournois en petite monnaie… Alors, mes amis, qu’en pensez-vous ?
- Qu’il n’attaquait point de vulgaires voyageurs mais bien certains voyageurs seulement…
- Fort bien vu, Bibor… Tu es moins niais que ce que beaucoup pensent au château… Maintenant, la prochaine fois que des périls nous guetterons, n’attends point que les assaillants soient à cinq pas de toi pour les frapper de tes flèches…
- Je craignais de les rater par cette nuit sans lune, expliqua le jeune serviteur… M’adouberez-vous, messire, pour ces hauts faits ?
- Sans doute un jour si Dieu nous prête vie mais pour le moment tu es encore trop jeune et inexpérimenté… Continue à étudier et suis les conseils que je te prodiguerai…
- Me permettez-vous une remarque, seigneur ?
- Je t’écoute…
- Avez-vous remarqué ce signe au poignet de notre invité ?…
- Mais je n’ai rien au poignet ! s’exclama Philippe O.
- Je ne parlais point de vous, messire troubadour… Mais de cette homme-ci qui a perdu la tête en nous assaillant…
- Eh bien ?
Justin Bibor se saisit de la main du cadavre et l’approcha du feu pour que la lumière de la flamme puisse permettre à tous de voir ce qu’il avait constaté lors du combat au corps à corps.
- Regardez ce blason peint… Taillé d’or et de gueules à un lion rampant d’argent… Ne vous rappelle-t-il rien ?
- Si fait, Bibor… Nous l’avons tous vu à Limoges… Ce sont les armes que s’est donné l’évêque Ribaud de Bazétage…
- Croyez-vous, demanda dame Katy, qu’il cherche encore à récupérer ses souris ?
- Il serait fort en peine alors d’en circonvenir de nouvelles ce que je décrois, répondit Killian. Il m’est plutôt avis que notre quête le gêne…
- Ou qu’elle gêne quelqu’un de plus puissant encore et à qui il ne peut rien refuser, termina Podane qui n’en pouvait plus de tenir sa bouche close.
- Il serait peut-être bon, ma mère, que vous nous éclairiez sur ce personnage que vous fréquentâtes il y a peu, le légat de notre très Saint-Père, Scapinnochio de la Plancha.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 20:07

A l’auberge du Fruit d’Or, l’auberge la plus huppée de Rennes où descendaient toutes les huiles de passage, le retour de l’escouade conduite par Jehan Videtoi, seigneur de Platagonie, fut accueilli par des mines défaites. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu’il s’agissait d’un échec… et, justement, les deux personnages attablés devant les restes d’un gigot de poulet étaient de grands clercs. Le premier n’était autre que le fameux Scapinnochio de la Plancha, ancien évêque de Limoges devenu cardinal à Rome et légat dans le royaume de France, celui-là même que sœur Trisquelle s’apprêtait à décrire au même instant à ses compagnons (nous lui laisserons donc le soin d’effectuer elle-même cette description dans la partie suivante). Plus important encore au sein de la sainte Eglise était son comparse du soir, l’abbé Alfredo de Mozarella, un géant vêtu en homme de guerre mais dont les gestes gracieux disaient la préciosité et la grande culture.
- Vous êtes des misérables amateurs ! s’emporta le cardinal. Trois hommes et trois femmes auront résisté à vingt guerriers armés de pied en cap et foulé leurs capes aux pieds. Qu’est-ce que cela, messire de Platagonie, sinon un échec, une catastrophe, une humiliation, une branlée ?
- Je n’ai point vu les trois femmes, répondit piteusement le seigneur de Platagonie par souci de ne pas surcharger son âme d’un mensonge même commis par omission.
- Raison de plus pour ne pas oser venir parader devant nous en exhibant vos blessures comme autant de trophées ! Vaincus vous êtes et vaincus vous demeurerez à mes yeux ! Quoi que vous fassiez !…
- Allons, votre éminence, intervint d’un ton doucereux l’abbé de Mozarella. Nous n’allons point faire tout un fromage de cette histoire et vous feriez mieux d’être plus coulant avec notre ami… Il a échoué, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat ni écorcher vif un homme. Nous aurons sans doute mal estimé la situation et sous-estimé notre adversaire. Nous serons plus prudents et plus habiles la prochaine fois… Que je sache, ce Killian de Grime et sa princesse de nièce n’ont point atteint encore la première étape de leur quête. Et quand bien même l’auraient-ils atteinte qu’il leur faudrait encore triompher des épreuves qui les y attendent…
- Je connais ce Killian de Grime, je sais ce qu’a fait ce chevalier en Terre sainte. S’il y en avait eu seulement cent comme lui, nous n’en serions pas réduits à défendre Acre et ses environs mais La Mecque et Médine seraient terres dans la main du Seigneur.
- Justement, fit l’abbé, pour notre projet, il est important qu’un tel homme soit avec nous plutôt que contre nous.
- Il préfèrera se jeter dans les flammes plutôt qu’accepter quoi que ce soit de moi…
- Et pourquoi donc cela ?… M’auriez-vous celé quelques faits au moment où vous nous avez ralliés ?…
- C’est de l’histoire ancienne… Une histoire de femme…
- De femme ?… Mais auriez-vous oublié, comme notre regrettable ami de Limoges, que le pêché de chair n’est point admissible pour gens de notre état ?
- Cet âne refusait de partir pour la Terre sainte où son courage ne pouvait que faire merveille… Nous l’y avons habilement poussé en soustrayant le trésor de son cœur.
- Voilà qui est fort heureux, votre éminence… Agitons à nouveau cette femme tant aimée sous son nez et il filera doux dans le sens qui nous conviendra.
- Monsieur l’abbé, vous ne connaissez point les hommes tel que Killian de Grime… Il ne se laissera jamais mener par la menace… Et puis de toutes les manières, cette femme n’est plus entre nos mains…
- Voilà qui est fâcheux…
Jehan Videtoi trouvait qu’on l’oubliait un peu vite. Il avait sept hommes morts, quatre estropiés et lui-même pissait le sang au même rythme que l’auteur de cette geste sa copie.
- Pouvons-nous prendre quelque repos avant de retourner à Limoges ?…
- Du repos ! tonna le cardinal de la Plancha. Et puis encore ?!… Vous voulez d’accortes chambrières et du vin jusqu’à plus soif ?… Vous n’êtes plus aux ordres de ce gros Ribaud mais aux miens et je vous ordonne de demeurer à attendre vos ordres pendant que nous conférons avec monsieur l’abbé.
L’abbé de Mozarella redressa sa haute taille, lança une bourse rondelette au mercenaire et avec un sourire qui démentait cette soudaine générosité lui conseilla d’aller soigner ses plaies au bourdeau le plus proche.
- Eminence, ce sont là des langues et des oreilles qu’il faudra empêcher de nuire, fit-il lorsque Jehan Videtoi eût vidé la place. Mettez-les entre les mains de Melba la Turinoise pour qu’elle apprenne à vivre à tous ces jeunes gens.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 20:57

Le fait de se sentir en accusation courrouça beaucoup sœur Trisquelle qui, ayant son franc parler, commença par se défendre.
- Vous n’osez quand même pas sous-entendre, mon fils, que c’est moi qui ai guidé ses spadassins jusqu’à nous ?
- Je m’interroge… Les gens d’Eglise forment à mes yeux une sorte de secte, un peu comme ces groupes que j’ai eu à affronter dans nos Etats de Terre sainte mais en bien plus solide et en plus puissant. Quand j’apprends que vous avez fréquenté il y a peu un homme que je tiens pour un ennemi intime, je ne peux que me poser des questions. Que voulait-il à une personne telle que vous ? Pourquoi avez-vous accepté si facilement de nous accompagner dans notre quête ? Comment expliquer l’envol régulier de pigeons pendant la nuit ?
- Et moi je me demande comment vous pouviez être à Bouvines et à Chypre en même temps ? Comment vous pouvez me demander de parler du cardinal de la Plancha que vous connaissez d’évidence encore mieux que moi ?
- Que de questions ! s’emporta Podane. On dirait que vous oubliez que nous sommes tous dans le même bateau. J’ai confiance en l’un comme en l’autre pour m’aider à acquérir la beauté et l’hygiène que je n’ai pas reçues à la naissance. Maintenant, ma mère, dites-nous pourquoi ce cardinal a souhaité vous rencontrer il y a quelques mois ?
- Puis-je avoir un peu de vin chaud ? demanda la mère supérieure. Pour m’éclaircir la voix et les idées…
Rien ne put empêcher le seigneur de Grime de trouver cette demande suspecte. De toute évidence, la nonne cherchait à gagner du temps pour mieux leur servir un récit calculé au plus juste. Cette suspicion se mua en certitude lorsque sœur Trisquelle cassa par inadvertance son gobelet en le fracassant sur une des pierres qui encerclait le foyer.

La nuit d’hiver tirait à sa fin. Philippa de Vivarais, éphémère sœur Marie du Bon Secours en religion, riait du bon tour qu’elle avait joué à sœur May Lay. Après lui avoir annoncé son départ pour le lendemain matin, elle s’était dépêchée de réunir quelques maigres affaires, ses précieux dessins et puis elle avait filé sans demander son reste. Une des mules du monastère s’était proposée de la conduire à travers la campagne bretonne enneigée, elle l’avait enfourchée et depuis, insensible aux bourrasques, aux flocons et à l’ivresse de la liberté, elle avançait à la rencontre d’une nouvelle étape de son destin.

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