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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS

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MessageSujet: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 23 Juil 2013 - 18:50

PREAMBULE EN GUISE D’AVANT-PROPOS


Un éclair brûlant divisa le ciel bas en deux parts inégales.
A droite, du côté de la colline des Faujards, il apporta un peu de lumière et les manants, le corps cassé par l’effort, purent trancher encore quelques épis. Pour eux, il en allait ainsi ; tout ce qui pourrait être engrangé avant l’orage serait sauvé, le reste pouvait être perdu à jamais si la violence du vent, l’intrépidité des pluies, le feu de la foudre venaient à tout détruire. Un gros orage à la fin de la moisson est toujours un fléau et il était vain d’espérer glaner un nouveau répit du ciel.
A gauche, sur la colline de Montabouré, le château des Grime accueillit la promesse de l’orage avec la plus grande satisfaction. Depuis plus de trois semaines, il n’était pas tombé une goutte d’eau et les citernes commençaient à sonner creux. On aurait pu aller en quérir à la rivière, l’Aiguebelle, qui courrait au bas de la colline, mais là encore il ne restait plus grand-chose ; certains disaient avoir aperçu des tanches et des brochets se débattant sur leurs nageoires pour échapper à la tourbe vaseuse d’un fond mis soudain à l’air libre. On aurait pu creuser des puits mais là, il fallait vaincre l’inertie du seigneur de Grime qui, ses vieux jours approchant, conjuguait le mot immobilisme à tous les modes et tout le temps.
- Monsieur mon père, songez-vous à nos paysans que cet orage pourrait priver du fruit de plusieurs mois de labeur ?
Celle qui s’adresse ainsi, avec révérence mais sans mâcher ses mots, à son géniteur, nous la connaissons déjà. Elle se nomme Podane de Grime. Plus exactement, car il convient de lui donner sa titulature complète, « Podane de Grime, dame d’Agnan et princesse de Bagdad ». En cet été 1223, la princesse a vingt ans, un mari aimé (mais parti guerroyer comme le veut son état) et un bambin encore dans les langes répondant au doux prénom d’Alcide-Oscar. Sa beauté, longtemps corrompue par les sorts méchants de la baronne de Saint-Dieu, a pu s’épanouir et elle est, sans conteste, la plus jolie damoiselle de tout le comté, si ce n’est de cette partie du royaume de France… A part, peut-être, une demoiselle Blanche-Neige mais qui, vivant dans une cabane avec des nains, n’a pas daigné se présenter auprès du narrateur afin d’établir une comparaison avec l’héroïne. Débarrassée également de son haleine de charogne faisandée, dotée de pieds ordinaires ne la faisant plus pencher dangereusement vers l’avant, Podane n’en a pas pour autant perdu ce qui en faisait tout son attrait : sa gentillesse et son empathie pour le bon peuple. Comme l’indique cette apostrophe sévère à l’égard de son illustre paternel, Podane de Grime est une âme pure, plutôt cultivée pour l’époque et pour son sexe.
En un mot, elle incarnerait presque une sorte de perfection…
Mais on le sait, le souverain Seigneur qui règne dans les cieux a toujours considéré qu’il était le seul dépositaire de la bonté… et depuis le passage rapide sur Terre de son fils, il ne s’est guère signalé par un soutien réel et actif aux âmes les plus pures… ou alors en leur conseillant de se retirer du monde et de s’enfermer dans des monastères perdus au fin fond des forêts ou dans des alpages inatteignables. En un mot – parce que la phrase précédente était sacrément longue – Podane de Grime ne perdait rien pour attendre. Le temps de ses misères n’était point terminé ; tout juste était-il mis entre parenthèses.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 29 Juil 2013 - 20:37

LIVRE I

LES DANSES DE L'ETE


CHAPITRE I
Labourez, Auvergnates !

L’orage avait fini par éclater. Sa fureur énorme projetait des paquets de pluie en tous sens, portés par des rafales âcres et pleines d’une humidité mouillée. C’est sous ce temps d’apocalypse, éclairés par les grands phares brillants tombant du ciel, que deux voyageurs se présentèrent devant la porte du château.
Prévenu par la garde, le seigneur de Grime fut tenté d’ordonner qu’on rejetât les intrus sur le chemin, qu’ils avaient quitté sans autorisation pour grimper sur la colline de Montabouré. Un regard aigu de sa fille unique avait suffi à lui faire changer d’avis.
- Qu’on abaisse le pont-levis et qu’on les accueille !... Que Mi-Mai voit ce qu’il convient d’en faire !
Mi-Mai, demi-frère du seigneur de Grime (sans que la chose fut cependant officielle), avait gagné – et bien gagné - au cours des précédentes aventures de la princesse Podane, ses galons de régisseur du domaine. Il s’acquittait de cette fonction avec exigence (envers lui) et miséricorde (envers le troupeau des manants des terres soumises au ban seigneurial). Comme on le dirait bien des siècles plus tard, il avait le profil et le cœur d’un parfait honnête homme. En lui confiant le soin d’accueillir les naufragés de l’orage, le seigneur de Grime savait qu’on ne risquait pas de les mettre aussitôt à la porte… et qu’il s’éviterait du coup de nouveaux reproches venant de sa fille.

Mi-Mai reçut ses ordres alors qu’on commençait déjà à abaisser le pont-levis et à hisser la herse. Par habitude, il pesta contre la mauvaise fortune qui l’avait fait naître bâtard. Pendant qu’il allait se tremper sous le violent déluge, un autre homme porteur du même sang que le sien demeurerait bien au sec devant une cheminée flambante. Ce malaise ne durait guère ; comme il a été dit plus haut, Mi-Mai avait bon cœur et un cœur d’autant meilleur qu’il était, tel Lazare, un ressuscité ayant réchappé de la mort (grâce aux soins magiques de la fée bleue). Ce trépas, dont il n’avait subi que les prémices, l’avait guéri de tous les égoïsmes et rendu aimable et bienveillant envers l’humanité entière.
Il pataugea jusqu’au pont-levis dans la boue gluante que les trombes d’eau avaient formée en quelques instants. C’est là, sous l’abri étriqué du porche, qu’il apostropha les étrangers encapuchonnés et ruisselants.
- Mes seigneurs, qui dois-je annoncer à mon maître ?
Le premier cavalier rejeta son capuchon. Des cheveux bruns collés par la pluie retombèrent tels des baguettes gluantes gainées de boue devant son visage. Pas assez cependant pour que Mi-Mai ne reconnût point les traits que dissimulait cette cascade capillaire tourbeuse.
- Par sainte Rosamonde, dame Philippa !...
- Oui, mon ami, répondit la comtesse de Vivarais… Et ce cavalier est Escarboucle de Flapino, l’écuyer de remplacement de mon époux le très noble et très fort Jacques Olivier Killian de Grime… Et contre lui, il tient mon fils, le très noble et très sage Rodolphe-Gaudin…
- Que n’avez-vous prévenu de votre arrivée ?... Nous vous aurions accueillis plus noblement dès votre entrant sur les terres du seigneur de Grime…
- Mon bon Mi-Mai, rien de ce qui survient à des êtres marqués comme nous par la quête de Podane n’est jamais tout à fait normal…
Philippa de Vivarais savait bien de quoi elle parlait. Durant une courte partie de sa vie, elle avait été une souris dévolue aux menus plaisirs d’un évêque libidineux… ce qui ne l’avait pas empêchée, de manière encore plus éphémère, d’entrer en religion pour décorer la voûte d’une abbatiale. Des portions d’existence que nulle personne sensée ne pouvait imaginer.
- Si fait, mais quand même…
- Conduis-moi sans tarder auprès de la princesse, ordonna la comtesse… Et fais conduire cet écuyer et mon enfant là où ils pourront échapper à la pluie et au froid…
- J’y cours, dame Philippa…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 30 Juil 2013 - 0:36

N’ayant jamais mis les pieds au château de Grime, où son époux n’était guère en odeur de sainteté en dépit de ses mérites, la comtesse Philippa observait d’un œil expert cette grande masure qui avait voulu se donner quelques siècles plus tôt des formes de forteresse. Quelques lézardes courraient sur les murailles, les escaliers étaient malpropres et peu éclairés, le sol était fangeux et sans agrément. Quant aux voûtes, eh bien ma foi, elles faisaient bien leur âge et ne s’étaient guère améliorées au fil du temps (ce qui est exactement l’inverse du whisky mais cela, Philippa l’ignorait).
Peut-être fallait-il aussi trouver dans ce délabrement une des raisons qui avaient dissuadé Killian de Grime de l’épouser en ces lieux ? Face à une promise, jeune et richement dotée, il ne tenait pas à se sentir vieux, usé et fatigué… et fauché qui plus est.
Une lourde tenture en tissu cramoisi fermait l’accès à la principale pièce de vie du donjon. Mi-Mai qui l’avait précédée jusque là avec une déférence qui n’excluait pas la vigilance – certaines dalles étaient traitresses – s’effaça pour lui livrer l’entrant. Lorsqu’elle parut, toute embourbée et barbouillée de pluie grasse, ce fut un cri qui l’accueillit et la cueillit :
- Philippa !...
Evidemment, le lecteur trouvera que l’auteur manque cruellement d’imagination en se contentant de placer dans la bouche de son héroïne ce simple prénom. Qu’on ne se méprenne pas ! Il ne s’agit point là d’aller au plus simple ou de tirer à la ligne rapidement comme le faisaient les feuilletonistes du XIXème siècle pour gagner plus promptement leur salaire du jour. Non, ceci n’est point cela…
Il faut admettre que, pour Podane, la situation et le protocole familial n’étaient guère aisés à maîtriser. Entre dames de rang, elle aurait pu donner à Philippa du « ma cousine »… Sauf que tel n’était point le lien qui les unissait puisque, ayant épousé l’oncle de Podane, Philippa était devenue d’une certaine manière la tante de la jeune femme. Une tante qui n’avait guère que quatre années de plus qu’elle. Podane ne se sentait pas de nommer ainsi cette complice des temps aventureux.
Elle aurait pu user du titre de Philippa afin de la parer de toute la valeur que lui avait donnée sa naissance. Las ! Rappeler à Philippa qu’elle était comtesse revenait à mettre indirectement en avant le fait que Podane, pour des raisons qu’il serait trop long de rappeler ici et que j’ai moi-même oubliées, était princesse honoraire et honorifique de Bagdad… Soit d’un rang plus élevé que Philippa… Montrer sa joie en rabaissant celle qui était l’objet de celle-ci n’était pas quelque chose que Podane, douce et soucieuse d’autrui, pouvait faire. Quant à donner du « dame Philippa », c’était totalement artificiel ; le genre de Philippa, jeune et récente mère, ne pouvait que correspondre avec évidence à ce mot de « dame »… Alors pourquoi s’en embarrasser ?
Voilà donc pourquoi c’est le simple prénom de la comtesse, sa tante par alliance, que jeta Podane lorsqu’elle reconnut sous les cheveux trempés et le visage couvert de boue la belle épouse de son oncle tant chéri.
Bien qu’ayant grandi sans connaître les secrets de ses origines et ayant davantage fréquenté la fange des rues que l’or des palais, Philippa avait acquis tous les usages nobiliaires et les pratiquaient scrupuleusement. Elle s’inclina sommairement – car à rang égal – face au comte de Grime mais se courba à s’en déboiter des articulations engourdies pour honorer la princesse.
- Chère Podane, je suis en joie de vous revoir même si les nouvelles que je vous porte ne sont pas des plus réjouissantes.
- Quoi ?! s’exclama la princesse avec des sanglots soudains dans la voix. Il est arrivé quelque chose à mon cher oncle.
Il sembla à Philippa que le comte de Grime avait souri à la perspective d’un décès de son frère cadet. Elle n’en trouva que plus de plaisir à détromper Podane et à accabler le barbon d’une frustration terrible.
- Point… Son dernier message me le disait bien vif et solide, pourfendant le païen dans les armées du jeune roi Sanche de Portugal.
- Alors ?...
- Le roi Philippe se meurt. Je tiens l’information d’un chevaucheur en route pour Rome…
- La chose est fort triste et il est, hélas, à craindre qu’à l’heure où nous parlons, notre souverain n’ait rendu son âme à Dieu…
- Ne me dites pas, Podane, que vous ne voyez pas ce que ce trépas signifie pour nous ?
La princesse considéra sa tante par alliance avec étonnement. Non, dans sa grande naïveté, elle ne voyait pas…
- La princesse Blanche de Castille va monter sur le trône… Et elle n’aura de cesse désormais d’obtenir une vengeance après l’humiliation que nous lui avons fait subir à Montargis.
- Croyez-vous ?
- Allons, Podane, tout le monde n’a pas votre indulgence et votre capacité à pardonner les offenses… Il faut fuir !...
- Fuir ?! Grands dieux ! Et pour où ?... Si la reine veut nous retrouver, elle nous retrouvera même si nous allions nous enterrer à Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent…
- Surtout là-bas, fit Philippa… Et d’ailleurs, il est exclu que j’y retourne ; on m’y serrerait à nouveau en cellule en faisant remarquer que mes vœux monastiques étaient antérieurs à mes vœux maritaux. Non… Je songeais qu’il nous fallait une protection forte et inébranlable. Quelqu’un dont la puissance soit de nature à nous protéger des embûches humaines.
- Voudriez-vous parler de ?...
- Oui, chère Podane… La baronne de Saint-Dieu vous doit bien cela…
- Il est des noms que je ne pensais plus entendre prononcés en ce lieu, tonna le comte de Grime. Et avec des accents favorables ce qui est encore plus inconvenant. Ignorez-vous, comtesse, ce que cette diablesse a fait subir à notre région.
Il se moquait bien des paysans et de leurs familles en disant cela. Le comte n’avait surtout pas oublié les lourdes inquiétudes liées aux handicaps de sa fille et à sa crainte de ne jamais pouvoir la donner en nobles épousailles.
- Elle s’est excusée et a réparé, fit remarquer Podane. Vous ne devriez pas la traiter de diablesse…
- Vous avez raison, rétorqua-t-il. Cela lui ferait trop plaisir !...


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 30 Juil 2013 - 21:22

La princesse Podane aimait tellement son fils qu’elle ne consentait qu’avec regret à le laisser aux mains de sa nourrice, la plantureuse Lison dont le souffle puissant et les pas déterminés faisaient trembler jusqu’aux murs du château. La Lison n’était pas supérieurement intelligente ; on peut même dire, en refusant le politiquement correct, qu’elle était carrément bête, mais elle restait cependant humaine ayant le cœur sur la main et le souvenir des bienfaits qui lui avaient été procurés par le passé. Pour sa maîtresse, Podane, elle était prête à tout. Elle l’avait prouvé en se faisant faire un douzième enfant par son mari, le Gabin, afin de pouvoir allaiter le rejeton des Grime. Cette fidélité étant bien réelle et forte, la nourrice consentit à prendre en charge Rodolphe-Gaudin, à l’emmailloter de frais et à lui donner une bonne rasade de son jus de sein. Ceci étant fait, elle le ramena à la comtesse Philippa avec le sentiment du devoir (bien) accompli.
Les deux nobles dames discutaient devant la cheminée sans prêter attention aux derniers tambourinements du tonnerre qui, graduellement, s’étouffait derrière les cimes du Limousin. Sur les genoux de sa mère, Alcide-Oscar jouait avec un quignon de pain qu’il portait périodiquement à la bouche comme pour soulager des dents qui commençaient à percer. La scène était tristement banale en dépit de la présence inattendue de Philippa. Combien de fois depuis le cœur du printemps, lorsque son époux était parti défendre ses terres gasconnes contre les barons du Nord, la princesse Podane s’était-elle trouvée en une telle situation ? Des dizaines de fois… Et il n’était jamais rien advenu de particulier. Le calme régnait, on entendait bourdonner les bourdons et les mouches se moucher. A Saint-Romuald, les frères sonnaient la fin de la journée et l’écho des petites cloches aigrelettes de l’abbaye, la Dion et la Fabian, se frayait un chemin jusqu’au château. Il n’y avait pas moment plus doux, calme et serein…
Jusqu’au moment où la Lison, faisant résonner les pierres du sol sous ses pas lourds, pénétra dans la salle. Aussitôt, une bourrasque se leva dans l’âtre, dégageant un nuage âcre de cendres et de poussières noires. Un tourbillon se mit à emplir la pièce, mouchant les chandelles, soulevant les tentures, renversant les escabelles. Un fracas sifflant, montant et descendant jusqu’à vous étourdir les tympans, l’accompagnait. Philippa porta les mains à ses oreilles ; Podane, refusant de lâcher son enfantelet, le serra contre elle et protégea son ouïe dans les plis de sa cotte. La tourmente et son vacarme assourdissant continuèrent à enfler encore et encore et encore et bientôt deux violents éclairs s’abattirent coup sur coup sur le sommet du donjon faisant voler des paquets de tuiles.
Jamais depuis l’éruption du volcan d’Auvergne qui avait manqué les engloutir, Philippa et Podane n’avaient eu si peur… Et le fait que leur descendance, née depuis, fût en péril n’était pas de nature à les rassurer. Bien au contraire…
D’autant que le paroxysme du phénomène n’était jamais atteint. Graduellement, la violence du souffle bruyant, la vitesse du tourbillon, la puissance de la pénombre de suie noire progressaient. Et on ne pouvait rien faire pour échapper au cataclysme. Podane avait essayé de se lever, Philippa avait voulu se jeter au sol. Elles en avaient été incapables, maintenues étrangement à leur place par les éléments déchaînés…
- Fuyez, Lison ! ordonna Podane en hurlant à s’en rompre les cordes vocales.
La nourrice, dont elle devinait les formes généreuses derrière le mur de suie, avait à peine pénétré dans la salle. Deux pas et elle échapperait à la folie furieuse et inexpliquée. Ces deux pas pourtant, en dépit de la force de bœuf de la vachère devenue nourrice pour le compte de la princesse, la Lison ne pouvait les accomplir. Podane la vit tendre un bras puissant pour agripper un crochet fiché près de la porte, puis disparaître comme engloutie par la tourmente.
- Quelle est cette sorcellerie ? songea la princesse dont l’esprit paniqué conservait cependant un certain empire sur sa raison. Est-ce dont le cycle des vengeances mauvaises qui reprend ?
Le nom maudit par son père d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu quelques temps auparavant était-il la cause de tout cela ?
Une nouvelle trouée dans la pénombre permit d’apercevoir la Lison se rapprochant graduellement du crochet par un effort de traction énorme de son bras droit (le gauche tenant Rodolphe-Gaudin plaqué contre elle). Elle était quasiment sauvée…
D’un seul coup, les éléments s’apaisèrent. La suie retomba brutalement sur le sol avec la même vitesse et le même bruit sec que des cailloux jetés du haut des tours. La tempête cessa. Un rai de soleil couchant vint éclairer le désastre d’une salle ravagée et de deux jeunes femmes aux yeux écarquillés de terreur.
- Qu’était-ce ? demanda Philippa.
Sa gorge sèche et brûlante ne l’autorisa pas à poursuivre au-delà son questionnement. Elle essaya de se lever, tituba, essaya de se rattraper au linteau de la cheminée mais y faillant tout à plein s’effondra lamentablement sur la pierre rugueuse du sol.
Avant de se pencher sur la comtesse de Vivarais pour l’aider à se relever, Podane regarda son propre enfant. Les yeux clos, un sourire tranquille sur le visage, il dormait.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 31 Juil 2013 - 16:58

Il est une personne dont l’absence auprès de la princesse Podane en ces heures difficiles doit étonner les plus attentifs et les plus assidus de nos lecteurs. La blonde et pétulante Katy-Sang-Fing ne se trouvait effectivement point là où, durant des années, elle s’était trouvée. Dans la mouvance et la proximité immédiates de Podane de Grime.
Où chercher les causes d’une telle absence sinon du côté du trouble des sentiments qu’on appelle l’amour ? En récompense des multiples services rendus à sa fille, le comte de Grime avait bien voulu détacher de son patrimoine, pourtant réduit, une terre qu’il avait érigée en vicomté et dont il avait investi la jeune sœur de lait de Podane… A condition qu’elle trouvât un époux pour relever le titre de vicomte de Peyro. On se doute que tous les cadets impécunieux et mal dotés de la région se précipitèrent pour profiter de l’aubaine. Mal embouchés souvent, rustres incapables de percevoir la finesse et la profondeur des sentiments de la vicomtesse, les candidats n’étaient point à la hauteur des attentes romantiques – si tant est que le mot ait eu un sens au XIIIème siècle – de la vicomtesse. Elle se décida finalement pour un modeste chevalier du Quercy, sire de pas grand-chose, bien loin par ses mérites et son aspect de ses rêves d’enfant. Il avait vingt ans de plus qu’elle, un visage tailladé de cicatrices glanées sur tous les champs de bataille du dernier quart de siècle et une rusticité de manant… Mais peut-être dame Katy avait-elle cru retrouver dans le sire d’Alvignac ce qui avait pu la séduire en Killian de Grime avant qu’elle ne s’en amourache – et pour quels désastreux résultats ! – du troubadour Philippe O. De cette union célébrée dans la modeste chapelle de la terre de Choupalonion, désormais fief des époux, était née rapidement – trop selon les méchantes langues – une fille de caractère paisible et ayant hérité de la blondeur et de la beauté maternelle, Aliénor. Brefs moments de bonheur car les relations au sein de la famille n’avaient pas tardé à se dégrader. Se pliant mal à une existence sédentaire, le vicomte reprit ses itinérances lesquelles n’étaient point seulement motivées par des actions militaires mais par des appétits plus charnels (preuve que l’être humain a souvent du mal à se contenter des pépites qu’il a sous la main). Dame Katy, sans frein, lui reprochait beuveries et coucheries, traitant le sire de Choupalonion de « vieux croûton » et lui barrant désormais de manière impérieuse l’accès à son lit. Au début de ce printemps 1223, considérant qu’il n’avait rien de positif à tirer de ce fief misérable sinon le titre qu’il portait désormais, le vicomte avait entassé ses maigres biens personnels sur une haridelle grabataire et s’en était allé monté sur la meilleure jument des écuries. Depuis, Katy-Sang-Fing n’avait reçu aucune nouvelle et s’en trouvait pour tout dire fort bien… Mais elle s’ennuyait encore plus qu’un Chartreux dans sa cellule. Elle s’ennuyait à en mourir.

On pansa le front de dame Philippa qui présentait deux bosses énormes et on la coucha dans le lit de la princesse. Après tant de journées sur les chemins tantôt secs, tantôt détrempés, la tempête maléfique qui s’était levée à l’intérieur même du château des Grime avait fini d’épuiser la jeune femme. Il lui fallait dormir tout son saoul et on aviserait ensuite concernant ses projets. La Lison, dûment félicitée par la princesse pour son courage face aux éléments déchaînés, conserva la garde de l’enfantelet Rodolphe-Gaudin pour la nuit.
Restée seule, Podane était allée se promener sur les remparts gardant contre elle son fils toujours aussi étonnamment calme en dépit de la violence des événements récents.
- Tu as donc bien le sang courageux de ton père, murmura-t-elle en lui faisant risette.
Alcide-Oscar, semblant comprendre, se mit à glousser doucement et battit des mains.
L’air avait cette légèreté humide qui suit les grands orages, lorsque le temps cherche à retrouver son équilibre. Le soleil finissait de disparaître à l’horizon et une petite fraîcheur, pas forcément désagréable, fit frissonner la princesse. A moins que ce ne fut là que la manifestation tardive d’une peur longtemps niée.
Celle de devoir à nouveau reprendre les chemins de l’aventure pour déjouer les forces maléfiques qui semblaient avoir fait d’elle leur principale proie.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 1 Aoû 2013 - 0:37

Le navire tanguait sur les eaux pourtant calmes du fleuve. A son bord, les derniers soupirs du roi Philippe se perdaient dans le clapotis des rames fendant les eaux de la Seine. Si le souverain avait donné l’ordre dans un ultime moment de lucidité de cingler vers Mantes, nul ne doutait que son corps était en partance pour les ombres de Saint-Denis et son âme, sans doute, vers l’enfer.
A l’instant où la respiration cessa, un prêtre roux, l’abbé de Saint-Malo, se précipita à la poupe de la grosse barcasse royale et s’inclina devant la princesse Blanche.
- Vous voici reine, ma reine, fit-il. Ordonnez et vous serez désormais obéie comme vous ne l’avez jamais été jusqu’à ce jour.
- Qu’on retrouve le seigneur de Grime et sa nièce la princesse Podane au bec puant ! Qu’on les retrouve et qu’on me les ramène ! Vivants, j’y tiens !... Et s’il faut se damner ou se parjurer pour obtenir quelque information que ce soit les concernant, qu’on absolve ceux qui se seront damnés ou parjurés ! J’ai dit…
L’abbé de Saint-Malo fit deux pas en arrière pour prendre congé de la nouvelle reine mais, ayant mal calculé son parcours, il bascula par-dessus bord et chut lamentablement dans l’onde tiédasse du fleuve.
- Bah, songea-t-il, c’est un mal pour un bien… Nageons jusqu’à la rive et nous pourrons transmettre encore plus vite les ordres de la reine Blanche.
C’est bien ainsi que la souveraine interpréta les choses. Elle se promit de récompenser l’abbé en lui faisant accorder promptement l’évêché de Limoges dont le titulaire, le sinistre Ribaud de Bazétage, venait enfin d’être cloîtré de force sur ordre du pape Honorius III.

La nuit de Podane avait été agitée de mauvais rêves à moins que ce ne fussent de beaux cauchemars. Elle revoyait la tourmente noire l’entourer, l’écraser implacablement, lui arracher son fils… Elle s’éveillait en sursaut, dressée sur son lit, entendait la douce respiration d’Alcide-Oscar et puis, près d’elle, plus heurtée, celle de Philippa. Peu à peu se formait la résolution qu’elle aurait encore écartée avec horreur la veille, celle de se remettre en route, celle de reprendre la quête. Elle n’en avait point terminé avec les démons, les événements de la veille le prouvaient de la manière la plus sûre. Une sombre malédiction pesait toujours sur elle…
Sur elle ?...
En était-elle bien sûre ?
Après tout, les manifestations infernales n’avaient eu lieu qu’après l’arrivée de la comtesse Philippa. Jusque là, sa vie avait été d’une grande quiétude au château de Grime. Aussi tranquille que peut l’être un pèlerinage en Terre sainte hors saison de croisade lorsque les prix sont bas et les commerçants accueillants.
Elle prit sur elle et éveilla – le plus délicatement possible – son amie la comtesse.
- Quoi ? Qu’y a-t-il ? Où est mon fils ?...
- En sécurité, Philippa… Ne craignez rien… De grâce, dites-moi si les phénomènes qui sont intervenus hier s’étaient déjà produits, vous avaient déjà touchée…
- Point !... C’est vous qui avez ce terrible honneur de déclencher des apocalypses et de déranger les forces mauvaises…
- Certes… Certes… Et pourtant, rien de tout cela n’était arrivé dans ma vie depuis que je suis sortie du cratère du volcan éteint… Avouez que la coïncidence est troublante… Vous arrivez et ces forces se mettent à l’œuvre.
- M’accuseriez-vous ?! s’insurgea Philippa en se dressant péniblement sur un coude.
- Pas le moins du monde, je cherche à comprendre…
- Je vous l’ai déjà dit… Seule une experte peut nous donner la clé de tout ceci…
- La baronne de Saint-Dieu ?
- Elle-même…
- Et pourquoi pas, mère Trisquelle ? suggéra Podane.
- Dieu me préserve de la retrouver, elle chercherait à me ramener en son abbaye pour m’y enterrer à jamais…
- Cela rassurerait mon père que nous n’allions pas nous jeter à nouveau entre les pattes malfaisantes de la baronne…
- Eh bien, nous lui dirons que nous allons voir mère Trisquelle pour conseil et expertise.
- Mais c’est un mensonge ! s’offusqua Podane…
- Et alors ? répliqua la comtesse qui s’y connaissait sur ce point… Il m’est avis que ce ne sera pas le dernier de l’aventure qui nous attend.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 2 Aoû 2013 - 22:29

Privilège des seigneurs de Grime et de leur famille, il était possible pour Podane d’aller prier dans le petit prieuré de Saint-Romuald. A la veille d’un départ qu’elle ne savait trop comment considérer, la princesse pensa que le secours de Dieu ne serait pas de trop pour l’apaiser et lui donner confiance en ses décisions. Sauf que, comme trop souvent, Dieu ne l’entendait pas… Il n’avait rien voulu savoir lorsque son mari était parti pour la Gascogne et qu’elle l’avait prié de lui faire entendre raison. Il n’avait rien voulu entendre lorsque sa mère avait sombré dans la folie en découvrant dans quelles conditions et circonstances était morte sa propre sœur. Il n’avait rien voulu faire pour que les gens de Grime l’emporte dans la compétition annuelle de cris de sirène qui les opposait aux habitants du village voisin d’Andersen. Pourtant, avec la foi flambante des gens de ce temps-là, elle donnait au Seigneur ses prières, ses pleurs et beaucoup de ses propres biens. On la considérait donc à Saint-Romuald comme une bonne âme et comme une bonne poire.
Depuis que frère Vilain s’était perdu au service des forces mauvaises, un nouveau prieur régnait sur la petite communauté. Un étranger qui n’était même pas du coin, mais alors pas du tout du coin. Pis encore, il s’opposait radicalement aux six autres moines de Saint-Romuald en étant à la fois jeune et grand (ce qui avait mis à mal le surnom de « sept moins » donné aux membres de la communauté). Le père Houère avait étudié la théologie en la jeune université de Paris (ses statuts ayant été acceptés par le roi Philippe II en 1200 comme un vague regard sur Wikipedia vous l’apprendra) et y avait gagné ses galons de docteur. Il avait donc porté la robe noire et violette avec toque assortie, casaque bleue parsemée de petits pois verts et les armes de son protecteur, l’évêque de Paris (oui, seulement évêque… car Paris, à cette époque, dépend encore religieusement parlant de l’archevêché de Sens… Vous en apprenez des choses hein avec cette geste n°2 ?!). Sans doute le père avait-il commis quelque impair, rouge ou noir, pour se voir ainsi débouté des places élevées auxquelles il aurait pu prétendre avec son grade universitaire… Mais Podane, comme son père ou le curé de la paroisse, ignorait lesquelles. A vrai dire, ce n’était guère ses oignons, ni sa tasse de thé (d’autant qu’on ne connaissait pas encore celui-ci en Occident). Ce qui l’inquiétait à ce moment précis c’était le mensonge qu’elle avait livré à la mi-journée à son père : sa pureté quasi virginale allait-elle en souffrir ? Risquait-elle d’aller griller en enfer pour l’éternité comme un vulgaire steak chez Buffalo Grill ?
- Ma fille, fit le père Houère, vos doutes vous honorent et je ne peux qu’approuver votre démarche de contrition qui est sincère et profonde. Je sais que beaucoup dans votre pays me trouvent hermétique…
Comment ne pas penser cela ? Dès son arrivée, le nouveau prieur était arrivé à réfréner les instincts gourmands de frère Grignotons qu’il avait mis de force à la diète en enfermant ses repas dans des boites closes qui s’ouvraient avec tant de difficulté que le gourmand avait fini par perdre une vingtaine de livres (oui, la phrase est longue mais si vous pouvez faire plus court, je suis preneur). La mise en boite du père Houère était rapidement devenue célèbre dans le diocèse et, régulièrement, quand elle n’avait rien d’autre à faire, les femmes se réunissaient pour l’évoquer.
La princesse ne répondit pas… Ce qui, à bien y réfléchir s’apparentait à un demi-mensonge.
- Mais tout ce que je peux faire, je le fais pour conserver la fraîcheur de mes fidèles… Regardez votre frais minois dans un miroir et songez à quoi il ressemblerait si les forces du Malin s’attaquaient à lui…
On voyait que le père Ouère était là depuis peu… Sinon il aurait su que le frais minois de Podane jusqu’à la veille de ses dix-huit printemps avait eu un nez en trompette et la puanteur du putois qui se néglige.
- Faute avouée est à moitié pardonnée, poursuivit-il. Notre Seigneur saura, j’en suis sûr, vous absoudre… Surtout si vous prenez en compte le triste état de la charpente du dortoir…
- Sans doute, sans doute, répliqua Podane qui voyait fort bien où le père Houère voulait en venir.
La princesse songea que, quels qu’aient été ses défauts et ses connivences malsaines, frère Vilain n’avait jamais eu recours à de tels procédés. Si c’était cela qu’on apprenait à l’université de théologie de Paris, il y avait de quoi perdre la foi et devenir athée (de « a » privatif et de « thé » boisson qu’on ne connait pas encore en Occident). Dès qu’on restait trop longtemps en réunion près du père Houère à l’écouter bonimenter, ça vous coûtait de l’argent.
Quelques piécettes achetèrent un pardon divin suspect qui ne réussit guère à soulager l’âme inquiète de Podane. Elle enfourcha S-Thomas son étalon et repartit au galop vers le château.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 4 Aoû 2013 - 1:00

A l’approche du château, Podane eut le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond. Ce quelque chose n’était pas la garde qui, depuis une récente réduction de personnel, ne pouvait plus tourner qu’à trois hommes à la fois et tournait donc en triangle. Non, ce qui était étrange c’était ce nuage de poussière ocre qui se soulevait autour de la tour sud, celle qu’on appelait la tour d’Ivoire parce que c’est là qu’enfant, Podane venait s’isoler lorsque ses chagrins étaient trop durs à supporter et qu’elle ne voulait plus voir personne. Selon certains historiens du cru, mais qui ne doivent pas forcément l’être, le nom de la tour viendrait plutôt du paysage extraordinaire que l’on pouvait découvrir de son sommet. Une déformation de « la tour t’y vois »… On n’est pas non plus obligés de les croire sous prétexte qu’ils ont été à l’école maternelle du coin juste avant qu’elle ne ferme à cause de l’exode rural et de la désertification des campagnes.
Bref, foulée après foulée d’S-Thomas qui avançait ventre à terre, la princesse voyait grossir à la fois la tornade et son inquiétude. Ayant franchi le pont-levis sans respecter la limitation de vitesse en vigueur, elle sauta à bas de sa monture dont elle tendit les rênes à Mi-Mai.
- Que se passe-t-il encore ?
- Je ne sais pas… C’est venu tout d’un coup, répondit le régisseur du domaine.
- Où est mon fils ?
- Au sommet de la tour avec la Lison…
- Et dame Philippa ?...
Mi-Mai leva la tête comme embarrassé par la réponse qu’il allait faire.
- Je ne suis pas sûr… Mais je crois qu’elle est dans l’escalier de la tour…
N’écoutant que son cœur de mère – et non son courage qui lui parlait bien moins souvent – Podane se précipita vers la porte de la tour d’Ivoire. Au ras du sol, la tourmente se limitait à un léger zéphyr mais, au niveau des premières meurtrières, c’était un véritable cataclysme faisant voler tout ce qui aurait dû rester bien arrimé, les tuiles comme les oriflammes.
La porte refusa de s’ouvrir.
- Elle est bloquée, expliqua Mi-Mai. J’ai essayé et, sans vouloir vous offenser, maîtresse, vous êtes moins costaude que moi.
Podane ne répliqua pas. Elle venait de voir une scène qui la remplissait d’horreur. Chahutée par les vents contraires et opposés, la Lison, pourtant robuste de nature comme on l’a déjà dit, tanguait et se rapprochait dangereusement des créneaux. Elle titubait de plus en plus et, même si ses muscles puissants cherchaient à garder Alcide-Oscar contre elle, le jeune enfant insensiblement s’en éloignait.
- Ils vont tomber ! hurla Podane.
Mi-Mai essaya de défoncer la porte à coup d’épaule. L’épaule souffrit mais la porte ne céda pas.
- Il tombe !
Une bourrasque plus forte encore que les autres (15 sur l’échelle de Beaufort qui va jusqu’à 12) avait fini par séparer l’enfant et sa nourrice. Alcide-Oscar, insensible aux coups de vent et à la poussière ocre, chutait d’une hauteur de quatre étages tel une pierre banalement soumise aux lois encore inconnues de l’attraction terrestre.

A Rome, lieu que nous n’avons point encore embrassé de notre regard vaste et perçant, il ne se passait pas une seule journée sans que le pape Honorius III ne songeât à celui qui aurait dû occuper le trône pontifical à sa place. Pourquoi avait-il donc fallu que Carlo Ancelitto, homme saint et simple, refusât la tiare au dernier moment ? Où Dieu avait-il donc tourné son regard ce jour-là pour ne point inspirer ce saint homme ? Avec lui à sa tête, l’Eglise n’aurait pas eu à subir les outrages d’un Ribaud de Bazétage, cet évêque de Limoges qu’il avait fallu démettre manu militari ! Avec un pape comme Carlo Ancelitto – et quel que soit le patronyme ridicule qu’il aurait pu choisir, histoire de faire l’original – des intrigants comme l’abbé Alfredo de Mozarella ou le cardinal Scapinocchio de la Plancha auraient filé doux !... Et, que voyait-il ce pauvre Honorius III quand il regardait autour de lui ? Le spectacle d’une décadence fatale de la foi… Il réclamait sans cesse une nouvelle croisade (ce serait la sixième s’il comptait bien) et personne ne l’écoutait, tout le monde en faisait à sa tête.
Cela ne pouvait plus durer !
Il agita la petite clochette à la douce sonorité d’airain qui appelait son secrétaire. Celui-ci parut avec un retard suffisant pour conforter le pape dans son sentiment que décidément tout foutait le camp.
- Votre sainteté m’a sonné ?
- Oui, Gaetano Berlusconi, je t’ai sonné… Sonné de cette petite clochette d’airain que tu connais si bien… Et comme tu ne venais point pour m’apporter ce que je voulais que tu m’apportasses, je me suis servi moi-même… Voilà donc mon écritoire personnel sur lequel j’ai eu le temps de composer cette missive que tu vas faire porter sans attendre davantage à monseigneur Carlo Ancelitto dans sa nonciature parisienne.
- Mais enfin, votre sainteté, cela ne se peut…
- Comment, cela ne se peut ? Refuserais-tu d’obéir ?
- Point !... Il se trouve juste que monseigneur Carlo Ancelitto n’est plus à Paris. Il est à Madrid désormais…
- Madrid ?! Qu’est-ce là que ce Madrid ?
- Une petite bourgade en Espagne sur une terre récemment reconquise sur les païens mahométans.
- Et que fait-il là-bas ?
- Pour le moment, pas grand-chose car il doit encore être en chemin… Mais il a fait valoir ses droits à aller gagner le martyre…
- Sans m’en parler ?!
- Il s’en est ouvert à monsignore de la Plancha…
- Qui n’attendait que cela pour prendre sa place… Ah, mon pauvre Berlusconi, tous ces gens ne sont pas blancs blancs. Heureusement que toi tu es honnête… Un peu lent dans tes réactions mais honnête…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 4 Aoû 2013 - 15:33

Le cri d’effroi de la princesse Podane ne s’interrompit que lorsqu’elle sentit Alcide-Oscar retomber entre ses bras. Ce furent alors les larmes qui prirent le relais, des larmes amères et épaisses entre lesquelles elle put constater que son enfant n’avait rien et qu’il dormait tout aussi paisiblement que la première fois.
- Mais qu’est-ce que je leur ai fait ? pleurnicha-t-elle… Pourquoi est-ce que ces forces mauvaises ne me laissent-elles pas un peu en paix ?
Gêné par ces lamentations si contraires au caractère enjoué habituel de la princesse, Mi-Mai tenta à nouveau de pousser la porte de la tour d’Ivoire. Elle demeura bloquée et d’autant plus bloquée qu’insensiblement la masse tournoyante ocre semblait descendre vers le sol.
- Eloignez-vous, princesse ! lança-t-il.
Pour une fois, ébranlée par les frayeurs subies, Podane ne chercha point à faire du zèle. Elle serra contre elle son fils comme pour mieux se convaincre qu’il était bien toujours vivant et s’éloigna en courant.
A chacune de ses foulées, la tempête perdit en intensité et lorsque la princesse eut gagné l’abri du donjon, elle s’évanouit complètement.
Mi-Mai put alors ouvrir la porte sans la moindre difficulté. De l’autre côté, la comtesse Philippa, les cheveux et les yeux fous, serrait Rodolphe-Gaudin sur son sein. Elle avait le souffle court, la mine blême et plusieurs couches de poussière ocre sur le visage. Une morte aurait eu plus de séduction qu’elle en cet instant précis.
- Venez, madame, fit le régisseur… Ne restez point ici, je vous reconduis en vos appartements.
Mais en approchant du donjon, un léger frémissement près de la porte attira l’attention de l’ancien écuyer dont l’œil était aiguisé comme un Laguiole d’origine. La paille jetée sur le sol pour étancher les flaques laissées par l’orage de la veille, cette paille jaunâtre et boueuse, lourde de glaise, commençait à se soulever par endroit sans aucune raison.
Mi-Mai avisa la Lison qui, après avoir dégringolé le viret de la tour d’Ivoire cherchait elle aussi à faire un brin de toilette au point d’eau de la cour.
- Oh ! Lison ! appela-t-il… Viens ici, je te prie !
- Oui, maître Mi-Mai… Que puis-je pour vous servir ?
- Prends le fils de la comtesse et débarbouille-le en même temps que tu le feras pour toi. Et puis, va le promener sur les lices…
Philippa de Vivarais se laissa déposséder de son rejeton sans manifester la moindre réprobation. Elle n’avait plus assez de forces ni même assez d’esprit pour comprendre ce qui était en train de se passer. Alors, l’ancien écuyer – n’oubliant pas que la comtesse était l’épouse de son demi-frère Killian – eut la hardiesse de la prendre par la main et de lui murmurer à l’oreille des paroles de réconfort. Elle le regarda avec lassitude mais cette lassitude portait désormais en elle une petite étincelle de vie sur laquelle Mi-Mai se faisait fort de souffler jusqu’à la ranimer complètement.
La paille s’était calmée ; aucun nuage de poussière ne se formait à proximité. Le régisseur du domaine des Grime se dit qu’il avait plus d’esprit qu’on ne lui en accordait généralement.
Il avait compris en quelle circonstance se formaient ces éprouvantes tourmentes qui par deux fois avaient manqué d’abattre le château et d’en blesser sérieusement les occupants.

Gaetano Berlusconi considéra avec effroi la missive qu’il tenait entre les mains. Faire appel à Carlo Ancelitto c’était risquer de mettre en pièce les plans du cardinal de la Plancha. Depuis plusieurs années, celui-ci ne cessait d’avancer ses pions dans un seul et unique but : devenir pape à la place du pape (le pape étant, pour ceux qui l’auraient oublié, une sorte de calife chrétien). Pour ce faire, il avait découragé tous les candidats présumés à la succession d’Honorius III, torpillé les projets de celui-ci et étendu les ramifications de son organisation jusqu’à le placer lui, Gaetano Berlusconi, fils d’un faiseur de soupes de Bologne, dans le premier cercle autour du pontife.
Le plus sensé était bien sûr de transmettre cette lettre au cardinal pour qu’il en prenne connaissance avant de la détruire de sa propre main. Cependant, l’existence même de la missive envoyée à Carlo Ancelitto était une preuve de son échec personnel à détourner Honorius III de grands projets et de grandes idées. Faire connaître l’existence de la demande pontificale c’était ruiner sa position à lui, Berlusconi, aux yeux de son maître.
Alors, sans hésiter, le secrétaire personnel du pape fit ce à quoi son office ne le destinait assurément pas : il déchira le courrier pontifical et en dispersa les miettes dans la cheminée.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 7 Aoû 2013 - 0:40

Mi-Mai n’attendit pas que la princesse lui autorise l’entrée. Il osa forcer la porte de la chambre en l’ouvrant d’un coup sec de son épaule.
Privilège éhonté en cette époque où les lits étaient rares et souvent occupés par de nombreuses personnes en même temps, Podane avait une pièce pour elle seule… du moins depuis que Katy-Sang-Fing était partie. La princesse, avec une coquetterie inhabituelle sans doute liée à la présence de la comtesse au château, hésitait sur la robe à revêtir. Près d’elle, posé sur le grand lit, Alcide-Oscar vagissait d’abondance en découvrant la merveilleuse étendue laineuse qu’il lui restait à conquérir.
- M-Mai ?! Quelle audace !... s’écria Podane.
- Certes, et je vous demande de m’en excuser, mais je sais pourquoi se forment ces tourbillons !
- Te voici bien savant pour le coup, répondit Podane, car pour ma part j’ai beau me creuser l’esprit, je ne comprends rien à tout cela.
Avec le fond d’orgueil aristocratique qui courrait dans son sang, Mi-Mai prit le temps de faire languir sa maîtresse. C’était sa revanche contre tant de petites humiliations subies depuis sa naissance de bâtard.
- Je ne sais pas les causes exactes mais j’ai remarqué quelque chose, expliqua-t-il.
- Quelque chose ? Mais quoi ?
- La verte, maîtresse… La verte ira mieux avec votre teint…
Suivant le conseil du régisseur, Podane reposa la robe rouge dans la malle sans plus hésiter et se campa face à lui. Il la faisait lanterner, c’était clair, et bien elle allait l’allumer. Elle allait se faire piquante pour mieux le ramener à sa juste place. Cela ne dura toutefois guère car Podane n’était pas joueuse de nature et Mi-Mai n’avait pas mauvais fond. L’une était trop sur les charbons ardents et l’autre pas assez sur les chardons haletants.
- Ce sont vos fils !
- Quoi nos fils ?...
- Lorsqu’ils sont trop proches l’un de l’autre, la tempête se lève.
Podane prit son temps pour se remémorer les deux moments dramatiques qui avaient vu les éléments se déchaîner.
- Cela ne prouve rien, trancha-t-elle avec autant de force que Véronique Jannot taillant dans du jambon Madrange.
- C’est que vous n’avez pas vu une troisième tempête menacer de se lever lorsque la comtesse et son fils se sont approchés du donjon dans lequel vous veniez de pénétrer. Croyez-moi…
- Je te crois, Mi-Mai. Tu n’es pas homme à te tromper…
- Sauf parfois en allant dans certaines auberges, reconnut humblement le régisseur en baissant les yeux et le front d’un même mouvement.
- C’est du passé, le rassura Podane. Depuis, tu es un serviteur parfait et loyal. D’ailleurs, je me demandais si tu voudrais bien…
- Si je voudrais bien ?…
- M’accompagner chez qui tu sais…
- Chez… ? Vous ne comptez pas braver l’interdiction de votre père et aller consulter cette sorcière ?
- As-tu une explication logique à ce que tu viens d’observer ?
- Aucune… La pluie s’annonce avec des nuages, la sécheresse avec trop de soleil, l’orage avec le tonnerre qui gronde au loin… Pour ces drôles de tempête, rien ne les annonce et rien ne les explique.
- Vois-tu, en d’autres temps, j’aurais consulté frère Vilain dont la culture était aussi grande que le fleuve de Loire… Mais le père Houère ne me paraît point aussi savant que lui.
- Mère Trisquelle alors ?
- Elle devait s’arrêter à son retour d’Espagne et ne l’a point fait. Et puis c’est une si grande voyageuse que nous risquerions de ne point la trouver à Nantes… Tu vois bien qu’il ne nous reste qu’une solution.
- Si seulement, il y avait une bibliothèque au château comme celle que nous vîmes en Bretagne… Chargés d’ouvrages sur tous les secrets du monde…
- Mais par malheur, il n’y en a pas… Mon père est vieux jeu, tu le sais… Courses de chevaux, escrime et joutes, voilà toute l’activité qu’il consent à donner à ceux qui l’entourent. Cela nous coûte beaucoup et ne nous rapporte rien.
- On perd beaucoup aux courses de chevaux et, c’est bien connu, l’escrime ne paie pas, philosopha Mi-mai.
- Alors ? Viendras-tu avec nous ?
- Comment vous refusez ceci ?…
- D’autant que, si tu as raison, je ne pourrais voyager de concert avec la comtesse. Elle a un écuyer auprès d’elle et je n’en aurais point si tu n’es pas là.
- Vous comptez emmener votre fils en un si long voyage ! s’exclama le régisseur.
- Ne l’a-t-elle point fait ?!
- Justement… C’est folie…
- Pas autant que tu crois… Je prendrai aussi la Lison…
A la formulation de ce projet, Mi-Mai manqua défaillir. La nourrice aux pesantes mamelles embarquée dans l’aventure ? C’était la porte ouverte à toutes les issues dramatiques.
D’un autre côté, les chemins interminables, les villes pleines d’embarras et les coups d’estoc à donner lui manquaient. Il accepta donc sans faire de difficulté la proposition de sa maîtresse.
- Si j’osais, princesse…
- Ose, Mi-Mai… Tu es un peu mon magicien de ce jour…
- Je sortirai cette robe rouge de la malle et j’irai de ce pas la porter à la comtesse de Vivarais avec quelques mots de réconfort et des explications sur ce qui va survenir désormais.
- Et bien, la voici ! fit la princesse en joignant le geste à la parole. Porte-lui toi-même, tu l’as amplement mérité et tu sais mieux que moi entrer dans les chambres à l’improviste.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 8 Aoû 2013 - 0:47

Le récit du reste de cette journée serait fastidieux et nous mettrait en retard pour la suite de cette nouvelle quête. Nous en dispenserons donc le lecteur fidèle et nous massacrerons l’infidèle comme il était de coutume en cette époque reculée.
Le lendemain matin, deux convois quittèrent séparément le château de Grime. Dans le premier, la comtesse Philippa de Vivarais et son fils Rodolphe-Gaudin étaient accompagnés par l’écuyer Escarboucle de Flapino ; afin d’en assurer la sécurité sur des routes qui n’étaient point encore munies de radars de protection contre la vitesse excessive des charrois, le comte de Grime y avait adjoint - au moins jusqu’à Limoges - un de ses petits vassaux, le sire d’Héol, homme dans le vent qui ne pouvait rien lui refuser tenant de lui les trois arpents de son domaine et son cheval (l’épée avait été acquise en crédit-bail auprès d’un usurier d’Ussel). Le second convoi était organisé autour de la douce et noble princesse Podane et de son fils aîné (pour le moment du moins) ; l’accompagnaient l’écuyer Mi-Mai, la nourrice Lison et un personnage obscur et écossais du nom de Bruce Ouilysse qui profitait des possibilités offertes par le co-chevalage. Ce deuxième convoi partit une heure après le précédent de manière à pouvoir avancer sans risque de rapprocher les deux enfants dont la proximité était génératrice, selon Mi-Mai, des plus épouvantables tempêtes. On verrait bien si cette supposition se vérifiait chemin faisant.
Toutefois, bien que parti à l’heure, le convoi de la princesse ne tarda pas à prendre du retard. A peine, l’escorte accordée par le seigneur de Grime s’était-elle retirée que Podane prit à part Mi-Mai et lui fit entendre son dessein secret.
- Cap à l’ouest, Mi-Mai !
- A l’ouest ?! s’étonna le régisseur redevenu écuyer.
- Juste une escale mais elle me tient vraiment à cœur…
- Mais ?... Et la comtesse ?
- Nous la rattraperons bien… Tu ne vois pas vers où je veux aller ?…
- Hélas si, soupira Mi-Mai… La terre de Choupalonion… Vous ne consentirez point à vous jeter dans cette nouvelle aventure sans dame Katy, n’est-ce pas ?
- Le ferais-je que je m’en ferais grief jusqu’à la fin de mes jours !...
Le convoi quitta donc le grand chemin pour une sente toujours boueuse filant à l’ouest.
- Sœurs de lait un jour, sœurs de lait toujours, philosopha Mi-Mai qui, outre ses talents de cuisinier avait développé la pensée d’un sage sur ses vieux jours.

Un coup de trompe, jailli de la corne de Mi-Mai, se multiplia à tous les échos de la minuscule vallée où commençait l’étroite seigneurie de Choupalonion.
- Qu’est-ce ? demanda Katy-Sang-Fing à sa suivante (qui n’a pas de nom pour le moment, on verra plus tard si cela vaut la peine de lui en donner un).
- Un convoi de quatre chevaux…
- Quatre chevaux, c’est donc Renaud ?...
- Non point, madame… Ce n’est point notre vicomte qui s’en revient…
- Tu as raison, fit Katy, il était parti avec trois chevaux seulement… Il est trop nul en calcul pour avoir multiplié sa mise de départ d’un tiers. Alors de qui s’agit-il ?
- Deux hommes et deux femmes, cha ba da ba da, cha ba da ba da…
- Ce n’est pas le moment de réviser tes déclinaisons latines… Dis-moi tout…
- Eh bien, si j’en crois mon confesseur, je suis une affamée de sexe pathologique à tendance schizophrénique déviante… Il m’arrive de voler dans la cave et de revendre ce que j’ai pris au marché de Mouzron-les-poêles à la sortie de la messe…
- Mais pas sur toi, sur ces cavaliers qui surgissent de la nuit !…
- Il est midi, madame…
- Et alors ? Il fait bien nuit quelque part, non ? Messire de Grime disait toujours…
- Madame ! Madame ! Ce sont les couleurs de Grime justement… Je reconnais les armes des comtes…
Katy-Sang-Fing battit des mains. Les couleurs de Grime, deux femmes dans la petite colonne de cavaliers… C’était forcément sa chère princesse qui lui rendait visite…
- Fais aligner le petit personnel dans la cour et que tous les honneurs soient rendus à nos visiteurs illustres. Je change de robe et je descends.

Huit personnes au total s’étaient alignées dans la cour minuscule du château infime de la vicomtesse de Choupalonion. Pour atteindre ce chiffre prodigieux, la servante sans nom avait rameuté deux gamins qui passaient par là et braconnaient du poisson dans les douves vides.
Comme dans un ballet parfaitement réglé, la vicomtesse Katy-Sang-Fing quitta sa basse tour au moment où les quatre chevaux franchissaient le demi-pont-levis. Son visage était radieux, sa robe était radieuse et même sa fille, la douce Aliénor aux cheveux couleur moisson fraîche, était radieuse.
- Chère Katy, fit la princesse en se précipitant dans les bras de son ancienne dame de compagnie, que tu es radieuse !
- Vous n’êtes pas mal non plus, madame… Le vert vous va si bien…
- Flatteuse !...
Elles éclatèrent de rire, retrouvant leur complicité passée comme si une bonne paire de trimestres ne les avait pas séparées de leur dernière rencontre.
- Princesse, je suis votre humble vassale…
- Allons, Katy, point de cérémonie entre nous… Relevez-vous !...
- C’est que n’ayant point eu le loisir de venir vous souhaiter votre anniversaire du fait de l’éloignement qui est le nôtre désormais, je me dois de vous remettre ce cadeau qui est le résultat d’une collecte faite auprès des humbles vassaux de votre père.
- Mais !... s’exclama Podane. C’est une superbe rivière de perles… Elle est magnifique ! Elle a dû vous coûter une fortune…
- Certes, mais nous étions à plusieurs. Ce sont les petits vassaux qui font les grandes rivières…
Comme il n’y avait rien d’autre à ajouter après cela, la princesse en vint à l’essentiel, à savoir le motif de sa visite.
- Chère Katy, combien de temps te faut-il pour te mettre en selle et m’accompagner ?
- Vous accompagner, madame ?! Mais où ?
- Mais à l’aventure, chère Katy ! A l’aventure !
- Alors, considérez que je suis prête, répondit sans réfléchir la vicomtesse. Juste le temps de préparer mon Aliénor au voyage…
- Quoi ?! s’exclama Mi-Mai. Vous voulez l’emmener ?...
- Jamais sans ma fille ! rétorqua Katy ignorant qu’elle tenait là un titre qui, bien monnayé, pouvait faire pleurer dans les chaumières du monde entier.
- Voyons, Mi-Mai, intervint Podane… Si mon fils m’accompagne, pourquoi la fille de Katy ne serait-elle pas du voyage ?
Mi-Mai se mordit la langue pour ne pas débiter la première réponse lui venant aux lèvres (cette situation sera connue plus tard sous le nom de langue de bois).
- Parce que… les routes ne sont pas sûres pour les jeunes dames…
- Voudriez-vous dire que nous serions mieux à rester à broder près de la cheminée ?! s’insurgea Katy.
- Point… mais votre enfant est si douce, si belle et si radieuse…
- Croyez-moi, elle est comme moi. Elle en a assez de ce pays… C’est vrai, nous nous encroûtons à Choupalonion…
- Et moi, je viens ?! demanda la servante anonyme.
- Toi ?!... Sûrement pas… Je n’ai que faire d’une servante affamée de sexe pathologique à tendance schizophrénique déviante. D’abord ce n’est d’aucune utilité dans une quête et en plus c’est long et difficile à dire. Retourne plutôt dans ton Auvergne natale auprès de tes parents… Voici quelques pièces qui te permettront d’acheter un mari et de te trouver un alleu.
- Je préfèrerai l’inverse, minauda la servante.
- Eh bien, tu feras comme tu l’entends… Je te délie de mon service… Va !...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 19 Aoû 2013 - 12:23

Le narrateur reçoit à l’instant, par pigeon voyageur dûment oblitéré par les services postaux royaux, une missive aérienne informative légère (couramment abrégée en MAIL par les fatigués de l’écriture). Il s’agit d’un tombereau de fumier de reproches selon lesquels ce récit ne serait qu’une longue succession d’anachronismes crasses et d’à-peu-près pitoyables. Le narrateur en prend acte et en remercie l’auteur anonyme, monsieur M. G., habitant à l’Aquadhémy-Faransaise, fauteuil 24. Il ne peut en effet que constater – et avec regret - que l’auteur de ces récriminations a parfaitement raison. En effet, les personnages de la quête ne sont point de leur temps. En effet, ils usent et abusent d’un langage qui ne devrait point être le leur. En effet, ils se comportent tantôt comme des moyenâgeux notoires, tantôt comme des gens des temps futurs. En effet, et ce n’est pas le moindre même s’il faut être un érudit comme monsieur M. G. pour en avoir conscience, ils vivent dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles d’un début de XIIIème siècle : la princesse ne dispose-t-elle pas de sa propre chambre à une époque où on dort ensemble dans une pièce commune et à plusieurs, tous sexes et âges confondus, dans le même lit (quand il y en a) ? Ne trouve-t-on pas au château des Grime une chambre d’amis qu’occupa la comtesse Philippa de Vivarais en un temps où la plus exquise des politesses eût été de l’accueillir dans la paillasse princière et non de la reléguer dans un espace bien à elle ? N’a-t-on pas trop de considération matrimoniale pour de jeunes enfants dont la probabilité qu’ils fussent tous trois vivants au bout de leurs premiers mois d’existence est plus réduite que décrocher le gros lot à une loterie royale ?
On pourrait en dire bien d’autres dans ce goût-là et messire G. a eu bien raison de nous faire parvenir au grand galop ce MAIL de protestation anonyme. Il n’est rien de pire en effet qu’un anachronisme invisible car, tel un bonbon Kiss Cool, il a deux effets : 1° il n’ets point vérité ce qui est gravissime ; 2° il maintient dans l’esprit des lecteurs certains stéréotypes que leur persistance accrue rend encore plus dangereux tant elle les établit avec le temps comme vérité vraie. Ainsi, les dames n’ont point leur mot à dire et, à de rares exceptions, ne sont dans les familles seigneuriales que des couseuses patentées et des lectrices pas tentées. En faire des passionarias passionnées ou des aventurières partant à l’aventure est un abus, une vile mystification, un travestissement du passé.
Toutefois…
Cependant…
Et néanmoins…
Si le lecteur ne s’est pas senti trahi par de telles révélations et ne s’est pas précipité par vengeance sur le premier Marc Lévy venu, qu’il veuille bien écouter la défense du narrateur sur ces questions.
Fidèle (sauf s’il est en train de dévorer de dépit un Guillaume Musso au lieu de lire ces lignes), le lecteur se souvient sans doute de la terrible malédiction lancée par la maléfique et malfaisante Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avant même que la princesse Podane fut de ce monde. Je cite de mémoire (et avec un copier-coller c’est plus sûr) : « Je maudis par avance l'héritière à naître dans ce château. Elle aura les pieds plats, le nez en trompette et une haleine de putois... ». Il y avait cependant une sorte de coda à cette malédiction, un post-scriptum que la baronne de Saint-Dieu murmura entre ses dents gâtées (puisqu’il faut selon monsieur G. de l’Aquadhémy-Faransaise ne rien te cacher, lecteur, des conditions de vie réelles de l’époque). Il n’était point utile de le préciser pour le récit de la quête entreprise vingt ans plus tard par la princesse Podane et ses amis (même si cette malédiction seconde l’accompagna à chaque instant de son aventure). Raison pour laquelle le narrateur, dans sa grande sagesse et dans son souci de magnifier l’action de ses héros sans embrouiller l’esprit confiné et étroit de ses douces lectrices, n’en fît point mention.
Ce jour-là, en effet, se retournant en dédaignant de porter le moindre secours au garde qu’elle venait de rendre fou, la baronne de Saint-Dieu avait rajouté :
- Et en plus, ton esprit aura tant d’années d’avance sur ceux qui t’entourent que souvent ils ne te comprendront pas.
Ce que la baronne ne pouvait imaginer alors, c’est que la douceur, la gentillesse et toutes les qualités de la princesse (que vous pourrez retrouver listées en annexe à la fin de cet ouvrage) allaient déteindre sur ses proches. Conduire son père à accepter l’édification de murs au sein de l’étage seigneurial du donjon. Amener dame Katy à faire preuve d’une personnalité bien trop affirmée pour une simple sœur de lait. Faire de la comtesse Philippa une mère aimante selon des critères qui ne seraient acceptés et reconnus que bien des siècles plus tard. Et nous en passons et des meilleures (et même des plus meilleures que ça).
Et comme ce post-scriptum à la malédiction n’était point contenu dans celle-ci, il n’avait point été lavé par l’eau chaude du volcan d’Auvergne qui avait rendu à Podane l’intégrité de sa personne. En conséquence de quoi, et n’en déplaise aux esprits chagrin et étriqués, elle continuera à se mouvoir dans un monde irradié par son aura et transformé par son esprit novateur et sa tranquille intelligence.
J’ai dit.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 19 Aoû 2013 - 17:29

CHAPITRE II
Sans bas, Breizh iliennes

En ce début de XIIIème siècle, on ne voyageait pas avec la célérité qui est aujourd’hui la nôtre. Les étapes étaient relativement courtes et lorsque venait le soir il fallait au voyageur quérir le bon secours d’une communauté monastique, attendre la solidarité lignagère du seigneur du coin voire, si rien de cela ne se pouvait, se rabattre sur les quelques auberges sordides semées au plus grand des hasards le long des routes.
L’auberge du Pochtron d’Or était située en plein cœur de la cité d’Argenton, non loin de l’impressionnant château féodal à dix tours et de l’église dévolue au culte de saint Etienne. C’était un lieu sinistre punaisé de cafards et où les punaises qui grouillaient sur les paillasses vous filaient le cafard. Pas le genre d’endroit dans lequel on se sentait prêt à passer une nuit réparatrice. Et pourtant !... Au château, on avait dit à Philippa qu’on n’avait jamais entendu parler du Vivarais dans la région et encore moins de sa comtesse ; on l’avait donc gentiment priée – sans aucun ménagement pour son sexe et pour la détresse de sa situation – d’aller se faire voir ailleurs. Ailleurs, cela avait été au monastère sainte Nabila édifié au bas de la ville, près de la Creuse. Refus à nouveau, la raison invoquée étant que l’abbé n’étant pas là, on ne pouvait prendre en son absence la décision d’autoriser une femme – et a fortiori – un enfant à pénétrer en un lieu sanctifié. Il avait donc fallu escalader à nouveau les rues étroites menant de la ville basse à la ville haute pour finalement s’arrêter, montures fourbues et estomacs fort creux, devant l’auberge du Pochtron d’Or.
Le fait d’avoir une journée d’avance environ sur le convoi de Podane et de Katy-Sang-Fing mettait la comtesse Philippa dans une situation quelque peu complexe. Elle essuyait les plâtres des dangers à venir et découvrait de manière prématurée les embûches qu’un aménagement régional mal adapté aux grands voyageurs recélait. Elle s’était dit qu’à la veille d’arriver sur les terres de la baronne de Saint-Dieu, elle prendrait sur elle d’attendre – courageusement - ses amies plutôt que d’arriver à l’improviste chez une femme terrible dont les réactions pouvaient être dévastatrices. Sauf que l’idée de passer deux nuits à l’auberge du Pochtron d’Or n’avait rien pour l’enthousiasmer non plus.
- Entre le premier, fit-elle à son écuyer, et si ce lieu est semblable à l’intérieur à ce qu’il révèle en son extérieur, nous irons coucher ailleurs.
- Ailleurs, maîtresse ? s’étonna Escarboucle de Flapino… Mais cela ne se peut ! Cela fait des heures que votre fils huche à m’en désincarcérer les esgourdes et que de votre gaster émanent ces gros gargouillis qui disent la fatigue et la faim.
- Va, te dis-je !... Tout ceci n’est rien… Je préfère la faim à la crasse de ce logis infâme et les hurlements de mon fils au craquettement des insectes qui n’ont point connu saint Baygon.
Sans mot dire, Escarboucle de Flapino sauta au bas de sa monture dont il laissa les rênes à sa maîtresse. D’un pas décidé (l’autre l’étant moins), il poussa la porte de l’auberge, jeta un coup d’œil périphérique puis battit en retraite, les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes.
- Qu’as-tu ? questionna la comtesse. On dirait que tu n’es plus que l’ombre de toi-même…
- C’est que, madame la comtesse, dans cette auberge, il y a…
- Il y a ?...
- Je ne sais si je peux le dire sans inquiéter votre grandeur.
- Parle ! Je t’en conjure, je t’en implore et je t’en prie.
- Des Anglois, madame la comtesse ! Des dizaines d’Anglois !...
- Par sainte Elisabeth, patronne des petits chapeaux ridicules, la guerre aurait-elle repris sans que nous en eussions été avertis !
- Hélas, non ! soupira l’écuyer. Ces Anglois sont là en tenue de ville, sans armes et sans violence. Ils nous envahissent sereinement et pacifiquement, prenant chaque jour notre belle terre de France, alleu par alleu, terre par terre, seigneurie par seigneurie.
- Mais enfin, s’étonna Philipa, comment as-tu pu savoir tout cela d’un seul coup d’œil ?
- Il m’a suffi de poser mon regard sur l’ardoise sur laquelle était inscrit le menu : rôts à la menthe ; volaille à la gelée de groseille ; pudding à la graisse d’oie…
- Ma foi, tu m’as rassasiée d’un seul coup… Et jusqu’à Rodolphe-Gaudin, mon cher fils, qui se tait enfin…
- Que faisons-nous, dame Philippa ?
- Nous reprenons la route et nous aviserons en chemin… En attendant, marque d’une étoile la porte de cette auberge afin que nos amis sachent que nous y sommes passés et qu’elle ne vaut pas qu’on s’y arrête pour la nuit.
Comme on le sait, ce système était promis à un bel avenir.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 20 Aoû 2013 - 12:52

Loin, fort loin d’Argenton et de la Creuse, dans un pays et en un temps où il sentait encore bon le sable chaud, une escouade de chevaliers trottait à travers de vastes étendues désertiques. Sur la route de Damas à Acre, leurs manteaux à la croix pattée rouge volant dans le vent sec et frais de la nuit, les six cavaliers trainaient derrière eux un prisonnier arraché aux geôles de l’émir. Un prisonnier sans aucune autre valeur que celle qu’avait pu lui trouver le prince héritier de France. C’est sur son commandement que l’ordre templier tout entier s’était mis en quête, de l’Espagne à l’Arménie et de la Baltique au Nil, de cet homme de noble ascendance mais qu’on avait trouvé finalement couvert de vermine et baignant dans ses propres excréments comme le dernier des derniers pouilleux de manant. On s’en était assuré la propriété par un échange avec deux prisonniers musulmans. Une bonne affaire à en juger par l’insistance de Louis le Lion – et de son épouse disait-on – à faire réapparaître cet homme depuis les bas fonds où il s’était perdu. Son nom – mais est-il besoin de le révéler au lecteur ? – était Enguerrand d’Ognon, ancien bailli de Montargis.

Loin, fort loin d’Argenton et de la Creuse, mais quand même plus près que l’Orient, deux cavaliers se trainaient sur un chemin de pierres poussiéreuses écrasées par une lune ardente.
- C’est encore loin ? pleurnicha l’écuyer.
- Tais-toi et chevauche, répondit le chevalier.
- C’est que cela fait trois jours et trois nuits que nous chevauchons, maître… Et les sierras arides qui nous cernent ne m’ont jamais semblées aussi proches.
- Ce ne sont que des montagnes avec quelques aigles posés dans leur nid !...
- Mais du haut de ces montagnes, combien de sis aigles nous contemplent ?
- Je ne sais pas, moi… Au moins, quarante…
- Et bien, cela en fait beaucoup trop pour moi…
- Il suffit maintenant ! Nous nous sommes portés volontaires pour cette mission auprès de l’émir Abel de Cordoue et être volontaire pour moi, cela ne compte pas pour des prunes…
- Pardon, pardon, interrompit l’écuyer qui s’agitait de plus en plus sur sa selle, vous vous êtes proposé pour aller à Cordoue… Moi je n’ai rien dit.
- C’est sans doute que tu n’avais rien à dire…
- Pardon, pardon, répéta l’écuyer, je n’ai pas été consulté… Tout simplement… Tailler dans l’infidèle jour et nuit pour le compte de gens qui ne parlent pas votre langue, vous disent à peine merci et cachent leurs filles, ça va bien un temps… Le château de mon père commence à me manquer et même celui de Grime où pourtant l’ennui est sévère lorsque votre frère, son sire, se refuse à y mettre un peu d’animation par un bon tournoi inter-seigneurial…
- Justin Bibor, se fâcha le chevalier, ne serais-tu pas en train d’aller trop loin ?
- C’est exactement ce que je suis en train de vous dire, noble seigneur Killian… Nous allons trop loin. Faisons demi-tour… Oublions Cordoue, il est d’autres corps doux qui nous attendent au nord.
Jacques Olivier Killian de Grime, seigneur de nombreuses terres dispersées un peu partout en Orient et en Occident (voir annexe n°2), piqua les éperons de sa monture et fila droit vers la montagne. Dans le fond, Bibor n’avait pas tort : cette croisade était sans fin et sa Philippa lui manquait. Alors, il valait mieux en finir au plus tôt. Après tout, et quoi qu’en pensât son écuyer, il s’agissait juste de prendre langue avec l’émir pour préparer l’échange d’un sien collègue, l’émir S’An-Bouyir, avec d’éventuels dignes seigneurs retenues dans ses geôles. Cela ne prendrait que quelques jours et il n’y avait nulle raison pour que les choses se déroulassent mal.

Loin, mais pas tant que ça d’Argenton et de la Creuse, le château du seigneur de Bessines abritait la nuit de la princesse Podane et de Katy-Sang-Fing. L’épouse du sire local avait bien voulu faire une petite place dans sa couche personnelle pour accueillir les deux étrangères de passage qui n’étaient pas du coin. Elle ne tarda pas à la regretter car les deux amies jacassèrent une partie de la nuit ayant tant de journées à se raconter, d’émotions à se transmettre et de pardons à se faire de s’être trop oubliées.
Comme quoi une chambre pour chacun, c’est plutôt une bonne idée non ?

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 21 Aoû 2013 - 8:50

Le monastère de Thenay, dont l’abbatiale austère et étroite avait été placée sous le haut patronage de sainte Cunégonde, patronne des handicapés patronymiques, se révéla pour la comtesse Philippa et Escarboucle de Flapino le havre attendu depuis une bonne heure. Lorsque l’écuyer frappa à la lourde porte en merisier mordoré, un frère convers lui ouvrit et lui fit aussitôt bonne figure.
- Mais parfaitement, mon fils, nous pouvons vous accueillir, vous et votre épouse pour la nuit…
- Ce n’est pas mon épouse, corrigea l’écuyer…
A ce moment précis, Rodolphe-Gaudin, affamé et passablement énervé par les trépidations incessantes de la monture de sa mère, se mit à hurler.
- Et cet enfant ? s’enquit le frère soudain encore plus inquiet. Il est le fruit d’un accouplement non sanctifié par notre Seigneur ?
- Point, mon frère, intervint Philippa en sautant au bas de sa monture pour mieux bercer son enfant. Je suis la comtesse de Vivarais et ce brave homme est mon écuyer… Cet insupportable garnement est mien et ne cesse de hucher ainsi depuis que son père est parti guerroyer contre l’Infidèle en la lointaine Espagne.
- Se calme-t-il parfois ? L’abbé a le sommeil fort léger et s’il dort mal, nous devons subir ensuite sa mauvaise humeur tout le jour durant.
- Sans doute, sans doute… Mais il lui faut chaleur, douceur et surtout bon lait…
- Lait de vache ou de chèvre ? demanda le moinillon.
- Il ne m’étonne pas qu’un moine ignore que les deux sèvrent1... Peu importe donc…
- Alors, entrez… fit le jeune moine en baissant la voix… Et de grâce, pas de bruit, car outre notre irascible abbé, il se trouve en nos murs un personnage de grande conséquence qui chemine vers le Sud… Le nonce…
- Non ?!
- Si !...
- Vous voulez dire qu’il s’agit de l’ambassadeur du pape Honorius ? s’exclama Philippa.
- C’est cela même…
- Par tous les saints, quel miracle sublime ! murmura la comtesse… Voilà un homme qui pourra me délivrer de ce vœu stupide formulé dans l’abbaye de mère Trisquelle et me rouvrir enfin les routes du Paradis.
Le moine portier se hâta d’enfermer la comtesse dans le petit xenodochium2, laissant le soin à l’écuyer de gagner de lui-même la paille de l’écurie. Quelques instants plus tard, des rogatons de fromages et de pain leur étaient apportés. Maigre pitance auprès de laquelle la belle jarre de lait de chèvre proposée à Rodolphe-Gaudin faisait figure de festin.


1 Ce jeu de mot n’a pas été primé au festival de la gaudriole de Saint-Bedos-sur-Seine, on se demande encore pourquoi…
2 Si vous avez déjà oublié de quoi il s’agit, se reporter au premier volume des aventures de Podane ou faire comme si vous saviez, ça gagne du temps…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 25 Aoû 2013 - 14:07

La haute porte principale de l’enceinte de la ville de Cordoue se détachait dans la nuit profonde comme une torche qu’on aurait jetée au fond d’un encrier. Elle brillait de cent lumières toutes plus vives les unes que les autres. Les émissaires étaient expressément attendus… et comme on se méfiait de la « gourde attitude » de ces chrétiens incultes, on avait clairement balisé le chemin à emprunter. Pour ne pas risquer de perdre du temps à aller les rechercher au milieu des montagnes désertiques.
Bibor, qui ne manquait aucune occasion de faire preuve de ses peurs les plus primaires, s’étonna d’un tel déploiement de torches. Il y voyait un éclairage destiné à faciliter la visée des archers arabes.
- Tu ne peux pas comprendre, laissa tomber Killian de Grime avec la voix fatiguée d’une personne qui l’est.
Sur cette explication aussi lapidaire que limpide, il pressa sa monture. Il ne fallait pas faire attendre l’émir Abel. Quelque chose lui disait qu’un tel éclairage ne relevait point du piège mais bien d’une volonté d’en finir vite. Comme le dirait bien des siècles plus tard Arthur l’ouvreur de boites, c’était à prendre ou à laisser…
On les introduisit dans la ville par une porte dérobée (ce qui ne doit pas amener le lecteur, fortement influencé par les idées de son temps, à penser que les musulmans sont tous des voleurs). Les chevaux étaient demeurés à l’extérieur, sans doute afin d’ôter aux étrangers toute idée de faire du chahut au milieu de la nuit en cavalcadant ou en faisant hennir d’abondance leurs cavales… à moins que ce ne soit tout simplement pour éviter qu’ils ne songent à s’enfuir avant qu’on ne les ait autorisé à repartir. La question n’a point été tranchée encore par les spécialistes de l’islam médiéval.
Le palais de l’émir Abel était entouré de beaux jardins endormis sous la lune. Il s’en dégageait une fraîcheur humide qui contrastait avec le fond de l’air qui, en dépit de l’heure très avancée, était chaud et sec.
- On ne peut pas s’arrêter un moment ?…
- Tu ne veux pas non plus qu’on te nourrisse et qu’on te permette de dormir un peu ?
- Oh que si ! répondit avec enthousiasme Justin Bibor.
- Eh bien, dans ce cas, continue à jacasser en faisant du bruit et tu auras tout ça… Dans la prison de l’émir.
- Ah !...
- Oui…
Justin Bibor se le tint pour dit. La paille humide du cachot, la pourriture décomposée de la nourriture et la crasse des geôles, il avait déjà eu l’occasion de connaître. La perspective d’y retourner était bien la seule chose qui pût apporter un terme à ses perpétuelles récriminations. S’il continua à regarder sans cesse tout autour de lui, il ne desserra plus les lèvres jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’alcazar.
- Notre émir, Abel ibn Yussuf al-Umet, suprême commandeur des croyants, grande lumière de l’Occident, pourfendeur de ces chiens de chrétiens, vainqueurs des Almohades, des Almoravides, des Almézirovades et des Ceussequitournavides, abonné au gaz et à Points de vue-Image du monde, va vous recevoir…
Celui qui les avait ainsi interpelés à la porte du palais n’avait point le type arabe. S’il n’y avait eu ses vêtements amples, colorés et précieux, sa petite barbiche rousse taillée en pointe, on aurait fort bien pu le croire venu de la lointaine Angleterre ou des profondeurs des forêts de Germanie. Sans doute un enfant razzié dans ses jeunes années, élevé dans la foi païenne de l’islam et qu’on avait destiné aux fonctions d’interprète.
- Je me nomme Hamad ben Gali al-Zotto et je devine que vous vous demandez quelle est ma position dans ce palais et quelle est mon histoire… Eh bien, je suis né…
- Plus tard, coupa Killian de Grime sans souci de ménager son interlocuteur. Votre maître nous attend… Et je n’ai pas envie de me trouver encore dans cette ville lorsque le jour poindra à l’horizon.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 26 Aoû 2013 - 19:27

Les dents, c’est pour un nourrisson aussi douloureux que l’audition d’un concert d’Annie Cordy pour un amateur de hard-rock. Rodolphe-Gaudin, fils du seigneur Killian et de la comtesse Philippa, n’était en rien protégé par sa prestigieuse ascendance. Aussi, en plein milieu de la nuit, alors qu’un calme souverain régnait sur le xenodochium, ses cris eurent le même effet pour la communauté monastique qu’un orchestre philarmonique entièrement composé de coqs à la vue du soleil levant. Branle-bas de combat et mauvaise humeur collective ! Pensez donc… Entre les matines et l’office des laudes, il restait bien peu de temps pour s’évader dans un monde de rêves plus ou moins purs. Combien de moines se trouvèrent soudain désarçonnés au milieu de pensées agréables et délassantes par les hurlements stridents d’un marmot dont ils ignoraient encore la présence dans l’enceinte de leur abbaye ? Combien ?... Eh bien, tous, à l’exception notable de frère Protée Zoditif, moine d’origine slave sourd de naissance.
Comme le frère portier l’avait dit, l’abbé Rézina de Thenay était un personnage glacial qui charriait dans son regard bleu un manque de chaleur pour tout ce qui était vulgairement humain et manquait de la plus élémentaire spiritualité. Il ne tarda pas à débarquer dans le petit dortoir, l’œil bleu noirci par la fureur et les mains tremblantes d’excitation.
- Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Quel est cet avorton qui ose ainsi importuner le saint sommeil des hommes de Dieu ?...
- Ce n’est que mon fils, messire l’abbé, répondit Philippa.
- Vous, je ne vous parle pas… Quand on n’est pas capable de donner une bonne éducation à ses enfants, on n’a pas voix au chapitre…
- Mais…
- Je vous préviens… Il n’y aura pas d’autre avertissement. Soit ce marmot se tait, soit il dégage d’ici…
- Mais ?!... La protection des voyageurs ?...
- Je n’en ai rien à faire… La règle dans un monastère bénédictin, vous la connaissez… C’est le travail et le silence… Alors, déjà que votre enfant ne travaille pas et ne rapporte donc rien à cette communauté, si en plus il en détruit l’harmonie par ses cris à décorner feu le roi Louis VII, c’est la porte !...
Toutes ces tirades furent débitées avec force gesticulations et mimiques qui firent venir sur le large front de l’abbé Rézina une sueur abondante qu’il essuya d’un revers de son aube matinale. Cette transpiration, qu’il observa d’un regard de moins en moins bleu, réactiva son ire.
- Il va se taire, oui ou non ?... Et d’abord, où est son père ?...
- Il n’est pas là… Il est…
- Et voilà !... Et voilà !... Ah, nous vivons une drôle d’époque… Un relâchement des mœurs… Des filles-mères abandonnées jetées sur les routes. Des géniteurs qui n’assument pas leur mission sacrée. Le pêché de chair, toujours le pêché de chair… Marie-Madeleine, va !...
Il brandit son index vers le ciel comme pour attirer sur lui la foudre divine et puis, d’un geste impérieux, le braqua vers Philippa… Le « Marie-Madeleine, va ! » n’était pas une considération générale mais bien un ordre… Il la jetait hors les murs de l’abbaye.
- Frère abbé, que de rigueur pour un malheureux enfant bien chétif et innocent !
Dans l’encadrement de la porte, appuyée presque négligemment à une pierre mal jointe, une ombre sombre qu’éclairait à peine la torche vindicative de l’abbé, apportait une contradiction à la colère de l’ecclésiastique. Une contradiction qui ne se pouvait concevoir que par la force d’une autorité supérieure à celle de l’abbé.
- Le nonce ! s’exclama Philippa qui voyait soudain en ce dignitaire religieux son double sauveur.
- Votre Grandeur ne se trouve point importunée en son sommeil par les huchements de ce rejeton du Diable ? s’étonna l’abbé Rézina.
- Point !... Je méditais… Pas vous ?...
Désarçonné comme un jockey ayant raté son passage au-dessus de la rivière de la ligne droite des tribunes d’Auteuil, le bénédictin balbutia un galimatias sans consistance. Il fut encore plus décontenancé lorsque le nonce, se saisissant de sa torche, lui intima l’ordre de sortir et de lui faire apporter un certain sac se trouvant parmi ses affaires de voyage. Renvoyé comme un larbin, l’abbé Rézina marmonna quelque chose dans la barbe qu’il ne portait pas.
- Comtesse Philippa, fit le nonce Carlo Ancellito, je crois que je vais pouvoir soulager votre fils mais la chose sera-t-elle possible pour vous ?... Telle est la question à laquelle nous n’avons que quelques heures pour trouver réponse.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 27 Aoû 2013 - 19:01

L’émir Abel ibn Yussuf al-Umet n’était pas homme à s’enflammer pour un oui pour un non. Bien que natif du sud de l’Espagne où ses ancêtres avaient fait souche plusieurs siècles plus tôt, il avait développé, en même temps qu’une solide culture livresque, une sérénité tranquille qui ne pouvait que contraster durement avec la volonté bien affirmée de Killian de Grime d’en finir au plus tôt.
Au physique, c’était un homme (ça, vous vous en doutiez….) de grande taille, à la chevelure précocement blanchie dont quelques touffes folasses émergeaient de sous un turban rouge vif. Vêtu avec raffinement, il imposait une autorité naturelle de par sa prestance et de par son regard d’aigle noir. Un matin – ou était-ce une nuit ? – quelques conjurés avaient cru bon de devoir le renverser au profit d’un sien cousin, l’émir Ehune Nui. Il avait suffi à l’émir de fixer successivement de son regard brillant chacun des quatre comploteurs ayant pénétré le cimeterre à la main dans sa chambre pour que ceux-ci, penauds et effrayés, prennent la fuite sans demander leur reste. Ce fait n’est point légende, même si le bruit a pu courir de sa non-authenticité dans toutes les Espagnes, le narrateur le tient de la propre concubine de l’émir, sa chère Héhazade, qui lui en a confirmé la teneur… Et vous pouvez me croire, cette Héhazade n’est pas du genre à raconter des histoires à dormir debout.
Bref, très vite, il y eut entre l’émir et le seigneur limousin comme une terrible incompatibilité d’humeur… Le premier se hâtait lentement quand le second se pressait en tout avec diligence.
- Ti dis qu’i tu as capturé mon cousin, l’imir S’An-Bouyir ?
- Oui…
- Et ti viens m’i proposer de l’ichanger ?
- Oui…
- C’est qu’i j’i n’sais pas si ça p’i s’faire, noble chevalier, chien galeux de ta race !...
Devant l’injure proférée envers son maître, Justin Bibor porta la main à son épée.
- Ne bouge pas une oreille, malheureux ! fit le chevalier.
- Ce n’était pas mon oreille, c’était ma main, répondit son écuyer.
  - Raison de plus… Ces injures sont juste rituelles… Il dit ça comme toi tu pousses certains jurons…
- Avec la main ou avec l’oreille ?...
- Quoi ?!
- Les jurons, il faut les pousser avec la main ou avec l’oreille ?
- Non, les jurons, tu les pousses avec ta voix…
- Jusqu’à mon oreille ?
- Oh, tu es trop bête quand tu t’y mets !...
- Je n’y peux rien si vous n’êtes pas clair aussi… Je pousse jamais de jurons, moi, nom de Dieu !...
L’émir Abel ibn Yussuf al-Umet tapota de sa babouche légère le sol de marbre rosé de son palais-alcazar… Ce qui était – on en conviendra sans peine - une façon plus fine et délicate de se racler bruyamment la gorge pour ramener l’attention à lui.
- Alors ? Qu’i-ce qu’i m’prouve qu’i ti détiens bien mon cousin l’imir S’An-Bouyir ?
- Je peux vous le décrire… Il est petit, plutôt rond…
- C’i bon, c’i lui… J’i l’i reconnais… Et il va bien ?...
- En ce moment, il est plutôt lessivé…
- C’i bon, c’i lui… J’i l’i reconnais… répéta l’imir (euh, non pardon, l’émir)… Alors, qu’i c’qu’i ti crois qu’il vaut, mon cousin ?...
- Trois de vos prisonniers chrétiens au moins, affirma avec conviction le chevalier Killian.
- Trois ? s’étrangla l’émir… Trois chacaux de chrétiens…
- Euh… Chacals, je crois qu’on dit chacals…
- Mais qu’i-ce qui ti viens faire ton baveux savant en mittant ton grain di sel di baleine, Hamad ben Gali al-Zotto ?!... Chacals, chacaux, c’i qu’i compte c’i qu’i y en avait plusieurs des chacaux de chrétiens !
L‘interprète – qui n’avait d’ailleurs rien à interpréter, un peu comme certaines comédiennes depuis la mort de Serge Gainsbourg – fit deux pas en arrière, trois sur le côté et encore un en arrière en jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus.
- J’i disais… S’ilment trois chacaux de chrétiens ?!… Mais, mon cousin, il en vaut dix des chacaux de chrétiens. SI c’est pas quinze… Si c’est pas vingt… I même qu’i j’i t’i donne en prime Cristiano Messi i Lionel Ronaldo qu’i c’i sont des esclaves qu’i j’i ai achetés pour ine poignée de dinars au souk di Mercato…
- Je n’en veux pas… Je veux quinze chevaliers… Et c’est tout !
- Qu’Allah arrache l’iz yeux di tous les chrétiens !... Il v’i m’i dishonnoré, ma parole ! Vingt chevaliers ! C’i mon dernier mot, j’empierre 3 … Et j’i t’i rajoute, parce qu’i tu m’i es sympathique trois s’pices d’i connasses de mon harem…
Killian de Grime poussa un soupir long comme un film de BHL. Que pourrait-il bien faire de trois femmes tirées du harem de l’émir ? Sans compter qu’il voyait bien se tramer l’embrouille… L’émir Abel allait lui refiler les trois plus vieilles et les plus décaties de son cheptel féminin… Trois bouches édentées à nourrir sur le chemin du retour et trois femelles bien capables, en dépit de leurs infirmités, de faire tourner les sens des vingt chevaliers libérés après des mois d’isolement. Tout ça, c’était du grand n’importe quoi…
Et le temps passait…
- Je veux aller les choisir moi-même… Et selon la qualité de ce que tu me proposeras, grand émir, je te dirais à combien j’estime la valeur de ton cousin S’An-Bouyir.


3   Cette expression, détournée depuis dans une célèbre émission télévisée, signifiait littéralement que si le contractant ne respectait pas sa promesse, on pourrait le coucher sous des pierres, autrement dit le mettre à mort.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 28 Aoû 2013 - 18:36

Le nonce demeura silencieux tant qu’on ne lui eût pas apporté le petit sac de cuir dans lequel il piocha une pincée de poudre.
- Approchez votre mignon braillard, fit-il à Philippa qui, sans hésiter, conquise par les manières douces de l’homme d’Eglise, obéit.
- Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle tandis que le nonce passait son doigt poudré sur les gencives de Rodolphe-Gaudin.
- Des clous de girofle réduits en poudre. C’est souverain pour les douleurs dentaires… Un mal qui ne m’épargne guère sur mes vieux jours.
Lecteur, tu prendras la chose en note ; elle pourra te resservir à l’occasion. Evite juste de confondre clous de girofle et clous de tapissiers… A moins que tu puisses te prévaloir d’un diplôme de fakir assermenté.
- Et maintenant, reprit l’ecclésiastique en écartant délicatement l’enfantelet de sa proximité avant de se relever… Maintenant, je dois t’entendre en confession Philippa de Silhac, bâtarde de Vivarais.
- Mais comment me connaissez-vous ?... Auriez-vous, vous aussi, connu mon père ?
- Point… Pas plus que ta mère ou tout autre membre de ta famille. C’est toi que je connais…
Philippa enfouit son visage entre ses mains. Elle n’y comprenait rien. Qu’elle se rassure, elle n’est point la seule. Je devine que toi aussi, gai lecteur ou belle lectrice, tu te demandes par quel prodige le nonce pontifical peut connaître ainsi la comtesse de Vivarais et, surtout, savoir qu’elle a bien des choses à taire aux oreilles des hommes de Dieu.
Pourtant… Souviens-toi… Une vingtaine de mois plus tôt, en Auvergne, tous les protagonistes de la geste réunis autour du volcan au sein duquel la princesse Podane avait entamé une deuxième vie. Parmi eux, ne se trouvait-il pas un pape répondant au patronyme de Gilbert IV ? Un pape qui se promettait de repartir dans le temps afin d’en changer le déroulement… Ce qu’il fit. Non élu par le conclave, il était demeuré le cardinal Carlo Ancelitto, homme d’une qualité humaine et spirituelle supérieure qui n’avait pu refuser les missions successives que lui avait confiées Honorius III… Là, se situe un prodige qui ne peut s’expliquer que par l’action du Très-Haut. En revenant en l’an 1216, Carlo Ancelitto n’avait point perdu la mémoire des faits vécus dans sa première existence. Il se souvenait de la princesse Podane et de son oncle, le vaillant Killian de Grime. Il n’avait point oublié la méchante baronne de Saint-Dieu, la si mal nommée, qu’un légitime remords avait menée à la contrition. Il était inquiet du sort de la mère Trisquelle qu’il n’avait pu rencontrer lors de sa visite pastorale dans le diocèse de Nantes. Et, bien sûr, il avait toujours au fond de son cœur la troublante silhouette de Cathy van der Cruyse, cette « Belge » venue du futur… Dans de telles conditions, on comprendra aisément que Philippa de Vivarais ne lui était point inconnue. Il lui était cependant totalement impossible de révéler les causes d’une telle connaissance sous peine de mettre en péril tout l’ordre du monde. Il éluda donc la question de Philippa pour en venir à l’essentiel.
- Philippa de Silhac, tu vis depuis trop longtemps dans le pêché… Tu ne peux avoir deux époux et deux maîtres…
Philippa, qui avait placé dans la personne du nonce l’espoir de voir ses turpitudes pardonnées, se trouva décontenancée de le trouver fort au courant des faits qu’elle se reprochait. A rebours de ses intentions premières, elle tenta de nier.
- Point, monseigneur… Je suis mariée saintement à mon maître et seigneur Jacques Olivier Killian de Grime. Nos épousailles furent célébrées sur mes terres de Silhac, en l’église Sainte-Rose, par le père Cheron, supérieur de l’abbaye de Saint-Julien de Labrousse…
- Tu as une excellente mémoire de ce moment. Sans doute a-t-il compté beaucoup pour toi ?
- Comme l’oublier, monseigneur ? La consécration d’un amour si fort à la face du monde…
- D’un second amour… Car tu oublies celui que tu as déclaré à Dieu en te reclusant parmi les moniales de l’abbaye de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent.
- Je…
- Ne vas point accroître encore tes pêchés par un nouveau mensonge ! Baisse la tête et implore le pardon du Seigneur…
- Etes-vous homme d’Eglise ou le diable ?... Seules quelques personnes savent cela… Et puis, de toutes les manières, mes vœux n’étaient point définitifs…
- Certes, fière comtesse… Mais tu n’as point obtenu leur levée… Tu vis donc depuis lors dans le pêché…
Cette affirmation sembla troubler davantage Philippa que lorsque le nonce l’avait formulée pour la première fois.
- Se pourrait-il, monseigneur, que cet état de pêché pesât sur mon fils plus que sur moi ?
- Que veux-tu dire, mon enfant ?
- Eh bien, il se produit autour de mon fils depuis quelques jours certains phénomènes qui ne peuvent s’expliquer que par des forces qui nous dépassent.
- Le Seigneur ne se venge point sur les innocents…
Carlo Ancelitto aurait aimé en être bien sûr. Parfois, lorsqu’il cheminait dans le royaume, la misère de la multitude le troublait. Qu’avaient-ils donc tous faits pour vivre ainsi à la merci de la faim, de la maladie et de la guerre ?
- Et, poursuivit-il, je puis te relever de tes vœux si tu m’en fais honnêtement la demande par trois fois.
- Je formule cette demande, monseigneur… Je ne veux point continuer à vivre ainsi dans la peur du pêché…
Belle hypocrisie féminine… Nous savons qu’en maintes occasions, la belle Philippa n’avait eu que faire des manquements à la foi et de la perspective d’une éternité en enfer. Cela ne l’empêcha pas de répéter trois fois, en y mettant tout son cœur, la formule préconisée par le nonce.
Lorsqu’il eut prononcé l’absolution, Philippa poussa un soupir d’une profondeur telle qu’on eut pu y enfouir plusieurs armées de mineurs.
- Crois-tu en avoir terminé, Philippa de Silhac ?… N’as-tu point à te reprocher une existence impie dans le lit d’un homme d’Eglise du côté de Limoges ?...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 29 Aoû 2013 - 23:07

- C’i bon ! Y a pas l’feu, s’exclama l’émir Abel ibn Yussuf al-Umet en constatant que Killian de Grime avait tendance à le forcer à accélérer sa lente descente vers la prison.
- Encore une fois, répliqua celui-ci, je ne tiens pas à devoir attendre toute la journée dans votre alcazar… Qui sait si, une fois terrassés par la fatigue, vous ne nous jetterez pas nous aussi dans ce cul de basse-fosse ?
- Qu’i-ce qu’i dit ? demanda l’émir à son interprète. Qu’i c’i qu’i a le cul bas et faussé ?
- Le seigneur dit qu’il a peur que vous le mettiez en prison…
- Qu’i j’i l’i mette en prison ?... Mais pourquoi j’i l’i mettrai en prison puisqu’i j’i veux l’i vider mes prisons… J’i ai Amnésie Internationale qu’i m’rappelle tout le temps qu’il faut qu’i j’i sois plus humain… qu’i j’i dois pas mettre plus d’i vingt chiens d’i chrétiens par cellule… J’i dois faire d’i ménage et nittoyer l’i écuries d’eau de chiasse… Ah voilà ! On i est arrivés ! L’ai-je bien descendu l’escalier de l’alcazar ?
- Qu’est-ce qu’il raconte ? questionna Justin Bibor…
- Je n’en sais rien, répondit Killian… Mais, cette histoire d’escalier de l’Alcazar m’intrigue, le mystère guette…
L’émir récupéra un gros trousseau de clés accroché à un clou dont le diamètre dépassait la taille d’un doigt de Killian de Grime. Il fallait au moins cela pour supporter la lourde collection de clés. Le chevalier fit un calcul rapide : s’il y avait autant de prisonniers par cellule que l’avait dit l’émir et autant de cellules remplies que de clés sur le trousseau, alors il allait devoir effectuer un choix parmi plus de deux cents malheureux… A aucun moment, il n’avait imaginé être dépositaire du destin d’autant de personnes en cherchant à monnayer l’émir S’An-Bouyir. Il pensait juste ramener trois chevaliers…
- Alors, ici, n’i-ce pas, c’est di tout venant, fit l’émir en ouvrant la première porte… Il y a di chevalier chrétien, di la piétaille chrétienne, quelques croyants mal croyants i mal iduqués… Non, c’i pas assez bien pour mon cousin… Il vaut mieux qu’i ça…
- Qui ça ? demanda Bibor.
- Son cousin ! Suis un peu, tempêta Killian de Grime…
- Mais je ne fais que ça, suivre… Est-ce que je vous ai dépassé ?...
La fermeture frontale de la première porte fuit suivie d’un farfouillement frénétique. Une deuxième clé était déjà à l’œuvre tandis que le lourd trousseau tintait en heurtant les bagues qui ornaient les doigts de l’émir. Ca faisait un raffut d’enfer… Pire que dans le Midnight express…
- Cile-là, c’i beaucoup mieux… C’i plus de la qualité… Y a d’i comte, y a d’i duc… T’i peux choisir de confiance… En plus, comme ils payent, ils ont été nourris… J’i m’en voudrais s’ils t’i claquaient dans les mains avant qu’i tu les aies ramenés ch’iz eux…
La flamme de la torche éclaira une dizaine de visages haves, creusés par la fatigue et la peur. Son mouvement circulaire rapide ne permit pas à Killian de Grime de reconnaître d’éventuels camarades de combat.
- Encore ! demanda-t-il… je veux les voir encore !...
- Encore ?! T’i veux les voir encore ! M’i t’i te crois où ? Au spectacle ?!... T’i veux pas les palper tant qu’i t’i y es… Vicieux, va !...
L’émir fit deux pas en arrière, repoussa la lourde porte, ferma à clé et, se déplaçant sur le côté d’un de ses longs pas de cigogne entreprit d’ouvrir un nouvel accès vers de nouveaux prisonniers.
- Comment puis-je choisir si je ne les vois pas, si je ne les reconnais pas ?!...
- Inch’Allah, répondit l’émir en écartant les bras.
La serrure grinça de manière sinistre. On entendit un cliquetis de chaînes à l’intérieur. Les prisonniers croyant sans doute qu’on leur apportait à manger ou à boire se rapprochaient de la porte.
- Non, celle-là ne t’intéressera pas… dit Abel ibn Yussuf al-Umet en inversant le mouvement de son poignet. C’i sont des Siciliens… D’i commerçants… D’i ispices di voleurs quoi… T’i vas pas dépenser mon cousin pour d’i voleurs… J’i t’i vois d’ici, ami, baba avec ti quarante voleurs… Mîme avec di pain au sésame, ça sirait dur à avaler…
- On va encore supporter longtemps ces remarques ? souffla Justin Bibor… Il se moque de nous… C’est un piège, je vous dis… Vous allez voir qu’on va se retrouver enfermés dans la dernière cellule…
- Dis donc, il ne s’i tait jamais ton serviteur ? Moi je lui aurais fait arracher la langue depuis longtemps…
- Pardon, grand émir, il est mal éduqué…
- C’i une explication, c’i n’est pas une excuse…
L’émir fit trois grands pas latéraux tout en secouant la tête d’un air navré. Décidément ces chrétiens n’avaient aucun savoir-vivre…
- Pardon ?! Pourquoi n’ouvrez-vous pas cette porte ?...
- Qu’ille porte ?
- Celle-là !
- Ille est condamnée…
- La porte ?...
- Non, la pirsonne qui est dirrière la porte…
- Il a donc tant de valeur que cela…
- Qui t‘a dit que c’était un homme ? T’i es un peu itriqué dans ton cerveau, toi…
- Cette personne vaut votre cousin ?...
- Mon cousin ? M’i mon cousin c’i un débile profond, une ispice de diginéré… J’i vais pas l’ichanger contre l’i joyau de ma collection…
- Je veux voir ton joyau, fit Killian de Grime en haussant le ton.
- Ah, t’i commandes maintenant… Non mais t’i tu crois en pays conquis ?... Crois-moi, avant que tu aies Cordoue, ça sira encore dur…
- Ouvre, émir !...
La clé couina avec autant de musicalité que le dernier single de Zaz. La porte ne grinça pas et ne révéla pas une cellule humide et sordide comme les précédentes. Il y avait de la lumière, des voilages sur les murs, une table, une chaise et une paillasse vermifugée pour en ôter la vermine. Et assise sur la chaise, face à la table et tournant le dos à la paillasse et aux torches enflammées, une silhouette que Killian de Grime reconnut aussitôt à son aspect dégingandé mais digne. Une femme en grande tenue d’abbesse.
- Ma mère ?!
Sœur Trisquelle tourna vers la porte son regard fatigué et myope.
- Mon fils ?
- Ah m’i alors s’i c’i la famille… On pi commencer à nigocier alors…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 31 Aoû 2013 - 13:55

Raconter tout au nonce, laisser le cœur et la mémoire se purger d’un trop plein de dégoût, fut pour Philippa de Vivarais un véritable supplice mais aussi, paradoxalement, une délivrance. Tout cela n’avait duré que quelques mois mais ces mois avaient duré des années et le remords avait fini par les étendre indéfiniment. Là, en quelque sorte, elle avait l’impression de voir le bout du tunnel (si tant est qu’il y ait eu des tunnels au début du XIIIème siècle).
- Ma fille, fit Carlo Ancelitto, votre âme était bien lourde et ce ne sont pas là des poids dont on se libère par quelques prières et deux ou trois génuflexions devant un saint autel.
- Je m’en doute, monseigneur… Que dois-je faire ?
- Tu devras prendre le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle… Là-bas, tu feras tes dévotions sur le tombeau de l’apôtre Jacques mais surtout, tu peindras et tu dessineras…
- Dessiner ? Mais je ne…
- Je connais tes talents et ta manière si fine de rendre les volumes et les ombres… Dieu te pardonnera si tu lui donnes ce qu’il y a de plus beau…
- Saint-Jacques, monseigneur, c‘est si loin… Et mon fils est si petit… Comment l’amener avec moi pour un si long voyage ?
- Tu ne l’amèneras point… Tu iras seule… De chantier d’église en chantier d’église et tu peindras…
- Si je puis oser avoir l’affront d’être critique à votre égard, monseigneur… Ce que vous me demandez est impossible…
- Abandonner votre fils ?…
- Non point… Il se trouve bien des nourrices sur mes terres qui seront honorées de le garder et de le voir grandir à ma place… Je veux parler de mon embauche sur les chantiers comme peintre… Je suis femme n’est-il pas et nul architecture ne voudra de moi…
- C’est bien là le sens du repentir que Dieu te demande d’exprimer par mon intermédiaire. Tu as trop été femme… A toi de te fondre dans l’humanité au point qu’on oublie qui tu peux être et à quel point tes charmes peuvent être vénéneux. Tu ne dois plus être charnelle, ma fille… Juste la messagère du beau…
Philippa de Vivarais trouvait que le prix à payer pour sa totale rédemption était bien compliqué à acquitter. Combien de mois, d’années, cela allait-il lui prendre ? Ne risquait-elle pas, seule, d’être l’innocente victime de tous ces violents, ces bandits de grands chemins et de petites routes, qui pullulaient notamment aux abords du camino de Santiago ? Tout cela lui faisait peur.
- Et pour votre fils, reprit le nonce, je vous conseille plutôt de le confier à la princesse Podane. Sa douceur et sa bonté sauront lui apporter tout ce que vous auriez pu lui transmettre vous-même.
- Impossible ! s’écria Philippa tout en se cabrant comme une monture à laquelle on a trop bridé le mors.
Le nonce s’en voulut d’avoir prononcé le nom de la princesse. Etaient-elles fâchées ? Ou pire… Etait-il survenu quelque chose de fâcheux à celle-ci ?
- C’est justement là le problème dont je vous entretenais tout à l’heure, monseigneur… Lorsque mon fils et celui de la princesse se rapprochent trop l’un de l’autre, il naît de violentes tempêtes que rien n’explique. Au milieu d’un ciel serein, tout se met soudainement à voler, à tournoyer, mettant en grand péril les objets et les personnes qui se trouvent pris dans la bourrasque.
- Magie ! Sorcellerie ! s’exclama Carlo Ancelitto. Les sorts pesant sur la princesse ne sont donc point totalement levés.
Cette affirmation, bien qu’ayant un arrière-goût d’interrogation, amena un petit soulagement égoïste chez la comtesse. Le problème ne venait donc visiblement ni de son fils, ni d’elle… ce qui pourrait éventuellement l’amener à reconsidérer les modalités de rédemption imposées par l’ecclésiastique.
- Que disent de ceci les savants hommes que vous avez sans doute consultés ?
- Nos espoirs tiennent plutôt dans le savoir de deux femmes, avoua Philippa… Nous allions quérir l’avis de sœur Trisquelle mais si vous nous dites qu’elle n’est point réapparue à Nantes depuis longtemps…
Ce mensonge, un de plus, augmenta sans que la comtesse y prit garde la note salée à acquitter sur le chemin de sa rédemption. Fort heureusement pour elle, le nonce ne mit pas en doute ses propos… Il se contenta d’exploser de colère en les poursuivant à sa place.
- Et donc, vous irez… Que dis-je vous irez, vous allez !... Chez cette maudite baronne de Saint-Dieu !… Ne vous a-t-elle point fait assez de mal aux uns et aux autres ! Qu’avez-vous donc à faire confiance aveuglément à une créature qui sait à peine compter sur ses doigts et qui traite ses serviteurs comme des oiseaux, les enfermant dans des cages, les plumant ou les tuant lorsque son ire devient irrépressible ? C’est en cette personne-là que vous mettez vos espoirs de rémission de vos pêchés et de repos de votre âme ?...
- Comment la connaissez-vous ? s’étonna Philippa…
- J’ai dû la rencontrer dans une autre vie, répliqua le nonce bottant en touche avec la dextérité d’un arrière all-black.
- Et que proposez-vous ? questionna la comtesse que le passage soudain de la douceur à la colère la plus vive sur le visage du nonce inquiétait.
- Il faut faire quérir immédiatement l’exorciste attaché au royaume de France, le prêtre qui sait tout des démons et des malédictions, les combat et réussit – parfois – à en libérer les faibles qui les ont subis.
- Quel est cet homme et où est-il ?
- Il est à la cour de France, dans l’entourage immédiat de la princesse Blanche . Il s’appelle l’abbé de Saint-Malo… Dites que vous venez de ma part, il vous prendra en urgence.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 5 Sep 2013 - 22:02

- Il avait parlé de négocier !
Les reproches véhéments de sœur Trisquelle n’étaient pas infondés. La manière dont Killian de Grime avait transpercé l’émir de sa lourde épée Rafarinade n’était pas fair-play comme aurait dit le duc du Safesex. Mais avait-il d’autres choix ? Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il voulait s’évaporer dans les dernières bouffées de la nuit et l’émir proposait rien moins que d’ouvrir des négociations qui promettaient d’être longues et difficiles. C’était ça ou rajouter deux prisonniers supplémentaires dans les geôles de Cordoue.
Le traducteur, Hamad ben Gali al-Zotto, qui s’était retrouvé avec le poignard de Justin Bibor sous la gorge, avait choisi SPONTANEMENT d’accompagner la fuite en cours. Fuite qui n’était pas petite puisque, avant de saillir hors les murs de la prison, Killian de Grime (avec un seul « m » s’il vous plait) avait déverrouillé toutes les serrures sans ouvrir les portes des cellules. Il faudrait bien un moment pour que l’évasion se produise (du moins pour les prisonniers que ne retenaient pas des chaînes lourdes et rouillées). En ayant un coup d’avance sur ce flux de chrétiens au milieu de la ville andalouse, il pensait pouvoir filer à l’anglaise.
- Et puis, vous m’avez sortie de ma cellule sans que j’aie la possibilité d’emporter mon vêtement. Je n’ai que cette aube, mes lunettes, mes socques et ma Bible… Même pas de bas pour tenir mes jambes fatiguées par tant de marche sur le chemin de Saint-Jacques.
- Le chemin de Saint-Jacques, où cela ? questionna Bibor tout en repoussant un marchand matinal qui voulait lui proposer d’acheter deux paquets de loukoums pour le prix d’un.
- Dans ma cellule !... Pour ne point me désespérer et me flétrir dans l’inactivité, je reconstituais chaque jour une étape du chemin… Plus exactement de la Via Podensis…
- En ce moment, on cherche à sauver sa peau dans six directions possibles… Vous vous soucierez de vos bas lorsque vous serez revenue en Bretagne.
- Six directions c’est toujours mieux qu’une seule, fit Bibor qui avait les références musicales de son âge.
- Oui, si on trouve les chevaux pour avoir la possibilité de les utiliser… Hors de question de monter sœur Trisquelle…
- Mon fils, me prendriez-vous pour une vieille jument de retour, bonne à l’équarrissage ?
- Je n’ai pas fini ma phrase ! Je voulais parler de monter en croupe… Cela nous alourdirait…
- Insinueriez-vous que j’ai pris du poids récemment… Cela m’étonnerait… J’ai marché l’équivalent de quinze lieues chaque jour…
- On sait ! répondit le chevalier de Grime en repoussant un marchand matinal qui voulait lui vendre une livre de plomb pour le prix d’une livre de plumes. Je voulais parler de la vitesse réduite de ma monture si nous étions deux à la chevaucher. Ils nous rattraperaient !
- Trouve-nous un cheval, commanda Bibor à l’interprète. Un rapide…
- Pas trop rapide quand même, intervint sœur Trisquelle. Vous savez que si on va trop vite, je tombe… Et puis, il faut que ce pur-sang arabe puisse s’arrêter dans toutes les stations et pas seulement dans les grandes villes. Je veux pouvoir faire mes dévotions à Santa-Aumont-du-TER et à l’abbaye bénédictine de Moissac.
- Je vais entrer dans cette maison qui appartient à un riche marchand de la ville et lui ordonner au nom de l’émir de me remettre ses deux meilleurs chevaux.
- Pas deux, un ! répliqua Killian en repoussant une sérieuse envie de bâiller.
- Messire le chevalier, me croyez-vous assez fou pour rester ici ? Que fera-t-on de moi maintenant que vous avez occis mon maître ? Oui, que fera-t-on de moi ?... Je vais vous le dire… On me décapitera puis on m’empalera en public, mais avant j’aurais subi de terribles tortures où on me crèvera les yeux, on m’arrachera la peau et on m’obligera à écouter un chanteur local, Ahmed Ricomassias qu’on appelle l’Oriental parce qu’il est sentimental… Je suis trop jeune pour souffrir !
Un tumulte montait de la prison à plusieurs rues de là. On n’avait plus le temps de lambiner, il fallait faire confiance à ben Gali al-Zotto. Killian de Grime le laissa donc entrer, effectuer sa démarche en espérant que sa confiance, contrairement à ses économies, était bien placée. Quelques instants plus tard, deux magnifiques pur-sang répondant aux noms de Fayçal et de Touprop enlevaient sœur Trisquelle et l’interprète tandis que Killian et Bibor leur filaient le train comme ils pouvaient en galopant.
A la porte principale, le chevalier et son écuyer purent enfin récupérer leur souffle leurs montures.
- L’émir a accepté l’échange, expliqua l’interprète aux gardes. Il a délivré cette vieille femme…
- Comment cette vieille femme ?! s’exclama sœur Trisquelle.
- Parce qu’elle n’a plus toute sa tête… Il y a quelque chose qui ne tourne plus rond dedans…
Un regard noir de Killian intima à la mère supérieure de se taire. Cela faisait perdre du temps…
- Je pars chercher le cousin de l’émir qui sera remis en échange de cette pauvre demeurée… Ouvrez la porte et éteignez donc toutes ces torches !… Vous voulez que tout le monde sache que l’émir a négocié avec ces chiens de chrétiens… Et puis ce n’est pas bon pour la planète toute cette lumière…
- Demeurée… Demeurée… répéta sœur Trisquelle qui maîtrisait désormais plus que des rudiments de la langue arabe. Je serais bien demeurée… Il y a tant de païens à convertir dans cette ville…
Elle ne put poursuivre. D’une tape sur la croupe de Touprop, Killian de Grime avait lancé la monture de la religieuse au grand galop.
En se retournant après avoir franchi la grande porte, il commença à voir s’éteindre les torches lumineuses. Il ne croyait toujours pas en Dieu mais il voulait bien reconnaître que sur ce coup-là quelque chose de plus fort que la simple chance les avait aidés.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 7 Sep 2013 - 18:23

Chapitre III
Rocs, haines, rôles

Aux yeux de Killian de Grime, la Reconquista – ou tout autre nom qu’on voudra bien donner aux tentatives des chrétiens pour jeter les païens de l’Islam hors de la péninsule ibérique – n’avait plus aucun intérêt du moment que sa route avait croisé celle de sœur Trisquelle. Que celle-ci le veuille ou non, il l’avait sauvée d’un enfermement qui d’après ses calculs durait depuis près de six mois. Depuis ce jour où, voulant se rendre à Cordoue, elle avait raté une bifurcation sur le chemin et s’était retrouvée à Grenade avec les conséquences que le lecteur connaît désormais. Et si Killian était un chevalier de son temps, sensible à l’amour courtois, à une certaine forme de civilité entre combattants et au prestige de sa lignée, il n’avait aucun mal à renier tout cela dès que ses intérêts le commandaient. Et là ses intérêts le commandaient !
Qu’était-il venu faire en cette lointaine terre andalouse ? Il était rendu à un âge où on n’est plus tenu de lever l’oriflamme pour un oui ou pour un non. La quarantaine passée, on n’était plus bon généralement qu’à regarder brûler le feu dans l’âtre et à attendre la rentrée des redevances paysannes. Par ailleurs, la vie de Killian avait été passablement aventureuse. Il avait distribué plus de coups d’épée que de coups de fourchette (et pour cause, elle n’existait point à cette époque) et envoyé en enfer bien plus d’hommes qu’il n’avait troussé de femmes. C’est dire s’il y avait du sang et du mouvement. Il aurait eu à bon droit la possibilité de faire retraite sous un arbre du Vivarais où il aurait rendu la justice au nom de son épouse, héritière de ces domaines et des pouvoirs qui leur étaient liés. Tranquille…
Seulement voilà, justement, il y avait sa femme… Non point qu’il se fût mis à la détester. Bien au rebours. Philippa était belle et suffisamment rebelle pour lui convenir et lui donner appétit de vivre. Philippa avait du talent et de l’esprit ce qui n’est point utile chez une épouse mais qui, le temps aidant, se révèle un sel fort agréable sur l’écume des jours. Philippa était un ventre fécond ; elle n’avait pas tardé à donner un héritier qui dès sa première tétée s’était trouvé fort gaillard et annonçait une ribambelle d’autres chiards tous plus beuglants les uns que les autres. Philippa était donc la Femme idéale… Sauf que, jour après jour, son impétuosité s’était amoindrie, sa pétulance avait reculé, ses gentilles gamineries avaient cessé… Tout cela parce que, dans l’esprit de la comtesse de Vivarais, pesait le poids de ses actions passées. Elle s’était assombrie, avait sombré dans le taciturne ne s’habillant plus que d’étoffes tristes et mettant dans leurs ébats charnels bien peu de constance et d’entrain. N’y tenant plus, et ne sachant comment l’aider à vaincre cet état de morosité permanente, Killian de Grime s’était rappelé qu’il était un chevalier, un combattant, un homme dont le destin est de courir les routes une grande partie de l’année au service d’un suzerain, voire même de Dieu. Ni le roi, ni le pape n’avaient lancé d’appels particuliers cette année-là. Qu’importe ! Killian était parti quand même. Là où il savait qu’il y avait de la bagarre, du sang, des exploits à accomplir. Loin d’une épouse en train de se faner alors même qu’elle aurait dû être dans toute la fleur de son âge.
Mais la libération de sœur Trisquelle changeait tout. Elle était le gage d’autres libérations. Pourquoi Philippa se morfondait-elle ? Parce qu’il y avait ces vœux prononcés auprès de sœur Trisquelle dans son abbaye nantaise. Ces vœux dont elle n’avait point été libérés et qui, par leur présence, la condamnait chaque jour davantage au bûcher éternel. Killian n’avait point encore cherché à barguigner avec la mère supérieure mais il savait déjà ce qu’il lui proposerait : il s’engageait à la reconduire à bon port en échange d’une absolution et d’un pardon pour son épouse.
Voilà pourquoi la petite escouade formée de trois hommes et d’une femme âgée avançait au petit trot sur la route allant de Cardena à Fuencaliente. Restait à décider à quel moment Lillian de Grime pourrait lui mettre le marché en main. Trop tôt, on risquait de perdre du temps et de se faire reprendre soit par les soldats de l’émir, soit par d’autres chrétiens abusés par les vêtements chatoyants du traducteur. Trop tard, ce serait trop tard ; sœur Trisquelle aurait beau jeu de dire qu’elle n’avait rien demandé et que maintenant qu’elle était hors d’atteinte des périls les plus sérieux, elle ne devait plus rien à son sauveur.
Killian se promit de lui parler le soir à l’étape. Après s’être rincé le bec de trois ou quatre coups de gnole. Il lui faudrait au moins ça pour se donner du courage.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 7 Sep 2013 - 19:23

Le nonce Ancellito voyageait en petit équipage. Deux gardes seulement étaient préposés à sa protection sur les routes et les chemins du royaume de France. C’est lui-même qui en avait décidé ainsi et les avait engagés pour le long voyage devant le mener jusqu’au cœur de toutes les Espagnes.
Le sire de Pépédéha et le sire de Pujadas étaient de petits barons locaux dont les seules richesses étaient les vieilles carnes qu’ils montaient et les épées tranchantes qu’ils accrochaient à leur taille. De châteaux, point (c’est bien pour cela qu’ils avaient accepté d’accompagner le nonce en Espagne car là-bas, à ce qu’il paraissait, il y en avait beaucoup). De terres, pas davantage sinon quelques maigres arpents en Bretagne pour le premier, en Catalogne pour le second. D’épouses il ne pouvait être question à moins de considérer qu’ils en changeaient plus vite que la moyenne de leurs semblables et sans obtenir les dispenses en annulation relevant du seul souverain pontife. Comment eussent-ils pu d’ailleurs entretenir une femme et une descendance quand les lendemains n’étaient jamais assurés qu’une fois leur cours entièrement déroulé ?
Goémon de Pépédéha était un homme bâti à chaux et à sable. A chaux car le temps avait ravagé sa chevelure ne laissant que des touffes grisonnantes sur les côtés. A sable car il était comme la silice de ses côtes natales, souple, fluide et ondoyant. Un regard vif, des muscles saillants, un esprit curieux en faisaient un guerrier solide et efficace, capable de se sortir de tous les périls par la seule habileté de son esprit ou par la puissance d’une membrature aiguisée par l’iode des salines du Trégor. Avide de Pujadas pouvait apparaître comme son exact contraire. Il avait le teint mat, les cheveux bruns en broussaille, un regard un peu bovin et une charpente corporelle d’apparence peu solide. Mais le Catalan avait du caractère, de la persévérance et un acharnement qui l’avait vu en user des plus coriaces et des plus solides que lui. C’était le genre roquet, toujours prêt à mordre. Par devant comme par dernière. Il ne désarmait jamais et tous ceux qui avaient tenté de prendre sa place en avaient été pour leur frais.
Ce qui avait plu au nonce – en plus des faibles émoluments qu’ils réclamaient - c’était que les deux sussent lire. Carlo Ancellito ne se sentait pas de parcourir des lieues et des lieues en compagnie d’analphabètes à la cervelle creuse. De fait, depuis son départ de Paris, il avait eu l’occasion d’apprécier la curiosité des deux hommes d’armes. Ils s’étaient enthousiasmé devant la beauté de certains paysages, avaient feuilleté avec intérêt des textes antiques recopiés au scriptorium de l’abbaye de Saint-Morandini et tenu maints propos intelligents sur la situation internationale.
Mais ils étaient avant tout des hommes de guerre et c’est ce que Mi-Mai, qui marchait en tête de la colonne de la princesse Podane, vit en premier. Fort sagement, il revint sur ses pas (ou plus exactement sur ceux de sa monture qui étaient à la fois différents et plus nombreux) et ordonna qu’on quittât la route pour se mettre à couvert le temps de laisser passer cet étrange équipage.
Voici pourquoi, alors qu’il l’escomptait depuis sa rencontre avec la comtesse Philippa, le nonce Carlo Ancellito ne réussit pas à rencontrer la princesse Podane.
Et de cet échec malheureux, il devait découler bien des pages supplémentaires dans cette chronique.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 8 Sep 2013 - 22:06

Comme le soir tombait - une chute régulière avec lumières orangées à l’ouest et vapeurs sombres tout autour - Escarboucle de Flapino et Philippa de Vivarais se présentèrent à l’entrée du domaine de la baronne Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Ils s’y heurtèrent à un garde vaguement assoupi d’être resté toute la journée en plein soleil à téter régulièrement à une barrique de mauvais vin de Metz.
- Qu’est-ce que c’est que vous êtes ? cria-t-il en voyant les chevaucheurs déboucher face à lui.
- Faites annoncer au château la comtesse Philippa de Vivarais, répondit l’écuyer sur le même ton (mais sans les « hic » intermédiaires).
- Elle est où qu’elle est ? demanda le garde plus bourré qu’un groupe de rugbymen à la sortie d’une troisième mi-temps.
- Elle est là ! rétorqua Philippa en se montrant du doigt.
- Comment que vous voulez que je sache laquelle c’est ? Il y en a trop !... C’est une putain de foutue invasion !
Il attrapa tant bien que mal la corne qu’il portait au côté, l’amena près de sa bouche mais entreprit de souffler dans la partie la plus ample… ce qui n’émit aucun son et lui fit de surcroit mal aux joues. Intrigué par ce silence assourdissant, le garde mit la corne à quelque distance de lui pour mieux en apprécier l’aspect et chercher à discerner les causes de son non-fonctionnement. Le temps qu’il entame le processus intellectuel de réflexion indispensable à la résolution de son problème, les deux cavaliers avaient éperonné leurs montures et franchi la petite barrière qui interdisait de manière fort symbolique l’entrée sur les chemins des terres baronniales. En temps normal, le tarif était d’un sou par personne et de deux par chevaux. Ce furent donc sept sous (Rodolphe-Gaudin eut été compté par le garde comme utilisateur de la voie) qui s’envolèrent ainsi sous le nez bituré du garde… Ou plutôt non, eu égard à ses problèmes de boisson, la perte fut d’au moins vingt-et-un sous… sans compter les éléphants roses.

- Ma mère, il faut que nous parlions…
- Mon fils, il faudrait pour cela que je vous écoute et j’y suis fort peu disposée…
- Diable ! s’écria Killian de Grime. Et pourquoi donc cela ?
- D’abord parce que vous jurez à tous bouts de champ… Mais aussi parce que je n’en reviens pas que vous ayez à ce point assassiné ce pauvre émir de Cordoue.
- Quoi ?!... Vous n’allez pas me dire que vous regrettez ce païen qui vous a tenue prisonnière pendant des mois.
- Ce n’était point une raison pour l’embrocher.
- Il nous aurait nous aussi jetés en prison…
- Qu’en savez-vous ?... C’était un homme bon, un littérateur émérite et un bon connaisseur de la foi chrétienne. Sa bibliothèque était fournie…
- Ses geôles aussi…
- Mais nous étions bien traités…
- Parlez pour vous, ma mère… Vous n’avez pas vu dans quelles terribles extrémités étaient rendus nos camarades entassés dans les cellules proches de la vôtre.
- Ce n’était pas une raison pour faire autant de bruit. Plus d’une fois, ils m’ont empêchée de dormir et m’ont fait tomber de ma couche.
Killian de Grime n’avait rien entendu de plus stupide depuis des mois. Au moins depuis qu’un envoyé spécial d’un petit duc germanique était venu lui proposer de prendre la tête d’une croisade personnelle contre un autre petit duc germanique. Il avait saisi l’envoyé spécial par le col et avait serré jusqu’à ce que l’autre change de couleur en virant à l’incarnat. Une attitude qu’il ne pouvait décemment adopter à l’égard de sœur Trisquelle. Du fait de ce qu’elle était et de ce qu’elle représentait tout d’abord… Mais aussi parce qu’il l’aurait brisée aussi sûrement que s’il avait serré un oisillon tombé du nid entre ses doigts.
- Ma mère, vous ne pensez pas sincèrement ce que vous dites… Vous auriez voulu rester dans cette prison ?
- J’y étais bien finalement… Mieux en tous cas que sur ces routes poussiéreuses avec cette selle qui me fait mal au séant et votre puante compagnie à vous tous.
Killian de Grime n’avait pas d’oisillons sous la main sans quoi il eût fait un carnage. Non seulement la mère supérieure avait perdu la boule mais, en plus, il ne se trouvait plus en position de lui demander quoi que ce soit par rapport aux vœux de Philippa. Tous ses espoirs se trouvaient réduits à néant.
- Maintenant, mon fils, laissez-moi… Je vais prier saint Drôme de Stockholm pour l’âme de ce malheureux émir.


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