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 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 18 Jan 2013 - 20:57

Le fait de se sentir en accusation courrouça beaucoup sœur Trisquelle qui, ayant son franc parler, commença par se défendre.
- Vous n’osez quand même pas sous-entendre, mon fils, que c’est moi qui ai guidé ses spadassins jusqu’à nous ?
- Je m’interroge… Les gens d’Eglise forment à mes yeux une sorte de secte, un peu comme ces groupes que j’ai eu à affronter dans nos Etats de Terre sainte mais en bien plus solide et en plus puissant. Quand j’apprends que vous avez fréquenté il y a peu un homme que je tiens pour un ennemi intime, je ne peux que me poser des questions. Que voulait-il à une personne telle que vous ? Pourquoi avez-vous accepté si facilement de nous accompagner dans notre quête ? Comment expliquer l’envol régulier de pigeons pendant la nuit ?
- Et moi je me demande comment vous pouviez être à Bouvines et à Chypre en même temps ? Comment vous pouvez me demander de parler du cardinal de la Plancha que vous connaissez d’évidence encore mieux que moi ?
- Que de questions ! s’emporta Podane. On dirait que vous oubliez que nous sommes tous dans le même bateau. J’ai confiance en l’un comme en l’autre pour m’aider à acquérir la beauté et l’hygiène que je n’ai pas reçues à la naissance. Maintenant, ma mère, dites-nous pourquoi ce cardinal a souhaité vous rencontrer il y a quelques mois ?
- Puis-je avoir un peu de vin chaud ? demanda la mère supérieure. Pour m’éclaircir la voix et les idées…
Rien ne put empêcher le seigneur de Grime de trouver cette demande suspecte. De toute évidence, la nonne cherchait à gagner du temps pour mieux leur servir un récit calculé au plus juste. Cette suspicion se mua en certitude lorsque sœur Trisquelle cassa par inadvertance son gobelet en le fracassant sur une des pierres qui encerclait le foyer.

La nuit d’hiver tirait à sa fin. Philippa de Vivarais, éphémère sœur Marie du Bon Secours en religion, riait du bon tour qu’elle avait joué à sœur May Lay. Après lui avoir annoncé son départ pour le lendemain matin, elle s’était dépêchée de réunir quelques maigres affaires, ses précieux dessins et puis elle avait filé sans demander son reste. Une des mules du monastère s’était proposée de la conduire à travers la campagne bretonne enneigée, elle l’avait enfourchée et depuis, insensible aux bourrasques, aux flocons et à l’ivresse de la liberté, elle avançait à la rencontre d’une nouvelle étape de son destin.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 19 Jan 2013 - 1:45

- Son éminence a été envoyée par sa sainteté le pape en mission sur les terres du royaume afin de rappeler de grandes vérités que notre siècle tend à oublier…
L’explication de mère Trisquelle fut accueillie avec scepticisme par tous ceux qui estimaient par avance qu’elle allait leur raconter des craques. Les autres gardèrent poliment le silence.
- Et quelles seraient ces vérités ?… Tout le monde connaît le message de Dieu et de son prophète Jésus… Y aurait-il des nouveautés ? Des ajouts au Nouveau Testament peut-être ? Un codicille secret ? Une date limite de vente ?
Podane eut un mouvement de recul. Comment son oncle pouvait-il proférer de telles ignominies en présence d’une femme ayant voué son existence au service de Dieu et des hommes ?
- Il nous a rappelé, raconta la mère supérieure, que notre obéissance devait d’abord aller à notre seigneur le pape avant que de se porter sur notre souverain.
- Rien que de bien normal, fit Katy-Sang-Fing. C’est ce que nous dit régulièrement frère Buvard lorsqu’il vient nous écouter en confession en application des canons du dernier concile du Latran.
- Justement… Et c’est bien ce qui m’a déplu chez le cardinal… Il ne diffusait pas un mais deux messages. Le premier, celui que je viens de vous rapporter, avait une logique qui n’était pas propre à m’émouvoir. Quand bien même certains textes rappellent qu’il n’y avait pas jadis un mais plusieurs papes, l’autorité de l’évêque de Rome ne peut être contestée car il est le successeur du premier des apôtres… Je me plie à cette autorité et je la vénère… Non, il y avait autre chose, une sorte de double langage… Comme si l’obéissance à notre seigneur le pape conditionnait autre chose…
- Et quoi ? questionna le seigneur Killian.
- C’est ce que je ne saurais dire, mon fils… Et ce qui me trouble depuis lors. Soit le cardinal pense qu’il sera le prochain pontife et il plaide en quelque sorte dans son intérêt propre… Soit…
- Soit ?…
- Soit… Je ne sais comment dire… Pourtant j’ai des mots à ma disposition, j’étudie depuis l’enfance mais jamais je n’ai perçu une telle confiance, une telle suffisance chez un homme. Il donnait l’impression d’avoir déjà entre ses mains une puissance extraordinaire et il semblait chercher à identifier ceux qui seraient sauvés par sa grâce et ceux qui seraient sacrifiés… Voilà, c’est cela… Comme s’il avait entre les mains la possibilité d’exercer lui-même le Jugement Dernier…
- Alors, il n’a point changé depuis vingt ans. Ce que veut Scapinnochio de la Plancha, il l’a. Quel qu’en soit le prix… Il me voulait dans sa suite pour son pèlerinage en Orient et il m’a eu… Jusqu’au jour où j’ai cessé de lui plaire et où il m’a abandonné aux mains des païens dans un vieux krak écrasé par le soleil. Cet homme-là se moque de Dieu et je suis prêt à parier qu’il se moque tout autant de Gilbert IV ou de celui qui lui succédera sur le trône de Pierre.
- C’est bien ainsi que je l’ai perçu, mon fils… Et pour le lui avoir dit sans ménagement aucun, je crains d’avoir précipité les tristes événements de cette nuit.
- Ne vous mettez point martel en tête, ma mère… Il doit savoir que je suis en chasse et il aura sans nul doute voulu éliminer la tâche noire que je puis être sur son honneur.
- Ma mère, mon oncle, intervint Podane, je ne sais si ma voix peut compter face à vos connaissances et à votre expérience mais il me semble que vous oubliez une chose. Cette quête n’est ni la vôtre, mon cher parent, ni la vôtre, sainte mère, mais bien la mienne. Et si monseigneur le cardinal veut l’empêcher c’est qu’il y a dans ma destinée une chose assez dérangeante pour qu’il y trouve intérêt. Avez-vous idée de ce que cela se peut être ?
Un silence se forma. Plus solide que le roc, plus épais que la soupe de sœur Lison de l’Ottebor, plus brûlant que la fièvre d’un samedi soir ordinaire. Un silence qui fut rompu par une petite voix encore tremblante venue du recoin de la tente.
- Je crois que je le sais… Mais si je vous le dis, promettez-moi de vous garder auprès de moi jusqu’à la fin de votre quête.

Trois jours plus tard, après un voyage sans nouvelle anicroche, la petite troupe entrait dans la riante cité de Montargis. Avec des pièces luisantes comme des sous neufs, Philippe O avait pu se payer une véritable monture, changer sa vêture râpée par ses mésaventures pour la mettre à la mode qui trotte et s’offrir un luth dernier modèle avec caisse en ronce de noyer (astuce de langue qu’il trouvait fort à son goût eu égard ses précédentes mésaventures). Dans sa tête, nul remords. Il avait réussi à retourner à son avantage la dramatique situation créée par l’attaque des hommes de l’évêque de Limoges. Pour cela, il avait inventé avec son bagout ordinaire une histoire abracadabrantesque qui mêlait un vieux parchemin royal, la jalousie de Blanche de Castille face à une rivale qui lui ravirait son époux, des affaires louches manigancés par des marchands génois et la malédiction jetée sur la princesse Podane. Philippe O pouvait se sentir le plus finaud des hommes. Il avait roulé deux esprits forts comme le seigneur Killian et la mère Trisquelle ; il se sentait de taille désormais à triompher de la baronne de Saint-Dieu dont les sorts (il l’avait constaté de visu) échouaient piteusement. Rien ni personne ne pourrait l’empêcher de redevenir ce qu’il avait été naguère, le prince des troubadours et le troubadour des princes.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 19 Jan 2013 - 15:38

CHAPITRE VI
Recette complet
- Je crois que j’ai compris !…
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu sursauta sur son trône tendu d’un tissu fleuri brodé d’or. Depuis combien de temps attendait-elle que Vic le technicien ait trouvé l’origine de la panne de son miroir magique ? Elle avait perdu le compte des heures et des jours ayant trouvé plus profitable d’occuper son temps à la préparation et à l’absorption de mixtures baptisées de noms savants : Toplexil, Broncolar, Tussilène, Makatussin nouvelle formule. Plus encore que l’alcool, ces potions censées apaiser ses colères noires l’avaient plongée dans un état d’abattement et une somnolence quasi permanente. La malédiction pesant sur Podane de Grime avait durant trois jours eu autant d’importance pour elle que la réfutation de la critique de la raison pure pour Matilde Seigner.
- Compris quoi ?…
- Le miroir… En fait, il fonctionne très bien et je tournais en rond sans pouvoir trouver de causes à son dysfonctionnement… Et pour cause…
- Vic, j’ai mal à la tête, le cerveau en compote et les méninges en purée… Parle moins fort et surtout plus clairement.
- Je vais essayer d’être clair… En fait, vous n’avez plus l’image tout simplement parce que vous avez perdu le don qui vous permettez d’utiliser le miroir magique…
- J’ai perdu mon don ? Mais quel don ?… Est-ce que j’ai une tête à donner un don ? Je ne suis pas un dindon pour donner un don… Dis donc !… Tu es complètement don… con…
- Tout ce que je sais c’est qu’il n’y a plus d’énergie pour animer ce miroir magique…D’où peut venir cette énergie sinon de vous ?… Depuis trois jours, vous êtes là, quasi immobile, les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes. Vous ne dormez plus, vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même…
- C’est vrai, concéda Saint-Dieu, j’ai un gros coup de mou…
- Et pourquoi cela ?…
- Je ne sais pas… Trop d’émotions sans doute…
- Des émotions, vous ?… Mais vous êtes au-dessus de cela !… Vous tueriez père et mère sans regret si cela n’était pas déjà fait depuis longtemps.
- C’est vrai…
- Ne voyez-vous pas un événement qui ?…
La baronne de Saint-Dieu se revit, à la sortie de la forêt, près de la Vilaine pliée en deux par une hilarité incontrôlable.
- Je sais, dit-elle… Tout cela c’est à cause d’un rire…
- Un rire ? s’étonna Vic…
- Oui, un rire… Alors évidemment pas un rire méchant et maléfique, un rire sournois et supérieur… Ah ah ah ah ah ! avec de vrais morceaux de rictus à l’intérieur. Non, le rire franc, bon, qui fait du bien partout, qui délasse… Ah ah ah ah ah… Celui qui fait mal aux côtes et te coupe le souffle… Après tu manques d’air… J’ai enchaîné un retour aérien là-dessus et voilà… Plus de forces…
- Il vous faudrait une bonne colère pour tout relancer…
- Une colère ?… Mais ça ne se commande pas une colère… C’est naturel, une colère…
- Certes, approuva Vic… Mais vous devez vous forcer… Comme le font les comédiens des champs de foire quand ils jouent des pantomimes…
- Mais tu veux que je me mette en colère contre quoi ?…
- Je ne sais pas… Contre le temps qu’il fait…
- Il fait froid, il neige et c’est l’hiver… Tout ce que j’aime… Les corbeaux se jettent sur les bêtes mourantes et les dépècent. Les terres sont gelées et les manants ont leurs greniers vides… C’est magnifique ce spectacle-là… Ca m’émeut, ça ne me met point en colère…
- Les impôts qui augmentent ?
- Mais tu es d’une bêtise, mon propre Vic ! Je suis châtelaine des domaines qui s’étendent des deux côtés de la forêt. Les impôts qui augmentent c’est à moi que cela profite.
- Alors la famine qui commence à régner dans le pays…
- Je ne manque de rien… Si j’étais bonne, je pourrais donner aux pauvres… Heureusement que j’ai reçu une bonne éducation…
- Et bien je renonce… Je croyais que vous alliez me donner l’occasion de vous servir enfin et je me retrouve avec une maîtresse qui est devenue gentille et prévenante, est incapable de colères, ne prend plus aucun plaisir à maltraiter son petit personnel et a abdiqué ses rêves de domination universelle.
- Non mais dis donc, sale morveux, petit larbin, je vais t’apprendre un peu à me respecter… Non mais c’est qui ici qui commande ?… Tu sais à qui tu parles, chiure de mouche ?! Tu as une idée de qui je suis ?… Attends, je maudissais déjà à tour de bras que tu tétais encore une amie à ta mère !…
Le visage pâle et tiré de la baronne de Saint-Dieu avait viré au rouge puis au cramoisi tandis que d’énormes gouttes de sueur perlaient sous sa coiffe en velours écarlate. Pour une colère, c’était une belle colère. Le miroir magique le comprit bien… Avant que Saint-Dieu ait eu le temps d’appuyer sur une de ses bagues aux pouvoirs terrifiants, le tain de la glace s’effaça et un message en lettres rouges se dessina « Vous avez 26 nouveaux messages ! ».

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 19 Jan 2013 - 21:33

Ce que Saint-Dieu put apprendre ce matin-là en consultant les messages sur son miroir magique, le lecteur le sait déjà en bonne partie. Elle ne manqua pas d’archiver le reçu faisant état du versement à Philippe O - effectué automatiquement - de la somme de 5 000 ducats vénitiens. Elle se concentra surtout sur le dernier message qui lui donnait la dernière position connue de la colonne des conquérants de la geste.
Le monastère Sainte-Denizot de Montargis était situé à la sortie nord de la ville dans une zone marécageuse et tourbeuse. Ici, les eaux du Loing, rivière excentrique, allaient et venaient en une infinitude de petits bras plus ou moins musclés. Il n’était pas rare que d’une année à l’autre, l’abbaye dut déplacer une partie de ses installations afin de tenir compte de la mouvance des ondes. Cela donnait une organisation étrange des lieux puisque l’église n’était point accolée au bâtiment principal et qu’il fallait franchir un petit pont de bois pour y accueillir. De même, le cloitre était pour partie ennoyé une partie de l’année ce qui faisait que les moniales avaient remplacé les activités du travail du sol par l’élevage piscicole de tanches, de carpes et de saumon de rivière.
Sainte Denizot n’existait pas. Comme dans le cas de Saturnin, évêque toulousain devenu Sernin au fils des siècles, le nom de la sainte avait connu une transformation par une savante succession de phénomènes linguistiques. Denise était une lavandière qui allait battre son linge tout près de chez elle dans les eaux du Loing. Un matin - ou peut-être était-ce une nuit ? - elle s’était endormie épuisée par la tâche quand soudain avait surgi un nègre noir. C’était un cavalier venu d’Afrique dans les rangs d’une armée de razzia mais qui n’avait point été arrêtée à Poitiers. Loin d’avoir le mal du pays, ce cavalier avait poursuivi seul sa découverte de terres si dissemblables des siennes. La suite, on la devine et on jettera dessus un voile pudique. Ils eurent beaucoup d’enfants mais ne purent se marier, le beau guerrier à la peau noire refusant d’abandonner une religion acquise depuis peu pour en adopter une autre. L’homme avait une haute rigueur morale et se tenait ferme face aux exhortations de celle qui partageait sa vie, ses nuits et ses jours, ses repas et ses coups de bambou. « Ce black est d’équerre » disait-elle désespérée lorsque son curé, pourtant simple et bon comme du vieux pain, la morigénait de vivre ainsi dans le pêché. Alors, un jour – oui là c’était bien un jour – Denise abandonna son grand noir et sa gamme complète de cafés au lait pour s’isoler seule au milieu d’une île du Loing pour méditer sur le drame de son existence. A la première inondation, elle se noya et on retrouva son corps de martyr de la foi et de l’amour flottant entre deux eaux, là où tout avait commencé. Denise des eaux fut l’objet très rapidement d’un culte et son corps turgescent fut conservé dans un immense sarcophage de verre autour duquel fut construite une petite chapelle. Deux siècles plus tard, la communauté bénédictine était reconnue par l’évêque du coin et une église jaillissait des terres humides et mouvantes des bords du Loing. Entre temps, Denise des eaux était devenue Denizot.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 19 Jan 2013 - 23:02

Philippe O trouvait la mission confiée par la baronne de Saint-Dieu plutôt plaisante. Conquérir le cœur de la belle Katy-Sang-Fing afin d’introduire un coin destructeur dans la cohésion de la petite bande de la quête n’était pas à proprement parler une corvée. Il s’arrangeait pour voyager au botte à botte avec elle, pour lui dire des poèmes qu’il avait écrit pour d’autres mais cela elle l’ignorait. Il n’avait guère à se forcer pour trouver de doux épithètes disant la vénusté de la damoiselle laquelle, étant encore fort naïve en sa fin d’adolescence (selon nos critères actuels s’entend) gobait le tout avec la voracité d’un Tsonga devant un Kinder Bueno. De fil en aiguille et de ville en ville, la sœur de lait de la princesse se prit sinon de passion du moins d’une douce amitié pour le troubadour ; elle en oubliait ainsi sa cruelle déception devant les faux assauts courtisans du seigneur Killian. On vit donc dame Katy et le poète prendre le frais le soir, après l’avoir pris toute la journée à cheval, en se racontant de galantes choses dont voici un bref aperçu :
- Messire O, vous qui avez connu les rues grenadines et de douces amantes à Nice, à Cassis et ailleurs, vous qui avez défendu la nana en la sublimant, vous qui fûtes celui qui ouit tant d’appels déchirants, vous avez continué à courir les chemins. Or jamais vous ne vous êtes posé près de l’âtre auprès d’une qui vous aurais dit « tes serres devront se refermer sur moi, je veux m’additionner de ton O » ?
- Non… Mais il ne faut jamais dire « fontaine, je ne boirai pas de ton eau »…
- Non, il ne faut point le dire… Les grandes douleurs sont muettes mais les grandes soifs sont douloureuses.
- Un de mes miens amis de Castille, le comte de San Miguel disait toujours « Cuando callenta el sol hasta la playa »…
- Ce qui veut dire ?
- Combien le sol est doux quand on s’y étale devant celle qu’on aime…
Cette proximité ne plaisait guère, on s’en doute, à la princesse Podane qui voyait s’éloigner d’elle la seule personne qui eut jamais partagé ses jours et ses nuits. Souvent, elle se retrouvait seule, ses compagnons évitant son haleine chargée de putréfaction. Aussi fut-elle la plus heureuse de voir surgir sur son baudet Philippa de Vivarais alors qu’on finissait de s’installer pour la nuit à Sainte-Denizot.
- Quel est ce prodige ? s’exclama-t-elle.
- Ce prodige c’est Cadichon, fit Philippa en montrant son âne… Il a trotté en se moquant des intempéries et de la distance… J’ai dû tourner en rond pendant vingt-quatre heures au Mans parce qu’on refusait de m’ouvrir les portes… Ma mule en a fait une jaunisse… Je l’ai vendue à un boucher du bourg et avec l’argent j’ai fait l’acquisition de Cadichon… Un petit coup de trique et nous sommes partis à fond de train… Et me voilà !… Princesse, pouvez-vous me dire où est mère Trisquelle ?
Podane se fit l’amère remarque que même la nouvelle venue ne semblait pas disposée à la fréquenter trop longtemps. D’un autre côté, elle comprenait fort bien qu’après avoir jeté son voile par-dessus les moulins, Philippa ait grand besoin de s’en justifier auprès de la mère supérieure qui lui avait fait confiance. Elle la conduisit donc dans la cuisine où Killian de Grimes et sœur Trisquelle avaient établi ce que nos modernes militaires appelleraient un quartier-général.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 20 Jan 2013 - 0:53

Afin de ne point surcharger d’informations le lecteur, nous avons omis de préciser ce qu’était précisément la première étape précise de la quête telle qu’elle apparaissait dans la traduction du parchemin grec. Il faut reconnaître que le propos en était fort nébuleux puisqu’il s’agissait d’obtenir la recette d’une potion sacrée dont l’absorption devait produire les premiers effets positifs sur les tares de Podane. Où trouver cette recette ? Quelle était-elle ? Se trouvait-il encore, bien des siècles après la rédaction du parchemin, une trace précise de cette recette ? Sans compter, et c’est bien ce qui chaffourait sœur Trisquelle, que le parchemin aurait fort bien pu porter la recette et qu’il ne le faisait pas. Quelle valeur accorder dès lors au document ? La seule indication pouvant orienter la recherche portait sur le lieu où on obtiendrait ladite recette : « … en une masure du Gâtinais cernée de quatre ormes chenus flanquée d’une ruine païenne, la gardienne de la recette ne dormira que d’un œil. »
- Une ruine païenne, ma mère ?… Connaissez-vous une telle ruine dans l’alentour ?
Mère Josette du Saint Durillon, supérieure depuis huit années du monastère, secoua la tête avec la mine désespérée de la personne qui sent bien qu’elle ne pourra apporter aucun secours à ceux qui l’attendent d’elle.
- Point de temple impie ou de vieux cirques dans les environs. Jusqu’à il y a quelques dizaines d’années, cette terre était couverte de forêts. Seules quelques terres au long de la rivière avaient été mises en culture et donnaient la richesse suffisante pour nourrir les manants. Si ce parchemin a été écrit avant la construction de notre abbatiale, nous ne trouverons aucune référence à ce qu’il décrit dans la chronique entamée sous dame Bezondelle de Paluchard, notre première abbesse laïque.
- Il faut bien pourtant que quelqu’un ait connu ce lieu en ce temps ancien, fit sœur Trisquelle… Il faut bien que cette personne ait su les trois langues pour donner trois versions du parchemin en les rédigeant de sa main. N’y a-t-il point eu dans la région quelque savant homme pour cela ?
- Je ne vois guère que Loup…
- Loup ? s’exclama le seigneur Killian. Encore ce maudit animal ! J’ai l’impression qu’il nous suit à chacune de nos étapes…
- Calmez votre impétuosité, mon cher fils, intervint sœur Trisquelle. Loup est le nom de plusieurs saints et je bats ma coulpe de n’avoir point pensé à celui auquel mère Josette fait sans doute allusion. Il s’agit de Loup de Ferrières n’est-ce pas ?…
Mère Josette du Saint Durillon était encore jeune mais elle sentait venir en elle les prémices d’une vieillesse dont elle abhorrait l’idée. Née dans une puissante famille de la ville de Sens, elle avait été mariée à un seigneur impécunieux du Gâtinais qui n’avait pas tardé à la délaisser pour des concubines aussi notoires que médiocres. Il faut dire que le corps de dame Cécile Pichard était resté insensible aux assauts de son seigneur et maître… et sec lorsqu’il avait fallu engendrer une descendance. Un accord avait été trouvé sous le haut patronage de l’archevêque de Sens : le mariage serait annulé et la belle – mais frigide – dame se retirerait dans un monastère dont son époux lui assurait la direction. Consciente de l’érosion de ce corps qui l’avait tant desservie, elle refusait de s’abimer en prières et de s’infliger la moindre flagellation en réparation de pêchés qu’elle pensait n’avoir point commis. En revanche, elle s’était passionnée pour la gestion du domaine de Sainte-Denizot et avait en huit années beaucoup appris sur cette terre du Gâtinais. Elle ne put que confirmer la supposition de son homologue bretonne.
- Loup est né à Ferrières et a grandi dans l’abbaye locale qui se trouve à quelques lieues de la nôtre. Il a révélé de si belles dispositions qu’on l’a envoyé étudier dans la prestigieuse abbaye de Fulda où il a fréquenté les grands savants de son temps. De retour à Ferrières, il a développé le scriptorium faisant recopier et corriger des textes aussi bien en latin qu’en grec…
- Voici notre homme ! s’écria le chevalier Killian…
- Voici votre femme ! lui répondit mère Trisquelle en découvrant, interloquée, la silhouette de Philippa dans l’embrasure de la porte du réfectoire.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 20 Jan 2013 - 1:56

Aux yeux de sœur Trisquelle, le retour de celle qui se faisait appeler Philippa de Vivarais ne pouvait s’expliquer que par les sentiments que lui avait portés le seigneur Killian de Grimes. Aussi fut-elle surprise et émue lorsque la jeune femme se jeta à ses genoux en refoulant avec difficulté ses larmes.
- Ma mère, j’implore votre pardon pour la liberté folle que j’ai prise envers vous et envers les engagements qui avaient été les miens. Je ne suis qu’une misérable, menteuse et parjure, mais j’avais besoin de vous et de votre lumière pour pouvoir continuer à respirer.
- Menteuse, parjure et fugueuse, répondit la mère supérieure en s’efforçant de donner à sa voix une intonation sévère.
- Sœur May Lay fait peut-être bien son office à la tête de l’abbaye mais elle ne cessait de juger et de dépriser le mien. Il me fallait votre regard pour me confirmer que je n’erre point en mon art et que je ne disconviens pas à vos attentes… Tenez, voici mes dessins.
Extirpant de son sac de toile plusieurs rouleaux, elle les posa sur la table et commença à les dérouler.
- Ici, une esquisse montrant la multiplication des pains par notre Seigneur Jésus… Là, saint Nazaire menant son porc… Ceci est un motif pour les piliers, une corne d’abondance d’où s’écoulent des fruits remplis de soleil et qu’aucun insecte n’est venu gâter encore.
- C’est miraculeux ! s’extasia la mère Josette… On en mangerait… Je ne parle pas bien sûr de Notre Seigneur…
- Ma fille, sœur May Lay est une bonne gestionnaire et elle a beaucoup de cœur, mais elle n’est point prête à accepter cet art qui est le vôtre. Je lui tirerai les oreilles lorsque que je m’en reviendrai à l’abbaye pour son intolérance et pour avoir désobéi à mes recommandations vous concernant. D’ici là, nous considérerons que vous m’avez accompagnée au titre de secrétaire ce qui ne vous vaudra aucune réprimande. Vouée au Seigneur vous êtes et restez…
Cette dernière phrase s’adressait clairement au seigneur Killian qui haussa les épaules et perdit son regard sur une courge rebondie aux pieds d’une allégorie de la fertilité.
Podane de Grime posa alors avec sa naïveté actuelle la question qu’il ne fallait pas poser.
- Mais pourquoi vous dites-vous menteuse, douce et pure Philippa ?
- Parce que point ne suis-je Philippa de Vivarais mais bien fille de mauvaise vie… Et point ne pourrais-je être un parti enviable pour certain noble seigneur de notre proximité immédiate. Je me nomme Philippa et le Vivarais n’est que le lieu qui m’a vue naître. Ma mère était vendeuse de pâtés en la cité de Privas et celui qui l’engrossa un écuyer du comte.
- S’il était écuyer, intervint Killian, il était de noble ascendance.
- Sans doute, messire… Mais cela fait quand même de moi une bâtarde…
- A moins que ce père ait longtemps cherché à vous retrouver et à vous donner son nom…
- Quel est ce conte, seigneur ? interrogea la mère Trisquelle. Se pourrait-il que vous sachiez encore quelque chose que nous ignorons tous ?
Killian de Grime s’ancra fortement sur le sol de terre battue du réfectoire, chercha dans la lumière bleutée qui tombait de la verrière un peu de cette foi qui lui manquait tant et se lança.
- En Terre sainte, j’ai connu un combattant un peu fol qui ne vivait que pour exterminer du païen. Il voulait absolument en avoir envoyé en enfer un par jour et, lorsqu’il y faillait, il se donnait pour mission d’en massacrer quatre le lendemain. Une telle détermination ne pouvait que rejoindre la mienne quoique mes raisons fussent différentes des siennes. Nous nous rapprochâmes, devînmes amis et compagnons d’armes de Damiette à Tyr et de Constantinople à Damas. Un jour enfin, fatigué de repousser mes questions, il m’expliqua avoir fauté gravement en ses jeunes années en déshonorant force pucelles. Une seule avait eu le cran de venir lui présenter son enfant, une petite Philippa, et il l’avait chassée méchamment en lui jetant une poignée de piécettes au visage. Depuis, cette image le tourmentait chaque nuit et il avait formé le vœu d’obtenir le rachat de ses pêchés par sa conduite en Terre sainte. Une semaine plus tard, il était rappelé auprès du Seigneur sans avoir eu la possibilité de conduire ce qui devait être sa quête.
- Ainsi, vous saviez, bredouilla Philippa…
- Je savais… Et si sœur Marie de Bon Secours veut casser ses vœux de manière officielle, elle pourra récupérer son nom véritable… Philippa de Silhac, dame de Chalençon et de Vernoux.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 22 Jan 2013 - 2:00

Mère Josette du Saint Durillon n’avait nulle envie d’introduire le loup (encore lui !) dans la bergerie. Il fut donc décidé que le seigneur Killian et ses deux hommes d’armes iraient gîter au château. On peut deviner avec quelle ire et quel courroux le chevalier se plia à ce qu’il considérait comme un abandon de poste. Il eut beau mettre en avant les périls pouvant peser sur la princesse et mère Trisquelle, la supérieure de Sainte-Denizot opposa un refus systématique à ses récriminations motivé par une seule justification :
- Dieu y pourvoira !
Pour Mi-Mai et Justin Bibor, la possibilité de s’échapper un peu de la proximité des femmes fut perçue comme une sorte de délivrance. Ils en étaient déjà à regretter leurs souris magiques et voyaient d’un très bon œil la possibilité d’aller se rassasier en ville. Montargis n’était qu’un gros bourg mais dont le dynamisme était réel depuis que la famille des Courtenay l’avait cédée – contraints et forcés – au roi Philippe II.
- Il est toujours empereur votre seigneur ? demanda d’un ton rogue Killian en se présentant aux gardes du château.
- Non, messire, répondit le garde dont la côte de mailles était barrée des armoiries royales.
Killian de Grime faisait allusion à la dynastie des Courtenay qui avait troqué Montargis pour l’empire latin de Constantinople. Un empire qu’il avait vu naitre lors de la prise et du pillage de la ville en 1204 et qu’il tenait pour une aberration. Jamais les « Grecs » n’accepteraient ces « Francs » pour lesquels ils avaient le même mépris que les guerriers musulmans.
- Alors conduisez-moi au bailli. Faites annoncer messire Killian seigneur de Grime et de Patakopoukoï.
- Patako quoi ?
- Patakopoukoï…
- Pakatokoupoï ?
- Patakopoukoï !!!
- Pakata… Pataka… Pataka…
- Pa Ta Ko Pou Koï
- Et c’est de quel côté ?
- De celui où tu ne regardes pas, âne bâté !…
L’insulte n’eut pas l’effet escompté sur le garde qui pointa sa longue hallebarde en direction du chevalier. Celui-ci ne broncha pas, laissa la pique s’approcher jusqu’à menacer de lacérer un peu plus son visage marqué par les blessures et l’outrage des ans.
- Dis au bailli que je suis l’homme qui lui a sauvé la vie sur les rives du Jourdain. Il verra sans peine qui le demande.

Le bailli bailla. Il ne se passait rien à Montargis et il ne lui tardait qu’une chose, que son roi et souverain, Philippe II, lui attribue une autre zone à administrer et un autre château à garder ; même pour aller s’enterrer chez les sauvages de Flandre, il était volontaire. Parti comme écuyer en Terre sainte en 1189, Enguerrand d’Ognon avait été adoubé par le fameux Richard Cœur-de-Lion après que celui-ci eût signé un accord de paix avec l’infâme païen Saladin. De cette paix précaire, il avait tiré parti en se taillant une petite possession dans un coin de bout de vallée au milieu d’une extrémité de djebel. La suite de son destin était moins brillante. Le djihad maudit l’avait chassé de sa terre, il avait pris le chemin du retour vers le royaume de France mais avait trouvé sa seigneurie usurpée par un sien cousin, Josselin des Châlotes. Ayant porté sa plainte devant le souverain, celui-ci l’avait dédommagé en lui accordant l’administration de la cité de Montargis et quelques terres dans les environs.
Oui, Enguerrand d’Oignon en aurait pleuré. Il s’ennuyait à mourir.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 26 Jan 2013 - 1:57

- Messire le bailli, je sollicite de votre puissance le manger et le coucher pour moi et mes écuyers.
La voix bien timbrée et encore pleine de ce sable granuleux des déserts d’Orient qu’il ne pouvait oublier secoua l’apathie d’Enguerrand d’Ognon.
- Par sainte Cunégonde, patronne des bâtards et des grosses miches ! Toi ici !… Killian de Grimes ?!… Mais on te disait mort !… Tombé l’épée à la main en défendant un pont sur l’Oronte seul contre une armée entière de païens !…
- On a largement exagéré l’affaire, répondit Killian en regardant ses pieds. C’était un petit ruisseau asséché par l’été, l’armée ennemie ne comptait que sept hommes, ils étaient à pied et moi à cheval… J’ai pu fuir sans souci aucun.
- Par sainte Eulalie, patronne des bourdeaux et des lupanars ! Killian de Grimes ! répéta le bailli qui n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, ni ses cors aux pieds… Mais le manger et le dormir pour un homme tel que toi, c’est chaque jour jusqu’à ce que Dieu veuille enfin appeler un mécréant tel que toi dans le royaume des cieux… Tu es ici chez le roi mais tu es ici chez toi !
Le bailli frappa deux coups secs dans ses mains. Un zélé serviteur apparut comme par magie des replis de l’abri laineux d’une tenture et vint s’incliner devant son maître.
- Qu’on double la quantité de cuissots à rôtir !… Mon ami Killian de Grimes a un appétit de lion et il dévore plus qu’il ne mange…
- Jadis tel était le cas, mon ami, soupira le chevalier. Mais aujourd’hui, il faut que je me montre raisonnable… Un repas trop abondant et voilà qu’une envie de dormir me saisit et me couche pour plusieurs heures. Comme le dit ce saint proverbe : l’apathie vient en mangeant.
- Qu’entends-je ?… Tu serais donc devenu un être doué d’un semblant de raison ?…
Le bailli, hilare, se décida enfin à quitter son siège pour serrer contre lui l’homme qui l’avait sauvé naguère sur les bords du Jourdain. Quelques fortes brassées plus tard, il poussait un tabouret vers son visiteur et, reprenant sa place, entreprenait de lui faire combler une dizaine d’années de séparation en quelques phrases.
Mi-Mai et Bibor, sans en avoir obtenu l’ordre mais au vu de la situation présente et de leurs envies, jugèrent de bon ton de se retirer sans demander leur reste. Ils n’étaient pas décidés à se soustraire à un petit somme additionné d’une présence féminine qui ne serait pas pour une fois le produit de leurs rêves ni un facteur de division entre eux. L’opération serait même bonne si au total ils parvenaient à multiplier les rencontres. Pour ce faire, ils comptaient sur les quelques pièces de monnaie amassées en cours de route en piquant dans la bourse de leur seigneur et maître. Les bons comptes font les bons amis, mais les sous du comte bien davantage.

Podane, faute de mieux à faire, regardait Philippa de Silhac, bâtarde du Vivarais, tracer des courbes insolentes sur un parchemin. Katy-Sang-Fing, épuisée par la chevauchée du jour, s’était jetée sur sa paillasse et s’était endormie à la vitesse d’un soiffard au goulot. L’hospitalité de mère Josette du Saint Durillon était réelle mais sélective : sœur Trisquelle profitait d’une cellule individuelle alors que ses trois compagnes de geste se retrouvaient dans la même pièce pour passer la nuit.
- Puis-je vous poser une question, dame Philippa ?
- Une question ? répondit Philippa. Qu’est-ce que c’est ?
- Une phrase à caractère interrogatif commençant généralement par un pronom et se terminant par un signe de ponctuation biscornu… mais là n’est pas le sujet.
- Je m’en doutais, cela n’aurait eu aucun sens.
- Avez-vous pour mon oncle un quelconque intérêt ?…
Philippa de Silhac reposa sa plume puis la reprit nerveusement et l’agita sous son nez, signe évident d’un embarras aussi profond que gêné. Elle n’y gagna qu’une irritation des narines qui se conclut en un éternuement sonore.
- Le seigneur Killian, expliqua-t-elle en reniflant, est un homme dans la force de l’âge, noble, courageux, fier, hardi, téméraire, savant en de nombreux domaines et habile au métier des armes. Il ne peut que troubler le cœur et le corps d’une jouvencelle… Mais jouvencelle ne suit ayant trop longtemps cédé ma liberté et mon quant à moi-même à ce porc d’autrui en costume d’évêque… Le chevalier était trop haut pour l’humble péronnelle que je croyais être, il est désormais trop dangereux pour le sang qui coule dans mes veines.
- Trop dangereux ? demanda naïvement la princesse. Pourquoi serait-il dangereux ?…
- Avez-vous oublié la belle qui se morfond sans doute en la lointaine Chypre en soupirant après son retour ? Femme il a là-bas et point ne peut en avoir d’autre devant notre Seigneur ici. Je ne le puis donc marier sans risquer d’enfoncer encore plus mon âme dans les flammes de l’enfer ni sans crainte de voir cet époux devenir brutal pour me ravir une terre qui doit valoir bien plus que les arpents de la seigneurie de Grimes et de cette terre de Pata je ne sais plus koï…
- Etes-vous bien sérieuse, Philippa ?… Mon oncle n’est point un homme tel que vous le dites. Il est bon, droit, noble, courageux, fier, hardi, téméraire, savant en nombreux domaines et habile au métier des armes… Et, en plus, il n’exhale pas une puanteur de latrines quand il ouvre la bouche…
Faisant le panégyrique de son oncle, Podane ne pouvait s’empêcher de songer que Philippa était la seconde personne a vanter les qualités de son parent tout en recommandant d’exercer à son endroit une grande vigilance. Fallait-il donc qu’elle soit bien sotte et ingénue pour ne point percevoir ce que la mère Trisquelle et Philippa de Silhac avaient su lire ?

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 26 Jan 2013 - 16:41

Montargis n’était point Paris (mais ni Mi-Mai, ni Justin Bibor ne connaissaient la toute récente capitale élue par le roi… qu’ils ne connaissaient pas davantage d’ailleurs… Et puis de toutes les manières, on a déjà signalé plus haut que Paris n’avait rien à voir avec cette geste de facture très provinciale). Concrètement, cela signifiait pour les deux hommes, l’un ayant aisément pu être le géniteur de l’autre, que le choix des lieux où aller soulager leur trop plein de masculinité était fort restreint. Deux établissements, diamétralement opposés dans leur situation en ville, pouvaient offrir conjointement les plaisirs d’un bon pichet de vin de Loire et les saveurs d’une paire de tétins accordée contre quelque argent. Au nord, donc au plus près du monastère de Sainte-Denizot et du château royal, l’Auberge du Lion d’Argent était une fort honnête maison. Elle était dirigée par Catherine Guettera, veuve d’un imposant bourgeois qu’on surnommait avec crainte et respect le roi David pour sa capacité à tirer profit et argent de tout même des sons les plus dénués d’harmonie des trouvères locaux. Au sud, à en croire l’autochtone hirsute qu’ils avaient questionné, la Taverne du Gros Landais était tenue par un ancien soldat anglais qui ayant abondamment bourlingué entre Normandie et Guyenne avait fini par prendre goût au pays et à sa bonne chère. Il s’y était installé, avait considérablement forci et épuisé sous lui trois épouses successives dont les tombes s’alignaient au pied de l’église Sainte-Madeleine récemment fondée par le roi. Tirant profit de méditations sur sa destinée, il avait dès lors préféré se contenter de satisfaire sa chair au hasard des rencontres mais d’honorer l’esprit en innovant dans l’art d’accueillir et recevoir la clientèle de sa taverne.
L’Auberge du Lion d’Argent apparut difficilement accessible aux deux écuyers en goguette. Outre que le lieu était bruyant et glissant en raison d’un nettoyage en cours à grand coup d’eau moussante, il s’y trouvait une presse considérable et une agitation frénétique que deux voyageurs emplis d’une espérance quasi mystique dans le succès de leur quête ne pouvaient souffrir. Quant aux dames tant espérées, elles brillaient par leur absence soit qu’il fût trop tôt, soit qu’il fût déjà trop tard. Un long parcours dans la rue principale de la bourgade conduisit donc Mi-Mai et Justin Bibor jusqu’à l’entrée de la Taverne du Gros Landais. Ici, du moins si on s’en fiait aux impressions premières, point d’excitation, sinon au niveau de l’aiguillette, et point de vacarmes. Les quelques personnes, essentiellement masculines, présentes dans la pièce principale étaient sagement disposées autour de tables propres et en bois neuf. On devisait gravement ou joyeusement mais toujours en bonne intelligence, ce qui parut bien plus acceptable aux deux compagnons de route. Quant aux trois dames dont les faveurs généreuses ne demandaient qu’à s’offrir, elles portaient d’affriolantes côtes qui ne laissaient rien ignorer de leurs attraits les plus personnels.
Bien évidemment, l’arrivée, auprès de la table où nos deux sous-héros s’étaient installés, d’un ventripotent rouquin à la moustache exubérante et aux joues couperosées leur désigna le propriétaire des lieux.
- Beaux sires, je me nomme Steven Berned et vous êtes ici chez moi, donc vous êtes ici chez vous. Que puis-je vous offrir ?…
Justin Bibor, qui n’avait point totalement abdiqué la naïveté d’une enfance encore fort proche, crut comprendre que la providence leur avait fait un cadeau en les conduisant en ces lieux le jour d’une animation à caractère commercial. Il se mit à réclamer bien plus que ne pouvaient offrir les pièces subtilisées à leur seigneur et maître.
- Ce que veut dire mon jeune camarade, intervint Mi-Mai en interrompant Bibor, c’est que nous sommes charmés par tous les plaisirs que peut offrir votre établissement et que le choix à effectuer est délicat.
- En ce cas, permettez que je vous conseille… Voyez-vous, cette taverne n’est point une auberge ordinaire… Si on y trouve des lits, on y lit aussi… Si on y boit, on ne manque point de s’y abreuver également… Et si on y fornique c’est avec la certitude de ne point le faire en ayant abdiqué toute humanité.
- Cela va sans dire, répondit Mi-Mai… Mais permettez à l’étranger que je suis de vous prier de m’éclairer quelque peu car je crains de ne comprendre goutte à tant de complexité.
- Vous touchez là un problème qu’il m’est impossible de solutionner… Je pourrais fort bien, pour les voyageurs dans votre espèce, faire inscrire à ma porte la qualité et l’originalité des services uniques que j’offre. Cela n’aurait point d‘effet, beaucoup ne lisant point l’idiome qui se parle dans cette contrée et que je ne maîtrise moi-même qu’à grand peine.
- Du vin et des femmes, ce sont des mots qu’on comprend dans toutes les langues, messire le tavernier. Je suis pleinement assuré que, débarquant dans votre lointaine Angleterre, je m’y ferais comprendre sur ces points sans nul souci.
La remarque de Justin Bibor déplaça vers l’arrière la lourde carcasse du maître des lieux. Le jeune écuyer avait sans nul doute encore gaffé et outragé le propriétaire.
- Jeune freluquet, apprenez que vous n’êtes point céans en un de ces bourdeaux qui offensent notre Seigneur par la crudité des rapports qui s’y nouent !… Soldat j’étais et paillard pendable je fus… Mais désormais, observez bien ce qu’il se passe autour de vous. Voyez-vous certains gestes bien connus venant flatter le fessier de nos servantes comme si elles étaient pouliches revenant de l’entrainement à la quintaine ? Entendez-vous proférer mots salaces et propositions outrées ?… Se trouve-t-il un seul des gaillards présents ici pris de boisson au point de quereller, d’injurier ou de mal se tenir ?… Point !… Le plaisir peut être chose douce et raffinée… Voici donc comment les choses se déroulent en cette taverne… Vous hélez la servante qui vous agrée pour qu’elle vous conte les hauts exploits d’un preux des temps anciens ; la douceur de sa voix et la profondeur de son récit vous envoûte aussi sûrement que le pichet de vin posé sur votre table. Si ensuite, échauffé par l’exemple moral de ces puissants des siècles qui nous ont précédés, vous désirez en poursuivre l’audition et la découverte en plus tranquille chambrée, la chose se commande et s’exécute. Il est des assauts qui ne se racontent et ne se commandent bien que dans le privé délicat d’une forteresse de bras.
- Viens ! lança Justin Bibor… On retourne à l’auberge de la mère Guettera…
Mi-Mai calma pour la seconde fois l’impétuosité de son jeune compagnon et le contraignit d’un regard à la douceur furieuse à se rasseoir.
- Allons !… Ne vois-tu cette belle beauté brune qui ne cesse de te dévorer des yeux ?… Peu m’importe ce qu’elle pourra bien nous conter et ce que cela pourra bien nous coûter… Je suis prêt à prendre le pari que cela vaudra largement dix assauts avec nos anciennes partenaires et que si nous y rompons notre lance, elle ne tardera point à se redresser.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 26 Jan 2013 - 21:51

Le lecteur averti (qui en vaut deux et double donc derechef les chiffres de diffusion de cette geste aussi remarquable que son héroïne) aura noté l’absence d’un protagoniste dans les précédentes pages.
Killian est au château, Mi-Mai et Bibor dans une taverne remplie de récits épiques, de boissons opaques et de cris priapiques. Katy-Sang-Fing et sœur Trisquelle dorment du sommeil du juste endormi, la princesse et la bâtarde de Vivarais refont leur monde autour d’une quenouille imaginaire. Manque donc à l’appel le troubadour Philippe O qui, ne pouvant demeurer plus longtemps à tenir compagnie à la dame du même métal, s’était lui aussi égayé dans la petite ville de Montargis. Non point à la recherche de dames à circonvenir ou à louer ; pour cela, il avait posé des jalons autour de Katy-Sang-Fing, jalons autour d’une enceinte qu’il se voyait bientôt forcer avec tout le doigté d’un maître en cet art. Ce que Philippe O recherchait dans les rues étroites, sombres, boueuses et fangeuses des bords du Loing c’était une bonne raison de continuer à servir l’ignoble Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Quelque chose en lui se nouait à l’idée qu’il devrait bientôt précipiter l’échec de la quête de ses compagnons de route. Oh ce n’était point de la sensibilité, pas même de la sensiblerie. Vénal et intéressé il était, vénal et intéressé il demeurait… Seulement, il avait envie de continuer à bénéficier des retombées de sa trahison – n’avait-il pas un nouveau luth qui sonnait aussi bien que son ancien entre les mains d’un maître de l’art ? – tout en favorisant le succès de la quête de dame Podane dont le malheur lui apparaissait injuste eu égard à sa grande gentillesse.
Cette conciliation n’était guère aisée à obtenir et il espérait trouver dans la froidure d’un soir assez d’esprit pour échafauder une combinaison doublement gagnante.

- Mes seigneurs, que vous plairait-il d’entendre ?… Je sais la chanson du preux Roland qui succomba telle une crêpe devant les Sarrasins… Je peux vous conter les prodiges accomplis par le divin César en des temps si anciens que la mémoire commune les a oubliés… Je puis aussi évoquer pour vous la gloire du vénérable Charles le Grand, empereur de tout l’Occident…
Ces noms n’étaient – justement – que des noms pour Mi-Mai et Justin Bibor. Comment choisir entre eux ? Comment être certains de ne point trouver l’ennui sans certitude de pouvoir le tromper dans les bras de la gracile servante brune aux grands yeux noirs ?
- Dites-nous donc…
- Combien ils vous en coûtera ?… Dix deniers parisis pour le jeune homme et douze pour…
- De quoi ?! s’insurgea Justin Bibor dont la jeunesse était souvent revendicatrice. Pourquoi mon ami paierait-il davantage ?…
- C’est qu’il n’a point l’éclat de ta belle santé, mon doux seigneur… Et qu’il me faudra parler plus fort pour charmer son oreille…
Encore une fois, Mi-Mai apaisa son compagnon en posant sa main sur le bras levé du jeune homme. Il avait ses 12 deniers en poche et était d’autant moins regardant à leur dépense qu’ils ne lui appartenaient pas. En revanche, il ne savait toujours pas de qui écouter les exploits.
- Lequel de ces preux excite le plus ton imagination ? questionna-t-il tout en commençant à aligner les pièces sur la table. Tu dois bien avoir une préférence ?…
- Il en sera ainsi que tu le voudras, seigneur.
La servante, dont le nom restait toujours inconnu, appuya fortement sur le dernier terme. La vue de la monnaie amorçait un rapport de soumission encore plus net.
- Mais si tu veux savoir, Jules César fit de la reine d’Egypte, la belle Cléopâtre son épouse et sa courtisane, et je me plais dans les riches étoffes de cette reine… Le grand empereur Charles eut six épouses et je puis être l’une ou l’autre ou toutes à la fois si tu me l’ordonnes…
- Et le preux Roland ?
- Il put souffler tout son saoul dans sa corne pour appeler du secours… Et tu le pourras aussi…
Mi-Mai alignait consciencieusement la douzième pièce sur la table lorsque, inversant la gestuelle habituelle, ce fut Justin Bibor qui l’arrêta en retenant sa main.
- Et pourquoi commencerais-tu ? Parce que tu verses le plus d’argent ?… Je suis prêt à mettre 13 deniers pour passer avant toi…
Sans rien répondre, Mi-Mai ajouta deux pièces supplémentaires sur la table. D’un regard supérieur, il toisa son compagnon…
- Je…
Bibor secoua sa bourse sans y trouver le moindre fifrelin. Il avait perdu.
- Mes seigneurs, intervint la galante, vous avez entendu messire Berned. Point de querelle en ces lieux… Soyons joueurs et partageurs… Pour vingt-cinq deniers, vous partagerez Cléopâtre et la reine de Saba que je puis être en même temps…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 27 Jan 2013 - 2:12

Du sommet de sa tour, Vic le germanique regardait poindre le jour. C’était la troisième nuit sans sommeil.
Les deux premières il avait continué à travailler sur le miroir magique de la baronne de Saint-Dieu, la dernière il venait de la passer le nez plongé dans des grimoires hors d’âge à la recherche d’un mécanisme complexe permettant d’élever - rapidement et sur une grande hauteur - un poids considérable dans une sorte de boite hermétique. Il se souvenait du nom de l’auteur de ce prodige mécanique, Otius Rouxus Combaluzierus, mais plus du tout de la manière dont celui-ci avait conçu son engin.
Pour une fois, Vic pensait un peu à lui. Sans aucun respect pour ses états de service et son génie fulgurant, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu n’avait cessé de recourir à lui depuis son départ manqué. C’était certes un moyen de lui montrer son utilité première dans les grands projets qu’elle formait mais c’était aussi une source de fatigue considérable lorsque, sur un appel urgent et hystérique de la baronne, il fallait s’engager dans la descente infernale des 342 marches d’un viret puant et humide. Combien de fois avait-il failli choir et se briser la nuque, les reins, la tête ou les mains en se fracassant contre les marches mal jointes ou la paroi ? C’était décidé. Toutes affaires cessantes, il devait mettre au point un moyen ingénieux de monter et descendre sans autre risque pour lui qu’un très léger mal de mer.

Philippe O avait fini sa soirée sous un pont à pincer les cordes de son luth. Seul et finalement triste de l’être. Il aurait fort bien pu accompagner Mi-Mai et Justin Bibor dans leurs tribulations nocturnes. Après tout, il avait lui aussi quelque argent et, finalement, acquis presque plus élégamment que celui qu’avaient dû dépenser les deux indélicats. Enveloppé dans une couverture et la tête pleine des propres preuves de son génie, il s’était endormi en songeant à la blondeur butée de dame Katy.

Les assauts répétés de ses adorateurs avaient laissé Cléopâtre le nez dans le riche oreiller garni de plumes d’oie. L’insatiable courtisane avait discouru longtemps, évoquant les combats toujours victorieux de César et ses amours difficiles avec les personnes du doux sexe. On avait trinqué d’abondance au plaisir de vivre, à la joie de se sentir vivant. Pour 25 deniers parisis, la fête avait été belle. Steven Berned, aux yeux de Justin Bibor et de Mi-Mai, était un grand homme, un bienfaiteur du genre masculin. Quant à la jolie servante, qui se faisait appeler Louise de Six-Cônes, elle avait tenu promesse et bien plus encore. La journée qui commençait par de si belles et bonnes émotions ne pouvait qu’être exceptionnelle.

La baronne de Saint-Dieu sursauta lorsque l’image dans son miroir magique se troubla. Depuis les modifications apportées par Vic Ötterschultzer, elle avait du mal à comprendre exactement les phénomènes qui se produisaient. Là, le miroir venait de rendre visible une liste qui n’avait aucun sens :
- relever le Goth
- se méfier de l’eau qui dort
- se garder du loup
- éradiquer le lion des sables
- couper l’herbe sous le pied à la Piémontaise
- donner une bonne claque aux petites mauvaises odeurs
Elle nota avec application ces indications avant qu’elles ne s’effacent et poussa un grand appel-hurlement à destination de Vic.

Lorsque Justin Bibor se retourna pour jouir une fois de plus des courbes soyeuses de Louise de Six-Cônes, sa gorge se trouva à rencontrer le tranchant d’une lame froide. Un instinct basique lui commanda de se dérober sans tarder. Une nuée de plumes d’oie se répandit tout autour de lui depuis l’oreiller crevé. Il neigeait de l’effroi.

En entendant monter de la grande salle d’apparat la plainte incantatoire de la baronne de Saint-Dieu, Vic Ötterschultzer se précipita vers la porte et se lança dans l’escalier… En oubliant qu’il venait de satisfaire à un besoin naturel du haut de la tour et qu’il avait mal resserré le cordon de ses chausses. Celles-ci s’abattirent sur ses chevilles au moment où il atteignait le cinquième étage. Il termina se descente la tête en avant, les bras maladroitement placés en protection et le ventre en position de pauvre amortisseur.

- Que me veux-tu, méchante ?… Ne t’ai-je point comblée ?… Tu sais bien que toute ma fortune est entre tes mains désormais !
La dague de Louise de Six-Cônes zébrait l’air plumeux pour tenter d’atteindre le cou ou tout organe vital de Justin Bibor…
- Et mon ami ? Qu’en as-tu fait ?…
- Une paillasse tout juste bonne à pourrir en enfer… Et tu ne tarderas pas à t’étendre à ses côtés !
Bibor échappa de peu à un vaste mouvement circulaire qui fit siffler le poignard à son oreille droite.
- C’est donc ainsi qu’on gruge le client à la Taverne du Gros Landais ?… Si j’avais su, j’aurais fait vœu de chasteté et n’aurais point sombré dans cette quête des plaisirs à la quelle mon vit m’adonna…
- Dans un monastère, je t’aurais trouvé pareillement et saigné tout aussi bien… Ecoute bien, freluquet naïf et imberbe, à qui tu devras de quitter plus vite que prévu cette vallée de larmes… Retiens ce nom car il est fort connu en enfer… Lucifer aime à célébrer ses meilleurs fournisseurs. Je suis Melba la Turinoise et tu n’es désormais plus qu’une âme en sursis.
Il sembla à Bibor que la meurtrière faiblissait en dépit de ses diatribes enflammées et immodestes. Un mouvement trop vif la déséquilibra, elle se prit le poignet et les jambes dans son voile de soie et s’effondra au sol telle une araignée prisonnière de sa propre toile. Oubliant sa nudité et une langue de sang vif qui suintait à son bras, Justin Bibor enleva le corps pantelant de Mi-Mai et s’enfuit avec comme seule protection les dernières vapeurs d’une nuit qui finissait mal.

La course descendante de Vic Ötterschultzer se termina par une fracassante rencontre entre sa mâchoire et une dalle de grès rose. Elle lui cloua le bec au moment où une impressionnante collection d’injures en langue teutonne allait s’élever au milieu d’un lamento de plaintes justifiées.
- Eh bien quoi ! vitupéra la baronne de Saint-Dieu… J’ai besoin de toi et tu fais des cabrioles ! Regarde cette liste et dis-moi de quoi il s’agit…
- Est a iste dé cata !
- Quoi ?!… Articule, sombre crétin bavarois !
Vic cracha trois dents qui avaient longtemps témoigné d’une sagesse qui venait de ficher le camp, ravala une gorgée de sang et de salive mêlés et s’excéuta…
- Est a cataliste…
- Cata quoi ?!… Mais tu ne peux pas te tenir droit ?! Tu parlerais mieux et je te comprendrais mieux…
- Peux pas… E suis cassé…
- C’est quoi ta cataliste ?
- C’est AMD… Assistant aux Mauvais Déboi’ qui e met à jou’…
- Ca m’annonce les catastrophes à venir ?…
Vic secoua la tête qui resta bloquée sur sa droite.
- Les catastrophes qui sont en train d’arriver ? rajouta la baronne.
Faute de pouvoir agiter à nouveau la tête, Vic le germanique essaya de remuer un bras. Son humérus choisit ce moment-là pour devenir closus, c’est-à-dire pour se refermer sur lui-même et se déboiter de l’épaule. Le savant barbu se courba vers l’avant sous l’emprise de la douleur.
- Mais, réponds ! grinça la baronne… Vic, tordu Goth, tu es un misérable !
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 28 Jan 2013 - 22:56

En ce lointain XIIIème siècle, la violence et la mort étaient compagnes sinon quotidiennes du moins fort proches. Elles étaient toujours présentes, suspendues telles une épée de Périclès, au-dessus de tous. Gueux et puissants, courageux et couards, clercs et laïcs. On ne s’émut pas plus que de raison d’entendre les cris stridents de Justin Bibor dégringolant l’escalier de bois jusque dans la salle de la Taverne du Gros Landais.
- A l’assassin ! A l’assassin ! On a tué mon ami !…
Seul Steven Berned, le patron, trouva l’affaire saumâtre. Un assassinat sous son toit ! Et puis quoi encore ?!… Sa maison était respectable à défaut d’être pleinement en conformité avec les prescriptions de la sainte Eglise. L’attroupement se formant autour du corps déposé sur une ancienne table neuve désormais souillée de sang, c’était le préalable au scandale, le prélude à l’arrivée des sergents du guet et qui sait, si l’affaire tournait mal, des hommes du bailli.
- Beugle pas comme ça, le jeune ! lança-t-il. Il est pas encore sur les chemins du Paradis, ton copain ! J’en ai vu des blessures moches sur les champs de bataille… Là c’est de la petite bière, pas de l’enterrement en grandes pompes.
Justin Bibor, les bras couverts de sang, était incapable de savoir s’il devait prendre pour argent comptant les apaisements du tavernier. D’un côté, il avait envie de courir prévenir le seigneur Killian… Oui mais, tout bien considéré, il y aurait du grabuge lorsque le maître connaîtrait leur rapine et leur comportement indigne. Ce fut une nouvelle observation du propriétaire des lieux qui le força à courir au château.
- N’empêche ! Tu ne l’as pas raté…
- De quoi ?! s’exclama Bibor.
- Tu la voulais pour toi tout seul, c’est ça ?…
- Mais de quoi parlez-vous ?… Ce n’est pas moi qui…
- Et qui alors ?…
- C’est la fille… Elle…
- J’ai interdit à mes filles de se retourner contre le client… Subir et se taire… Donc c’est toi qui…
Toutes ces phrases interrompues ne sentaient vraiment pas bon. Justin Bibor préféra donc interrompre sa présence sur les lieux. Et tant pis pour ce qu’en dirait le chevalier de Grime.

Il ne fallut pas moins de trois serviteurs pour déplacer la carcasse tordue de Vic. Ici aussi, les hurlements étaient de mise ce qui avait le don d’exaspérer la baronne de Saint-Dieu. Elle eut cependant la présence d’esprit de comprendre qu’il ne servirait à rien de réduire à l’état de poussière les serviteurs - lesquels ne criaient pas - et que Vic n’étant point mort il pouvait encore servir : un bon plus bon à rien c’était toujours mieux que plusieurs incapables. La baronne se contenta de lancer le sort de Quies qui étouffa le vacarme sous une grande chape de silence et se replongea dans sa lecture des résultats de l’AMD.

Le bailli de Montargis et son vieil ami, le seigneur Killian de Grime, avaient poussé jusqu’au déraisonnable les libations pour fêter leurs retrouvailles. Ils avaient devant eux un amoncellement impressionnant de pichets de vin local. Fort heureusement pour leur santé, s’il donnait de la gaité, il manquait de la puissance qui saoule, abrutit et fait commettre des horreurs. Les deux hommes purent donc se dresser comme un seul lorsqu’un garde introduisit un Bibor boueux, baveux, brûlant et bégayant.
- Elle l’a tué… Elle l’a tué…
- Qui est cet avorton si peu membré ? demanda le bailli Enguerrand d’Ognon.
- Je voudrais t’y voir, répliqua Killian qui refusait qu’on insultât son petit personnel fut-il en humiliante posture. Nous ne sommes plus dans des temps de chaleurs et de vigueurs comme en Orient… Calme-toi, Bibor, et raconte…
- C’est Mi-Mai… La fille, elle avait une dague et pendant qu’il sommeillait, elle l’a frappé… Il saigne de partout, il est mort… Il est mooooooooort !…
- Où cela s’est-il passé ? questionna le bailli.
- A la Taverne du Gros Landais… C’est sur la route de…
- Bonne maison pourtant… N’es-tu point sûr que ce n’est pas toi qui a cherché querelle à ton compagnon ?
Le seigneur Killian, pourtant ébranlé par le sort funeste de son demi-frère, coupa court aux supputations insolentes d’Enguerrand ; Justin Bibor n’eut point à s’enfuir à nouveau.
- Je réponds de l’honnêteté de mon écuyer comme de moi-même… Et nous tenions Mi-Mai pour un rejeton indirect de mon auguste et puissant père… Allons juger sur place des faits… Et s’il s’avère que cette Taverne est un repaire de méchants et d’assassins, je la démonterai pierre par pierre avant de m’en servir pour couvrir le tombeau du tenancier que j’aurais au préalable soumis au supplice de l’épilation à la cire chaude.
- Sur tout le corps ?
- Oui, répondit sobrement Killian.
- Faites quérir mon barbier, le docte Housse… Et qu’il nous rejoigne sur les lieux de l’assassinat… Et donnez une couverture à ce malheureux. Sa faiblesse de vit offense ma vue.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 29 Jan 2013 - 2:04

CHAPITRE VI
Il ne faut pas remettre à aujourd’hui ce que tu pouvais Ferrières
Au Moyen Age, le barbier n’était pas seulement un artiste sculptant et arasant le poil sans recourir à des Gilette aux vitesses vertigineuses. Il occupait également la fonction de chirurgien, observant les plaies, faisant diagnostic de palpations superficielles et, parfois, troquant le rasoir pour la scie lorsqu’il fallait, au sens vrai du terme, trancher dans le vif. C’est donc cette sorte de bourreau light, capable de faire couiner les plus endurcis et pleurer les plus solides, qu’on était allé quérir dans la pâleur d’un matin clair. Comme bien on s’en doute, l’homme de l’art n’était point en son logis. Lorsqu’on mit enfin la main sur lui, il conta une édifiante histoire de belle demoiselle troussée à la va-vite dans un fourré. Histoire qui ne trompa personne… Nul n’ignorait au château que la nuit, le barbier allait déterrer des cadavres afin d’observer, au mépris des interdits sacrés, les éléments de la complexité humaine. L’année suivante, le viol de ces dits interdits n’en permettrait pas moins à l’illustre barbier d’entrer comme enseignant dans la nouvelle université de médecine de Montpellier.
Longiligne, le visage émacié et la main aimant scier, Gilles Housse avait pour son art une passion telle qu’il n’hésitait pas à remettre en cause les enseignements reçus des autorités supposées compétentes. A ses yeux il y avait urgence à mettre du conseil et de l’ordre dans les affirmations des uns et les âneries des autres qu’il convenait de radier. La meilleure façon c’était encore de trifouiller les oies et d’éventrer les moutons… Et quand le temps s’y prêtait, c’est-à-dire lorsque le froid renfermait les êtres vivants en leur intérieur domestique, d’aller fouiner autour des tombes fraiches et de recouvrir ses forfaits de tombereau de neige immaculée. Voilà pourquoi, en cette nuit froidureuse, beaucoup doutaient que le barbier soit allé conter fleurette à la douce Lucie d’Hon, la demoiselle à qui sa main était promise. D’ailleurs, même après avoir forcé sur le vin ou le saucisson, personne n’avait vu Gilles Housse et sa petite accordée Hon.
- Housse ! s’exclama Steven Berned en voyant entrer le praticien… Mes amis, ce pauvre étranger était déjà bien mal, il est désormais dans de salles draps !
- Tais-toi, tavernier ! Apporte-moi de l’eau bien chaude et vois s’il ne reste pas quelques cottes de tes demoiselles pouvant me servir à panser l’assassiné.
Mi-Mai n’avait point encore franchi le fleuve Achéron mais ses forces s’amenuisaient. Une forte fièvre faisait perler sur son front blême de grosses gouttes de transpiration. Il reposait inerte et presque oublié déjà sur la table ; beaucoup de clients avaient soudainement pris conscience de l’heure et de la nécessité de se trouver ailleurs à l’arrivée du bailli et de ses hommes.
- La dague n’a point pénétré autant qu’on pourrait le croire, affirma le docte Housse après avoir palpé la plaie et observé son aspect. Elle a dû rebondir sur les côtes se détournant ainsi du cœur. Le coup aurait dû être fatal. L’assassin aura manqué de chance.
Steven Berned jeta un regard noir à Justin Bibor et à sa grosse couverture sombre. A ses yeux, l’assassin était toujours sur les lieux du crime.
- Il faut faire tomber la fièvre en plongeant le moribond dans un baquet d’eau froide, reprit le barbier… Qu’on jette des seaux de neige dans un baquet où on aura installé au préalable le blessé…
- Vous êtes certain de ce que vous faites ? demanda Killian.
- J’ai étudié les manuscrits d’Ibn al-Beloula, le grand médecin de Cordoue… La science des adorateurs d’Allah est…
- Plus forte que celle des adorateurs de notre Dieu, poursuivit le seigneur de Grime. Je sais cela pour avoir fréquenté certains de ces savants en Terre sainte.
- Alors peut-être avez-vous entendu parler des effets cicatrisants de la geroflunia ?
- Point !
- Je vais commander qu’on en fasse venir de ma pharmacie personnelle et en panser la plaie…
- Vous n’essuyez point la plaie ? questionna Killian.
- Il n’en est nul besoin. La chose se fait de manière automatique. Je panse donc j’essuie… Bain froid et cicatrisation, cette homme est sauvé…
- Dieu vous entende, barbier ! lâcha Steven Berned.
- Comment ? s’emporta le bailli… Vous osez remettre en cause le savoir de mon barbier… Un, vous n’avez point le savoir de mon barbier… Deux, c’est vil… Vous irez beau marcher sur les mêmes chemins que les siens, vous n’en reviendrez point aussi savant en l’art de guérir. En revanche, tavernier, peut-être pourrais-tu nous éclairer sur la créature qui a si généreusement lardé de coups notre pauvre ami ? N’était-elle point de ta compagnie ?

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 29 Jan 2013 - 17:24

« Je sais où tu es, misérable ! J’ai besoin de toi !… »
Pour Philippe O, le pigeon voyageur tombé du ciel au bord de l’épuisement n’était pas seulement l’heureuse perspective d’améliorer l’ordinaire de la table du monastère de Sainte-Denizot. Il était le rappel d’une menace terrible, celle que la baronne de Saint-Dieu faisait peser sur tous ceux qui, un jour ou l’autre, avait eu le malheur d’avoir à barguigner avec elle. Elle avait ce don exceptionnel de pouvoir situer sans difficulté qui elle voulait de par le vaste monde (le lecteur sait désormais que ce privilège exorbitant lui était offert par la possession d’un miroir magique de dernière génération amélioré qui plus ets par le génie mécanique de Vic le savant).
Nul besoin de signature au bas du petit morceau de parchemin déchiré sèchement, comme si la baronne avait été en proie à une ire gigantesque. Il y avait cette griffure caractéristique sur la pastille de cire fermant le message : le passage successif des ongles de la main gauche de la méchante… Cinq doigts, Saint-Dieu… Il ne fallait pas chercher bien loin les origines de ces armoiries si particulières. Lorsque celles-ci vous frappaient, vous aviez mal longtemps.
Philippe O quitta l’abri du pont qui l’avait recueilli pour la nuit. On ne pouvait changer de camp en ces temps de fer, de bronze et de cuivre. Tant pis pour la princesse et pour son oncle ! Il était d’un camp à son cœur et à son corps défendant. Et ce n’était point le leur.
Le troubadour mit un genou à terre et levant les yeux vers le ciel, prononça la formule rituelle.
- Je suis à toi, Divine force du Mal… Commande et moi, ton féal, j’obéirai…
Un tourbillon de neige se leva sur la rive du Loing, enfla et gonfla jusqu’à atteindre le poète au luth, l’entoura et finit par le happer. Lorsque le phénomène se calma, le musicien avait quitté Montargis pour retourner auprès de l’âme noire qui contrôlait son existence.

Steven Berned ne se fit pas prier plus que cela pour tout dire sur celle qui s’était identifiée sous le nom de Melba la Turinoise auprès de Bibor mais que lui appelait Carla la Brunie la tenant pour ibérique née dans les faubourgs de Tolède.
Enguerrand d’Ognon ne laissait à personne le soin d’interroger le tavernier. Pour une fois que quelque chose d’exaltant survenait dans le ressort de son bailliage, il était hors de question de déléguer.
- Je ne la connaissais pas encore il y a trois jours mais elle m’a été chaudement recommandée par une personne de confiance…
- Comment cela, « recommandée par une personne de confiance » ? questionna le bailli.
- Il y a quelqu’un qui m’a dit…
- Qui t’a dit quoi, l’Anglais ?
- Qui m’a dit que la demoiselle avait toutes les qualités de culture et de ce que vous savez pour remplacer une de mes servantes qui venaient soudainement à manquer.
- Toutes les qualités ?… Vraiment ?… Avez-vous vérifié vous-même la chose ?…
- Non point… Je m’en voudrais de gâter la marchandise… Mais il suffisait de la regarder bouger, respirer, il suffisait de l’écouter parler pour être certain de ne point errer en lui faisant confiance.
- Ce que vous avez donc fait sans hésiter…
- Je me rends compte désormais qu’il eût été plus avisé de ma part…
- Rien du tout, l’Anglais !… Tu ne t’es pas avisé du danger de la garcelette parce que tu avais foi en la personne qui te l’a présentée. Qui était-ce ?…
- Seigneur bailli, je ne puis dire son nom…
- C’est donc une haute personne ?…
- Fort haute !…
- Que tu ne nommeras pas ?…
- Même si vous me soumettiez à la question, je préfèrerais mourir en martyr plutôt que de la nommer.
- Dame !
- Qui vous l’a dit ?…
- Dit quoi ?
- Que c’était une dame !…
Killian de Grime trouva qu’il était largement temps d’en user avec le tavernier beaucoup plus rudement que ne le faisait son ancien compagnon de croisade.
- Parle !… Sinon nous t’éplucherons, lambeau de peau par lambeau de peau… Tu hurleras, tu pleureras… Et tu parleras… Le bailli Enguerrand d’Ognon sait la force !
- Si je la nomme, je me condamne tout autant… Messire, comprenez je vous en conjure la situation qui est la mienne…
- Il n’y a point de fatalité en ce monde ! Si cette mante religieuse a voulu assassiner Bibor et Mi-Mai ce n’est point pour les châtier de leurs élans vers elle… Si elle est entrée dans ta maison c’est bien pour frapper certaines personnes et quelque chose me dit que j’eus pu être une d’entre elles… Je dois savoir qui veut mettre fin à notre quête…
- Par saint Paul Tronc, protecteur des peureux et des adorateurs du pied féminin, vas-tu avouer oui ou non ?! renchérit le bailli.
- Mes seigneurs vous me tuez ! Il me faudra sur l’heure tout abandonner et repartir vers mon île afin d’échapper à la vengeance de cette puissante dame… Car, enfin, puisqu’il faut que je le dise, celle qui m’a fait connaître Carla la Brunie, demoiselle de son entourage dont elle ne pouvait plus souffrir les aventures galantes et les perpétuels mensonges, c’est…
- C’est ?…
- C’est… C’est… La bru du roi, messires !… Notre future reine… Celle qu’on nomme Blanche de Castille.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 29 Jan 2013 - 21:02

L’office de prime avait été chanté depuis belle lurette et celui de laudes n’était qu’un lointain souvenir lorsque, enfin, le seigneur Killian demanda l’entrée à l’abbaye de Sainte-Denizot. En voyant son oncle pâle et les traits tirés, la princesse Podane comprit que quelque malheur était survenu. La narration qu’il fit des événements épouvanta la jeune femme dont la générosité naturelle ne pouvait qu’être marquée par tant d’horreurs. Après tout, si tout cela était arrivé, c’était bien à cause d’elle, de ses pieds plats, de son nez qui trompétait et de son haleine de charogne.
- Otez-vous ceci de la tête, chère nièce !… Il y a derrière vous de terribles forces qui n’attendaient qu’une occasion pour s’affronter. Vous la leur avez offerte sans en avoir conscience mais je ne vaux pas mieux que vous alors… Puisque c’est moi qui ai pris l’initiative d’une telle folie…
- Qu’adviendra-t-il de Mi-Mai ?…
- Le docte Housse n’a point commandé pour lui de linceul. Ses avis sont encourageants. Il lui faudra prendre patience pour que la plaie se referme et forme cicatrice… Mais Mi-Mai est un solide gaillard qui remontera la pente, la côte et même les deux en même temps. Il est solide comme un pont neuf.
- Et de nous, qu’adviendra-t-il ?
- Nous allons poursuivre notre quête sans renoncer… Il nous faudra cependant engager un ou deux hommes d’armes pour veiller à votre protection et à celles des dames. Je ne puis, seul et chenu comme je le suis, pourvoir à cela avec toutes les garanties.
- Pourtant, vous ne manquiez point d’assurance…
- Certes mais je ne puis renouveler seul la police autour de vous. Tout cela me cause bien du tracas et j’ai tant envie de vous dire « Aimez-moi », à vous toutes qui faites partie de mon groupe à moi.
Sœur Trisquelle survint alors, claudicante, marchant quasiment sur une seule jambe.
- Je vais gronder sœur Quikerce. La réparation qu’elle a faite de ma socque n’a point tenue. Me voici mal allante, avançant de guingois, et toute chavirée par le mal de cœur que cela me provoque.
Mise au courant des événements de la nuit, la mère supérieure ne put s’empêcher de réciter trois prières pour Mi-Mai, un « brave homme » comme elle le dit alors « qui savait quand se taire et quand ne pas parler ». Mais comme elle était, en dépit de ses faiblesses, ce qu’on appellerait aujourd’hui une battante, la sœur fut la première à sonner le boute-selle. Le seigneur Killian, Podane de Grime, Katy-Sang-Fing et elle-même enfourchèrent leurs montures à la recherche des quatre ormes et du sanctuaire païen devant leur livrer la recette miraculeuse.
- Avez-vous vu le troubadour O ? questionna dame Katy dont le cœur se serrait encore plus face à cette disparition qu’aux malheurs de Mi-Mai.
- Il n’est point revenu, dit mère Trisquelle. Croyez-en mon expérience des êtres, ma douce amie, ce vaurien a dû tirer de notre fréquentation tout ce qu’il pouvait en espérer et s’en est parti gruger ailleurs.

Philippe O, troubadour de son état et marionnette aux ordres de la maléfique Saint-Dieu par soumission, se retrouva à genou, les épaules couvertes de flocons, dans la grande salle du château où résonnaient les terribles imprécations de la propriétaire des lieux. Le rebouteux qu’elle avait fait enlever en son logis pour se pencher sur le cas de Vic le gothique n’avait point délivré les paroles qu’elle voulait entendre. Le savant en aurait pour plusieurs semaines avant de se remettre. Boiteux il resterait, ce serait son châtiment. Peut-être même ne retrouverait-il point la raison et resterait-il dans la propre contemplation intérieure de son malheur. Cela, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu ne pouvait l’entendre (quoi qu’elle fut bien équipée en la matière par dame Nature) et c’était dans ce courroux qu’il fallait trouver la cause du retour anticipé du troubadour.
- « Se méfier de l’eau qui dort » a dit mon miroir magique !… Il m’a fallu un petit moment avant de comprendre ce que cela signifiait… De l’O qui dort !… Mais on ne gruge pas Saint-Dieu, on n’abuse pas Saint-Dieu, on ne peut que ramper devant Saint-Dieu… Et c’est ce que tu feras, misérable, lorsque tu m’auras avoué ce que tu avais en tête la nuit dernière.
- Je ne me souviens jamais de mes rêves, votre douce méchanceté.
- Tu mens !… Comme toujours, tu mens !… Dans ton esprit, il y avait la belle dame Katy… Ses cheveux, sa gorge, sa taille, ses jambes interminables et son sourire niais…
- Ah non ! s’insurgea Philippe O. Il n’est pas niais son sourire… Il est charmant !…
- Tu vois bien que tu pensais à elle ! hurla la baronne.
- N’était-ce point ce que vous m’aviez commandé ?
- De la séduire pour savoir tout ce qui se faisait dans cette quête, oui !… De tomber sous ses charmes, non !… La seule personne charmante de l’univers, c’est moi !…
Philippe O n’eut plus qu’à se prosterner à plat ventre pour échapper au regard de feu de Saint-Dieu.
- Qu’as-tu appris ?…
Le troubadour dut admettre qu’il n’en savait guère plus qu’au départ. Il y avait une recette à trouver qui redonnerait splendeur et natureté à la dame Podane de Grime en rompant partiellement le sortilège lancé vingt années plus tôt. Les autres détails lui avaient échappé.
- Personne en fait n’a d’idée véritable du lieu où il faut chercher, conclut-il…
- Fort bien ! Qu’ils s’égarent longtemps ! Qu’ils tournent, virent et reviennent sans cesse sur leurs pas !… Cela m’arrange et cela me donne le temps nécessaire pour la mission que je vais te confier.
- Une mission, votre illustre grandeur ?…
- Si j’avais une autre solution, je choisirais une autre solution… Mais je n’ai que toi à ma disposition… Dans le grand livre des sortilèges sonores d’Eric de Clapetown, il existe un remède réputé souverain contre les fractures, cassures et autres foulures. Je veux pouvoir exécuter ce sortilège afin de détordre le corps de Vic !… Je le veux, tu l’entends !…
- Point n’est besoin de hurler, je vous entends parfaitement…
- Et voilà qui est bien pour toi car le sortilège dit qu’il faut construire une musique si gaie et entraînante que nul ne pourra y résister.
- Mais le savant Eric de Clapetown ne dit rien de plus de cette musique ?…
- Il ne fait que lui donner un nom auquel je ne trouve sens ce qui est stupéfiant quand on connaît l’immensité de mon savoir… Il l’appelle Cocaïne…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 30 Jan 2013 - 1:18

Les quatre cavaliers n’eurent qu’à suivre le Loing vers le Nord pour atteindre les environs du bourg paisible de Ferrières. A peu de distance de la rivière, avant même le village, l’abbaye dressait sa fière allure. Comme bon nombre d’églises dans la chrétienté, elle était à la faveur de temps heureux et propices à l’art en cours d’édification ; on devinait cependant déjà une merveille à naître à travers les quelques travées déjà terminées.
L’abbé étant absent, ce fut frère Godefroy, son prieur, qui accueillit les voyageurs et s’enquit précisément de leur recherche, la lettre rédigée par mère Josette du Saint Durillon brillant surtout par ses formules lapidaires et elliptiques.
- Quatre ormes chenus et des ruines païennes ? Je ne connais point cela dans les environs… Mais si vous désirez consulter nos archives, elles vous sont ouvertes… A vous, ma mère… Et au seigneur Killian… Pour vous, damoiselles, je crains qu’il ne soit possible de vous donner l’entrant au-delà de notre clôture. Notre règle est ainsi faite que votre sexe n’est point autorisé entre nos murs car il est faible et perturbateur.…

Le bailli Enguerrand d’Ognon avait mis à profit la matinée pour prendre du repos. A son réveil, une résolution énergique s’était imposée à lui : il était impossible et impensable que quelqu’un puisse accuser la future souveraine du royaume de quelque crime que ce soit. Même indirectement.
Impossible signifiait que ni le tavernier anglais, ni les deux écuyers de Killian de Grime ne devaient jamais raconter cette histoire d’assassinat à quiconque. Il dépêcha aussitôt des gardes du château pour aller les saisir et les faire conduire dans les geôles castrales, basses sombres et humides comme le voulait une tradition bien établie. Il en ferait de même – et à regret – pour son vieil ami Killian lorsque celui-ci, sans méfiance aucune, reviendrait au soir coucher au château.
La fidélité était une chose, l’ambition en était une autre et ces deux mots-là étaient des mots qui allaient rarement bien ensemble.

Philippe O pinça les cordes de son luth sans les regarder. Elles émirent quatre sons simultanés qui ne se combinaient pas bien. Il recommença en faisant sonner chaque corde de manière plus rapprochée. Toum ti toum… toum…
- Ca te donne l’envie de danser ? demanda-t-il à l’avorton de Saint-Dieu qui trempait au lavoir le linge de la baronne.
- J’aurais plutôt envie de fuir, rétorqua celui-ci, si mes vieilles jambes arquées et mon mal au dos ne m’en empêchaient pas.
L’avorton, qui avait les mains bleues après avoir été obligé de casser la glace pour nettoyer les robes sombres de sa maîtresse dans l’eau gelée, se détourna. Le troubadour en tira une conclusion fort peu encourageante. Pour ce travail de création insensé, il était seul. Diablement seul… Et, à bien y songer, seul un prodige inspiré par Lucifer, une picée de magie noire, pouvaient bien l’aider à composer cet air entraînant qui ramènerait Vic le gothique au rang des valides.

L’attente dura des heures. La princesse et sa dame de compagnie finirent par ne plus trouver cela très drôle. Sur le coup de midi, on leur avait apporté quelques tranches de pain, une soupe clairette et une flasque de vin aigre. De quoi aiguiser leur appétit plus que de le combler. De quoi accroître leur colère surtout…
- Qui nous interdit d’aller galoper un peu dans la forêt ? dit soudain Podane qui avait fini par creuser un large sillon à force de marcher depuis une heure le long du chemin entre l’entrée du monastère et la porte du xénodochium.
- Votre oncle désapprouverait cela, répondit Katy-Sang-Fing.
- Par tous les saints, Katy, te voilà devenue plus prudente que chat devant une flaque. Avant que tout ceci ne commence, n’allions-nous pas courir les champs et les bois à nous en rompre les os ?
- Si fait, princesse…
- Eh bien, pourquoi ne le pourrions-nous plus ?
- C’est qu’ici nous ne sommes point sur les terres de votre père… Nous pourrions nous perdre…
- Et aussi rencontrer des dragons crachant le feu ou des nuées de chauves-souris… Ma foi, ce serait follement drôle, je crois… Plus drôle en tous cas que de demeurer céans à prendre racine dans cette glaise gâtinaise.
Avant que dame Katy ait pu l’en empêcher, la princesse sauta en selle, piqua les flancs de sa monture et partit au galop.

La bibliothèque de l’abbaye de Ferrières n’avait certes pas la richesse de celle du monastère gardé par frère Gillian mais on y conservait depuis des siècles quantité de documents participant à ce que sœur Trisquelle appelait avec emphase « la mémoire de la chrétienté ». Il ne s’agissait point d’affronter sans stratégie la collection immense de registres, de capitulaires et de chartes, le temps pressait. Fort heureusement, les abbés successifs avaient fait établir des sortes de grands lexiques recensant toutes les sources originales ou recopiées présentes entre les murs de la bibliothèque.
Sœur Trisquelle avait préféré une approche alphabétique, le seigneur Killian avait plutôt pris le parti de chercher par thématiques. Reste que ni l’un, ni l’autre, ne savaient au juste ce qu’ils cherchaient. Quatre ormes, des ruines païennes, cela ne pouvait pas apparaître ainsi, il fallait que le lieu fût décrit et cité dans des termes ne prêtant aucunement à dispute.
- Nous n’en verrons jamais la fin, soupira sœur Trisquelle en refermant bruyamment un registre en cuir de veau. J’en suis à peine à la lettre B et cela n’avance pas… Ces moines sont encore plus tracasseux et pointilleux que ne l’ont été les mères supérieures qui m’ont précédée à Nantes. Ils notent tout… Les terres données en échange de messes, les terres saisies après un non-remboursement de prêt ou un défaut de versement de taxes, les terres cédées en échange de la construction et de l’entretien d’un moulin. A chaque fois, la parcelle est décrite avec force détails… Mais ces détails ne vont jamais jusqu’à préciser la disposition de certains arbres ou la présence de restes d’un temple païen… Nous cherchons un grain de sel dans un saloir…
- Reprenons, voulez-vous, le texte que nous avons traduit. Peut-être y a-t-il quelque chose qui nous a échappé ?… Le sens d’un mot peut-être.
- Mon fils, il ne s’est pas passé une nuit depuis que ce document est entre nos mains sans que je passe et repasse du grec au latin et du latin au grec… J’en suis même venue à la conclusion qu’il me faudrait apprendre l’araméen pour être bien certaine que nous n’avons point errés…
- L’araméen, ma mère ! s’exclama Killian de Grime… L’araméen !…
- Enfin, mon fils, modérez votre excitation… Ces jeunes moines vous regardent avec le mauvais œil car vous les empêchez de bien suivre leur copie.
- C’est que nous n’avons pas été très fins, ma mère… Pourquoi écrire un texte en trois langues dans un monastère des terres de l’Ouest ?…
- Pour en garder triplement trace, je suppose…
- Mais qui lit l’araméen ? Ni vous qui êtes fort savante, ni votre cousin frère Gillian, ni aucun des moines de cette abbaye dont la tradition d’excellence est fort établie… Et pas même moi qui ait fréquenté tous les coins et recoins de l’Orient. Personne n’aurait pris la peine, même pour exercice, de copier un document en cette langue. Si un exemplaire existe en cette idiome, c’est tout simplement qu’il s’agît de l’original ou peut-être d’une copie… Et qu’on est passé seulement ensuite à la langue grecque puis à la langue latine. Au fil du temps ou au fil des voyages de la fameuse recette.
- Et que déduisez-vous, mon fils, de cette brillante disputatio avec vous-même.
- Que ce que nous cherchons n’est pas ce que nous cherchons.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 30 Jan 2013 - 22:37

Dame Katy n’avait guère tardée à rejoindre sa maîtresse et toutes deux, méprisant la boue du chemin et la froidure, se mirent à galoper en direction du nord. Les rois mages en Galilée suivaient des yeux l’étoile du Berger ; elles, elles ne suivaient que leur instinct. Ce qui pour des femmes en ces temps de ceintures de chasteté en fer et de toques en fourrure de lapin n’était déjà pas mal…

Lorsque Mi-Mai rouvrit les yeux, il ne reconnut rien autour de lui. Tout était sombre, humide, sale et puant.. A part l’humidité, rien de commun avec son dernier souvenir…
Et puis, il y eut cette douleur qui lui vrilla la poitrine et le fit retomber dans l’inconscient.
- Raté ! s’exclama Bibor… Encore une fois, il ne résiste point à la douleur… Il va bien finir par se réveiller… Il le faut ! Sans lui, on ne sortira jamais d’ici.
- Vous pensez que c’est un moribond qui nous fera évader ? s’irrita Steven Berned… Vous êtes jeune et fol, jeune fou…

Le manuscrit d’Eric de Clapetown était resté sur le lutrin où la baronne l’avait consulté. Philippe O ignorait s’il avait le droit de le lire mais il s’était bien gardé de demander une permission qui aurait pu lui être refusée. Pas foule bourdon !… Il avait grand besoin de savoir quels étaient exactement les mots du barde anglais et ce qu’il pouvait dire exactement sur ce Cocaïne inconnu.

Frère Vilain serrait contre lui le parchemin dérobé en Bretagne. Le vent qui soufflait sur la lande avait commencé à chasser les nuages, un soleil pâle revenait sur cette terre que l’hiver avait failli submerger.
Le cardinal, l’évêque et l’abbé pourraient être fier de lui. Il avait réussi sa mission au-delà de toutes les prévisions : la quête de Podane de Grime ne pourrait réussir que grâce à l’Organisation dont il était le plus humble des rouages.
Mais pas le moins efficace.

La baronne Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu s’était fait servir un pâté d’alouettes à la sauce à la menthe.
Elle détestait ça ! Plus que tout !
Dans son esprit paradoxal, il fallait être de la dernière barbarie pour s’attaquer à ces inoffensifs volatiles au chant si mélodieux et cruel au dernier degré pour les plonger encore vivants dans une décoction de menthe fraîchement cueillie. Sa haine de l’autre Dieu, celui qui avait pignon sur rue et gargouilles sous toits, à côté c’était du pipi de chat.
Mais le pâté d’alouettes à la sauce de menthe ne pouvait que décupler la colère de la maléfique baronne… Et elle avait besoin d’être très en colère pour amener le miroir magique à s’accorder à ses prochaines volontés.

Melba de Turin, alias Carla la Brunie, avait retrouvé le voile innocent de sœur Iselda de l’Incarnacionale. Sa semaine de « sortie » lui avait prouvé qu’elle n’avait point perdu la main dans tous ses domaines d’excellence, ceux qui avaient fait sa réputation avant qu’une main puissante ne bride ses excès.
Elle avait saigné les mercenaires de Jehan Videtoi en les attaquant un à un dans la traversée de la ville d’Angers. Une ville qui, selon elle, portait particulièrement bien son nom… Puis, elle avait exercé ses charmes les plus vénéneux et redécouvert le plaisir sous toutes ses formes au cours de trois nuits de vraie débauche (et pas seulement avec des Allemands). Elle avait ensuite réussi à prendre la fuite au nez et à la barbe de tous les hommes du bailli de Montargis. Ils devaient encore être sur ses traces… Ou plus exactement à la recherche de traces qu’elle avait rigoureusement effacées pour perdre son monde.
Sœur Iselda de l’Incarnacionale, dans son couvent de Tours, pouvait reprendre ses activités pieuses. Son objectif n’était pas minime ; l’Incarnacionale voulait sauver le genre humain.

Enguerrand d’Ognon avait fini par se décider à envoyer un message à la princesse Blanche de Castille. Il savait son histoire du royaume et connaissait l’ascendance de la future reine. Petite-fille de la redoutable Aliénor d’Aquitaine, elle avait été choisie par celle-ci, déjà octogénaire, pour épouser le petit-fils de son premier mari (un arbre généalogique est disponible auprès de l’auteur contre trois timbres au tarif économique à coller sur votre mail pour la réponse). Ce sang ibérique bouillant n’était pas fait que de tempérament méridional, il portait aussi toute la rouerie et la culture acquises dans les cours brillantes de Poitiers ou de Bordeaux. Cela n’était point à négliger.
Le roi allait vers Saint-Denis et son tombeau chaque jour davantage. Pour le bailli de Montargis, l’avenir commençait dès aujourd’hui.

Ribaud de Bazétage, du haut de son palais épiscopal, regardait la Vienne paresser sous le gel. Les ravages du coup d’éclat du seigneur de Grime étaient difficilement réversibles même s’il avait déjà fait razzier quelques fraîches pucelles dans les régions frontières de son diocèse. Six parmi ses préférées avait à jamais disparu de sa vie de gros matou friand de délicates souris. Il espérait secrètement, et au mépris de tout ce qui aurait dû occuper son âme épiscopale, que Jehan Videtoi avait, comme il l’avait ordonné, répandu les tripes usagées de Killian de Grime hors d’une terre consacrée. De préférence dans le grand fleuve de Loire où nul regard du Seigneur ne viendrait jamais les sauver.

Après ce tour d’horizon de quelques personnages majeurs de cette quête, tour d’horizon destiné à faire le point au moment où des échéances nouvelles et des bouleversements inattendus se préparent, il est grand temps de reprendre où nous en étions. Ce sera fait dès le prochain paragraphe…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 31 Jan 2013 - 23:18

- Où sont-elles passées ?…
Killian de Grime avait déjà eu son compte d’émotions en début de matinée. La disparition de sa nièce et de sa dame de compagnie alors que le soleil, enfin revenu, déclinait derrière les bois de l’autre côté du Loing, lui portait un nouveau coup.
- Ne vous torturez pas ainsi, mon fils !… La princesse est personne sage et même si elle n’a que modérément goûté le fait d’être ainsi laissée à la porte du monastère, elle n’aura pas fait de folie…
- Elles ont pris leurs chevaux…
- Fort bien… Vous tenez un indice cette fois encore…
- Ne plaisantez point, ma mère. J’ai juré auprès de mon frère, un incapable mais le chef de notre lignée quand même, de protéger et servir sa fille… S’il lui advenait malheur…
- Votre orgueil en serait terriblement froissé, mon fils… Voilà ce que j’appellerais de l’égoïsme et peut-être même, si je voulais vous taquiner, de l’arrogance. Peu importe finalement ce qu’il pourrait bien survenir dans la vie de votre nièce, ce qui vous importe c’est que ce ne soit point de votre fait et que votre honneur n’y trouve pas tache.
Sœur Trisquelle avait parlé avec son assurance habituelle. Elle savait avoir assez de crédit auprès du chevalier pour pouvoir lui mettre ses contradictions sous les poils du nez. Elle n’était peut-être pas très solide en sa membrature mais son caractère était d’airain et sa détermination en acier trempé (même quand il ne pleuvait pas).
- D’ailleurs, tenez, les voici qui reviennent !… Et en riant d’une belle joie !… Voyez, cette cavalcade autour de Ferrières leur aura fait du bien… Mon fils, ne prenez pas prétexte de cette petite évasion pour leur faire la grosse voix.
Le seigneur Killian promit.

Philippe O ne comprenait rien aux dessins étranges tracés sur le grimoire attribué au joueur de luth Eric de Clapetown. Sur des lignes, quatre au total, il était disposé des petites bulles noires qui ne ressemblaient en rien aux carrés des neumes habituels.
- Voilà un code bien étrange… Et sans sa clé, je ne puis en comprendre toute la portée.
Il reporta alors toute son attention sur le texte qui accompagnait les fameux signes étranges. Des paroles… Sans doute sacrées…
If you wanna hang out you’ve got to take her out ; cocaine. If you wanna get down, down on the ground ; cocaine. She don't lie, she don't lie, she don't lie ; cocaine.
Le mot mystérieux était là. Trois fois… Mais ce que la baronne avait omis de dire c’est que le reste de la phrase était tout aussi mystérieux.
Pour pouvoir composer cet air diabolique qui remettrait Vic le gothique sur de bons rails, il lui fallait prendre la poudre d’escampette et aller voir de plus près cette ville de Clapetown où, peut-être, quelque musicien aurait hérité de la science du maître Eric.

- Où étiez-vous passées ?
La promesse de bienveillance n’avait duré que le temps que les deux damoiselles sautent au bas de leur monture.
- Allons, messire Killian, cela importe peu et vous en avez convenu à l’instant… Le plus important est ce que vous avez à dire à la princesse… Et je vous laisse l’annoncer car c’est votre sagacité, et elle seule, qui nous a révélé le poids de nos erreurs…
- Vous erriez, mon oncle ? demanda avec une moue taquine Podane.
- Oui, je m’étais perdu dans les pièges de ce parchemin… Ce qu’il disait n’était pas à prendre au sens littéral…
- C’est-à-dire ?…
- C’est-à-dire au sens de la lettre… Au premier degré, si vous voulez… Tout n’était qu’apparence car nous n’avions point réfléchi sur l’auteur de cette description. En conséquence…
- Oui, mon oncle… En conséquence ?
- Nous ne devons point chercher de ruines païennes…
- Mais, coupa Katy-Sang-Fing, les restes d’un édifice chrétien…
- Par saint Axa ! s’exclama sœur Trisquelle. Comment avez-vous compris cela ?
- Racontez, chère Katy, fit la princesse, car c’est à vous que nous devons de n’avoir point erré aussi longuement que vous. Deux intellectuels assis vont moins loin que deux cavalières qui trottent.
Consciente d’avoir enfin son petit moment de gloire, la demoiselle de compagnie minauda un peu. Elle avait un petit compte à régler avec le seigneur Killian et elle n’imaginait pas laisser passer l’occasion qui s’offrait à elle.
- Il y a au nord de Ferrières un lieu qui porte le nom de Saint-Eloi… En galopant, nous avons franchi un petit ruisseau encore gelé et mon cheval a dérapé sur la glace… J’ai manqué choir, glissant sur le côté tout en restant entravée par mes guides. Ma tête était secouée en tous sens. J’étais ballotée, mes yeux allant et venant de droite et de gauche… Lorsque soudain j’ai cru voir…
- Cru voir, ma fille ?… Vous n’avez point vu, observa sœur Trisquelle.
- Il a fallu arrêter ma jument et puis retrouver l’endroit exact et la position de vue qui était la mienne mais lorsque tout ceci fut fait, le doute ne fut plus permis. La Vierge m’était apparue…
Sœur Trisquelle se laissa tomber à genoux… ce qui ne réussit qu’à attirer une plainte sourde de ses lèvres. Elle évita de jurer mais s’abima suffisamment la jambe pour que la torsion de sa rotule vienne compenser et annuler l’effet désastreux produit par la socque défectueuse de sœur Quikerce.
- Ma mère, de grâce… Relevez-vous… Ce n’était qu’une Vierge de pierre… Une image pétrifiée émergeant d’un amas de feuilles putrifiées. Cette Vierge, ma mère, ne souriait point. Elle avait la mine grave, la tête baissée comme si elle supportait sur ses frêles épaules le malheur de temps d’épouvante. Elle était triste, morose, presque sinistre mais…
- Mais ?! répéta Killian tandis que sœur Trisquelle se remettait péniblement en position debout.
- Elle avait un œil ouvert et un œil fermé… Elle clignait de l’œil comme pour me faire signe, comme pour m’inviter à la suivre…
- Comme la gardienne de la recette, voyez-vous, poursuivit Podane… Nous n’avions pas trouvé la masure, pas vu les quatre ormes ni même les ruines du temple païen. La Providence nous a aiguillé tout de suite vers la femme qui ne dormait que d’un œil… Alors, après, évidemment, nous avons eu tout notre temps pour vérifier que le parchemin disait vrai. Les ruines païennes étaient celles d’une abbaye sans doute rasée par les guerriers blonds venus du Nord il y a des dizaines d’années. Des quatre ormes, il n’en restait plus que deux mais placés de telle manière qu’on devinait encore ceux qui avaient disparu. Quant à la masure, nous avons retrouvé quelques briques de l’âtre au milieu d’herbes couchées par la neige…
- Après, avez-vous dit, ma fille ?
- Oui… Après avoir gratté la mousse déposée par le temps et l’humidité à la base de la statue.
- Après avoir découvert la cache ménagée dans la base de la sculpture, enchaîna Katy-Sang-Fing.
- Après avoir trouvé ce parchemin qui indique la recette d’une soupe aux ingrédients inconnus, termina la princesse en brandissant sa découverte.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 1 Fév 2013 - 1:30

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu hésitait entre deux attitudes tout simplement parce qu’il y avait deux manières d’interpréter la requête du troubadour Philippe O. Soit il prenait à cœur la mission qui lui avait été donnée et il n’y avait aucune raison de refuser d’accéder à sa demande… Soit son esprit, fécond lorsqu’il s’agissait de tirer au flanc, avait trouvé un moyen de lui échapper en toute quiétude et, en de telles circonstances, il n’y avait nulle pitié à manifester.
- Tu souhaites donc que je te transporte au-delà de la mer jusqu’à la ville de Clapetown afin d’étudier sur place les œuvres du barde Eric ?
- Je vous en conjure, maîtresse !… Ce sera ma quête personnelle, celle qui m’élèvera au-dessus de mes semblables…
Sans aucune aménité, la baronne songea qu’avant de songer à s’élever même en songe au-dessus des autres troubadours, Philippe O devrait déjà chercher à les atteindre. Elle se mordit la langue pour ne point rétorquer cette perfidie – qui n’en était au demeurant pas une – et enchaîna.
- Quand souhaites-tu partir ?
- Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne…
- Elle est déjà blanche ! Il a neigé à nouveau pendant que tu te creusais ta tête vide face au grimoire du maître luthier…
- Pardon de vous contredire, noble maîtresse, mais le luthier est celui qui fabrique l’instrument. Point celui qui en joue…
- Qu’était donc ce de Clapetown ? Un lutheur ?
- Non point…
- Un luthiste ?
- Je crains qu’on ne dise point ainsi non plus…
- Alors ?… Que sais-je ?… Un luthérien ?…
- Le mot sonne bien mais au risque d’encourir vos protestations face à mon refuse de réformer la langue, je me dois de le récuser… Eric de Claptown est un joueur de luth…
- Tout simplement ?
- Tout simplement ! confirma Philippe O.
- N’est-ce point trop simple comme explication ?…
- C’est aussi un Anglais, baronne… A ce titre, il aime bien compliquer ce qui est simple et rendre ardu ce qui ne l’est point.
- C’est juste… Quand on pense qu’un de ces maudits s’est mis un jour en tête d’acheter mon château pour, disait-il, y venir « passer la saison mauvaise » ?
- Qu’en est-il advenu ?
- Là où il est, les saisons n’ont plus pour ce bellâtre qu’un goût de cendres… Il s’est trouvé un nouveau foyer.
Cette sympathique évocation d’un fait d’arme passé ne résolvait en rien le problème posé à Saint-Dieu. Devait-elle accorder sa confiance à O ou s’en méfier comme d’un éventuel retour de la peste ?
- Vous doutez à nouveau de ma foi en vous, maîtresse… Je le sens bien… Mettez-moi à l’épreuve…
- Tu es d’une subtilité qui m’énerve lorsqu’il s’agit de me filer entre les pattes. Te mettre à l’épreuve avant que tu ailles chercher la réponse à une demande que je t’ai faite. Peut-être que si je doute de cette mise à l’épreuve tu me supplieras de t’accorder la faveur de te rendre à un endroit pour y recevoir une bénédiction qui te permettra de te présenter en pleine force pour cette mise à l’épreuve nécessaire pour que je sois convaincue que tu vas bien réaliser la mission que je t’ai confiée… Partir pour partir ce qui permettra de partir… C’est tordu… Alors, si tu penses que je vais marcher dans ta combine, tu te fourres le doigt dans l’œil de bœuf jusqu’aux poutres.
- Comme il vous plaira, soupira le mélodiste… Point de chanson gaie et entraînante, point de guérison pour le malheureux Vic…
Vu ainsi, les choses ne se discutaient pas. Si le troubadour cherchait à la tromper, il aurait droit à une vengeance de derrière les fayots. Ca allait péter !…
- Dors et songe à ta quête !… Demain dès l’aube… mais il serait étonnant que tu daignes te lever aussi tôt, je te propulserai au-delà de la Manche en invoquant l’aide de saint Blairio. Et après, que Dieu te garde !… Mon miroir magique n’a pas assez de puissance pour franchir les frontières. Pour trouver la réponse à ta quête et pour revenir tu ne devras t’en remettre qu’à toi.
Philippe O s’inclina respectueusement devant la maléfique propriétaire des lieux. Il se sentait fort d’une énergie nouvelle. Les secrets d’Eric de Clapetown paraissaient si étranges et nouveaux qu’il ne doutait pas qu’ils puissent lui apporter un surcroît de notoriété. Et pas seulement auprès de la baronne.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 2 Fév 2013 - 1:26

Killian de Grime était partagé en effectuant le bilan de la journée. La petite escouade des acharnés de la quête rentrait vers Montargis au petit trot, sans rien dire, la tête pleine des étoiles d’un premier succès mais le cœur inquiet des choix difficiles qu’il allait falloir réaliser. Que ferait-on de Mi-Mai ? L’abandonner à sa douleur en promettant de venir le chercher lorsqu’on en aurait terminé ? Prendre le risque de l’affaiblir encore en le trainant sur les chemins par un froid glacial ? Ne valait-il pas mieux attendre qu’il se soit remis même si cela prenait des semaines et des mois ?
Le cas du serviteur et écuyer de fortune de Killian de Grime n’était pas le seul en suspens. Qu’allait-on faire de Philippa ? Depuis que le chevalier lui avait révélé les secrets de sa naissance, elle n’était plus une anonyme mais la légitime détentrice d’alleux et de fiefs aux portes du royaume. Avait-on le droit de la jeter elle aussi sur les chemins, face aux hasards terribles dont on constatait de plus en plus souvent qu’ils prenaient pour cible ceux qui étaient lancés dans la fameuse quête. Quatre femmes !… Cela faisait quatre femmes dans cette colonne. Inadaptées à peu près à toutes les activités guerrières à moins de leur mettre entre les mains un poêlon pour cogner en parfaite traîtrise le premier inconnu menaçant. Killian de Grime était réaliste ; il n’avait pas dans son équipée d’aventurières de la trempe de l‘énigmatique Melba de Turin. Sœur Trisquelle était d’une fragilité effrayante. Podane était affligée d’une douceur la rendant inapte à toute action violente. Katy-Sang-Fing ne songeait qu’à se trouver un galant et rêvassait le plus souvent qu’un jour son prince viendrait. Seule, Philippa, par hérédité sans doute, pouvait avoir l’âme belliqueuse et, bon sang ne sachant mentir, possédait assez de ruse et de malice pour retenir quelque temps avec succès un éventuel assaillant. Une vie précaire, après qu’elle eût été jetée sur les routes en un âge encore tendre, l’avait armée contre la férocité du monde… Et le monde qu’affrontaient les cavaliers de la quête était mille fois plus intrigant et violent que celui dans lequel tous s’étaient mus jusque là.

Les pensées de sœur Trisquelle n’étaient point du même ordre. Son problème n’était pas militaire mais médicinal. La recette découverte par la princesse et sa dame de compagnie n’avait aucun sens. Elle revenait à mêler dans une bassine de cuivre des ingrédients pittoresques sinon farfelus, voire même totalement inconnus. L’ensemble, recouvert d’une eau pure, devait être porté à ébullition jusqu’à ce que les différents composants se décomposent pour composer une sorte de bouillie recomposée. Après avoir été refroidie et solidifiée, ladite bouillie devait être débitée en tranches et mise à sécher. Pendant sept jours sacrés – pris dans la période du Carême ? – Podane devait jeûner en se contentant de mâcher une de ces rondelles de pâte. A vrai dire, cela ne ressemblait à rien de cohérent… Ni sur le plan de la science, ni même sur celui – moins bien maîtrisé par la mère supérieure – de la gastronomie.

Podane de Grime essayait d’interdire à son cœur de faire des bonds de joie. Rien à faire !… Cela cognait dans sa poitrine avec la même virulence qu’une hache de Normands défonçant la porte d’entrée d’un riche monastère. Elle entrevoyait comme une petite lumière au bout du chemin la fin de son calvaire. Certes, rien n’était fait… Elle avait bien compris à la moue de sœur Trisquelle que la quête serait désormais herbagère et médicinale… et qu’elle ne serait point aisée. Mais au moins, il y avait de l’espoir… Et comme il y avait de l’espoir, elle avait envie de donner son avis.
- Pourquoi ne point nous séparer pour ramener au plus vite les différents éléments ce cette recette ?
- Ma nièce, vous n’y pensez pas !… Vous seule sur le chemin !…
- Eh quoi, mon oncle !… Je n’ai point fait de vœux qui m’astreignent à obéir à un quelconque supérieur. Je n’ai ni mère supérieure, ni mari supérieur au-dessus de moi. Je puis encore faire ce que on me semble.
- Vous m’avez… Et je représente votre père… C’est donc de moi que vous saurez ce qu’il convient de faire.
La princesse se le tint pour dit et baissa pavillon. Elle avait pourtant l’impression d’avoir proposé quelque chose de cohérent. C’était toujours la même chose ! C’était sa quête mais elle était le dernier sabot du dernier cheval. Jamais on ne l’écoutait…
Elle se reprit dans un éclair de lucidité : on ne l’écoutait jamais parce que dès qu’elle ouvrait la bouche, elle déversait des torrents de nauséitudes sur son entourage. Et ils devaient tous commencer à en avoir un peu assez.
- L’idée de la princesse Podane mérite d’être étudiée sérieusement, chevalier… Obtenir les huit ingrédients majeurs de cette mixture va demander de visiter différentes régions du royaume. L’huile de thym ne se peut obtenir que dans le comté de Provence. La liqueur d’hysope ne se rencontre que dans les régions des Alpes. La bourrache se trouvera en Espagne ou sur le versant occitan des montagnes Pyrénées… Quant à l’huile de morue, on peut la trouver préparée par les navigateurs portugais dans leurs ports ou aller la quérir directement en mer, près des côtés anglaises, où ils s’emparent des poissons. Il faudra des mois, peut-être des années pour rassembler tous ces éléments. C’est impossible si nous ne nous séparons pas.
- Mais, fit le chevalier, si l’un d’entre nous échouait…
- Dans ce triste cas, il faudrait que quelqu’un se dévoue pour réaliser cette partie de la quête à sa place. Pour le reste, je sais où mettre la main sur des réserves de grains d’argent ou de poudre d’amandes ; je m’occuperai de ces voyages qui ne m’éloigneront point trop de mon monastère. En revanche, partez chacun pour réaliser votre part de la quête. Vous y trouverez le soutien du Seigneur…
- Et la mort au bout, murmura Killain de Grime dont la lucidité n’était pas prise en défaut par l’optimisme béat de sœur Trisquelle.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 2 Fév 2013 - 21:42

L’enfant dormait la tête posée sur les genoux de sa mère. Celle-ci regardait tristement au-dehors. La neige, dont elle n’avait découvert la texture suave qu’en arrivant sur les terres de France, la fascinait toujours autant mais elle l’inquiétait. Pour elle, elle évoquait la mort de toute vie, l’anesthésie de ses espoirs. Depuis six bonnes journées, l’état des chemins interdisait de reprendre la route de Paris. Cette situation l’exaspérait ; elle voulait au plus vite retrouver son époux. Lorsqu’elle constata que de grosses plaques blanches commençaient à s’écouler depuis les toits, signe évident de la réalité d’un redoux, elle appela son chef des gardes.
- Qu’on fasse préparer les montures pour demain ! Nous partirons aux premières lueurs du soleil.
- Il en sera fait ainsi que vous l’ordonnez, madame… Toutefois, si vous me le permettez…
- Je vous permets, messire de Mogendre… Tout en vous précisant derechef que mon ordre est définitif…
- Je l’entends bien ainsi… Il serait cependant préférable de sursoir encore à votre départ… Vos enfants sont jeunes et…
- Et tout comme moi, ils ont envie de retrouver leur père. Allez, messire ! Donnez mes ordres !

Enguerrand d’Ognon attendit d’avoir entendu le récit fait par son ami Jacques Olivier Killian de Grime pour faire intervenir les gardes du château. Le seigneur ne chercha même pas à se débattre lorsque des bras puissants le plaquèrent la face contre la table et l’emprisonnèrent.
- Pourquoi ? demanda-t-il simplement en crachant du regard tout le mépris qu’il éprouvait désormais pour le bailli.
- Je suis aux ordres du roi, se justifia Enguerrand d’Ognon.
- Et le roi Philippe t’a expressément commandé de me jeter au cachot ? Moi dont il doit ignorer jusqu’au nom…
- Emmenez-le !… Et que le ciel oublie à jamais le souvenir de son visage…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 6 Fév 2013 - 0:10

CHAPITRE VII
Les fées boomerang
Philippa de Silhac, dame de Chalençon et de Vernoux, avait passé sa journée à griffonner de nouvelles études pour la décoration des chapelles latérales de l’église. Elle peinait cependant à obtenir ce qu’elle voulait exactement, un sourire un peu énigmatique de la Vierge. Quelque chose entre la compassion, le respect et une pointe d’ironie. Elle avait fini par renoncer après avoir brisé plusieurs plumes sur l’âcre parchemin qu’elle devait gratter et regratter avant de recommencer. Un supplice de Sisyphe.
Lorsqu’elle ne quêtait pas la perfection d’un visage ou d’un sourire, la jeune femme aimait à prononcer à mi-voix le libellé de ses titres seigneuriaux tout neufs. Elle les laissait fondre dans sa bouche avec une gourmandise d’enfant abusant de tartines de miel. Elle prenait ainsi peu à peu conscience des nécessités qui allaient s’imposer à elle, une d’entre elles – et pas la moindre – étant de se choisir un époux. N’ayant ni parents, ni amis sur place, elle ne pouvait que s’en remettre à son allié le plus sûr, Killian de Grime. Elle se doutait toutefois qu’il n’avait pas tout dit de cette histoire. Une terre ne reste pas ainsi en déshérence pendant des années, il y a forcément des lignages collatéraux qui font valoir leurs droits à moins que le suzerain ne veuille reprendre pour lui-même ce fief resté sans hoir. Ans tous les cas, la complexité et les ennuis étaient assurés.
La quête de Podane pour recouvrer une apparence convenable était en cours, celle de Philippa commençait à peine. Quelque chose lui disait qu’elle devrait bientôt faire un choix entre des terres en Vivarais ou un plafond à peindre en pays nantais.

On ne mélangeait pas en ce temps-là les tâcherons et les vedettes. Killain de Grime se retrouva dans une cellule différente de celles dans laquelle croupissaient depuis plusieurs heures Steven Berned, Mi-Mai et Justin Bibor. Différente mais guère plus agréable. Elle lui rappelait ce trou à rat dans lequel on l’avait jeté quatre ans plus tôt alors que rallié au légat pontifical Pelage, qu’il baptisait fort peu respectueusement « Vieille peau », il avait pris part à ce que l’Histoire baptisa du nom de cinquième croisade. Comme d’autres, il avait subi la résistance des païens devant le Mont-Thabor mais, parce que sa bonne étoile – en l’occurrence une bague lui venant d’un prince des bords du Jourdain – veillait sur lui, il avait évité le massacre pour partir goûter aux joies malodorantes d’une prison musulmane.
Se retrouver trahi par un compagnon d’armes, c’était tellement banal qu’il n’avait même pas à chercher bien loin des raisons de croire en un avenir inversé. Un jour prochain, il en était sûr, la donne changerait et il aurait à nouveau le destin du bailli entre ses mains. Mais cette fois-ci, il n’y aurait pas de pardon à attendre de sa part. Un seigneur de Grime peut être magnanime une fois. Au-delà, ce serait manquer de respect au sang des ancêtres.
Restait à trouver un moyen de sortir de cette pièce sombre dans laquelle on végétait les fesses posées dans une sorte de mélasse de paille et d’urine. En Egypte, Killian de Grime avait eu de la chance. En Gâtinais, les choses semblaient devoir être plus gratinées.

Mère Josette du Saint Durillon ne laissa pas à son homologue nantaise le soin de prendre quelque repos. Elle la tira à part jusque dans sa propre cellule pour l’entretenir de rumeurs qui étaient déjà parvenues jusqu’aux oreilles pourtant théoriquement peu curieuses des moniales.
- On dit que les compagnons du seigneur de Grime ont fait du chahut en ville la nuit dernière et que l’un d’eux est sérieusement lardé…
- Il n’y a rien de secret à ceci, ma mère… Le seigneur Killian nous l’a conté ici-même ce matin.
- Mais vous a-t-il dit que l’auberge – enfin, je dis « auberge » par grandeur d’âme car c’est plutôt une succursale du démon - dans laquelle se sont déroulés les faits a été close de par ordre exprès du bailli ?… On n’a nulle nouvelle du propriétaire des lieux, pas plus que des deux écuyers accompagnant le seigneur Killian.
- C’est plus inquiétant… Mais peut-être le bailli a-t-il jugé plus prudent de mettre ces trois personnes à l’abri en attendant le retour du seigneur Killian ?
- En fermant La Taverne du Gros Landais et en jetant à la rue ces filles de si mauvaise vie qu’une est venue ici demander asile afin de purger son âme des horreurs commises ?
- C’est plus surprenant… Est-ce tout ce qui se raconte en ville ?
- Non, ma mère… On évoque aussi ces mystérieux cavaliers venus de loin et dont le parler est pittoresque qui semblent chercher quelque chose de précieux dans le pays… Les esprits s’enflamment entre d’un côté ceux qui s’insurgent qu’on puisse dérober quelque chose de fondamental à cette terre et ceux qui enragent de ne point savoir de quoi il retourne afin d’en profiter pour eux-mêmes.
- C’est plus…
Sœur Trisquelle se rendit compte qu’elle était en panne d’adjectifs qualificatifs. Elle jugea préférable de rompre la discussion avec la moniale en chef de Sainte-Denizot pour aller méditer dans la rusticité humide de sa cellule sur les éléments nouveaux qu’on venait de lui apporter.
Décidément, les ennuis ne cessaient d’augmenter…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 8 Fév 2013 - 21:51

Lorsqu’elle se mit en route, la nuit était tombée depuis une bonne heure. Encapuchonnée, ce qui dissimulait ses traits, elle n’avait à vrai dire aucune crainte d’être reconnue pouvant selon ses humeurs prendre l’apparence d’une agreste damoiselle ou d’une vieille souffreteuse herborisant le long des chemins. Personne, d’ailleurs, ne la connaissait vraiment. Seul son nom circulait sur les territoires bordant la forêt des Loges, courrait de lèvres à oreille et de fil en aiguille. Un nom qu’on ne prononçait qu’à voix basse et en évitant de regarder un lieu saint au même instant. Elle était celle qui n’existait qu’à l’état de rumeur, de fantasme et de légende. Elle n’était rien et pourtant elle était…
Elle avait lu cette évidence dans une soupe de vieux bourgeons préparée pour le repas du soir. Les vertus de ces petits grains de vie mort-nés n’étaient plus à vanter ; ils étaient souverains pour lutter contre les hémorroïdes, la fièvre des marais, l’engourdissement des muscles et surtout pour tonifier la peau. Accessoirement, mis en soupe et bien interprétés, ils pouvaient ouvrir les portes du futur. C’est donc dans ce potage aux yeux secs et ridés qu’elle avait vu qu’on aurait grand besoin de son secours en Gâtinais.
Lorsqu’elle dépassa l’arbre qui ne perdait pas ses feuilles, elle se morigéna. Elle avait déjà perdu trop de temps.

Le miroir magique d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu ne se contentait pas d’afficher une liste des soucis à venir ou d’observer sans être vu des événements se déroulant à des lieues de là. Il y avait également, grâce au génie technicien de Vic, une fonction qui rendait à la baronne bien des services. Il suffisait pour l’activer de faire pivoter une pierre précieuse sertie dans le cadre du miroir. C’est ce que fit, par désœuvrement, la maléfique Saint-Dieu ce soir-là. L’émeraude tourna sur elle-même et la baronne vit apparaître dans le miroir, face à elle, tous ses ennemis. Ils étaient tellement nombreux que certains visages, ceux des bords, étaient minuscules… Mais point n’était là le prodige – bien que cela en fut un pour une époque si reculée.
Un à un, les visages furent traversés d’un éclair de lumière jailli du tréfonds de leur âme invisible. Un éclair bleu… Preuve de leur inébranlable opposition à la maîtresse des lieux. Et puis, soudain, sans qu’aucun signe ait pu le prévenir, une boule rouge se forma sur un front. Un boule qui hésita, tourna doucement sur elle-même, accéléra jusqu’à tournoyer avec force et finit par ravager le visage le consumant totalement dans un halo de cendres fumantes. Une âme nouvelle était désormais acquise aux forces obscures qu’animait Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Une âme précieuse pour les affrontements à venir, une âme qu’elle ne manquerait point d’aller solliciter lorsque l’occasion ou le besoin s’en feraient sentir.
Ce soir-là, la baronne se coucha de meilleur humeur. Elle ne désintégra qu’un seul de ses majordomes de la nuit.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 11 Fév 2013 - 22:15

Depuis leur repas commun à l’auberge du Fruit d’Or de Rennes, le légat pontifical Scapinnochio de la Plancha et l’abbé Alfredo de Mozarella avaient cheminé séparément vers Clermont. Quel meilleur endroit pour relancer l’esprit de la croisade que la ville où tout avait commencé ! Ils y retrouveraient leurs comparses, circonviendraient l’évêque de la cité et poseraient les jalons de leur future puissance.
Le légat, fort de son aura vaticane, était allé de ville en ville, recevant le plus grand accueil des autorités ecclésiastiques locales mais refusant à chaque fois de demeurer plus d’une nuit. Le message qu’il délivrait n’en était donc que plus concis et fort : face aux difficultés de la Croix en Orient, il faudrait bientôt que se lèvent à nouveau des armées de croyants pour retourner libérer Jérusalem. Qu’on se prépare sans tarder !… Au petit matin, avant même le premier office, Scapinnochio de la Plancha avait déjà disparu et galopait vers l’étape suivante. Comme s’il avait le diable aux fesses…
L’abbé de Mozarella, supérieur de plusieurs monastères en Italie, avait choisi pour sa part de tirer au plus droit, se moquant des villes épiscopales des environs. Les hommes de sa garde se faisaient fort de faire place nette dans les plus belles habitations situées sur le chemin afin que le clerc puisse jouir tranquillement de tous les bienfaits d’une autorité chèrement obtenue. Rien ne lui résistait et rien ne lui résisterait encore moins lorsqu’il aurait bouté à son profit l’incapable Gilbert IV du trône de saint Pierre. Il songeait souvent en riant qu’il serait aussi crédible en pape Innocent que son compère de la Plancha en mère supérieure d’un couvent de bénédictines.

Les deux fourbes se retrouvèrent dans la petite cité d’Ambert à quelques lieues de leur destination commune. Une auberge du quartier marchand de la bourgade les accueillit pour une longue soirée de tirage de plans sur une comète qui refusait de passer, allez savoir pourquoi.
- Ce Jehan Videtoi était un de vos cent preux, remarqua l’abbé en jetant sur la table l’anneau aux armoiries du défunt chevalier… Et il aura suffi d’un valet de ferme et d’une fille de mauvaise vie pour le terrasser. Ai-je bien raison de croire en vos projets ?
C’était une taquinerie, rien de plus. Mais la doucereuse onctuosité de Mozarella fit monter le sanguin Scapinnochio sur ses grands chevaux.
- Killian de Grime, un valet de ferme ?… Melba la Turinoise, une simple fille de joie ?… Mais vous déraisonnez, Alfredo !…
- J’en conviens… Imaginer que lorsque nous aurons à notre profit une certaine force tirée des entrailles de la terre, nous pourrons lever une armée invincible et marcher sur Rome, voilà qui n’est point raison. Imaginer que cent chevaliers parmi les plus courageux et les plus dévoués à la Croix en seront le fer de lance et nous obéiront aveuglément, voilà qui est folie… Et pourtant, cette folie est à portée de nos mains… Avez-vous reçu les mêmes informations que moi ?
- Il y a une heure tout au plus par pigeon voyageur spécial… Ils ont résolu le premier mystère de la quête.
- Alors, ils ne tarderont plus à nous rejoindre…
- Vous oubliez, mon cher, observa le cardinal, qu’ils devront recueillir tous les ingrédients de cette soupe…
- Nous avons déjà pourvu à cet inconvénient…
- Comment cela ?…
- Nous ne serions plus amis si nous n’avions plus de secrets l’un pour l’autre, fit Alfredo de Mozarella en dessinant un sinueux sourire sur ses lèvres encore rougies par le froid.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 13 Fév 2013 - 23:29

Epuisé d’avoir sondé la moindre anfractuosité des murs de sa prison, Killian de Grime se laissa tomber sur la paille humide du cachot. Il n’y avait rien à espérer ! Tout était perdu à moins d’un miracle !
Alors, lui, le mécréant qui avait perdu la foi en voulant la défendre, se jeta à genoux et commença à prier.
En silence.

Les deux fourbes d’Ambert refaisaient le monde comme si leur victoire était déjà acquise.
- Nous irons porter la Croix jusqu’aux limites de la Perse, dans ces pays de bergers et de pâtres, s’enflamma Alfredo de Mozarella…
- Cela fait loin, le modéra le cardinal… Ces bergers sont paraît-il coriaces et défendront leurs terres…
- Eh bien quoi ! s’exclama l’abbé. Vous n’allez pas en faire tout un fromage si le pâtre perse y est…
- Contentons-nous de bouter le païen hors de la Terre sainte, cela sera déjà merveille !
- Vous manquez d’ambition, de la Plancha !… Ces conquêtes vous seront livrées sur un plateau par les prêtres païens lorsqu’ils seront convaincus de la puissance de notre armée.
- A votre place, Mozarella, je me méfierais si je me retrouvais ainsi disposé sur un plateau de faux mages.

Autant le soleil matinal de la veille avait été blafard, terne, brumeux, brouillardeux et cafardeux, autant celui du jour nouveau était franc et éclatant comme une torche résineuse émergeant de la nuit. Un rayon vif pénétra par la minuscule ouverture pratiquée dans la paroi du château et vint frapper l’œil gauche de Killian de Grime. Comme le chevalier ne dormait que d’un œil – et que c’était celui-là – il se trouva instantanément éveillé et se dressa autant que le permettait la faible hauteur du plafond… A moins que ce ne fut la forte épaisseur du sol.
Vers la minuit, au plus profond de ses prières, une apparition lui était apparue… Ce qui prouve qu’elle faisait plutôt bien son travail… Une forme vaguement humaine et fortement inhumaine qui avait prononcé des mots définitifs qu’il avait encore au creux de l’oreille (enfin des deux car déjà en ces temps anciens l’être humain était équipé de la stéréo en série).
- Ca s’en va et ça revient… C’est fait de tout petits riens…
Le pire c’est que cela ne voulait rien dire… Mais si cette apparition étrange avait poussé jusqu’à lui, Killian de Grime estimait que ce n’était pas sans raison. Le sommeil, comme le réveil, l’avait trouvé en pleine réflexion sur le sens profond et caché de ces deux petites phrases.

Sœur Trisquelle quitta le monastère de Sainte-Denizot à pied. Une femme ayant voué sa vie à Dieu venant implorer à cheval un représentant du roi, cela ne lui paraissait pas être de nature à faire fléchir celui-ci. Au contraire, elle devait tirer toute sa force de la faiblesse de sa condition, de la pauvreté de sa vêture, de la fragilité de son être et de la claudication pour une fois bienvenue provoquée par les socques de sœur Quikerce. Son humilité, sa sainteté étaient ses armes. Des armes pacifiques comme elle l’avait toujours été. Mais des armes dont elle se devait d’user de toutes ses forces.
Pour le seigneur de Grime et son intrépidité magnifique.
Pour la princesse Podane et son haleine viciée.
Mais aussi pour qu’au plus vite, la bâtarde de Vivarais retourne décorer le plafond de l’abbaye de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent…

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