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 La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 13 Fév 2013 - 23:29

Epuisé d’avoir sondé la moindre anfractuosité des murs de sa prison, Killian de Grime se laissa tomber sur la paille humide du cachot. Il n’y avait rien à espérer ! Tout était perdu à moins d’un miracle !
Alors, lui, le mécréant qui avait perdu la foi en voulant la défendre, se jeta à genoux et commença à prier.
En silence.

Les deux fourbes d’Ambert refaisaient le monde comme si leur victoire était déjà acquise.
- Nous irons porter la Croix jusqu’aux limites de la Perse, dans ces pays de bergers et de pâtres, s’enflamma Alfredo de Mozarella…
- Cela fait loin, le modéra le cardinal… Ces bergers sont paraît-il coriaces et défendront leurs terres…
- Eh bien quoi ! s’exclama l’abbé. Vous n’allez pas en faire tout un fromage si le pâtre perse y est…
- Contentons-nous de bouter le païen hors de la Terre sainte, cela sera déjà merveille !
- Vous manquez d’ambition, de la Plancha !… Ces conquêtes vous seront livrées sur un plateau par les prêtres païens lorsqu’ils seront convaincus de la puissance de notre armée.
- A votre place, Mozarella, je me méfierais si je me retrouvais ainsi disposé sur un plateau de faux mages.

Autant le soleil matinal de la veille avait été blafard, terne, brumeux, brouillardeux et cafardeux, autant celui du jour nouveau était franc et éclatant comme une torche résineuse émergeant de la nuit. Un rayon vif pénétra par la minuscule ouverture pratiquée dans la paroi du château et vint frapper l’œil gauche de Killian de Grime. Comme le chevalier ne dormait que d’un œil – et que c’était celui-là – il se trouva instantanément éveillé et se dressa autant que le permettait la faible hauteur du plafond… A moins que ce ne fut la forte épaisseur du sol.
Vers la minuit, au plus profond de ses prières, une apparition lui était apparue… Ce qui prouve qu’elle faisait plutôt bien son travail… Une forme vaguement humaine et fortement inhumaine qui avait prononcé des mots définitifs qu’il avait encore au creux de l’oreille (enfin des deux car déjà en ces temps anciens l’être humain était équipé de la stéréo en série).
- Ca s’en va et ça revient… C’est fait de tout petits riens…
Le pire c’est que cela ne voulait rien dire… Mais si cette apparition étrange avait poussé jusqu’à lui, Killian de Grime estimait que ce n’était pas sans raison. Le sommeil, comme le réveil, l’avait trouvé en pleine réflexion sur le sens profond et caché de ces deux petites phrases.

Sœur Trisquelle quitta le monastère de Sainte-Denizot à pied. Une femme ayant voué sa vie à Dieu venant implorer à cheval un représentant du roi, cela ne lui paraissait pas être de nature à faire fléchir celui-ci. Au contraire, elle devait tirer toute sa force de la faiblesse de sa condition, de la pauvreté de sa vêture, de la fragilité de son être et de la claudication pour une fois bienvenue provoquée par les socques de sœur Quikerce. Son humilité, sa sainteté étaient ses armes. Des armes pacifiques comme elle l’avait toujours été. Mais des armes dont elle se devait d’user de toutes ses forces.
Pour le seigneur de Grime et son intrépidité magnifique.
Pour la princesse Podane et son haleine viciée.
Mais aussi pour qu’au plus vite, la bâtarde de Vivarais retourne décorer le plafond de l’abbaye de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 14 Fév 2013 - 0:56

Un fidèle lecteur de l’Aveyron oriental nous prie instamment de donner des nouvelles du frère Vilain que nous avons abandonné sur la lande en train de marcher face à un vent contraire… Eh bien, il y est toujours ! Sa petite taille et la puissance d’Eole l’ont empêché de progresser depuis lors... Mais il tient toujours entre ses mains l’arme ultime qui décidera de tout. Et cela suffit à lui rendre l’attente agréable.

- Ma sœur, voulez-vous que je vous aide à franchir cette flaque ?…
La demande de la petite demoiselle confirma à la mère supérieure toute la justesse de sa démarche (si, on peut parler d’une justesse de démarche quand on boite obstinément). On ne voyait en elle à ce moment précis que la faiblesse d’une constitution souffreteuse et souffrante. Oh ! Surtout !… Surtout éviter d’allumer par avance des feux de joie et de victoire dans son regard ! Le garder triste et éteint jusqu’à ce que le bailli ait rendu la liberté à Killian de Grime.
- Je vous remercie, mon enfant… Et si vous aviez aussi l’amabilité de m’aider à monter jusqu’au château…
- Mais avec plaisir, ma sœur…
La jeune fille, qui ne devait guère avoir plus de 13 printemps, tendit un bras secourable à la mère supérieure pendant que sa main opposée commençait à fouiller discrètement dans les poches du manteau de la nonne.

La nuit de Podane et de ses compagnes de cellule monastique avait été agitée de mauvais rêves et de jolis cauchemars qui se terminaient invariablement de la même manière : la jeune princesse ne se mariait pas et n’avait pas beaucoup d’enfants, mais elle se jetait dans le vide du haut de la plus haute tour du château de Grime et se noyait dans une immense mare de lisier porcin purulent. Lorsque les trois jeunes femmes se racontèrent ces rêves si semblables, elles ne purent qu’être convaincues qu’une force avait percé le secret de leurs esprits respectifs. Un fait l’attestait de manière certaine : Philippa avait décrit à la perfection le donjon de Grime… Or, elle n’avait jamais fréquenté la terre familiale de la princesse Podane.

Lorsqu’elle constata que sa bourse ne se trouvait plus dans le secret de sa poche, sœur Trisquelle comprit qu’il ne fallait pas se fier aux personnes trop aimables. Que pouvait-elle faire ? Crier ? Ameuter le quartier du château ? Appeler à courir sus à la traîtresse ?…
Et ensuite ?…
On la prendrait, on la jugerait, on la pendrait et Dieu la rejugerait en dernier.
Autant laisser le Seigneur se saisir lui-même de l’affaire. Sœur Trisquelle ne doutait ni de sa sévérité, ni de sa bienveillance. La pauvre enfant s’était damnée en volant, son destin était désormais scellé pour les siècles des siècles ce qui faisait, en y réfléchissant bien, un bon paquet de temps à regretter son acte.
Tout ça pour quelques pièces de cuivre que même un arsouilleur des temps futurs n’oserait même pas aller voler le long d’une voie de chemin de fer.
A quoi bon punir une personne qui s’était punie elle-même ?…
Sœur Trisquelle pressa le pas ce qui renforça derechef sa claudication. A vouloir ainsi accélérer l’allure, elle se tordit la cheville et s’abattit dans un grand fracas contre le bois de chêne du pont-levis.
De sa bouche tuméfiée ne s’éleva pas le moindre cri, pas la moindre plainte. Elle savait que désormais, les voies du château lui étaient ouvertes. Une femme au service de Dieu, humble et blessée, ne se pouvait jeter dehors comme la première des manantes.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu versa la dernière cuiller de poudre grise dans le bouillon préparé en l’honneur de saint Blairio.
Un drôle de paroissien que ce Blairio qui, au VIIème siècle, n’avait rien trouvé de mieux pour se faire remarquer que de se jeter du haut d’une falaise du pays de Caux, les bras écartés et battant à un rythme saccadé dans le but d’atteindre les côtes anglaises. Ce saut était devenu vol et l’avait conduit - loin de son objectif - jusque dans la riante cité de Millau sur les terres du comte d’Aragon. Et tout cela sans guide et sans pouvoir restaurer ses forces en chemin en s’arrêtant à des auberges de passage. Certains esprits chagrins contestèrent – et contestent encore - la réalité de ce miracle qui fit de saint Blairio le patron des gastronomes en culottes courtes et des voleurs de poules. Il n’empêche qu’un culte s’établit sur le trajet entre Caux et Millau et que des guides, à l’instar de ceux existant pour le chemin de Compostelle, furent écrits pour indiquer aux adorateurs du saint homme les meilleurs endroits pour l’honorer.
Pour son plus grand bonheur, la baronne de Saint-Dieu résidait entre les deux lieux rattachés par le vol historique de saint Blairio. Cela lui offrait la possibilité de recourir à la puissance d’intercession de la divinité tout en couplant celle-ci avec sa magie noire ordinaire. La préparation d’une mixture sacrée, utilisant une relique du saint pilée et mélangée à de l’huile de foie de mérou, était la première étape du processus qui permettrait à Philippe O, le troubadour, de planer à son tour jusqu’au pays d’Eric de Clapetown.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 14 Fév 2013 - 21:37

- Messire bailli, vous le voyez, je ne suis qu’une humble femme ayant accordé beaucoup de sa vie à Dieu et tout le reste à la société des hommes…
Enguerrand d’Ognon considéra sans aménité particulière la petite femme qui se tenait face à sa grande carcasse. De monotone, sa vie d’administrateur royal s’était transformée en deux jours en course entre une infinité de chausse-trappes. Il fallait prendre des décisions, une foule de décisions. Certaines désagréables, d’autres plus jouissives… Mais toutes n’étaient considérées qu’à l’aune de son ambition et elles avaient donc toutes une importance majeure. Alors, écouter les jérémiades de cette moniale qui venaient sans doute réclamer quelque argent pour une communauté qui devait dormir, comme beaucoup, sur un confortable « trésor de guerre »…
Il ne tarda cependant pas à tendre l’oreille.
- Il s’est produit hier grand malheur à la Taverne du Gros Landais, lieu de perdition et de débauche sans aucun doute, mais qui a frappé un de mes proches.
- Un parent ? questionna le bailli tout en cherchant à retrouver dans les traits de sœur Trisquelle quelque chose qui rappelât ceux du blessé Mi-Mai.
- Non point, redoutable seigneur… Mais, un de mes proches en spiritualité…
- Et qui va au bourdeau pour s’y faire assassiner. Permettez-moi de vous dire, ma mère, que vous choisissez fort mal vos protégés…
- Vous savez donc l’affaire… Fort bien, nous pourrons donc en deviser plus à notre aise.
- Qu’avez-vous à m’apprendre ? demanda Enguerrand d’Ognon dont la curiosité malsaine ne cessait de croître et de prospérer à la vitesse du chiendent sur une pelouse.
Sœur Trisquelle hésita une fraction de ce qu’on n’appelait point encore une seconde. Elle devait franchir la redoutable frontière séparant la vérité du mensonge ce qui, à ses yeux, ne se pouvait faire inconsidérément.
- Ce blessé, comme moi-même, appartenons à une congrégation secrète employée à démasquer un complot devant nuire gravement au roi.
- Nuire gravement au roi ?… Comment cela ?…
- En l’assassinant !
La mère supérieure se referma sur elle-même comme si elle en avait trop dit. Et elle en avait réellement trop dit ayant épuisé son quota de mensonges pour l’année entière en un court instant.
- Ne seriez-vous point en affaire avec un chevalier du nom de Killian de Grime ?…
- C’est vous qui avez prononcé son nom, seigneur bailli…
La détermination d’Enguerrand d’Ognon chancela. Si cette moniale, ou supposée telle car on ne pouvait écarter le fait qu’il y eut quelque supercherie à son apparence, disait vrai alors il errait depuis le début. Au lieu de servir le roi et sa descendance, il s’était mis au service des ennemis du royaume.
Mais non ! La chose n’était point possible !… Le tavernier avait dit que la ribaude qui avait lardé Mi-Mai de coups de couteau lui avait été présentée par Blanche de Castille… A moins que…
A moins que le complot fut du fait des héritiers de la couronne trouvant que le vieux roi Philippe mettait bien du temps à rejoindre les voûtes augustes de Saint-Denis.
Et en ce cas, il fallait agir avec encore plus de prudence qu’il n’en avait fait preuve jusqu’alors.

Philippe O regarda sans aménité particulière la substance étrange qu’on voulait lui faire avaler.
- Sans douter de vos pouvoirs et de vos savoirs, baronne, êtes-vous bien certaine que je puis boire ceci sans risquer un trépas immédiat. Quel grand artiste périrait avec moi1 !
- C’est une recette bretonne traditionnelle à laquelle j’ajoute juste de la rognure d’ongle du saint pilée et une poudre épaississante de ma fabrication…
- Une recette bretonne ? s’étonna le troubadour. Décidément, c’est une province qui ne me réussit pas… Et puis-je au moins connaître le nom de ce breuvage noir et gluant s’il doit m’envoyer au ciel avant que Dieu ne l’ait voulu ?…
- Cela s’appelle le Ker Ozen… Allez ! Du courage !… J’en ai déjà bu et je suis toujours là…
Sur cet argument décisif – mais aussi parce qu’il ne pouvait guère agir autrement – Philippe O porta la timbale de fer à ses lèvres, se boucha mentalement le nez, ferma les yeux et avala.
Aussitôt, son visage devint gris brillant, ses yeux s’illuminèrent de flammes rouges et une chaleur ardente se mit à courir à travers veines et artères.
- Mais que se passe-t-il ?…
- Rien, rien, le rassura la machiavélique (avant l’heure) baronne… Tu ne fais que réagir aux effets…
- Je réagis… Et vous, vous aviez réagi pareil ?
Une sorte de fumée en panache commençait à sortir des oreilles du troubadour.
- Non, pas du tout, mentit Saint-Dieu, mais quand j’ai appris ce sortilège, certains connaissaient de tels effets. Parmi nos candidats au décollage, nous en avions sans rien et nous en avions à réactions…
- Vous voyez que vous ne l’avez pas testé sur vous ! s’insurgea Philippe O avant de hoqueter sérieusement. Vous n’êtes que…
Il n’alla pas plus loin. Sa bouche se contracta en cul de poule, se détendit, se recontracta, se redétendit et il s’entendit prononcer mécaniquement…
- Peutepeutepeutepeutepeutepeute…
Un nouvel éclair strident de brillance traversa son regard… De la peur autant qu’une énergie nouvelle et incandescente qui l’irradiait et l’agitait.
- Bats des bras… En rythme ! conseilla la baronne… Tu vas voir…
Le troubadour aurait bien voulu demander ce qu’il se passait quand les effets du breuvage prenait fin mais il ne pouvait plus parler.
- Peutepeutepeutepeutepeutepeute…
Il décolla…


1 Cette phrase a longtemps été attribuée à tort à l’empereur Néron. Il est juste de rétablir aujourd’hui la vérité historique en la rendant à son auteur réel et à son temps exact.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 15 Fév 2013 - 1:03

Enguerrand d’Ognon maltraitait sa pelure de barbe. C’était, on s’en doute, un signe de profonde hésitation et de perplexité. Il avait jeté un ami, quasiment un frère, au cachot pour se prémunir, que pouvait-il craindre d’une femme déjà âgée qui ne représentait finalement qu’elle-même et dont il doutait que la disparition subite suscitât la moindre émotion dans le comté et ses environs ? Il n’avait qu’un mot à lancer et…
Ce mot, il décida de ne pas le hurler à l’intention des deux gardes dans le couloir. Il le conserva bien au chaud entre ses dents en se promettant de le libérer si la moniale venait à trahir le moindre signe de mensonge et d’affabulation.
En attendant, il griffonna quelques phrases pour garder une trace de ce qu’il venait de se passer devant lui. Si le pire des cas – pour lui – survenait, il brûlerait cette preuve embarrassante… Et si le fameux complot était avéré, il aurait un document indiquant qu’il en avait eu connaissance et avait agi en conséquence.
- Maintenant, ma mère, dit-il en se penchant vers l’avant, vous allez m’en dire un peu plus sur ce complot.

L’eau de la Manche s’ourlait d’une écume blanche qui miroitait sous le soleil généreux. Vu du ciel, ou du moins de la petite altitude à laquelle Philippe O avait réussi à s’élever à la force des bras, cela avait une certaine beauté et même une beauté certaine. Au loin, une ligne blanchâtre dessinait les falaises de craie de l’ancien pays d’Albion. Combien de temps encore avant que l’effet du Ker Ozen ne vienne à s’estomper puis à disparaître ? Sans très bien savoir comment tout cela fonctionnait, le troubadour pouvait comprendre que sans cette force supplémentaire qui le maintenait en l’air il aurait droit à un bouillon fatal.
- Here is the Coastal command ? Who are you ?… Roger ?
Philippe O cessa un instant de battre des bras et perdit aussitôt de l’altitude. Quelques mouvements plus énergiques le ramenèrent à l’horizontale et l’éloignèrent de cette écume qu’il avait admiré peu avant et qui était devenue soudain bien menaçante.
- Peutepeutepeutepeutepeutepeute…
C’est tout ce qu’il trouvait à dire. En revanche, le troubadour commença à jeter des regards nerveux tout autour de lui. S’était-il trop approché de Dieu et devait-il craindre le courroux divin ?
- One more again… Who are you ?… Roger ?
Mais pourquoi est-ce que la voix s’obstinait à l’appeler Roger ? Il portait le prénom de Philippe et à ce qu’il lui semblait il n’avait pas fait d’erreurs récemment sur son identité.
- Peutepeutepeutepeutepeutepeute…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 15 Fév 2013 - 14:46

- Qui est responsable de ce complot contre le roi ? Que savez-vous de tout cela ?
Mère Trisquelle affichait un silence obstiné en réponse aux questions du bailli. C’était la troisième fois qu’il l’interrogeait et sa voix se faisait plus tendue frôlant une forme d’hystérie. Il avait besoin de savoir.
Et vite !
Le messager qu’il venait de congédier sèchement lui avait remis un petit texte bref mais sans ambiguïté. La princesse Blanche de Castille annonçait qu’elle ferait étape au château à la fin de la journée et la fin de la journée c’était bientôt ! Maudites journées d’hiver qui duraient à peine le temps d’un rayon de soleil. En été, Enguerrand d’Ognon aurait été certain d’obtenir des confessions précises de la part de la nonne avant l’arrivée de la nuit. Là, il fallait parer au plus pressé.
- Vous parlez ou je vous fais plonger dans un bain d’orties en fusion !

La côte anglaise devenait une réalité presque palpable désormais. Philippe O, de ses yeux brûlants de fièvre, la voyait désormais clairement… Mais, à intervalles réguliers, il y avait ces appels étranges dans ses oreilles, une sorte de phénomène qui envoyait tantôt des voix, tantôt des sifflements suraigus qui, au propre comme au figuré, le faisaient battre de l’aile.
Soudain, comme sortis du soleil, il vit deux chevaliers en armure brillante fondre sur lui en battant des bras à une vitesse telle qu’ils le faisaient passer pour un goéland neurasthénique. Le premier lui plongea littéralement sous le nez tandis que le second se mit au-dessus de lui comme pour mieux le surveiller. Le troubadour, comprenant d’instinct ce que ces deux étranges chevaliers volant sans leur monture attendaient de lui, tenta de se dégager. Faute de pouvoir le faire par le haut, il lui restait la solution de piquer vers la plage au pied de la falaise. A peine eut-il amorcé sa descente que le premier chevalier rejaillit soudain pour lui couper la route. Solidement encadré désormais dessus et dessous comme une vulgaire entrecôte entre les deux parois d’un grill, il comprit qu’il était cuit.

Sœur Trisquelle était, le lecteur attentif et ayant renoncé à son cachet de Valium du soir s’en souvient, une intellectuelle. Aux assauts furieux et inquisiteurs du bailli, elle opposait sa détermination et un esprit critiqué acéré. Plus il montrait qu’il voulait savoir, plus elle sentait que sa position se renforçait. Elle ne pouvait dépasser son quota de mensonges mensuels et lui raconter les fantaisies extravagantes qui lui passaient par la tête. Tant pis ! Elle l’aurait par le silence… Et lorsqu’elle parlerait, il boirait ses paroles avec l’avidité d’un moineau ayant traversé le Sahara sans escale. Quant au bain d’orties en fusion, il ne lui faisait pas peur ; sœur Trisquelle avait appris une grande part de ce qu’elle savait dans des établissements où les châtiments étaient bien plus élaborés que cela.

Les deux chevaliers, porteurs sur le dos et la poitrine des lions rampants du roi Henri III, contraignirent Philippe O à descendre graduellement vers la campagne anglaise jusqu’à ce qu’il se pose à proximité d’un château d’apparence quelconque. Lorsqu’ils cessèrent de battre des bras, ils se tordirent légèrement le bout du nez et leurs yeux retrouvèrent des couleurs prévues par le code génétique humain. Le troubadour les imita et constata que les effets du Ker Ozen s’estompaient aussitôt. Sa peau retrouva sa couleur habituelle et la chaleur qui irriguait tout son corps disparut. Il ouvrit la bouche et recueillit une goulée d’air glacial qui finit d’apaiser les brûlures internes subies au cours de l’expérience.
- Purée ! Que ça fait du bien quand ça s’arrête ! s‘exclama-t-il.
- By god ! A french man !… s’exclama le premier chevalier anglais. Bloody Mary !… England is not an island anyway !…
- Permettez, mon cher, je parle un peu, fit le second… Bonne journée, je dis… Je suis le chevalier John Heathrow et my companion est Robert Gatwick…
Jugeant que de telles présentations n’étaient point superflues, Philippe O répondit en restant dans le même registre.
- Mes seigneurs, je me nomme Philippe O. Troubadour des rois et roi des troubadours. J’ai eu l’honneur et le privilège de me produire devant votre aimable souverain, il y a dix ans…
- Impossible ! Il était de quatre ans âgé ! protesta le chevalier francophone.
- Et alors ?! s’indigna le troubadour. Il n’y a pas d’âge pour apprécier la bonne musique et les chants sincères.
- Impossible ! Ici, personne n’aime la française musique… But, ne changeons pas le sujet de la conversation… Vous vouliez envahir notre île ?…
- Euh ?!…
La réponse était non, bien évidemment. Malheureusement pour Philippe O, les deux chevaliers semblaient penser le contraire. Il fallait trouver une argumentation crédible…
- En fait, j’étais prisonnier dans une sorte de grand labyrinthe dont nul n’était jamais sorti. C’était pour moi une crise majeure dont j’ai choisi de sortir par le haut…
- Vous connaissez donc en France le Ker Ozen ?…
- Vieille recette bretonne, répliqua le troubadour avec la certitude assurée de ceux qui ont appris quelque chose récemment.
- Cela n’est pas ! protesta John Heathrow. Cela est matière secrète mise au point par deux grands savants de notre terre. Le roi Arthur et Merlin… Depuis toujours, nous voulions savoir voler pour quitter la prison de notre island… Et c’est désormais réussi… Le roi, Merlin, pour réussir !
- So, poursuivit Robert Gatwick, vous vouloir what ?
- Je voulais être libre, vous comprenez ? tenta de se défendre O… Libre comme un oiseau.
- Free as a bird, traduisit John Heathrow à son compagnon.
- Yes ! Yes ! approuva Gatwick… Free as a bird…
- Vous êtes certain que votre ami saisit exactement ce que je raconte, s’inquiéta Philippe O.
- Ne pas inquiéter vous… Il y a free, il a tout compris…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 19 Fév 2013 - 0:17

Au début du XIIIème siècle, comme bien on s’en doute, on n’avait pas l’électricité, des bottins téléphoniques ou des cigarettes allumées pour faire cracher à un quidam une vérité qu’il refusait de révéler. On avait fort heureusement des pratiques tout aussi efficaces mais bien plus primaires comme de grands coups de masse sur les doigts, des saignées au couteau ou des séances d’étirement corporel qu’on n’appelait point encore stretching. Enguerrand d’Ognon en était à peser le pour et le contre quant à l’emploi de ces techniques rudimentaires contre la moniale lorsque celle-ci, devinant que le vent se mettait au mauvais, se décida à ouvrir les lèvres.
- Demandez donc au chevalier de Grime… Vous avez visiblement du mal à vous résoudre à porter la main sur une personne du clergé… Confrontez-vous à un de vos semblables, vous aurez au moins la satisfaction de pouvoir l’humilier et le faire souffrir sans que votre âme s’en trouve chafouinée.
Enguerrand d’Ognon voyait la course du soleil commencer à s’incurver dans le ciel. Il n’avait plus le loisir d’hésiter. Il ordonna qu’on aille tirer le prisonnier de sa geôle.

La princesse Podane avait essayé de ne plus marcher de long en large en attendant le résultat de l’initiative de la mère supérieure. Katy-Sang-Fing, habituée aux crises d’impatience de sa maîtresse, évitait de se trouver entre ses pattes ; elle s’était assise sur un banc de pierre à l’entrée du monastère de Sainte-Denizot et comptait les émanations fétides exhalées par la princesse à chaque demi-tour. Avec le souffle utilisé au cours de la dernière heure, on aurait pu faire tourner plusieurs moulins à eau… ou asphyxier toute une troupe de cavaliers.
- Je n’en puis plus, finit-elle par lâcher… Sautons en selle et allons voir de quoi il retourne.
A l’énergie de la maîtresse, répondit l’apathie de la suivante. Katy-Sang-Fing était d’humeur bleue sombre depuis la disparition du troubadour qui lui avait compté fleurette avec la délicatesse d’un employé d’Interflora. Il était parti sans rien lui dire dans une sorte de bouquet final dont elle avait du mal à se remettre.
- A quoi bon ! soupira-t-elle… Peu à peu, tout le monde nous abandonne… Nous aurions mieux fait de rester près de cet escabeau lorsque le feu a pris à vos jupes. Toute la suite est venue de ce que vous avez persévéré dans votre volonté d’aller au monastère de Saint-Romuald.
- Fallait-il renoncer dès le départ ?
- Sans doute… Nous voici perdues au milieu de nulle part… Trahies et abandonnées… Que nous reste-t-il à espérer ?…
- Mais que nos amis reviennent plein de vie et de santé et que nous puissions reprendre notre quête.
- Vous savez bien au fond de vous-même que tout ceci est voué à l’échec… Qu’avons-nous pour affronter les forces qui semblent vouloir se mettre en travers de votre chemin ? Une peintre et un jeune fol… Une moniale fragile et un seigneur impétueux… Un poignardé et moi-même qui n’ai plus d’étoiles dans les yeux…
- Nous avons franchi la première étape, protesta Podane.
- Il en reste tant encore et il nous faudra pour les atteindre nous séparer ou perdre un temps considérable….
- Je ne vais point demeurer céans à me morfondre sans rien faire… En selle te dis-je !…
Katy-Sang-Fing se laissa entraîner sans protester plus outre. Elle savait bien que, quoi il advienne, son destin propre était lié à celui de la princesse. Pour le meilleur et pour l’empire.

Les affaires du troubadour Philippe O prirent un tour plus dramatique lorsqu’il fut conduit devant le duc du Safesex, commandant des forces royales de défense de la côte sud. Contrairement à Heathrow et Gatwick, ce grand gaillard aux cheveux roux et à la vigoureuse bedondaine n’eut aucun égard pour l’intrus.
- Tu venais espionner nous ? demanda-t-il avec un accent à couper au couteau à beurre.
- Pas du tout ! se défendit le troubadour. Je me suis échappé de…
- D’un asile ou d’une léproserie… Sans le doute moindre… Seul les fols et les Français peuvent imaginer venir surprendre nous ainsi… C’est traîtrise !…
- Non !
- Traîtrise ! répéta le duc.
- Ce n’est pas mon genre, mentit effrontément O.
- Traîtrise !
- Non, non, non !…
- Pendez-le !

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 19 Fév 2013 - 23:52

Comment rester digne quand on empeste l’urine, la pourriture et qu’on a la barbe couverte de paille humide ? Ce n’est point tant cette question qui taraudait Killian de Grime que celle de savoir comment sa nièce pouvait endurer une partie de ces plaies au quotidien depuis une grosse dizaine d’années. Pour son cas propre (si on peut s’exprimer ainsi) il n’y avait guère de souci à se faire. Il était de la race des indomptables, des incorruptibles et des intrépides. Même crasseux et puant, il se sentait mille fois supérieur à un Enguerrand d’Ognon embaumant les essences les plus raffinées.
Il y eut des couloirs aveugles, des marches mal jointes dans des escaliers sombres, des grilles rouillées à franchir avant de retrouver l’espace à partir duquel le bailli commandait à son bailliage. Peu à peu, Killian de Grime se redressait, chassait les miasmes de son propre odorat et martelait les murs de ses poings fermés. Que l’un d’eux s’abatte sur le bailli félon et il dormirait plusieurs jours sans dételer. Après avoir morflé, Morphée…
- Je sais ce que tu vas dire, lui lança le seigneur d’Ognon… Alors, ravale ta rancœur et dis-moi ce que j’attends… Parle ! Ta franchise te rendra libre…
- Je n’ai pas la moindre once de confiance à ton égard, Enguerrand…
- L’auriez-vous en moi, Killian ? intervint sœur Trisquelle.
Killian de Grime n’avait pas remarqué la silhouette de la moniale tordue dans un coin. Il ne réussit pas à éviter un sursaut mais, reconnaissant celle qui l’avait interpelé, il garda une parfaite emprise sur lui-même et répliqua.
- En vous, sans hésitation, ma mère… Si vous n’étiez point dans la pièce où se trouve ce couard et ce chacal…
- Allons, Killian… Il faut tout lui dire à propos du complot contre le roi !…
L’oncle de Podane réussit cette fois-ci à ne pas montrer sa surprise et son trouble : combien de temps était-il donc resté dans cette prison ? Il y était entré à cause d’une tentative d’assassinat dans un bourdeau et il en sortait en étant plus ou moins accusé d’avoir voulu attenter au souverain.
- Tout ce que nous avons découvert sur cela, ajouta sœur Trisquelle en grignotant un peu son crédit mensonge de l’année suivante.
Cette précision renversait les perspectives. De suspect, Killian de Grime devenait témoin. Un témoin dont le témoignage devait conduire Enguerrand d’Ognon non seulement à le libérer mais, en plus, à implorer son pardon. L’imagination du chevalier, fertile en temps normal, se trouva décuplée à la pensée que le bailli serait obligé de s’humilier devant lui. Une juste vengeance en attendant l’occasion de l’exercer les armes à la main.
- Tout ce que j’ai pu te raconter l’autre nuit n’est qu’une guirlande de mensonges et d’à peu près… La quête que nous menons n’a pas pour but de lutter contre une vieille malédiction mais de mettre en évidence les différents fils d’un complot destiné à assassiner le roi Philippe.
- Un complot de qui ? questionna nerveusement Enguerrand d’Ognon.
Cette réaction exagérée signa sa défaite. Killian de Grime avait désormais toutes les cartes en main pour plonger le bailli dans un abime de pensées plus profondes et noires que les célèbres oubliettes du château.

La route du Nord se peupla de bannières claquant dans le vent friquet de l’hiver. Les lys de France semblaient tapisser une partie de l’horizon.
- Quel est donc ce prodige ? demanda Katy-Sang-Fing.
- Le roi, répondit Podane… Ou s’il ne s’agit de lui, c’est quelqu’un qui en est proche.
- Un prince ou une princesse ?…
Podane nota l’excitation démesurée de sa dame de compagnie. Elle paraissait placer dans cette apparition un espoir insensé. Celui de retrouver dans cette cour ambulante l’élu de ses pensées, le troubadour Philippe O. Elle devait imaginer dans sa folie amoureuse qu’il avait disparu après avoir été averti de la proximité d’un convoi princier ; il aurait été tenté d’aller y monnayer ses talents.
- Ne me dis pas que tu es troublée d’une telle fréquentation ? Ne suis-je point princesse moi aussi ?…
- Certes, madame… Mais vous, je vous connais depuis si longtemps que, sauf le respect, l’admiration et la gratitude que je vous porte, vous ne m’impressionnez plus…
- Fort bien… Puisqu’il en est ainsi, ne délayons pas davantage le moment où tu tomberas en pamoison devant les plus hauts personnages du royaume. Marchons vers ce convoi au lieu d’attendre qu’il nous rejoigne.
Joignant le geste (sec) à la parole (chargée de puanteur), Podane piqua les flancs de sa monture et partit au galop. Encore une fois, sans y trouver le moindre entrain, Katy-Sang-Fing se trouva contrainte de la suivre.

Le duc Truman de Safesex avait une quarantaine d’années et l‘allure d’un homme qu’une vie aventureuse n’avait point préservé. Jadis, il avait été sous Jean sans Terre un éphémère comte de Condom avant que ce beau titre ne se dégonfle après une grande débandade. « Dura lex sed lex » lui avait dit le chevalier français qui l’avait capturé en pleine débâcle et mis à la rançon. Pour y échapper et conserver un peu de dignité et de richesse, il avait mis au point un plan d’évasion qui n’avait réussi que par miracle ; il s’en était fallu de presque rien que le plan de Truman capote.
Depuis, il n’aimait pas les gens du continent. Spécialement ceux qui avaient un accent un peu chantant et qui semblaient, malgré une trouille bien légitime à l’annonce d’une fin prochaine, continuer à ce moquer de sa manière de placer certains pronoms en désordre.

- Mais un complot de la bru du roi ! Vous n’imaginez pas que mon écuyer a été poignardé sans raison quand même…
Killian de Grime jouait sur du velours… Il avait noué entre eux les quelques fils dont il disposait et le tissage de mensonges prenait un aspect fort crédible à ses yeux.
Il ne vit que trop tardivement l’air pincé et réprobateur de sœur Trisquelle.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 20 Fév 2013 - 0:58

La dame bleue passa la porte sud de la ville de Montargis comme le soleil entamait l’ultime mouvement de sa grande courbe vers la nuit. Elle avait donc mis bien moins de temps qu’elle ne l’avait craint pour rallier les bords du Loing depuis l’orée de la forêt des Loges qui était son domaine. Elle esquissa un petit pas de danse pour célébrer son exploit avant de reprendre laborieusement son avancée. Elle devait trouver urgemment la princesse à la bouche d’égout.

- Princesse ? s’étonna Blanche de Castille lorsque la monture de Podane fut autorisée à chevaucher au côté de la litière de la bru du roi. Comment pouvez-vous porter un tel titre sans être le moins du monde de sang royal ?…
La princesse Podane se trouva confrontée à un dilemme qui lui était familier mais que la personnalité de la dame qui la questionnait rendait encore plus cruel. Parler c’était révéler l’ignoble malédiction qui empoisonnait sa vie et celle de ses voisins. Ne pas parler revenait à manquer de respect à la mère d’un futur roi de France.
- Permettez, intervint le seigneur de Mogendre…
Averti de l’identité de celle qui se présentait à la princesse Blanche de Castille, le chef de la garde avait appris de Katy-Sang-Fing l’exacte vérité sur l’haleine viciée de Podane. Homme de ressource et d’ingéniosité, il avait trempé un carré d’étoffe dans une liqueur de menthe. C’est cette étoffe imbibée qu’il offrit à Podane afin qu’elle puisse répondre aux légitimes interrogations de Blanche de Castille. On prenait ce même genre de disposition lorsqu’on approchait d’espaces fréquentés par des lépreux ou des pesteux (quoique le royaume n’en eût plus vus depuis longtemps).
- Madame, permettez-moi de vous dire de prime que vos enfants sont charmants et qu’ils augurent bien du futur de ce royaume.
Le petit Louis, assoupi près de sa mère, leva une paupière. En dépit de l’étoffe mentholée, il fut cueilli par un relent fétide s’échappant des propos de Podane. Ne trouvant pas l’air sain, Louis préféra se rendormir les bras croisés sur son visage.
- Princesse ne suis par la naissance effectivement, poursuivit Podane, mais bien par la justice de Dieu et des hommes. Ceci n’est point de mon fait, la chose s’étant réalisée alors que je n’étais point née encore. Une terrible malédiction s’était abattue sur notre famille et nos terres, malédiction de laquelle je ne suis point toujours délivrée et qui m’oblige à m’adresser à votre grâce derrière ce carré de tissu protecteur. Faute de parvenir à libérer notre domaine de l’emprise démoniaque qui l’avait submergé, mon père avait appelé à lui un homme d’Eglise éminent venu précisément du royaume qui vous vit naître, madame. Il s’appelait Alejandro d’Indron et avait talents et savoirs d’exorciste. Cependant, il eut beau multiplier les actions, les paroles divines et les signes de croix, rien n’y fit. Au comble du découragement, il en vint à promettre que si l’enfant à naître demeurait victime des sortilèges lancés contre lui, il se faisait fort de lui obtenir la noblesse la plus éminente afin qu’il pût ainsi contrebalancer, par le pouvoir d’un titre, les malheurs de son apparence. Ainsi fut fait… Lorsque je naquis et qu’on s’avisa que ma complexion n’était point tout à fait normale, le moine quitta Grime pour Rome et en revint porteur d’une bulle du pape Innocent III faisant de moi une princesse in partibus infidelium…
- Qu’est-ce que cela ?… J’entends le latin à la messe mais point en dehors de la Bible. Traduisez-moi ceci.
- Je suis princesse d’une terre qui n’est plus chrétienne, quelque part au-delà des mers. Qu’une croisade vienne à rejeter les païens dans un désert profond et je pourrais alors partir pour l’Orient et prendre possession de ma principauté.
- Où se trouve-t-elle ? questionna Blanche de Castille.
- Le moine Alejandro n’a pas fait les choses à moitié, madame. Estimant avoir échoué dans ses entreprises destinées à me donner une vie normale, il a obtenu pour moi la domination d’une ville prestigieuse, riche et puissante en hommes. Le pape Innocent m’a créée princesse de Bagdad.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 20 Fév 2013 - 19:57

En « avouant » la « culpabilité » de Blanche de Castille, Killian de Grime avait à la fois facilité et compliqué la tâche du bailli. Désormais, il était convaincu qu’il allait accueillir au château la cheville ouvrière du complot contre le roi Philippe et savait que l’alternative était aisée : soit s’immiscer dans le cercle des fidèles de la princesse et fonder de grands projets pour l’avenir à ses côtés, soit dénoncer toute l’affaire au roi et risquer, si la réaction de celui-ci manquait d’énergie, de quitter ce monde dans un futur proche lorsque Blanche accompagnerait son époux sur le trône. Il n’y avait que deux options. Une était la bonne, l’autre la mauvaise et il ne pouvait savoir laquelle était à retenir. La complication était évidemment là ; il fallait choisir un camp et vite !
- Ce que tu ignorais pendant que tu goûtais au luxe et au confort de notre prison royale, c’est que la princesse que tu viens de dénoncer était déjà en route pour Montargis. Mets-toi à ma place… Maintenant que je sais ce que tu viens de m’avouer, et qui conforte les révélations de la mère supérieure, je suis obligé de dénoncer le complot et d’arrêter la princesse… Ou bien de la rallier pour continuer à grimper dans les faveurs de notre futur suzerain… Toi dont l’attitude chevaleresque est proverbiale, que ferais-tu à ma place ? Parle !…
- A ta place ?… Mais je ne serai jamais à ta place. Jamais je n’abdiquerai ma fierté devant de bas intérêts personnels. Moi je vais te saluer aussi respectueusement que possible et je vais repartir aussi paisiblement que je suis venu… J’ai une quête à…
- Une enquête voulez-vous dire ? coupa sœur Trisquelle.
- Certes, ma mère… Une enquête…
- Cela n’est point possible ! s’exclama Enguerrand d’Ognon… Pour pouvoir partir, il faudrait que tu fus libre…
- Me voici donc trahi et grugé pour la deuxième fois ?
- Sans nul doute !… Jamais deux sans toi !…
L’ironie grinçante comme les gonds de la porte de prison qui allait à nouveau se refermer sur Killian de Grime fut submergée par la pétaradante explosion de deux trompes annonçant l’entrée au château du cortège de la princesse Blanche.
Le héraut Jean-Marc qui accompagnait la future reine partout dans ses déplacements hurla de sa voix puissante et bien timbrée :
- La très grande et très glorieuse Blanche, princesse de Castille et de France, épouse de notre futur roi Louis, mère des princes de la couronne, salue tous ses féaux présents, passés et à venir… La disgracieuse et puante du bec princesse Podane de Grime et de Bagdad en fait de même mais par ma voix c’est moins risqué. A tous, elles souhaitent santé, prospérité et Salut !…
Les trompes crachèrent une nouvelle série de notes. Enguerrand d’Ognon n’eut aucun mal à les interpréter comme de mauvaises notes ; elles annonçaient sa future déchéance et le succès à venir de Killian de Grime. Si sa nièce était aux côtés de la princesse Blanche, alors c’est qu’il avait verrouillé toutes les possibilités ; quoique puisse faire le bailli, il avait perdu.
N’écoutant que son courage, il décida de fuir.

Les chevaliers Heathrow et Gatwick eurent beau tenter de raisonner le duc de Safesex, celui-ci maintint sa décision d’appliquer sur le champ la peine capitale à « l’envahisseur franc ». Entre sa vieille haine recuite au soleil ardent de ce jour d’hiver et les pouvoirs, modestes mais consistants, qu’on lui avait attribués, il avait tout le loisir de pendre le troubadour.
Philippe O n’en était plus à voir sa dernière heure arriver. Il avait clairement conscience qu’il était déjà en train de la vivre. Il maudit pêle-mêle Saint-Dieu, sa couardise face à elle, le manuscrit d’Eric de Clapetown et les os tordus de Vic le savant, les seigneurs qui l’avaient rejeté, son nouveau luth au son si extraordinaire qu’il lui avait oublier la règle première du voyageur qui était de se méfier de tous. Il en vint surtout à regretter les douces discussions avec la damoiselle Katy entre Rennes et Montargis, ces perles de silence qui allaient si bien avec l’univers blanc qui les entouraient.
- Si Dieu était bon, blasphéma-t-il dans sa barbe, il nous permettrait une deuxième vie pour qu’on sache chasser les mauvaises idées et profiter des bons moments.
L’arbre en face de lui lui procurait de fort mauvaises idées et n’annonçait pas spécialement de bons moments. Un manant était en train d’y accrocher une corde pourvue d’un nœud coulant.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mer 20 Fév 2013 - 23:36

Blanche de Castille s’étonna de l’absence d’accueil officiel de la part du bailli de Montargis. Généralement, si on donnait ordre d’aviser d’une arrivée, c’eéait pour qu’on préparât le gîte, le couvert mais aussi un certain cérémonial. Là, en tout et pour tout, la future reine eut droit à un gaillard pouilleux et à une mère supérieure bancale.
- Mon oncle, votre Seigneurie, fit Podane en se gardant bien de tourner la tête vers Blanche de Castille.
La princesse aux lys considéra successivement Podane et Killian de Grime et hocha la tête d’un air entendu : dans cette famille-là, on avait pour la crasse et la puanteur une sorte d’addiction. Avec de pareils cradingues, on risquait de penser pendant des siècles que les gens de son temps n’avaient aucune hygiène.
- Mère Trisquelle, supérieure de l’abbaye de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent près de Nantes…
L’aube immaculée de la mère bretonne inspira davantage confiance à Blanche de Castille qui s’ouvrit auprès d’elle de son incompréhension.
- Que diantre se passe-t-il en ces murs, ma mère ?… Où est le bailli de Montargis que j’ai fait prévenir de ma venue ?
- Il est en fuite, votre Seigneurie…
- En fuite ?… Et pourquoi donc cela ?… Depuis quand mon arrivée met-elle des gens en fuite ?… Avait-il donc beaucoup à se reprocher ?…
- Permettez, princesse, que j’intervienne pour vous répondre, fit Killian… Et pardonnez mon apparence qui ne sied point à votre Grandeur et à son regard bleuté. Je viens juste de saillir d’une geôle puante dans laquelle le bailli m’avait fait enfermer.
- Pour quel motif je vous prie ?
- Ambition… La sienne… Il pensait vous complaire en soutenant les agissements d’une fille de mauvaise vie qui avait dagué mon écuyer.
Incompréhension est un faible mot pour décrire le sentiment qui se peignit sur le visage de la princesse de France. En attendant d’en trouver un meilleur, jetons un œil sur ce qu’il se déroulait au même instant – ou presque – en d’autres lieux qui ne sont point secondaires dans le déroulement de cette geste.

Sur la lande de Bretagne, une modification du coefficient des marées couplée avec l’affaiblissement de l’anticyclone de Sibérie avait eu pour effet de faire tomber le vent. Après un passage bien compréhensible derrière un fourré afin de satisfaire certains besoins essentiels, frère Vilain put enfin reprendre sa route. On devait l’attendre en haut lieu et si la ponctualité était la politesse des rois, il était condamné à demeurer un misérable moine durant toute son existence terrestre.

A Rome, lieu que nous n’avons point encore embrassé de notre regard vaste et perçant, le pape Gilbert IV essayait de faire une bulle. Non point cette sphère humide et piquante plus légère que l’air mais un texte ayant une portée juridique majeure pour toute la chrétienté qu’il scellerait ensuite avec un sceau de métal. Sa principale difficulté était de trouver un bon début car, de tradition, on nommait les bulles en fonction des deux ou trois premiers mots. Il fallait donc que cela soit percutant et sans doute aucun sur les intentions de l’auteur.
Ce qu’entendait faire Gilbert IV c’était dénoncer tous ceux qui dans le monde chrétien jouaient de l’idéal de la croisade à des fins personnelles et partisanes. Certains bruits – bien terrestres et non divins – lui étaient revenus aux oreilles mettant en cause certains des puissants dignitaires de son Eglise. La bulle se voulait un avertissement sérieux à ces vulgaires affairistes ; s’ils poursuivaient leurs menées insanes, ils auraient à craindre un châtiment sans nuances et sans pardon.

Après avoir tiré Mi-Mai toujours très affaibli, Justin Bibor et Steven Berned de leur ergastule, on put terminer l’entreprise d’esbaudissement de Blanche de Castille. Lorsqu’elle entendit le tavernier raconter comment elle était venue elle-même lui présenter Louise de Six-Cônes, la dagueuse, la princesse poussa de hauts cris qui mirent aussitôt en émoi sa garde personnelle. Le quartier fut bouclé et on procéda aussitôt à des contrôles d’identité.
- Ce n’était point moi, messire le tavernier ! protesta-t-elle avec une véhémence qui n’était point jouée.
- Je m’en rends bien compte désormais, votre Grâce… Mais comment aurais-je pu connaître vos traits ? Et celle qui s’est présentée à moi était accompagnée d’hommes portant les armes de France…
- On aura donc cherché à me perdre dans l’esprit du roi et peut-être même de mon époux.
- A moins, votre Seigneurie, intervint Killian de Grime, que tout ceci ne soit que l’effet d’un terrible hasard.
- Je veux bien l’entendre, chevalier, mais je préfèrerai encore qu’on me l’expliquât.
- Si complot il y a là, il n’était peut-être point dirigé contre mes écuyers mais contre ma personne… Et c’est pour obtenir la confiance de ce brave tavernier et faire entrer la louve assassine dans la bergerie qu’on a usé de votre nom sans imaginer que vous n’étiez qu’à quelques lieues d’ici…
- Donc ce malheureux bailli…
- Il a sans doute fui pour rien… Mais que votre Seigneurie se console, des chevaliers sans foi ni honneur il s’en trouve encore suffisamment en ce royaume pour pourvoir largement à l’office qui vient de se libérer.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 22 Fév 2013 - 23:10

En une époque où le tabac n’existait point encore en Europe, la formulation par un condamné d’une dernière volonté avait un côté hautement périlleux. Un malin formulait quelque chose d’impossible, un pleurnichard se faisait prier, un poivrot voulait un verre de vin français. Sans même imaginer que cela pût accélérer le moment de son trépas, Philippe O réclama la possibilité de taquiner une dernière fois son luth afin d’en tirer toute la mélancolie seyant à sa funeste situation.
- Accordé ! répondit le duc de Safesex qui posa ostensiblement les mains sur ses oreilles de manière à encourager le troubadour à commencer sans tarder.
On délia les mains du joueur de luth, on lui apporta son instrument et on sembla se désintéresser de ce qu’il allait pouvoir faire avec.
- Ignares ! lança-t-il. A la cour de Poitiers, on sait écouter ce genre de choses ! Voilà pourquoi vos rois ne pourront jamais être autre chose que des barbares en France…
Enervé plus qu’angoissé par la perspective de découvrir avant l’heure les routes du Paradis, le troubadour pinça les cordes de son luth. Une sonorité aigre et agressive se fit entendre qui déchira les oreilles de ceux qui se préparaient à assister au supplice.
- Voilà le chemin vers le Seigneur, chanta-t-il…
Il secoua la tête. Non, cela ne sonnait pas bien. Les mots ne collaient pas avec ces cordes pincées à la volée qui semblaient se détendre avec l’énergie d’un vieux ressort graissé de frais.
- Il s’ouvre un grand chemin vers le Paradis, reprit-il…
- Highway to hell, répliqua le duc de Safesex qui en avait trop entendu… So, assez d’essais… C’est l’heure…

Une lueur bleue et une note de musique chaude et douce accompagnèrent l’apparition de la dame en bleu. Ayant subjugué les gardes par des charmes magiques, elle s’était glissée dans le château puis jusqu’aux « appartements » dans lesquels Blanche de Castille se faisait réexpliquer pour la troisième fois la situation.
- Qui êtes-vous ? s’exclama la princesse que tout ce charivari commençait à épuiser.
- On m’appelle la fée Liliane… Je viens du fond de la forêt des Loges avec mes enchantements et mes danses incantatoires… Je maîtrise la puissance des parfums et les recettes les plus complexes pour parvenir au bonheur. J’ai appris qu’une noble princesse avait grand besoin de mon secours et j’ai aussitôt accouru.
- Fée Liliane, commença Blanche de Castille, quel est…
- Je ne te parle pas à toi… Tu n’es pas la princesse…
- Je suis quand même la future reine…
- Je m’en moque… Voici la princesse que je suis venue servir…
Elle désigna sans hésiter au milieu de l’assistance la princesse Podane qui, en compagnie de Katy-Sang-Fing, s’était placée à l’écart.
- Moi, mais je…
- Les signes disent que tu mènes une quête longue et périlleuse… Tu dois rassembler des ingrédients pour confectionner une soupe qui t’aidera à vaincre certains sortilèges…
- Les nouvelles vont vite dans le secteur, nota dame Katy.
- Pouvez-vous m’aider dans cette collecte qui sera longue ? questionna Podane.
- Je le peux…
- Vous le pouvez ?
- Oui, je le peux…
- C’est fantastique !… Et guérir ce malheureux, vous le pouvez ?
La fée s’approcha de Mi-Mai qui, en dépit des soins avisés du docteur Housse, ne parvenait pas à surmonter les conséquences de l’attaque de Melba de Turin. Délicatement, elle posa sa frêle main sur le gros bras transpirant de l’écuyer.
- Je le peux…
La fée Liliane étendit le bras en direction du flanc de Mi-Mai. La même lueur bleutée qu’à son entrée dans la pièce se diffusa dans l’air avant de se rassembler et de converger vivement vers la plaie. Peu à peu, celle-ci commença à se refermer sous l’action du jet de lumière bleu. Il n’y avait même pas de cicatrice. C’était un miracle !
- C’est ce qui s’appelle « joindre le geste à la parole », fit remarquer Justin Bibor ému jusqu’aux larmes en voyant son compagnon retrouver force et vigueur en un instant.
- Pour obtenir les ingrédients du bouillon magique, vous allez tendre les mains devant vous et penser très fort et exclusivement à un ingrédient. La force de votre pensée et mon influx magique feront le reste…
Sœur Trisquelle, qui aurait dû en tant que religieuse se détourner de telles pratiques magiques, organisa la répartition des composants :
- Huit ingrédients… Mi-Mai, vous penserez à la poudre d’amandes… Jeune Bibor, je vous confie les grains d’argent… Katy, à vous l’huile de morue… Princesse Podane, concentrez-vous sur la bourrache… Killian, la liqueur d’hysope… Je penserai à l’huile de thym…
- Cela ne fait que six personnes, nota Podane…
- Bien le sais-je !…
- Permettez, intervint Blanche de Castille… Puisque je suis entre ces murs avec vous et que la princesse de Bagdad est noble dame en danger, je veux bien consentir à vous aider.
- Merci, votre Seigneurie… Pourriez-vous penser à une plante rare qu’on nomme malencotineta ?
- Comment dites-vous ?…
- Malencotineta… C’est une plante lointaine qui ne pousse que dans le nord de l’Afrique, près de Tunis !
- Je veux aller la chercher avec vous, mère…
- Sûrement pas, mon fils !… Retenez bien ceci, l’Afrique est une terre dangereuse…
- Mais je veux y aller ! protesta le jeune enfant en trépignant.
- Ce comportement est malsain, Louis… Vous verrez ceci lorsque vous serez grand… Rendez-vous utile plutôt et tendez vos mains vous aussi…
- Beau prince, fit sœur Trisquelle, vous devrez penser à une plante poussant sur l’île du grand Nord appelée Glaglaland… Elle s’appelle l’euconegervé…
- L’euconegervé ? C’est bien cela ? demanda l’enfant en regardant sa mère…
- Puisqu’on vous le dit !…
Une tornade bleutée se forma à la verticale du point vers lequel convergeaient les huit paires de mains tendues, les quatre-vingts doigts nerveux et serrés. Elle gonfla jusqu’à venir effleurer les paumes ouvertes. Un premier éclair fit apparaître un petit fagot d’herbe de bourrache entre les mains de la princesse Podane. Un instant plus tard, les grains d’argent semblèrent saillir de la peau de Justin Bibor pour s’aligner le long de sa ligne de vie. Successivement, l’huile de thym, l’euconegervé et la malencontineta se matérialisèrent. Après que Mi-Mai et le seigneur Killian eussent aussi pensé assez fort aux produits souhaités, il ne resta plus que Katy-Sang-Fing à garder les mains vides. La vague tournoyante bleue se concentra sur elle, l’entoura, la souleva de terre puis la précipita au sol dans un grand vacarme. Lorsque l’éclair de lumière disparut, deux corps entremêlés gisaient au sol, celui de la dame de compagnie de Podane et celui, au visage écarlate et suffoquant, de Philippe O.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 26 Fév 2013 - 23:56

CHAPITRE VIII
Soupe à la limace
Si le fonctionnariat avait existé au XIIIème siècle, il est sûr et certain que la fée Liliane aurait défendu les intérêts d’un syndicat extrémiste. Outre le fait qu’elle ne se déplaçait jamais sans bleu pour son travail, elle était très à cheval sur ce qu’on pouvait attendre d’elle durant ses activités professionnelles. On l’avait mandée pour faire apparaître huit ingrédients assez rares et permettre l’avancée plus rapide d’une quête mal engagée ; elle avait eu la gentillesse sympathique de quasi ressusciter une victime collatérale des événements… Il ne fallait pas non plus attendre d’elle une nouvelle tentative. Ce qui était fait l’était, alors basta !… Certes, le troubadour avait multiplié les mercis et les promesses de s’amender à l’avenir en souvenir de cet instant magique l’ayant tiré d’un fort mauvais pas… Cela ne suffisait pas à lui en faire faire plus que de nécessaire.
Après un vague salut à la cantonade, la fée bleue prit le chemin du retour et personne ne put l’en empêcher.
A cause des pensées si stupidement romantiques de Katy-Sang-Fing, il faudrait mettre la main sur de l’huile de morue… Pas impossible bien sûr mais long.
- J’enverrai des chevaucheurs dans les ports de pêche, promit Blanche de Castille. Il suffira de quelques jours…
Quelques jours… Ma foi, qu’est-ce que c’était quelques jours quand la princesse de Bagdad avait déjà passé plus d’une quinzaine d’années à attendre un miracle pour la tirer de sa puanteur quotidienne ?…
Il apparut cependant très vite que la future reine de France avait une idée derrière son chignon et elle ne tarda pas à s’en ouvrir aux personnes présentes autour d’elle.
- D’ici là, et sous réserve que le roi ne rejette pas ma décision, le seigneur Killian de Grime assurera les fonctions de bailli de Montargis et aura tous les pouvoirs nécessaires afin de mettre la main sur le couard qui l’a précédé dans cette fonction.
Pour plusieurs raisons que nous ne détaillerons pas ici car le lecteur attentif en connaît certaines et doit rester dans l’ignorance des autres (sans quoi le coup de théâtre final aura moins de poids), Killian de Grime n’avait nulle envie d’exercer une quelconque fonction au service du roi. Il s’était déjà privé de liberté pendant des années en posant l’épée et la cotte de mailles pour le tablier du marchand et le rôle d’époux. Hors de question de recommencer !
Pour la princesse Podane, une telle perspective était tout autant impossible à envisager. Le côté inébranlable de son oncle avait visiblement tapé dans l’œil de Blanche de Castille qui s’y connaissait en hommes. Killian de Grime, bailli provisoire, deviendrait de manière toute aussi provisoire un proche de la princesse royale avant de voir le provisoire s’installer dans la longue durée… Et pendant ce temps, même si l’huile de morue survenait, sa quête s’interromprait. Pouvait-on imaginer continuer à pérégriner avec pour seule protection un écuyer au ventre miraculeusement recousu et une tête folâtre sans beaucoup de poils au menton.
- Il va de soit que vous serez ce soir mes invités, termina Blanche de Castille…
Elle se tourna vers Philippe O dont le teint passé au cours des heures précédentes du gris au livide puis au rouge incarnat retrouvait graduellement sa couleur normale.
- Messire le troubadour pourra nous régaler du récit de ses derniers exploits…

Le repas du soir se limitait à un infâme brouet de plantes mises en culture dans le jardinet du cloître ; on y trempait, lorsque cela était possible, quelques restes d’un pain noir et rassis qui sentait le salpêtre. Sœur Iselda de l’Incarnacionale songea avec une terrible nostalgie aux aliments consommés à la Taverne du Gros Landais : poularde farcie ; carpe braisée ; gratin de blettes… Plus que les hommes qu’elle avait serrés contre elles et leur odeur de mâle malodorant, elle regrettait ces saveurs piquantes, âcres, fondantes ou sucrées qui avaient réjoui son palais. Le retour au triste ordinaire de son monastère de Tours prenait déjà la forme d’un supplice.
Fort heureusement, tandis qu’elle trempait sans appétit aucun sa cuiller dans le liquide où surnageaient deux morceaux de navets et une herbe indéfinissable, une moniale entra dans le réfectoire et vint la prévenir qu’on l’attendait au parloir. Sœur Jeanne lui mit également au creux de la main une pièce de monnaie que Melba de Turin n’eut nul besoin de regarder. Ce ducat était le signal convenu avec ses maîtres : on avait encore besoin de ses poignards et de son art meurtrier.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 4 Mar 2013 - 22:09

Le repas du soir avait le faste habituel des agapes qu’on qualifierait volontiers de pantagruéliques s’il ne s’agissait d’un anachronisme manifeste. Le pape Gilbert IV, faute d’être parvenu à buller dans l’après-midi, était ronchon et peu enclin à goûter la présence à sa table des évêques de Cracovie et de Munich.
- Des ambitieux ! songeait-il. Ils ne pensent qu’à une chose… Prendre ma place… Je préfèrerais encore mieux un pape africain qu’un de ces nigauds ambitieux.
Gilbert IV reposa subitement son couteau avant de l’avoir utilisé pour piquer la cuisse de volaille passant devant lui.
- Nigauds ambitieux, murmura-t-il… Oui, voilà qui est un bon départ…. « Nigauds ambitieux qui croyaient servir le Seigneur en vous servant d’abord, soyez… ». Soyez quoi d’abord ?…
Partagé entre le sentiment positif d’avoir fait un premier pas et la crainte de ne pas trouver le juste châtiment à réclamer pour les « nigauds ambitieux », Gilbert IV planta son couteau dans l’aile braisée d’une oie de Barbarie qu’il ramena sur son tranchoir de pain blanc. Ses sentiments chrétiens s’arrêtaient souvent au moment de se confronter au pêché de gourmandise.

Le repas du soir avait un côté largement improvisé. Si Enguerrand d’Ognon avait donné certains ordres avant que le tour des événements ne le conduise à fuir, une certaine négligence dans la transmission des informations avait retardé leur mise en application. On s’activa cependant avec une célérité remarquable lorsqu’on vit le nouveau bailli descendre lui-même et ordonner, poings serrés sur les hanches et mâchoire bloquée en position autoritaire, d’activer les choses. Petites mains, matrones des fourneaux, panetiers émérites et rats de celliers s’étaient enfin mis en branle et avaient déployé un savoir-faire plein de maîtrise pour complaire à la future reine de France. Ce qui devait être un repas devint par leur agitation efficace un véritable banquet.
En ouvre bouche, il y eut une grande salade d’herbes, prodige remarquable au cœur de l’hiver. Il s’agissait d’indiquer au gaster des convives que quelque chose de copieux se préparait à l’envahir. La délicate salade tapissait les circuits internes des mangeurs afin de faciliter le transit de la suite.
La suite était une soupe au potiron et à la crème que la cuisinière personnelle du bailli, la mère Quenor, avait mise au point elle-même. Il y avait là quelque chose d’onctueux et de rafraîchissant, de fin et de léger. La vingtaine de hauts personnages regroupés autour des trois tables disposées en U goutèrent fort cette recette et la mère Quenor fut mandée dans sa cuisine pour être félicitée. On la récompensa d’un sol brillant comme soleil en bord de Méditerranée qu’elle mordit de ses mauvaises dents avant de l’enfourner dans une poche de son tablier.
On poursuivit par le rôt. Il s’agissait d’un ensemble de volailles découpées et cuite dans un mélange de saindoux et de fenouil. Pas forcément léger mais tenant bien au corps et idéal pour reconstituer les forces après une journée mouvementée. Afin de ne point chagriner ceux qui s’étaient tant démenés en cuisine, on fit honneur au père Dodu qui avait préparé les poulets. Il eut lui aussi son sol et les bravos de la multitude.
On commençait à respirer en cuisine. Finalement, les convives étaient de bonne composition et généreux…
Autour des tables, il ne se disait rien que de très banal. Blanche de Castille essayait de convaincre Killian de Grime d’entrer dans sa suite. Katy-Sang-Fing écoutait, émerveillée par le courage de son héros, le récit des mésaventures de Philippe O outre Manche. A l’écart, à la table des écuyers, Justin Bibor contait à Mi-Mai tous les événements survenus pendant sa longue pamoison et souffrance. Comme toujours en pareille situation, la princesse Podane se tenait coite se contentant d’absorber subrepticement les mets qui lui étaient proposés et dont elle ne pouvait mesurer le goût exact étant empêchée du palais. Elle ne prêtait même pas attention aux efforts de messire de Mogendre pourtant fort empressé auprès d’elle. Même puant du bec, une princesse était une princesse…
On apporta une nouvelle salade confectionnée à partir de boutons d’épinards et d’oignons confits tandis que des jongleurs essayaient de distraire les convives. Les Bourricos appartenaient à la suite de la princesse de Castille ; ils étaient venus avec elle à la cour de France mais soit que leur numéro fut de piètre qualité, soit que les mangeurs fussent affamés, ils ne recueillirent que peu d’attention. Pourtant Juan Bourrico faisait tourner les serviettes comme de petites girouettes pendant que Manuel Bourrico exécutait un triple-saut périlleux arrière avec vrille incorporée et mâchoire sur le parquet à l’arrivée.
Entre les Bourricos et les épinards en bouton, le choix semblait fait. Lorsque, soudain, un cri strident s’éleva faisant cesser toutes les conversations…
- Il y a une limace dans ma salade !…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Jeu 7 Mar 2013 - 22:51

Il y a bien longtemps que nous n’avons pas pris de nouvelles d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, baronne des terres qui sont à elles. Elle allait et venait tout autour de son miroir magique dans l’attente de l’arrivée d’informations confirmant le bon atterrissage de O en Angleterre. Une liaison avait été prévue lorsque le troubadour serait parvenu dans la ville de Clapetown distante d’une trentaine de lieues de la côte.
- Ca commence à être trop long, ragea-t-elle.
Il faut dire que la baronne n’avait pas grande patience avec les êtres comme avec les objets. Nous l’avons pu constater déjà à plusieurs reprises et il est de nombreuses anecdotes qui illustrent à la perfection ce trait de caractère. Par exemple, le jour où Saint-Dieu se trouvait devant un appareil devant produire de la musique et qui n’en produisait pas assez vite à son goût… Et…
Oui, bon, passons… C’est secondaire. Comme l’enseignement du même nom.

L’affaire de la limace manqua déclencher un véritable cataclysme dans la grande salle du château de Montargis. En effet, la princesse Blanche de Castille était la malheureuse propriétaire du cri strident précédemment évoqué mais aussi de deux feuilles de salade couronnées d’un long tube noir se reptant tranquillement de l’une à l’autre. Dès les premières stridulations, le sieur de Mogendre s’était dressé en oubliant les avancées de moins en moins discrète opérées en direction de la cuisse de Podane de Grime. Il avait couvert le vacarme de sa voix de baryton Pagny en ordonnant qu’on fermât sans délayer toutes les portes, qu’on fasse arrêter tous les gens en cuisine et qu’on mette la garnison en alerte.
En proie à un courage inconscient, Killian de Grime plongea deux doigts dans la salade princière et en extirpa la stylommatophora qu’il envoya bouler dans la cheminée où flambait une succursale de l’Enfer.
L’affaire aurait pu s’arrêter là…
Sauf qu’une forme de paranoïa habitait le seigneur de Mogendre. Il se sentait personnellement comptable de la sécurité de la princesse Blanche depuis 1200 et le traité du Goulet qui avait vu se négocier son union avec le fils de Philippe II. Vingt-et-une années à protéger la mère d’un des futurs souverains du royaume cela vous déformait un homme. Un jour, à Pithiviers, il avait fait étriper toute une famille de pâtissiers du bourg pour savoir lequel avait glissé un petit objet en céramique dans la frangipane du gâteau qu’on lui avait servi et sur lequel elle s’était ébréchée une dent. Plus récemment, à Senlis, il avait conduit lui-même au gibet un homme qui avait regardé la princesse avec un peu trop d’insistance tout en aiguisant un couteau. Le fait que ce soit le rémouleur de la ville et qu’il fût aveugle n’avait rien changé à son triste sort ; on l’avait pendu séance tenante.
- Je suis Albert-Léon de Mogendre, tonna-t-il. Seigneur de Plakarabalé et de Serp-Hier… Un nettoyage sévère s’impose parmi les manants de la cuisine qui ont attenté à la vue et au palais de notre future souveraine.
- Je suis Killian de Grime, riposta l’ancien croisé en se levant à son tour. Et de par la volonté de la susdite princesse, je suis bailli de Montargis et donc maître de ce château… Que chacun se calme et nous règlerons cette affaire comme elle le mérite. Par une enquête administrative confiée à un fonctionnaire du palais indépendant et n’ayant jamais mis les pieds dans une cuisine. Rapport de six feuillets à venir dans les six mois.
- Je suis la princesse Blanche, fille du feu roi Alphonse VIII et d’Aliénor d’Angleterre… Et puisque c’est moi qui commande ici, je voudrais savoir d’où vient cet animal malséant qui a déshonoré ma salade verte… Non mais !!!…
- Je suis… fatiguée… Alors si vous pouviez tous arrêter de hurler comme des possédés que je puisse finir ma sieste du soir.
La voix énergique, mais un peu éteinte aussi, de sœur Trisquelle ramena un semblant de calme. Elle en profita pour enchaîner…
- Vous en faites des histoires pour une limace. Je connais des villes, je connais des villages, je connais des hameaux dans lesquels la simple vue d’une limace serait de nature à donner à manger à six enfants pour une semaine. Alors si vous avez des comptes à régler sur le dos de ce gastéropode sans coquille, essayez au moins de le faire dignement en pensant à vos prochains qui ont même oublié jusqu’à la couleur d’une salade.
Chacun se le tint pour dit. Les bouches prêtes à jeter blasphèmes et imprécations terribles se tinrent coites. On entendait simplement grésiller dans la cheminée les derniers soupçons de vie de l’objet du délit.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 8 Mar 2013 - 1:35

Peu avant la mi-nuit, Melba de Turin s’extirpa du corps et de l’âme de sœur Iselda de l’Incarnacionale. A pas feutrés, car elle avait mis des patins de feutre sous ses socques afin de ne pas faire crisser le froid carrelage du couloir, l’assassine en robe de bure se glissa hors de sa cellule et entreprit de descendre l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. En bas, elle le savait, il y aurait sœur Joanne qui exerçait la fonction de portière de nuit. Sa mission était on ne peut plus simple : empêcher les sœurs de sortir et surveiller que d’éventuels naufragés des chemins n’arrivent pas. Comme, à part le cas très particulier de Melba de Turin, les sœurs étaient casanières et que les voyageurs de passage préféraient faire halte à l’auberge voisine où les plaisirs de la chair étaient moins surveillés, sœur Joanne s’ennuyait fréquemment et noyait son inactivité dans un Côte de Loire que produisait l’abbaye. Au cinquième godet, elle était fin bourrée et toute la procession pontificale passant avec trompettes et calicots au vent devant elle ne lui arracherait même pas une réaction. Il suffisait d’attendre que l’ombre posée sur une ombre de chaise commence à tituber pour être sûre et certaine que la voie serait libre.

Tout en respectant la fatigue compréhensible de sœur Trisquelle qui avait posé la tête sur son bras et reprenait ses ronflements paisibles, se constitua un tribunal chargé de statuer sur les fautes commises en cuisine. Procureur sévère, le sieur Albert-Léon de Mogendre avait déjà tout vu, tout entendu, tout compris ; il avait la liste des coupables et le tarif des condamnations à prononcer. Au nom de la défense de son petit personnel, Killian de Grime s’était mué en avocat ; il n’entendait pas qu’on touchât un seul poil de cul de ceux qui mitonnaient chaque jour les repas du bailli. Pour trancher – et c’est bien ce que le sire de Mogendre attendait à la fin – la princesse Blanche de Castille s’était adjointe les services de la princesse Podane et de son propre fils Louis qui ne cessait de beugler qu’il voulait voir la limace, qu’on l’avait fait disparaître avant qu’il l’ait vue et que, en conscience, il ne pourrait se prononcer.
La première à entrer fut la mère Quenor. Comme nous ne l’avons aperçue que fugitivement précédemment, il nous est loisible de quérir du lecteur, pourtant pressé d’en finir avec la vie ou avec cette geste, de profiter de la description qui commence à la phrase suivante. Arlette Quenor avait trente-sept ans ce qui en 1221 était déjà un âge certain. Mais comme elle n’était pas sûre, comme la plupart de ses contemporains, de sa date de naissance exacte, elle avait tout aussi bien un âge incertain ce qui compliquait les choses. Fille d’un rôtisseur de Montargis, elle était entrée au château comme préposée à la serpillère, grade infime mais à partir duquel allait prospérer sa carrière. Un jour qu’elle était coursée dans les couloirs du château par le régisseur dont les appétits sensuels étaient affolés par les rondeurs juvéniles de la demoiselle, elle se rebella et lui flanqua entre les dents le morceau de tissu encore sale des allées et venues effectuées sur le froid carrelage.
- Bouffe-le ! s’était-elle exclamée au comble de la fureur et en semblant ignorer les conséquences terribles d’un tel geste…
- Que nenni ! répliqua le régisseur en crachant la serpillère comme un vulgaire glaviot périmé. C’est toi qui vas mâcher…
Profitant de l’avantage de sa taille et de son sexe, le régisseur déchira le précieux élément de nettoyage en quatre morceaux et, coinçant la jeunette sous un genou puissant, lui fourra dans la bouche un quart de tissu puant.
- Allez, mastique !
Comme elle regimbait, il tira de son étui un grand poignard qu’il commença à faire circuler sur le cou d’Arlette. Vaincue, celle-ci n’eut d’autre solution que d’obtempérer. Maille après maille, elle mâcha la toile grise. Enfin, après un dernier jet de salive purulent, elle avala l’ultime bouchée.
- Maudit sois-tu ! Un jour viendra où tu dégusteras de par ta propre volonté cette serpillère… Et même, tu en redemanderas !…
Le régisseur éclata d’un rire sonore et méprisant.
- Si cela arrive, je me fais moine…
Arlette Quenor ramassa les morceaux de tissu et, narguant l’homme qui venait de violenter son palais si délicat, s’en fut en détachant négligemment la tresse qui nouait ses cheveux déjà grisonnants.
Cinq jours plus tard, le régisseur déposait son habit pour enfiler la lourde bure des Cisterciens. A la faveur du repas du soir, Arlette Quenor avait fait avaler à toute l’assistance du banquet seigneurial une soupe veloutée à la carotte dans laquelle elle avait plongé des beignets un peu filandreux mais délicieusement craquants. On avait voulu faire félicitation à la cuisinière et Arlette Quenor, simple préposée à la serpillère, avait parue, poussée par les marmitons depuis la cuisine. Cette retentissante victoire sur le régisseur lui avait valu d’être admise officiellement en cuisine et de prétendre aux plus hautes responsabilités au sein d’icelle. On attendait surtout d’elle qu’elle accomplisse des miracles tels que la préparation d’un hachis de bœuf à partir des restes d’un cheval abattu pendant la chasse ou la réalisation d’entremets en poudre reconstituables même en son absence avec un peu de lait.
Forte de ce passé tonitruant et de sa réputation au château et dans la ville, la mère Quenor s’avança sans craintes et sans doutes face au tribunal. Sa peau claire était encore rougie de la chaleur du feu, ses yeux clairs étaient comme l’eau d’une rivière avant la traversée d’une ville… Et si sa langue, son talent et son apparence tranquille ne suffisaient pas à obtenir la victoire à nouveau, elle serrait à l’arrière de sa cotte deux grands couteaux avec lesquels elle vendrait chèrement sa peau.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 8 Mar 2013 - 19:50

Le lit pontifical était un territoire où seule la douce Annabella avait droit de cité. Elle régnait sur un univers de coussins moelleux et de draps à la douceur ravageuse. Parfois, elle y faisait des tumultes, se roulait avec délice sur la couche du bienheureux Gilbert IV et n’émergeait des plumes qu’avec la mine contrite de celle qui sait qu’elle n’aurait jamais dû faire cela. C’était un vrai paradis pour une chatte.
Après avoir écouté le dernier office de la journée, Gilbert IV retrouva sans déplaisir sa chambre et la solitude dans laquelle il avait le sentiment d’être véritablement sous le regard de Dieu. Le reste du temps, il n’était qu’une fonction, un phare qui devait, au milieu des périls et des tentations du monde, toujours indiquer la bonne direction et guider la barque chrétienne hors des écueils. Une fois les serviteurs renvoyés pour la nuit, Gilbert IV disparaissait de la surface du globe et redevenait Gautier de Fliquesheim. Un simple homme et sans doute, du moins l’espérait-il ainsi, un homme simple.
- Eh bien ! s’écria-t-il… Tu en as mis un charivari dans cette chambre !… Qu’est-ce qu’il t’a pris ?!
Annabella fixa sur son maître un regard jaune qui allait fort bien avec son pelage gris. Si elle en avait eu, elle aurait bien haussé les épaules mais n’étant pas équipée par le Seigneur de tels accessoires, elle se contenta de s’étirer en baillant.
Le pape Gilbert commença à ramasser les coussins dispersés tout autour de sa couche. Dans cette tâche, il se vit bientôt accompagné par une main qui n’était pas la sienne. Fine, parfumée et féminine…
Il sursauta… Il n’avait plus eu commerce avec une fille d’Eve depuis… Depuis quand au juste ? Un visage, un corps dénudé lui revinrent en mémoire. Il avait 19 ans, elle en avait beaucoup plus et le jeune oblat qu’il était n’avait su résister à cette chanoinesse laïque qui l’avait attiré dans un doux traquenard.
En tous cas, il ne se souvenait pas d’avoir commandé qu’on lui apportât ce type de consolation nocturne pour oublier les pesants évêques de Cracovie et de Munich.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-il en essayant de conserver une maîtrise parfaite de ses sens face à l’inconnue.
La damoiselle était grande, blonde et bronzée. Ses yeux d’un vert d’eau, étincelant comme deux émeraudes pâles, trouaient la pénombre. Elle était vêtue d’une manière terriblement suggestive qui ne purent que réveiller, quoi qu’il en eut, la virilité longtemps domptée du souverain pontife.
- Et vous ? répliqua-t-elle sans se démonter…
- Mais enfin, je suis le pape Gilbert IV, évêque de Rome, vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des apôtres, pontife suprême de l’Eglise universelle, patriarche d’Occident, primat d’Italie, grand commandeur de pizzas.
- Le pape ?… Mais non !… Le pape, il est très vieux, il est habillé tout en blanc et il vient de démissionner…
- De quoi parlez-vous ?… Je n’ai point démissionné… D’ailleurs, le voudrais-je que je ne pourrais pas. Je suis attaché à mon sacerdoce. Je mourrai en portant cette croix.
- Quand même, une fois, je sais de quoi je parle !… On n’arrête pas depuis un mois avec ça… Benoît XVI a démissionné… Et qui va succéder à Benoît XVI ?… Et patati et patata…
- Je ne sais pas qui est ce Benoît XVI… A ma connaissance, nous nous sommes arrêtés au chiffre IX… Si on refuse de comptabiliser Benoît X qui ne fut qu’un vil usurpateur…
- Oui, répondit la créature qui restait immobile mais balayait du regard tous les alentours comme si elle craignait qu’un piège se refermât sur ses jolies formes. Benoît X… Antipape romain du 5 avril 1058 au 24 janvier 1059, successeur d'Étienne IX.
- Mais enfin, me direz-vous qui vous êtes et ce que vous faites ici ?
- Je comprends pas non plus… Je faisais ma gym devant la télé. Il y a eu un grand éclair bleu et je me suis retrouvée ici… Et sans pouvoir sortir… Alors j’ai mis un peu de désordre en cherchant une issue.
- La gym ? La télé ?… Mais de quel monde venez-vous ?… Je connais un peu les usages des païens du désert et de ceux des steppes… Ils ne portent pas de vêtements si… Comment dire ?… Si près du corps…
- Oh ! Ca c’est une tenue qui vient de chez Décathlon… C’est top, c’est du lycra-éponge… ça aspire la transpiration et vous gardez une bonne odeur grâce à des microcapsules déodorantes…
- Décathlon ?!
- Ben oui… Décathlon !… A fond la forme !…
Gilbert IV se demanda s’il ne s’était pas endormi au banquet et s’il n’était pas en train de cauchemarder… Ou de rêver car la damoiselle avec ses couleurs brillantes sur la peau et son teint hâlé était plus que séduisante.
- Pour la dernière fois, je vous demande de me donner votre nom… Sinon j’appelle à la garde !…
- Mais vous sortez d’où ?… Tout le monde me connaît !… Je suis Cathy Van der Cruyse…
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 10 Mar 2013 - 10:36

Le sire de Mogendre se dressa pour accuser la mère Quenor d’avoir placé une limace dans la salade de la princesse Blanche, future reine de France. La cuisinière affronta l’accusation les yeux baissés comme il seyait à une femme du peuple confrontée à l’ire d’un puissant. Cependant lorsqu’il eut terminé, elle contre-attaqua avec une véhémence polie.
- Sauf le respect que je dois à vos Grâces, je ne suis point coupable de ce dont vous m’accusez. Je ne suis point responsable de la préparation des salades étant, comme bien vous l’avez vu, spécialisée dans les plats chauds, soupes et desserts. Lorsque cette salade fut emportée, j’étais en train de frire des oublies.
- Alors qui est responsable des salades en votre cuisine ? questionna le seigneur de Mogendre.
- Comment ?! s’exclama Killian de Grime. Que sont ces pratiques, mon cousin ? Vous voulez que la mère Quenor dénonce au débotté ses camarades de labeur ? Vous désirez qu’elle étale devant tous les turpitudes des uns et des autres ?
- C’est ainsi que je le veux, rétorqua Mogendre.
- Cela va contre les plus élémentaires traditions humanitaires chrétiennes !… La mère Quenor, toute innocente qu’elle fût, pourrait y gagner l’éternité en enfer alors que si elle livrait ces informations après avoir subi la question, son âme en resterait blanche à jamais ayant été contrainte de par la force du ban seigneurial.
- Je vois là une odieuse tentative de la part de la défense pour faire durer les choses. C’est une pratique que je connais bien et par laquelle je ne m’en laisserai point compter. Elle parlera sur l’heure ou sera la première au gibet demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne.
A cette perspective, la mère Quenor serra plus fortement le manche de ses couteaux.
- Je parlerai, fit-elle. Et sans rien cacher des tenants et des aboutissants du terrible complot ourdi en cuisine contre vos Grâces.
- Taisez-vous, malheureuse ! recommanda fortement Killian de Grime.
- Non point, messire, je dirai tout de ce scandale alimentaire. Tout est la faute du père Flunch, responsable en cuisine des salades et amuse-bouche…
- Le père Flunch, voyez-vous cela ?!…
- C’est comme je le dis à vos Grâces. C’est un homme méchant qui prétend vous faire manger pour peu mais y réussit uniquement par des pratiques que je condamne. On rogne sur tout en matière de qualité et on vous fait prendre l’Helvétie pour une lanterne.
- Tu dégoises bien, mère Quenor, l’interrompit le sire de Mogendre, mais il faut des preuves à cela. De quel complot parles-tu ?
- Celui qui consiste à faire venir des limaces depuis la lointaine Romania afin de la substituer dans les préparations à de la bonne viande avariée de chez nous. C’est une de ces malheureuses créatures qui, s’échappant à son casier en cuisine, se sera glissée sans vergogne aucune dans la salade de la princesse.
- Des limaces venues de l’Orient dis-tu ?…
- Il me semble bien l’avoir dit ainsi, répliqua la mère Quenor. De même, point de bonne huile d’olive dans vos salades avec ce maudit Flunch mais une huile de poisson…
- Huile de poisson !? intervint Killian de Grime comme frappé par la foudre d’un espoir sans nom.
- Oui da, messire… De l’huile de morue trafiquée par lui en Normandie.
- Par tous les saints ! s’écria la princesse Podane. L’ingrédient manquant !…
Sœur Trisquelle émergea de son sommeil comme avertie par un sixième ou septième sens (elle ne les comptait plus depuis longtemps) que quelque chose de décisif se tramait. Tous les acteurs de la quête retinrent leur souffle. Le sire de Mogendre, lui-même, en eut le sifflet coupé : obtenir le fameux ingrédient c’était s’assurer d’un départ prompt de Killian de Grime qu’il voyait monter dans les faveurs de « sa » princesse.
- Qu’on fasse venir le père Flunch ! ordonna-t-il… Et vous, mère Quenor, reprenez séance tenante votre ouvrage. Ces émotions m’ont rouvert l’appétit et je me laisserai bien aller à dévorer quelques oublies.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 10 Mar 2013 - 19:07

Ni le pape Gilbert IV, ni sa visiteuse du soir ne comprenaient très bien la portée de la situation. La seule chose que le souverain pontife saisissait parfaitement c’était les infractions que cette irruption inattendue lui faisait commettre par rapport aux canons des derniers conciles œcuméniques, notamment ceux du Latran. Il était impensable de trouver un pape, garant de la lutte contre le nicolaïsme, en une telle compagnie ; cela eut fait des gloses chaudes et un scandale tel que toutes les tentatives du souverain pontife pour établir la paix en Occident et relancer les croisades n’y auraient point survécues.
- Mais enfin, ma fille, d’où venez-vous ?…
- De Bruxelles… Et si je comprends bien, je suis à Rome… Le voyage a été bien rapide… A moins que j’aie dormi tout le vol…
- Le vol ?!… Vous m’avez volé ?… Voilà qui expliquerait tout… Vous êtes entrée ici pour dérober les modestes richesses que le Seigneur a bien voulu m’accorder…
- Mais non… ricana doucement Cathy qui pensait que ce pauvre type n’était décidément pas bien dans sa tête en se croyant le pape… Le vol… Vous savez bien… Lorsqu’on vole… Au-dessus du sol… Comme les oiseaux…
Gilbert IV se frotta le menton avec scepticisme autant qu’avec la main. Cela lui disait vaguement quelque chose. Jadis, on lui avait conté lors d’un voyage dans le royaume de France un certain miracle qu’on rattachait à un saint local, saint Blairio.
- Bruxelles dites-vous ?… Cela ne me parle guère… Si ce n’est que je crois qu’on y veut construire une nouvelle collégiale dédiée à sainte Gudule.
- Elle est déjà construite depuis longtemps et vos informations doivent dater car on la nomme cathédrale Saints-Michel-et-Gudule.
- Cathédrale ? s’insurgea Gilbert IV. Et qui, je vous prie, a décidé de cette élévation ?
Sans donner le moins du monde l’impression de forcer en rien sa mémoire, l’apparition multicolore débita un texte qu’elle semblait avoir stocké depuis longtemps en son cerveau.
- La construction de l'édifice actuel débute par le chœur en 1226. La nef et le transept qui datent des XIVe et XVe siècles sont de style gothique brabançon. La façade est surmontée de deux tours et date des années 1470-1485. Ce n'est qu'en 1962 que Bruxelles, jusque-là dépendante de l'archevêché de Malines où résidait le primat de Belgique, fut associée à ce siège épiscopal sous le titre de diocèse de Malines-Bruxelles. C'est ainsi que la collégiale fut promue au rang de cathédrale…
- Quelles sont ces années que vous me citez ? Ignorez-vous que nous ne sommes qu’en l’an de grâce 1221 ?…
- 1221 ? s’extasia Cathy… Mais alors ?…
- Oui alors ? fit le pape qui ne comprenait vraiment rien à la situation extraordinaire dans laquelle il était plongé à son corps défendant et face à ce corps défendu.
- Mais alors, je ne suis pas encore née… Mais non, que je suis bête !… C’est une blague ! Vous êtes un acteur… D’ailleurs, tout votre appartement c’est du décor… Y a pas une prise électrique, pas de toilettes… Ca sent le toc…
Pris d’une soudaine illumination, Gilbert IV saisit la main de la damoiselle et la traina jusqu’aux volets de ses appartements. Il les poussa brusquement en priant pour qu’il n’y eût personne à cette heure avancée de la nuit sous ses fenêtres.
- Que voyez-vous ?…
- Qu’il y a une grande panne d’électricité dans la ville… On n’y voit rien…
Le pape se frappa le front. Etait-il possible d’être aussi stupide ? Certes, la damoiselle appartenait au sexe faible et sans cervelle mais elle aurait déjà dû comprendre ce que lui venait d’éclaircir inspiré par le Seigneur dont les voies, bien qu’impénétrables, s’étaient sérieusement dégagées.
- Vous n’êtes point de notre temps… Votre parler, votre vêture, les faits que vous évoquez, tout ceci concourt à faire de vous une intruse en ce siècle…
- La bonne blague !…
Gilbert IV ne pouvait concevoir ce qu’était exactement Cathy van der Cruyse, à la fois femme savante, troublante et ingénue. Il haussa les épaules en se demandant quel était le meilleur sort à réserver à l’apparition sans cervelle. La faire emprisonner dans les geôles de son palais ? La précipiter par sa fenêtre en espérant qu’on croirait qu’elle avait été renversé par un charroi en pleine nuit ? Trouver un exorciste capable de la renvoyer en son temps ?
Le souverain pontife referma précipitamment les volets de ses appartements. L’intruse commençait à se pencher comme pour mieux apprécier le point de vue sur Rome et percer de sa jeune vision les nappes d’air nocturnes. Tout bien réfléchi, outre que ce n’était point un projet très chrétien, il valait mieux qu’elle ne chût point dans la rue. Plus qu’une chute, il préférait un chut !… Toute cette histoire devait rester secrète. Sans compter que cette femme venue du futur pouvait bien lui être utile dans sa lutte contre ceux qui lorgnaient ostensiblement son siège. Il en connaissait certains mais devinait que les plus visibles n’étaient point les plus actifs et les plus assidus à vouloir l’éjecter de son trône.
- Que savez-vous de moi ? demanda-t-il bien décidé à pousser immédiatement cet avantage inespéré.
- Ben rien… Je ne sais même pas votre nom… Vu que vous n’êtes pas Benoît XVI…
- Je l’ai mentionné tout à l’heure… Gilbert IV…
- Eh ! s’insurgea Cathy. Faudrait arrêter de me prendre pour une débile profonde… Je m’en souviens bien que vous avez dit que vous étiez Gilbert IV… Mais je ne connais pas de pape qui s’appelle comme ça…
- Comment ça, vous ne me connaissez pas ?… Vous êtes capable de parler de ce Benoît X qui a usurpé le pontificat moins d’un an mais vous ne savez rien de moi qui règne sur la chrétienté depuis près de cinq années…
- Désolé… Peut-être que si vous me disiez à qui vous pensez avoir succédé…
- Je suis monté sur le trône de saint Pierre après le trépas du grand pape Innocent troisième du nom…
- Innocent III, répéta Cathy… Innocent III de la famille des comtes de Segni, (Gavignano, 1160 – Pérouse, 1216), élu pape le 8 janvier 1198 sous le nom d'Innocent III, est considéré comme l'un des plus grands papes du Moyen Âge.
- Ah, vous voyez… Et donc à sa mort, je fus élu…
- Non point… Après Innocent vint Honorius III. Le 18 juillet 1216, dix-neuf cardinaux se rassemblèrent à Pérouse, où venait de mourir Innocent III, pour élire son successeur. Cencio Savelli fut consacré le 24 juillet. Il avait pour projets principaux de relancer la Cinquième croisade, commencée en vain par son prédécesseur, et la réforme de l'Église.
- Cencio Savelli ?! s’exclama Gilbert IV… Mais il a été le premier à pousser en avant ma candidature se jugeant peu capable d’exercer ce ministère…
- Tout ceci m’amène à vous poser une question, monsieur Gilbert… Si moi je viens du futur, êtes-vous bien assuré pour votre part de ne pas sortir de l’asile ?…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Lun 11 Mar 2013 - 1:09

En dépit de l’heure tardive et des chandelles vacillantes, personne n’aurait imaginé quitter la grande salle du château avant de connaître l’issue du « procès de la limace ». L’introduction devant la cour princière d’Abbon Flunch annonçait d’ailleurs la fin prochaine de l’affrontement. Bien peu savaient l’importance pour les aventuriers de la quête de la fameuse huile de morue et, par voie de conséquence, que du gastéropode toute l’affaire allait glisser vers le poisson.
Abbon Flunch était un homme jeune et vif, aux cheveux noirs bouclés, au regard perçant et à la mine altière. Entré aux cuisines comme simple marmiton, il s’était élevé autant par son talent que par des combines pourries dont il avait toujours su s’extirper à son avantage. Le nez fort et empâté, le visage grêlé de tâches de rousseur, les mains épaisses comme des battoirs, la peau pâle, faisaient de lui un véritable mystère. Il combinait force et faiblesse, séduction et répulsion. Il était dès lors peu étonnant que la mère Quenor, qui ne l’aimait guère, n’ait point hésité à livrer son nom en pâture au « tribunal ». C’était un homme qu’on prenait assez vite plaisir à détester.
- Je vous vois fort jeune encore, questionna le sieur de Mogendre. Expliquez-moi pourquoi on parle de vous en disant le père Flunch ?
- Une habitude dans les cuisines sans doute… Sauf erreur de ma part, je n’ai point encore engendré de descendance.
- Quel est donc votre prénom ?
- Abbon…
- Ah ne vous moquez pas ! s’emporta le protecteur de la princesse Blanche.
- Je ne me moque pas, j’ai dit Abbon…
- Et moi j’attends votre prénom !…
- Mais c’est Abbon mon prénom…
- Ha bon ?!…
- Oui, Abbon… Pourquoi ? Cela vous gêne-t-il ?…
- Point… Mais je trouve paradoxal que vous vous appeliez Abbon et que vous nourrissiez si mal les convives de votre maître.
- C’est vous qui le dîtes… Il n’y a pas eu de plaintes jusqu’à ce soir, affirma Abbon Flunch en regardant le sire de Mogendre sans ciller.
- Nierez-vous avoir introduit une limace dans la salade de la princesse Blanche de Castille ?
- Je vous ai dit que je n’avais point engendré encore…
Tous les assistants à la scène poussèrent un « oh » immense qui traduisait leur révolte devant l’impudence du jeune cuisinier. Une telle attitude était scandaleuse : oser ainsi laisser à penser qu’il pourrait s’accoupler avec une femme mariée, qui plus est la future souveraine du royaume !
Abbon Flunch sentit qu’il avait fait une erreur. En homme habile à jouer du plat de la langue, il entreprit aussitôt de corriger l’impression laissée par sa saillie.
- Je pense que votre seigneurie n’a point saisi le sens de mes paroles. Je ne suis pour rien dans cette histoire de limace…
- Disposez-vous d’huile de morue ? intervint Killian de Grime.
- Qu’en ferais-je ?…
- Des assaisonnements par exemple…
- Pour les assaisonnements, je ne connais que l’huile d’olives que je fais venir de Provence par convoi spécial.
- Et que vous coupez avec de l’huile de morue ! Ne niez pas ! On nous a dénoncé vos pratiques…
- Des jaloux… Ou peut-être bien des jalouses… Allons, ne coupons point les cheveux en quatre… La mère Quenor me déteste… C’est elle qui aura fait sa sauce et déversé toutes ses faussetés dans vos esprits crédules…
- Crédules ?! s’emporta le seigneur Mogendre. Savez-vous bien à qui vous parlez ? Savez-vous bien qu’il suffit d’un mot pour que demain votre corps se balance au gibet local ?
- Quel mot par exemple ? demanda Abbon Flunch en toisant maladroitement le seigneur.
- Lui !
Aussitôt, on entendit le cliquetis des hommes d’armes se mettant en branle pour se saisir du cuisinier.
- Holà ! s’écria celui-ci… Restons calmes, messires !… Que voulez-vous pour preuve de ma bonne foi.
- Une flasque d’huile de morue, répondit Killian de Grime.
- En voici une… C’est de la bonne croyez-moi…
Abbon Flunch tira de sa poche une petite outre qu’il jeta sur la table des seigneurs.
- Quel naïf vous faites ! s’étonna le sire de Mogendre. Avec cette huile, vous vous désignez à nous comme coupable.
- Pensez-vous ? répliqua le cuisinier. Ce serait me prendre pour un pauvre d’esprit…
L’outre commença à dégager une sorte de fumée noire et âcre. Elle se consumait sans flammes mais avec une vitesse extrême. Les dames commencèrent à hurler, les messieurs à s’effarer de ce prodige. Lorsque le calme revint, Abbon Flunch avait filé en profitant du désordre.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 17 Mar 2013 - 14:41

Le pape Gilbert IV commençait à s’affoler. Sa visiteuse du soir ne semblait rien comprendre à la situation… Ou tout au moins refuser de l’envisager avec sérieux. Que se passerait-il si, désespérée par son incompréhension des choses, elle se mettait à hurler ? Il n’y avait qu’un moyen de la contraindre au silence afin de sauver sa réputation de sainteté : l’expédier en enfer !
Oui mais alors il se damnait et ne pouvait plus prétendre exercer sa charge selon les canons des saints conciles… Le débat intérieur, terrible et angoissant, l’étreignit quelques instants pénibles.
En regardant la table, il eut soudain une idée de génie. Il allait condamner l’inconnue au silence en lui occupant la bouche par les douceurs du palais. Celles qu’on préparait dans ses cuisines.
- Ecoutez, ma fille…
- Cathy, corrigea distraitement la jeune femme tout en continuant à explorer la pièce à la recherche d’éléments prouvant que toute cette histoire n’était qu’un piège d’une organisation criminelle opposée aux services secrets belges auxquels elle appartenait.
- Comme vous voudrez, ma fille…
- Et je ne suis pas votre fille… Mon père c’était un footballeur célèbre…
Il faillit lui demander ce que c’était qu’un footballeur mais jugea finalement que là n’était point l’essentiel. Il se forcerait donc à l’appeler Cathy… Sans doute un diminutif dans le futur pour Catherine.
- Auriez-vous faim, Cathy ?
- Oh oui, j’ai la dalle ! s’exclama Cathy. La gym ça creuse !…
- Alors, ne bougez pas ! Je vais aux cuisines…
- Ca c’est sympa !…
Sympa ?!… Sans doute un diminutif dans le futur pour sympathique.
En quittant sa chambre pontificale, Gilbert IV prit la précaution de la fermer à double tour et d’enfourner la grosse clé de fer dans sa poche. Cela lui rappela ce qu’un de ses espions dans le royaume de France lui avait révélé quelques jours plus tôt : l’évêque de Limoges, être peu recommandable et qu’il songeait à déposer, enfermait des souris dans un grand placard.
- Une seule souris mais une grosse ! fit-il en souriant.

Pendant que la garde, le sire de Mogendre à sa tête, se lançait aux basques d’Abbon Flunch, Mi-Mai, nouveau Lazare, retrouvait les réflexes qui en avait fait le précieux auxiliaire de Killian de Grime depuis les débuts de la quête.
- Nous devons aller nous saisir de l’huile de morue du cuisinier, dit-il à Justin Bibor.
- Mais il vient de la détruire sous nos yeux, répondit le jeune homme.
- Quel blanc-bec tu fais, Justin ! On te presserait le nez qu’il en sortirait encore du lait. L’huile, la vraie, doit se trouver quelque part dans la chambre de Flunch.
Au mépris des usages qui interdisaient de se retirer sans avoir obtenu l’accord de ceux qui présidaient le banquet, les deux écuyers utilisèrent les derniers spasmes du grand trouble consécutif au début d’incendie et à son extinction pour filer avant la crème anglaise.

Sœur Joanne ayant fini par s’endormir, usée par l’alcool, la solitude et le désespoir, Melba de Turin se glissa au dehors en évitant soigneusement de faire grincer la porte. Une rafale froide la cueillit. Elle marqua un temps d’arrêt avant de s’engager sur le chemin.
La nuit était noire, enveloppée dans un drap sombre que ne venaient couturer aucune étoile. Elle ne pouvait se diriger sans l’appui d’une lumière. Il lui fallait encore attendre…
Elle se cala sous le porche et attendit patiemment qu’une torche lui indique le lieu où l’attendait le messager qui devait la conduire là où on avait besoin d’elle. Elle songea avec une certaine férocité à la tête des moniales lorsqu’elles découvriraient les mots qu’elle avait inscrits sur la porte de sa cellule : « Ne pas déranger. Je suis en séance de mortification ».
Enfin, la torche s’agita. Resserrant sa capuche au niveau du cou, Melba de Turin pénétra au cœur de cette nuit soudain petitement éclairée.

La chambre du « père » Flunch était d’une taille peu en rapport avec sa condition. Sans nul doute, les profits tirés de ses troubles trafics lui avaient-ils permis d’améliorer l’ordinaire : un lit véritable et non une simple paillasse jetée sur le sol, plusieurs malles, une grande table surchargée de poêlons et de marmites noircis. Dans la cheminée, flambait un feu d’enfer qu’un grand nombre de bûches disposées de part et d’autre de la cheminée pouvait entretenir pendant des journées entières.
- Où chercher ? questionna Bibor.
- Fais marcher ta tête, la jeunesse !…
- Dans les malles…
- Sans doute…
Le jeune écuyer se dirigea avec précipitation vers les gros meubles. Mi-Mai l’arrêta d’une voix ferme.
- … Mais ce serait trop simple !… Cherchons ailleurs !… Ce bougre d’Abbon Flunch m’a fait l’impression d’être un sacré malin. Il n’allait point laisser les preuves de ses crimes aux yeux de tous… Que t’inspirent ces ustensiles de cuisine sur la table ?
Bibor gratta son menton où poussait un duvet encore peu durci par les affres d’un rasage fréquent.
- Il ramenait du travail à la maison.
Mi-Mai, sans prévenir, lui tapa du plat de la main sur le crâne.
- Je t’interdis de dire des bêtises !
- Mais…
- Ce n’était pas du travail… Il se préparait à manger pour lui-même sans doute en cuisinant les bons produits dérobés à la cuisine et remplacés par ses propres denrées frelatées.
Bibor opina du chef. Cela paraissait logique… Mais (car, pour lui, il y avait toujours un « mais » contrairement à son ami qui n’en avait que la moitié)…
- Ce soir, ledit Flunch a chargé sa cheminée de bois…
- Nous sommes en hiver, remarqua Bibor.
- Certes… Pourtant, il savait qu’il aurait énormément de travail et qu’il reviendrait tard.
- Il était prévoyant…
- Je ne peux te contredire sur ce point.
- Il voulait pouvoir se préparer rapidement son propre repas après le service.
- Bien vu l’aveugle !
Justin Bibor se redressa comme pour défier Mi-Mai qui n’arrêtait pas de le prendre de haut avec lui.
- Cela suffit maintenant !… Ou tu me dis ce à quoi tu penses, ou tu te tais !…
Mi-Mai se pencha pour saisir une grande cruche remplie d’eau.
- As-tu soif ? demanda-t-il à son compagnon.
- Non.
- Eh bien, ce feu oui.
Il déversa le contenu de la cruche dans l’âtre. Les flammes s’étouffèrent sous le déluge.
- Vois-tu… Le petit « père » Flunch avait compris que la principale protection contre ceux qui seraient tentés de percer ses secrets ou de le dénoncer, comme la mère Quenor, c’était encore le sens du raisonnement de ses ennemis. Tout ce que tu as pu penser, mon pauvre Bibor, était exactement ce qu’il souhaitait que tu penses. Visiter les malles et trouver normale les marmites et le feu flambant.
Mi-Mai se hissa sur le rebord de la cheminée et plongea à l’intérieur du conduit d’évacuation. Sous ses doigts, il sentait les pierres encore chaudes du brasier bien entretenu par Abbon Flunch. A force de palpations curieuses, il trouva un endroit moins brûlant, y concentra toute son attention et finit par y récupérer un grand sac de toile frais.
Il émergea de la cheminée, hilare et noirci par les résidus de carbonisation, en brandissant le sac.
- Je pense donc je suie ! fit-il en riant.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 17 Mar 2013 - 17:11

CHAPITRE IX
Extension du domaine de l’adulte
Repue, Cathy s’était endormie sur le fauteuil pontifical. Elle avait bien marqué quelque scepticisme à la vue des mets rapportés par le pape Gilbert IV. Point de frites ou de moules mais des morceaux de volaille grillés plus que de nécessaire, un pain à la mie triste et dure, un grand pot de sauce fortement épicée, une cruche de lait à la blancheur douteuse. Il avait fallu que le pontife goûtât devant elle pour qu’elle consente à accepter l’idée que l’ensemble n’était point empoisonné.
Et maintenant elle dormait en respirant doucement, son visage d’ange baigné par la lumière orangée d’un candélabre.
- Qu’est-ce que je vais faire de ça, mon Dieu ? se demanda Gilbert IV en tournant les yeux vers le plafond.
L’inspiration divine fut muette mais convaincante. Rassemblant ses forces éparses de cinquantenaire, Gilbert IV enleva la jeune naufragée du temps dans ses bras pour la déposer sur son lit, puis, en maugréant un peu, s’installa à sa place dans le fauteuil. Il espérait que Dieu aurait une réponse plus complète à lui délivrer au petit matin.

Sœur Trisquelle était la plus excitée de tous les participants à la quête. Elle touillait la préparation confectionnée dans une marmite prêtée par la mère Quenor qui ne pouvait bien évidemment rien refuser au nouveau bailli. On lui avait de surcroît intimé l’ordre de ne rien dire de ce qui se tramait dans sa cuisine. Pour Killian de Grime, réussir cette étape de la geste signifiait la possibilité de s’échapper de l’étreinte décidément trop étroite que la princesse Blanche entendait refermer sur lui. Pour la princesse Podane, cela représentait encore davantage, raison sans doute pour laquelle elle ne disait rien et se tenait à l’écart en se demandant si elle n’était point en train de vivre les derniers instants d’une première vie.
Un bruit de cliquetis et de corps trainé donna à penser à nos amis que le « père » Flunch avait été retrouvé et que le seigneur de Mogendre, qui ne comptait pas ses heures dès qu’il s’agissait du service de la princesse Blanche, allait l’interroger et fouiller sa chambre.
- Heureusement que tu as été plus malin que tout le monde, chuchota Justin Bibor à l’oreille de Mi-Mai.
- Ouais, il paraît…
- Chut ! ordonna le seigneur Killian
C’était une sorte de soupe étrange dans laquelle deux couleurs, le vert et le brun, se côtoyaient sans jamais réussir à se mélanger. Peu appétissant mais d’une odeur ensorcelante qui ravivait, en passant par le nez, la frénésie des gasters.
- Tu crois qu’on pourra goûter nous aussi ? demanda Bibor à Mi-Mai.
Il ne réussit qu’à attirer sur lui le regard furieux du seigneur Killian.
Suivant avec précaution la recette contenue dans le fameux document trouvé par Podane et Katy-Sang-Fing, sœur Trisquelle fit pleuvoir dans le liquide brûlant la bourrache réduite à l’état de poudre par ses soins. Une nuée ocre se forma au-dessus de la potion, tourbillonna avec virulence avant de se fondre dans le liquide.
- C’est prêt, fit-elle.
Elle se signa à plusieurs reprises ce qui incita chacun des participants à se jeter à genoux sur le carrelage sale de la cuisine et à réciter muettement quelques prières.
- Voilà… Nous y sommes, lança la mère supérieure en versant plusieurs louches de « potage » dans un bol en faïence rouge.
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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Mar 19 Mar 2013 - 23:34

Au XIIIème siècle, les routes, la nuit, n’étaient pas sûres. Surtout pour ceux qui osaient attaquer un petit convoi dans lequel se trouvait la redoutable Melba de Turin. Une bande de malandrins composée d’anciens soldats ayant suivi feu Simon de Montfort sur les terres du comté de Toulouse, l’apprit à ses dépens. Quatre d’entre eux se trouvèrent cloués sur des arbres en un instant par des poignards tirés avec précision. Le cinquième, qui avait échappé à la mort par miracle, se jeta au sol implorant la pitié de ceux qu’il envisageait quelques instants plus tôt de dévaliser avant de les larder de coups de couteau.
- Par Dieu, grâce ! Grâce ! hurlait-il.
La forêt solognote renvoyait ses cris misérables et s’il n’y eut pas de plainte déposée pour tapage nocturne c’est bien parce que personne parmi les habitants des terriers et des troncs creux n’osa sortir pour voir de quoi il retournait.
- Tu demandes miséricorde ? cracha Melba de Turin. Qui es-tu donc pour penser mériter un tel pardon ?…
- Je me nomme Henri Berry. Je suis … Je suis …
- Tu es un bandit !…
- Non point, gente dame… Moi je ne voulais pas les suivre… Mais ils m’ont obligé et vous pouvez voir sur mon visage ce qu’ils m’ont fait pour que j’aille avec eux.
Le compagnon de Melba tendit son flambeau vers le visage d’Henri Berry. Une horrible cicatrice encore purulente courait de la tempe au menton.
- Encore un peu plus bas, dit-il, et tu serais déjà en enfer…
- Certes, noble seigneur… Mais ils ne voulaient point m’occire mais profiter de mes multiples talents.
- De quels talents parles-tu ?
- Je sais marcher sur un fil, grimper à mains nues sur les parois les plus hautes, me glisser sans bruit dans les demeures endormies…
- Juste ce qu’il faut pour dévaliser d’honnêtes châtelains… Ton âme est donc loin d’être aussi pure que tu le prétends, Henri Berry…
- Pitié !…
- Mais oui, fit Melba de Turin, je vais te faire grâce… Mais tu m’accompagneras et tu te plieras à toutes mes exigences…
- Je suis aux ordres de votre grâce !…
- Eh bien, retrouve ta monture, saute en selle et repartons… J’ai des affaires qui n’attendent pas et pour lesquelles ton aide sera grandement utile. Remercie Dieu que tes talents soient exactement ceux dont j’avais besoin.

Podane de Grime fit une terrible grimace. Si l’odeur du bouillon préparé par sœur Trisquelle était ensorcelante, le goût de la mixture s’accordait plutôt à son aspect étrange. C’était âcre, râpeux et, chose étrange pour un liquide, craquant sous la dent.
- Alors ? questionna Katy-Sang-Fing.
- C’est imbuvable, répondit énergiquement Podane de Grime qui en cet instant terrible était prête à renoncer à ses espoirs de vaincre la malédiction.
- Il faut…
Sœur Trisquelle n’alla pas plus loin. La princesse Podane, dont le fond était bon, s’était forcée à replonger ses lèvres dans le liquide brun ; elle ne pouvait renoncer après tout ce que ses camarades de quête avaient risqué pour elle.
- J’ai soif, fit-elle après avoir avalé le contenu de sa bolée.
- Vous ne boirez pas, chère princesse, dit sœur Trisquelle. L’eau n’est point un ingrédient de cette recette et vous pourriez en modifier l’effet en en introduisant ne serait-ce qu’une goutte dans votre corps.
- Mais…
- Il n’y a pas de « mais » ! rétorqua la mère supérieure. Nous attendrons que les effets de ce breuvage se fasse sentir et alors seulement nous vous donnerons de l’eau.
La princesse regarda un à un ses amis, espérant que l’un d’entre eux aurait le cran de passer outre aux commandements de sœur Trisquelle. Aucun ne cilla et ne consentit à lui tendre la cruche remplie d’eau fraîche posée sur la table. Au contraire, le seigneur de Grime s’en saisit et la fracassa contre la paroi.
- Elle ne boit pas… Et nous non plus.
Ceci étant dit, chacun s’écarta de Podane afin de mieux pouvoir observer les transformations dont chacun espérait qu’elles viendraient rendre à la jeune femme l’apparence qui aurait dû être sienne sans les imprécations mauvaises de la baronne de Saint-Dieu.
On attendit. Une minute. Deux minutes. Dix minutes. Une demi-heure. Une heure… Le silence n’était troublé que par la récitation mécanique de prières à laquelle sœur Trisquelle, sans doute effrayée d’avoir été l’instrumente d’une magie n’étant point celle de Dieu, s’astreignait.
La seule modification notable était colorée. Peu à peu, sous l’effet de la soif et du brûlant liquide absorbé, le visage de Podane quittait sa délicate pâleur pour s’empourprer.
- Tu veux toujours goûter ? demanda Mi-Mai à Bibor qui répondit d’un signe de tête négatif.
Lorsque le veilleur du guet passa en criant qu’il était trois heures et que tout était tranquille, Killian de Grime ordonna à tous d’aller se coucher. En dehors de ce qui ressemblait à une allergie cutanée, la potion miracle n’avait eu aucun effet.
- Rien n’est perdu, dit-il en serrant sa nièce dans ses bras.
- Si, mon oncle… La preuve est faite que les malédictions de Saint-Dieu n’ont aucun antidote. Je serai toujours ce que je suis et, ma foi, je suis prête à l’accepter puisque c’est la volonté de notre Seigneur… Si seulement vous pouviez me donner un peu d’eau. J’ai la sensation de brûler de l’intérieur.
Le seigneur Killian fit un signe à Justin Bibor qui détala pour aller quérir une cruche d’eau très fraîche à la fontaine.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 22 Mar 2013 - 0:17

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, en robe légère, gambadait dans une campagne verte en semant à la volée de grandes feuilles remplies de petits mots serrés. Une musique céleste accompagnait cet agréable divertissement sous un soleil de fin d’été.
Il y avait toujours dans les rêves de la baronne une féérie et une douceur que son existence terrestre s’ingéniait à repousser et à renier. Dans cet autre monde, elle se voyait toujours comme une personne serviable et parfaite, obéissant aux préceptes de la foi, ivre de savoirs et pleine d’empathie pour l’univers entier. Une horreur quoi !…
Aussi, ne comprit-elle pas pourquoi, soudain, au milieu de cette scène agreste, une grande barrière noire, jaillie du sol et tombée du ciel, se dressa face à elle. Trop tard pour qu’elle ne manquât pas de donner dedans la tête la première.
La baronne se redressa sur sa couche, l’air hagard mais satisfaite de retrouver son univers particulier et bien connu. Sur la grande malle où dormaient ses vêtures d’apparat, son chat noir aux yeux pers la considérait avec surprise. Elle se souvint qu’elle avait crié en se heurtant à la barrière venue par traîtrise bousiller sa bucolique escapade.
Par acquis de conscience, elle passa la main sur son front.
Il y avait une bosse en formation…

Le soleil avait décidé de briller un jour supplémentaire. Après tant de journées de neige et de manteau gris dans le ciel, une petite chaleur douce n’était pas de trop.
Katy-Sang-Fing, frappée au coin de l’œil par un rayon plus curieux que les autres d’explorer son âme tourmentée, se redressa sur sa couche et s’étira comme un chat après sa toilette. C’est alors qu’elle remarqua la jeune femme inconnue tournant en rond dans la chambre.
- Qu’est-ce que vous fichez là ?… Qui vous a permis d’entrer dans cette chambre ?
- Ah ! Katy ! Te voici éveillée…
- Mais de quel droit me parlez-vous ainsi ?… Nous n’avons pas gardé les gorets ensemble…
Apparemment insensible à la colère de Katy-Sang-Fing, la créature au visage parfait, aux dents blanches et brillantes, à la chevelure ondulée semblait soliloquer.
- Rien n’a changé ! Toujours la même puanteur…
Cet ostinato lancinant finit par attirer l’attention de la partie de l’esprit de la servante qui n’était pas à son troubadour d’opérette.
- Se pourrait-il ?… Madame, est-ce possible que cela fût vous ?
- Et qui veux-tu que je sois ? s’emporta Podane de Grimes. Nous nous connaissons depuis la première goutte de lait et nous ne nous sommes jamais quittées plus d’une journée. Ne fais pas comme si tu ne me connaissais pas !
- C’est que madame, c’est le premier jour que je vous envisage dans une telle apparence. Avez-vous croisé un miroir ?… C’est un miracle !…
- Un miracle ?! Qui parle de miracle ?… J’ai croqué dans cette pomme et j’eus préféré qu’elle fût empoisonnée pour ne point avoir à constater que rien n’avait changé… J’avais l’impression de mâcher du vieux ragondin faisandé qu’on aurait faire revenir dans un jus d’excréments. J’espérais qu’après la baisse de cette chaleur j’allais…
Katy-Sang-Fing dégaina un petit miroir et le mit face au visage transformé de sa maîtresse. Celle-ci manqua de partir à la renverse en découvrant une partie de son nouvel être.
- Par saint Romuald !
Saint-Romuald, nous le rappelons pour nos lecteurs sous-équipés en neurones, était le saint patron des terres sur lesquelles se trouvait la seigneurie de Grime…
- Quel est ce prodige !…
- Celui que nous étions venues rechercher… Du moins en partie… Si vous pouviez respirer en direction de la fenêtre et parler en évitant de me regarder…
- Tu vois… Cela ne change rien…
- Allons, fit Katy avec une énergie qui devait plus à l’espoir qu’au désespoir, cette potion n’était que la première étape sur le chemin. Nul doute que là où nous irons ensuite, vous obtiendrez la fin totale de la malédiction… Mais quand même !… N’avez-vous pas remarqué que vous avez grandi ?… Vous me dépassez désormais d’une demi-tête…
- C’est ma foi vrai.
- Et vos cheveux, ils ont pris un éclat que ce soleil d’hiver rend ensorcelant…
- C’est possible…
- Et vos pieds… Ils ont retrouvé une forme normale…
- Je l’admets… Mais que faut-il que je fasse ?
- Madame, il faut que vous acceptiez l’idée que votre vie ne fait que commencer et qu’elle pourra désormais être aussi merveilleuse que dans les contes et légendes de notre pays… Allons, hâtez-vous de vous vêtir ! Votre oncle va être fou de joie.

Le seigneur Killian de Grime se redressa sur sa couche (oui, j’ai un stock de cette expression à écouler avant que la date de péremption soit atteinte ; donc j’écoule). Il considéra la créature qui avait partagé sa nuit, une servante croisée dans le couloir alors qu’elle allait vider les pots de chambre. Ce n’était point elle qui avait parlé, elle dormait toujours, son visage roux enfoui dans le sac de plumes servant de repose-tête.
- Mon oncle !… Que pensez-vous de ce prodige ?…
- Coucher avec une servante porte-merde, vous parlez d’un prodige !
- Mais, mon oncle ! C’est moi, Podane !…
- Ah ! répliqua le seigneur. Je croyais que c’était l’odeur de l’autre.
Il montra la tête rousse qui continuait à roupiller du sommeil de la juste endormie. Il avait encore le pouce tordu vers sa droite lorsque ses yeux se décillèrent enfin et qu’il vit la géantine damoiselle dressée face à lui.
- Podane ?!… C’est bien toi ?!… Par la barbe de Saladin ! Il faut qu’on détale d’ici…

Sœur Trisquelle n’eut pas à se redresser sur sa couche. En fait, elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit…
Elle avait d’abord regagné le monastère de Sainte-Denizot en pleine nuit noire sans rencontrer d’autres traces de vie que trois cavaliers, dont une cavalière, filant à bride abattue vers l’est. Elle s’était enfermée ensuite dans le scriptorium pour consulter la maigre collection de textes sacrés et profanes de l’abbaye. Rien de probant, rien qui expliquât le visage rougi de la princesse. Elle allait se décourager lorsqu’un entrefilet perça à travers une page sous la lumière du premier soleil.
- Par la Vierge et tous les saints ! C’est inscrit dans le parchemin !
Elle se reprit. La formulation n’était point correcte. Les mots n’étaient pas dans le parchemin, ni sur le parchemin mais bien à l’intérieur de la page. Invisibles en temps normal mais perceptibles dans certaines conditions de lumière.
Elle approcha une chandelle de la page qui manqua s’embraser. Elle demeura perplexe face aux deux phrases qui se présentaient à ses yeux fatigués par une nuit sans sommeil.
- C’est du mauvais latin, observa-t-elle… Du latin d’ici, du latin des champs, du latin de garenne… Mais cela veut bien dire quelque chose…
A ce moment précis, on toqua énergiquement à la porte de sa cellule. La comtesse Philippa, sœur Marie du Bon Secours en religion, se tenait devant l’huis et, celui-ci à peine ouvert, elle se précipita dans les bras de la mère supérieure.
- Dame Katy vient de survenir porteuse d’une nouvelle de grande importance. La potion a eu des effets… La princesse Podane est transformée…
- Sans doute, sans doute, répondit sœur Trisquelle qui n’avait point l’enthousiasme qu’on pouvait attendre à pareille nouvelle.
- Vous n’êtes point ravie ?… Moi qui me faisais une joie d’aller tracer pour vous le portrait de la princesse nouvelle.
- Tout ceci est bien fragile, ma fille… Regardez cette double phrase en mauvais latin que je viens de découvrir.
- Ma mère, je ne sais le bon latin… Alors, le mauvais…
- Eh bien, cela dit…

- Qui es-tu mon brave ?
Le garçon d’étable s’approcha vers le seigneur de Grime qui, du haut de sa monture, le hélait.
- Je me nomme Yves de Saint-Martin…
- Fort bien… Voilà un nom qui sent la bonne noblesse…
- Elle est crottée, messire. Saint-Martin n’est que le nom du bourg dont je suis originaire.
- Peu me chaut ! Elle est suffisante pour ce que je vais te demander…
- Je suis aux ordres de monseigneur.
- Voici la cravache d’or qui est l’insigne de ma charge… Tu la remettras à la princesse Blanche en lui expliquant que j’ai été rappelé en Orient par une affaire de famille urgente…
- En Orient ?… Par une affaire de famille ?… Seriez-vous apparenté aux Courtenay ?
- Point… mais je dois faire court, tenez cette cravache… Tant que vous la possédez, vous êtes revêtu de toute la puissance d’un bailli. Faites-en bon usage !
Killian de Grime piqua des éperons dans les flancs de sa monture. Pendant qu’il palabrait avec le palefrenier, Mi-Mai et Justin Bibor avaient conduit la princesse Podane, visage enfoui sous une grande écharpe de laine grise, jusqu’au pont-levis. Il se hâta de les rejoindre. Si dame Katy avait mené à bien sa mission dans le temps imparti au monastère de Sainte-Denizot, ils se retrouveraient sur la route de Lorris.
L’aventure continuait.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Sam 23 Mar 2013 - 22:32

Le grand miroir magique livra à Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu le spectacle de sa demi-défaite. Les aventuriers de la geste galopaient dans la campagne gâtinaise avec sur les lèvres le sourire des vainqueurs.
Ainsi, ils avaient réussi à inverser la malédiction lancée vingt ans auparavant ! Et cette beauté douce et généreuse en deuxième place dans la file des cavales lancées à vive allure ne pouvait qu’être Podane de Grime dans sa natureté véritable. Elle ne saurait s’y tromper, certains traits de famille trahissaient son ascendance prestigieuse.
La baronne fracassa une réplique en plâtre de compétition de la cathédrale de Bourges en la projetant avec force sur son front. Elle n’y gagna qu’une seconde bosse. Au moins connaissait-elle cette fois-ci son origine. Sur ce point, elle était rassurée.
Cette forme de violence était chez Saint-Dieu le reflet d’une dualité profonde entre son moi (qu’elle adorait), son sur-moi (qu’elle vénérait) et un moi plus profond qui n’avait pas la méchanceté qu’elle professait de proférer en toutes circonstances. Le fait que cette dualité comportât trois éléments ne faisait que compliquer les choses et amplifiait grandement les troubles et déséquilibres qui traversaient son être. Si seulement elle pouvait détruire cette partie bonne et bienveillante… Si seulement…
Elle aurait pu dévaster son palais de fond en comble pour passer son ire. Il y avait de quoi être furieuse. En vingt-cinq années de sortilèges, maléfices et autres coups bas, jamais elle n’avait connu une telle humiliation. Tous ceux qui avaient cherché à contrer ses mauvais coups en avaient été pour leurs frais. Depuis le début, cette Podane de Grime lui était apparue d’une toute autre nature que ses habituelles victimes ; elle était fondamentalement bonne. Aussi blanche qu’elle se voulait sombre, aussi lumineuse qu’elle aimait la douce noirceur des ténèbres malfaisantes. Une adversaire redoutable.
Elle aurait pu…
Mais en observant en queue du si véloce cortège le troubadour Philippe O et la dame Katy-Sang-Fing devisant avec des regards sans équivoque, elle tricota dans son esprit un plan machiavélique qui lui permettrait d’en finir d’un coup d’un seul avec tous ceux qui avaient osé piétiner ses plates-bandes, marcher sur ses brisées et lui écraser les orteils d’une sensibilité à fleur de peau.

Guido Yugcibo était le régisseur du palais du pape Gilbert IV. Il avait été élevé à cet office prestigieux après l’accession du cardinal au trône de saint Pierre. Il se murmurait dans Rome et au-delà qu’il en était le premier conseiller, l’indéfectible compagnon et – pour les avis les plus tranchés – l’âme damnée.
Son cas permet de saisir à quel point il faut se défier des murmures et de toutes les rumeurs qu’ils véhiculent. Guido Yugcibo était surtout l’homme placé par l’abbé Alfredo de Mozarella pour épier tous les faits et gestes du souverain. Depuis cinq années, il excellait en sa tâche, cultivant avec bonheur l’amitié du pontife et rapportant chacun de ses faits et de ses gestes – même les plus intimes – aux hommes de Mozarella.
Ce matin-là, négligeant le vent glacial qui balayait la colline du Latran, il se glissa telle une ombre craignant la lumière jusqu’à une taverne bien connue des environs du palais pontifical. Le Relais de la Redoute était un lieu assez étrange où des particuliers venaient récupérer des colis qui transitaient par les convois des grandes cités maritimes du nord de l’Italie. On y trouvait donc un bric à bras indescriptible de colis, sacs et malles que dominait l’imposante et massive corpulence du signor Ronroni.
- Avé signor Guido, lança le tavernier à son plus célèbre habitué.
- Par ton saint patron, saint Quersozon, protecteur des ivrognes et des malengroins, quand te décideras-tu à rompre avec ce vieil usage romain ?
- Ne sommes-nous point romains ? répliqua, narquois, l’aubergiste.
- Sans doute… Mais plus de ce temps… Naguère, Rome régnait sur la Méditerranée et ses alentours. Aujourd’hui, elle commande à la chrétienté… Mais demain elle imposera sa puissance au monde.
- Ton patron à toi t’entende !
Guido Yugcibo baissa le ton, s’approcha de son compère et lui glissa les informations que le tavernier aimantait jour après jour afin de les transmettre à l’abbé de Mozarella.
- Je crois que mon « patron » comme tu dis ne soit devenu subitement fou…
- Fou ?! Le pa…
- Pas de nom ! Pas de nom !…
- Mais il n’y a personne…
- Raison de plus pour être prudent… Le silence fait que les voix portent plus loin.
Yugcibo regarda à droite, à gauche et même au-dessus de lui avant de reprendre.
- Il parle tout seul…
- C’est sans doute qu’il prie…
- Il refuse qu’on entre dans sa chambre…
- C’est qu’il aura besoin de méditer et de faire retraite…
- Il mange plus que d’habitude…
- Allons, voilà qui est bel et bien. Combien de fois as-tu noté les humiliations et macérations que ton patron s’inflige ?… Le voici enfin pleinement humain.
- On entend de grands bruits dans son appartement comme si on sautait sur place.
- Peut-être a-t-il froid ?
- Eh ! s’écria Guido Yugcibo avec un geste d’énervement aussi sec que sa squelettique apparence. Qu’est-ce qui te prend de vouloir absolument contrer tout ce que j’affirme ?
- Et toi, compère ? Pourquoi ne veux-tu point entendre ce que j’essaye de te dire ? Il n’y a rien de trouble en tout ceci et je ne me risquerai pas à dire à qui tu sais que qui tu sais aussi est devenu fou. Il faudrait pour cela des faits plus établis et mieux cernés.
- Des faits plus établis et mieux cernés ? Que te faut-il ?… Voilà quelqu’un qui change de comportement du jour au lendemain et tu ne veux point entendre qu’il y a motif à s’interroger. Notre ami l’abbé doit absolument connaître ceci.
- On lui dira, on lui dira, mais je crains que cela ne change rien à ses projets. On m’a avisé cette nuit que la grande opération était en marche. Le fléau de la justice est en route pour s’abattre sur la grande erreur de notre temps et permettre l’aurore d’une époque nouvelle.
- La diablesse ?…
- Elle-même…
- Qui d’autre que nous sait cela à Rome ?
- Personne !
- Le messager ? demanda Guido.
Pietro Ronroni ne répondit pas. Il se contenta de pointer du doigt l’ardoise sur son comptoir qui annonçait le plat du midi.
Une fricassée de pigeon.

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Dim 24 Mar 2013 - 0:18

Avant de passer la Loire, les aventuriers de la geste s’arrêtèrent pour se restaurer en la riante cité d’Orléans. Depuis leur fuite du château de Montargis, ils n’avaient échangé que quelques paroles chacun étant renfermé dans ses pensées profondes sur les suites de la quête. Si tous se réjouissaient en leur for intérieur des effets positifs de la potion avalée dans la nuit par la princesse Podane, la transformation étonnante connue par celle-ci les terrifiait en même temps qu’elle les intriguait. Mi-Mai avait établi une théorie qu’il avait bien évidemment aussitôt partagé avec Bibor ; pour lui, la chaleur ressentie par la princesse après l’absorption de l’étrange breuvage avait distendu puis fait fondre les graisses et les chairs du visage afin de pouvoir le recomposer ; il en avait été ainsi pour toutes les parties du corps affectées par la malédiction. Quant à sœur Trisquelle qui, épuisée de sommeil, avait chu à trois reprises de sa monture, elle n’avait rien trouvé à dire, se contentant de partager silencieusement avec Philippa de Vivarais la brûlure intense du secret découvert dans le manuscrit de Sainte-Denizot.
- Quel prodige ! s’exclama l’homme en envisageant la princesse dans l’encoignement de la porte de l’auberge.
- De quoi parlez-vous, messire ? répliqua Killian de Grime qui, posant la main sur la garde de son épée, s’était aussitôt fait menaçant.
- Mais de cette douce enfant qui se doit être votre fille à en juger par la convergence de vos traits.
- Et vous souffririez que je vienne ainsi m’étaler sur les beautés de votre nièce si tant est que Dieu ait bien voulu perpétuer votre race que je devine épuisée par les cousinages.
- Messire ! Vous êtes bien hardi ! Savez-vous bien à qui vous avez l’insigne honneur de vous adresser ?
- Me le diriez-vous que cela ne changerait en rien mon courroux contre vous ?
- Je suis Gui de Miche-Lin, seigneur des Troisétoiles.
- Et où se trouve donc cette terre qui ne doit briller que par son insignifiance ?
Le ton ne cessait de monter et aux regards aigus succédaient désormais les bourrades appuyées. Gui de Miche-Lin se haussa encore pour répondre tel un coq monté sur des ergots pneumatiques.
- En Auvergne… Près de Clermont où sa sainteté le pape Urbain le deuxième appela l’ensemble des croyants au voyage vers la Terre sainte. Mon aïeul, Edmond, était à ses côtés et fut un des premiers à recevoir la croix.
- Voyez-vous cela ?…
- Aussi, monsieur le protecteur, vous devriez être honoré que je vous demande officiellement la main de votre nièce.
- La main de ma nièce ?… Je n’ose imaginer ce que vous en feriez…
- Je la mettrai bien au chaud, messire… Et elle aurait à s’activer en toutes saisons sans peur de manquer au labeur. Ce ventre-là me paraît d’une fécondité rare et il me plairait à lui donner de le prouver.
- Voilà qui est clair et qui suffit à justifier un refus de ma part…
- Vous n’êtes point le père…
- Certes… Mais Podane vous signifiera tout aussi bien son avis…
- Voyez-vous cela, soliloqua Gui de Miche-Lin, cette beauté est aussi dotée de la parole et de facultés de compréhension. C’est donc une véritable perle…
- Messire de Miche-Lin, par Dieu, veuillez cesser !
La princesse s’était glissée entre les deux hommes et, se haussant sur la pointe de ses bottes de voyage, avait toisé le seigneur auvergnat avant de lâcher sur lui les effluves nauséabondes accompagnant ses paroles.
Effrayé, Gui de Miche-Lin s’était écarté, avait considéré avec effroi la douce créature à l’haleine si pestilentielle puis vitupéré contre l’hilarité de ses compagnons.
- Nous nous reverrons, messire… Nous nous reverrons… Mes terres sont riches, mes villages sont prospères et lorsque vous aurez à caser ce monstre, vous vous souviendrez que je lui ai offert la grandeur de mon nom…
- Et la petitesse de votre vit, rétorqua Bibor.
L’Auvergnat se retira promptement sans que nul n’ait le temps de tricoter pour lui une petite chanson sans façon. Il était doublement humilié. Par le refus de prendre en compte sa demande et par les rires de tous les témoins.
Une seule personne ne partageait pas l’hilarité. Sœur Trisquelle, appuyée contre le mur de la taverne, secouait la tête comme si elle avait voulu se débarrasser du lourd secret qui l’empoisonnait.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, rassurée sur sa capacité à tricoter encore des plans machiavéliques, avait déjeuné de bon appétit. Ses réserves de nourriture étaient considérables et représentaient des années de pillage des revenus de ses paysans. Elle pouvait donc, lorsque son esprit était à l’allégresse, allait à la graisse comme un pauvre aux racines d’orties. Avec avidité et sans remords.
Elle monta consulter le corps toujours tordu – faute du remède que Philippe O aurait dû ramener d’Angleterre – de Vic le savant. Ce qu’elle envisageait était si audacieux qu’il fallait qu’un autre regard, plus acéré et vif que le sien, l’embrassât pour en saisir les points difficultueux.
- Madame la baronne est trop bonne de me venir visiter…
- Ce n’est point tes souffrances que je viens plaindre ou tes infirmités que j’entends soulager, je veux ton esprit. Comme toujours et depuis si longtemps, entièrement à mon service.
- Je vous suis dévoué, madame la baronne.
- Raison pour laquelle tu voulus fuir ce service.
- Il faut savoir parfois provoquer la destinée.
Saint-Dieu serra le poing et manqua l’abattre sur le nez – seule partie à peu près en état – du pauvre infirme.
- Je veux détruire l’écurie…
- Eh bien, détruisez l’écurie… Vous êtes maîtresse en ce domaine…
- Qu’il est sot ! s’emporta la baronne…
- Non point. Je constate ce qui est… Il n’est point en mon état de faire des commentaires.
- Et si justement je voulais que tu m‘en fis…
- Des commentaires ?
- Tout à fait…
- Pour les commentaires, voyez César… Jules César… Il en fit beaucoup…
- Ton César m’ennuie… Je ne le connais pas et ne souhaite pas le connaître… Parle-moi de mon écurie détruite…
- Baronne, où mettrez-vous vos chevaux ?
- Ailleurs… Ceci n’est point mon souci car tout mon projet n’est que provisoire. Je ferai reconstruire l’écurie ensuite.
- Allons, marmonna Vic, voilà qu’elle perd la boule.
- Que dis-tu ?… Que grommelles-tu entre des chicots ?
- Que pour emporter les débris de cette écurie il y aura sans doute foule…
- Voilà qui est bien vu… Mais je ne compte point offrir ces gravas à la vue de tous. On réutilisera le bois, la pierre, la paille pour édifier une grande salle commune.
- Commune à quoi ? Commune à qui ? demanda le savant.
- Commune à tous ceux qui voudront bien venir s’y perdre ! Ce sera comme un attrape-mouches…
- Pour attraper des mouches, vous eussiez tout aussi bien pu laisser l’écurie intacte. Les chevaux et leurs excréments les attirent immanquablement.
- Qu’il est bête ! hurla Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu en fracassant le tabouret sur lequel reposait la jambe droite de Vic. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas entendre.
Vic, sa jambe droite pendant lamentablement dans le vide, considéra avec fureur sa maîtresse.
- Baronne, soit vous vous expliquez clairement sur vos projets, soit cette jambe – et elle serait au comble du désespoir de le faire – viendra vous botter les fesses.
Cette rébellion inattendue ne provoqua qu’une immense consternation sur le visage de la maléfique baronne. Le nabot informe osait lui tenir tête !
- Je vais organiser une grande fête des arts… Je ne doute pas que ce grand nigaud de O en l’apprenant voudra venir y briller… Il entraînera sa dulcinée… Et où celle-ci ira, ses compagnons de geste iront aussi. Ils vont venir se jeter dans la gueule du loup. A portée de mes maléfices les plus puissants…
- Et comment comptez-vous appeler cette grande fête ?
- L’appeler ?
- Dame ! Il lui faut un nom pour assurer son renom…
- Je n’avais point songé à cela, reconnut la baronne. Heureusement que je t’ai, mon petit Vic.
- Si vous souhaitez me conserver, veuillez caler ma jambe avant qu’elle ne se brise en mille morceaux plus petits encore que ceux qui la constituent à cette heure… Et je vous donnerai alors une idée pour nommer votre souricière.
La baronne de Saint-Dieu s’exécuta sans réfléchir, approcha une malle et attendit. Vic la considéra avec sur la face une mine amusée. Il savourait sa revanche ; il était désormais indispensable.
- Je ferai votre plan. Il sera terminé dans la journée… Vous pouvez commencer à rameuter vos gens pour qu’ils abattent l’écurie.
- Et ce nom ?
- Je vous suggère très fortement d’appeler sur vous les mânes du divin César…
- Encore lui ?!…
- Oui… C’est un nom qui parlera au plus grand nombre… Vous pourriez appeler cette manifestation artistique « César Bruisse aux niais ».
- Mais cela ne veut rien dire ?!
- Raison de plus pour que cela attire la foule des curieux…

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MessageSujet: Re: La geste de la très remarquable Podane de Grime [terminé]   Ven 29 Mar 2013 - 22:35

On s’était contenté d’une oie rôtie et de quelques tranches de lard grillées au feu de cheminée. L’algarade avec le sire de Miche-Lin, si elle avait d’abord prêté à rire, n’avait pas tardé à faire réfléchir Killian de Grime. L’outrageant personnage était parti fâché, l’âme en vrac et la fierté en bandoulière. Raison de plus pour craindre de sa part quelque attenterie ou traquenard misérable, commis avec ses propres hommes ou bien avec des marauds du coin recrutés pour quelques liards.
Sœur Trisquelle, que ses mauvaises dents condamnaient à mâchouiller lentement les chairs de l’oie, s’était contentée de hausser les épaules en entendant le seigneur préconiser un départ rapide. Tout ceci était vain, elle le savait… Mais comment leur faire comprendre ?
La mère supérieure espérait secrètement que Philippa parlerait à sa place, mais celle-ci ne cessait de dessiner à la plume le nouveau visage, la nouvelle silhouette de la princesse Podane en cherchant à rendre à la perfection les formes et les inflexions de son corps. Elle se révélait une alliée bien peu soucieuse d’avertir toute l’équipe des périls à venir.
Sœur Trisquelle dut admettre que le pain donné comme tranchoir était trop sec et dur pour qu’elle s’y acharne davantage. Elle le rompit en quatre et le dispersa attirant aussitôt une armée de petits oiseaux affamés par les rigueurs de l’hiver.
- Eh oui ! songea-t-elle en haussant les épaules… Il en va toujours ainsi dans ce vaste monde lorsque le Seigneur regarde ailleurs. Les actes les plus généreux ne sont générateurs que de gêne et de souci pour ceux qui les provoquent.
- Que dites-vous ma mère ? questionna Mi-Mai.
- Rien, mon fils… En selle… Plus vite nous partirons, plus vite nous arriverons.
Elle aurait aimé en être parfaitement sûre.

Entrer à la Tour de Londres n’était un plaisir que lorsqu’on était certain de pouvoir en sortir dans la foulée. Pour le duc du Safesex, cette perspective n’était point assurée et il eut donné son petit yorkshire, sa femme et sa maîtresse galloise contre un sauf-conduit lui permettant de quitter parfaitement sauf la grande tour garnie de sa couronne de corbeaux et de corneilles.
- My duke, fit le régent d’Angleterre, on m’a dit que vous aviez failli envers un espion s’étant introduit frauduleusement en ce royaume.
- Ce fut un véritable prodige, my lord de Burgh. Il était là et soudain il n’y était plus !…
- A qui croyez-vous faire croire ceci ?
- A vous, my lord…
- Fort bien… Eh bien, j’ai le regret de vous annoncer que je n’y porte aucune foi. Je crois plutôt que vous n’êtes qu’un comploteur aux ordres du prince Louis de France. Il faillit s’emparer du trône d’Angleterre il y a peu et je sais qu’il n’a point renoncé à ce projet quand bien même son père, le roi Philippe, se fait mal allant et menace d’avaler son nez rouge.
- Point ne suis-je un traître, my lord !
- Si, vous l’êtes ! hurla le régent en se fâchant aussi rouge que le plaid écossais sur lequel il était vautré.
Le duc du Safesex avait l’habitude des crises de Burgh. Elles l’amenaient à forcer sur sa voix et à la percher sur des hauteurs bien peu masculines. Raison pour laquelle, en pareille circonstance, il le surnommait « the lady in red »… Habituellement, cela le faisait rire. Aujourd’hui qu’il était le cœur du courroux du régent, cela n’avait pas, mais alors pas du tout, la même saveur.
- My lord ! Laissez-moi passer en France et je vous ramènerai l’évadé…
- Le voici évadé désormais ! Je le croyais disparu…
- Evadé… Disparu… Vous jouez sur les mots…
- Et vous, tonna le régent de sa voix de nymphette pré-pubère, vous jouez avec mes nerfs ! Me croyez-vous assez fol pour vous autoriser à aller vous jeter aux pieds de votre maître par-delà le Channel ?
Le duc du Safesex sentit l’ombre des ailes des corbeaux et des corneilles de la Tour se déployer au-dessus de sa tête. Il n’y avait pour lui qu’une seule issue afin de se concilier les bonnes grâces du régent de Burgh. Une seule.
Il la tenta.
- My lord de Burgh veut peut-être connaître le nom de ses ennemis, de ceux qui complotent pour prendre sa place auprès de notre jeune roi ?
- Vous les connaissez ?
- Non point… Mais je puis aisément les découvrir.
- Fort bien… Comment cela ?…
- Grâce aux stations d’écoute du Coastal command qui nous permettent d’entendre des sons à des lieues de distance. Ordonnez et je les mets au service exclusif de votre seigneurie.
- Ah !…
- Oui…
- Fort bien…
- Je peux ?…
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que…
- Mais encore…
- Il suffit !…
- Bon…
- J’ai dit…
- Alors…
Le régent de Burgh considéra le duc désespéré. Soit il était excellent comédien, soit il était sincère dans sa proposition comme dans sa fidélité. Cet homme était connu pour aimer son petit yorkshire, sa femme et sa maîtresse galloise. Pouvait-il le soustraire à tant d’affection ?
Et puis il disait peut-être vrai sur ce dispositif d’écoute ?
- A l’après midi, nous quitterons ensemble cette tour. Vous me conduirez à votre station et vous m’expliquerez.
Le duc du Safesex poussa un profond soupir.
- Je te tiens, pensa le régent.
Le duc était parfaitement d’accord sur ce point mais il se garda bien de le dire.

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