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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS



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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 23 Avr 2015 - 0:07

Comme l’avait prédit sœur Monique, le chevalier de Rochereau n’avait point remarqué la substitution intervenue entre elle et doña Sandeouiche. Il faut dire que l’habile moniale avait voyagé le plus souvent la tête baissée, le cou pris dans une grande écharpe et sa chevelure blond cendré ramassée sous un chaperon rouge. Le manque de clairvoyance du seigneur roux faisait les délices du jeune prince Louis qui ne cessa de pouffer de tout le reste du voyage. Sa mère, de son côté, se demandait bien par quels artifices l’usurpateur avait pu abuser de sa confiance et l’entraîner ainsi sur les routes ; cela ne lui donnait pas le moins du monde l’envie de rire.
Lorsqu’on fut en vue du pog de Mirande, et que le suppôt put enfin souffler sachant sa mission remplie, celui-ci se permit de dire le fond de sa pensée au prince.
- Bon, vous arrêtez de vous gausser maintenant ! J’ai supporté cela pendant des lieues et des lieues. Maintenant, ça suffit !
- Vous ne parlez pas ainsi à mon fils ! grinça la reine Blanche en menaçant d’un doigt menaçant le malappris.
- Je…
Le seigneur de Rochereau n’alla pas plus loin. Sous ses pas, ou plus exactement sous les sabots de sa monture, le sol tremblait. Un tremblement étrange comme si la Terre avait soudain décidé de prendre vie, de respirer et de s’adonner aux plaisirs d’une gymnastique réparatrice.
- Que…
Il n’alla pas plus loin. Cela ne servait à rien de se plaindre. Le maître était le plus fort ! Avant même que sa mission n’ait été terminée, il ouvrait déjà la trappe devant précipiter le suppôt vers son domaine d’origine. La fournaise souterraine, la marmite du Mal permanent. Celle dont il avait été extrait avec la promesse de n’y point revenir s’il se comportait bien dans sa mission. Vaines promesses !... Le Maître était vraiment sournois et mauvais joueur, il ne tenait pas sa parole. Il aurait le savoir et se méfier !
La jument du seigneur de Rochereau s’enfonça jusqu’aux jarrets dans cette étrange gadoue de terre mais sans qu’aucune flamme ne vienne le happer et l’entraîner au cœur des Enfers. Au contraire, on entendit une voix bien timbrée s’échapper et s’écrier :
- Je vous avais bien dit qu’on avait creusé trop loin et en descente !...
Deux têtes aux mines renfrognées saillirent soudain entre les pattes de la monture du suppôt infernal.
- D’où sortez-vous, vous deux ? rugit le lion roux en contractant ses muscles sur le pommeau de son épée.
Nul ne peut douter qu’à ce moment-là il se sentit fort rassuré. Non seulement, on n’allait pas le précipiter au chaudron mais, en plus, il allait pouvoir se prévaloir d’avoir fait échouer une tentative d’évasion.
Deux ruades bien maîtrisées mirent en sang les visages de Mi-Mai et de Justin Bibor. Un spectacle qui fit hurler de rire le prince Louis.
- Et vous, vous la bouclez ! hurla Rochereau tout en faisant manœuvrer sa monture pour venir au botte à botte avec le prince héritier.
Profitant de l’éloignement du méchant de service, une troisième tête émergea du sol. Le chevalier Kilian de Grime dégagea de sa gangue de terre ses puissantes épaules et se rua sur le sire de Rochereau au moment où il allait frapper l’héritier du trône de son gantelet de fer.
- Touche pas à mon prince ! lança-t-il en faisant choir de sa selle l’envoyé spécial de Lucifer.
Celui-ci n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. En dépit de sa solide membrature, il fut incapable de se redresser et de tenter de combattre. Il faut avouer à sa décharge que, par méfiance, Satan ne lui avait point appris à se battre réellement. Seules des postures menaçantes avaient été prévues dans ses consignes.
- Qui êtes-vous ? questionna la reine.
- Killian de Grime, majesté.
- J’ai beaucoup entendu parler de vous, seigneur Killian. Et rarement en bien !... Un de vos vieux compagnons, Enguerrand d’Ognon, m’avait jadis fait serment de vous retrouver.
- Bien fol qui croit aux promesses des fous, majesté !
- Et peut-on savoir ce que vous étiez en train de faire ?
- Nous échappions au piège tendu par Satan sur ce pog maudit.
- Une fuite ! Voilà qui ne grandit pas votre réputation !
- Nous serions revenus, majesté, pour libérer la princesse…
- La princesse… la princesse… répéta faussement distraitement la reine de France. S’agit-il bien de la princesse à laquelle je songe.
- Sans nul doute, votre grâce… Il s’agit de ma nièce, Podane de Grime, princesse de Bagdad et comtesse en Armagnac.
La reine se sentit soudain prise entre deux feux forts brûlants. Devait-elle jouer la carte des bons sentiments en défendant la princesse qu’elle détestait ? Ou fallait-il faire alliance avec Satan pour en finir une fois pour toute avec cette fausse jetone de Podane ?
- Permettez, madame, il faut que je termine mon labeur avant que de poursuivre avec vous cet agréable bargouin.
Se saisissant de Rafarinade, Killian de Grime trancha la tête du suppôt dont le corps se vida d’un sang bien trop vif et brûlant pour avoir été celui d’un homme véritable.
- Ah, bonne idée ! intervint sœur Monique en poussant sa monture vers Killian de Grime. Comment allons-nous expliquer notre arrivée en ces lieux sans le sire de Rochereau ?
- Pardon, ma sœur, fit le seigneur Killian, mais je crois que nous ne nous connaissons pas.
- Tout à fait… Je représente ici les intérêts de frère Vilain qui nous suit à quelque distance. Nous devions pénétrer au cœur du dispositif de défense de Satan et le prévenir ensuite pour qu’il intervienne. Votre précipitation à dissoudre ce méchant homme nous empêche de recourir à ce stratagème.
- Je le remplacerai…
- Ne dites pas de bêtise, Killian, fit Melba de Turin que l’odeur du sang, même magmatique comme celui du suppôt, avait attiré. S’ils ne voient point leur convoyeur arriver avec ces dames, tout le plan de frère Vilain sera éventé… Et s’ils se rendent compte qu’un de nous manque à l’appel, il en sera de même.
- Je ne vois donc qu’une solution, fit frère Vilain en surgissant d’un bosquet dans lequel il cachait sa petite taille derrière un épineux complice. Je jouerai le rôle du seigneur de Rochereau.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 23 Avr 2015 - 18:30

Les fourmis rouges – c’est ainsi que Lison désignait les créatures venues des enfers – s’étaient agitées durant toute la journée pour construire une grande tribune. Plus les heures ultimes s’écoulaient, plus l’ancienne nourrice doutait d’avoir fait le bon choix. Si elle n’était pas allée aussi vite récupérer Podane à Jérusalem, Satan aurait peut-être attendu plus longtemps le moment de se saisir de cette promise qu’il était le seul à s’être promis. N’avait-elle fait qu’accélérer le cours du temps ou avait-elle commis une erreur funeste simplement parce que la princesse Podane n’était pas pour elle un simple nom dans un arbre généalogique ? Ces questions la tourmentaient et lui donnaient des aigreurs d’estomac. A moins que ce ne fut le vertige ?...
Depuis sa colonne de roc, Podane regardait elle aussi s’avancer les éléments de sa future défaite. Car l’inéluctable lui apparaissait comme une évidence. Quelles qu’aient été les ruses déployées par sœur Trisquelle, il lui semblait impossible que Satan n’ait point pris ses précautions. Il avait déjà échoué une fois dans sa volonté de se donner une épouse, il était évident que tout serait fait pour qu’un nouvel échec ne vienne ternir sa réputation dans son propre royaume et, au-delà, sur toutes les terres de la Chrétienté. Que ne se gausserait-on en Occident si on apprenait que le Diable pouvait se faire rouler par quelques faibles femmes ? Il y avait même danger que les hommes n’aient plus aucune crainte d’aller griller pendant l’éternité auprès d’un gardien aussi facile à berner.
Comme s’il savait que la princesse pensait à lui, Satan fit une de ses apparitions théâtrales frappant trois coups de tonnerre pour s’annoncer sur l’étroite terrasse où étaient perchées Podane et Lison.
- Alors ?... fit-il en se plantant face à la princesse de Bagdad. Vous êtes toujours décidée à tout jouer sur cet affrontement entre mes champions et les vôtres.
- Toujours ! répondit crânement Podane. Et qui sait, si Dieu le veut…
- Dieu ? s’esclaffa Satan en se tordant en quatre… Mais Dieu n’existe pas…
La princesse garda le silence. Que le Démon nie l’existence du souverain des cieux était tellement logique qu’il n’y avait rien à répondre à cela. C’est en voyant la gêne de Lison qu’une sorte de sonnerie grelotta frénétiquement dans sa cervelle si bien faite.
- Se pourrait-il ? marmonna-t-elle en regardant la nourrice avec un air de grand désespoir.
Lison écarta les bras en signe d’ignorance… ou peut-être d’impuissance…
- Dieu ?! ricana Satan… C’est ma plus belle invention pour tenir la vie des hommes entre mes griffes. Ils se débattent tous pour aller au Paradis mais ils finissent tous chez moi, dans le grand fourneau des âmes. Allons, soyez sérieuse, vous qui êtes si intelligente, vous savez bien que personne ne peut mener une vie d’innocence et de sainteté. Personne ! C’est trop dur ! Et si quelqu’un s’avisait de vouloir atteindre cette perfection, je l’aiderais sans hésiter à se fabriquer des remords et de joyeux souvenirs pour la vie entière.
- C’est impossible ! s’insurgea Podane… Le cardinal Ancelitto…
- Le cardinal ?... Il est comme les autres… Il a commis le pêché de chair en ses jeunes années alors même qu’il s’était déjà donné à ce Dieu qui n’existe pas… Autant dire qu’il s’est donné à moi sans le savoir… Et d’ailleurs, il suffirait que je le pousse un peu pour que…
- Pour que ?...
- Comment ? Vous n’avez pas remarqué ?... Il y a parmi les vôtres une personne pour laquelle il éprouve un vif sentiment qu’il ne peut cacher que par de fréquentes mortifications.
- Sœur Trisquelle ?...
- La mère supérieure ?... Allons, allons, ne me faites pas rire… Celle-ci ne rêve que de voyages et de connaissances sur tout… Et puis elle râle en permanence… Pêchés, pêchés, pêchés… Votre Eglise, celle des hommes, la condamnerait si elle n’avait point de coupables pardons pour ses cadres… Pour en revenir à ce bon nonce, c’est de la troublante Melba qu’il est entiché en secret… Voyez-vous la chose… Une meurtrière compulsive… Oh, je n’ignore pas que c’est par volonté de la ramener du bon côté de l’humanité et de la faire échapper aux flammes de mon royaume… Mais ils sont d’ores et déjà damnés… Elle pour ses crimes, lui pour sa concupiscence. Vous ne pouvez plus rien pour les sauver.
- Et vous saviez cela ?
Lison finit par faire craquer ses doigts à force de tordre ses phalanges pour essayer de masquer son embarras.
- Pour le nonce, non… mais pour le reste, nous avons fini par le comprendre…
- Quand ça ?...
- Oh, minauda Lison sans oser regarder son ancienne maîtresse, il y a quelques siècles… Quand les appels à l’aide de sainte Lucie sont restés vains, elle a commencé à se poser certaines questions. Une certaine créature griffue et flamboyante s’est chargée de lui apporter des réponses. Les mêmes qu’elle vient de vous donner…
- Mais ?...
- Les porteurs du sang de sainte Lucie ont toujours rêvé d’incarner Dieu, de lui donner une existence, de bâtir un royaume pour lui et d’opposer enfin une puissance céleste à la puissance infernale. Mais Dieu ne peut avoir six têtes…
- Cerbère en a bien trois mais il garde ma porte… Et il n’est pas commode, fit Satan avec ce rire machiavélique qu’il nous a déjà été donné de décrire.
- Donc sans Dieu, point de secours à attendre…
- Et non, ma chère… Il n’y a que vos bras cassés pour vous défendre… Demain, sur le grand terrain tendu de cordes… A propos, avez-vous pris connaissance des règles de l’affrontement ?
- Et comment aurais-je pu le faire ? Au cas où vous l’auriez oublié, je suis cloîtré sur ce pic depuis plusieurs jours…
- Votre amie aux lourdes mamelles a tellement de ressources que je me méfie… Alors, il s’agira de pousser une outre remplie d’air afin de la faire pénétrer dans les filets que vous voyez tendus de part et d’autres du terrain… Cela se jouera par équipe de six en deux parties d’égale durée... Ai-je précisé qu’il faudrait pousser cette outre avec les pieds ?
- Avec les pieds ?
Podane s’essaya à produire le geste adéquat. Ca lui rappelait quelques gestes d’humeur quand elle était enfant, lorsqu’elle bousculait de malheureux cailloux qui ne lui avaient rien fait sinon se trouver devant elle.
- Voilà qui va plaire je n’en doute pas à ces messieurs…
- Ces messieurs ?
- Eh bien oui, fit Satan… Cela demande de la force, de l’adresse, de la vitesse… Vous ne voudriez quand même pas que ?…
- SI, justement ! trancha la princesse en prenant sa moue la plus intraitable. Ce seront les dames qui lutteront… Melba de Turin, Philippa de Vivarais, dame Katy, vous-même Lison si vous le souhaitez… Et moi, cela va sans dire…
- Mais enfin, ce n’est pas possible… Ce n’était pas prévu ainsi…
- Vous ne l’aviez pas prévu ainsi… Et c’est justement parce que vous ne l’aviez pas prévu ainsi que l’idée de faire autrement me plait… Enormément…
Satan disparut dans un tourbillon de colère. A quoi cela avait-il donc servi de réduire les rations de nourritures aux hommes si ceux-ci n’étaient pas appelés à lutter contre ses propres valets entrainés jour et nuit et bourrés de vitamines ?...
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 24 Avr 2015 - 18:44

Killian de Grime n’eut aucun mal à toiser frère Vilain qu’il dominait de deux bonnes têtes.
- Mon frère, je ne voudrais pas avoir l’air de mépriser votre courage mais il me semble que jamais vous ne parviendrez à vous faire passer pour ce suppôt.
- Et pourquoi s’il vous plait ? riposta frère Vilain qui n’avait jamais pu encadrer le cadet des Grime vu que celui-ci l’avait toujours toisé parce qu’il le dominait de deux bonnes têtes.
- Vous n’êtes pas roux, répliqua sire Killian en songeant à temps que moquer la petite taille du prieur de Saint-Romuald ne serait pas de très bon goût vu qu’il le dominait de deux bonnes têtes.
- Et puis, lâcha Justin Bibor avec son tact habituel, il vous domine de deux bonnes têtes !
Un ange passa…
Enfin façon de parler puisque, comme bien on s’en doute, si Dieu n’existe pas, les anges - qui ne sont que des garnitures ourlées du Paradis céleste - n’ont pas plus de chances de voleter parmi les humains.
- Alors ? questionna frère Vilain finalement aussi gêné que le sire de Grime. Vous vous échappiez ?
- Nous préparions une évasion en effet, confirma le sire d’Agnan… Mais mon épouse chérie est gardée sur un éperon rocheux et seule Lison est avec elle. Nous ne pouvons fuir sans elles… Nous ne sommes pas des anges, elles non plus.
- Lison ? sursauta frère Vilain… Vous voulez dire la nourrice…
- Qui n’en est pas une, précisa le sire d’Agnan.
- Cela je le savais, rétorqua le prieur en se haussant du col ce qui fit qu’il n’était plus dominé que d’une bonne tête et demie par le cadet des Grime. Elle appartient à une fraternité de descendants de sainte Lucie qui entendent protéger la terre chrétienne de Satan.
- Eh bien, il serait grand temps qu’ils agissent parce que là, ça commence à sentir le roussi, fit Bibor… Et je n’aime pas manger ma nourriture trop cuite.
- Or donc, vous vous échappiez…
- Non, frère Vilain, nous préparions une évasion une fois la princesse Podane libérée.
- Elle ne sera pas libérée puisque Satan veut l’épouser.
- Je veux dire lorsqu’elle sera extraite de sa prison d’altitude pour assister à l’affrontement.
- L’affrontement ?... Vous voulez dire la cérémonie ?
- Non, l’affrontement…
- Expliquez-moi parce que, là, face à tant de mystères, je me sens bien petit.
- Ah vous voyez ! triompha Bibor.
- Mon fils, vous avez beaucoup de chance que ma folle cavalcade à travers le royaume m’ait fait égarer mon escabeau sans quoi je serais monté dessus…
- Et ?...
- Je vous aurais tapé dessus avec !
- Frère Vilain, il vous suffirait de priver cette cervelle de moineau de dessert et vous auriez votre vengeance, dit Killian de Grime.
- Il est vrai que c’est un plat qui se mange froid, confirma le sire d’Agnan.
- Donc, si je me résume… Il y a une sorte d’ordalie qui doit décider si le mariage de la princesse se fera ou pas. S’il ne se fait pas c’est que Satan sera vaincu et rentrera dans ses foyers… Si j’ose dire… Et s’il se fait, il ne se fera pas car vous vous esquiverez par ce tunnel.
- Vous avez parfaitement compris, frère Vilain.
- Autant vous dire que cet affrontement, vous ne le gagnerez pas…
- Et pourquoi, frère Vilain, grogna Killian de Grime en montant franchement sur ses ergots (voyons, ça fait un qui se hausse du col mais l’autre monte sur ses ergots, ça doit donc faire à nouveau deux bonnes têtes d’écart entre les deux…)
- Parce qu’il m’étonnerait que la reine Blanche, ici présente, ait été conviée ici pour assister à la défaite du maître des lieux. Ce qui nous ramène à la question initiale… Qui va la conduire auprès de Satan en se faisant passer pour le suppôt… dont les dernières convulsions provoquées par votre décapitation sont proprement pitoyables. J’ai de son sang écarlate sur mes bottes.
- Il me semble, fit Melba de Turin, que poser la question est une erreur… Tant que la reine Blanche n’est pas arrivée, le mariage ne peut se faire… Que l’affrontement soit victorieux pour nos couleurs ou pas… Donc, enterrons les restes du suppôt et retournons-nous en chacun de notre côté.
- Ah non ! pesta Bibor… Il faut encore creuser ?!
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 24 Avr 2015 - 21:32

Satan allait, venait, allait et venait… Parfois, il venait sans avoir pris la peine d’aller… Bref ça n’allait pas.
- Où sont-ils ? s’écria-t-il en fracassant d’un coup de poing le grand miroir qui renvoyait son image en s’efforçant de la flatter de peur d’être fracassé.
- Les dernières nouvelles transmises par Rochereau datent d’hier. Elles annonçaient son arrivée pour la mi-journée avec la reine et l’héritier du trône et…
- Et nous sommes à la mi-journée !... Et la rencontre de… Au fait comment appelez-vous cet espèce de pousse-baballe que vous nous avez inventé ?
- Nous n’avons pas cherché à nommer la chose, maître, fit Dark Veau d’Or en s’inclinant de peur d’être fracassé en pleine face comme un vulgaire miroir. En fait, nous pensons que cet affrontement n’aura pas de suite…
- Il me faut un nom ! rugit Satan. Sans quoi je ne pourrais poursuivre ma phrase !
- Eh bien… eh bien… bredouilla le Veau d’Or. Nous pourrions appeler ça le jeu de la balle au pied…
- Fort bien !... La rencontre de jeu de balle au pied… Veau d’Or, ça sonne mal comme nom… Trouve-moi mieux…
- Je vais y songer…
- Et tu devras trouver avant la mi-après-midi puisque c’est à ce moment-là que les deux équipes entreront sur le terrain… Et je souhaite pour cet incapable de Rochereau que la reine de France soit à ce moment-là dans les tribunes…
- Un simple contretemps sans aucun doute…
- Sans doute… Il est vrai que par rapport à cet abruti de von Hilter, Rochereau ferait plutôt bonne figure… Aucune nouvelle de celui-ci depuis combien de jours ?...
- Une bonne semaine, maître…
- C’est trop ! C’est trop ! C’est trop !
Le miroir subit une nouvelle grêle de coups.
- Et si je vous dis que vous êtes la plus belle du royaume, vous arrêtez ? demanda-t-il dans un râle.
- Toi, tais-toi ! hurla Satan en finissant de briser la glace.
- Excusez-moi, fit le miroir… J’ai parlé sans réfléchir.
- Veau d’Or ! Fais-moi quérir un autre miroir !... Et qu’on conduise par-devers moi ma promise !

Les conjurés du pog avaient regagné leur tente pour conter les derniers événements à leurs camarades demeurés sur place pour garantir leurs arrières pendant qu’ils allaient de l’avant.
- La reine est là ?! fit sœur Trisquelle en battant des mains.
- Pourquoi cette excitation, ma mère ? demanda Philippa.
- Je voudrais lui demander si elle ne pourrait pas user de son influence pour que la ville de Nantes soit mieux desservie par les convois. Il n’existe pas de ligne directe jusqu’à Cordoue ou au Puy. A chacun de mes déplacements, je dois multiplier les changements et, mon âge s’avançant, j’ai de plus en plus de mal à avancer. Il me faut du direct sans quoi je serai contrainte de différer mes voyages d’études.
- Ma mère, pourquoi ne nous en dites-vous pas plus sur cette rencontre si importante pour le sort de la princesse ? questionna Mi-Mai. Nous ne savons que ce que la forme du terrain a pu nous apprendre. Un grand espace de terre avec deux grands filets de pêche jetés à chaque extrémité.
- C’est qu’il nous est interdit de dire quoi que ce soit avant le début de la rencontre. Les règles vous seront dites à ce moment-là. C’est une question d’équité !
- Parce que vous pensez que le Veau d’Or n’a rien dit ? Ma mère, vous êtes une grande naïve !
Interpelée avec véhémence par la baronne de Saint-Dieu – dont on aura remarqué le caractère cyclothymique des interventions dans cette chronique – la mère supérieure se drapa dans une dignité toute neuve achetée chez Tati.
- Le Bien n’a point à user des méthodes du Mal, fit-elle avec superbe.
- Le Mal doit-il donc triompher parce que le Bien a des principes ? interrogea Philipa de Vivarais. Pensez-vous à nos fils que nous ne reverrons sans doute pas ? Pensez-vous à ces innocents que notre défaite conduira sur les chemins brûlants de l’Enfer et non sur les routes du Paradis ?... Point ! Vous songez en égoïste à vos propres avantages et privilèges !... Vous ne pensez qu’à remplir au mieux vos fonctions et cela ne va point plus loin ! Vous savez ce que vous êtes ?
- Attention à ce que vous allez dire, ma fille ! Un mot de trop et je vous ferme les portes du Paradis à double-tour !
- Vous êtes une… Vous êtes une…
Au milieu de sa rage trop longtemps contenue, Philippa de Vivarais se rendit compte avec lucidité qu’il lui manquait le mot juste. Elle se chargea donc de le forger.
- Vous êtes une fonctionnaire !...
- Ah bon ?! Ce n’est que ça !... Ah bon ?... Je suis une fonctionnaire… Eh bien, cela me va… Puisque je ne sais pas ce que cela veut dire… Mais, pour finir de vous répondre, mon enfant… Apprenez que je ne suis pas toujours en train de vaquer à mes fonctions… De fonctionner comme vous dites. Parfois j’aime aussi prendre du recul, cesser de prier et d’évangéliser. Je me retire sur une grève près du monastère et je ne fais plus rien.
Le lecteur soucieux de culture et fanatique d’étymologie apprendra donc avec surprise par quel étrange hasard les mots de grève et de fonctionnaire se sont trouvés accouplés dans l’Histoire. Cela ne l’empêchera point de s’endormir mais le laissera moins ignorant et lui permettra de briller en société.
- Ma mère, s’il vous plait… Par Dieu, dites-nous ou sinon gare à nous !
Philippa de Vivarais s’était jetée à genoux devant la mère supérieure. Celle-ci, émue et fragilisée par tant de colère tournée contre elle, jeta un regard interrogateur vers le nonce afin de quérir de lui l’autorisation de rompre le secret. Sur un simple abaissement de menton, elle libéra sa mémoire de tous les détails du jeu dangereux auquel il faudrait se livrer pour délivrer la princesse des griffes de Satan.
- Eh bien, voilà, il s’agit d’un jeu qui consiste à frapper une balle faite d’une outre remplie d’air pour la conduire dans des filets. On doit taper ainsi dans la balle…
Elle se leva pour mimer le geste, fracassant au passage une malheureuse taupe qui passait par là pour voir qui lui faisait concurrence en creusant de grandes galeries souterraines dans le coin.
- Vous voyez… Je fouette la balle. J’ai appelé ça le fouette-balle.

A la mi-après-midi, le seigneur de Rochereau n’avait toujours pas paru et von Hilter n’avait pas donné de nouvelles. Satan était au bord de l’apoplexie ce qui faisait la joie de Podane plantée face à lui. Le propriétaire des Enfers était confronté à un terrible dilemme : risquer de retarder son union avec la princesse en attendant un jour de plus l’arrivée des dernières souveraines… ou prendre le risque de ne point avoir toute la Chrétienté réunie pour se prosterner devant sa puissance universelle.
- Vous avez attendu des siècles, fit Podane en prenant son air le plus suave. Vous pouvez bien attendre un jour de plus.
- Pour que vous ayez le temps de me préparer un tour de cochon ?... Croyez-vous que votre bonne mine a sur moi des vertus anesthésiques ?... Je suis encore capable de réfléchir…
- Pas moi, gémit le miroir éclaté dans un coin.
- Un miroir détruit ? s’étonna la princesse… Vous en prenez donc pour sept ans de malheur. Sans trembler ?!
- C’est aux autres de trembler devant moi !
- Fort bien… Je le note… Vous ne croyez point aux superstitions les plus communes…
- Pourquoi y croirais-je ? C’est moi qui les ai édictées. Les chats noirs, les échelles et toutes ces sornettes sortent des esprits féconds de mes conseillers. Avoir peur, vivre dans la crainte, c’est se donner de bonnes raisons pour rejoindre au plus vite les rangs de mon armée d’ombres.
- A votre place, j’y croirais… Peut-être que vous avez ruiné les chances de votre camp en massacrant ce pauvre miroir… La malédiction commencera peut-être à frapper tout à l’heure sur le terrain… Peut-être…
Satan n’avait aucune raison de douter des chances de succès de ses suppôts. Pourtant, mû par ce qui pouvait bien ressembler à une petite inquiétude, il décida de donner à ceux-ci une journée d’entrainement supplémentaire.
- Je reporte le jeu à demain. Même lieu, même heure… Mais je serais vous, je viendrais parée de ma robe de mariage. Car, vous irez directement des tribunes à l’autel.
- Point ne sera-t-il, ô mon futur maître. C’est à la tête de mon équipe que je viendrai sur le terrain. Non point en robe mais en une tenue me permettant de jouter avec vos créatures. Mes couleurs seront le jaune et le vert. Qu’on fasse préparer d’ici demain de quoi uniformiser mes partisans ! Et que Dieu vous garde !...
- Dieu n’existe pas ! s’exclama Satan en jetant feu, flammes et fondue savoyarde.
- Eh bien, c’est un tort, répondit calmement Lison jusqu’alors muette. Il faudrait l’inventer.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 25 Avr 2015 - 11:48

La scène se répéta trois jours de suite. Sinon à l’identique du moins en restant conforme dans ses grandes lignes à l’originale. Satan, pris de doutes face au risque d’un nouvel échec, soucieux de bien étaler sa puissance aux yeux de ceux qui se pensaient puissants, reculait d’une journée supplémentaire le moment d’entrer en lutte.
Pendant ce temps, Killian de Grime et les hommes en état de fournir un effort physique prolongé s’échappaient par le tunnel pour aller s’entraîner hors de vue des sentinelles qui garnissaient une partie des remparts de la ville. Sœur Trisquelle, nommée conseillère technique et garante de la règle, accompagnait le mouvement sans parvenir vraiment à se passionner pour le jeu qu’elle avait contribué à créer.
- Ce n’est pas possible, ragea Bibor… Je n’en peux plus de galoper après cette outre… Je suis épuisé, j’ai trop faim…
Bien évidemment, le rallongement de l’attente avant l’affrontement avait contribué à affaiblir davantage les corps soumis à un régime alimentaire de plus en plus réduit. « Le régime du camp » comme l’appelait Bibor en rêvant de potée à la façon de celle que préparait la Mahitée, la cuisinière du château des Grime. On se doute que ce coup bas n’avait point échappé à Satan au moment de décider de surseoir d’un, puis de deux, puis de trois jours, à la tenue de la rencontre.
- Ce qui n’est pas possible, intervint le sire d’Agnan, c’est de réussir à bloquer la balle lorsqu’elle part en hauteur vers le filet. Il faudrait pouvoir utiliser les mains pour l’arrêter.
- C’est interdit ! rappela sœur Trisquelle avec un air sentencieux.
- Cela veut donc dire que si nous faisons décoller la balle, ils ne pourront pas l’attraper et nous atteindrons à chaque fois notre but.
- Certes, certes, objecta Killian de Grime… Mais nos adversaires ne seront pas fous. S’ils nous voient faire cela, ils feront de même. Nous devons conserver cela pour la dernière extrémité, pour marquer le coup décisif et emporter le score.
- Il faudrait aussi empêcher les satanistes d’accéder à nos propres filets, fit Mi-Mai. Imaginons que ce filet est un château, que ferions-nous pour le défendre ?
- Nous construirions un mur…
- Alors, faisons un mur ! lança le seigneur Gaétan de Chozadir. Si nous nous plaçons tous les six devant le filet, l’outre ne pourra pas passer à travers nous.
- Possible, répondit du tac au tac le sire d’Agnan, mais nous ne pourrons pas non plus porter l’outre dans le filet de l’adversaire.
- C’est bien pour cela, conclut Mi-Mai que je pensais que plutôt un mur, il faudrait désigner un gardien. Quelqu’un qui ne bouge pas de devant le filet et qui doit empêcher l’outre de passer coûte que coûte…
- Et qui peut sauter pour la dégager… Il faut quelqu’un de léger…
- Il faut quelqu’un de grand.
Les deux propositions de Killian de Grime et de Mi-Mai ne pouvaient convenir qu’à un seul des membres de l’équipe. Le chevalier d’Agnan…
Il le comprit aussitôt et essaya de protester contre ce qu’il interpréta comme une sorte de relégation.
- Je veux me battre avec vous. Pas rester comme une chèvre attachée à son piquet. C’est quand même ma femme que nous voulons sauver !
- Empêcher les autres de mettre l’outre dans le filet, c’est tout aussi important…
- Et cette poussière au loin sur le chemin doit l’être tout autant, lança Mi-Mai en montrant au loin une colonne grise d’élevant en volutes tourbillonnants. Je crains que ce ne soit les derniers invités qui arrivent.

- Maître ! Maître ! Les voici enfin !... Nous les avons vus depuis le donjon du château. Une petite troupe de cavaliers… Von Hilter a visiblement ratissé large.
- Mais point de reine de France et point de Rochereau…
- Point, mon maître !
- Fort bien ! Nous nous passerons de la reine de France… Elle ne perd rien pour attendre ! J’irai la chercher moi-même pour la mettre au service de mon épouse. Elle nettoiera ses latrines et préparera ses bains. Et même l’inverse !
C’était une idée assez jubilatoire pour lui faire oublier les désagréments causés par la disparition de son suppôt. Satan se dressa de son trône, pivota sur lui-même pour observer le soleil pâle du plein midi.
- Qu’on convoque les deux équipes pour trois heures de relevée !... Et qu’on oublie de nourrir les jaunes et verts… Ah oui ! Et qu’on mette von Hilter au « frigo » pendant 650 ans… Je ne veux plus voir ce débris parmi les humains de tout ce temps. Quand il aura vraiment appris à obéir et à haïr, on verra ce qu’on peut faire de lui.

Il y eut des vivats lorsque la princesse Podane, toujours flanquée de Lison, retrouva ses amis sous la tente où ceux-ci se préparaient à la confrontation trois fois reportée. Il y eut aussi force embrassades et quelques larmes. Juste le temps que la princesse constate que les hommes portaient les tuniques à ses couleurs.
- Qu’est-ce cela ? fit-elle. Je n’ai jamais demandé à ce que les hommes luttent contre les créatures de Satan. Qui a pu vous laisser croire qu’il en serait ainsi ? J’avais pourtant indiqué mon choix…
- On ne nous a rien dit, expliqua Killian.
- Vous voyez, ma mère, que j’avais raison de douter de l’honnêteté de nos adversaires, observa Philippa en essayant de ne pas mettre trop de rancœur dans sa remarque.
- C’est une folie, Podane ! dit son tendre époux qui ne lâchait plus sa main tout à sa joie de l’avoir enfin retrouvée.
- Il m’était inconcevable de ne point être en première ligne pour défendre ce monde… Et puis j’avais aussi en tête qu’en cas de coup dur, il était préférable que vous ne soyez point trop entamés par vos efforts sur le terrain afin d’organiser notre retraite.
- Nous avons un tunnel pour nous échapper, annonça le sire d’Agnan. Que ne l’empruntons-nous tous pour fuir ?
- Si nous fuyons, nous serons repris et Satan annulera cet affrontement que j’ai réussi à arracher comme une ultime chance de tous nous sauver. Lutter et vaincre est encore le plus sûr des moyens de faire tourner les choses à notre profit.
- Mais ?! objecta le nonce. Vous n’êtes point entrainée à ce jeu… Et vos amies pas davantage.
- Et alors ?... Croyez-vous que cela nous désavantage ?... Nous aurons la rage comme jamais… Allons, il faut que nous passions ces tuniques… Philippa, Katy, Melba, Lison et baronne, je compte sur vous… Et, vous, ma mère, expliquez-moi pendant que je me change en quoi consistent ces réjouissances sportives.
- Mais nous ? demanda Killian.
- Des places vous ont été réservées dans les tribunes… Sauf pour vous, éminence, que j’ai désigné pour être le juge impartial du bon respect des lois du jeu.
- Ma fille, j’essayerai de faire au mieux. Que Dieu m’apporte aide…
La princesse envisagea le nonce avec l’envie de lui révéler ce qu’elle avait appris de la bouche écumante de Satan. Mais non ! Il était trop tôt pour de telles révélations. S’ils étaient vaincus, le cardinal Ancelitto découvrirait lui-même la cruelle vérité… Et s’ils étaient vainqueurs…
Là, elle avait du mal à imaginer ce qu’il pourrait advenir.
- Je vous écoute, ma mère…
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 25 Avr 2015 - 17:25

Oh, il y avait bien une tribune pleine à craquer, des éclats de trompes pour saturer le silence mais l’ambiance de la rencontre n’avait rien à voir en son début avec celle d’un tournoi. La foule présente ne savait trop comment elle devait réagir et ce fut finalement un pesant silence qui s’imposa lorsque les deux équipes eurent gagné le terrain.
Lucifer, en grande tenue de cérémonie, fourche dorée à la main, gagna sa place le dernier, prenant un plaisir non dissimulé à étaler sa rude puissance devant le parterre des reines présentes et muettes. Arrivé au siège numéro 666, il se rendit compte que les deux sièges les plus proches étaient libres. L’un avait été destiné à sa future épouse qui devait co-présider à ses côtes à ce qu’il considérait comme la première des réjouissances de leur union, l’autre était dévolu à la reine de France qui brillait surtout par son absence.
Le Diable décida donc de ne pas laisser sans réaction cette double absence qui pouvait paraître l’humilier. Il refusa de s’asseoir, resta debout et improvisa un discours qui devait légitimer sa solitude forcée tout en introduisant l’événement à venir.
- Mes amis, ce jour n’est pas un jour comme les autres ! Vont commencer les célébrations de mon union avec la princesse Podane, union qui donnera au peuple des Enfers une reine en même temps qu’il comblera mon attente d’héritiers. La princesse est une femme dotée de toutes les qualités et de toutes les vertus que, sur cette Terre, on associe aux gens de bien. Avant que de rejoindre à mes côtés le monde de l’ombre, elle a tenu à les exprimer une dernière fois en prenant la tête d’une des équipes qui vont jouter devant vous.
Il y eut des acclamations spontanées. Les unes, venant des nombreux spectres et suppôts appelés à garnir la tribune, saluaient le maître d’une dévotion béate et sulfureuse. Les autres provenaient du petit groupe des amis de Podane réunis sous la surveillance d’une escouade de gardes infernaux. Pour une fois, et sans doute la dernière, les deux camps trouvaient à s’unir dans un enthousiasme commun.
- Un siège restera pourtant vide à mes côtés, reprit Satan après avoir apaisé les cris d’un geste auguste de sa main griffue. La reine de France n’a semble-t-il pas daigné se rendre à notre invitation. Eh bien, au lieu d’être simplement asservi à ma puissance, son royaume sera tout simplement détruit. Brûlé, rasé, réduit à l’état d’un vaste désert de cendres.
- Il n’en sera pas ainsi que tu le dis, Démon ! Car me voici !...
Surgissant au pied de la tribune, flanquée de sœur Monique, la reine Blanche apparut revêtue d’atours superbes et irradiant une majesté qu’aucune des souveraines soumises présentes ne pouvait égaler.
- Reine Blanche ?... Quelle agréable surprise, persifla Satan qui ne savait trop comment interpréter cette arrivée à la fois tardive et spectaculaire. Vous venez pour sauver votre royaume ?
- Point, seigneur des ténèbres. Je viens pour te faire allégeance et pour t’offrir mon concours si jamais tu venais à trouver la princesse de Bagdad insuffisante à te satisfaire. Tant de perfection ne peut qu’être fatigant à la longue !... Songes-y !...
Il y avait là une perspective fort tentante pour Lucifer. Trop tentante pour qu’il n’en mesurât point les dangers… Alors, s’il prit la peine de venir à la rencontre de la reine de France qui, nimbée par la corolle écarlate de sa robe, escaladait avec peine l’escalier étroit de la tribune, il le fit en énumérant pour lui-même les raisons qui avaient présidé au choix de la princesse comme épouse.
Lorsque la reine fut installée à ses côtés, occupant généreusement la place numéro 665, Satan dressa sa fourche vers le haut et commanda l’allumage de la première bougie.
La rencontre pouvait commencer.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 25 Avr 2015 - 21:07

L’équipe conduite par le Veau d’Or comportait cinq autres membres qui avaient au moins deux têtes de plus que les joueuses de l’équipe de Podane (ce qui en faisait quatre de plus que le malheureux frère Vilain dont la disparition des alentours de la reine Blanche doit sans aucun doute laisser le lecteur dubitatif et surpris).
Ils avaient tous été choisis pour leur passé terrestre marqué par la violence, la haine de l’autre et le goût du sang. Ombres au royaume des ombres, ils avaient retrouvé par la volonté du maître suprême une apparence vaguement humaine. Attila, Genséric, Arminius, Darius et Krum (des noms qui ne parleront point sans doute aux lecteurs de France-Football) complétaient donc l’équipe du Veau d’Or qui, délibérément, avait choisi de se tenir en retrait près de ses filets.
- Ils ont mis au point la même tactique que nous, chuchota le chevalier d’Agnan en agrippant le bras de son oncle par alliance.
- Nos pauvres épouses ne vont pas peser lourd, ils vont les massacrer, répondit tristement Killian de Grime.
- Attila, roi des Huns… Genséric, roi des Vandales… Arminius a écrasé les légions romaines dans la forêt de Teutobourg… Darius, roi des Perses, n’était pas un tendre non plus… Et Krum, roi des Bulgares, qui s’amusait à boire dans le crâne de l’empereur Nicéphore transformé en coupe…
L’énumération sordide faite par Hamad ben Gali al-Zotto montrait tout à la fois la solide culture du traducteur, acquise dans les meilleures madrasas d’Andalousie, mais aussi l’impossibilité manifeste pour l’équipe de Podane de triompher d’une telle bande de méchants.
- Avez-vous vu ?… Là-bas !...
Mi-Mai, se désintéressant du jeu sur le point de commencer, tendait le doigt vers l’autre extrémité de la tribune.
- Par tous les saints ! s’exclama Killian de Grime… Mon frère !...
- Et si je ne me trompe, poursuivit l’écuyer, à ses côtés, c’est bien la comtesse… Ce faux-jeton de Satan ne s’est pas aventuré à risquer de perdre ce coup-ci. Il tient en réserve les parents de la princesse pour la décider à l’épouser quand bien même ses couleurs essuieraient une défaite dans cette rencontre.
- Il faut…
Killian de Grime fut rassis sans ménagement par son demi-frère.
- Patience, seigneur !... Si tout est perdu, nous agirons… Pour le moment, regardons le jeu.

Sur le terrain, ni Podane, ni ses partenaires n’en menaient large. Au premier coup donné dans la balle, celle-ci avait à peine fait trois rotations sur elle-même mais avait laissé dame Katy la cheville en vrac.
De l’autre côté des cordes, le nonce Ancelitto se retourna vers sœur Trisquelle.
- Qu’avez-vous prévu en cas de blessure ?
- Rien… Ce n’est pas un tournoi avec fléau d’armes et lances à bout métallique mais un simple jeu de balle… Je n’ai point imaginé qu’il pouvait y avoir danger…
- Alors, il faut remplacer dame Katy en profitant de cette faille dans la règle.
- La remplacer ? Et par qui, éminence ?... Vous voudriez qu’avec ma claudication chronique, mes épaules fragiles et mon foie patraque, j’aille galoper derrière une gangue de cuir au risque d’y laisser poumons et osselets…
- Moi, je pourrais fort bien me mêler à l’équipe…
- Qui êtes-vous ? demanda sèchement sœur Trisquelle que la perspective d’éviter d’entrer en jeu aurait dû pourtant adoucir.
- Je suis sœur Monique, j’accompagnais la reine Blanche et…
- Je ne parle pas aux servantes des traîtresses, cracha la moniale qui se rappelait soudain avoir déjà rencontré la sœur à son arrivée à Mirande.
- Vous n’avez que moi, supplia l’ancienne souris grise. Je veux servir à quelque chose.
Pendant ces palabres, dame Katy avait essayé de se redresser, Philippa avait entrepris de l’aider et Attila, traçant sa route au milieu d’une défense dégarnie, poussait la balle dans un filet soudain offert. Une explosion de joie monta des tribunes faisant trembler jusqu’au sol du terrain.
- Que prévoit-on dans ce cas de figure ? demanda le nonce.
- On remet la balle au centre du terrain, c’est-à-dire à l’endroit où les diagonales se coupent en…
- Laissez la géométrie, je vous prie…
Sans finir de développer son propos, le nonce Ancelitto passa sous la corde et pénétra sur l’espace de la rencontre. Par de grands mouvements vigoureux des bras, il indiqua qu’une pause s’imposait et, aussitôt, un spectre préposé à la mesure du temps moucha la bougie de la première mi-temps.
- Blessée ! hurla le nonce. Nous procédons à un changement.
- Quoi ?! contre-hurla Satan dans la tribune. Quelle est cette disposition ?
Quittant son poste de gardien, le Veau d’or se rapprocha de l’arbitre et fit preuve à son endroit d’une véhémence égale à celle de son maître et souverain.
- Comment ça, un changement ?... Où avez-vous lu cela dans le règlement ?
- Où avez-vous que c’était interdit ? rétorqua l’ecclésiastique.
Des objets hétéroclites commencèrent à tomber des tribunes. Les affidés de Satan n’étaient point contents de voir s’interrompre le spectacle après quelques secondes seulement et au premier bobo venu.
- Nous n’avons point de remplaçants, hurla le Veau d’Or.
- Vous plaisantez, répondit Ancelitto, vous en avez une tribune entière.
Présentée ainsi, la situation déplaisait moins au Veau d’Or. Il comptait bien prendre le nonce à son propre jeu. A malin, malin et demi. Si le besoin s’en faisait sentir, il ferait entrer de nouveaux joueurs lors de la deuxième période.
- Alors ?! cria Satan en brandissant sa fourche dorée. On joue ou on fait la sieste ?
Le Veau d’Or se retourna vers la tribune, leva son pouce griffu vers le Seigneur des Enfers pour lui signifier que tout allait pour le mieux pour ses couleurs. Rassuré et apaisé, Satan reprit sa place.
- Qu’est-ce qu’on peut perdre comme temps ! ronchonna-t-il.
- Vous avez raison, intervint la reine Blanche. Avec moi, tout serait déjà fini depuis longtemps. La petite noblesse n’a point à être traitée avec tant d’égards.
Une main petite mais ferme se posa sur la cuisse brûlante de Satan. Il constata en rougissant – ce qui n’était guère difficile pour lui – que ce contact ne lui était pas antipathique.
Pendant ce temps, sur le terrain, sœur Monique enfilait la tunique jaune et verte de dame Katy…
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 25 Avr 2015 - 23:49

Il y avait clairement deux façons de procéder sur le terrain. Du côté infernal, l’individualisme était roi ; celui qui récupérait le cuir se mettait à courir en le poussant devant lui jusqu’à ce que le filet soit atteint. Autour de Podane, il y avait quelque chose d’un peu plus fin et organisé ; au lieu d’essayer d’avancer la balle au pied, les dames faisaient des passes… ce qui n’était point stupide car l’outre remplie d’air allait toujours plus vite que le plus rapide des spectres. Ainsi, les joueuses en jaune et vert n’étaient point ridicules et restaient à portée des partenaires du Veau d’Or.
Ce dernier courait peu et restait planté devant son filet qu’il protégeait de sa haute stature. A trois reprises, sœur Monique, la plus rapide et la plus adroite des amies de Podane, s’était retrouvée face à lui sans réussir à glisser le ballon dans le filet.
- Il reste toujours debout, remarqua le sire d’Agnan…
- Oui, le Veau d’Or est toujours…
- On sait, Bibor… On sait…
- Il joue gardien debout, c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup…
- Pardon ?...
- Ce que je veux dire, reprit Bibor, c’est qu’il faut le forcer à se coucher puis envoyer le ballon en l’air. Il ne se relèvera jamais assez vite…
- Bonne idée ! Mais…
- Mais ?...
- Je doute que nos voisins nous laissent aller faire part de nos remarques à Podane lorsque la première mi-temps sera terminée.
La fin de l’intervention du sire d’Agnan se perdit dans le son barbare de la corne annonçant que la première bougie avait épuisé sa cire. Le score était alors de 8 à 4 en faveur de l’équipe de Satan. Celui-ci, dans la tribune, commençait déjà à fêter sa victoire en saluant et en gratifiant de sourires confiants ses partisans.

- 8 à 4 ! s’écria Philippa en regagnant le coin où les attendait sœur Trisquelle. Rien n’est perdu !
- Il faut faire courir la balle plus vite. Ils s’épuisent à chercher à l’attraper pendant que nous nous fatiguons à peine.
- C’est bien ce que vous faites, sœur Monique… Mais il faut réussir à tromper la vigilance du Veau d’Or lorsque vous vous présentez face à lui.
- Je le sais, princesse… Mais je l’ai bien observé… Il est toujours debout et il a du mal à se plier… C’est le défaut de sa cuirasse…
- Alors, vous devez nous aider à marquer points sur points pour refaire notre retard. Je ne sais point où vous avez appris à courir aussi vite tout en zigzagant avec tant de promptitude mais vous rendez fous ces forces de la nature. Continuez !

Lorsque la deuxième bougie commença à finir de se consumer, le score était passé à 13 à 12. Sœur Monique avait rendu chèvre le Veau d’Or en se montrant vache avec lui. Lorsque le cuir lui était donné à proximité du gardien, elle pliait les genoux vers la droite. Entrainé par ce mouvement soudain, le Veau d’Or partait sur sa gauche à lui avec tant de vivacité qu’il dérapait et s’affalait de tout son long dans la terre ; il ne restait plus qu’à pousser la balle dans le filet soudain dégarni.
- Encore un effort ! cria Podane. Nous pouvons le faire !...
La baronne de Saint-Dieu coupa la route d’Attila, récupéra le cuir et le passa à Philippa. La comtesse de Vivarais, artiste émérite ayant le compas dans l’oeil, délivra une longue passe précise vers sœur Monique dans le dos de Krum qui, en plein yaourt, la laissa filer. Encore une fois, il y eut face à face avec le Veau d’Or. Encore une fois, la moniale plia les genoux. Encore une fois, le Veau d’Or glissa… Mais lorsque sœur Monique voulut pousser la balle dans les filets, elle se trouva face à un mur de spectres.
- Remplaçants ! s’écria le Veau d’Or en se jetant sur la balle pour s’en emparer.
Avec l’énergie du désespoir, sœur Monique tenta de faire passer le cuir par-dessus le mur de nouveaux défenseurs. Elle n’obtint qu’un résultat : la balle vint s’enficher sur la corne droite du Veau d’Or.
La corne corna, entérinant le score de 13 à 12. En dépit d’une résistance héroïque, l’équipe de Podane avait perdu.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 26 Avr 2015 - 11:09

- Ce spectacle m’a fort diverti, glissa Satan en prenant dans sa grosse pogne la main blanche de la reine du même nom.
La chose était assez ambiguë pour que celle-ci se sentît autorisée à rosir de satisfaction.
- Voilà une activité fort passionnante et qui finalement ne nécessite guère d’aménagements, reprit le Diable. Je la léguerais bien aux hommes pour leur occuper l’esprit et les détourner des questions véritables qu’ils devraient se poser sur le monde… Mais, je ne la destine point aux femmes…
- Et pourquoi donc cela ? fit la reine de France en se gaussant par avance de la bêtise de la réponse qui allait venir.
- Elles manquent de vitesse, de force, d’endurance…
- Mauvais joueur que vous êtes !... Dites surtout qu’elles ont failli vous battre !
Satan haussa ses puissantes épaules. Soudain, la reine de France ne le distrayait plus. Elle avait quelque chose de changé. Ce regard froid et pénétrant avait perdu tout son côté enjôleur qui avait réussi parfois, pendant les longues minutes de la rencontre, à le détourner des événements en cours sur le terrain.

- Montabouré ! Saint-Romuald !
Le cri de guerre des Grime retentit dans la tribune et perça le silence ayant suivi le cornement lugubre de la sonnerie de fin de rencontre.
A la suite de Killian de Grime, tout le clan des partisans de la princesse se dressa armes en main. Lutte d’apparence inégale face à la masse des spectres, suppôts et autres créatures infernales plus ou moins tordues… Mais lutte indispensable, nécessaire, obligatoire pour des esprits formés à l’honneur, au courage et à la défense des dames.
- Qu’est-ce ? gronda Satan en se dressant à son tour.
- La fin de vos espoirs, grand Satan ! répondit la reine Blanche.
De sous son ample robe, elle tira un objet métallique qu’elle fourra entre les grosses pattes griffues de Lucifer.
- Qu’est-ce ? répéta Satan qui manquait singulièrement de vocabulaire lorsque la situation sortait des cadres de ses plans propres.
- Votre billet de retour…
Dans une gerbe d’écume brûlante, une flamme orangée jaillit du siège 666 et enveloppa Satan. Le Saint-Grill glissé sous les fesses du Diable pendant la rencontre commençait à produire l’effet pour lequel on avait envoyé la princesse Podane le chercher à Jérusalem. Il annihilait les pouvoirs du maître des Enfers.
Dans le même temps, la baronne de Saint-Dieu déclenchait son grand rayon vert depuis les abords du terrain dont elle venait de sortir précipitamment. Touché à plusieurs reprises sans pouvoir opposer la moindre résistance, Satan sembla se liquéfier. Chaque impact de rayon le courba un peu plus. Peu à peu, son enveloppe se consuma et des parties entières de son être s’écoulèrent par la grande béance ouverte sous son siège.
La simultanéité des événements impose au chroniqueur de faire porter le regard du lecteur, de la belle lectrice, à maints endroits en même temps en essayant d’éviter autant que faire se peut des effets de strabisme. Il faut donc imaginer que pendant que Satan se disloquait, cela ferraillait dur dans les tribunes ; adossés à une rambarde, Killian de Grime et ses proches tenaient en respect une cinquantaine de spectres armés de mauvaises intentions et d’armes rouillées. Sur le terrain lui-même, Melba de Turin faisait découvrir à Attila, Krum et Arminius quelques-unes de ses spécialités les plus meurtrières comme la cravate sanglante ou la trachéotomie sans anesthésie. Ayant achevé sa tâche contre Satan, la baronne conservait de son côté encore assez de rage pour désintégrer sans coup férir Genséric et Darius. Quant à sœur Trisquelle, elle mettait en œuvre une vitalité fort économisée depuis plusieurs années pour se venger de tous les mensonges et méchantises du Veau d’Or. Celui-ci n’était plus guère debout mais bien à genoux, subissant en bronchant les grands coups d’os de « Dine aux Aurs » qui fracassaient son crâne. Enfin, dans le lointain, montaient des sonneries de trompes rutilantes. L’armée royale de Louis VIII ayant abandonné sa traque des hérétiques cathares se portaient au secours de la reine et de l’héritier du trône.
Peu à peu, l’office du Saint-Grill put s’étendre à toutes les créatures malfaisantes. Qu’ils aient encore les armes à la main ou la tête tranchée sous le bras, qu’ils gisent sur le sol maudit du pog de Mirande ou qu’ils tentent de fuir, tous furent aspirés à travers la grande porte ouverte par la relique venue de Terre sainte. Au coucher du soleil, celui-ci avait repris sa couleur habituelle. La parenthèse infernale était bel et bien refermée.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 26 Avr 2015 - 12:19

EPILOGUE

Du champ de bataille, encore fumant des vapeurs remontées des Enfers lors de l’ouverture de la grille, émergèrent les cris de joie des vainqueurs. On s’embrassa avec force conviction et énergie. Le cauchemar prenait fin mais il restait encore un labeur pénible à effectuer. Tous le savaient au fond d’eux-mêmes.
- Princesse, fit la reine Blanche en tapant sur l’épaule de Podane fort occupée à étreindre son époux…
- Majesté ! répondit la princesse se retournant et s’inclinant dans un même mouvement gracieux.
- J’avais contre vous des préventions dont je veux réussir à oublier l’origine. Vous avez, avec vos amis, rendu un service signalé au royaume et, au-delà, à toute la Chrétienté.
- Majesté, n’est-ce point vous qui avez apporté à grands risques le Saint-Grill sous les fesses de Satan ?
La reine Blanche balaya la remarque d’un revers de cette même main qui avait serré si fort celle du Diable quelques instants plus tôt.
- Je n’oublie pas bien entendu celle qui a mis au point cette fulgurante contre-attaque. Dame Lison, je ne saisis point très bien d’où vous viennent ces étonnantes capacités mais je les constate et j’approuve leur efficacité.
Lison réussit à soutenir le regard inquisiteur de la reine. Elle avait ses secrets et ne comptait point les révéler. La porte ouverte malencontreusement à Satan pouvait se rouvrir un jour ; le sang de Sainte-Lucie devait continuer à courir dans les veines de générations d’êtres d’exception. Un jour, peut-être, ils consentiraient à livrer tous leurs secrets. Mais ce jour n’était point venu ; au contraire, il allait falloir recouvrir d’un voile de silence et d’amnésie toute cette affaire. Comme cela s’était produit lorsque Lucie de Syracuse avait vaincu une première fois le Diable.
- Et mon fils ? Où est mon fils ? demanda la reine notant enfin l’absence de l’héritier du royaume.
- Je suis là, madame ma mère, répondit le garçonnet. Je m’étais installé sous un chêne pour assister à tout ceci. Savez-vous à quel point on se sent serein et juste à l’ombre d’un tel arbre. Il faudra en faire planter dans les parcs de mes châteaux… J’en aimerais notamment à Vincennes.
- Nous y penserons, mon fils… Nous y penserons.

- Et maintenant ? demanda le nonce Ancelitto.
La salle d’apparat du château du comte Gaétan de Chauzadir n’avait plus retenti d’autant de voix depuis bien longtemps. Généralement n’y raisonnaient que les longs monologues du maître des lieux.
- Maintenant, répondit Lison les yeux dans le vague… Maintenant, il nous faut effacer tous les témoignages de cette sordide histoire. Dès demain, toute cette ville sera détruite et ses restes recouverts d’un sel corrosif qui fera disparaître jusqu’à la moindre pierre, à la moindre brique. Au préalable, la porte des Enfers sera engluée dans une préparation liquide qui en séchant devient aussi dure que le marbre… Et puis…
- Et puis ?
- Il faudra bien que chacun de vous accepte de se soumettre à l’absorption d’un liquide d’amnésie qui effacera de vos esprits tout souvenir de ces épisodes si pénibles.
- Mais je ne veux pas oublier ! s’insurgea sœur Trisquelle… L’os de « Dine aux Aurs » c’est quelque chose d’important pour la connaissance de notre lointain passé… Et tout ce que j’ai découvert dans les madrasas d’Andalousie, ce sont des savoirs dont notre monde chrétien s’est privé trop longtemps…
- J’abonde dans le sens de la mère supérieure, fit le nonce. Nous avons tant appris sur nous-mêmes dans cette aventure et tant appris sur le monde…
- Eminence, intervint Podane, la pire des découvertes que j’ai pu faire ces derniers jours ne vous plairait pas. Il vaut mieux ne rien garder de cette histoire, retrouver nos vies d’avant, paisibles et remplies d’amour. Les grands mystères de l’univers ne nous conduisent qu’à oublier que nous sommes avant tout là pour vivre.
- Quelle est cette pire des découvertes ?
Lison se chargea de répondre.
- Dieu n’existe pas !...
La foudre frappant en plein cœur de la salle n’aurait point provoqué une plus grande stupeur.
- C’est notre talon d’Achille, reprit-elle. Il n’existe point dans les cieux une force capable de s’opposer à celle de Satan.
Elle laissa la consternation finir de se diluer dans des échanges de regards stupéfaits.
- C’est pourquoi nous avons décidé que nous devions le créer.
- Qui ça, « nous » ?...
- Les porteurs du sang de Sainte-Lucie… et la princesse que j’ai consultée sur ce projet.
- Mais comment peut-on créer Dieu ? questionna le nonce en regardant le plafond.
- Cela, c’est notre problème… Il nous faut juste un volontaire, une volontaire, pour accepter l’immortalité. Il faudra acquérir la somme des connaissances de l’univers. Il faudra accepter de juger des turpitudes des hommes sans jamais les pardonner puisqu’elles ne seront que le résultat d’une défaite de l’esprit humain face au grand maître des Enfers. Il faudra accepter d’oublier les plaisirs humains les plus simples… Manger, boire, aimer…
- Ne pas manger ! s’écria Justin Bibor… Alors ce n’est pas pour moi…
- Nous ne pensions pas à vous, écuyer, fit Lison… En fait, seules quatre personnes nous paraissent en cette assistance pouvoir prétendre à devenir maître des cieux… Nous pourrions chercher ailleurs mais il faut que Dieu ait combattu le Diable pour avoir une légitimité suffisante à nos yeux.
Tous s’entre-regardèrent cherchant à imaginer qui avait l’étoffe, le profil, les aptitudes attendues. Il apparut assez vite que la princesse Podane proposait le pedigree idéal, que le nonce Ancelitto pouvait prétendre à cette haute fonction de par sa sagesse et sa culture… Pour le reste, c’était nébuleux.
- Princesse, vous m‘avez déjà donné votre réponse tandis que nous étions enfermées en attendant que vienne l’heure de l’affrontement ultime.
- Chère Lison, tout ceci est venu d’une lutte pour défendre mon fils. Je ne puis l’abandonner, vous le savez… Et il y aura encore tant à faire parmi les hommes…
- Nonce Ancelitto, vous qui fûtes pape dans une structure temporelle différente de celle que nous vivons, vous auriez pu prétendre mais je suis bien certaine que vous allez décliner cette proposition.
- Si vous effacez de la chaîne des temps ce que nous venons de vivre, mes grands ennemis, l’abbé Mozarella, le cardinal de la Plancha, vont renaître et reprendre le cours de leurs agissements contre l’Eglise. Je me dois d’être là pour m’opposer à leurs menées…
- Sœur Trisquelle ?
- Quoi ?! Moi ?!
- Oui, vous… Vous avez la culture et le sens du pardon… Quand bien même vous êtes parfois un peu vive et souvent butée…
- Vous voudriez que j’abandonne mon abbaye ?
- Vous y êtes si peu, rétorqua Lison. Toujours par monts et par vaux…
- Justement… J’aime trop avoir les pieds sur terre pour me permettre d’avoir la tête dans les nuages. C’est non ! Cherchez quelqu’un d’autre, quelqu’un que je pourrais prier sans avoir de doutes sur la pureté de son âme.
- Il ne reste donc plus que vous, Hamad ben Gali al-Zotto…
Il y eut des cris d’incompréhension, certains assez féroces. Comment ?! Un musulman devenant dieu des chrétiens ?!
- Hamad ben Gali al-Zotto, nous connaissons le secret de votre naissance. Vous êtes né en Camargue d’une mère chrétienne et d’un père juif. Un amour impossible entre une noble dame et un marchand aux grands yeux sombres. Vous avez la culture nécessaire et la bonté qui convient… Et en plus, vous portez dans votre sang les trois cultures monothéistes… Vous feriez un Dieu superbe et crédible.
Hamad ben Gali al-Zotto ne prononça pas le moindre mot. Lui, l’homme perdu, l’homme sans racines et sans attaches, se contenta de hocher la tête pour accepter.
Il sentit la main ferme de Lison se refermer sur la sienne et une douce torpeur envahir son coeur
- Mes amis, lança l’ancienne nourrice, la potion d’amnésie est déjà à l’œuvre dans vos corps. Elle vous fera tout oublier de cette aventure mais elle n’effacera jamais de la mémoire de notre nouveau Dieu les bienfaits que vous avez pu offrir aux hommes. Allez en paix ! Nous veillerons sur vous.

FIN

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La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin
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