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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS



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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 10 Fév 2015 - 19:24

Le lecteur attentif (si, si, il y en a !) aura sans doute noté que la procédure d’exorcisme envers la baronne de Saint-Dieu avait été abandonnée au profit du désossement de l’église Notre-Dame de Guybéhar. Chantier titanesque s’il en fut mais qui ne pouvait que retarder le moment de rendre à l’esprit d’Anne-Charlotte-Romane son intégrité la plus complète. En attendant de pouvoir retrouver un lieu consacré digne de confiance, l’église située sur une des bouches des Enfers ne l’étant évidemment pas, on avait confié la garde de la baronne au seigneur Gaétan.
En se disant que, comme il devait parler même en dormant, la baronne ne saurait jamais à quel moment elle pourrait envisager une tentative d’évasion.
Ce n’était certes pas une mauvaise idée mais, possédée comme elle l’était, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait plus d’un tour dans son sac. Heureusement pour nos amis, elle avait oublié son sac…

La lourde porte de la cellule de frère Vilain couina de manière tout à fait réglementaire. Un silence tout aussi lourd que l’huis désormais ouvert répondit à la question qu’il posa quant à l’identité de la personne qui s’invitait ainsi à sa paille pourrie party. Il y eut juste une main, main féminine lui sembla-t-il, pour lui faire signe de sortir sans délai. Le couloir, à peine plus éclairé par deux séries de torches basse consommation, ne lui livra pas l’identité de sa libératrice.
Il avait bien une petite idée de la chose mais il se garda de questionner de nouveau. On ne s’évadait généralement pas en convoquant les gardiens à assister au spectacle.

Après une nuit entière passée à suivre Géraud Prat-Saunier dans le dédale des ruelles, sentes et autres venelles de Jérusalem, nos amis pèlerins d’infortune purent enfin s’arrêter devant l’église Saint-Ducros, patron des épices d’Orient et des marchands les vendant à des tarifs prohibitifs.
- Pourquoi est-ce que cela a été aussi long ? demanda Katy-Sang-Fing dont le dos était perclus d’avoir tant chevauché.
- L’adresse… change… sans… arrêt, répondit Géraud.
- Comment est-ce possible ?
Le guide resta sans réponse. Il ne fallait pas trop lui en demander quand même.
- Je pense qu’il se passe ici des choses étranges, fit Mi-Mai. Une église ne se déplace pas ainsi toute seule.
- Ca, on s’en doutait, râla dame Katy.
- Mais avez-vous un début de commencement d’explication ?
- Pas le moindre…
Mi-Mai s’éloigna de Géraud Prat-Saunier qui semblait perdu dans des pensées inaccessibles au commun des mortels. D’un signe, il invita ses compagnes d’odyssée à le rejoindre à l’écart.
- Avez-vous remarqué que Géraud n’a pas cessé de nous dire qu’il fallait aller tout droit…
- Oui… Et j’ai aussi remarqué qu’en allant tout droit nous n’avons cessé de tourner en rond, persifla dame Katy.
- Exactement ! Il n’y a à cela qu’une seule explication pertinente. Les points de repère de notre guide ne cessaient de se modifier au fur et à mesure que nous avancions. La course des étoiles était perturbée. Chaque fois qu’il se fiait à une étoile pour se diriger, elle se dérobait et glissait sur l’horizon.
- La chose n’est évidemment pas normale, fit Philippa de Vivarais.
Ayant travaillé le dessin avec les meilleurs maîtres italiens, elle connaissait les règles de ce qu’on n’appelait point encore la perspective. Les points de fuite sur l’horizon étaient fixes, elle le savait.
- Qu’en déduisez-vous, brave Mi-Mai ?
- Que l’ordre du monde est perturbé. Que quelque chose ne tourne pas rond.
- Ce n’est pas nouveau, intervint dame Katy. Ca fait des années que je le dis. Avec leurs nouvelles armes, ils nous détraquent tout.
- Et c’est aussi cela qui a fait que nous avions tous oublié ce que nous étions venus faire ici ?
Katy-Sang-Fing dut convenir d’un hochement d’épaules que non.
- Il faut, reprit l’écuyer, que je vous avoue quelque chose… Si dame Katy veut bien que je narre les faits sans être interrompu.
Dame Katy se contenta de répondre par un haussement de tête outragé.
- Lors de notre long voyage jusqu’au château de Saint-Dieu, j’ai observé de bien étranges choses de la part de votre nourrice.
- Lison ?!
Les trois mères, n’en déplaise à ceux qui estiment que l’amour maternel n’existait point en ces siècles de fer, bondirent à l’idée que leur progéniture avait pu être confiée à une personne peu digne de foi.
- Ma fille ! s’exclama dame Katy.
- Mon fils ! s’écria dame Philippa.
- Ma nourrice ! s’étonna dame Podane.
- Comment expliquez-vous qu’au milieu d’un fourbi de bonne femme du peuple, ladite Lison transportât deux lourds grimoires bien cachés dans les fontes de sa monture.
- Des grimoires ?! Quels grimoires ?
- Je ne saurais vous le dire précisément mais ce n’était pas le genre de volumes qu’on peut trouver au prieuré de Saint-Romuald et que la nourrice aurait été chargée de rapporter en chemin à quelque abbaye débitrice.
- Les auraient-elles volés ?
- Ce serait tellement logique… Pourtant, je le décrois. Le soir, lorsque tout le monde dormait et que les étoiles étaient les seules à la surveiller, du moins le croyait-elle, elle en ouvrait un et semblait en apprendre de longs passages qu’elle répétait à mi-voix.
- Et que disaient ces étranges psalmodies ?
- Elles évoquaient l’action des forces des ténèbres.
- Mais pourquoi n’as-tu rien dit, espèce d’inconscient ?! hurla dame Katy.
Mi-Mai haussa les épaules avec un rien de fatalisme dans le regard.
- SI j’avais dit quelque chose, nous n’aurions jamais pris la route jusqu’à Jérusalem et je n’aurais pas pu accomplir le serment fait à mon père, le feu comte, avant qu’il ne rende son âme à Dieu.
- Quel était ce serment ?
- Je lui avais promis de conduire l’aîné de ses petits-enfants jusqu’en Terre sainte… Et comme, vous êtes sa seule descendance, princesse.
- Mais pourquoi lui as-tu promis cela, Mi-Mai ?
- Oh, ça, c’est une très longue histoire…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 13 Fév 2015 - 1:57

La fin de nuit de cette fin d’été était fraîche… Mais moins que la main fine et douce qui s’était refermée autour du poignet rugueux de frère Vilain. Aliénor de Méranval – car c’était bien de la plus jeune des membres de Lucie qu’il s’agissait – s’était dévoilée en arrivant au port de Seine où un naute – le même que la veille – attendait.
- Frère Vilain, il faut que vous alliez convaincre la reine Blanche de nous porter secours.
- La reine ? Elle ne m’écoutera pas ! Je l’ai croisée à plusieurs reprises, elle n’en a que pour l’abbé de Saint-Malo… Tout ce qui l’intéresse c’est que son fils devienne un saint. Elle irait jusqu’à se damner elle-même pour cela.
- Justement…
- Justement ?
- Nous avons appris il y a moins d’une heure qu’un nouveau venu s’était introduit dans son entourage. Un sieur de Rochereau…
- Et alors ?
- Il n’y a pas de seigneurie de ce nom-là dans le royaume. Croyez-moi, nous tenons à jour nos registres. Cet Alain Barrière de Rochereau n’est que fumée… Et il n’y a pas de fumée sans feu…
- Et pas de feu sans diable…
- Exactement, fit la demoiselle Aliénor en retirant elle-même la planche qui avait permis au clerc de monter à bord.
- Mais pourquoi moi ? demanda frère Vilain.
- Nous ne pouvons pas paraître au grand jour dans l’entourage des souverains… Ce serait mettre en danger notre organisation et renier notre combat.
- Et les autres savent que vous m’avez libéré ? cria l’ecclésiastique tandis que la grosse barcasse s’éloignait déjà du quai.
Il n’entendit pas la réponse qui se perdit dans le clapot. A moins que la damoiselle ait déjà fermé son clapet.
- Allons, songea-t-il, j’ai là une partition à jouer pour une musique que je ne connais pas. Et il parait que c’est de moi que le sort du monde dépend désormais. Est-ce une bonne raison pour ne pas dormir ?
Il n’attendit pas que son esprit fatigué et saturé de questions lui apporte une réponse claire. Il se jeta sur un sac rempli de grains et s’endormit aussitôt.

L’église de Saint-Ducros avait été successivement une église de rite orthodoxe, une mosquée avant de devenir un lieu de culte romain. Autant dire que l’architecture s’était trouvée à moult reprises transformée au gré des conquêtes et des reconquêtes de la ville sainte. Plus de trente ans après la prise de Jérusalem par Saladin, les nouveaux maîtres de Jérusalem n’avaient pas encore entrepris d’en refaire une mosquée. Coup de chance pour nos amis pèlerins qui purent trouver plus aisément l’entrée, celle-ci n’ayant point été déplacée et se situant toujours au niveau de la porte. Coup de chance redoublé même car un prêtre de rite romain se trouvait encore à présider aux destinées de Saint-Ducros.
- Mon père, fit Podane, pourrions-nous entrer prier quelques instants dans votre église ? Nous sommes des voyageurs et…
- Et ? fit le prêtre en levant un sourcil broussailleux (il n’avait eu le temps que d’en épiler un seul). Vous ne voulez point visiter le Saint-Sépulcre comme tout le monde.
- Nous y irons plus tard, intervint Philippa qui savait que la princesse aurait du mal à mentir à un homme d’Eglise. On nous a dit qu’il y avait beaucoup de monde le matin de bonne heure et que c’était plus calme ensuite.
- C’est sans doute vrai… Mais, ici c’est calme tout le temps.
- C’est bien pour cela que nous venons… Vous n’imaginez pas les questions auxquelles nous aurons à répondre lorsque nous rentrerons sur nos hauts plateaux… Alors, si nous pouvons parler de petits joyaux comme votre église, nous aurons un certain succès qui atténuera la somme des peines endurées pendant le voyage…
La comtesse de Vivarais était impossible à arrêter lorsqu’elle commençait à s’enfoncer dans le mensonge. Si on a coutume de dire de quelqu’un qu’il ment comme il respire, dans son cas on se demandait plutôt comme elle arrivait à respirer au milieu de tant de mensonges.
- Vous êtes les bienvenus dans ma modeste église. Je suis le père Crépin de Bazétage…
- Bazétage ? s’étrangla Philippa…
Dame Katy eut la présence d’esprit de l’empêcher d’aller plus loin. Elle s’exclama à son tour.
- Crétin de Bazétage ! Comme cela vous va bien…
Le prêtre se sentit obligé de rectifier.
- Je me nomme Crépin… Crétin, ça irait davantage à mon père.
Et, entre temps, il avait oublié la réaction de la voyageuse qui en entendant ce nom honni s’était remémorée une partie bien triste de sa vie. Lorsqu’elle était petite souris dans les griffes griffues d’un évêque du même nom.
Pour en finir avec le trouble qui menaçait de ruiner tous les efforts consentis depuis le départ de Grime, Podane pénétra la première dans la fraîche douceur de l’église Saint-Ducros. Le père de Bazétage lui emboita le pas. Philippa, bousculée par dame Katy qui lui jeta un regard noir au passage, se déboita le bras.
- Quelle est cette étrange odeur ? demanda la princesse.
Sans qu’elle le sût, cette puanteur lui rappelait inconsciemment ce qu’elle exhalait elle-même dans cette vie alternative que le nonce Ancellito avait réussi à contrarier et à effacer. Une puanteur abominable !
- Ce sont des morceaux de viandes de porc que nous conservons en salaison… C’est un moyen pour tenir les mécréants à distance et empêcher qu’ils s’emparent de cette demeure de Dieu.
- C’est efficace, on dirait, observa Mi-Mai.
- Cela fonctionne ainsi depuis plus de trente ans, fit le prêtre. Trente ans que Saint-Ducros il selle des carcasses…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 14 Fév 2015 - 21:59

Le soleil se leva derrière une épaisse brume mielleuse où se devinait la mauvaise influence du Démon qui perturbait l’ordre du monde. Killian de Grime et Melba de Turin, réveillés par Justin Bibor, prirent le relais dans l’entreprise de démolition de l’église de Mirande. L’écuyer et le chevalier d’Agnan avaient fait preuve d’une certaine efficacité au cours de la nuit : une grande partie du chevet avait été abattu ce qui permettait d’avoir une vue impressionnante sur le soleil levant démoné.
Killian de Grime aurait préféré affronter une bonne dizaine d’agresseurs armés jusqu’aux dents plutôt que de se remettre à cet ouvrage peu gratifiant. Les destructions, pour lui, c’était quelque chose qui accompagnait un bon pillage. Là, forcément, cela n’avait pas le même goût. Autant dire que les sentiments de Melba de Turin étaient fort proches des siens. Elle s’en voulait presque d’avoir mis le doigt sur le rôle d’interface de l’église mirandaise. Certes, elle n’était pas qu’une meurtrière et une aventurière mais l’idée de continuer à démonter cette église pendant plusieurs jours commençait à lui déplaire.
- Chevalier, fit-elle, que diriez-vous d’essayer autre chose ?
- Essayer quoi ?
- Une autre manière d’abattre cette église une fois pour toute.
Au regard que lui lança le cadet des Grime, Melba comprit qu’elle avait suscité un intérêt certain chez son partenaire.
- Il y a cinq mois, une de mes connaissances m’a confié cette poudre en me disant qu’elle s’enflammait facilement et qu’ensuite elle détruisait les rochers les plus durs. Ne croyez-vous pas qu’il est grand temps que je vérifie ses dires pour savoir s’il s’est moqué de moi.
- Cette poudre noire pourrait mettre à bas les murs de cette église ?
- Elle vient de Cathay et ce sont des marchands arabes qui l’ont ramenée. N’en avez-vous point entendu parler lors de votre séjour en Terre sainte ?
Killian de Grime hocha la tête.
- C’était une légende… Quelque chose que nous n’avons jamais pu vérifier.
- Fort bien… Nous vérifierons donc ensemble.
Le sourire de Melba de Turin était double. A la fois terriblement féminin et véritablement carnassier. Cette femme ne rêvait que de coups d’éclat.
- Ah ! s’exclama-t-il… Si j’étais plus jeune !...
- Pas de propositions malséantes, je vous en conjure, seigneur Killian. Vous oubliez que j’ai voué ma vie à Dieu et que vous avez voué la vôtre à votre épouse.
Entendre que la meurtrière avait fait don de son existence au Seigneur était du plus grand comique. Killian de Grime se contrôla assez pour ne point éclater de rire à cette assertion incongrue, il se contenta d’un petit rictus imperceptible. Oui, indubitablement, l’aventurière lui plaisait…
Mais elle, efficace comme dans tout ce qu’elle faisait, avait déjà commencé à répandre la poudre noire le long des murs du transept.
- Le sire de Chauzadir risque de ne pas apprécier car si le prodige annoncé se produit, il n’aura que des ruines inutilisables pour reconstruire son église.
Killian haussa les épaules. A vrai dire, il se moquait bien de ce qu’on avait pu promettre à son ancien compagnon de croisade. Si Gaétan n’avait point laissé son âme et son corps se ratatiner sous le poids des ans, jamais le Diable n’aurait pu débarquer en utilisant l’église paroissiale de son domaine. Il l’aurait attendu son fléau d’armes à la main et, il en était certain, Satan aurait passé un sale quart d’heure… Ce qui aurait évité tous les tracas, soucis et autres inquiétudes avec lesquelles il fallait vivre depuis plusieurs jours.
- Puis-je vous déclarer ma flamme ? demanda Killian de Grime en montrant la torche qu’il était allé récupérer.
- Sans aucun souci… Enflammez-moi tout ceci mais ensuite il vous faudra vous éloigner promptement. Car si les choses se passent ainsi qu’on me l’a dit, vous pourriez vous retrouver en position fort délicate.
- Que voulez-vous dire ?
- Qu’il doit être largement possible de démembrer une créature du Seigneur sans le soumettre au supplice de la roue. Si un mur succombe à cette poudre magique, imaginez ce qu’il adviendra de vous si vous ne vous retirez pas assez vite.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 15 Fév 2015 - 19:53

Au XIIIème siècle, l’idée de « visiter » une église comme on le ferait aujourd’hui ne serait venue à personne. Il ne se trouvait que quelques mécréants notoires pour pénétrer dans ces lieux saints à cheval et procéder à quelque rapide rapine. Telle ne pouvait être l’attitude de nos amis pèlerins quand bien même leur venue en ce lieu ait été motivée par la nécessité de dérober un objet sacré.
A la suite de Crépin de Bazétage, la princesse Podane et ses compagnons de route – hormis Géraud Prat-Saunier qui gardait les chevaux – pénétrèrent dans la crypte de l’église qui abritait les reliques sacrées. Il fallut pour cela faire preuve de générosité et donner au profit du clergé desservant.
- Ce sont des deniers crétois, fit remarquer Podane. Cela ne pose pas de problème ?
- Point, répondit le prêtre. A Jérusalem, nous sommes parfaitement œcuméniques sur le plan monétaire.
- Alors, tant mieux ! enchaîna dame Katy… Car nous n’avons plus de pias…
Un regard noir de Mi-Mai lui imposa silence. L’état de leurs finances n’avait pas à être connu d’un inconnu. A plus forte raison d’un Bazétage qui, les chiens ne faisant pas des chats et les poissons rouges des truites de Schubert, devait être aussi vénal et infréquentable que son sinistre géniteur.
- Vous souhaitez peut-être rester seuls pour vous recueillir et prier ? demanda le prêtre.
La proposition était on ne peut plus séduisante. Bien évidemment, nos amis ne songeaient nullement à violenter un homme d’Eglise, fut-il de Bazétage, en plus du vol qu’ils s’apprêtaient à commettre. S’il s’éloignait c’était mieux.
- Encore faudrait-il que nous sachions au préalable qui nous prierons, fit la comtesse de Vivarais. Pourriez-vous a minima faire les présentations ?
- Sans doute, sans doute… Même s’il serait peut-être plus pratique de vous laisser un descriptif complet sur parchemin…
- Que nous ne pourrions point lire, observa dame Katy avec sa rage habituelle. On n’y voit goutte dans cette crypte.
- Il faudrait donc aussi prévoir un éclairage…
- Ou bien mettre la crypte dans le chœur plutôt que dessous…
- Que ne demandez-vous tout ceci à notre souverain pontife ? s’énerva Crépin de Bazétage. Peut-être qu’il vous écouterait… Moi j’ai renoncé… Croyez-vous être les premiers à vous plaindre du manque d’agréments de ce lieu ?... Mais je prends bonne note de vos observations. Je vois que j’ai en face de moi des personnes de qualité. D’habitude, les pèlerins se précipitent vers le premier reliquaire venu sans poser la moindre question. Vous essayez de prier de manière intelligente, ce n’est pas commun.
- De grâce, monsieur de Bazétage, ne prenez pas la mouche… Nous ne faisons que des observations pour permettre l’amélioration de votre mission et la renommée de votre église. Si vous ne prenez pas soin des personnes qui viennent prier chez vous, ne vous étonnez pas que tout le monde aille vers le Saint-Sépulcre.
- En plus, c’est fléché pour aller là-bas, rajouta Mi-Mai.
- Eh bien, je mettrai mon énergie à rédiger un petit guide pour les pèlerins. Mais ne vous étonnez pas à votre tour si, à votre prochaine visite, on n’accepte plus les deniers crétois. Ca va augmenter les coûts et il est impensable d’épuiser les ressources de la paroisse pour le bien de gens qui ne sont même pas d’ici.
- Cela va sans dire, intervint la princesse dont les mots apaisants mirent fin à l’inflammation générale. Alors, monsieur le prêtre, quelles sont ces reliques ?
- Eh bien, ici, vous avez l’œil gauche de saint Jean-Marie le Breton… Là, un jeu d’orteils de saint Hubert des Arpions… Là, un morceau de la tunique de notre sainte mère Denis…
- Il est bien blanc ce morceau de tissu, fit remarquer dame Katy qui avait poussé la curiosité jusqu’à ouvrir le reliquaire en inox.
- C’est que notre sainte mère Denis était une véritable vedette du lavage. Le tissu reste blanc et immaculé depuis des siècles. Un miracle !
- Ca c’est vrai ça, confirma Philippa qui – durant son court passage comme moniale – avait étudié ses saints et ses saintes par cœur.
- Et ce grand reliquaire ?
Crépin de Bazétage se signa avec la plus grande déférence avant de répondre.
- C’est le saint Grill !...
S’il n’avait point fait aussi sombre dans la crypte, il aurait pu voir quatre paires d’yeux se mettre à briller avec la plus grande intensité.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 17 Fév 2015 - 0:15

Tous les échos de la Gascogne répétèrent en le démultipliant le fracas de l’explosion de Notre-Dame de Guybéhar. Un souffle aussi chaud que s’il avait été exhalé par le Démon lui-même sauta au visage de Melba de Turin et de Killian de Grime, manqua les faire choir en arrière tandis qu’un nuage de poussière rougeâtre se mettait à tourbillonner autour de l’ancienne église.
- Je m’attendais à quelque chose dans ce goût-là, fit la jeune aventurière, mais pas avec cette violence…
- Cette poudre noire est effectivement dévastatrice et je ne peux que vous remercier, demoiselle Melba, de m’avoir fait prendre du recul.
La poussière commença à se déposer lentement. On entendait derrière le nuage choir les dernières briques, retomber les éléments de charpente, s’écraser violemment au sol les vitraux colorés représentant Notre-Dame de Guybéhar nue dans une mare ou assise occupée au milieu d’une église (à moins que ce ne soit le contraire).
- Que se passe-t-il ? demanda le chevalier d’Agnan en surgissant, hirsute et couvert lui aussi des minuscules résidus de briques soufflés par l’explosion.
- J’ai accéléré le travail de déconstruction, lança avec fierté Melba de Turin.
Un à un, les membres de l’équipée arrivaient, les tympans froissés par un vacarme auquel ils n’étaient point habitués. Leurs regards disaient surprise, étonnement, consternation à l’exception de celui de Justin Bibor qui se demandait si les réserves de nourriture n’avaient point été souillées par la tornade rougeâtre.
Le nuage de poussière qui s’était troublé un instant disparut soudain comme aspiré par le sol. Il n’y avait plus que quelques morceaux de murs debout émergeant péniblement d’un monceau de gravats.
Et couronnant le tout, deux, puis trois, puis quatre, créatures immondes, spectres rougeoyants aux visages éclairés de flammes ardentes.
- Ma fille, murmura le nonce Ancellito, je ne suis pas sûr que votre idée ait été la meilleure. La grille a été ouverte. L’invasion de la Terre par les forces du Mal va commencer encore plus tôt que nous ne le craignions.
- Monseigneur, il ne me reste plus qu’à porter remède moi-même aux torts que je viens de faire à la Chrétienté.
Avant que Killian de Grime ait pu l’en empêcher, l’aventurière s’était saisi de Rafarinade, l’épée du chevalier, et partait crânement à l’assaut.

Voler un bien appartenant à l’Eglise, une relique remontant à l’époque du prophète Jésus, n’était pas chose aisée pour les consciences chrétiennes de Podane et de ses amies. Il eut fallu une Melba de Turin ou un Killian de Grime pour passer outre la crainte d’un châtiment céleste mais, comme nul ne l’ignore, ils étaient (bien) occupés ailleurs.
Chacun s’imaginait foudroyé au moment de se saisir du Saint-Grill… A moins qu’une infirmité se déclare immédiatement. Cécité fatale, perte de l’ouïe ou amputation des quatre membres, que n’imaginaient-ils pas de terrible et de définitif ?
La princesse fut la première à oser approcher la main de la relique. La lourde pogne de Mi-Mai lui barra le chemin.
- Non, princesse, ce n’est point à vous de faire cela. La pureté de votre cœur se mariera mal avec cet acte impie.
- C’est ça, grogna dame Katy, il va encore falloir que ce soit moi qui fasse le sale boulot. On aurait donc tendance à oublier que je ne suis plus une servante mais que je porte un nom auguste…
- Auguste dans un quadrilatère perdu sur un plateau que les grands chemins prennent bien soin d’éviter, persifla Philippa qui savait que le comté de Vivarais était d’une toute autre importance que la terre infinitésimale sur laquelle « régnait » dame Katy.
- Cela ne peut être que moi, fit l’écuyer souhaitant couper court à la querelle qui menaçait de se rallumer entre les deux compagnes de route de la princesse.
- Et s’il survenait quelque chose de néfaste pour toi, brave écuyer, comment pourrais-je savoir la raison pour laquelle mon grand-père voulait que sa descendance vienne un jour ici guidée par toi ?
- Vous le saurez d’une manière ou d’une autre. Il n’y a pas plus mauvais secret que ceux qui trainent dans les familles.
Mi-Mai posa la main sur le Saint-Grill et tenta de l’attirer vers lui. Dans un mouvement inattendu, c’est lui qui se trouva propulsé vers la relique. Il y resta collé quelques secondes avant de pouvoir se dégager enfin.
Mais lorsqu’il eut lâché le Saint-Grill, l’écuyer se mit à agiter frénétiquement ses bras et ses jambes comme si le Diable s’était emparé de son corps et lui dictait une suite de mouvements incongrus et inesthétiques. Une danse pathétique et lugubre qui semblait présider à une perte totale de contrôle de l’écuyer sur lui-même.
Dame Katy se jeta à genoux pour prier. Dame Philippa resta interdite. La princesse Podane se maudit de ne pas avoir touché la relique avant le fidèle écuyer.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 17 Fév 2015 - 17:16

La reine Blanche entendit le lourd choc des bottes du chevalier de Rochereau dans le couloir menant à sa chambre. Elle eut l’impression que son cœur allait s’arrêter dans sa poitrine opulente. Mariée fort jeune à un époux qu’on lui avait choisi pour des raisons politiques, elle n’avait jamais eu l’occasion ni même l’envie de se donner à un autre homme. Mais le seigneur Léon de Laplace de Rochereau suscitait en elle des sentiments troubles qu’elle ne parvenait pas à réprimer.
Elle ne pouvait oublier sa première apparition, trois jours plus tôt, au milieu d’une délégation de seigneurs gascons venus – comme souvent – récriminer contre leur suzerain théorique, le roi d’Angleterre. Il les dominait tous d’une bonne tête et sa chevelure, rousse comme les blés roussis par un incendie, le nimbait d’une auréole étrange. Il se dégageait de lui une odeur animale relevée de senteurs épicées comme s’il s’était baigné la veille du côté de Cathay à l’autre bout du monde. Comment avait-elle osé lui demander de demeurer après le départ de la délégation gasconne ? Elle qui ne manquait pas d’assurance s’était entendue bredouiller ces quelques mots bancals auxquels l’énigmatique seigneur avait répondu par un agenouillement muet mais chargé d’une satisfaction qui n’était pas vaine.
La suite avait été une discussion à bâtons rompus sur les affaires du royaume. Le sire de Rochereau avait pourtant montré une inquiétude croissante en écoutant la reine Blanche.
- Serait-il possible que personne ne vous ait mise au courant, ô ma reine ? avait-il dit enfin tandis qu’elle disait pis que pendre du comte de Toulouse Raimond VII.
C’est alors qu’il avait indiqué à la souveraine que le Diable avait élu domicile sur Terre depuis plusieurs jours et que son arrivée s’était faite au sein même du royaume de France non loin de ses propres domaines près du port de Roncevaux. Elle l’avait écouté bouche bée raconter comment des incendies gigantesques avaient ravagé la Gascogne du sud pour accompagner l’arrivée du Malin, comment le soleil s’était couvert de nuées étranges et la peur du bon peuple qui avait appelé à la rescousse ses légitimes souverains du côté de Londres. Lesquels ne semblaient point décidés à venir.
La reine était intrépide et convaincue des devoirs de sa tâche. Si sœur Trisquelle ne portait pas cette princesse dans son cœur, c’était à tort car, choisie par la grande Aliénor d’Aquitaine, elle possédait nombre de qualités éclatantes qui en faisaient une énergique maîtresse du royaume tandis que son époux guerroyait dans le sud.
- Laissez-moi trois jours pour me préparer et je vous accompagne jusqu’en Gascogne pour porter secours et charité au brave peuple gascon.
- Mais, ma reine, et le Diable ?...
- Le Diable ? s’était-elle exclamée avec des trompettes guerrières dans la voix, j’en fais mon affaire. Nous partirons seuls mais, par un prompt renfort, en levant le ban et l’arrière-ban au passage, nous serons des milliers en arrivant au port.
Le sire de Rochereau l’avait chaleureusement congratulée pour cet élan généreux auquel seraient sensibles les gens de sa province. Au fond de lui-même, il s’était félicité d’avoir su convaincre à si peu de frais la souveraine du plus puissant royaume de venir honorer de sa présence le prochain mariage de son maître.
Et voilà que ce beau seigneur roux venait la chercher pour la jeter dans une aventure aussi périlleuse que palpitante, une aventure palpilleuse en quelque sorte.
- Ô ma reine ! Etes-vous prête ?
- Je le suis, seigneur de Rochereau. Mes chevaux sont sellés…
- Vos chevaux ? s’étonna-t-il.
- Mes chevaux, confirma la souveraine. Il y en a un pour moi, un pour ma dame de compagnie, la sémillante doña Sendeouiche qui est venue avec moi de Castille en mes jeunes années, et une bien sûr mon petit Louis.
- Comment ? Vous souhaitez amener avec vous l’héritier de la couronne ?... Mais madame, c’est folie !
- Folie ou pas folie, trancha la reine Blanche, c’est comme ça. Jamais sans mon fils !

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 28 Fév 2015 - 1:19

Melba de Turin était une meurtrière à la folle fierté. Consciente d’avoir ouvert par son imprudence la grille menant à l’Enfer, elle ne voulait laisser à personne le soin de repousser l’invasion. Elle dut cependant très vite admettre que sa fierté et sa témérité ne seraient point suffisantes. Même avec le secours du seigneur d’Agnan, habile pourfendeur d’Anglois, du comte de Grime qui maniait son épée de secours – Villepine – avec autant de dextérité que Rafarinade et même avec un bon coup de mains de Justin Bibor – qui pouvait être efficace lorsqu’il avait l’estomac plein - les créatures diaboliques menaçaient de les submerger.
Mais à quoi ressemblaient-elles au juste ces créatures étranges venues du monde souterrain ? Eh bien ces démons avaient le sinistre point commun d’être entièrement rouges (à l’exception d’une culotte large et noire qui cachait leurs attributs intimes, signe que Satan avait un minimum de décence). Leurs visages étaient traversés de flammes ardentes et leur musculature, réduite en apparence, valait bien celle de solides guerriers blanchis sous le harnais. Petit détail, au demeurant sans grande importance, ils étaient littéralement invulnérables aux coups frappés, de taille ou d’estoc, par les armes des humains. Aussi, comme le flux ne se tarissait pas, ils furent bientôt cinq mille en arrivant au… Non, pardon, excusez-moi, je crois que je confonds, j’ai déjà évoqué cette situation cornélienne… Ils étaient donc un certain nombre, pour ne pas dire un nombre certain, à couvrir de leurs enjambées roides le dallage soufflé et éventré de l’ancienne église Notre-Dame de Guybéhar.
- Ils vont succomber ! s’écria sœur Trisquelle qui observait à distance l’inégal combat entre le Bien et le Mal.
Elle se tordait les doigts nerveusement oubliant qu’elle avait de l’arthrite, de l’arthrose et de l’artériosclérose.
A ses côtes, le nonce Ancelitto regrettait de ne plus posséder la moindre portion de cette espèce de crème qui permettait de voyager dans le temps. Une noisette, une toute petite noisette, aurait suffi à le ramener une heure plus tôt et à empêcher que Melba de Turin mette en œuvre son utilisation de la poudre noire.
- Je sais comment faire pour les arrêter…
Ils se retournèrent pour voir qui avait parlé. Ce qui prouve à quel point ils étaient, eux-aussi, dans l’affolement le plus complet. Une seule personne était encore avec eux. La baronne de Saint-Dieu.
- Baronne ?...
- Détachez-moi et je renverrais ces maudits démons à leurs chères étuves (euh, celle-là aussi je l’ai déjà faite, non ?).
- Que nenni, baronne ! Vous êtes des leurs désormais !
- Si je suis des leurs, alors je suis un leurre. Et si je ne le suis plus désormais c’est parce que vous êtes désarmés.
Il fallut le recours rapide à un traducteur instantané pour décoder les paroles aussi nébuleuses qu’ambigües de la baronne. Celui-ci, du nom de Gougle, permit aux deux ecclésiastiques de mesurer la chance qui s’offrait à eux. En ouvrant la grille et en laissant les petits démons se ruer dans le vaste monde – quand bien même il restait circonscrit pour le moment au seul ancien pavage de l’église – des transferts d’énergie subtils et complexes s’étaient effectués. Les forces mauvaises introduites par Satan dans le cerveau et le cœur d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avaient été aspirées par les créatures enflammées et transformées en une puissance visiblement invincible.
- Qu’est-ce qui nous dit que ce n’est point un de vos tours de cochons ? questionna sœur Trisquelle qui, ayant déjà eu l’occasion de converser avec la baronne, connaissait sa versatilité extrême et ses ruses de renard argenté.
- Ralliez-vous à mon panache blanc ! lança celle-ci. Vous le trouverez toujours sur le chemin de… Sur le chemin de…
L’inspiration prophétique de la baronne se brisa dans un inélégant manque d’inspiration. Il faudrait, comme les plus savants d’entre vous le savent, attendre plusieurs siècles avant que le roi Henri IV ne trouve une chute à cet exorde enflammé.
- Dites-nous ce que vous comptez faire maintenant ?
Bien que couchée sur le sol, Saint-Dieu réussit à toiser le nonce de toute sa longueur.
- Si vous n’aviez pas la tête aussi pleine de ce fatras de religion, vous vous concentreriez sur l’utile. Quel élément est totalement incompatible avec ces créatures ?
- Sûrement pas la terre, remarqua avec justesse sœur Trisquelle, ils en viennent !
- L’air ne semble point les incommoder, poursuivit le nonce.
- Donc il reste ?... triompha sans modestie aucune la baronne.
- L’eau !...
- Mais il n’y a point d’eau ici. Nous sommes sur une hauteur et la rivière passe au bas des remparts…
- Et, compléta le cardinal Ancelitto, celle qui était dans le baptistère a été vidée…
- L’eau viendra donc du ciel, expliqua la baronne… Si vous me détachez et me laissez invoquer certaines puissances maléfiques qui feront tomber la pluie…
- L’eau suffira à éteindre la menace ?
- Oh, votre Eminence ! Si vous le souhaitez, vous pourrez toujours bénir les gouttes pour les rendre plus efficaces. Je sais bien ce que je dis, allez… Chat échaudé craint l’eau froide… Mais démon enflammé y laisse sa peau…
Un silence.
- Détachez-moi !
Un nouveau silence plus lourd, seulement troublé par les hurlements montant des combats… Ce qui a vrai dire remettait largement en cause la notion même de silence.
- Détachez-moi !!!
N’y tenant plus, la mère supérieure attrapa le petit couteau qu’elle serrait toujours contre elle depuis que la troupe remontant du sud des Espagnes avait été confrontée à d’incessantes attaques. Le petit couteau à la lame durcie au feu de bois de Tolède attaqua sans trembler la grosse corde qui transformait la baronne en saucisson à l’ancienne.
- Et maintenant, faites pleuvoir !
- Fastoche ! Bientôt ici ce sera la pistoche ! s’exclama Saint-Dieu en brandissant un index rageur et un majeur qui ne l’était pas moins vers les cieux… Par saint Jillopétré, par saint Baudin-au-crâne-lisse, écoutez ma requête… Pertubationa Atlantica Venum Pissare Surnou !... Anticyclonus Açorus Casse-toi vitus ! In ça coule là ça coule au rhum…
De gros nuages noirs, lourds d’une encre transparente et humide, se mirent à se former sur les montagnes. Ils se groupèrent comme une armée avant d’entamer une marche sus à l’ennemi, tonnèrent pour annoncer leur arrivée et défilèrent comme à la parade pour venir crever au-dessus de sœur Trisquelle.
- Mais !!! Pourquoi ils me visent à moi ?
- Pardon, s’excusa la baronne qui commençait à voir l’eau dégouliner des épaules de la moniale en direction de ses propres genoux. J’avais oublié que les nuages recherchent en priorité les terrains sur lesquelles ils ont l’habitude de crever. Votre chère principauté bretonne n’est-elle point sujette à de fortes pluies ?
- Si fait, répondit la mère supérieure en battant des cils pour chasser l’eau qui embuait son regard.
- Et alors ?
- On s’y fait !
- Eh bien, courrez sus à l’ennemi brûlant, vous entrainerez avec vous cette pluie battante et vous battrez à vous seule la horde du Malin.
Sans hésiter le moins du monde, sœur Trisquelle marcha vers la zone des combats devançant l’épais cortège nuageux et les rideaux serrés d’averses qui l’accompagnaient. Elle ignorait que désormais, où qu’elle aille, les pluies seraient ses plus fidèles partenaires de voyage.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 2 Mar 2015 - 23:54

On peut toujours imaginer que ce fut une intervention divine qui calma les trémoussements pathétiques de Mi-Mai. On peut… Mais avouez qu’il serait quand même étrange que le Ciel fît preuve de tant de mansuétude à l’égard d’un manant assez quelconque pris sur le fait au moment de s’emparer d’une des reliques les plus signifiantes de toute la Chrétienté. Hormis les épines de la Couronne du Christ qui s’étaient multipliées aux quatre coins des terres chrétiennes, quelques ossements d’origine douteuse mais toujours vénérées avec passion, le Saint-Grill était le Graal des adeptes du Christ.
Lorsque Mi-Mai s’apaisa, ses compagnes de route s’entre-regardèrent avec un mélange d’émotion, de soulagement et d’inquiétude. Comment allait-on se saisir de l’objet saint sans en passer par les transes effrayantes auxquelles elles venaient d’assister ? Et d’ailleurs était-il encore judicieux d’essayer de s’en emparer ?
- Partons ! lança Katy-Sang-Fing. Ce Saint-Grill me met sur des charbons ardents !
- Pour une fois, je suis d’accord avec dame Katy, assura Philippa de Vivarais. Je brûle du désir de rentrer chez nous…
- Allons, allons, tempéra la princesse Podane. Il n’y a pas le feu… Soucions-nous d’abord de ce pauvre Mi-Mai.
Le lecteur attentif et régulier reconnaîtra bien là le caractère fort chrétien de Podane de Grime. Le lecteur distrait et peu concerné pensera peut-être que ce n’était qu’un moyen pour gagner du temps. Ce en quoi ni l’un ni l’autre n’auront forcément tort.

- Où est la reine ?
Cette simple question, d’abord murmurée, se mit à courir, enfler et devenir tempête. De bouche à oreilles, elle escalada les fortifications du palais pour atteindre le commun petit peuple de la ville. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire en langage des sourds, la nouvelle avait atteint toutes les oreilles et, devant le mystère insondable de cette disparition, il fallut passer du bouche à oreilles au bouche à bouche pour ranimer une partie de l’opinion pâmée devant un tel scandale.
Car, bien évidemment, « on » savait que la reine Blanche n’était point partie seule. A ses côtés chevauchait un beau cavalier aux cheveux roux… Enfin, certains l’avaient vu blond et d’autres brun… Pour certaines prunelles, il était grand quand pour d’autres, moins attentives peut-être, il était finalement assez rachitique et étriqué. D’ailleurs, était-il vraiment seul à accompagner la reine dans cette fuite étrange ? Pour certains iris, ils étaient encadrés de toute une escouade de chevaliers portant les armes du roi anglais quand pour d’autres, l’escapade s’était faite en tout petit comité et sous la bannière du pape.
Est-il nécessaire de préciser que là où certains avaient vu les chevaux partir vers le Septentrion, d’autres les avaient aperçus prenant la route vers l’Est ? D’aucuns auraient mis leurs mains à couper qu’ils cavalaient vers le Couchant et auraient sans vergogne coupé la langue de ceux qui osaient affirmer qu’en fait ils filaient cap au Sud.
- Comment se faire une idée ? s’emporta le capitaine de la garde de la reine. Personne n’a vu la même chose.
- Envoyons des troupes dans toutes les directions.
La proposition de son bras droit n’attira aucune réaction de la part du capitaine. Vous écouteriez, vous, une partie de votre corps qui se met soudain à vous donner des conseils à haute voix ?

La pluie du matin fit son effet. Douchés dans leurs envies de conquête, les spectres mortifiés s’en retournèrent sans demander leurs restes (je veux dire les morceaux de corps décharnés qu’ils avaient abandonnés au contact des lames bien trempées, elles aussi, des épées Rafarinade et Villepine).
- Victoire ! lança Killian de Grime en brandissant vers le ciel Villepine encore fumante d’avoir frotté le dos des spectres infernaux.
Geste funeste car il attira vers lui la foudre jaillie par surprise d’un nuage plus noir que les autres. Un nuage pas très clair qui lançait des éclairs dans un ciel redevenu clair aussi vite qu’il s’était chargé de pluies.
Fort heureusement, sœur Trisquelle étant à proximité du foudroyé, un crachin XXL éteignit aussitôt l’incendie qui s’était allumé dans la chevelure et la barbe du chevalier. Plus de peur que de mal.
Ses amis se pressant autour de lui pour le soutenir, Killian de Grime rua dans les brancards avec d’autant plus d’aisance qu’on n’en avait pas fait venir.
- Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je vais bien !...
- Mon fils, fit le nonce, vous êtes encore blessé…
Associer les termes de « mon fils » et de « encore blessé » prouvait avec certitude que le nonce Ancelitto avait sans le savoir des dons de prophétie en matière tennistique. Plus de mal que de peur.
- Je ne suis point blessé, éminence… Au contraire… Au contraire… Mon esprit s’est ouvert et j’ai vu… J’ai vu…
- Qu’avez-vous vu, mon maître ? questionna Justin Bibor.
- Oh oui, oui, dites-nous ! minauda Melba de Turin qui, parfois, arrivait à ne point oublier qu’elle était femme et donc curieuse comme une pie.
- J’ai eu une révélation !...
- Mais encore ?!...
- Podane est en la belle Jérusalem et, comme moi à l’instant, elle est confrontée aux feux de l’Enfer et du Ciel…
Il y eut, il faut bien le dire, quelques sceptiques et un grand déçu. Justin Bibor avait imaginé que son maître avait aperçu dans cet éclair la fin prochaine de leur périple, un retour paisible à Grime d’où on ne bougerait plus jamais à l’avenir sinon pour quelques sorties destinées à aider à digérer cinq amples repas quotidiens. Plus de malles, plus de peurs.
- Et c’est tout ?
- Oui… La vision n’a duré qu’un très court instant.
- Il faudrait recommencer, conseilla sœur Trisquelle…
- Encore un éclair au choc, holà ! s’écria le chevalier. Vous voulez ma mère, ma mort…
- Point, mon fils !... J’aimerais comprendre comment vous avez pu entrapercevoir ce qu’il en est de nos amies alors qu’elles sont à des milliers de lieues de nous. Et pourquoi de telles visions nous sommes privés ?
- C’est que ma mère, telles les visions publiques, celle-ci n’a point de coupure entre les images… Il m’a bien semblé que Podane au milieu de grands écueils s’en revenait vers nous.
- Et qu’en déduisez-vous ?
- Que la lutte finale est proche. Groupons-nous et demain, nous sauverons le genre humain.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 4 Mar 2015 - 0:27

Chapitre 4
Mes fils, tôt…

- Nous ne devons pas le toucher !
C’était une pure évidence mais personne jusqu’alors n’avait osé formuler aussi clairement une telle proposition.
Il faut dire que par trois fois, Mi-Mai, n’écoutant que son courage et faisant parler son inconscience, avait porté la main sur le Saint-Grill. Même cause, mêmes effets. Il s’était à chaque fois mis à gigoter de manière grotesque.
- Ce maudit Saint-Grill donne la fièvre, renchérit dame Katy.
- La fièvre du mardi matin, tu parles d’un nom pour une maladie ! J’ai encore les articulations qui se démanchent d’avoir tellement secoué ma membrature…
La remarque de Mi-Mai renforça la détermination de la princesse Podane. A croire le Saint-Grill maudit ou porteur de fièvres, on ne gagnerait rien. Il fallait vaincre sinon la peur, du moins les effets terrifiants d’un contact entre une main humaine et le saint objet.
- Ce n’est ni une fièvre, ni une malédiction, trancha-t-elle avec le petit air buté qu’elle savait prendre pour interdire toute contradiction. Ces agitations frénétiques nous parlent…
- Que dites-vous, princesse ?
- Expliquez-vous, ce n’est pas clair.
La princesse Podane toisa de toute l’importance de son titre princier ses deux amies. Si elles ne comprenaient pas c’est qu’elles n’avaient sans doute pas le cœur et l’âme aussi purs qu’elle. Elle avait été capable de voir ce que les autres n’avaient pas remarqué. A chaque fois que Mi-Mai avait osé empoigner le Saint-Grill, il avait exécuté exactement les mêmes mouvements. On aurait pu imaginer que c’était un hasard mais Podane ne croyait plus au hasard depuis que… Depuis quand au fait ?... Elle avait l’impression que toute une partie de sa mémoire s’était vidée et que la fameuse référence n’y était plus référencée.
- Mi-Mai, reprenez le Saint-Grill en main !
- Mais, princesse, vous venez de dire…
- Je sais ce que je viens de dire, brave écuyer, mais je te rassure… Si ces dames sont attentives comme je vais l’être, ce sera la dernière fois.
Le courage n’avait jamais manqué au brave écuyer et, comme on l’a dit plus haut, il l’écoutait souvent. Pourtant, là, ce mardi matin, en la lointaine et sainte Jérusalem, il eut comme une répulsion soudaine pour tout acte de témérité. Au lieu de faire un pas vers le Saint-Grill, il en fit deux en arrière. Ce que voyant, la princesse Podane, sans hésiter et n’écoutant que son courage à elle et pas celui de son voisin, prit à pleines mains la relique la plus sacrée de l’église Saint-Ducros.
Aussitôt, elle se mit à s’agiter, levant les bras, se courbant, dessinant dans l’air des signes cabalistiques ou du moins fort incongrus pour une dame de si noble naissance.
- Alors ? fit-elle, lorsque, épuisée et le front couvert de perles de sueur, elle eut l’énergie de questionner ses compagnes. Qu’avez-vous vu ?
- Au début, fit Philippa, vous avez levé le bras droit et envoyé le bras gauche vers la gauche.
- A la fin, vous aviez les deux bras tendus vers le ciel et le corps incliné, nota Katy.
- Et entre, vous avez fait partir vos bras à l’opposé, un vers le haut, l’autre vers le bras tout en inclinant votre buste…
- Et alors ?...
- Et alors, s’énerva Philippa, je ne comprends rien à vos théories… En quoi ces gestes nous parleraient-ils ? Ce ne sont que des mouvements à s’en casser le corps…
- Justement… Des mouvements du corps… Comme rythmés et possédant leur propre cadence. Ne voyez-vous point qu’il s’agit d’une danse ?
- Une danse ! s’exclama dame Katy… Quelle drôle idée que voilà ! Personne ne danse comme cela à notre époque. C’est une agitation barbare et compulsive, voilà tout…
- Non, non, continua Podane en s’entêtant dans la lecture du fil qu’elle avait réussi à prendre dans l’écheveau complexe de toute cette histoire. C’est une danse, j’en suis bien assurée… La danse du Saint-Grill !...
Le narrateur a-t-il vraiment besoin d’expliquer au lecteur comment cette simple phrase fut honteusement déformée au cours des siècles portant au crédit d’un certain Gui le bénéfice de l’invention des danses modernes ? Non ?... Alors, poursuivons.
- Philippa, commanda la princesse, reprenez la pose s’il vous plait que j’ai mimée en premier lieu.
En renâclant quelque peu, la comtesse de Vivarais s’exécuta.
- Que voyez-vous ? reprit Podane.
- Deux bras terriblement tendus, commença dame Katy…
- Et ça tire et ça fait mal, poursuivit dame Philippa.
- Serait-il possible que vous ayez oublié ce que vous ont appris nos bons moines ?
- Vous savez bien qu’on ne m’a appris que parce que j’étais avec vous en tant que sœur de lait, rappela dame Katy avec amertume. On ne m’a donc fourni que des savoirs frelatés pour ne point me hausser à votre niveau.
- Quant à moi, j’ai surtout appris le dessin en Italie.
- Oh, maugréa l’héritière des Grime, il n’y a pas plus molle cervelle que celles qui ne veulent pas se donner la peine de s’endurcir… Mi-Mai, cette position vous rappelle-t-elle quelque chose ?
- Si fait, madame la princesse… C’est exactement la position du cadran solaire du château lorsque midi approche…
Podane de Grime faillit défaillir devant une rage dedans son être qui la submergeait soudainement.
- Ceci est une lettre ! Ce que le Saint-Grill nous indique, ce sont des lettres… Des lettres qui s’enchaînent pour former un mot…
- Un L ! s’écria Philippa se remémorant soudain ses plus jeunes apprentissages sous la dure férule d’une moniale acariâtre et sévère.
- Le mot commence donc par un L… Mi-Mai, la lettre du milieu ?
- Tout tordu ainsi, cela pourrait être un S…
- Fort bien ! lança Podane… C’est ainsi que je l’avais lue également… Quant à la lettre finale, Katy-Sang-Fing ?
- Un H peut-être…
- LSH, cela ne veut rien dire, fit observer avec pertinence et un rien de roublardise dame Philippa.
- Vous sous-entendez, ma chère, que je ne sais point lire les lettres ?!
- Point ! Mais il me semble que je connais mieux mon abécédaire que vous… Ce n’était point un H mais un N… Deux barres verticales et une inclinée… Inclinée, entendez-vous bien la chose ?
- Soit, soit, consentit l’ancienne dame de compagnie de la princesse… L, S et N… Qu’est-ce que cela nous dit ?
- Que le mot est encore incomplet, se permit d’intervenir Mi-Mai. Vous avez à plusieurs reprises mis vos bras en forme d’ovale autour de votre corps… Comme s’il s’agissait d’un O…
- Où était-il ce O ?
- Vers la fin !...
- Tout à fait ! approuva dame Katy avec une frénésie décuplée. Le mot finit par SON…
- Et, après le L, il y avait ce geste que vous faisiez avec votre main… Comme si vous aviez une boule vissée au-dessus de la tête… Oh mon Dieu !...
La comtesse Philippa se raidit tout en exécutant de manière mécanique ce passage de l’étrange chorégraphie de la danse du Saint-Grill…
- S’il s’agit bien d’un I, le mot est LISON…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 4 Mar 2015 - 19:36

La patience est, on le sait, plus aisément accordée aux anges qu’aux diables. Raison pour laquelle, Satan ne tarda point à s’ennuyer en dépit de la touffeur désertique fort agréable dans laquelle il baignait aux portes de Jérusalem.
N’ayant rien d’autres à faire sinon attendre la sortie de la princesse Podane afin de pouvoir s’emparer d’elle et la conduire sur l’éperon rocheux de Mirande pour l’y épouser selon le rite satanique le plus commun, il avait d’abord commencé par semer la zizanie dans la région en dressant deux commerçants rencontrés sur le chemin l’un contre l’autre. Petite plaisanterie sans conséquence songeait-il mais le premier commerçant était juif et le second musulman. On sait ce qu’il advint de leurs relations dans les siècles qui suivirent.
Lorsque le musulman eut éborgné le juif et que le juif eut en retour tranché le bras gauche du musulman, Satan se désintéressa de la violence qu’il avait semée entre les communautés et se retira tout à sa joie sur une dune du Neguev. Là, sans perdre totalement de vue ce qui pouvait se dérouler aux sorties de Jérusalem, il s’allongea le dos dans le sable en fixant le ciel de son regard enflammé.
- Alors, vieux Seigneur des cieux ? Que penses-tu de mes projets ?... Tu ne dis rien, tu ne réagis pas, tu ne fais pas tonner ta grande voix… Aurais-tu déjà accepté ta défaite et prévu de me laisser cette planète pour aller tout recommencer ailleurs ?...
Comme si Dieu avait eu le répondant que Satan lui déniait, une trainée lumineuse brillante zébra l’azur pour aller s’éteindre quelque part du côté de Jérusalem.

La révélation du secret de la danse du Saint-Grill avait laissé les pèlerins en état de choc. Comment cette vénérable relique pouvait-elle connaître le nom de la nourrice à qui Podane, Philippa et Katy-Sang-Fing avaient confié leur descendance ?
- Il faut rentrer ! commanda Philippa.
- Rentrer, oui… Mais comment ?... Nous sommes parties depuis des semaines, nous avons vaincu cent périls… Et il nous en reste autant à endurer sur le chemin du retour, observa dame Katy. Et lorsque nous reviendrons, si nous y parvenons car les miracles ne durent généralement guère en cette saison, que trouverons-nous ? Nos enfants disparus ?…
- Pourquoi imaginer forcément le pire ? lança la princesse avec une assurance largement feinte. Ce grill nous indique peut-être tout simplement le nom d’une personne sur laquelle nous pouvons compter. Je connais Lison depuis des années, je ne peux pas croire qu’elle puisse nous être mauvaise.
- Si ce Saint-Grill a des choses à dire, on peut quand même imaginer que ce soit des recommandations importantes plutôt que des évidences. Ce qu’il nous dit c’est que votre Lison n’est point aussi fiable que vous l’imaginez…
- Mi-Mai, va apporter des soins rapides à nos montures et trouve de quoi nous nourrir pendant le voyage ! Nous repartons dans l’heure.
L’ordre un peu sec donné par la princesse Podane disait assez clairement à quel point ses deux amies n’avaient pas eu grand mal à la convaincre. L’écuyer sortit sans mot dire.
- Mais, ajouta Podane, je ne repartirai pas sans l’objet que je suis venue chercher.
Elle tendit la main pour s’emparer à nouveau du Saint-Grill.
- Ne vous donnez point cette peine, princesse !
Les trois jeunes femmes se retournèrent pour identifier cette voix qui ne correspondait qu’à une enveloppe corporelle informe dans la pénombre de la crypte.
- Ne cherchez pas, mesdames… C’est moi, Lison !
- Lison !... Où sont nos enfants ?
- En sécurité, ne vous inquiétez pas…
- Mais comment ?...
- Je me doute que vous avez beaucoup de questions à la commissure des lèvres, prêtes à jaillir, mais je ne puis pas forcément donner réponse à chacune d’entre elles.
- Lison ! Quel registre de langue ! Vous ne parlez point comme une nourrice !
- C’est que je ne le suis point, princesse. Vous donner mon nom véritable n’aurait pas grand intérêt pour l’heure. Prenons le Saint-Grill et partons.
- Vous ne pourrez p…
Et si ! Elle le put ! Sans trembler, sans se contorsionner, sans se disloquer le corps en nerveuses ondulations, Lison agrippa la relique et la serrant contre elle éclata de rire.
- Vous n’aviez pas compris ?... Le Saint-Grill ne se peut saisir que par une seule personne. C’est ce nom qu’il donne sous forme de mouvements apparemment désordonnés.
- Mais qui êtes-vous ?
- Pour faire simple, l’Envoyée du Ciel… Allons, il faut partir ! De grandes tâches nous attendent encore !
Comme elle disait cela, Mi-Mai pénétra dans la crypte en proie à la plus vive agitation.
- Ce maudit prêtre ne vaut pas mieux que son père. Il a volé nos chevaux !...
- Pas grave, nous n’en aurons pas besoin. Donnez-moi la main !
Quelques instants plus tard, cinq trainées lumineuses brillantes survolaient le désert du Neguev.
Et Satan, tout à ses rêves, n’y fit même pas attention…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 5 Mar 2015 - 17:43

Sur le pog de Mirande, le reflux des spectres infernaux n’avait été qu’une forme de partie remise. En effet, comment s’assurer qu’à la faveur d’un arrêt des intempéries, les créatures de l’armée de Satan n’allaient pas repointer le bout de ce qui leur tenait lieu de nez ?
- J’en ai assez de trimballer avec moi cet énorme nuage qui déverse son contenu sans cesse sur ma tête, avait râlé sœur Trisquelle.
- Que voulez-vous, ma mère ? avait répondu Melba de Turin. Il faut bien que la pluie s’arrête quelque part…
L’aventurière s’était attiré une réponse sous forme de haussements d’épaules. La moniale était visiblement de mauvaise humeur. Il faut dire que la pluie incessante et battante qu’elle endurait depuis une bonne heure ravivait son arthrose et son caractère misanthrope… sans lui donner la moindre envie de se faire une mise en plis.
- Il faudrait refermer la grille, observa non sans finesse Hamad ben Gali al-Zotto.
- C’est cela, pesta Melba de Turin… Et vous voudriez aussi qu’on reconstruise l’église tant que nous y sommes.
- Mon éducation musulmane m’inciterait plutôt à édifier une mosquée à la place…
- N’y pensons même pas ! intervint avec véhémence le nonce Ancelitto. Ce sont là constructions païennes et Satan s’y sentirait comme chez lui.
- Déboucher dans notre monde sous une église chrétienne ne l’a visiblement pas davantage chagriné, observa l’ancien interprète andalou.
A regret, le nonce ne répliqua pas. Le musulman avait raison. Satan n’avait que faire des fois qu’on dressait face à lui, il ne connaissait qu’une seule chose : son intérêt propre et quel qu’ait été celui-ci, la présence de l’autre côté de la grille infernale de tels spectres en armes disait qu’il était bien décidé à le voir satisfait. Alors, comme le nonce n’avait rien d’autre à faire sinon ruminer sa fureur et son inquiétude à la manière d’un bovidé dépressif, il décida de marcher jusqu’à une croix plantée à l’entrée du chemin d’Auch. Se jetant à genoux sans ménagement pour ses vieilles articulations, il implora le Très-Haut de faire un signe… Sans quoi il se sentait fort capable de cesser de croire en l’existence du Barbu éternel.
Abimé dans la récitation de ses prières, il ne vit point cinq trainées lumineuses brillantes incurver leur course aérienne pour venir se perdre à une lieue de là.

Ecrasé par la fatigue, frère Vilain s’était endormi sur le pont de la grosse barcasse qui le ramenait vers Paris. Des cris le réveillèrent alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Ces cris ne s’adressaient point à lui mais au marin qui menait l’embarcation contre le courant de la rivière de Seine.
- Holà du bateau ! D’où venez-vous ?
- Je m’en viens de Paris mais un tourbillon m’a mis la coque à l’envers, mentit le naute.
- Ah !... Et vous n’avez point vu un petit groupe de cavaliers longer la rive ?
- Difficile à dire… La nuit, il fait nuit et…
- Mais depuis le jour ? insista lourdement la voix depuis la rive.
- Des cavaliers… Des cavaliers… Il en passe beaucoup et dans les deux sens. Ne pourriez-vous être plus précis, chevalier ?
- Un homme, deux femmes et un enfant…
- Drôle d’équipage ! lança le marinier. Je n’en prendrais point de tel à mon bord.
- J’en conclue que tu ne les as point vus…
- Beau cavalier, si tel avait été le cas, vous pensez bien que j’aurais dégoisé là-dessus tout mon saoul. Pour vous être agréable…
- Et tu aurais fort bien fait car je suis Raimond de Burr, capitaine des gardes de la reine Blanche… Et me mentir serait un crime de lèse-majesté.
En entendant le nom de ce personnage qu’il connaissait bien – et qu’il admirait pour son courage insubmersible – frère Vilain se redressa et se mêla à la conversation.
- Monseigneur de Burr ? Me reconnaissez-vous ?...
- Par tous les saints, vous êtes frère Vilain de Saint-Romuald ! Où donc étiez-vous passé ? La reine Blanche vous avait fait demander avant de…
- Avant de ?... Avant de disparaître, n’est-ce pas ?... Car un homme tel que vous, qu’on surnomme l’homme de fer, n’aurait point quitté le service de la souveraine si elle n’avait point été en grave danger. Si vous errez sur cette route, c’est qu’elle n’est plus au palais et qu’elle est partie sans laisser de trace.
- Votre intelligence est si pénétrante, frère Vilain, que je m’en voudrais de penser plus outre de peur que vous ne lisiez en mon âme.
- Me direz-vous alors spontanément quels sont vos soupçons ?
- Un seigneur inconnu dont la reine s’était entiché depuis quelques jours… Le sire de Rochereau. Grand, roux et fort bel homme…
- Il est tout droit venu d’enfer, Rochereau… Il n’y a aucune place pour le doute sur ce point. Une sorte de grand lion, bel, fort… Il ne peut s’agir que d’un envoyé de…
Il baissa la voix pour ne pas prononcer trop distinctement le nom maudit.
- Je ne vois qu’une seule raison pour lui de vouloir ainsi entrainer une reine à sa suite. Il veut anéantir la descendance des souverains légitimes de notre siècle.
Le sire de Burr, homme fait d’une étoffe plutôt grossière, lui hurla depuis la rive de répéter. Frère Vilain fit la sourde oreille et se penchant vers le naute, lui murmura une question à laquelle il désespérait d’obtenir une réponse favorable.
- Votre barcasse ne peut-elle aller plus vite ? Il en va du Salut de la reine et de bien d’autres souverains de notre monde chrétien.
- Elle le peut, frère Vilain… Mais il vous faudra taire le prodige que vous allez voir.
Abandonnant son gouvernail, le marinier souleva une trappe et disparut à l’extrémité terminale de la cale. Aussitôt, la grosse barque se mit à filer plus vite que le vent vers Paris.
- Quel est ce prodige ! s’exclama le moine de Saint-Romuald.
- Ce sont les voyageurs clandestins présents dans une partie de la cale qui se sont mis à ramer…
- Et pourquoi ne ramaient-ils pas auparavant ?
- Pour que nul ne sache pas qu’ils étaient là…
- Certes, certes… Mais comment les avez-vous convaincus de ramer aussi vite ?
- C’est très simple, j’ai menacé d’en amener un sur le pont et de le faire monter sur le rebord de la coque avant de le pousser dans l’eau. Comme aucun d’entre eux ne sait nager, ils ont obéi…
- C’est une méthode fort peu chrétienne, mon fils… Mais diablement efficace si j’ose dire.
Parti au grand galop pour les rattraper, le sire de Burr n’était déjà plus qu’une tête d’épingle au loin.
- C’est ce que j’appelle transformer mon navire en « au rebord »…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 31 Mar 2015 - 20:29

Il serait long, pénible et passablement larmoyant de narrer par le menu détail les retrouvailles entre époux et épouses, entre amis et amies, entre camarades de luttes passées et compagnons d’affrontements à venir. Il serait tout aussi fastidieux de faire part de l’étonnement des uns et des autres sur le prodige consistant à effectuer en quelques minutes le trajet Jérusalem-Mirande par la voie des airs.
- Enfoncé saint Blairio, marmonna Romane de Saint-Dieu que la découverte de prodiges supérieurs à ceux qu’elle maîtrisait mettait toujours en rogne.
Aussi, porterons-nous notre regard pénétrant et, osons le mot, inquisiteur sur une plage océanique non loin de l’embouchure du fleuve Adour.
- Etes-vous bien assuré qu’il s’agit là du lieu que vous m’aviez annoncé, sir Hayvil ?
- Parfaitement, majesté… Nous sommes sur cette terre que les méchants conseillers de votre fils, au service des forces infernales, ont saisie au mépris de vos droits les plus sacrés.
Isabelle d’Angoulême, veuve de Jean sans Terre, n’en manquait pas (de terres) pour elle-même ayant retrouvé à son veuvage son comté angoumois, puis obtenu grâce à l’appui de son nouveau mari, Hugues X de Lusignan, de recouvrer les seigneuries de Saintes et Niort. Mais la dame était ambitieuse et en voulait bien plus encore. Puisque son fils régnait en Angleterre sous le nom d’Henri III et n’avait point d’épouse encore, elle estimait pouvoir toujours porter le titre de souveraine d’Angleterre et de duchesse d’Aquitaine. Raison pour laquelle elle s’était laissée convaincre par ce renégat anglais de venir saisir elle-même cette principauté basque.
- Ce sera du gâteau, avait-il dit avec un enthousiasme et un sourire martial auxquels elle n’avait su résister.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 1 Avr 2015 - 15:36

Lorsque le margrave Alfonz von Hilter se présenta devant les murailles de Catane, la moustache en bataille et la mèche au vent, il fit chou blanc ce qui le mit immédiatement en fureur. La reine Constance d’Aragon, épouse de Frédéric Hohenstauffen, empereur germanique et roi de Sicile, était défunte depuis plusieurs mois.
- Et la prochaine reine n’est point encore désignée ? tempêta-t-il auprès du premier marchand juif venu. Mais pourquoi ?!
- Notre seigneur, le roi, n’a que l’embarras du choix, expliqua le marchand de parfums. Alors, il prend son temps et il choisit.
- Mais il n’a pas à prendre son temps… Je dois voir la reine de Sicile !!! hurla von Hilter. C’est en l’espèce vital !!!
- Vital ?! Mais pour qui ?
- Mais pour moi… Je suis chargé de la guider jusqu’à un certain lieu où il y aura concentration de toutes les souveraines de la Chrétienté.
- Diable ! s’écria le marchand…
- Où ça ? répondit - plus qu’inquiet - le margrave…
- Non, c’est juste une expression… Mais calmez-vous enfin, vous êtes vraiment très agité.
- Dites-moi au moins qui sont les prétendantes à la couronne…
Un plan machiavélique venait de germer dans la cervelle mauvaise du margrave von Hilter. Puisqu’il ne pouvait pas amener « la » reine de Sicile, il conduirait sur le pog de Mirande toutes les souveraines potentielles de l’île. Ce serait bien évidemment plus compliqué et long à faire mais, au moins, il ne prenait pas le risque de retourner végéter pendant mille ans dans les chaudières de l’Enfer comme la plupart de ses congénères maudits.
- Vous avez de la chance, voyageur, je suis bien informé sur la chose ayant apporté il y a peu des parfums venus d’Orient au palais du roi Frédéric.
- Allons, cause ! Et vite ! Schnell !...
- Eh bien, il se chuchote que la plus à même d’épouser notre roi serait Claudia von Schiffer.
- C’est normal, fit von Hilter. C’est une Allemande !...
- Eh bien, non, ce n’est pas normal car quand, comme notre roi, on aspire à régner sur tout l’Occident, on n’épouse point une dame de ses domaines.
- Donc, ce n’est même pas un projet ?
- Même pas l’ébauche.
- Tant pis ! soupira le margrave furieux. J’irai quand même la chercher… Et où peut-on rencontrer cette noble dame ? demanda-t-il au marchand juif.
- Sur ses terres bavaroises d’Oppel…
- Et où est-ce ce Oppel ?
- En Corse !
- En Corse, ah ?!
Il y avait là quelque chose de terriblement dérangeant pour la logique brute de décoffrage du margrave. Comment des terres bavaroises pouvaient-elles être en Corse ? Ses connaissances géographiques n’ayant point été réactualisées depuis son dernier passage sur la Terre, il n’insista pas et se concentra sur les propos du marchand qui continuait à étaler les rumeurs.
- Il y a aussi la princesse danoise, Margret Tasdechair… Mais il paraît qu’elle est obèse et notre souverain, qui a bon goût et est très libéral, ne veut point en entendre parler.
- Le Danemark ? Hum, hum… Ce n’est point à côté de la Corse…
- Il se dit qu’une toute jeune reine pourrait convenir à notre seigneur. Elle vit en Orient et règne sur le royaume de Jérusalem, c’est la reine Isabelle…
- Isabelle de Jérusalem ?... Acht ! C’est encore plus loin !... Il faut que je parte tout de suite… Schnell ! Dites-moi s’il en reste encore d’autres !
- Une jeune princesse anglaise élevée en Aquitaine… Henriette de Bordeaux.
- Henriette de Bordeaux ? Schnell !!!... Acht, ça sent le pâté !...
- Et puis, il y a aussi une princesse flamande Eva Bruyne…
- Une Flamande aussi ?! Mais tout le monde ose donc candidater pour épouser le roi ?
- Oui. Même les Flamands osent… mais on dit qu’elle n’a aucune chance parce que c’est une grue.
- Grue ou pas grue, il faudra que tu y ailles Hilter, se dit le margrave épuisé par avance des voyages à venir.
Découragé, mais bien conscient qu’il ne pouvait se soustraire à sa mission, le margrave se sentit mal. Il manqua choir et ne se retint qu’à grand peine à l’épaule du marchand.
- Messire se sent mal ?
- Acht ! éructa le margrave von Hilter en défaillant à nouveau…
- Tenez ! Respirez ceci !
Le marchand colla entre les narines et la petite moustache du margrave un petit cube bleuté. Une simple inhalation ramena le faux seigneur germanique à lui.
- C’est du camphre, expliqua le marchand. C’est un produit qui nous vient de l’Orient le plus à l’est qu’on connaisse.
- Fort bien ! Je le garde !...
- Pardon, fit le commerçant, mais vous ne l’avez point payé…
- Je n’ai point besoin de le payer, sinistre parasite, c’est mein camphre !!!


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 2 Avr 2015 - 23:39

Les retrouvailles accomplies, il fallut bien en venir à la question qui piquait les lèvres de tout le monde.
- Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?
Chacun avait sa réponse. Pour Justin Bibor, il était évident que le mieux à faire était de retourner s’enterrer à Grime en quittant au plus vite ce pog sinistre. Au contraire, Melba de Turin prônait l’offensive à outrance, histoire qu’on en finisse avec cette aventure qui n’avait que trop duré à son goût. Ces deux attitudes ne surprendront guère le lecteur vigilant et le non-lecteur paresseux mais se tenant au courant par ouï-dire. En revanche, beaucoup s’étonneront de la position de la princesse Podane. Elle ne demandait pas à rejoindre au plus vite son fils enfermé dans le donjon souterrain de Rouen, elle ne cherchait pas à faire avouer à Lison les origines des prodiges qu’elle pouvait effectuer, elle ne priait pas son époux de l’entraîner dans quelque coin d’alcôve sombre pour mettre en route un petit frère ou une petite sœur à l’héritier de la seigneurie de Grime. Elle voulait ne point bouger de Mirande.
- Ma mie, fit observer le sire d’Agnan, cela n’est point raisonnable. Vous n’avez point vu comme nous les créatures malfaisantes qui jaillissaient du sol comme les syllabes de la bouche d’un bègue.
- On me l’a conté une fois et je n’ai point besoin qu’on le répétât pour mesurer le péril craché ainsi par la terre.
- Ma fille, intervint le nonce Ancelitto, je conçois fort bien votre détermination à combattre aux côtés de vos oncle, mari et amis, mais point n’est-ce là la place pour une dame telle que vous.
- Croyez-vous, votre éminence, que je puis m’en aller filer la quenouille quand le sol du royaume est ainsi menacé par des créatures infernales dont certains m’ont dit à mi-voix qu’elles étaient là pour moi ?
- Mon enfant, dit sœur Trisquelle en prenant doucement la princesse par le bras, ne vous mettez point martel en tête… Rien de ce qui arrive n’est de votre fait. Ce sont des méchants hommes qui ont ainsi suscité l’appel au Malin…
- Ne croyez point cela ! coupa avec autorité Lison. Le Diable n’attendait qu’une occasion pour tenter de prendre entre ses griffes les destinées du monde. Cette occasion lui aura été certes offerte par des imprudents mais nul n’ignore parmi les gens de mon sang qu’à chaque génération que Dieu fait, il se trouve une belle âme capable d’entrer dans les noirs desseins du grand barbouilleur des Enfers. Depuis longtemps, nous savons que la princesse Podane serait la grande tentatrice de ces années 1220…
L’héritière du sang béni ménagea un court silence avant de reprendre en fixant le nonce droit dans les yeux.
- Et ce quelles qu’aient été les manipulations subies par les temps qui nous ont précédés…
Celui qui avait été le pape Gilbert IV dans un autre continuum temporel ne put s’empêcher de frissonner. Qu’était-il donc sinon un infime moustique quand on le comparait aux forces infernales et à la puissance sidérante de Lucie ?
- Voilà pourquoi il importait tant qu’elle fut insupportable à regarder et insupportable à approcher…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 5 Avr 2015 - 21:26

Le palais royal était certes un beau palais mais, même s’il s’y trouvait de belles filles bonnes à marier, frère Vilain n’en avait cure. Tout ce qu’il voyait c’était l’intense désolation qu’avait semé la disparition de la reine. La chose étant désormais avérée, il se retira pour gagner le palais de l’évêque. Là-bas, il le savait, il aurait à sa disposition une somme de manuscrits et de grimoires susceptibles de lui livrer les clés de compréhension de ce charivari sans fin qu’était devenu le monde.
- Frère, vous voici donc revenu, fit Guillaume de Seignelay de sa voix chevrotante.
- Monseigneur l’évêque, je ne suis que de passage. Les événements que vous connaissez m’obligent à courir le royaume sans prendre repos ni repas.
- Et c’est un tort, frère Vilain… Et vous le savez, le tort tue… Même si ce n’est pas rapide. Venez donc déguster à ma table un peu de pâté de lièvre.
- Je ne puis, monseigneur. C’est de votre bibliothèque dont il me faudrait obtenir l’entrée.
- Cela ne presse pas. Venez vous attabler vous dis-je…
- Sans façon, répondit l’abbé de Saint-Romuald. Il est déjà deux heures de l’après-midi et je dois pouvoir reprendre ma route avant la fin de la nuit. Dieu me guidera vers l’Ennemi et, s’il m’aime un peu, m’aidera à le vaincre.
- Allons, allons, pas de vaine précipitation. Il ne faut pas chercher le maudit à quatorze heures. Prenez votre temps… Et puis j’ai besoin que vous me contiez les dernières étapes de votre mission. Pour ma part, j’ai à vous entretenir du sort terrible qui a enfin consenti à frapper deux des plus terribles ennemis de notre Eglise.
- Qui donc ?
- Ah, sourit l’évêque, vous voici donc curieux et du coup moins pressé… Allons, allons, passez dans mes appartements. Nous allons organiser un concile à deux et nous verrons si quelques canons ne viendront pas en souligner la tenue.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 9 Avr 2015 - 18:32

Les révélations de Lison finirent de me mettre le nonce mal à l’aise. Se pouvait-il donc qu’il existât une puissance plus forte encore que la sainte Eglise ? Et que cette puissance fut cependant au service de la foi chrétienne ?... Il y avait de quoi douter de tout ce qu’il avait pu vivre et croire depuis que, fils d’un modeste seigneur italien, il avait franchi les portes branlantes du monastère de San Luigi Buffon à Turin. Il avait gravi un à un les degrés de la hiérarchie de l’Eglise jusqu’à occuper, même si ce n’était finalement plus qu’un souvenir très virtuel, le siège pontifical. Et voilà qu’il découvrait qu’une autre échelle existait, plus courte et sélective. Seulement fondée sur le sang et sur une croyance en la pureté des sentiments des membres d’une unique lignée. Cela le dépassait !
La baronne de Saint-Dieu, qui subissait de la part de sœur Trisquelle une sorte d’exorcisme homéopathique à base de recettes de cuisine et de récits édifiants tirés de la Semaine de Suzette, avait également levé les oreilles et tendu les paupières (c’est généralement l’inverse mais la baronne était très souple). Ainsi donc, on l’avait manipulée. On avait usé de son fond méchant au service du Bien. Ce qui n’était finalement que le strict opposé de ce qu’elle venait de connaître puisque Satan avait abusé de son vieux fond de gentillesse pour servir le Mal. Cette histoire ne manquait décidément pas de fond mais personne ne prenait vraiment la peine de mettre les formes avec elle.
Quant à la princesse Podane, elle découvrait soudain que dans une autre vie, elle avait été moche, puante et repoussée par tous. Le genre de révélation qui aujourd’hui conduirait la moindre gamine devant un thérapeute non remboursé par la Sécu trois soirs par semaine. Au moins…
Bref, on l’aura compris, une certaine confusion pour ne pas dire une confusion certaine régnait sur le pog de Mirande lorsque le Diable, fou furieux de s’être fait gruger à Jérusalem débarqua sans tambours, ni trompettes mais avec un fracas de tonnerre qui roula jusqu’aux cimes pyrénéennes.

Aliénor de Méranval n’avait point encore été formée aux voyages ultra-rapides sous forme d’étoile luminescente. Elle enviait à Lison cette capacité de se mouvoir dans l’espace à si grande vitesse.
D’autant qu’on lui avait confié une mission fort sensible et qui ne pouvait souffrir de retard sous peine de la voir échouer. Trouver la trace du plus puissant des souverains d’Occident, le jeune empereur Frédéric, et l’amener d’une manière ou d’une autre à accorder aux membres de Lucie une protection pour l’avenir. Soit le Diable gagnait à la fin et aucune précaution préventive ne pourrait protéger les porteurs du sang de sainte Lucie de Syracuse… Soit, et elle y croyait plus que tous les autres, le Malin faisait ses malles pour retourner dans son royaume infernal et, là, tous les puissants du monde chrétien, après avoir crié au miracle, se poseraient de sacrés questions. Spécialement le roi de France.
Frédéric II avait grandi sous la protection du pape mais c’était un homme libre et rêvant de puissance. Il ne pourrait refuser d’accorder sa protection temporelle à qui lui apporterait la clé de nombreux secrets du monde chrétien.
Surtout si la messagère en était une belle damoiselle aussi charmante que cultivée. Sans le savoir encore, la jeune colombe courrait enfouir son existence entre les griffes amoureuses du plus puissant des aigles.

- Je la veux ! hurla le roi des démons en tendant un index flambant neuf vers la princesse Podane.
- Tu ne l’auras pas ! répondit crânement le sire d’Agnan en jetant son corps cuirassé de métal devant sa bien aimée.
- Crois-tu ?
Deux éclairs de lumière, aussi aveuglants que la vérité dans un polar de France 3, traversèrent l’espace soufflé par la destruction des murs de Notre-Dame de Guybéhar. Le premier fit fondre la cuirasse du chevalier gascon, le second le coucha au sol face contre terre. Satan venait d’inventer le taser…
Killian de Grime porta la main à son côté pour se saisir de Rafarinade. Melba de Turin dégagea de sa ceinture ses deux poignards de compétition. Le nonce Ancelitto dégaina une croix bénite en bois d’olivier 100 % vierge et deux prières d’excommunication. Rien n’y fit. Rafarinade partit se ficher dans une souche, les poignards s’entremêlèrent tels les serpents sur le caducée de Mercure et la croix du nonce se brisa en un petit bois craquant qui prit immédiatement feu.
Alors, la princesse Podane, échappant à l’amical soutien de dame Philippa qui la tenait par le bras et de dame Katy qui la tenait en haute estime, fit un pas en avant. Un petit pas pour une femme mais un bond de géant pour l’humanité. Grâce à son sacrifice, il existait peut-être une petite chance d’apaiser le Diable. Peut-être… Rien n’était moins sûr.
- Je vous confie la garde de ma future épouse, lança le Malin. Apprêtez-la pour notre union au cours de laquelle toutes les souveraines de l’univers viendront faire allégeance à leur maîtresse pour les siècles à venir, la princesse Podane de Grime. La mère de mes futurs enfants et la douce consolation de ma vieillesse… qui ne viendra jamais.
Lucifer éclata de rire. Le genre de rire que vous avez tous entendu sur la bande son d’une adaptation des Trois mousquetaires ou dans la gorge du méchant d’un James Bond. Sauf que là, c’était un vrai rire glaçant… Pas assez glaçant cependant pour que le souverain des Enfers attrapât un chaud et froid… Cela eut été trop beau.
- Rira bien qui rira le dernier, marmonna Lison entre ses dents bien trop blanches pour une simple nourrice.
- Tout le périmètre de la cité est sécurisé. Personne ne pourra y entrer et personne ne pourra en sortir sans que j’en sois prévenu. Un champ de forces électriques est tendu et forme une sorte de semi-globe invisible autour de vous. Franchissez ce champ de forces et vous serez grillé comme une oie gasconne à la sortie de la rôtisserie. Pour le reste, sachez prendre patience car aucun d’entre vous n’aura d’avenir au-delà de l’union de cette douce enfant et de moi-même… A moins bien sûr que vous n’acceptiez de me faire allégeance et de rejoindre mes armées. Ce qui serait une preuve de sagesse…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 16 Avr 2015 - 18:07

Frère Vilain s’était mis en route à la fin de l’après-midi. Il avait troqué sa mule réglementaire pour un élégant destrier qui filait à grande allure dans les vastes plaines qui ne formaient point encore l’agglomération parisienne. Après quoi courrait-il d’ailleurs ? Ce qu’avait pu lui dire l’évêque de Paris l’avait abattu. L’abbé Mozarella, le cardinal de la Plancha tombés au champ du déshonneur, vaincus par plus fort et plus mauvais qu’eux. Deux mois plus tôt, une telle nouvelle l’aurait réjoui. Aujourd’hui, elle lui laissait une boule amère au creux du ventre. S’il n’avait jamais réussi à vaincre les deux ecclésiastiques chantres de la « Nouvelle Eglise », que pouvait-il contre celui qui les avait terrassés. Pourtant, il osait encore croire que le sang de Lucie de Syracuse pouvait être plus fort que le maître des Enfers. Comme ce cheval qu’on lui avait décrit comme infatigable pouvait être plus fort que le mauvais chemin vers le sud du royaume.

Au matin du troisième jour d’attente, tous les proches de la princesse Podane avaient eu le temps d’échafauder une liste des stratégies possibles et même une liste des autres. Personne n’avait osé aller se griller au champ de forces tendu autour du pog mais on avait jeté une innocente poularde à travers ces ondes invisibles ; celle-ci avait immédiatement perdu ses plumes avant de se calciner comme foudroyée par un éclair invisible.
- Il ne s’agirait pas de se laisser endormir par l’indolence, fit Killian de Grime. Il est trop tôt pour renoncer !
- J’admire votre optimisme, mon ami, répondit dame Katy. Nous sommes bien cette fois-ci au terme du voyage. Plus rien ne pourra nous sauver…
- Et sauver ce monde, ajouta le nonce Ancelitto qui avait l’altruisme plus développé que l’ancienne dame de compagnie de la princesse.
- Ce monde est déjà foutu ! trancha Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Il ne méritait pas mieux. Pas assez d’étude, pas assez de courage, pas assez de détermination… La seule erreur de Satan est de nous avoir tous réunis ici. Il y a plus de science dans le petit doigt de sœur Trisquelle que dans toute la ville de Rome et plus de courage dans les veines de Melba de Turin que dans les cœurs de l’armée royale au grand complet.
- Et à quoi cela sert-il ? ronchonna la nonne guerrière qui n’avait point l’habitude de s’entendre flatter ainsi et qui masquait par une fausse mauvaise humeur son contentement. Nous sommes incapables de trouver le défaut de la cuirasse de notre Ennemi.
- C’est bien ce que je disais, reprit Killian de Grime. Il ne faut pas désespérer et s’accrocher à la conviction que nous sommes les seuls à pouvoir trouver la faille qui mettra Satan à terre.
- A condition que nous ne mourrions pas de faim avant, intervint Bibor. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais nous sommes chaque jour moins bien nourris.

Dans la tente dressée sur la place du marché de Mirande, la princesse Podane et Lison observaient en silence la collection de robes magnifiques – quoique tourmentées dans leurs formes - qu’une armée de suppôts avait déposées au cours de la nuit.
- Soyez heureuse, princesse, fit Lison. Si une seule personne doit échapper à tout ce malheur, ce sera vous.
- Croyez-vous que je puisse continuer à vivre en abandonnant ceux que j’aime ? riposta-t-elle en fronçant les sourcils ce qui n’était pas dans ses habitudes.
- Sans doute non… Mais vous aurez au moins la consolation d’être celle qui vaincra le Malin…
- Que voulez-vous dire ?...
- Je vous connais trop pour ignorer qu’à la fin vous imposerez votre volonté au maître des Enfers. Et qui sait si vous ne parviendrez pas à l’obliger à rembobiner la grande bande du temps pour effacer la déchéance de tout ça ?
D’un geste large, la fausse nourrice embrassa la tente et, au-delà, le vaste monde qu’elle savait parcourir à la vitesse de l’éclair.
- C’est déjà arrivé ?
- Princesse, vous êtes bien trop fine d’esprit pour poser cette question sans en avoir déjà deviné la réponse. Alors, oui, c’est déjà arrivé… Il y a un peu plus de neuf siècles… Et la Podane de l’époque a, selon ce qu’on nous a appris, su prendre le Démon à son propre piège. N’ayant plus rien à faire sinon gérer son troupeau d’ombres esclaves, Satan ne trouvait de consolation qu’auprès de sa virginale épouse… laquelle l’a tant fait lanterner qu’il s’est trouvé plongé dans le plus grand ennui. Il a donc proposé à sa belle un marché qu’elle ne pouvait refuser : redonner une chance à l’humanité dans un affrontement décisif. Afin que nul ne soit avantagé dans cette terrible confrontation, un arbitre impartial était chargé de définir les règles d’un affrontement d’un nouveau type… Pour tout vous dire, c’est dans ce contexte si difficile que fut inventé le principe du tournoi tel que nous le connaissons de nos jours… Le marché était donc fort simple : en cas de victoire des champions de la dame, le monde était remis en bon ordre ; en cas de défaite, elle perdait toute faculté de se refuser à son maître.
- Et ?...
- Ne vivions-nous pas dans un monde dont le Diable était absent jusqu’à ces dernières semaines ?
- Et cette dame était ?...
- Lucie de Syracuse, bien sûr… Celle dont je porte le sang…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 17 Avr 2015 - 9:12

- De réfléchir autant, ça creuse ! avait rajouté Bibor semant autour de lui ce qu’il faut bien appeler de la consternation.
C’est vrai quoi ! Comment pouvait-il penser à manger alors que le sort de toute l’humanité était en jeu ?
- Creuser… creuser… répéta mécaniquement sœur Trisquelle.
- Quoi ? Creuser ?...
- Si nous ne pouvons pas traverser la clôture brûlante tendue par Satan, nous pouvons essayer de la contourner, expliqua la mère supérieure. Par en-dessous…
- Construire un tunnel ? fit dame Philippa de Vivarais. La belle affaire ! Notre labeur sera immédiatement démasqué car vous n’ignorez point que nous sommes étroitement surveillés…
- Surveillés oui, sauf lorsque nous sommes dans la grande tente où nous mangeons et dormons. C’est de là que nous ferons partir notre galerie… Nous la soutiendrons en récupérant les briques de l’ancienne église qui n’auront pas été pulvérisées par l’explosion.
- Je vous préviens tout de suite, intervint Bibor, j’ai peur dans le noir.
- Mais tu as peur partout et tout le temps ! s’emporta on maître… Et tu te sens obligé de le crier sans arrêt. Crois-tu que c’est ainsi que doit être un chevalier ? Braillard, peureux et à qui on fait sans cesse des reproches ?
- Certes non, maître Killian, ce serait mieux d’être comme vous un chevalier braillard sans peur et sans reproche… Mais je ne suis qu’un humble écuyer en cours de formation… Et qui a un peu faim aussi…
- Mon fils, soyez plus charitable, ordonna sœur Trisquelle. Sans les travers de votre écuyer, nous n’aurions pas eu cette idée de creuser un tunnel.
- Creuser un tunnel ?! Et pourquoi ne pas en faire un aussi pour joindre la Flandre à l’Angleterre tant que vous y êtes, ma mère ! Cela permettrait de mieux faire circuler la laine de l’île vers les fabriques flamandes… Et accessoirement cela donnerait à l’Anglois de nouvelles occasions de nous envahir sans efforts.
Le chevalier d’Agnan, « terreur des Anglois », savait mettre de la virulence dans ses propos mais aussi – on ne séduit pas une princesse Podane par hasard – de l’intelligence. Il avait une objection sensée à formuler.
- Vous ne croyez pas quand même que les suppôts de qui vous savez ne vont pas remarquer le tas de terre que nous allons constituer en creusant ?
- Pffff ! lança dame Katy en haussant ses mignonnes épaules. C’est un faux problème ! On n’a qu’à faire un trou pour faire disparaître cette terre. Et le tour est joué !

Au palais épiscopal de Limoges, débarrassé des contestables pratiques de l’évêque Ribaud de Bazétage, la vie avait repris son cours avec plus de légèreté et d’insouciance qu’auparavant. Le nouvel évêque, Bernard de Savène, était un obscur personnage qui n’a même pas eu le bon goût de laisser de notice dans wikipédia.
C’est dire si l’arrivée impromptue de la reine de France flanquée de l’héritier du trône, d’une dame de compagnie et d’un chevalier à la crinière flamboyante jeta quelque agitation entre les vieux murs du palais.
Il fallut trouver une chambre assez vaste et confortable pour y loger la reine, un lit assez moelleux pour apaiser les fatigues du jeune Louis, une pièce assez aérée pour faire disparaître l’odeur de soufre qui accompagnait en permanence le chevalier de Rochereau. Au cœur de toute cette agitation, frère Régis – que nos lecteurs les plus attentifs ou les moins portés à la somnolence n’ont point oublié – faisait figure d’exception ; il trainait son indolence avec la même insolence que lorsqu’il organisait dans son abbaye bénédictine les convois de voyageurs vers Nantes ou Paris.
- Non, ma sœur, je ne sais pas où on peut trouver des draps frais… Vous m’auriez demandé des œufs, là je savais… Mais des draps, non vraiment je ne vois pas… Mais si vous voulez de beaux draps de Flandre, je vous signale qu’un convoi part de l’abbaye à 17h12 pour Gand et Bruges. C’est ce que j’appelle le convoi de dame Bernadette car c’est elle qui depuis ses domaines proches de la Corrèze a souhaité que cette possibilité de joindre son pauvre terroir aux riches contrées existât… En quatre jours, vous pouvez avoir fait l’aller et le retour et acheté en ces terres du Nord tous les draps frais que vous voudrez… C’est un peu loin, c’est un peu cher mais au moins vous aurez de la qualité… Enfin, c’est vous qui voyez…
Sœur Monique haussa les épaules et s’éloigna à toutes jambes pour disparaître dans un recoin du mur. Elle préférait sa vie d’avant. Quand elle était une simple petite souris grise.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 17 Avr 2015 - 12:19

A la fin du repas de midi, dont les portions avaient encore diminué par rapport à la veille, Melba de Turin et Killian de Grime prétextèrent une certaine fatigue pour demeurer dans la tente. Dans le même temps, sœur Triquelle et Philippa de Vivarais, mettant de côté leurs vieilles querelles, partaient en quête de briques. D’un même mouvement, le nonce Ancelitto et le traducteur andalou se penchaient sur une série de calculs destinés à mesurer la distance entre la tente et l’espace situé au-delà de la clôture invisible. L’air de rien, le chevalier d’Agnan flânait dans les parages de l’ancienne église Notre-Dame de Guybéhar en devisant avec le seigneur du lieu ; seul un œil avisé aurait pu remarquer qu’il semait sur son passage une terre émiettée d’une couleur différente de celle qui couvrait jusqu’alors le sol.
L’opération Evasion avait été lancée.
Les comploteurs se donnaient trois jours pour la réussir. Trois jours et pas un de plus car, de passage au milieu d’eux, Satan leur avait annoncé que son union avec la princesse était désormais fixée au 28 octobre.
Soit dans exactement quatre jours.

- Vous ne savez pas que cela porte malheur de voir la robe de la mariée avant les épousailles ?!
Satan, paré de ses plus beaux atours, toisa Lison qui venait d’oser lui tenir tête. Au milieu de mille préparatifs, il avait tenu à venir s’enquérir de la situation de sa fiancée et on le recevait ainsi ? Eh bien la prochaine fois, il se ferait plus brutal et beaucoup moins conciliant.
- Et à qui voulez-vous que cela porte malheur ? rugit-il. A moi sans doute ?!... Mais ma pauvre damoiselle, il n’y a plus nulle puissance qui me puisse résister. D’ici trois jours, je tiendrais entre mes mains toutes les reines de ce monde chrétien qui a osé me vouer aux gémonies. Et en tenant les reines, je tiendrai aussi l’avenir des dynasties. Les souverains seront contraints de venir ramper devant moi, de me faire allégeance s’ils veulent conserver quelques parcelles de leur pouvoir. Le si pieux Louis le Lion, occupé à massacrer les Albigeois en ces contrées, ne sera point le dernier pour venir implorer ma bienveillance.
- Vous ne serez pas récompensé de vos sinistres efforts, ô mon futur maître, intervint la princesse Podane.
- Que voulez-vous dire, ma douce enfant ?
- Je veux dire que lorsque vous aurez accompli ce que vous comptez accomplir, il ne vous restera plus rien à faire et vous vous ennuierez…
- Je ne saurais m’ennuyer auprès d’une dame telle que vous, ma mie.
- Vous vous ennuierez car je n’aurais point de goût à vous distraire si je sais que tous les gens qui comptent pour moi ne sont plus que poussières et douleurs.
- De quoi ?! hurla Satan en jetant feux et flammes. Vous me menacez ?... Vous essayez de m’attendrir ?
- Je veux juste vous faire comprendre que puisque vous avez vu la robe que j’ai choisie pour nos futures épousailles, et que vous avez ainsi rompu une sainte pratique à laquelle je crois fort, vous me devez une satisfaction en échange.
- Je vous dois ?... La belle affaire que ceci !... Apprenez, damoiselle, que je ne dois rien à personne… Et surtout pas à vous… Je peux bien attendre mille ans encore pour trouver sur cette Terre une douce personne telle que vous…
- Eh bien, attendez ! riposta Podane. Point ne me presse d’être à vous !...
- Vous serez à moi. De corps et d’âme… Et vous connaîtrez le désagréable sentiment d’avoir été responsable de la fin de tous vos amis… Voici donc ce que je vous propose. Un affrontement loyal dont l’issue dira ce qu’il en sera de vous…
- Un affrontement ? fit Podane en jetant en douce un coup d’œil complice à Lison. De quel genre d’affrontement s’agirait-il ?
- Une forme infernale d’ordalie… Où le vainqueur obtient ce qu’il veut… Que mon camp l’emporte et vous vous soumettrez en regardant périr vos amis au milieu des plus atroces souffrances… Que le vôtre s’impose et rien de ce qui sera advenu depuis mon apparition sur cette Terre n’aura eu lieu.
- Vous me laissez donc une chance d’échapper à vos griffes ? Vous voici donc généreux tout d’un coup !
- Je ne suis pas généreux ! s’égosilla Satan. Jamais !... Je veux juste vous donner une leçon… Je ne perds jamais !
- Jamais ?...
Cette fois-ci, la princesse évita de regarder l’ancienne nourrice. C’eut été faire trop clairement apparaître que tout ceci était manigancé à l’avance et que la ruse seule avait présidé à cet échange.
- Et de quoi sera donc fait cet affrontement ? questionna Podane. Car s’il s’agit de domaines dans lesquels vous et vos suppôts excellent déjà, la lutte sera par trop inégale.
- Nous inventerons pour l’occasion un jeu. Donnez-moi donc le nom d’une personne de confiance qui sera chargée avec un des miens conseillers d’en établir les règles.
Un nouveau coup d’œil furtif vers Lison dissuada la princesse de nommer celle-ci. Elle se rabattit dès lors vers une personne dont elle avait déjà pu expérimenter la sagacité.
- La mère supérieure Trisquelle du monastère Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent sera ma représentante.
- Fort bien ! Qu’elle soit ce soir près des restes de l’ancien bénitier de l’église. Elle y retrouvera mon envoyé spécial.
Se drapant dans sa cape de flammes, Satan s’évanouit en un instant ne laissant subsister dans l’air qu’une trace de brûlé.
- Et voilà ! fit Podane.
- Ne vous réjouissez point trop vite, princesse. Satan échaudé craint l’eau froide. S’il a proposé lui-même ce jugement du hasard, c’est qu’il compte bien ne point reproduire les erreurs qui lui furent fatales contre Lucie de Syracuse.
La princesse sembla balayer l’objection d’un sourire.
- Ce balourd a beau être puissant, il n’en est pas moins un balourd qu’un peu de roublardise amènera à Canossa…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 17 Avr 2015 - 19:45

Sœur Monique avait déjà croisé à de nombreuses reprises frère Vilain. Elle ne fut donc guère étonnée de le voir surgir sur le pont de la Vienne alors que le soleil finissait de décliner à l’horizon. En revanche, elle ne l’avait jamais vu (frère Vilain, pas le soleil) dans un tel état d’excitation et de fatigue.
- Ma sœur, c’est Dieu qui vous a mis sur ma route !
- C’est toujours ce qu’on dit lorsqu’on a le plaisir d’encontrer une personne connue et qu’on prend plaisir à croiser.
Pour une ancienne souris d’évêque, la nonne avait de l’instruction et le sens de la litote. Elle jouait fort habilement du plat de la langue et réjouissait souvent ses semblables de portraits finement dessinés en quelques formules bien senties. Cette suprême habilité de langage lui permettait de faire oublier ce qui était son problème le plus épineux… Elle ne croyait pas en Dieu !
Frère Vilain aurait voulu rester insensible devant le frais minois de la moniale. Quelque chose en elle le troublait plus que de raison. Sans doute cette incroyance qui transpirait par chaque pore de la peau de la pauvrette mais que son regard lumineux et son sourire angélique parvenaient à faire oublier. Il se faisait fort, au plus profond de son être, de lui apporter la sainte Parole et de la convertir aux croyances que supposaient son ample robe noire et sa coiffe stricte.
- Avez-vous quelque information sur le voyage de la reine Blanche vers les terres du sud du royaume ? demanda-t-il en chassant de son esprit les projets impies qu’il osait formuler pour l’avenir.
- Sans doute, frère Vilain… Sans doute… Il vous plaira sans doute d’apprendre que la reine est au palais épiscopal où elle occupe la propre chambre de monseigneur de Savène.
- Elle n’imagine pas sa veine…
Le petit jeu de mot les fit sourire. C’était pour le moine, volontiers revêche, une petite satisfaction que de se décharger en badinant avec la jeune moniale d’une partie de la pression qu’il portait depuis tant de jours sur ses frêles épaules. D’un autre côté, savoir qu’il avait réussi à regagner plus d’une journée sur la reine était flatteur. Cela légitimait pleinement les douleurs mal placées qu’avaient générées des heures de cavalcade à travers le Gâtinais, la Sologne, le Berry et le bas Limousin (lequel, fantaisie géographique était au-dessus du haut !).
- Pourriez-vous me conduire auprès de la reine ?
- Frère Vilain, j’en serais ravie…
C’était un véritable mensonge. Sœur Monique était au contraire on ne peut plus heureuse d’en avoir fini avec son service au palais épiscopal et de retrouver la solitude de sa cellule à l’abbaye Sainte-Louane-des-Béliers. L’accompagnateur de la reine Blanche, le sire de Rochereau, avait des airs de gros matou qui ne pouvaient qu’effrayer l’ancienne petite souris grise. Il l’avait à plusieurs reprises importunée, trouvant qu’elle ne trottait pas assez vite pour apporter viandes et soupes que ce damné seigneur gloutissait comme s’il eût possédé plusieurs estomacs.
- Fort bien ! Allons…
Ils allèrent… Mais, chemin faisant, à travers les rues de Limoges, sœur Monique s’étonna de la mine inquiète et sévère de frère Vilain. Elle trouva même étrange de le voir farfouiller à plusieurs reprises dans les poches de sa robe. Elle le vit jouer nerveusement avec une croix sculptée dans un bois rougeâtre qu’elle ne connaissait pas. Elle l’entendit psalmodier des prières qu’elle n’avait point ouïes encore dans sa fraîche carrière de moniale. Elle le sentit se tendre telle la corde d’un vieil arc fatigué.
- Frère, qu’est-ce que vous avez ? Vous n’êtes point dans votre état normal.
Son esprit moulinait de sombres pensées.
- Et que comptez-vous faire avec cette croix, ces prières et cette détermination qui contraste tant avec votre alacrité coutumière ?
- Si je vous le dis, douce Monique, je ne pourrais plus vous laisser contempler le jour qui viendra après celui-ci.
- Mon Dieu !...
Cette exclamation dans la bouche d’une petite muridé incroyante n’était point le fruit d’une conversion mystique tardive mais bien l’expression d’une parfaite intégration dans son nouveau milieu de vie. Elle s’en rendit compte avec humeur mais poursuivit vaillamment son propos.
- Se pourrait-il que vous soyez assez fol pour m’ôter la vie ?!
- Ce serait à regret… Il y a un personnage qu’il me faut m’être hors d’état de nuire à la reine sans délai. Si vous vous mettiez sur mon chemin…
- S’agirait-il du sire de Rochereau ?
- Si fait… L’avez-vous rencontré ?
- Frère Vilain, je ne puis que vous conseiller de hâter le pas. Si vos ordres sont d’occire ce méchant, ils rejoignent mes craintes concernant ce douteux personnage qui me fait l’effet d’avoir pris notre souveraine entre ses griffes et de s’amuser d’elle comme le ferait un méchant félin d‘une pauvre souris.
- Pouvez-vous me le décrire ?
- Vous ne pourrez le confondre avec aucun des prélats présents au palais. Outre qu’il ne porte point l’habit de l’état ecclésiastique, il irradie quelque chose de sulfureux et domine de son arrogante rousseur chacun et chacune.
- Où loge-t-il ?
- C’est là le souci, frère Vilain. Il a obtenu de notre évêque de veiller personnellement sur la reine et trône dans un fauteuil en travers de la porte menant à la chambre de notre souveraine.
- Il faudra donc en triompher avant de voir la reine. J’eus préféré la situation inverse… A moins que… Sœur Monique, étiez-vous déjà en ces murs lorsqu’y régnait le sordide évêque Renaud ?...


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 18 Avr 2015 - 13:01

Le point de rendez-vous était bien mieux défini que l’horaire. Sœur Trisquelle attendit une bonne heure que son interlocuteur daigne faire son apparition. A dire vrai, il le fit d’une manière fort spectaculaire qui ébranla la mère supérieure nantaise pourtant habituée aux situations les plus extravagantes.
Au dernier rayon du soleil, un carré de terre situé sous l’ancien chœur de l’église se mit soudainement à bouillir. De grosses bulles de terre se formaient, explosaient en émettant de gros « ploc » bien sonores avant que l’argile ne se projette en jets brûlants. Peu à peu, le sol sembla se dissoudre laissant passer de grandes gerbes de flammes. A n’en pas douter, la porte des Enfers s’ouvrait pour livrer passage à celui que Satan avait qualifié de conseiller.
Lorsqu’il n’y eut plus qu’une fournaise incandescente, une tête cornue apparut, puis deux épaules revêtues d’une tunique noire et dorée. Le reste d’un corps imposant et musculeux suivit.
- C’est vous sœur Trisquelle ? demanda-t-il après avoir pris appui sur la terre ferme qui commençait à se dissoudre sous ses pieds griffus.
- Elle-même, répondit la mère supérieure sans parvenir tout à fait à empêcher ses lèvres de trembloter au même rythme que les castagnettes de ses genoux. Et vous, vous êtes bien ?...
- Je suis Dark Veau d’Or…
- Celui qui est toujours debout ?
- Lui-même…
- Ainsi, vous êtes l’idole qui divisa le peuple juif…
- Il paraît…
- Vous êtes en retard ! le tança la moniale qui espérait reprendre un peu l’avantage sur la créature horrifique.
- J’étais en train de terminer mon repas… Que voulez-vous, il faut bien que l’idole déjeune…
- Apprenez donc que le déjeuner ne se situe point à cette heure de la journée…
- Apprenez donc que les heures de votre monde et celles du mien ne sont point semblables… Et puis, après tout, je fais ce que je veux… Vous n’êtes pas en position de me donner des leçons.
Sœur Trisquelle se serait faite tuer sur place plutôt qu’avouer que Dark Veau d’Or avait raison. Elle choisit de détourner la question et d’en venir à l’essentiel.
- Ainsi donc, vous conseillez Satan ?...
- Je conseille mon maître, oui…
- Et dans quel domaine ?... Vous lui donnez des conseils pour frauder les impôts ?...
- Frauder les impôts, quelle idée ! s’exclama le Veau d’Or en s’esclaffant. Apprenez donc que nous n’avons point d’impôts dans le monde infernal. Notre Seigneur et maître n’aurait rien à gagner à prendre les richesses des âmes et des corps qui errent aux Enfers puisqu’ils n’en ont aucune lorsqu’ils parviennent chez nous. Tout ce qu’ils ont leur a été pris au préalable dans leur tombeau. On appelle ça le prélèvement à la source.
- Alors, que lui apportez-vous comme conseil ?
- Apprenez que notre Seigneur a de temps en temps, une ou deux fois par millénaire tout au plus, des sortes de coups de moins bien. Il perd sa capacité à imaginer des tentations nouvelles pour les hommes. Il sature, il perd confiance dans sa méchanceté, il a l’impression de tourner en rond. C’est là que j’interviens pour lui souffler quelque nouvelle idée machiavélique ou pour en réactiver une ancienne dont il aurait pu venir à se lasser. Par exemple, la peste… ça fait longtemps qu’on n’en parle plus… Eh bien, soyez certaine que vous en aurez bientôt des nouvelles…
- Si ce monde parvient à survivre…
- Allons, allons, croyez-vous que mon Seigneur pourra abandonner votre triste humanité. C’est un spectacle tellement réjouissant de vous voir vous battre jour après jour contre des forces qui vous dépassent… Et vous êtes tous là à la vouloir plus belle la vie… Vous comprenez bien que cette insondable bêtise est quelque chose qu’on ne peut lâcher ainsi. Apprenez que mon maître a d’ores et déjà planifié les tentations qui vous seront soumises pour les deux cents prochaines années. Je ne le vois point renoncer à 73000 épisodes et des poussières pour le frais minois d’une princesse.
Sœur Trisquelle était une gourmande de savoirs. Pourtant, les « apprenez que » du Veau d’Or commençaient sérieusement à l’énerver. Etre conseiller de Satan ne vous apprenait visiblement pas les bases de la modestie. Cependant, la manière dont le Veau d’Or lâchait des bribes d’informations importantes valait bien de faire un effort de concentration pour n’en louper aucune. Ainsi donc, le monde ne serait pas détruit quoi qu’il arrive… Ainsi donc, Podane n’était qu’une lubie qui risquait fort de n’être que passagère. Ainsi donc la peste reviendrait en Occident… Rien de cela n’était proprement réjouissant mais cela disait tout de même certaines choses qu’il valait mieux savoir qu’ignorer.
- Alors vous êtes donc une sorte de tentateur en chef ?
Le Veau d’Or fit un effort pour étouffer sa voix de stentor. Les puissantes oreilles de son Seigneur pouvaient être à l’écoute.
- En quelque sorte… Mais je ne viens qu’en second… N’oubliez jamais cela…
- Allons, allons, je suis bien certaine que l’idée de devenir calife à la place du calife a bien dû vous effleurer…
Après tout pourquoi ne pas essayer de tirer sur cette vieille ficelle…
- A chaque fois que mon maître a son coup de moins bien, je me dis… murmura le Veau d’Or.
- Rien que de bien normal… Il faut bien que vous ayez vous aussi quelques sentiments humains… Mais laissons cela… Nous avons un certain labeur à accomplir…
- Je n’ai rien dit qui…
- Ne craignez rien, je n’ai rien entendu…
Sœur Trisquelle sourit de son air le plus bienveillant. Au fond d’elle-même, une tempête d’espoir s’était levée. Le Veau d’Or était toujours debout mais elle, elle n’était pas couchée…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 20 Avr 2015 - 9:52

En une après-midi, le tunnel avait commencé à prendre un semblant de forme. On y accédait par un puits profond d’environ la taille du plus grand des prisonniers du pog (à savoir le chevalier d’Agnan) puis la galerie s’ouvrait de manière perpendiculaire avec sa première garniture de briques rouges. Aux premiers efforts de Melba de Turin et de Killian de Grime avaient succédé ceux de la baronne de Saint-Dieu et du sire d’Agnan. La première avait usé, sinon abusé, de son rayon désintégrant vert. Cela avait certes permis de gagner un temps précieux mais au bout d’une demi-heure on s’était trouvé confronté au double problème d’une évacuation des déblais insuffisante et d’une fatigue de la baronne incapable de trouver en elle assez de colère pour recharger sa bague magique. Il avait fallu demander à Bibor de la remplacer de manière inopinée, situation qui avait provoqué comme bien on s’en doute force éclats et protestations chez le lymphatique écuyer. Ensuite étaient venus le traducteur musulman et Mi-Mai qui avaient abattu un ouvrage fort appréciable.
De son côté, le nonce Ancelitto avait réussi à calculer la distance exacte à parcourir. Les résultats de ses estimations étaient porteurs d’espoir. En poursuivant sans faiblir, de jour comme de nuit, on pouvait espérer tenir le délai. Et avec une petite marge qui plus est…
- Reste à réussir à ne pas trop éveiller l’attention en semant la terre tout autour de notre chantier, fit-il en rendant compte à Killian de Grime.
- Dame Katy a eu une idée de génie quand elle a dit qu’il fallait creuser un trou pour camoufler cette terre…
- Pardon ?! s’étrangla le nonce… Mais je croyais que vous aviez compris qu’en enlevant la terre d’un trou, vous…
- J’ai bien compris ceci… Voilà pourquoi nous avons effectivement entrepris de creuser plusieurs trous mais nous n’allons pas les remplir de terre. Nous allons juste laisser le tas créé par ces creusements et c’est lui que nous allons accroître insensiblement de nos déblais. SI je peux me permettre ce petit jeu de parole, les démons n’y verront que du feu…
- Mais… mais…
- Quoi, votre éminence ? Aurions-nous failli sans nous en rendre compte ?
- Mais si vous creusez un trou, les démons comprendront que nous essayons de fuir par un tunnel…
- Raison pour laquelle nous n’avons point creusé des trous quelconques… Ce sont des tombes que nous avons ouvertes. Il vous faudra venir les bénir pour que la chose fasse plus vraie.

- Oh mère ! Une souris !
En ces temps tellement reculés que nous avons de la difficulté à les percevoir avec une grande netteté, l’hygiène n’était point celle qui règne dans les arrière-boutiques de nos friteries modernes. Mais enfin ! Qu’une souris, même pas verte, s’en vienne courir, même pas dans l’herbe mais sur le sol de marbre rose d’une chambre d’évêque, il y avait de quoi se scandaliser quant aux conditions de l’accueil fait à une reine de France !
Doña Sendeouiche n’en était pas rendue à ce genre de considération. Chez elle, la peur des souris dépassait l’entendement. Elle se jucha sur une chaire comme si le muridé allait se jeter sur elle et la dévorer. La sémillante dame accompagna bien sûr cette ascension de hauts cris qui alertèrent le seigneur de Rochereau planté devant la porte.
- Que se passe-t-il ? fit-il en bougonnant comme toute personne qu’on arrache de manière impromptue à des rêves de luxure.
- Souris !
Le suppôt de Satan qui n’avait que le degré d’intelligence octroyé par son maître, c’est-à-dire le strict minimum pour accomplir sa mission, haussa les épaules et fit un grand sourire forcé. Satan avait bien recommandé d’être toujours aimable avec la reine et de se plier à chacune de ses demandes du moment qu’elles ne remettaient point en cause son arrivée sur le pog de Mirande au jour dit.
- Mais non ! Il y a une souris…
Le seigneur de Rochereau dégaina son épée et, d’un regard périphérique, commença à fouiller la pièce à la recherche du petit animal cause de l’interruption de son délicieux songe.
- Je ne vois rien ! laissa-t-il tomber avec un grognement qui montrait que son exaspération avait cru de manière considérable.
Pourrait-il seulement se rendormir et retrouver le cours de ses aventures érotiques avec la brûlante, quoiqu’un peu enrobée, Pepper Middeultonne ?
Comme bien on s’en doute, la souris n’avait point attendu de voir l’épée en acier trempé saillir de son fourreau pour prendre ses quatre pattes à son cou et se réfugier dans un trou du mur qu’elle connaissait bien.
- Elle a dû partir, fit la reine.
- Oui, approuva le sire de Rochereau sans réussir à atteindre le degré de fatalisme qu’aurait mérité la situation. Avec les cris de votre duègne, elle a dû comprendre qu’elle n’était pas la bienvenue… Je vous souhaite une bonne nuit, mesdames…
- Et moi je suis aussi une dame ? fulmina le jeune Louis
- Nullement, prince Louis, concéda le suppôt à contrecœur.
Le gosse l’embêtait avec son souci d’être toujours juste. Il fallait qu’il mette à chaque fois son grain de sel pour bien montrer qu’il n’avait point failli et que ce qu’il disait n’était point contestable.
- La preuve que je ne suis pas une dame c’est que je ne crie pas lorsque je vois une souris !
Le sire de Rochereau dut s’incliner. Tant sur le fond que dans la forme. Il baissa les yeux vers le sol et se retira.
Lorsque la lourde porte se referma sur ses talons, la petite souris réapparut aux pieds du jeune prince de France.
- Mère !... La souris, elle porte quelque chose d’accroché autour de son cou. Vous croyez que c’est une nouvelle sorte de pigeon voyageur ?
- Je préfèrerais que cela fût un pigeon. Au moins je n’aurais point à aller récupérer ma dame de compagnie une fois de plus sur la malle…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 20 Avr 2015 - 11:52

Le Veau d’Or avait une véritable qualité d’imagination, cela sœur Trisquelle ne pouvait que le reconnaître. Appelée à s’exprimer la première, elle avait posé le principe d’un affrontement collectif consciente que la solidarité était peut-être la meilleure arme du groupe des amis de Podane de Grime. Ils étaient tous, et elle la première, déterminés à la tirer des griffes de Satan. Le fait qu’une telle victoire pourrait rendre au monde un peu plus de tranquillité ne faisait qu’ajouter à cette motivation… Enfin pas pour tous, elle n’avait eu aucun mal à identifier les purs égoïstes. Dame Katy, Justin Bibor et, quelque part à son plus grand regret, la baronne que son passage du côté obscur avait changée.
Lorsque l’idée d’une lutte par équipe avait été posée, Dark Veau d’Or avait commencé à proposer des jeux d’adresse consistant à lancer des outres sphériques dans des paniers disposés à égales distances d’un point central.
- Mais personne n’y arrivera ! s’était exclamée la mère supérieure. Il y aura toujours l’anse pour empêcher l’outre de pénétrer dans le panier.
Le Veau d’Or avait dû reconnaitre qu’elle avait raison.
- C’est bien dommage parce que, pour pimenter la chose, je pensais que les joueurs ne pourraient pas porter l’outre dans leurs mains mais seraient tenus de la faire rebondir sur le sol tout en marchant.
On avait donc remisé l’idée des paniers à remplir pour imaginer de faire entrer l’outre dans un filet de part et d’autre d’un terrain dont la dimension avait fait débat. Sœur Trisquelle le voulait plutôt étroit afin que la solidarité des membres de son équipe puisse s’exercer au mieux ; elle la première ne s’imaginait pas courir après cette outre sans risquer de défaillir rapidement. Le Veau d’Or, confiant dans les capacités physiques des suppôts amenés à lutter, voulait au contraire que la compétition se déroulât sur une longue distance pouvant couvrir plusieurs paroisses.
- Je suppose que cette compétition de la dernière chance, votre maître veut la proposer aux souveraines qu’il aura trainées jusqu’ici pour témoigner de l’éclat de ses épousailles ?
Le conseiller spécial de Satan approuva. Le Seigneur des Enfers ne comptait ni perdre, ni rater l’occasion de témoigner de sa puissance aux yeux de ses dames qui se pensaient supérieures par la naissance et le mariage.
- Alors, il faut que ces dames puissent assister à tout l’affrontement depuis une tribune. Comme elles le feraient pour un tournoi… Nous devons donc limiter le terrain aux dimensions auxquelles elles sont habituées. Les imaginez-vous suivre la lutte à cheval ? Ou même, suprême horreur, à pied ?...
- Des tribunes, des tribunes, répéta le Veau d’Or d’un air pénétré. Vous avez raison, cela sera beaucoup mieux pour tout le monde. Nous tendrons nos filets aux deux extrémités de la lice et l’engagement se fera au centre, face à la tribune des souveraines. Ah, vraiment ! Vous avez de fort bonnes idées.
Sœur Trisquelle était bien trop sensible aux compliments. Elle se promit de faire pénitence pour cela. Du moins s’ils s’en sortaient… S’ils devaient abandonner toute chance d’atteindre le Paradis en échouant à défendre le monde de Dieu, elle ne voyait pas de bonne raison de s’infliger quelques coups de fouet bien sentis. Ca faisait mal et l’âge aidant ça cicatrisait de plus en plus mal.
- Or donc, l’outre ira dans les filets, reprit la nonne qui était pressée d’en finir. Mais comment l’y conduira-t-on ?
- En se la passant…
- Comme ça ?
La mère supérieure ramassa un caillou qu’elle jeta en direction du Veau d’Or. Surpris, celui-ci n’eut pas le temps d’esquiver et le reçut dans l’œil.
- Aïe ! Ca fait mal !...
- C’est donc dangereux de procéder ainsi ?
- Je dois le reconnaître. Ce n’est pas une bonne idée.
- Bah, fit sœur Trisquelle, vous ne pouviez pas penser à tout. Je ne vous jette pas la pierre.
- C’est déjà fait… Alors passons à autre chose avant que vous ne me cassiez les pieds…
- Les pieds ? Les pieds ?...
Cette fois-ci c’était au tour de la mère supérieure de se mettre à répéter les mots le temps de finir d’attraper l’idée qui venait de lui traverser l’esprit.
- Pourquoi ne pas conduire l’outre jusqu’au filet en la guidant avec les pieds ?
- Avec les pieds ?... Mais c’est trop difficile ! s’exclama le Veau d’Or.
- Et alors ?... Ne s’agit-il pas de comparer l’adresse de nos deux équipes dans quelque chose de neuf ?... Ni vous ni nous n’avons jamais pratiqué cela. Nous partirons pleinement à égalité.
Dark Veau d’Or prit le temps d’un silence. Il ne savait pas pourquoi les arguments de la mère supérieure ne lui disaient rien qui vaille. La force c’était dans les bras qu’elle devait se trouver, pas dans les jambes. Les défenseurs de la princesse Podane n’étaient point des mécréants du populaire, des vilains ; pas le genre de personnes à aimer courir.
- Fort bien, finit-il par dire. On devra donc pousser l’outre au pied jusque dans le filet. Ce sera le but à atteindre.
- Et si vous y arrivez avec vos pieds griffus, songea sœur Trisquelle, alors c’est que nous aurons été indignes de la confiance placée en nous par la princesse.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 20 Avr 2015 - 17:04

- Petitum soricis venenum donzella .
C’est ce qui était écrit sur le minuscule bout de parchemin attaché au cou de la souris. A peine la reine Blanche eut-elle terminé de prononcer la dernière syllabe qu’une nuée grise sembla monter depuis la souris comme si celle-ci était en train de se consumer. Mais cette fumée étrange, tourbillonnante et progressivement multicolore, prenait de la consistance. On vit bientôt s’en dégager deux bras d’albâtre, puis deux fines jambes de même aspect. Enfin, pour parachever la métamorphose, un casque de cheveux blonds cendrés émergea couronnant un visage fort avenant et souriant.
Doña Sandeouiche, pour ne pas paraître manquer à son rôle, se mit à hurler. Sauf que cette fois, ce n’était pas la souris grise qui heurtait ses sens mais bien la parfaite nudité de la damoiselle qui se dégageait de son écrin vaporeux.
- Il suffit ! cria la reine Blanche que rien ne semblait plus étonner en ce bas monde. Vous n’avez donc que des hurlements à la bouche.
De son côté, le jeune prince contemplait avec un certain intérêt la créature qui se tenait devant lui, impudique et pressée de pouvoir s’exprimer.
- Majesté, je suis sœur Monique du couvent de Sainte-Gabelle…
- Et où est la tenue qui atteste de votre état ? L’auriez-vous égarée par mégarde ? persifla la souveraine.
- Mon aube se trouve à deux pièces d’ici aux mains de celui qui a imaginé ce stratagème pour que je puisse arriver jusqu’à vous.
- Déguisée, ou peut-être bien même réduite, en souris ?
- Si fait, ô ma reine !... Un vieux sortilège dont usait le sinistre évêque Renaud de Bazétage jusqu’à l’année dernière pour garder auprès de lui un harem à sa convenance.
- Un sortilège ? Voyez-vous cela ?...
- Je vois cela, fit le jeune prince Louis.
- Eh bien, regardez ailleurs sinon vos yeux vont s’échapper de leurs orbites et vous régnerez sous le nom de Louis l’Aveugle ce qui ne fera rien pour votre gloire… Et vous, doña, sortez de ce coffre. Il n’y a rien en cette demoiselle que vous ne puissiez contempler sur vous-même lorsque vous prenez un bain en mon absence dans mes étuves personnelles.
- Au contraire, madame, qu’elle y demeure car si vous voulez bien prendre en compte les recommandations de celui qui m’envoie, je me ferai un plaisir de la remplacer jusqu’au terme de votre voyage.
- Vous remplaceriez ma duègne ? Mais au nom de quoi ?...
- SI je vous dis qu’en tant que souris j’ai envie de voir un peu à quoi ressemble le vaste monde au-delà de ce palais et des maisons qui l’entourent, peut-être que vous ne comprendrez pas. Alors, voilà ce que je suis chargée de vous dire…
- Mais chargée par qui ?
- Un homme de foi et de confiance…
- Diable !...
- Justement non… Le Diable est celui qui a mis son emprise sur vos pas et les conduit où il souhaite vous voir aller.
Un voile cireux recouvrit le visage de la reine Blanche qui, pour le coup, ne porta jamais aussi bien son prénom. Femme intelligente, porteuse dans son sang des vertus de feue la reine Aliénor, la souveraine avait compris immédiatement de quoi il retournait.
- Le sire de Rochereau est ?...
- Si ce n’est lui, c’est un des siens…
- Mais il disait…
- Oui, il disait mais tout ce que peut dire un tel homme ne peut qu’être mensonge n’est-ce pas ?
Sœur Monique accepta la couverture de grosse laine grise que lui tendit la souveraine. Visiblement, celle-ci ne comprenait pas que la nudité puisse ne pas être un problème pour quelqu’un ayant passé des années à déambuler en pelisse grisâtre dans les couloirs et les greniers du palais.
- Celui qui m’envoie est connu de vous sous le nom de frère Vilain…
- Frère Vilain de Saint-Romuald ?... Grands dieux !... Alors si ce prieur est dans cette affaire c’est qu’elle concerne le sort de tout le royaume…
- Il le dit !
- Et s’il en est, cette maudite Podane qui se dit princesse de Bagdad doit en être également.
- Je n’ai aucune information à ce sujet… Tout ce que frère Vilain m’a dit de vous transmettre c’est la plus grande méfiance à l’égard du sire de Rochereau qui a été identifié par les plus hautes autorités du diocèse de Paris comme étant un suppôt de Satan.
- Et de prendre la place de ma duègne…
- Non, majesté, cela je viens de l’imaginer moi-même en constatant que votre dame de compagnie est de même taille que moi et que ses cheveux sont cendrés pareillement. En revanche, je sais être bien plus discrète.
- Mais vous ne lui ressemblez pas !
- C’est vrai, acquiesça le prince. Doña Sandeouiche a beaucoup plus de poils que vous sous les bras… et ailleurs…
Tout futur roi qu’il fut, Louis prit une claque retentissante. Se frottant la joue, il se retint pourtant de pleurer. Il venait de se rendre compte qu’il aimait ce genre de souffrance. Voilà qui expliquerait aux historiens, s’ils se donnaient la peine de lire des chroniques telles que celles-ci, pourquoi devenu roi, Louis allait se livrer fréquemment à toute sorte de macérations.
- Vous verrez que le sieur de Rochereau ne le remarquera même pas… Je suis de ces femmes qu’on ne regarde pas. Discrète comme une petite souris…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 21 Avr 2015 - 20:16

- Donc, si nous nous résumons, fit sœur Trisquelle en relisant le parchemin qu’elle finissait de copier, l’affrontement durera le temps de deux énormes cierges, chacun correspondant à une moitié du temps de la rencontre. Entre, il y aura un temps de repos pour les deux équipes…
- Un temps de repos mais aussi un moyen d’assurer qu’aucun camp ne sera favorisé par la topographie du terrain. Avez-vous remarqué que les espaces plats sont rares par ici ? Si l’outre descend plus facilement dans un sens, ce n’est point du jeu.
Entendre un envoyé des Enfers vanter la nécessité de l’honnêteté avait pour sœur Trisquelle quelque chose de surréaliste et d’irrationnel ; elle n’aurait sûrement pas donné le bon Dieu sans confession à Dark Veau d’Or. Au fond de son cœur de flammes devaient déjà crépiter quelques entourloupes qu’il faudrait réussir à déchiffrer par avance sous peine de terribles désagréments. C’est bien pour cela que sœur Trisquelle avait insisté pour codifier par écrit les règles afin que de pouvoir les proposer ensuite à la sagacité du nonce. Deux cerveaux vaudraient toujours mieux qu’un seul pour démêler les choses.
- On devra mener l’outre dans le filet adverse en le faisant voyager de pied en pied à l’exception de tout usage des mains, reprit la mère supérieure. Si l’outre quitte les limites de la lice, elle sera rendue à l’autre équipe.
- Et comment verra-t-on les limites ?
- Procurez-nous des pelles et des cordes et nous nous faisons fort de vous préparer un terrain parfais sur lequel l’outre roulera sans aucun rebond mal venu.
Sœur Trisquelle eut l’impression d’avoir marqué un double point. Non seulement, le Veau d’or allait leur fournir un matériel pour travailler la terre mais, en plus, l’établissement du terrain de la rencontre permettrait de dissimuler la terre arrachée au sous-sol pour la construction du tunnel. Imaginatif ce Veau d’Or mais pas très malin !

A la veille du jour funeste qui devait présider à ses noces, Podane de Grime aurait eu envie de se perdre dans les bras de son époux. Seulement, comme bien on s’en doute – raison pour laquelle le narrateur n’a point fatigué sa plume pour le dire – Satan n’avait point laissé la princesse parmi ses amis. Seule Lison avait été distinguée pour l’accompagner dans une tente personnelle d’où elle ne sortait guère n’ayant aux alentours que quelques pouces de terrain libre. Satan avait pris bien soin de l’installer sur une sorte de butte à laquelle on n’accédait que par des parois verticales. Ce qui pouvait donner l’impression que Podane était comme ces stylites de l’Eglise orthodoxe, saints extravagants passant leur vie au sommet d’une colonne.
Lison, qui n’avait pas spécialement le vertige, sortait de manière plus fréquente pour regarder ce qu’il se passait sur le pog de Mirande. Là où allait se jouer l’existence de la princesse et – au-delà de son cas personnel – de tout le monde chrétien.
- Ils ont établi le terrain, raconta-t-elle. C’est une belle esplanade de terre fine. A chaque bout on a tendu un grand filet qu’on a accroché à deux poteaux carrés peints en blanc. Sans doute pour plus de visibilité.
- Et, en dépit de votre grande culture, vous n’avez aucune idée, chère Lison, des règles qui ont été édictées.
- Pas la moindre idée. Ce que je peux vous dire aussi c’est que de longues cordes ont été établies pour délimiter le périmètre de l’affrontement.
La princesse prit sa tête entre ses mains. Pour la première fois, peut-être, elle réalisait qu’aucun espoir n’était plus possible. Toute sa vie lui échappait et se trouvait comme remise entre les mains de ses amis. Amis sincères dont elle ne doutait pas qu’ils fissent leur maximum – et même davantage – pour elle. Seulement, face à eux, il y avait l’Ennemi par excellence, le seul qui méritait en permanence qu’une majuscule précédât son nom. Le Diable, Satan, Lucifer, le Démon, quel que soit le nom qu’on lui donne, était avant tout un méchant, un traître, un roublard et un rustre. Tout à fait l’opposé de ce qu’elle estimait être. Alors, quand bien même un être aimant peut toujours prétendre que les contraires s’attirent, elle n’avait point envie de croire en cette philosophie bassement surannée.
- Princesse, si vous le souhaitez…
- Si je souhaite quoi…
- Je puis vous soustraire à cet enfer…
Le mot était on ne peut mieux choisi, Lison dut en convenir.
- Tu pourrais me faire évader ?
- Ne puis-je transporter mon corps et celui de toute personne qui l’accompagnerait à travers le ciel ?...
- Mais mes amis ?...
- C’est bien la raison pour laquelle je ne vous avais jamais proposé cette solution. Ils devront rester ici.
- Et se sacrifier pour moi ?
Lison n’ignorait pas en proposant la fuite que jamais Podane ne l’accepterait. C’était au contraire de sa part un moyen de raviver dans le cœur de la princesse la volonté de lutter qui semblait, heure après heure, s’étioler.
- Mais vos amis à vous ? Pourquoi n’interviennent-ils pas ?
- Le sang de sainte Lucie nous donne de grandes responsabilités mais ne nous assurent pas l’immortalité. Il ne peut y avoir une offensive généralisée car nous devons continuer à assurer la défense du monde pour les années et les siècles à venir sans que le sang saint ne vienne à disparaître. Je suis auprès de vous et, même si quelqu’un est prêt à prendre ma place dans le grand conseil des six, personne d’autre ne se lancera dans l’affrontement avec Satan. Voyez, je suis comme vous. Je suis seule… Mais, au moins, vos amis sont prêts à se battre pour vous.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 23 Avr 2015 - 0:07

Comme l’avait prédit sœur Monique, le chevalier de Rochereau n’avait point remarqué la substitution intervenue entre elle et doña Sandeouiche. Il faut dire que l’habile moniale avait voyagé le plus souvent la tête baissée, le cou pris dans une grande écharpe et sa chevelure blond cendré ramassée sous un chaperon rouge. Le manque de clairvoyance du seigneur roux faisait les délices du jeune prince Louis qui ne cessa de pouffer de tout le reste du voyage. Sa mère, de son côté, se demandait bien par quels artifices l’usurpateur avait pu abuser de sa confiance et l’entraîner ainsi sur les routes ; cela ne lui donnait pas le moins du monde l’envie de rire.
Lorsqu’on fut en vue du pog de Mirande, et que le suppôt put enfin souffler sachant sa mission remplie, celui-ci se permit de dire le fond de sa pensée au prince.
- Bon, vous arrêtez de vous gausser maintenant ! J’ai supporté cela pendant des lieues et des lieues. Maintenant, ça suffit !
- Vous ne parlez pas ainsi à mon fils ! grinça la reine Blanche en menaçant d’un doigt menaçant le malappris.
- Je…
Le seigneur de Rochereau n’alla pas plus loin. Sous ses pas, ou plus exactement sous les sabots de sa monture, le sol tremblait. Un tremblement étrange comme si la Terre avait soudain décidé de prendre vie, de respirer et de s’adonner aux plaisirs d’une gymnastique réparatrice.
- Que…
Il n’alla pas plus loin. Cela ne servait à rien de se plaindre. Le maître était le plus fort ! Avant même que sa mission n’ait été terminée, il ouvrait déjà la trappe devant précipiter le suppôt vers son domaine d’origine. La fournaise souterraine, la marmite du Mal permanent. Celle dont il avait été extrait avec la promesse de n’y point revenir s’il se comportait bien dans sa mission. Vaines promesses !... Le Maître était vraiment sournois et mauvais joueur, il ne tenait pas sa parole. Il aurait le savoir et se méfier !
La jument du seigneur de Rochereau s’enfonça jusqu’aux jarrets dans cette étrange gadoue de terre mais sans qu’aucune flamme ne vienne le happer et l’entraîner au cœur des Enfers. Au contraire, on entendit une voix bien timbrée s’échapper et s’écrier :
- Je vous avais bien dit qu’on avait creusé trop loin et en descente !...
Deux têtes aux mines renfrognées saillirent soudain entre les pattes de la monture du suppôt infernal.
- D’où sortez-vous, vous deux ? rugit le lion roux en contractant ses muscles sur le pommeau de son épée.
Nul ne peut douter qu’à ce moment-là il se sentit fort rassuré. Non seulement, on n’allait pas le précipiter au chaudron mais, en plus, il allait pouvoir se prévaloir d’avoir fait échouer une tentative d’évasion.
Deux ruades bien maîtrisées mirent en sang les visages de Mi-Mai et de Justin Bibor. Un spectacle qui fit hurler de rire le prince Louis.
- Et vous, vous la bouclez ! hurla Rochereau tout en faisant manœuvrer sa monture pour venir au botte à botte avec le prince héritier.
Profitant de l’éloignement du méchant de service, une troisième tête émergea du sol. Le chevalier Kilian de Grime dégagea de sa gangue de terre ses puissantes épaules et se rua sur le sire de Rochereau au moment où il allait frapper l’héritier du trône de son gantelet de fer.
- Touche pas à mon prince ! lança-t-il en faisant choir de sa selle l’envoyé spécial de Lucifer.
Celui-ci n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. En dépit de sa solide membrature, il fut incapable de se redresser et de tenter de combattre. Il faut avouer à sa décharge que, par méfiance, Satan ne lui avait point appris à se battre réellement. Seules des postures menaçantes avaient été prévues dans ses consignes.
- Qui êtes-vous ? questionna la reine.
- Killian de Grime, majesté.
- J’ai beaucoup entendu parler de vous, seigneur Killian. Et rarement en bien !... Un de vos vieux compagnons, Enguerrand d’Ognon, m’avait jadis fait serment de vous retrouver.
- Bien fol qui croit aux promesses des fous, majesté !
- Et peut-on savoir ce que vous étiez en train de faire ?
- Nous échappions au piège tendu par Satan sur ce pog maudit.
- Une fuite ! Voilà qui ne grandit pas votre réputation !
- Nous serions revenus, majesté, pour libérer la princesse…
- La princesse… la princesse… répéta faussement distraitement la reine de France. S’agit-il bien de la princesse à laquelle je songe.
- Sans nul doute, votre grâce… Il s’agit de ma nièce, Podane de Grime, princesse de Bagdad et comtesse en Armagnac.
La reine se sentit soudain prise entre deux feux forts brûlants. Devait-elle jouer la carte des bons sentiments en défendant la princesse qu’elle détestait ? Ou fallait-il faire alliance avec Satan pour en finir une fois pour toute avec cette fausse jetone de Podane ?
- Permettez, madame, il faut que je termine mon labeur avant que de poursuivre avec vous cet agréable bargouin.
Se saisissant de Rafarinade, Killian de Grime trancha la tête du suppôt dont le corps se vida d’un sang bien trop vif et brûlant pour avoir été celui d’un homme véritable.
- Ah, bonne idée ! intervint sœur Monique en poussant sa monture vers Killian de Grime. Comment allons-nous expliquer notre arrivée en ces lieux sans le sire de Rochereau ?
- Pardon, ma sœur, fit le seigneur Killian, mais je crois que nous ne nous connaissons pas.
- Tout à fait… Je représente ici les intérêts de frère Vilain qui nous suit à quelque distance. Nous devions pénétrer au cœur du dispositif de défense de Satan et le prévenir ensuite pour qu’il intervienne. Votre précipitation à dissoudre ce méchant homme nous empêche de recourir à ce stratagème.
- Je le remplacerai…
- Ne dites pas de bêtise, Killian, fit Melba de Turin que l’odeur du sang, même magmatique comme celui du suppôt, avait attiré. S’ils ne voient point leur convoyeur arriver avec ces dames, tout le plan de frère Vilain sera éventé… Et s’ils se rendent compte qu’un de nous manque à l’appel, il en sera de même.
- Je ne vois donc qu’une solution, fit frère Vilain en surgissant d’un bosquet dans lequel il cachait sa petite taille derrière un épineux complice. Je jouerai le rôle du seigneur de Rochereau.

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