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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS



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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 8 Sep 2013 - 22:06

Comme le soir tombait - une chute régulière avec lumières orangées à l’ouest et vapeurs sombres tout autour - Escarboucle de Flapino et Philippa de Vivarais se présentèrent à l’entrée du domaine de la baronne Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Ils s’y heurtèrent à un garde vaguement assoupi d’être resté toute la journée en plein soleil à téter régulièrement à une barrique de mauvais vin de Metz.
- Qu’est-ce que c’est que vous êtes ? cria-t-il en voyant les chevaucheurs déboucher face à lui.
- Faites annoncer au château la comtesse Philippa de Vivarais, répondit l’écuyer sur le même ton (mais sans les « hic » intermédiaires).
- Elle est où qu’elle est ? demanda le garde plus bourré qu’un groupe de rugbymen à la sortie d’une troisième mi-temps.
- Elle est là ! rétorqua Philippa en se montrant du doigt.
- Comment que vous voulez que je sache laquelle c’est ? Il y en a trop !... C’est une putain de foutue invasion !
Il attrapa tant bien que mal la corne qu’il portait au côté, l’amena près de sa bouche mais entreprit de souffler dans la partie la plus ample… ce qui n’émit aucun son et lui fit de surcroit mal aux joues. Intrigué par ce silence assourdissant, le garde mit la corne à quelque distance de lui pour mieux en apprécier l’aspect et chercher à discerner les causes de son non-fonctionnement. Le temps qu’il entame le processus intellectuel de réflexion indispensable à la résolution de son problème, les deux cavaliers avaient éperonné leurs montures et franchi la petite barrière qui interdisait de manière fort symbolique l’entrée sur les chemins des terres baronniales. En temps normal, le tarif était d’un sou par personne et de deux par chevaux. Ce furent donc sept sous (Rodolphe-Gaudin eut été compté par le garde comme utilisateur de la voie) qui s’envolèrent ainsi sous le nez bituré du garde… Ou plutôt non, eu égard à ses problèmes de boisson, la perte fut d’au moins vingt-et-un sous… sans compter les éléphants roses.

- Ma mère, il faut que nous parlions…
- Mon fils, il faudrait pour cela que je vous écoute et j’y suis fort peu disposée…
- Diable ! s’écria Killian de Grime. Et pourquoi donc cela ?
- D’abord parce que vous jurez à tous bouts de champ… Mais aussi parce que je n’en reviens pas que vous ayez à ce point assassiné ce pauvre émir de Cordoue.
- Quoi ?!... Vous n’allez pas me dire que vous regrettez ce païen qui vous a tenue prisonnière pendant des mois.
- Ce n’était point une raison pour l’embrocher.
- Il nous aurait nous aussi jetés en prison…
- Qu’en savez-vous ?... C’était un homme bon, un littérateur émérite et un bon connaisseur de la foi chrétienne. Sa bibliothèque était fournie…
- Ses geôles aussi…
- Mais nous étions bien traités…
- Parlez pour vous, ma mère… Vous n’avez pas vu dans quelles terribles extrémités étaient rendus nos camarades entassés dans les cellules proches de la vôtre.
- Ce n’était pas une raison pour faire autant de bruit. Plus d’une fois, ils m’ont empêchée de dormir et m’ont fait tomber de ma couche.
Killian de Grime n’avait rien entendu de plus stupide depuis des mois. Au moins depuis qu’un envoyé spécial d’un petit duc germanique était venu lui proposer de prendre la tête d’une croisade personnelle contre un autre petit duc germanique. Il avait saisi l’envoyé spécial par le col et avait serré jusqu’à ce que l’autre change de couleur en virant à l’incarnat. Une attitude qu’il ne pouvait décemment adopter à l’égard de sœur Trisquelle. Du fait de ce qu’elle était et de ce qu’elle représentait tout d’abord… Mais aussi parce qu’il l’aurait brisée aussi sûrement que s’il avait serré un oisillon tombé du nid entre ses doigts.
- Ma mère, vous ne pensez pas sincèrement ce que vous dites… Vous auriez voulu rester dans cette prison ?
- J’y étais bien finalement… Mieux en tous cas que sur ces routes poussiéreuses avec cette selle qui me fait mal au séant et votre puante compagnie à vous tous.
Killian de Grime n’avait pas d’oisillons sous la main sans quoi il eût fait un carnage. Non seulement la mère supérieure avait perdu la boule mais, en plus, il ne se trouvait plus en position de lui demander quoi que ce soit par rapport aux vœux de Philippa. Tous ses espoirs se trouvaient réduits à néant.
- Maintenant, mon fils, laissez-moi… Je vais prier saint Drôme de Stockholm pour l’âme de ce malheureux émir.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 12 Sep 2013 - 22:49

Si sœur Trisquelle avait la tête dure comme un roc, dame Katy était également une têtue de première bourre. Elle avait refusé de prendre pension pour la nuit à l’auberge du Pochtron d’Or d’Argenton-sur-Creuse en prenant comme prétexte la présence d’une seule étoile sur le chambranle de la porte d’entrée. Comme toute personne ayant été élevé par les hasards de la vie au-dessus d’une situation de départ fort modeste, elle n’acceptait pas l’idée même de déchoir ne fut-ce qu’une nuit.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le convoi conduit par la princesse Podane et Mi-Mai échoua au monastère de Thenay. Le frère-portier, entendant du bruit au-dehors, fit diligence pour éviter que de trop fortes nuisances perturbassent une seconde nuit consécutive le sommeil fort léger de l’abbé Rézina.
- Qu’est-ce que c’est ? chuchota-t-il après avoir ouvert la lourde porte du monastère en prenant bien garde à ce qu’elle ne grince pas.
- La princesse Podane de Grime, dame d’Agnan ! s’écria Mi-Mai d’une voix sonore et solennelle, et son …
- Chuuuuuut !... Mais vous êtes fol de parler aussi fort, fit le moine en cherchant à s’énerver à voix basse… Mais quoi ?!... Ne me dites pas que c’est ?... Non, non !... Par tous les saints, ce n’est pas possible !... Un enfantelet !... Encore un ?!...
C’est ainsi que Podane comprit que Philippa les avait précédés à cette étape.
- Il est fort sage, dit Podane voulant avec sa douceur habituelle apaiser les émois fort visibles du frère portier.
- Il ne fait pas ses dents ?...
- Sans doute que si mais il ne se sent pas obligé de le faire savoir à tout le monde…
Le moine sembla respirer beaucoup mieux et son visage empourpré retrouva des couleurs plus conformes au nuancier habituel de son état. Allons ! Les catastrophes ne pouvaient survenir de manière si rapprochées, il fallait bien que de temps en temps Dieu fasse preuve d’un peu de commisération envers ses serviteurs.
Il ouvrit donc en grand le portail pour laisser passer les visiteurs du soir et, empli d’une reconnaissance immense envers le Seigneur, mit trop d’énergie à le refermer. Un grand claquement sec comme un coup de trique secoua le silence de la nuit.
- Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ?! hurla une voix à l’intérieur des bâtiments. On ne peut donc jamais méditer en paix sur ses deux oreilles dans cette abbaye !

Le port de Saint-Jean d’Acre était enveloppé dans une fumée âcre que des gens pas très sains avaient générée en grillant du porc. « This is provocation » comme dirait bien des siècles plus tard un président de la République française dans les environs. Mais était-ce bien une provocation que ce barbecue géant réalisé au nez et à la barbe des musulmans de la ville ? N’était-ce pas plutôt un habile stratagème pour cacher quelque chose d’important sous le voile nébuleux d’une fumée impie ?
Approchons-nous sur la pointe des babouches et observons mieux. Voici que de sous une tente d’apparence médiocre on extrait un homme entravé par de lourdes chaînes. Voici qu’on le couche au sol… ou plus exactement sur un grand tapis persan, un tapis dont la taille semble exactement adaptée à celle de l’homme. On roule l’inconnu dans le tapis autant que dans la farine puisque visiblement il n’a rien demandé et ignore la direction qu’on s’apprête à donner à son existence. Là ! Le tapis n’est plus qu’un immense tuyau rempli de chair humaine, de chaînes inhumaines et de cérumen (car l’homme ne s’est pas nettoyé les conduits auditifs depuis longtemps). Raison pour laquelle sans doute il n’entend pas la consigne murmurée de bouche à oreille le long des deux rangées de chevaliers en grandes robes blanches qui le cernent. Mais voilà que quatre gaillards avancent vers le tapis, s’en saisissent avec la même énergie qu’ils mettraient à dévorer des cannellonis farcis à la viande. Ils le hissent sur leurs épaules avec la dextérité de desservants de Saint-Maclou et, toujours veillés par leurs camarades qui les guident au milieu de la fumée par l’éclat de leurs robes lavés avec javel La Croix, ils avancent jusqu’à deux planches étroites qui relient le quai à une galère garée en double-file.
- Je me charge du tapis, fait le capitaine en dardant son regard persan sur le premier des porteurs.
- Seulement du tapis ?
- Non, je prends aussi les accessoires qui vont avec.
Il s’agit sans doute de phrases codées car aussitôt dit, aussitôt fait. Le tapis et sa garniture sont roulés sur les planches jusqu’au pont de la galère qui répond au nom de Fossé A. C’est un fameux sans mat fin comme un oiseau et il sait oh, Santi Yano, marin et capitaine catalan, où il doit se rendre pour livrer son colis. On l’attendra à Aigues-Mortes, le jour de la fête de Marie, entre 15 et 16 heures. Qui l’attendra ? Ce n’est pas ses oignons. Pour lui l’essentiel c’est que ça aille vite… Aussi, il a embauché trois équipages différents qui se relaieront jour et nuit (certains voient dans cette initiative la première utilisation d’un procédé qui sera généralisé ensuite par les écaillers lors des « mois en r », les trois huitres).
- Larguez les amarres ! lance le capitaine Santi Yano.
- Oui, capitaine ! répond son second en baissant les yeux et en bombant le torse devant l’autorité rayonnante du Catalan… Denis Amar, Paul Amar, Moustafa Amar et Bertrand Amar, fichez le camp ! On ne veut plus vous voir à bord !...
- Plus vite ! La fumée se dissipe…
- Je sais, capitaine… Mais l’équipage aussi… Il faudrait quelques coups de fouet pour ramener l’ordre…
- Fort bien… Je donne les ordres en conséquence… Moussaillon, dit-il à un jeune marin, va en fond de cale et commande à Paul Prédault de rappliquer dare-dare…
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 15 Sep 2013 - 21:59

- Comtesse ?... Quelle bonne surprise !... Je ne vous attendais pas avant plusieurs années.
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait quelque chose de changé. Philippa, en coloriste avisée, n’eut pas besoin d’une longue observation pour percevoir la nature de ce changement. D’abord, elle avait été surprise par la couleur de l’ample tunique portée par la baronne. Du vert pomme… Couleur acide s’il en fut et hautement tarte… Mais cette tunique s’harmonisait, et c’était cela qui était le plus étonnant, avec la chevelure de Saint-Dieu.
- Que diable vous est-il arrivé ?
- Ah, comtesse ! Ne prononcez pas ce mot !
- Lequel ? Arriver ?
- Non… L’autre !
- Dia... ?
- J’ai dit de ne pas prononcer ce mot !!!
Le mot colère était bien trop faible pour désigner l’ire, le courroux, la fureur de la baronne dans cette violente exhortation. Ses yeux exorbités et exaspérés exhalaient une expressivité excessive exclusivement tournée vers l’exquise comtesse. La patience n’étant pas la vertu cardinale de la baronne, si une partie de son esprit n’avait pas gardé la capitainerie de son âme, elle eut sans aucun doute désintégré la pauvre Philippa qui ne comprenait rien à ce qu’on lui disait. D’un autre côté, à force de se faire rembarrer par tout le monde (l’abbé, le nonce, la baronne… sans compter les gens du Pochtron d’Or à Argenton), la comtesse ne savait plus trop où elle habitait…
- Je…, bredouilla-t-elle.
- Tais-toi, poufiasse !!!
L’injure, le tutoiement insolent, cela fut trop pour la comtesse qui, les larmes aux yeux, se détourna et prit ses jambes à son cou.
- Attendez ! Attendez ! cria la baronne… Pardon, chère comtesse ! Pardon !...
La colère s’était muée en plainte. Une plainte toute aussi excessive, noyée de larmes amères et de trémolos mous.
Le temps suspendit son vol, Philippa suspendit sa course, la cuisinière suspendit deux nouveaux jambons dans sa cuisine.
- Plus rien ne tourne comme avant, expliqua Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu. Peu à peu, mes pouvoirs disparaissent… Tout ça depuis que j’ai osé affronter une force plus puissante que la mienne…
- Le… ?
- Je vous ai dit de ne pas prononcer ce mot !!!
- Mais je ne l’ai pas fait, chère baronne… J’ai compris que ce mot avait pour vous une importance formidiable… Mais non, je ne l’ai pas dit… Formidable n’est-ce pas ? Hein ?!
- Malheureuse ! Regardez ce que vous avez fait !...
La comtesse Philippa vit le visage de la baronne se tordre dans d’affreuses souffrances. Sa chevelure commença à être agitée par de violentes turbulences. Le vert pomme se mua graduellement en une sorte de rose fuschia puis en gris souris avant de se stabiliser en bleu pervenche…
- Et voilà !... Voilà ! s’exclama-t-elle. A chaque fois que ce foutu mot est prononcé par deux fois sur mes terres, mes cheveux changent de couleur… Je ne vous dit pas ce que cela me coûte en vêtements et surtout en plantes tinctoriales. Je dois en faire venir des cargaisons entières de la lointaine Afrique, de la lointaine Chine et de la lointaine Paris où sont mes meilleurs fournisseurs.
- Vous ? Victime d’une malédiction ?! s’étonna Philippa. C’est le monde à l’envers…
- S’il n’y avait que ça, soupira la baronne… En plus, ce pauvre Vic a perdu la raison. Il s’est enfermé dans sa tour et il se parle à lui-même des journées entières. Il débloque à bloc.
- Pauvre de vous, fit Philippa qui ne mettait jamais dans ses apitoiements la même sincérité profonde que la princesse Podane (d’où l’absence dans la ponctuation de points d’exclamation).
- Mais ce n’est rien par rapport à ce qui vous frappe, comtesse…
- Vous savez pour mon malheur ? s’étonna (à nouveau) la comtesse.
- Evidemment que je sais… Je ne suis pas née de la dernière averse. J’ai consulté les astres, étudié de vieux grimoires, sondé les prédictions les plus fiables… C’est d’ailleurs en faisant cela que je me suis heurtée à qui vous savez… Cette geste terminée en Auvergne m’avait laissé comme un goût de soufre en bouche. Cela finissait beaucoup trop bien finalement pour que tout soit éclairci, que toutes les menaces soient levées. Voilà comment j’ai su que de nouvelles malédictions allaient s’abattre sur tous les protagonistes de la geste présents autour du volcan. Des malédictions qui frapperaient jusqu’à vos descendances lorsqu’elles auraient atteint l’âge adulte.
- Eh bien, lança Philippa aussi calmement que possible, il faut croire que nos enfantelets sont d’une grande précocité…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 17 Sep 2013 - 23:41

La princesse Podane dormit mal. Elle s’éveillait sans cesse pour vérifier que son fils, Alcide-Oscar, n’allait pas se mettre à brailler comme un rouge-gorge qu’on égorge. Elle s’en serait terriblement voulu de déranger à nouveau l’abbé Rézina dont le légitime courroux l’avait fort ébranlée. Bien sûr, elle eut pu, elle eut dû, eu égard à son rang laisser l’imposante Lison gérer les cris et les pleurs éventuels de l’enfant. Sauf que la nourrice étant peu portée sur l’équitation, elle finissait chaque journée épuisée et s’effondrait sur sa couche quelle qu’elle fût en ronflant déjà tout son saoul. Fatiguée de se réveiller pour un oui pour un non, Podane décida de faire la grève du repos et se mit à imaginer ce que donnerait le récit de ses aventures si un jour quelqu’un se mettait en tête de les conter par le menu.

Killian de Grime dormit mal. Il fixait cette étoile dans le ciel dont le brillement étonnamment lumineux l’avait toujours intrigué. Il l’avait vue en Terre sainte, elle l’avait accompagné durant ses années à Chypre, elle s’était manifestée à nouveau la nuit de son retour sur la terre de Grime et elle était encore là après que le soleil se soit couché sur la résurrection de sa nièce. Etait-ce Dieu qui l’épiait ainsi caché derrière cette étoile solitaire perdue dans un coin vide de la voûte céleste ?... Il aurait tant voulu obtenir de mère Trisquelle le pardon des offenses de son épouse. Plus pour lui sans doute que pour elle mais cet égoïsme lui était consubstantiel et il avait seul guidé sa route depuis tant d’années… Au moins autant sinon plus que l’étoile brillante qui, chaque heure davantage, descendait vers l’horizon.

La comtesse Philippa dormit mal. Ce que venait de lui conter la baronne de Saint-Dieu pouvait difficilement lui rendre appétence en l’existence. A avoir voulu modifier la chaîne des temps, inexorable et rigide, ils s’étaient tous condamnés à l’errance dans leurs propres vies. Plus rien n’aurait de sens et les phénomènes les plus incroyables pouvaient survenir pour essayer de rompre ce que leur courage et leur intrépidité avaient construit. Ainsi, la baronne était confrontée à la rancœur du diable qui n’avait jusque là rien trouvé à redire à ses maléfices, tours de cochon et autres méchantises. Mais elle-même, Philippa, outre les soucis causés par Rodolphe-Gaudin, n’avait-elle pas perdu son mari parti guerroyer loin d’elle sans raisons valables ? N’était-ce pas là déjà la dissolution d’une rencontre qui n’aurait pas dû être, d’une affection que rien ne pouvait laisser attendre. Et s’il n’y avait eu que ça ! Mais non, le reste elle préférait n’y point songer sous peine de sombrer dans la folie furieuse. Il faudrait que la princesse l’entende de ses propres (et jolies) oreilles pour qu’elle-même soit prête à l’accepter.

Mère Trisquelle dormit mal. Sous sa carapace parfois butée et intransigeante, elle savait faire la part de ce qui était fondamental et de ce qui était secondaire. La sortie faite au chevalier Killian de Grime entrait dans cette seconde catégorie : il avait cru bien faire en la tirant de la prison de Cordoue ; comment avait-elle pu le réduire ainsi à avoir honte d’un acte de bravoure ? D’un autre côté, elle avait beaucoup de mal à pardonner l’horrible exécution de l’émir Abel. Oh certes, ce n’était pas le meilleur des hommes mais il avait quelques bons côtés, son profil droit par exemple qui avait la grâce, l’équilibre et le volume de la statuaire antique. Il lui avait enseigné bien des choses lors de longues visites qu’il lui rendait en cachette la nuit. Ils avaient parlé religion, philosophie, ésotérisme, mathématiques, connaissance du monde, recette du couscous. Jamais d’accord, ils en venaient pourtant souvent à s’accorder sur un point : ils étaient trop dissemblables pour se comprendre mais trop curieux pour accepter de ne point poursuivre ces entretiens qui leur découvraient l’âme de l’autre. Comme la compagnie de l’humanité lui paraissait soudain si vaine et si pesante hors de ce cadre d’échanges et de savoirs ! Elle se promit avant de trouver le sommeil aux premiers jets de lumière du soleil de s’enfermer désormais dans son abbaye de Nantes. Certes, il y avait des infiltrations dans sa cellule et l’eau venait bien trop souvent à son gré lui apprendre l’humilité et l’humidité… mais à tout prendre, elle préférait encore cet enfermement à la terrible promiscuité des rustres de l’espèce humaine. Et pour les gouttes qui ruisselaient sur sa couche, elle prierait saint Dick en espérant qu’il veuille bien répondre promptement à son appel.

Enguerrand d’Ognon dormit mal. On l’avait déballé de son grand tapis et entravé au banc des rameurs. S’il avait pu imaginer qu’on allait mieux le traiter dans la galère du capitaine Santi Yano, il s’était lourdement trompé. Vers la mi-nuit, on l’éveilla pour lui signifier que c’était à son rang de se remettre à ramer. Si encore cela avait servi à quelque chose ! Mais ils ramaient en direction de l’ouest et d’Ognon pouvait voir en se repérant à une certaine étoile dont il avait partagé le mystère avec Killian de Grime qu’ils dérivaient en fait vers le nord. Il n’y avait pas plus de deux solutions à cette énigme : soit le capitaine était un incompétent, soit il avait décidé de livrer son passager au plus offrant… Et ce plus offrant pouvait fort bien être le basileus Jean III qui régnait à Nicée ou le jeune souverain Robert de Courtenay qui siégeait, lui, à Constantinople. Dans tous les cas, il devait se préparer à passer de sales quarts d’heure supplémentaires. Il oublia de donner deux coups de rame, il fut puni de vingt coups de fouet. Lorsqu’on lui accorda le droit de se reposer, les brûlures des lanières de cuir dans son dos l’empêchèrent de trouver le sommeil.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu dormit mal… du moins jusqu’au moment où, exaspérée de tourner en rond sur sa couche, elle se leva pour avaler une décoction de Valiumisa Lexomilia dans un peu d’eau. Cinq minutes après, elle oubliait ses cheveux bleus pour s’évader au pays des rêves… de la même couleur.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 23 Sep 2013 - 22:54

Le narrateur en ayant plus qu’assez de décrire des matins avec lever de soleil sur des paysages enchanteurs qui le font trop souvent confondre avec un syndicat d’initiative, il est au regret de reconnaître que ce matin-là l’été avait tourné au pourri le plus abject. Pluie torrentielle, nuages bas et lourds, vent à décorner les bœufs, les taureaux, les vaches et les escargots de tout le bas Berry (qui est le mien). Un temps à ne pas mettre des aventuriers dehors. Même à l’abri d’une arche perdue.
Malheureusement pour la princesse Podane (qui aurait bien voulu somnoler au moins une petite heure), le terrible abbé Rézina se rappela dès son réveil (et il fut précoce) à son affreux souvenir.
- Il est temps de reprendre votre route, étrangère.
Etrangère ?... Le mot lui parut dissonant, voire même onzesonant. Une telle appellation la ravalait à un état qu’elle ne pouvait point accepter. Non que Podane – vous la connaissez bien à force – fût fort regardante sur ses particules les plus élémentaires, celles qui constituaient sa titulature. Bien au rebours, elle préférait par honnêteté qu’on n’usât point trop de son titre princier qu’elle savait fondé sur du sable. Mais quand même ! Etrangère !... Ce qualificatif dans la bouche d’un homme de Dieu sentait le rance, l’aigre, le rassis. Il n’y avait point d’étranger dans la Maison du Seigneur.
- Monseigneur l’abbé, ne pourrions-nous point délayer un peu ? Le temps est affreux et nous serons trempés comme soupe avant que…
- Ouste !... Allez-vous faire pendre ailleurs, gibiers de potence !
Etrangère ?... Et maintenant gibiers de potence ?... Mais quelle mouche ensorcelée avait donc piqué cet abbé frénétique et fanatique ? Ce fut plus fort qu’elle. Pour une fois, la princesse Podane ne fit pas le dos rond, n’arrondit pas les angles et mit les choses au carré.
- Comment osez-vous ? Savez-vous bien qui nous sommes ?... Je suis de noble naissance et…
- Voilà bien le seul point commun que nous ayons !... Une noble naissance, gronda l’abbé. La différence, c’est que moi on m’a collé à l’âge de 10 ans dans ce monastère avec comme seule perspective intéressante de m’y faire ensevelir auprès des reliques de sainte Nitouche, patronne de ceux qui ne voit pas le mal qu’ils font. Dehors, je ne sais pas ce que c’est ! La pluie sur le chemin j’aimerais bien la connaître ! Mais non, comme ma famille possédait les terres sur lesquelles cette abbaye a été construite, j’ai été élevé à la dignité d’abbé lorsque j’en ai eu l’âge canonique. Et depuis je m’emmerde !... Je m’emmerde m’entendez-vous ?!... A longueur de journée !... Et je n’ai qu’un plaisir, un seul, c’est de pouvoir me retirer la nuit dans ma cellule et de dormir… De dormir !... Et de m’évader d’entre ces murs !... Mais voilà que depuis deux nuits, il y a des marmots qui braillent et me privent de mon sommeil.
- Mon fils a été sage ! protesta Podane de Grime.
- Raison de plus pour qu’il s’en aille !... Cela ne durera pas…
- Mais il ne vous a pas empêché de dormir…
- Si ! riposta l’abbé en hurlant. Parce que j’ai attendu toute la nuit qu’il commence à hucher pour avoir le plaisir de vous jeter dehors… Et j’ai tellement attendu ce moment que maintenant, il est hors de question que je retarde d’un seul instant le plaisir de vous voir partir. Pluie, neige ou sécheresse, je m’en contrefiche totalement… Adieu, ma fille… Et que vous et vos semblables, créatures tentatrices et maternelles, soyez à jamais bannie de cette terre où vous polluez le repos des saints hommes de Dieu !
Lorsque la princesse et son escorte franchirent le portail quelques minutes plus tard, dans un matin humide comme l’œil de Jean-Marie à l’annonce d’une victoire électorale, ils purent tous remarquer qu’un message avait été hâtivement tracé sur la lourde huisserie de bois.
« Interdit aux voyageuses, à leur progéniture et à tout ce qui fait du bruit. Allez-vous faire prendre ailleurs ! »
- Il ne perd rien pour attendre, celui-là, siffla la princesse entre ses jolies dents. Je vais te lui faire une réputation qui traversera les siècles. Dans mille ans, je suis bien certaine qu’on se souviendra de la froideur de l’abbé Rézina. Et même s’il fait retraite en un lieu discret, je ferai en sorte que ce ne soit pas une retraite de réussie…
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 26 Sep 2013 - 21:01

On s’épuiserait à établir une liste exhaustive des faiblesses de mère Trisquelle. Ses yeux étaient fatigués, sa démarche claudicante, son odorat altéré par une rhinite chronique et ses boyaux appelaient plus souvent qu’à leur tour à leur saint droit à la vidange. Pourtant, en dépit de tout cela et du reste qu’il nous faudra énumérer un jour, l’abbesse de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent chevauchait sans faiblir sous le soleil de plomb de la Meseta. A dire le vrai le plus exact, elle avait même plus d’allure sur Touprop que Hamad ben Gali al-Zotto sur Fayçal. On ne pouvait qu’en déduire que le traducteur était un homme d’intérieur avant d’être un aventurier d’extérieur.
- C’est encore long ? demanda-t-il après avoir passé une main trempée de sueur sur son front.
- Tais-toi et trotte, lui répondit Justin Bibor avec ce sentiment de supériorité que ne peuvent éprouver que les subalternes soudain investis de pouvoirs de domination.
- Vous n’êtes point chrétien, mon fils, fit la sœur en venant aube à babouche avec al-Zotto comme pour étendre sur lui sa sainte protection. Au lieu de houspiller notre frère qui a visiblement erré dans le choix de sa foi et dans celle de ses priorités éducatives…
- Que voulez-vous dire, ma mère ?...
- Que pour prendre la fuite, il vaut mieux avoir appris à se tenir en selle plutôt qu’avoir appris à tenir une conversation dans cinq langues différentes… Je disais donc qu’au lieu de vous moquer de lui, vous pourriez par exemple lui demander de nous narrer les circonstances qui l’ont fait entrer au service de feu l’émir Abel.
En prononçant ce nom, la sœur se signa et jeta un regard de plomb fondu vers Killian de Grime. Visiblement, la meurtrerie ne passait toujours pas.
Dominant son propre courroux, le chevalier interrogea le traducteur.
- Mère Trisquelle a raison…
Ces quatre mots simples manquèrent de lui arracher la langue. Il la rattrapa en n’allant pas plus loin dans son propos et en celant ses lèvres de manière hermétique au dernier moment.
- Je ne sais pas grand-chose, expliqua Hamad ben Gali al-Zotto. J’avais un peu moins de deux ans lorsque j’ai été razzié au cours d’un raid mené par les croyants d’Allah sur les rives de l’Ebre.
- Vous seriez donc sujet de Catalogne ? questionna sœur Trisquelle.
- Pas forcément… On m’a dit que les Catalans m’avaient eux-mêmes capturé lors d’une opération contre les Provençaux et qu’ils comptaient m’utiliser comme otage…
- Où cela en Provence ?
- En Camargue !... Mais je ne sais pas grand-chose de cette région. Les ouvrages que j’ai pu consulter dans la bibliothèque de l’émir n’étaient guère précis.
- La Camargue, affirma sœur Trisquelle, est une région d’eau et de soleil. Elle se trouve entre les bras du fleuve Rhône lorsque celui-ci se jette dans la mer. Raison pour laquelle il s’y trouve beaucoup d’eaux stagnantes et d’animaux errants.
- Point de parents pour moi alors ? Point de personnes de mon sang pouvant me ramener à ma véritable identité ?
- Un ou deux flamands, osa Bibor…
- Est-ce en ce lieu que se trouve le pays nommé Flandres ? s’étonna Hamad ben Gali al-Zotto. Je le situais plus au nord.
- Point. Le jeune Bibor est un sot, trancha sans hésiter sœur Trisquelle. Il n’a point appris sa géographie et a préféré se fêler les muscles du cerveau en courant à la quintaine s’estourbir encore et encore.
L’écuyer ne pipa mot. Tout ceci se paierait un jour. La sœur, quel que fut son prestige, ne perdait rien pour attendre.
- Il y a dans la région de Camargue une tour en un lieu nommé Albaron près de laquelle quelques bergers vivaient lorsque je suis passé pour la dernière fois en cette contrée. Peut-être sauraient-ils retrouver la trace de tes ancêtres ?
Le regard de sœur Trisquelle s’adoucit. Allons, contrairement à son écuyer, Killian de Grime avait encore au cœur des sentiments chrétiens de compassion.
Elle ignorait ce que le chevalier ne disait pas. La dernière fois qu’il était passé en cette contrée, elle était ravagée par un terrible fléau, une épidémie de Pernautite aiguë. Les personnes atteintes voyaient leur champ de vision se restreindre jusqu’à ne plus pouvoir embrasser du vaste monde que leur proximité immédiate. Ils ne s’intéressaient plus qu’aux artisans locaux, aux productions du cru alors que la vaste mer et les échanges commerciaux méditerranéens étaient à portée de voile de leurs petits bateaux. Jour après jour, la communauté se rabougrissait, se refermait sur elle-même et se faisait intransigeante. Quelle chance de survie pouvait bien avoir auprès d’elle un personnage inconnu se présentant sous le nom d’ Hamad ben Gali al-Zotto ?

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 27 Sep 2013 - 19:45

Lorsque la princesse Podane et sa suite pénétrèrent dans la cour intérieure du château de la baronne de Saint-Dieu, celle-ci était en train de peinturlurer une palissade bâtie entre la réserve de viandes salées et les anciennes écuries. Les festivités désormais annuelles qu’elle organisait dans ce nouveau bâtiment nécessitaient qu’il soit sans cesse agrandi, amélioré et remis à neuf. Moyennant quoi elle s’épuisait régulièrement à peindre, raboter, clouer, déplacer, creuser, vernir, polir, scier, bâtir, poncer, niveler, reboucher, alaiser, marqueter, arroser, épousseter, repeindre. Et elle le faisait elle-même ! Pendant longtemps, ce genre de travaux aurait été confié de gré - et surtout de force - aux manants de ses terres mais cette époque était révolue. Depuis que la baronne avait croisé Podane, elle s’était acheté une bonne conduite (avec reprise Argus de l’ancienne), cherchant à oublier par là toutes les méchancetés gratuites qu’elle avait pu commettre par le passé. Oh certes, tout n’était pas parfait. La baronne avait parfois tendance à s’oublier, désintégrant ici ou là un élément de sa valetaille ayant mal œuvré à son service mais dans l’ensemble, elle n’usait plus de sortilèges et de magie au détriment d’autres êtres humains. Elle avait découvert ainsi des sensations nouvelles comme la fatigue physique, les courbatures ou les ampoules au bout des doigts. Elle y avait gagné surtout une forme de sérénité tranquille qui faisait désormais de son domaine un des plus accueillants de la province.
- Podane, ma chère ! s’exclama-t-elle. Enfin vous voici ! Je me suis demandé si je n’allais point voler à votre rencontre.
Voler n’était pas un mot pris au hasard. Maîtrisant les secrets du Ker-Ozen, la baronne avait le pouvoir de changer pour quelques heures un humain en oiseau.
Podane ne répondit pas. Elle se laissa tomber de sa monture et prit Anne Charlotte Romane dans ses bras.
- Baronne ! Vous savez n’est-ce pas pour quelles raisons nous avons bravé le soleil et la pluie pour vous rejoindre ?
- Parce qu’il pleut ? s’étonna Saint-Dieu que son activité picturale avait éloignée d’une considération aussi basique que le temps qu’il faisait.
- Oui… Et il m’est avis que votre peinture se détrempe beaucoup trop sous l’averse. Ce vert pomme est certes charmant mais oh combien délavé…
- Vert pomme ! s’exclama la baronne. Où donc voyez-vous du vert pomme ?... Cette palissade est rouge.
- Mais sur vos cheveux, baronne !... Sur vos cheveux !...
- Ah ?! Vous parlez de ça… Ne m’en parlez pas… Je vous expliquerai quand j’aurais le temps de vous en parler… Votre enfant est céans ?
- Non… Il est resté avec sa nourrice et dame Katy-Sang-Fing sous le porche… Vous savez sans doute pourquoi nous sommes ici ?
- Evidemment que je le sais, rétorqua la baronne répondant enfin à la question muette et sous-entendue de Podane. La comtesse m’a tout expliqué.
- Alors vous en savez plus que moi car je ne puis vous dire que ce que je sais et en aucun cas vous expliquer quoi que ce soit.
- Il est important que vos rejetons ne se côtoient pas de trop près, fit la baronne. J’ai fait installer la comtesse dans la tour nord en-dessous des appartements de messire Vic. Je vous ai fait préparer un lieu plus chaleureux dans la tour Sud avec baignoire en cuivre, matelas en plumes d’oie et couvertures en laine qui ne gratte pas.
- Vous êtes une mère pour moi…
- C’est bien la moindre des choses, répliqua Saint-Dieu. Les invités d’honneur doivent être honorés comme il se doit sinon ils ne donnent rien à la fin quand ils s’en vont. Il n’y a rien de pire que des invités d’honneur pas donneurs.
- A ce propos, je vous ai amené un petit cadeau…
- Un petit cadeau qu’est-ce que c’est ?
- Oh, une sorte d’objet qu’on remet en guise de présent amical à une personne qu’on rencontre, ce don pouvant être tout à fait désintéressé ou un moyen pas très honnête de se débarrasser d’un objet dont vous auriez pu être vous-même le malheureux destinataire.
- Et en l’occurrence ?...
La princesse fit un signe à Mi-Mai qui se tenait toujours en selle à quelque distance, bravant avec son air impavide l’ondée prolongée par une averse tenace.
- Il s’agit d’un abbé bénédictin mal embouché pour lequel une petite malédiction de derrière les fagots ne m’apparaîtrait pas comme une mauvaise action. Faites donc en sorte avec le talent qu’on vous connaît de ramener ce malfaisant à de véritables sentiments chrétiens.
- De qui s’agit-il ? Ce n’est point un des clercs du coin j’espère, j’ai eu grand mal à faire la paix avec eux.
Mi-Mai, parvenu à la hauteur des deux femmes, salua la baronne d’un hochement grave de la tête, attrapa un poignard à sa ceinture et trancha la corde qui retenait l’ecclésiastique sur le baudet qui l’avait véhiculé jusque là. L’indigne dignitaire s’affala de tout son poids dans la flaque de boue qui s’était constituée devant l’entrée de l’espace culturel Ferdi de Mère Curie. Il se débattit quelque peu pour essayer de s’extirper de la fange mais, les bras liés dans le dos, y échoua et retomba le nez dans la gadoue.
- Son nom ? demanda la baronne avec un brin d’angoisse au coin de la lèvre supérieure.
- L’abbé Rézina…
- L’abbé Rézina ?! s’étrangla Saint-Dieu… Mais, par tous les diables, vous avez sombré dans la folie, Podane. Cet homme est…
- Et vous, baronne, vous avez sombré dans le jaune paille… Je parle de vos cheveux bien évidemment, pas de votre palissade… Allons nous mettre à l’abri, j’en ai soupé de ce déluge. Vous me direz ce que vous avez à me dire sur ce maudit abbé et j’en ferai tout autant sur les derniers potins de Limoges.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 2 Oct 2013 - 16:59

C’est toujours la même chose avec les suites. Le narrateur se trouve sans cesse interrogé par ses lecteurs sur ce qu’il est advenu de tel ou tel personnage de la première aventure qui n’est point apparu encore en la seconde.
Si vous avez suivi correctement (c’est-à-dire sans sauter de pages ou sans vous endormir malencontreusement avant de reprendre la lecture au paragraphe suivant par inadvertance), vous savez que Podane, Philippa et Katy-Sang-Fing sont arrivées sans encombre (ou presque) chez la baronne de Saint-Dieu avec leur toute jeune progéniture. Le chevalier Killian de Grime, son écuyer Bibor et sœur Trisquelle sont quelque part en train de remonter vers le nord et son brouillard tandis que le nonce Ancellito descend dans le midi… le midiiiiiii !!! Bref, c’est un beau roman, c’est une belle histoire, mais on n’a point encore évoqué un des protagonistes malheureux du premier opus de la geste podanesque.
Où en était donc le troubadour Philippe O ?
Personnage étrange en vérité que cet Assurancetourix égaré au début du XIIIème siècle ayant en guise de petite harpe un luth souvent désaccordé et soumis à rude épreuve jour après jour… Tout comme les oreilles de toute personne passant à moins de quelques encablures de l’instrument. O était persuadé d’avoir beaucoup de talent et de grands mérites. Les réalités du quotidien ne parvenaient pas à ébranler ses certitudes. Le pire était que, même en trahissant allègrement les uns et les autres, le troubadour pensait être un homme droit et se permettait de donner des leçons à travers ses nombreux cansos (chansons) à l’Occident tout entier. Il s’attirait ainsi de solides inimitiés qui le faisaient chasser d’un peu tous les châteaux dans lesquels on avait un temps consenti à l’accueillir, à le nourrir, le blanchir, le coucher et le border… du moins s’il n’était pas déjà en accorte compagnie.
En cette fin d’après-midi pluvieuse, il ne pleuvait plus sur Brest. O essuyait les larmes d’une dame Barbara à qui il venait de briser le cœur en avouant dans un de ses textes que moult lui plaisaient les grandes blondes à forte poitrine tandis que ladite Barbara était petite, noiraude et plate comme une limande pas fraîche. Malheureusement pour lui, la damoiselle n’était pas n’importe qui, il s’agissait ni plus ni moins que de la fille du seigneur Conan V l’Andouille, un rude guerrier dont le surnom n’était pas usurpé. En moins de temps qu’il faut pour le … Ah ben, trop tard ! Le troubadour a déjà volé à travers une fenêtre du château dominant l’estuaire de la Penfeld et se retrouve à bavarder avec une rascasse égarée sous ces cieux atlantiques.
De quoi lui donner envie d’aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte et l’eau moins humide.
Sur la terre de Brenne peut-être. Après tout, la baronne de Saint-Dieu lui doit une fière chandelle : sans lui, jamais elle n’aurait pu inverser la malédiction pesant sur la princesse Podane. Cela valait bien quelques jours de tranquillité au château et, qui sait même, un fief-rente de directeur artistique du festival où César bruisse aux niais.
Seulement, la baronne et ses terribles sautes d’humeur lui inspiraient des sentiments qui ressemblaient fort à une terreur pure, blanche, viscérale. Pour être certain d’être accueilli à bras ouverts et ne pas risquer d’être désintégré instantanément ou transformé en statue de sel, il lui fallait une sorte d’amulette, une protection inattaquable. Quelque chose qui mettrait Saint-Dieu au comble de l’allégresse et lui assurerait à lui, Philippe O, une paix royale pour des mois.
Oui mais… Ce qui pouvait combler la baronne était rarement facile d’accès… Et O, on s’en souvient n’aimait pas avoir d’histoires.
O se rendit compte qu’il était en train de couler et que les eaux de la Penfeld se mariaient mal avec ses poumons. Il battit vigoureusement des jambes pour remonter à la surface. Allons ! Il avait recouvré la liberté et un bon espoir de s’offrir du bon temps. C’était déjà ça de pris.
- V’z’êtes mouillé, mon gars, fit un paysan en le voyant sortir de la grande onde. Z’aurait-il plu sans que j’m’en aperçus-je ?
- Non point, mon brave… Je prenais juste un bain pour la recouvrance de ma santé, de ma prospérité et pour sentir bon aussi.
- Sentir bon de recouvrance ? Qu’est-ce qui m’chante là ce bestiau ? M’suis jamais frotté dans la flotte et pourtant j’ai une santé du tonnerre…
Du tonnerre !? Mais bon sang c’était bien sûr ! Voilà ce qu’il pouvait lui ramener à la baronne ! L’aiguille de feu… Une aiguille de métal que l’orage avait foudroyé et qui depuis, disait-on dans la région, indiquait toujours le nord… Même par temps de bruine, de crachin, de brume, de brouillard. Cette aiguille, elle était enfermée dans un coffre de bois posé sur la grande cheminée de la salle de réception du donjon de Conan V. Avec un peu de courage, un peu de chance et un peu de vice, il pouvait s’en emparer et apporter à la baronne de Saint-Dieu un présent dont la magie la laisserait sans voix.
Sitôt pensé, sitôt entrepris. Le troubadour O vida la flotte qui était entrée par les ouïes de son luth et se dirigea d’un pas humide mais décidé vers le pont-levis du château.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 6 Oct 2013 - 15:17

La grande salle du château de la baronne de Saint-Dieu avait des airs de réunion Tupperware, les boites en plastique en moins mais les quartiers de noblesse en plus. Hormis Katy-Sang-Fing dont la noblesse était récente et quelque peu fragile, les trois autres femmes installées sur les grandes chaises tendues de tissu aux armes de Saint-Dieu pouvaient se prévaloir d’ancêtres prestigieux même si la manière dont elles en descendaient avait parfois plus à voir avec l’escalier de service qu’avec la lignée directe.
- C’est une émotion terrible que de vous revoir ensemble sur mes domaines, affirma la baronne. Je pensais que c’était un plaisir qu’il ne me serait jamais donné de connaître à nouveau.
- Allons… Pourquoi cela ?... fit Podane.
- Mais vous étiez établies chacune sur vos terres et que je sache, en notre époque de fer et de plomb, les dames ne courent pas les chemins…
- Mais lorsqu’elles en ont pris l’habitude, je crois qu’elles ne peuvent plus s’en passer, observa Philippa. L’univers est beaucoup plus large au-delà des murs de nos châteaux…
- Oui… Et l’aventure est beaucoup plus exaltante que la simple attente de la rentrée des impôts et des taxes qui nous permettront de vivre. J’avais plus grand plaisir à servir la princesse que je n’en ai eu ces derniers mois à filer la laine devant un feu de cheminée qu’un serviteur entretenait à ma place.
- A vous entendre, mesdames, les malheurs de votre descendance n’ont donc que des effets positifs…
La remarque, pourtant fondée, de la baronne Anne-Charlotte-Romane fit son petit effet. Elles n’avaient pas vu les choses sous cet angle-là.
- Mais moi, je n’ai aucun problème avec ma descendance… Ma fille ne provoque nulle tempête et attend sagement que j’ai fini de vaquer à mes occupations pour se mettre à pleurer. C’est déjà une jeune dame belle et respectable.
- Pas de problème avec votre descendance ? En êtes-vous bien certaine, dame Katy ?... Il faut bien que quelque chose dresse ainsi les fils de la princesse et de la comtesse l’un contre l’autre au point de troubler l’air de remous incontrôlables et violents. Ne vous êtes-vous pas demandée si votre fille, dont j’ai oublié le doux prénom, n’y avait point sa part ?
- Ma fille ?... Mon Aliénor ?... s’exclama Katy en refermant ses bras contre elle comme si elle pouvait y serrer son enfant qui dormait au même moment dans un grand berceau de bois sous la surveillance de Lison.
- Les textes sont formels, reprit la baronne. L’annexe secrète aux prédications du célèbre Lucius Bodinus, astrologue romain qui lisait l’avenir dans les nuages et les entrailles de grenouilles, décrit précisément la situation qui est la vôtre. Ecoutez plutôt…
La baronne ferma les yeux pour retrouver l’exacte formulation. En face d’elle, elle entendait – faute de pouvoir la voir – la tension des trois jeunes mères. Leurs respirations s’étaient faites plus saccadées, plus rauques… A moins qu’elles n’eussent pris tout simplement froid sous les averses ?...
- Enfantements simultanés d’amies avérées, toujours donnera tensions et périls pour la couvée.
- Simultanées ? s’écria Philippa… Mais nos enfants ne sont point nés au même moment ! Il s’en faut de plusieurs mois. Cela ne tient pas…
- Ils sont bien nés la même année… A l’échelle des temps, ce sont des enfantements simultanés, répondit la princesse. Mais, voilà un précepte qui annonce des tensions et des périls… Quelle vie n’en connait point ?... Votre Lucius Bodinus ne risque pas qu’on l’accuse de se tromper.
- Au contraire… Il se trouve toujours bien des sceptiques pour ne point croire à ses formules et pointer du doigt ses erreurs. Pourtant, s’il s’égare, ce n’ets que de quelques heures ou de quelques jours. Il savait déjà en son temps bien des choses qui sont survenues depuis. C’est un oracle remarquable et si on croise ses prophéties avec les enseignements de messire Francisco de Clauset, la catastrophe est à nos portes. Vos fils, au lieu de prendre en compte le sang des Grime qu’ils ont en commun, seront tels Caïn et Abel, Remus et Romulus ou Liam et Noel Gallagher. Ils voudront toujours montrer leur force, leur courage, leur bravoure. Toujours ils voudront affirmer leur supériorité l’un sur l’autre… Et les beaux yeux d’Aliénor ne pourront qu’être le principal ferment de leur discorde.
Le silence qui accueillit la longue explication de la baronne fut si lourd qu’elle se sentit obligée de le rompre la première.
- Il y a là la conjonction de principes élémentaires et des conséquences de la quête que vous avez entreprise, chère princesse, pour vaincre mes propres sortilèges. Croyez bien que j’en suis doublement confuse… Nul ne modifie impunément la destinée sans que celle-ci ne veuille s’en venger.
- Mais, questionna Philippa, il n’y a donc nulle solution ? Ce que vous annoncez est-il donc fatal et irréversible ?
- Ai-je dit cela ?...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 8 Oct 2013 - 23:00

La petite chapelle – on remarquera en passant que les chapelles sont toujours petites, à se demander si ce n’est pas là leur caractéristique première – la petite chapelle, disais-je avant de me perdre dans des considérations sémantiques et même sémédiévales, était située au flanc d’une colline, pour ne pas dire au flanc d’un coteau. Ce qui est sûr c’est qu’il ne s’agissait pas d’un flanc de montagne puisqu’on avait quitté les hauteurs des sierras du sud et point encore atteint les cimes pyrénéennes qu’on devinait dans le lointain derrière le coteau ou la colline selon l’idée que le lecteur voudra s’en faire.
Sœur Trisquelle qui avait une attirance fort marquée pour les jardins et les parcs avaient été tout de suite charmée par le carré de verdure qui cerclait ladite petite chapelle. C’était au milieu du cagnard de la Meseta un havre de fraîcheur, de quiétude et de spiritualité jeté par quelques hommes pieux pour le secours des voyageurs.
Pour Killian de Grime, il n’y eut pas d’autre alternative que de marquer là un arrêt qu’il avait imaginé effectuer deux bonnes heures plus tard.
- Santa Madre de la Constipacion, lut la mère supérieure sur la porte de bois de l’édifice qui, vu de près, était encore plus petit que dans la définition qu’elle se faisait d’une chapelle.
Ce n’était, tout bien considéré, qu’un grand oratoire. Même pas une petite chapelle.
Sœur Trisquelle attrapa le grand anneau de fer qui pendait au centre de la porte et commença à l’agiter en tous sens. Peine perdu ! Jamais l’anneau ne cédait, ne tournait, n’esquissait le moindre mouvement et, à plus forte raison, jamais les gonds de la porte ne se mettaient en mouvement.
- Voilà qui est étrange ! murmura-t-elle. La maison du Seigneur se doit de demeurer ouverte et non point close aux visiteurs dans le besoin.
- Sans doute, ma mère, répondit Killian qui avait l’ouïe fine et de la suite dans les idées. Remontons en selle et nous nous reposerons plus loin.
- Non point, mon fils !... Il y a là un mystère que je veux percer et pour lequel je serais prête à oublier tout esprit de catéchèse. La manière dont ce bâtiment si modeste trône au milieu d’une terre aux plantes luxuriantes ébranle ma sagacité et trouble mon entendement. Les choses du jour ne me sont point coulantes et j’entends saisir avant de repartir de céans pourquoi ce bâtiment s’affaisse alors qu’autour de lui se dressent de si beaux légumes et de si agréables fleurs…
- Agréables… Agréables… grogna Justin Bibor. Il faut le dire vite. Cela ne sent pas le narcisse ou la violette.
- C’est que vous n’avez pas comme moi l’odorat fin et subtil, mon fils, répliqua la mère supérieure. Approchez-vous de ces fleurs et vous verrez qu’elles embaument.
Joignant le geste à la parole, sœur Trisquelle planta son nez – pour une fois exempt de ses traditionnels rhumes estivaux – dans une fleur pourpre de lotus.
- Voyez, reprit-elle… Une véritable brise florale qui vous fait changer d’air et vous transporte au loin.
Peu convaincu, Bibor s’approcha à son tour. Il cueillit une poignée de framboises sur un arbuste et entreprit de les avaler une à une après les avoir laissées diffuser leur arome légèrement acide dans sa bouche.
- Je dois reconnaître que vous n’avez pas tort, ma mère… Ces fruits sont délicats et délicieux. Ils ont un arôme subtil qui contraste fort nettement avec l’air corrompu dans lequel ils ont poussé.
- Mais quel air corrompu ?...
L’écuyer haussa les épaules et, pour ne se point laisser aller à des propos mal venus et mal sonnants, se gava d’une nouvelle poignée de framboises. Prenant ce silence pour une victoire, la moniale cueillit à son tour quelques pommes, des amandes et un bouquet de fleurs fraîches qu’elle tressa sommairement avant de les déposer devant l’entrée de l’oratoire là où se trouvait une statue en bois, jadis polychrome, de la sainte.
- Il y a des édifices infimissimes qui ont la grandeur de nos jeunes cathédrales, déclara-t-elle en prenant un air solennel et grave. La quête de la hauteur et de la masse des constructions que nous consacrons au Seigneur et à ses saints est une preuve d’orgueil des hommes. Nous devrions plutôt en rester chaque jour à des plaisirs simples, à des nécessités minimes qui n’aillent pas contre ce que Dieu a façonné de ses mains dans l’argile du monde…
Les mains de l’abbesse recommencèrent à jouer avec l’anneau de la porte. Que se trouvait-il dans ce minuscule oratoire perdu sur l’austère plateau castillan ? Sa curiosité de femme savante faisait qu’elle aurait donné un peu de son âme pour le savoir. A la manière dont il paraissait défendu par cette porte épaisse et cet anneau récalcitrant, elle imaginait un autel splendide, un trône épiscopal injecté de pierres précieuses, une crypte semée d’inscriptions latrines… Ce trésor qui se dérobait obstinément à ses sens finit par la mettre au comble de la fureur ; elle prit l’anneau entre ses mains et, pour faire céder le bois, entreprit de cogner le cercle métallique contre la porte.
- C’est pas bientôt fini ! On ne peut même pas chier tranquille ! fit une voix sonore à l’intérieur de l’oratoire. Attendez votre tour !...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 13 Oct 2013 - 15:59

Conan V l’Andouille était seigneur de Brest depuis qu’un beau jour, son frère Canon IV l’Objectif avait malencontreusement heurté un portail en pierres de Batz alors qu’il entrait à pleine vitesse dans une église sur sa plus belle jument. On n’aura point de peine à saisir combien, même en une époque où les lois de l’hérédité n’étaient pas encore connues, la dissemblance entre les deux frères avait fait jaser. Canon IV était un être net, précis, équilibré, tenant la pause alors que Conan était emporté, violent, menteur, hâbleur et abonné à Tiercé-Magazine. Manifestement, leur mère commune avait fauté avec quelque page ou seigneur des environs. Le problème était que le père putatif, Poltron VII, n’avait ni les qualités de Canon IV, ni les défauts de Conan V. Il était donc à parier que les deux rejetons n’étaient ni l’un ni l’autre de ce père fort moyen en tout et brillant en rien. On comprend que, dans de telles conditions, les historiens bretons des siècles futurs aient bien pris garde d’effacer de tels boulets de l’histoire officielle de leur belle province pluvieuse.
Pour O le troubadour, le plus dur fut d’oser faire irruption encore trempé de l’eau des douves face à celui qui venait de l’y faire expédier. L’homme manquait singulièrement de courage sauf lorsqu’il fallait frapper en traitre, nous l’avons constaté à de nombreuses reprises lors de la geste de la princesse Podane. Sa détermination manqua de se briser lorsqu’il se retrouva encore dégoulinant face aux gardes lui interdisant l’entrée à la grande salle dans laquelle trônait le quintal intellectuellement inerte de Conan V. La force, il ne fallait pas y compter. La séduction ce n’était pas son genre face à de tels bonhommes caparaçonnés de fer ; il n’était pas de la race des bougres. La ruse, pourquoi pas ?... Mais il lui aurait fallu réfléchir longtemps avant d’agir et, là, il était monté au château sur un coup de tête impulsif lui interdisant toute idée de retraite même temporaire.
Heureusement pour O, souvent femme varie. Lorsque Barbara, dans sa longue robe noire, croisa le regard humide d’O, elle le crut  triste et effondré d’une rupture qu’il avait pourtant provoquée. Elle ordonna aux gardes de laisser l’entrée au troubadour comptant sur ses charmes, au demeurant fort discutables, pour finir d’amener l’homme bafoué à résipiscence (voire, si tout se passait bien, à concupiscence).
- Vous revoici, messire O, fit-elle en jouant d’emblée la grande scène de l’indifférence. Vous ne savez donc vous passer de moi.
- Hélas, dame Barbara, un homme de ma trempe n’a qu’une seule faiblesse. Celle du cœur…
- Et encore heureux ! s’écria en s’esclaffant d’un rire aussi gras que sonore le seigneur Conan. Si tu étais faible d’ailleurs, ma fille ne t’aurait pas reparlé de sitôt…
- Père ! Laissez vos observations dans votre gosier pour qu’elles y macèrent avec les restes de votre dernier repas. Ceci est affaire entre messire O et moi-même.
Cette crise d’autoritarisme filial donna au troubadour un indice fort intéressant. La fille du seigneur de Brest, malgré l’estrapade dont il avait été la victime, n’avait point renoncé à le ferrer. Eh bien si elle le voulait, elle l’aurait… Une dernière fois… Pour la route.
- Barbara, Barbara-Anne…
Tel était en effet le prénom complet de la jeune femme brune dont la toison capillaire était surmontée d’une haute coiffe qui disait-on dans le pays servait à guider les navires rentrant au port.
- Barbara-Anne, répéta O tout en se jetant aux genoux – cachés sous la fameuse longue robe noire déjà évoquée – de ladite Barbara, tu es ma reine ! Tu me fais vibrer dans la tête, vibrer dans le cœur, Barbara-Anne…
- Oh !! s’écria la fille de Conan V en battant des mains devant sa bouche purpurine…
- Je cherchais une reine pour aller danser… Je t’ai vue, Barbara-Anne alors je t’ai invitée…
- C’est vrai, reconnut-elle en écrasant une larme sur sa joue craquelée par la crasse.
- J’aime Caroline, j’aime Isabelle, j’aime Géraldine, mais tu es la plus belle… ô, Barbar…
- Comment ça, il aime Caroline ?!... Et qui c’est cette Isabelle ? C’est celle qui a les yeux bleus ?... Et ta Géraldine, tu sais ce que je vais lui faire ?
Elle extirpa d’un petit fourreau un grand couteau qu’elle gardait à sa ceinture et le brandit sous le nez de O qui ne pipa mot (ni même Middleton).
- Mais vous voici donc soudain jalouse ! Voyez-vous cela, cette belle qui voudrait me garder seulement pour elle ! Quelle prétention ! Croyez-vous être la seule qu’O trouble ?...
- Non, mais…
- Oubliez-vous que vous m’avez chassé il y a peu de cela ?
- C’était une grande erreur… Vous avez eu pour moi de si grandes attentions et de si beaux vers que je me faisais à l’instant la réflexion que je me suis conduite comme une ingrate.
- Un peu… Et je puis vous dire que Caroline ou Isabelle…
- Allons, allons, laissons cela… Il y a dans chaque homme un porc qui sommeille… Et que serait un porc sans os ?...
- Pardon ?!
- Je disais que serait un port sans eau…
- Mais quel rapport cela a-t-il avec notre question ? demanda O
- Euh, rien… je philosophais à haute voix sans doute…
- Eh bien, gardez cette philosophie pour votre propre intérieur car je ne la comprends point…
- Et pourtant si, vous l’allez comprendre, car voici qu’elle s’illumine à l’instant… Vous êtes tout pour moi, messire le troubadour. Je ne pense, respire, transpire que pour vous. Que serait un de mes pores sans O ?
- Là, oui, dame Barbara, je vous entends beaucoup mieux…
- C’est que vous vous êtes sacrément rapproché et que vous avez carrément la bouche sur la peau tendre de mon cou…
- Trouvez-vous que je m’égare ?...
- Quand même !... Mon père nous regarde !...
- Que nenni ! Il digère les volailles qu’il a glouties ce midi en faisant une petite sieste fort réparatrice et sonore.
- Que n’en faisons-nous une nous-mêmes ?
- Dame Barbara ! s’exclama faussement offusqué le troubadour.
- Mais une sieste culturelle, messire O… Je vais par exemple vous apprendre l’histoire de mes vêtements… Tenez, voyez et écoutez… A qui doit-on mes sandales ? Aux Grecs !
Elle les fit sauter de ses gros pieds boursouflés.
- Et que doit-on aux Romains ? La tunique.
Elle la laissa choir par terre avec l’élégance d’un poivrot tombant son falzar dans une garden-party du XVIème.
- Et aux Goths, une gaine !
- C’est bien joli tout de même, réagit O qui n’en pensait pas un traître mot.
La suite nous vaudrait d’être déplacé au-delà de minuit. Nous nous en tiendrons donc aux faits et rien qu’aux faits. Lorsque la dame eut été satisfaite par les ardeurs du troubadour, celui-ci revint dérober la fameuse boite de bois contenant l’aiguille foudroyée et, sans hésitation aucune, s’auto-défenestra à nouveau.
- Il faut donc une volonté de roc pour triompher de la haine en jouant un rôle, médita-t-il tout en rejoignant la rive à la nage. Mais à la fin, je finis toujours par gagner. Dame Barbara, vous avez voulu me faire chanter… Eh bien, flanchez maintenant !
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 24 Oct 2013 - 14:03

Chapitre IV
Sire, t’as qui ?...

Dans la grande salle du château de la baronne de Saint-Dieu, le silence ayant suivi la révélation de la maîtresse des lieux avait duré assez longtemps pour permettre au narrateur de finir le précédent chapitre. C’est dire si personne n’osait parler. Les deux mères inquiètes parce qu’elles craignaient d’entendre une solution impossible à réaliser, la baronne parce qu’elle savait que les explications à fournir seraient longues et compliquées, Katy-Sang-Fing parce que sa fille étant bien allante le reste ne la concernait que très indirectement. On entendait au loin les cloches d’une église perdue dans la brume d’un soir d’été, quelques grognements de pourceaux mal nourris et les rires frais d’une jeune fille que tourmentaient ses premières tentations d’adolescente.
- Fort bien, fit soudain Katy-Sang-Fing, je vois que la situation est bloquée et que personne n’ose dire quoi que ce soit. Alors, j’ai moi une question simple et directe à formuler à la baronne de Saint-Dieu : ma fille si tendrement aimée aura-t-elle à souffrir de la rivalité entre Alcide-Oscar et Rodolphe-Gaudin
- Oui, répondit distraitement mais fermement la baronne.
- Alors, pour l’amour du ciel, dites-nous comment empêcher tout cela ?
La baronne se leva et d’un pas las – oubliant par ailleurs de remarquer que sa chevelure avait encore changé de couleur pour atteindre un brun mordoré du plus bel effet – elle se dirigea vers une malle informe qu’elle entreprit d’ouvrir.
- J’ai collationné ici tous les textes relatifs à cette situation que je sentais monter depuis des mois. Il y en a des pages et des pages… Souvent contradictoires et rarement claires… Mais de cette littérature savante, souvent dans un latin ancien qu’il m’a fallu traduire en bonne langue de ce pays, il ressort une évidence… Rien ne sera simple !
Podane et Philippa n’eurent pas les mêmes réactions à cette affirmation. La princesse affronta sereinement la promesse de grandes difficultés à venir quand la comtesse, pourtant courageuse et déterminée, pâlit de manière excessive.
- Ce parchemin, reprit Saint-Dieu, résume les œuvres que j’ai consultées. Il trace les lignes qu’il vous faudra parcourir pour parvenir à mettre fin aux maléfices qui entourent votre progéniture.
- Les lignes ? fit observer Philippa. Il faudra se séparer ?...
- Hélas oui, répondit la baronne. Le Grand Ordonnateur de l’Univers n’a créé la ligne droite que parce qu’il savait qu’il pouvait en générer des milliers. Ce sont donc des directions différentes qu’il vous faudra prendre chacune…
- Même moi ?
- Oui, même vous, dame Katy… Trois lieux sont particulièrement sacrés pour la foi qui nous anime tous et toutes : le Saint Sépulcre du prophète Jésus en la divine Jérusalem ; la cité de Rome où périrent Pierre et Paul ; le tombeau de saint Jacques en la lointaine Compostelle. Dans ces lieux sacrés et consacrés, vous devrez trouver certains objets précieux et les ramener pour les fondre ensemble. Le métal qui résultera du mélange de ces objets fondus sera d’une résistance telle qu’il protégera vos enfants à jamais des sombres influences qui pèsent sur leurs destinées.
- Ils devront vivre enserrés dans ces armures en métal ?! s’exclama Podane. Mais quelle vie est-ce là ? Ne serait-il pas plus simple qu’ils se perdent l’un et l’autre chacun à un bout du monde de manière à ne jamais se rencontrer ?
- Ils se retrouveraient immanquablement… Poussés l’un vers l’autre par une force implacable. Attirés sans que rien ni personne ne puisse s’y opposer… Mais je vous rassure, chère princesse, ils n’auront pas à s’enfermer dans des sarcophages d’or et de plomb. Il leur suffira de porter une médaille protectrice fondue dans les métaux ramenés de vos périples respectifs.
- Cela prendra des mois, soupira Philippa… Peut-être même des années !...
- Certaines quêtes sont sans fin, dit dame Katy qui savait de quoi elle parlait.
- Nos enfantelets jetés ainsi sur des routes lointaines ?...
- Pourquoi les conduire ainsi au milieu des périls ? répliqua la baronne. Il suffira de les garder ici à l’abri. Chacun sera élevé par une dame du pays dans une des tours du château sans que jamais ils ne se trouvent mis en présence l’un de l’autre. Je veillerai sur eux comme s’ils étaient mes propres fils.
- Est-ce à dire que mon Aliénor n’est pas concernée ?
- Votre Aliénor sera, elle, auprès de moi en toutes circonstances dans ce donjon. Aussi sûrement à l’abri que ses futurs prétendants.
La princesse Podane planta son regard dans celui de la baronne. Certes, celle-ci n’était plus la vilaine sorcière affrontée jadis mais cela suffisait-il à lui faire confiance ? N’avait-elle pas d’autres projets pour les « enfants de la Quête » qu’une simple et longue villégiature en pays de Brenne ?
- Où dois-je me rendre et que dois-je ramener ? questionna Philippa.
Le simple fait que son amie fût partante sans restriction décida Podane à ne plus s’interroger davantage sur la situation. Elle partirait sans tarder elle aussi.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 25 Oct 2013 - 14:55

L’occupant de la « petite chapelle » était un pauvre chevalier aragonais en déroute du nom d’Ifigue y Rézin. Vieille famille mais en totale déconfiture depuis qu’un ancêtre parti pour la croisade en Terre sainte s’était perdu corps et biens au large du Danemark. Fort en gueule comme le sont souvent les humbles qui croient pouvoir trouver dans une parole ferme un substitut à leurs misères, il était d’une taille petitissime qui le faisait traiter le plus souvent de nabot. Son front bas et buté, ses yeux étroits et gris, sa bouche torve, son cou de poulet ajoutaient à son aspect sinon horrifiant du moins fort repoussant. Tant de disgrâces ne purent qu’émouvoir le cœur pur de sœur Trisquelle qui insista pour que le chevalier à la moche figure les accompagnât dans leur longue traversée de la péninsule ibérique.
- Ce n’est Dieu pas possible, grommela Killian de Grime. Il se forme autour de moi et à mon corps défendant une armée de bras cassés. Des gens qu’il me faut supporter et entretenir, pour qui il faut trouver le boire et le manger…
- Paix, seigneur ! fit Bibor pour une fois moins teigneux et plus raisonnable que son maître. Plus nous serons nombreux et moins les malandrins qui doivent pulluler sur ces chemins seront enclin à nous chercher noise.
Le chevalier de Grime dut reconnaître le bien fondé de l’observation de son écuyer… Tout en la relativisant aussitôt. Une femme d’Eglise passablement délabrée, un nabot tout tordu et un grand échalas vêtu de matières souples aux couleurs écarlates, il n’était point sûr que cela effrayât grand monde.
Ce à quoi il n’avait pas tort comme nous le verrons bientôt.

La baronne de Saint-Dieu fit servir des rafraîchissements ; la température s’était remise à croître après le long épisode orageux des deux derniers jours. Elle n’ignorait pas non plus que ce qu’elle se préparait à annoncer allait donner de robustes vapeurs à ses amies.
- Du saint des saints, à Jérusalem, il faudra ramener le saint Griil…
- Le Graal, voulez-vous dire ?
- Que nenni, Katy ! Le Graal, c’est une amusette pour aventuriers incapables de faire autre chose que de tourner en rond autour d’une table. C’est une fantaisie pour neuneux bas de plafond. Une coupe d’or ayant servi à recueillir le sang du Christ à la descente de la Croix… Et puis quoi encore ? Pourquoi pas un vase ayant servi pour ses analyses d’urine ?... Non, le saint Griil est un objet ayant une toute autre résonance… Il s’agit de la grille métallique sur laquelle furent cuites les chairs servies au cours du repas de la Cène…
- Je n’en avais jamais entendu parler…
- Bien évidemment, sotte bécasse… Vous ne croyez pas qu’on va indiquer aux appétits des uns et des autres les objets dont la valeur sainte est la meilleure. Les richesses qui brillent n’ont qu’une valeur temporelle… Seules celles portant le cœur peuvent déclencher les miracles.
Traitée de sotte bécasse, Katy se le tint pour dit et n’ouvrit plus la bouche. Ce fut donc la comtesse Philippa qui demanda les précisions nécessaires.
- Comment cette grille a-t-elle pu porter le cœur ?
- Le dernier repas du Christ était pauvre… Point de viandes mais des abats… Et parmi les abats, du cœur… Du cœur pur de jeunes agneaux de la Pâque juive…
- Mais où trouve-t-on ce saint Griil ?
- Selon frère Augustin de Neustrie qui l’aurait vu en l’an 833 au cours d’un pèlerinage, il aurait été conservé dans une chapelle de l’église Notre-Dame-des-Tentations à Jérusalem.
- En 833 ? s’exclama Podane… Mais bien de l’eau a coulé sous et sur les ponts depuis cette époque. Rien ne dit que les pillages subis en Terre sainte depuis ce temps n’aient point donné au saint Griil une autre direction.
- C’est ce qu’il vous faudra découvrir, chère princesse… Car ce voyage lointain vous sera réservé en raison de la lourdeur des sortilèges que vous avez endurés depuis votre prime jeunesse… Pour vous Philippa, direction la ville du souverain pontife. Là-bas, vous devrez vous emparer d’un ciboire de grande valeur dans lequel tous les papes depuis Célestin II ont puisé les hosties lorsqu’ils célébraient la sainte messe.
- Voler un bien du pape ?! Vous voulez donc que je finisse de me damner !
La jeune comtesse n’était point encore parvenue à oublier les objurgations du nonce à prendre sans délai le chemin de Compostelle. Tant que le voyage ne serait point accompli, elle restait sous la lourde menace des pêchés de sa vie passée. Fallait-il donc continuer à charger sa barque par de nouvelles entraves aux grands commandements de la foi chrétienne ?
- A vous de voir ce qui vous est de plus cher entre votre propre existence et celle de votre enfant. Je vous avais prévenue que les choix à faire seraient douloureux.
- Mais si je ne fais rien ?...
- Oui, douce amie… SI vous ne faites rien, outre votre fils, ce seront les descendances de vos amies qui resteront vulnérables aux sortilèges infernaux.
Katy, murée dans son silence obstiné de « sotte bécasse », écouta sans piper mot ce qu’il lui convenait de faire pour effacer l’ardoise maudite qu’on présentait aux trois mères.
- Santiago est peut-être de toutes les étapes la plus proche de nous mais ce que vous aurez à y accomplir est plus qu’un simple vol… Il vous faudra pénétrer l’intimité d’un homme… En être si proche que vous pourrez lui dérober alors une touffe entière de poils.
- N’importe quels poils ? demanda Podane.
- Sans doute non… Mais les textes n’étant point bien assurés sur ce point, il conviendra de prendre certaines précautions et d’en ramener de tous les points du corps…
- Même de ?... s’écria Katy soudain décoincée.
- Oui, même de parties réputées honteuses !...
- Mais qui est cet homme que je dois ainsi plumer comme un vulgaire poulet ?
- Monseigneur Pedro Muñiz, archevêque de Santiago de Compostelle…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 30 Oct 2013 - 23:45

Le soir tombait avec son énergie quotidienne. Inexorable et colorée. Les cinq voyageurs transibériques avaient laissé sur le côté la route de Tolède afin d’éviter de se perdre dans les embarras d’une ville d’importance. Ils étaient tous à des degrés divers des fugitifs et même si aucun n’était véritablement activement recherché, tous se sentait l’âme et le corps en danger. Certains regards pouvaient être des armes prêtes à tuer, certaines langues des flèches prêtes à être décochées.
En dépit de l’heure d’été qui faisait que le soleil poursuivait sa course plus longtemps sur les cadrans adéquats, il finit bientôt par faire nuit noire et les cavaliers furent fort heureux de distinguer dans le lointain les formes élancées d’une église, les formes massives de maisons et quelques flammes indiquant la présence d’une vie sociale pas encore éteinte au brasero de l’amitié. En se rapprochant, les formes prirent forme ; c’était bien une ville. Petite certes mais fort charmante et surtout accueillante avec son auberge « Au repos du gringo » que tenait un aragonais – un de plus dans cette histoire – du nom de Jaime Vabre.
- Ola ! lança Ifigue Y Rézin, heureux de se trouver en terrain de connaissance auprès d’un de ses compatriotes. Que se comé aqui ?
- A qui ? répéta sœur Trisquelle qui pensait avoir manqué quelque propos important.
- Le petit seigneur demande à l’aubergiste ce qu’il y a à manger ici, traduisit Bibor d’autant plus prévenant lorsqu’il était question de se remplir la panse.
- Oh mais j’avais compris ! s’écria la mère supérieure d’un air qui ne l’était pas moins.
- Nada ! répondit l’aubergiste.
- Comment ça, nada ?! s’exclama Bibor… Où voit-on qu’il n’y ait plus que nada à comer à cette heure-ci du soir ?
L’appétit vient en mangeant mais, pour Justin Bibor, la colère venait à la perspective de ne point pouvoir se sustenter.
- Aye ! fit Jaime… Des Frances !... Esta una malediction…
- Malediction ?! reprit Bibor… Tu vas voir si je mets ma lame sous ta gorge où elle se niche la malediction…
- Paix !
L’intervention du chevalier Killian de Grime, qui jusqu’alors n’avait rien dit, eut l’effet pacificateur voulu. Il faut dire que la longue lame de Rafarinade scintillant sous les bougies scintillantes des chandeliers avait de quoi dompter les plus incandescents des agitateurs. On allait pas se faire fumer pour si peu.
- Pourquoi ne peut-on pas manger ? questionna-t-il en attrapant Jaime par le col et en le soulevant quasiment du sol en terre battu de l’auberge.
- Hay la musica esta noche…
- Musica ?!…
- Si, señor… Musica… Mucha grande et bella !... Y todos los touristos se van a escuchar esta musica…
- Je ne comprends rien à ce aragonamatias, s’insurgea Bibor…
- Pour la seconde fois et donc la dernière, je te demande de te calmer, Bibor !... Nous mangerons, je te le promets… Mais avant de mettre au pillage cette auberge pour voir les richesses qu’elle recèle, laisse au moins le propriétaire nous expliquer la situation…
- Il dit que comme il y a la musique, on mange à un horaire plus précoce, traduisit Ifue Y Rézin…
- Eh bien, quel est le nom de cette ville que je n’y revienne pas de sitôt ? s’écria Bibor.
- Aranjuez…
- Eh bien, je ferai en sorte qu’on n’oublie pas qu’on sert tôt à Aranjuez !...
La suite des événements serait sans doute fort délectable à narrer par le menu mais outre qu’elle n’a guère d’intérêt dans le récit de cette remontée de la péninsule par nos héros, elle est marquée par le sceau d’une violence qui n’a déjà que trop pollué cette chronique. Qu’on sache qu’une fois passés au fil de l’épée, les jambons et autres éléments de cochonnailles présents dans les caves du « Repos du Gringo » furent engloutis avec voracité par tous les acteurs du pillage, le seigneur infimissime Ifigue Y Rézin n’étant point le dernier à jouir des richesses de son compatriote. Il ne resta à Jaime Vabre que ses yeux pour pleurer…
- Aye ! Aye ! Aye ! répétait-il en regardant le désastre autour de lui… Mais qu’est-ce qu’a fait por mériter ça ?!...
- Il te sera rendu cela au centuple au royaume des cieux, fit sœur Trisquelle fort gênée d’avoir profité elle aussi sans compter des merveilles cachées dans la cave du señor cabaretier.
- Yé té rien demandé à toi, la grand-madre ! Tou es bonne !... C’est pas toi qu’a fait…
- Si, c’est moi aussi ! répondit la mère sup’ pleine de remords. Grand-mère sait faire le bon qu’a fait…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 20 Mai 2014 - 23:02

Il y eut force conciliabules entre les trois mères afin de décider s’il était véritablement opportun de suivre les recommandations faites par Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu.
- Comment vais-je pouvoir me débrouiller toute seule ? fit la sotte bécasse… euh pardon, Katy-Sang-Fing. Je n’ai même pas un petit écuyer ou une petite écuyère pour me faire à manger sur la route.
- Et moi ? renchérit la comtesse de Vivarais. Si je vais à Rome, il ne manquera pas de clercs perspicaces pour voir tout de suite en moi la grande pêcheuse que je suis. Et même si beaucoup d’eau a coulé sous les plombs, ils ne tarderont pas à me ferrer et à me serrer dans ces sortes de bourriches qu’ils appellent prisons.
- Mes amies, un peu de calme ! Nous savons combien tout ceci est important pour nos enfants et nous-mêmes. Abandonnerions-nous notre progéniture face aux périls d’une vie si mal engagée ?
- Ma fille n’a aucun problème, observa Katy. Elle a un peu les yeux rouges de temps en temps mais ce n’est rien et le…
- Katy, bonté divine, cessez de ne penser qu’à votre Aliénor ! Il y aussi mon fils !...
- Eh bien, comtesse, croyez-moi… Moi vivante, jamais votre Rodolphe-Gaudin ne s’approchera de ma fille. J’aurais trop peur qu’il lui communique vos instincts les plus…
- Les plus quoi ?! hurla Philippa en sortant de la manche de tunique sans manche un poignard à la lame effilée.
L’une s’était dressée, l’autre s’était levée. Elles étaient toutes les deux face à face, debout, écumantes de rage et de fiel. Pour éviter l’escalade, qui les auraient sans doute vues monter sur leurs escabelles, la princesse Podane hissa le drapeau blanc, en l’occurrence un carré de fine baptiste acheté aux galeries Lafariette de Limoges quelques mois plus tôt.
- Il ne vous suffit que nos enfants soient affublés d’une haine réciproque en gestation, il faut donc aussi que leurs mères en viennent à oublier ce qui les a unies jadis ? Allons, mes amies ! Mes grandes amies !... Surtout depuis que vous êtes debout et que je suis restée assise… Il faut dépasser ces querelles qui sont aussi stériles qu’embarrassantes.
- Je ne veux pas avoir à aller découper du poil d’archevêque ! Je n’y survivrai pas ! se plaignit Katy.
- Je ne veux pas retourner à Rome… ou en tout endroit où je pourrais retomber sur ce nonce qui m’a fait si peur il y a peu en sachant tout de ma vie.
- Vous refusez donc de partir ?
- Plutôt mourir sur place… Je ne me vois pas sur la route toute la sainte journée… J’aurais trop peur de voir le doute en moi s’immiscer.
- J’irai me terrer avec mon fils sur mes terres… Et je l’empêcherai de se rapprocher d’une manière ou d’une autre de vos enfants…
- Soit, fit Podane en se levant d’un bond. Vous ne me laissez pas le choix. J’irai donc à Compostelle puis à Rome et enfin à Jérusalem… Pour les enfants mais aussi pour vous, mes deux chères amies, que vos peurs condamnent à l’immobilité.
- Vous iriez seule ? s’exclama Katy.
- Ne dit-on pas qu’il vaut mieux être seule que mal accompagnée ?
- Et où voyez-vous, je vous prie, ma chère que ma compagnie est mauvaise ? s’insurgea Philippa.
- Elle préfère nous abandonner, râla Katy… Ah, je ne sais pas quel chroniqueur écrira votre histoire mais il aura beaucoup à dire sur votre sens très particulier de l’amitié.
- Ne voyez-vous pas, chère Katy, qu’elle a déjà oublié ce que nous fîmes ensemble il y a quelques mois ?... Tout cela parce qu’elle se pense digne d’être l’héroïne d’une seconde quête et veut nous en écarter.
- Je n’aurais pas mieux dit la chose, chère Philippa.
- Cela signifie donc que vous m’accompagnez ? intervint la princesse heureuse du succès de son subterfuge.
- Oui, répondit Katy, nous vous suivrons au bout du monde. A condition que vous passiez devant.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 2 Juin 2014 - 20:00

Trois jours plus tard, tandis que quelque part vers le sud, Killian de Grime et ses compagnons se débarrassaient d’une bande de brigands qui avaient cru les dévaliser sans difficulté (broutille que le narrateur n’entend point narrer par le détail), Podane, Katy et Philippa de Vivarais faisaient des adieux séparés à leur progéniture. Il n’y eut pas de larmes, pas de pleurs mais le cœur y était. Se séparer c’était mourir un peu… D’un autre côté mourir c’était se séparer pour longtemps. Toutes trois espéraient que faire l’un était le plus sûr moyen d’éviter de faire l’autre.
Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait refusé obstinément de fournir en Ker-Ozen les trois aventurières au début d’une nouvelle quête.
- Désolé ! Je n’ai plus de rognures d’ongle de saint Blairio, avait-elle avancé comme justification à un refus qui signifiait que le voyage serait fort long.
D’une longueur telle que peut-être elles s’en reviendraient vieilles et décaties. Si elles en revenaient… Mais comme d’habitude Podane n’avait pas peur, Katy avait la frousse et Philippa se situait dans une raisonnable moyenne. Là où la présence d’un homme aurait pu les rassurer, elles en avaient deux ce qui ne suffisait point à les tranquilliser tout à plein.
Mi-Mai et Escarboucle de Flapino, les deux écuyers, avaient tracé une route sommaire pour marcher à la mer. Du port de Marseille, ils prendraient ensuite une galée vénitienne ou génoise ou pisane ou ce qui se présenterait pour cingler vers Jérusalem. L’écuyer des Grime, qui en avait vu d’autres, trouvait le projet complètement délirant mais, par fidélité à sa maîtresse et à son sang, il était prêt à marcher sans discuter. Escarboucle de Flapino, que nous connaissons mal, était rien moins que dubitatif sur les chances pour trois frêles femelles de supporter les longueurs et les langueurs d’une telle chevauchée… Et puis ensuite il y aurait des journées et des journées de promiscuité sur un navire avec des hommes de sac et d’os. Tout cela ne lui disait rien qui vaille la peine de se faire trouer la peau.
Nous ne connaissons pas bien, disais-je il y a quelques lignes, le dénommé Escarboucle de Flapino. Souhaitez-vous que nous vous le présentions mieux ?
Oui ?...
Alors, allons-y… Contons…
L’écuyer de la comtesse de Vivarais (qu’elle partageait en indivision avec son époux) était le fils d’un petit seigneur de la rive gauche du Rhône. Un jour, par inadvertance, il avait franchi le fleuve au cours d’une chasse au chevreuil et n’avait pas réussi à retrouver le gué pour rentrer chez lui. Il avait donc erré pendant des jours sur la rive du fleuve, déchirant de ses blanches dents le gibier qu’il avait traqué si longtemps afin de pouvoir se nourrir. Pauvre hère sur la route, il avait fait halte au château principal de la comtesse une nuit de pleine lune et de vent du nord. Là, il avait commencé par dormir dans l’écurie, puis le lendemain avec les domestiques avant d’être admis le surlendemain à partager la couche de l’écuyer attitré Justin Bibor. Cette forme de promotion rapide, dite promotion paillasse, avait fait jaser sur les machicoulis alors qu’Escarboucle de Flapino s’était juste contenté de se montrer égal à lui-même, c’est-à-dire prétentieux, arrogant et insupportable. Moyennant quoi tout le monde s’était hâté de s’en débarrasser en l’expédiant dormir ailleurs. Promu de cette manière si peu conventionnelle même en plein cœur d’un mâle Moyen Age, il avait fait des pieds, des mains et des scoubidoubidou ah, pour se faire aimer de son maître et de sa maîtresse. Peine perdue ! Le seigneur Killian ne jurait que par son Bibor et la comtesse n’avait que faire d’un écuyer pour ses travaux de peinture ou de couture. Escarboucle de Flapino était ainsi devenu une sorte de prototype du fonctionnaire de la Sécurité Sociale : il ne faisait rien, était jugé incapable de faire quoi que ce soit de bien, s’attirait les lazzi et les reproches mais était impossible à virer. Pourtant, lorsque le seigneur Killian était parti pour joindre les forces croisées en Espagne, l’ambitieux écuyer s’était trouvé soudain revalorisé aux yeux de tous, il était devenu le seul guerrier potable au sein du château. En cas de coup dur, il serait là. Chacun, y compris la comtesse, s’était mis à le considérer de manière plus positive. Pour donner le change, on voyait l’écuyer s’exercer toute la matinée à la quintaine où il prenait un malin plaisir à briser des lances sur des mannequins sans défense. A vaincre sans péril, on triomphe sans s’en faire. Jour après jour, les belles servantes et les accortes domestiques s’étaient prises de passion pour celui qu’elles appelaient avec des bâillements d’admiration, le beau Flapino.
Car si Escarboucle de Flapino était un faux courageux, il était au vrai un véritable beau gosse. Il tenait cette beauté d’une ascendance prestigieuse… Non point de ses parents car son géniteur, Tony Truant de Flapino portait sur son visage couturé de cicatrices congénitales la lourdeur de ses origines siciliennes, et sa génitrice avait été élue en ses jeunes années « Miss Moche 1191 » en Dauphiné. En revanche, en remontant dans les temps anciens, le sang des Flapino avait coulé dans les veines d’un valeureux et magnifique Rudolphe de Valentinois, sorte de ténébreux muet, qui avait fini cheik en Arabie à la faveur de la Première croisade. Mais plus encore, les anciens disaient qu’il y avait dans le regard vert d’Escarboucle de Flapino quelque chose de Tenesse VI, seigneur des terres irradiantes de Pierrelate et Marcoule et roi des cavaleurs. D’ailleurs ce bellâtre avait tellement eu de conquêtes que, des générations encore après sa mort, tous les paysans, les nobles, les clercs ou les bergers, affirmaient qu’ils avaient tous quelque chose en eux de Tennesse VI.
Après un tel portrait physique et moral, on comprendra aisément qu’après avoir franchi le Rhône près de Valence, au bout d’une longue semaine de chevauchée, nos héroïnes se soient retrouvées un matin délestées d’un de leurs deux écuyers. Pendant son tour de garde, Escarboucle de Flapino s’était fait la belle… Fort heureusement sans que la belle en question soit une des aventurières lancées sur le chemin d’une nouvelle quête sans fin.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 19 Juin 2014 - 20:55

Trois jours plus tard, tandis que quelque part vers le sud, Killian de Grime et ses compagnons se débarrassaient d’une bande de pillards qui avaient cru les voler sans difficulté (vétille que le narrateur n’entend point narrer par le détail), Podane, Katy et Philippa de Vivarais entraient en la ville de Marseille.
Fort étrange cité que cette Marseille. On y parlait une langue qui n’était point celle dont nos héroïnes avaient usé au cours de leurs précédentes pérégrinations. Pour saisir la particularité la plus remarquable de cet idiome local, il faut savoir qu’on ajoutait de manière systématique une considération sur le prix des choses à tout propos même sans aucun rapport. Ainsi, lorsque la princesse s’enquit de savoir où il se pouvait trouver une auberge, un quidam lui répondit en la regardant droit dans ses beaux yeux d’opaline :
- Il y en a une pas très loin peu chère, elle est au bout de la rue.
Lorsqu’elles furent devant l’auberge, elles avisèrent une accorte servante qui nettoyait de petites tables placées à l’extérieur de l’habitation et non à l’intérieur comme il était d’usage.
- Qu’est ceci ? s’étonna dame Katy… On déjeune donc dehors ici ?
- Eh ! riposta la servante… Avec tout ce soleil peu cher, il faut bien en profiter…
- Mais que faites-vous lorsqu’il pleut ?...
- Lorsqu’il quoi ?...
- Lorsqu’il pleut, quand il tombe de la pluie… De l’eau qui vient du ciel…
- De l’eau qui vient du ciel peu chère !...
- Evidemment qu’elle est peu chère… De toutes les manières, il faudrait être fou pour payer de l’eau…
- Ah ! fit la servante en partant d’un grand rire niais. Je vois ce de au sujet de quoi que vous parlez… La pluie…C’est ce truc qui mouille comme quand on tombe dans la mer mais sans qu’on tombe dedans ?... Mais c’est quelque chose qui n’arrive jamais chez nous, ça…
- Il ne pleut jamais ici ?... dit Podane qui avait le souvenir des éléments déchaînés durant plusieurs jours avant son départ de Grime.
- Jamais !... La flotte c’est pour les autres fadas d’Aix… C’est de là-bas qu’on la fait venir pour la mettre dans nos timbales… Eh oui, l’eau on l’apporte d’Aix peu chère… En aqueduc romain…
- Eh bien, fit Philippa, si elle est peu chère, vous nous en mettrez trois gobelets… Et une grande rigole pour nos chevaux.
- Et vous nous préparerez un repas pour quatre, une chambre pour trois et une écurie pour un, termina Podane.
La servante cessa de frotter la table circulaire en bois vert et moulu et considéra avec surprise la princesse.
- Vous voulez que je fasse tout ça maintenant ?... C’est que là vous arrivez mal, c’est l’heure de ma sieste.
- C’est quoi la sieste ?
- Ah, belle dame, la sieste c’est le repos du guerrier sans le guerrier. Comment vous dire ? C’est la nuit en plein jour…
- La nuit en plein jour ? Quelle est encore cette fantaisie ? grommela dame Katy. Un tour de magie quelconque d’une sorcière de par chez vous ?
- Point du tout, gente dame… Tenez, suivez-moi… je m’en vais vous expliquer la chose.
Abandonnant les chevaux et Mi-Mai, les trois dames en quête pénétrèrent dans l’auberge. Il y régnait une douce fraîcheur contrastant avec la chaleur ensoleillée de l’extérieur.
- Voilà qui me va beaucoup mieux, fit dame Katy en s’essuyant le front. J’aime bien cette sieste.
- Mais ce n’est point cela encore, gente dame… Suivez-moi…
Elles suivirent donc la servante dans l’escalier – où elles croisèrent la concierge qui, par devoir professionnel, était toujours fourrée là – jusqu’à atteindre un étage. Sur le palier de cet étage s’ouvraient cinq portes menant à autant de chambres…
- Voilà ! fit la servante. Vous, vous vous couchez là… Vous, vous vous couchez là… Et vous, vous vous couchez là…
- Comment ?! Pas ensemble ! s’insurgea Philippa…
- Eh non, pas ensemble, répondit de sa voix chantante la servante. Si vous vous mettez ensemble, vous ne pourrez pas faire la sieste… Vous ferez autre chose…
- Mais qu’est-ce qu’on peut faire ensemble si on ne fait pas la sieste ?
- Eh, je n’en sais rien, moi… Je ne sais pas ce que des dames comme vous, seules sur les routes, peuvent faire quand elles se retrouvent ensemble dans une chambre. Ca, on l’a jamais vu chez nous… C’est comme qui dirait du sinusité…
- Du sinusité ?
- Oui, c’est un truc qui est tellement étonnant que ça me fait mal à la tête.
- C’est peut-être tout simplement que vous êtes restée trop longtemps au soleil, observa la princesse Podane.
- Justement… C’est pour ça qu’on fait la sieste… Pour ne pas rester trop longtemps sous ce fada de soleil peu cher…
- Parce que vous faites payer le soleil ?! s’exclama dame Katy… Ah, moi je vous préviens, même s’il est peu cher, je préfère encore payer une chambre pour moi toute seule à l’auberge plutôt que payer pour le soleil. Parce qu’un jour, on commence à payer pour le soleil ou pour l’eau, et après on se retrouve à devoir payer des impôts comme les manants !
Elle tira d’un repli de sa robe de voyage un petit denier qu’elle fit sauter jusqu’entre les mains de la servante.
- Et qu’on ne me dérange pas ! s’écria-t-elle en claquant la porte de la chambrette. Je crois que je vais me coucher et dormir.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 20 Juin 2014 - 19:35

Le lendemain, tandis que quelque part vers le sud, Killian de Grime et ses compagnons mettaient fin aux agissements d’une bande de truands qui avaient cru les dépouiller sans difficulté (péripétie que le narrateur n’entend point narrer par le détail ici faute de temps), O, le troubadour au luth déclassé, faisait une entrée très remarquée sur les terres de la baronne de Saint-Dieu Il rapportait en effet de ses périples successifs de l’autre côté de la Manche une nouvelle technique musicale qu’il avait baptisée le folkestone d’après le nom d’une riante cité dans laquelle il avait débarqué et rembarqué plusieurs fois, les habitants du cru l’accusant d’être le principal fauteur des précipitations qui noyaient le paysage et empêchaient disaient-ils de lire l’heure sur le fronton des églises de France.
Le folkestone était une musique finalement assez traditionnelle mais que O interprétait avec dans ses cordes (vocales et instrumentales) un je ne sais quoi de plaintif et de pathétique qui tirait les larmes à ceux qui l’entendaient. Aussi, sur son chemin, entre l’entrée sur les terres de la baronne et son entrée dans la cour du château, ce ne furent que pleurs et gros sanglots longs de l’automne (mais non, on est en été… c’était pour voir si vous suiviez !). Le manant pleurait à chaudes larmes en entendant conter les malheurs de ce pauvre homme qui prenant contact avec un fils ayant grandi sans le connaître parvient à troubler celui-ci au point que ce dernier lui demande s’il connaît sa maman. Un texte larmoyant adapté d’un vieux poème anglais intitulé Foniscrying et dû à un trouvère du nom de Claudius Frankie.
En cet instant où les actions de kleenex auraient pu s’envoler à la hausse (si la marque et le principe du mouchoir jetable avaient existé), la seule qui n’eut aucunement envie de verser la moindre larme fut Anne Charlotte Romane de Saint-Dieu. Celle-ci se prenait à regretter d’avoir été assez bonne (et bonne rimait dans sa tête avec un autre mot ayant c pour initiale) pour ne pas désintégrer le troubadour lors de leur précédente rencontre… Mais c’était avec l’idée que celui-ci n’aurait jamais le front (ni une autre partie de son corps plus pendante) de revenir polluer ses terres de sa présence. Entre eux, tout était fini ! S’il ne l’avait pas compris, elle se chargeait de lui mettre les points sur les i. Et comme dans « fini », il y a deux i, ça allait bastonner sévère.
- Que viens-tu faire ici, bougre de foutriquet lubrique ? lui lança-t-elle lorsque le troubadour, entourée de deux servantes au comble du désespoir et le visage inondé, pénétra dans la grande salle d’apparat de la baronne.
- Je suis venu te dire que je m’en vais…
- Quoi ?!...
- Euh non, pardon… Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, ça ne veut rien dire.
- Par tous les diables…
Une vapeur rapide transmuta la chevelure orange vif de la baronne en vert d’ébène… Ce qui n’échappa point au troubadour.
- Baronne, quel est ce prodige ?... Quel est ce nouveau tour ?
- Ce n’est pas un prodige, ce n’est pas un tour, c’est une malédiction…
- Vous, maudite ?... La chose est piquante !...
- Non, elle est choquante et emmerdante. Je n’ose plus sortir car je suis la risée de mes propres manants et manantes… Des gens qui, il y a quelques mois encore, me craignaient au point de m’apporter spontanément la moitié de leurs récoltes quand mes droits ne portaient que sur le dixième. Des pauvres hères qui auparavant me mangeaient dans la main…
- Et vous n’avez point de grandes mains !...
- Raison pour laquelle cela était fort économique pour moi… Mais tout ceci est un temps révolu de par cette maudite malédiction. Ridicule je suis et quand je me montre, il y a toujours un rieur pour prononcer le mot défendu, juste pour me faire enrager et voir en quelle couleur aussi nouvelle que saugrenue ma coloration se changera.
- Voilà qui est embêtant !
- Embêtant pour qui ?
- Pour vous, baronne… Et aussi quelque peu pour moi…
- Allons bon, qu’avais-tu donc en tête en venant trainer ta peine par-devers moi ?
- Je voulais monnayer un prodige.
- Un pro dis-tu ?!... De quel pro parles-tu ?
- Eh bien, d’un prodige…
- Tu dis dis-je à propos de ce pro mais cela ne me dit pas quel est ce pro.
- Un prodige… Un miracle si vous préférez, baronne !
- Aaaah ! Un prodige !... Mais pourquoi ne le disais-tu pas ?
- Parce que vous ne compreniez pas que je le disais…
- Et de quoi s’agit-il ?
- D’une aiguille aux pouvoirs magiques…
- Magiques comment ces pouvoirs ?… Tu sais bien que tout ceci m’intéresse, me passionne et me plait grandement.
- Oh, fit le troubadour en parlant de lui à la troisième personne sans le vouloir, c’est un prodige permanent… Cette aiguille pique, coupe, surpique, soigne, guérit, voyage, brûle, transperce, découpe, recoupe, traverse, éclate, égraine, épate, irradie, s’immisce…
- Ah, elle ne fait rien pour les chevelures trop changeantes…
- Vous ne m’avez point laissé clore mon propos, baronne… Cette aiguille est souveraine pour faire tomber tous les charmes. Savez-vous que c’est cette aiguille qui piqua jadis une jeune princesse du nom d’Aurore alors qu’elle était placée sur un rouet.
- La princesse Aurore ? s’étonna la baronne.
- Non, l’aiguille… La princesse Aurore était pour sa part sur une carte ce qui lui donnait un certain crédit. Eh bien, cette princesse qui fut endormie plus rapidement et plus sûrement que si elle avait écouté un prêche du cardinal Gilboulo de la paroisse de Saint-Tééfun, ne se réveilla que grâce à une nouvelle piqûre. Ce que les exorcistes appellent une piqûre de rappel et qu’il faut absolument administrer, sans que je sache très bien pourquoi, le 18 juin.
- Mais si je me pique avec cette aiguille, je vais mettre fin à cette malédiction ?
- On peut toujours essayer mais si j’en crois le parchemin qui accompagne cette aiguille magique depuis qu’elle fut confiée à un mien parent par le fils cadet et non utérin de la princesse Aurore, au bout de quelques jours, tous les effets mauvais de la malédiction passeront d’eux-mêmes.
- Combien veux-tu de cette aiguille magnifique ?
- 200 deniers.
- Ils sont à toi !... Je te les ferai porter tout à l’heure. Donne-moi cette aiguille !
- Baronne, sans vouloir vous heurter, vous me prenez pour un enfant de chœur. Si je vous donne l’aiguille, je ne verrai jamais mes cliquailles. Il en est de mon bargouin comme de toutes les affaires qui se nouent en nos grandes foires de Champagne, on paye pour voir et pour avoir. Mes sous et l’aiguille est à vous.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 21 Juin 2014 - 16:31

Le même jour mais ailleurs, tandis que quelque part vers le sud, Killian de Grime et ses compagnons faisaient cesser les crimes d’une escouade de routiers pas sympas qui avaient cru les rober sans mal (péripétie que le narrateur n’entend point narrer par le détail ici faute d’envie), nos trois pèlerines si spéciales, au terme d’une nuit fort courte car précédée d’une sieste fort longue, trouvaient à faire affaire avec un marin calabrais en partance pour l’est de la Méditerranée. Ce marin, un bellâtre gourmand du regard répondant au nom de Graziano Graziani quand sa mama le sifflait, possédait une galère à deux rangs de rameurs et ancre en métal intégrée avec laquelle il avait fréquenté tous les ports de la mer : Constantinople, Acre, Antioche, Tunis, Saint-Tropez. Il ne demanda que quelques malheureux deniers crétois neufs pour embarquer les dames et leur écuyer.
- Des deniers crétois ? s’étonna Podane. Mais où pouvons-nous trouver une telle monnaie ?
- Mâ ! En Crète, pardi ! répondit Graziano Graziani en bombant le torse.
- Mais comment puis-je aller en Crète échanger mes livres contre des deniers crétois si, pour m’y transporter, vous me demandez des deniers crétois. Cela n’a pas de sens !
- Mâ ! Vous pouvez toujours trouver un changeur sur le port…
- Un changeur ? Qu’est-ce là ? s’enquit dame Katy.
- C’est un personnage qui prend votre argent et vous le change en autre…
- Un genre d’alchimiste, quoi…
- Mâ non !... Un changeur c’est un escroc aussi mais un escroc officiel qui a pignon sur rue et pognon sur main.
- Et où peut-on trouver ce changeur ?
- S’il n’a pas changé de place, vous le trouverez près de la Bellatchitchi, une galère corse un peu plus loin sur le quai. Demandez Marino Marini.
- Fort bien… Nous revenons…
Toujours suivies par Mi-Mai, leur écuyer qui se taisait mais n’en pensait pas moins, les trois voyageuses se mirent en quête (pour les changer un peu) du changeur. Celui-ci les accueillit dans une petite baraque de planches avec un toit de paille sèche. Une pancarte annonçait « Marino Marini, changeur officiel de plaquettes et de pépètes du roi Midas ».
- Mâ ! Des deniers crétois ?!... Qui peut être aussi stupido pour vous demander des deniers crétois ?… Le denier crétois, ce n’est plus ce que c’était… Il vaut mieux de l’aureus de Constantinople…
- C’est quoi ça l’aureus de Constantinople ?
- Une monnaie en or comme son nom l’indique, fit Marino Marini en levant les yeux au ciel comme si Philippa avait posé une question insensée. Un or solide, fort, vigoureux… pas cet argent même pas vif de denier crétois.
- Donc, conclut Podane. Vous n’avez pas de deniers crétois…
- SI, mais vous ne les aurez que si vous me les échangez contre des aureus de Constantinople.
- Mais où aurais-je des aureus de Constantinople ?
- Le meilleur fournisseur d’aureus de Constantinople c’est encore Caesaro Caesari sur le port de Gênes…
- Sur le port de Gênes ? s’étrangla Philippa… Mais nous n’allons pas aller jusqu’à Gênes pour pouvoir prendre ensuite un bateau à Marseille.
- Vous avez raison, concéda Marino Marini. Autant prendre le bateau à Gênes dans ces conditions-là !
- C’est que nous avons revendu nos chevaux, expliqua Podane.
- Eh bien, louez-en pour cette distance qui sans être fort petite n’est pas non plus fort grande. Vous avez des chevaux d’occasion chez Scapino Scapini derrière le monastère Saint-Victor, c’est le meilleur spécialiste des palefrois qui ne craignent pas le chaud au nord d’une ligne Carthage-Venise. Et en plus, lui, il accepte les deniers crétois…
- Mais nous n’avons pas de deniers crétois ! s’énerva dame Katy qui avait la patience d’une mouche posée sur un pot de confiture fermé par un couvercle en métal.
- Ecoutez, fit le changeur, vous m’êtes sympathique et vous avez de forts jolis minois et des yeux fort beaux dans lesquels je m’y noie. Voilà ce que je vous propose. J’accepte vos livres et je vous donne des deniers crétois…
- Je croyais que vous n’en aviez pas !...
- Je n’en ai pas à échanger mais j’en ai pour moi… On ne sait jamais… Si le denier crétois venait à remonter… Donc, je veux bien vous donner des deniers crétois dès que j’en aurais. J’ai un ami marin sur le port qui doit en obtenir d’ici peu de la part de trois clientes un peu niaises et…
Marino Marini n’eut pas le temps de terminer. Là, il avait dépassé les bornes. Il se trouva saisi par le col (et par Mi-Mai) et projeté au sol avec violence jusqu’à se retrouver à plat ventre devant les trois « niaises » qu’il venait d’injurier.
- Tu vas nous donner ces deniers, oui ou non ! hurla l’écuyer en lui piquant les reins de son épée.
- Mâ, que je suis con ! pleurnicha le changeur… Je n’avais rien compris… Mais il ne faut point m’en vouloir, belles dames !... Cela fait si longtemps que je demande de l’aureus et qu’on ne m’en donne pas. Cela fait si longtemps que je n’ai pas changé… Je suis toujours ce garçon un peu fou qui vous parlait de l’Afrique mais qui n’est pas assez riche pour vous conduire à Corfou… Oui, car voyez-vous, je n’ai pas changé…
- C’est bon, ça va !... Tu ne vas pas nous raconter ta vie non plus… Relève-toi et donne-nous la somme dont nous avons besoin en deniers crétois, crétin !
Le changeur changea et quand il eut changé, les pèlerines se trouvèrent chargées de cet argent changé qui ne changea rien à leur charge car le marin ne changea pas d’avis et, s’il chargea leurs bagages dans son navire, il revient à la charge pour avoir des deniers crétois plus neufs que les usagés qu’on lui avait donnés.
- Ou alors, je veux bien des aureus, fit-il avant que l’épée de Mi-Mai ne vienne lui trancher une oreille en guise d’avertissement. Lui aussi avait dépassé les bornes et toutes ces bornes dépassées faisaient que Mi-Mai perdait patience et placidité. Pour un peu, cette violence exsudée aurait pu lui permettre de participer lui aussi aux héroïques combats de son maître à travers l’Espagne, combats dont nous n’avons pas dit grand-chose mais dont ils contribuèrent à pacifier la région.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 22 Juin 2014 - 14:15

Le matin se levait sur une petite troupe fatiguée. « Pas un jour sans combat » aurait pu être la devise du seigneur Killian. Le jour d’avant, il y en avait eu deux et si les Pyrénées barraient l’horizon au nord, rien ne disait qu’une fois celles-ci franchies on retrouverait un peu plus de calme. On avait donc continué à chevaucher toute la nuit sans même prendre le temps de manger un morceau.
- Mon maître, fit l’écuyer Justin Bibor, cela ne peut continuer ainsi, je n’en puis plus ! Chevaucher, sauter de selle, tirer l’épée et le couteau, massacrer, remonter en selle, chevaucher à nouveau… Et ceci tous les jours sans discontinuer, sans trêve et sans guère de repos, ce n’est pas une vie. Quand retournerons-nous en des lieux paisibles où je pourrais lutiner de la servante et vous écrire à madame votre épouse ?
- Bientôt, bientôt, répondit évasivement Killian de Grime.
En réalité, il n’en avait pas la moindre idée comme nous venons de le voir mais tel était son devoir de maître : toujours paraître serein même quand il était cuit, cuit, cuit.
- Et, reprit l’écuyer, ne trouvez-vous pas que cette façon de nous attaquer sans cesse est vraiment étrange ?
- Que veux-tu dire ?
- On a l’impression qu’on n’attend que nous… Que nous sommes le convoi à attaquer absolument… Celui qui est guetté depuis des jours et des jours par tous les malandrins de toutes les Espagnes.
- Que veux-tu dire ? répéta Killian.
Bibor baissa la tête et la voix dans un seul et même mouvement.
- Que nous sommes trahis…
- Trahis ?... Et par qui ?
- Allons, messire, vous êtes trop fin pour ne pas avoir remarqué que depuis le début de notre chevauchée, nous avons chevauché tranquillement et puis qu’après un certain arrêt les ennuis n’ont point cessé.
- Accuserais-tu le sire d’Ifigue y Rézin ?
- Je n’accuse pas, j’observe… Que lorsqu’il n’était point des nôtres, nous n’avions guère de périls à affronter mais que depuis qu’il nous colle au train…
Le piquant de la chose c’était que Justin Bibor était celui qui avait demandé que le seigneur d’Ifigue y Rézin s’ajoutât à la petite troupe qui remontait façon grande vitesse du sud vers le nord de la péninsule. Comme quoi on ferait toujours mieux de suivre ses premières pensées, songea le chevalier.
- Nous verrons bien ce qu’il adviendra lorsque nous reprendrons la route. Surveille-le et si tu constates quelque chose de louche dans son comportement, signale-moi sur l’heure.
- Je puis donc vous le signaler tout de suite… Figurez-vous, mon maître, que…
A cet instant, répercuté par les échos indiscrets de toute la vallée, un cri de femme se fit entendre.
- Allons, bon ! jura Killain (il jura bien pire mais pour ne point offusquer de chastes regards, l’auteur s’en tient à une version expurgée). C’est mère Trisquelle qui appelle !
Ils se levèrent promptement des abords du feu de camp qu’ils venaient d’allumer pour faire fuir les bêtes sauvages et mieux attirer les brigands du coin. Le cri venait des bords du ruisseau. Un cri comme la mère supérieure en poussait à chaque fois que sa maladresse légendaire la faisait choir lamentablement sur son séant ou sur toute autre partie de son corps déjà fort entamé par l’existence.
- Je suis tombée sur un os, leur dit-elle lorsqu’ils la découvrirent le menton dans les graviers et le bec dans l’eau.
- Un os ?...
- Oui un os qui dépassait et dans lequel mon pied a buté.
- Mais comment savez-vous que c’est un os ?
- Je l’ai regardé de près…
- Mais, observa finement Killian de Grime, vous ne pouvez point voir cet os puisque vous avez chu vers l’avant et que l’os en question doit se trouver au niveau de vos pieds.
- C’est qu’après l’avoir bien observé, je me suis relevée et fort ébaubie encore de ma découverte je me suis repris le pied dedans et j’ai chu derechef.
- Tout ça pour un os ! s’exclama Bibor en levant les yeux au Ciel.
- C’est que c’est un os étonnant, répliqua la mère supérieure. Il est fort long…
- Fort long ?
- Oui, regardez !
Usant de la main secourable, la gauche il me semble, que lui tendit Killian de Grime, sœur Trisquelle se redressa, élimina la boue qui s’était mise sur son menton en en recouvrant tout son visage (ce en quoi elle fut la précurceuse des masques de beauté à l’argile douce) et entraîna les deux hommes vers l’endroit où elle avait chuté.
- Voyez !... Toute à mes méditations sur ma chute et le sens qu’il fallait lui donner par rapport à la volonté de Dieu à mon égard, j’ai machinalement dégagé une partie de la terre autour de l’os… Regardez comme c’est admirable ! Admirez cette longueur ! Cet os ne peut venir d’un animal que nous connaissons.
- Un os de licorne ! s’écria Bibor sans savoir si cette découverte constituait une bonne ou une mauvaise nouvelle.
- En tous cas, cet animal est mort alors qu’il venait boire à cette rivière, fit remarquer Killian de Grime. Je ne sais si c’est bon signe pour nous…
- Allons, messire, s’enthousiasma mère Trisquelle, c’est un miracle ! Si Dieu nous a mis au contact d’une pareille merveille, c’est qu’il a sans doute de bonnes raisons…
- Certes, maugréa le seigneur de Grime, il veut que nous perdions du temps encore…
- Ah ! Je savais bien que vous seriez d’accord !
- D’accord pour quoi ?
- Pour creuser avec moi jusqu’à ce que nous dégagions cet os… Nous le conduirons ensuite jusqu’à Nantes pour que je puisse l’observer plus à loisir et chercher dans mes grimoires les connaissances me permettant de l’identifier pleinement. Mais si c’est une nouvelle espèce, je sais comment je l’appellerai…
- Ah oui… Et comment ?
- Puisque nous l’avons trouvé alors que nous nous préparions à manger après avoir chevauché toute la nuit sans nous arrêter, je le nommerai « A la dine aux aurores »
- « A la dine aux aurores » ? Mais cela ne veut rien dire !
- Et alors ? rétorqua la religieuse pleine de boue et de morgue. C’est normal puisque c’est nouveau.
- C’est trop long, jugea Killian…
- Eh bien alors, ce sera « A la dine aux Aur », trancha la sœur en regardant avec bienveillance cette tête d’os qui lui faisait de l’œil.
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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 22 Juin 2014 - 23:38

Non seulement la piqûre de l’aiguille magique n’avait rien changé à l’état capillaire d’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu mais en plus elle avait découvert à son réveil la disparition de ladite aiguille.
- Il m’a joué, rugit-elle avec plus de rage que le lion de la MGM. Ce nabot est un enjôleur de première et un traître ! Il doit être puni !...
Cette colère venue du plus profond de ses entrailles réveilla tout ce qu’il pouvait y avoir de mauvais et de méchant en elle. Cela n’avait pas disparu, c’était bien toujours là, blotti, caché, enfoui au fond de son âme. Ce O ne perdait rien pour attendre ! Elle allait le courser et déverser sur lui toute la puissance de sa magie. Et comme cette puissance était directement indexée sur sa colère, ça promettait de faire mal.
Elle sonna un page en l’assommant avec un vieux grimoire, constata que le sonné n’était plus en état de répondre et se décida à préparer elle-même son nécessaire de voyage : vêtements pour le chaud et pour l’effroi, fioles remplies de liquides multicolores aux pouvoirs étonnants, permis de travail et de séjour rédigés dans toutes les langues de la chrétienté. Où qu’O aille, elle le retrouverait quand bien même il n’avait que quelques heures d’avance sur elle. Ce n’était qu’une question de jours.
Sauf que quand elle eut pris son envol en ayant ingurgité les dernières gouttes de Ker-Ozen, la baronne comprit que le démon de l’aventure était plus fort que sa raison raisonnante. Le premier pas étant fait, elle ne reviendrait pas de sitôt. Les chemins du monde avait des attraits qu’elle avait oubliés mais qu’elle se faisait fort de retrouver rapidement.

Entre la marine à rames et la marine à voiles, il y avait une concurrence que la marine à vapeur n’avait point encore tranchée. Au bout de quelques heures de galère, nos trois dames, pressées d’en découdre et fatiguées de coudre pour tromper l’ennui, demandèrent à voir le capitaine calabrais.
- Nous nous trainons, fit dame Katy qui n’ayant jamais sa langue dans sa poche parlait souvent la première.
- Que voulez-vous ? s’excusa le capitaine en battant des bras comme s’il allait exorciser par ses gestes désordonnés les critiques de la dame. Il n’y a pas de vent !
- Mais n’avez-vous point des rames et des rameurs ?
- Mâ que oui… Mais les rameurs, je les garde pour plus tard…
- Pour quand il y aura du vent sans doute, persifla Philippa.
- Justement ! répondit le Calabrais… En ramant, les rameurs évitent que nous dérivions vers le large.
- Donc, les rameurs ne servent qu’à nous ralentir ?
- Mâ oui… En quelque sorte…
- Et si notre écuyer vous jetait par-dessus bord, croyez-vous que vos rameurs freineraient le navire ?
- Sûrement pas, répondit Graziano Graziani avec candeur. Je les nourris juste ce qui est nécessaire et je les fais fouetter plus que de raison, ils seraient plutôt bien cont…
Le capitaine calabrais termina sa phrase en s’adressant aux poissons de la Méditerranée qu’un grand plouf n’avait point effrayés. Insensiblement, il vit sa galère s’éloigner toutes rames dehors.
- Inconscientes ! lança-t-il. Vous ne savez pas qu’au centre de la mer il y a des monstres et des vagues énormes ! Revenez ! Revenez !
Mais plus personne ne l’entendait. Ohé ohé, le capitaine était abandonné…

Ils étaient tous épuisés après plus de 20 heures sans sommeil… Mais l’os était dégagé. Encore plus énorme que sœur Trisquelle ne l’avait imaginé, il avait la taille de Bibor qui n’était point, en dépit de son jeune âge, un gringalet.
- Ce n’est pas un os de licorne, fit-il sentencieux. C’est donc un os de … de… de… ?
- De Din Aux Aur, fit sœur Trisquelle… J’ai aussi coupé le début… Vous aviez raison, c’était beaucoup trop long comme mot.

Venue d’Orient, la galère du capitaine Santi Yano repêcha le capitaine Graziano Graziani alors que celui-ci maudissait conjointement Neptune et Poséidon de l’avoir abandonné et de le laisser couler à pic sans lui apporter le secours d’une sirène ou d’un dauphin compatissant.
Ce fut une sauvegarde fort temporaire car quelques minutes plus tard, après avoir reçu un morceau de pain rassis et une cruche d’eau douce pour se rétablir, le capitaine Graziani se retrouva entravé au banc de rameurs avec à ses côtés un grand hère fourbu de poux et dévoré par la fatigue (et vice-versa).
- D’où tu sors, toi ? lui demanda-t-il.
- Capitaine Graziano Graziani, capitaine de La Boursouflée, une galère honnête dont j’ai été exclu par un acte de piraterie inqualifiable et inédit.
- Ah oui ! Raconte toujours, ça nous occupera jusqu’à Marseille !
- J’ai été passé à l’estrapade par mes passagères…
- Des femmes !... Des femmes ! Il a été passé à l’estrapade par des femmes !
En entendant l’exclamation d’Enguerrand d’Ignon, car c’était de lui qu’il s’agissait, toute la galère fut secouée d’un éclat de rire.
- Vous avez tort de vous moquer ! riposta Graziani. Ce ne sont pas des femmes ordinaires. Déjà, elles n’ont pas payé en deniers crétois pour le voyage mais en plus elles sont de nobles extractions, l’une étant la femme et l’autre la nièce d’un puissant seigneur du nom de Killian de Grime…
- Quoi ?! Killian de Grime ?!... Tu as bien dit Killian de Grime !…
- Eh bien, compère, voilà un nom qui ne te met pas spécialement en joie…
- Pourquoi le serais-je ? lança Enguerrand d’Ognon. Sans ce maudit chevalier de mes deux, je serais encore à me dorer la pilule en mon château de Montargis… Compère, j’ai une bonne nouvelle pour toi… Cette nuit, ce navire sera à nous !

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 24 Juin 2014 - 15:35

Leur nuit dura toute la fin du jour et une partie de la nuit suivante. Il fallut certes se relever sur les coups de la mi-nuit pour repousser une escouade de brigands attirés sans doute plus par les selles précieuses des montures des cavaliers que par l’os déterré après des heures d’effort. Lorsque, enfin, la petite troupe groupée autour du seigneur Killian put reprendre la route, ce fut lestée d’un objet fort encombrant que trainait la monture de sœur Trisquelle et en laissant derrière elle une fosse commune toute fraîche qu’ils n’avaient même pas eu à creuser. Afin d’éviter toute détérioration au contact du sol rocailleux du chemin, le précieux os avait été enveloppé pour sa partie extrême dans une couverture et emprisonné dans un entrelacs de cordes.
- Il y a des chiens à qui on file un os à ronger, grommela Bibor. Nous on nous a filé un os à ranger.
- La paix, Bibor ! ordonna Killian de Grime. Si tu continues, c’est tes propres os que tu pourras commencer à trainer.
Il n’échappait pas au chevalier que le déplacement de ce reste éminent d’un animal d’un passé lointain et inconnu n’était pas sans poser de problèmes. Cependant, la découverte de l’os avait eu un mérite qui n’avait pas de prix à ses yeux : sœur Trisquelle lui fichait enfin la paix avec l’assassinat de l’émir de Cordoue.

La révolte ne dura que quelques instants, le temps pour Enguerrand d’Ognon d’échapper à son banc de rameur, d’estourbir un garde, de se saisir de son couteau et d’aller trancher la gorge à tous ceux qui se mettaient sur son chemin. Seuls les plus vaillants pleutres et le capitaine Santi Yano eurent la vie sauve, les premiers parce qu’ils se rallièrent avec une conviction farouche aux émeutiers et le second parce qu’on se promettait de le débarquer sur la première île déserte venue.
- On ne va pas commencer à polluer la mer avec des détritus de ton genre, lui lança le seigneur d’Ognon. Il faut savoir réserver ce genre de plaisirs aux générations futures.

Enfin, elle le vit ! Il chevauchait à brides abattues et à bâtons rompus sur la grand route entre Châteauroux et Besançon. Comme s’il avait le diable aux fesses !
La seule évocation de Lucifer eut un effet inattendu. Les cheveux de la baronne se mirent à changer à nouveau de couleur quittant le gris argent qu’ils avaient pris – comme le reste du corps de la dame de Saint-Dieu – sous l’effet du Ker-Ozen pour passer à un vert pomme tout aussi peu engageant. Toutefois, effet de la conjonction du maléfice et du Ker-Ozen, ce fut tout le corps d’Anne-Charlotte-Romane qui se mit à virer au vert-pomme et, comme Newton ne l’avait point encore appris à ses dépens, une pomme cela ne reste pas spontanément en l’air.
La baronne se retrouva à tomber à la verticale sans même avoir eu le temps de réviser son théorème sur la variation de l’énergie cinétique.

Libérés de Graziano Graziani et de son autoritarisme de caporal-chef, les rameurs de La Boursouflée s’imaginèrent libres tout court. Grave erreur de leur part ! Ni Podane, ni Katy, ni Philippa n’étaient prêtes à accepter les privautés qu’entendaient se permettre les rameurs. Leur objectif à elles c’était de gagner la Terre sainte au plus vite. Jusque là, il était hors de question de parler de libération ou de tout autre canard sauvage. Ensuite, on verrait bien ce qu’il adviendrait de l’équipage. Il fallut que l’épée en bronze galvanisé de Mi-Mai fit voler quelques arpions de ces hommes qui ne l’étaient pas moins (galvanisés… vous suivez ou vous faites semblant ?) pour que le calme revint et que le bon cap fut repris.
- Nous avons échappé à une mutinerie, fit la princesse Podane qui avait soudain pris conscience au milieu des tourments qu’ils n’étaient que quatre contre une bonne trentaine d’hommes sevrés de présence féminine sûrement depuis des semaines.
- Nous ne risquions rien, rétorqua dame Katy. Ils sont enchaînés…
- Et par trois chaînes, compléta Philippa.
- Trois chaînes certes, mais les chaînes cela se rompt, cela se brise, cela se casse… Et même parfois, cela se vend… Nous ne pourrons pas toujours être sur nos gardes.
- Les trois chaînes à la fois ?... Vous rêvez, très chère maîtresse ?...
- Ce serait plutôt un cauchemar éveillé qu’un rêve… Que ces hommes puissent échapper à leurs entraves et nous serions…
- Nous serions ?...
- Nous serions leurs innocentes victimes, le jouet de leurs appétits lubriques…
- Et en quoi cela serait-il un problème ? rétorqua dame Katy avec un petit air de défi. Ce sont là de forts beaux mâles avec de bons gros muscles et des peaux bien bronzées. J’en ai déjà repéré deux qui me feraient bien mon quatre heures.
- Evidemment, vous avez perdu votre époux et les distractions doivent être rares sur votre domaine, répondit Philippa en faisant les gros yeux… Mais, nous voyons plus loin que vous, dame Katy… Une fois que ces brigands se seront amusés de nous, ils nous jetteront à la mer… Et s’il m’en souvient, vous nagez comme un coffre à vêtements.
Un nuage de tempête passa sur le visage de Katy-Sang-Fing. Effectivement, elle n’avait point vu les choses sous cet angle-là.
- Que faut-il faire alors ? demanda-t-elle.
- Prier, répondit la princesse qui se jeta à genoux sur le pont.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 28 Juin 2014 - 6:39

La baronne trouva sa chute amortie par une rangée d’arbres on ne peut plus bienvenue. Amortie mais pas tout à fait. Lorsqu’elle tenta de se relever après avoir chu sur le sol, elle constata son incapacité à le faire… Elle était plantée dans le sol !... Et il y avait cette douleur vive sur le côté.
- O ! rumina-t-elle entre ses dents… Tu ne perds rien pour attendre… Attends un peu que je me relève de cette cascade-là et tu vas passer un sale quart d’heure, une mauvaise demi-heure et une heure bien dégueulasse… Et si cela ne suffit pas à te faire prendre conscience qu’on ne joue pas, pas avec moi… Tu sais jamais, jamais, jusqu’où ça ira de jouer avec moi… Mais tu vas le savoir… Un jour !
Effectivement O ne savait pas jusqu’où ça irait… Mais il savait que pour le moment ça allait, donc il poursuivit sa route vers Besançon.

A bien considérer les choses, l’os de « Dine aux Aurs » était une bonne affaire. Dans la traversée des villages, on se bousculait pour voir cette chose étrange venue d’ailleurs et certains, pourtant pas bien riches, allaient jusqu’à donner le peu d’argent qu’ils possédaient pour pouvoir toucher de leurs mains crasseuses le reste à l’origine si énigmatique. On l’aura compris, le reste permit à la petite troupe de trouver le dividende de son opération de dégagement mais sans que cela ait produit le même effet que le somme qu’ils auraient voulu effectuer à la place. En clair, ils étaient tous heureux de s’enrichir un peu en ayant soustrait l’os à la glaise mais cela avait additionné les fatigues et multiplié les épuisements… Et à terme, tout cela promettait de les diviser. Triste résultat en somme.

La poursuite s’était engagée au large de la côte provençale. La Boursouflée avait pour elle le privilège de l’avance prise mais, à bord du Fossé A, le nouveau capitaine affichait une détermination si farouche qu’on n’eut pas de regret d’avoir passé le fouetteur Paul Prédaut par-dessus bord. La galère se mit au rythme compétition, les rameurs semblant tous soudain avoir effectué leurs études à Oxford ou Cambridge.
- Comment savoir si nous suivons la bonne route ? questionna Enguerrand d’Ognon lorsque, au bout de deux heures d’effort, il ne vit rien apparaître au loin.
- On ne peut pas le savoir, répondit Graziano Graziani… La mer est vaste et, à moins d’être une mouette pour en survoler l’immensité, nous ne pourrons pas les retrouver. Non, croyez-moi, compère, le plus simple est encore de les dépasser et d’aller les attendre là où ils passeront forcément. A Rome !
- Pourquoi passeront-ils forcément à Rome ?
- Parce que tous les chemins y mènent, compère !

Il est grand temps maintenant que nous sommes parvenus à une page si avancée de notre propos de prendre un peu de hauteur et d’embrasser d’un regard aussi vaste que pénétrant les mystères de l’époque dont nous avons entrepris de tracer à grands traits les contours. Car après tout qu’avons-nous sous les yeux sinon une nouvelle quête éperdue vers une sorte de miracle espéré, celui qui permettrait à Podane et Philippa de voir leurs progénitures débarrassées de la malédiction les frappant. Quel est donc le statut du miracle dans le premier tiers du XIIIème siècle ?
Le mot miracle vient, tous les linguistes distingués vous l’expliqueront de la racine miraculo, mira voulant dire « regarde » comme en espagnol et « culo » désignant une partie charnue de l’individu. Mais quel rapport me direz-vous entre mâter un fessier et un miracle ? Eh bien, à l’origine, oser effectuer ce regard vaste et pénétrant (comme indiqué en début de cette longue digression) était un acte hautement risqué car il se pouvait toujours trouver un mari ou un esclave pour vous punir d’une telle insistance visuelle à l’égard d’une épouse ou d’une maîtresse. Pouvoir laisser ainsi son regard divaguer sur un cul en n’en étant pas châtié était donc miraculeux.
Par la suite, bien évidemment, le sens premier s’est dilué dans toute une série d’autres sens qu’il serait fastidieux de développer ici. Venons-en tout de suite au côté chrétien du miracle. Sans surprise, on trouve à l’origine de celui-ci la personnalité du Christ. Un jour que Judas – qui avait l’habitude de jeter des regards en douce sur tout le mondeà travers des portes – avait posé les yeux sur le fessier rebondi du prophète en devenir, Jésus s’écria : « Et mon cul c’est du poulet ! »… Moyennant quoi, il s’opéra une multiplication de cuisses de volaille propre à nourrir toute la Judée pendant une semaine. Un miracle !... Surtout pour le boucher-tripier qui, ayant assisté à toute la scène, récupéra les découpes de poulet – forcément produites en trop grande quantité – pour les commercialiser. Comme tout cela était parti des fesses rebondies de Jésus, il décida de les vendre sous le nom de « Paire dodue », un nom qui comme on le sait est resté dans l’histoire de la charcuterie et de la gastronomie. Bien sûr, par la suite, Jésus, désireux de ne pas mécontenter les autres corps de métier, multiplia les petits pains et autres produits de consommation courante. Le miracle était ainsi, si on peut dire, entré dans une phase industrielle même si, par voie de conséquence, il devint le monopole de certains lieux plus propres à les accueillir : les forêts profondes, les grottes, le bureau des objets (re)trouvés.
Dans le premier tiers du XIIIème siècle, le miracle n’était point chose banale. Ils étaient nombreux ceux qui les appelaient mais il y avait généralement bien peu d’élus. A croire que le miracle était réservé à certaines catégories de population et pas aux humbles croyants. Pour une apparition sainte combien de ventres restés vides ? Pour un arbre fleurissant en plein hiver combien de récoltes pourries sous les pluies d’un été humide ? Pour un amour pur pour le Seigneur combien d’existences grises à tirer le Diable par la queue ? Bref, le miracle se distinguait de la simple bonne fortune passagère par sa rareté. L’Eglise y veillait… Trop de miracles et ça aurait été la chienlit ! Il n’aurait plus manqué que n’importe qui puisse obtenir n’importe quoi sur n’importe quelle demande. On serait entré dans une civilisation individualiste où plus personne n’aurait craint quoi que ce soit, où le peuple aurait vécu sans peurs et sans contraintes, achetant et dépensant sans compter. Le miracle aurait été permanent et un miracle permanent ça devient une habitude… Et les habitudes c’est dangereux ! Parce que justement on s’y habitue et, ensuite, on n’est pas prêt à y renoncer. Du coup, il n’y a plus rien qui bouge, plus rien qui surprend, plus rien qui étonne. Même qu’un type réapparaisse trois jours après sa mort, on finirait par trouver ça normal. On se dirait que les scénaristes de Plus belle la vie ont décidément beaucoup d’imagination et ça n’irait pas plus loin. Inconcevable !
Non vraiment, l’Eglise faisait bien les choses en ce début du XIIIème siècle. Le miracle demeurait quelque chose de ponctuel et de mesuré ; elle y veillait ! C’est d’ailleurs pour cela que Carlo Ancellito, le nonce, avait pris le chemin de l’Espagne. On lui avait demandé d’aller enquêter sur le cas d’une prophétesse qui disait pouvoir lire dans l’avenir aussi nettement que dans le passé. Elle avait annoncé des prodiges dont il fallait vérifier la véracité.
Afin d’éviter éventuellement qu’ils se produisent.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 28 Juin 2014 - 18:56

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu dut son salut à un colporteur qui, chemin faisant, remarqua cette drôle de colonne vert pomme qui s’agitait dans son angle de vue sans pour autant bouger. Il s’approcha avec prudence et commença à s’étonner d’une telle posture et d’une telle couleur.
- Tu as un problème avec ma couleur ? lui rétorqua la baronne avec sa délicatesse habituelle. Tu as de la veine que je ne puisse pas atteindre l’émeraude magique que je porte à l’annulaire de ma main gauche… Sans quoi…
Mauvaise stratégie de communication. Après une telle admonestation menaçante, le colporteur aurait dû prendre la poudre d’escampette. Il n’en fit rien. Un miracle ???
- Grand bonjour, noble dame ! Je vous vois dans une situation fort embarrassante et je ne puis qu’intervenir pour vous en extirper. Mon nom est Harry Cole, porteur de bonnes et de mauvaises nouvelles, vendeur à la sauvette et à la pièce, marchand itinérant sur toutes les routes du bon royaume de France. Cette semaine, j’ai justement un détachant naturel à base d’urine de chat et de bouse de bœuf séché qui, j’en suis certain, vous aidera à retrouver une apparence plus…
- Plus quoi ?...
- Plus… Normale ?
- Si jamais tu me barbouilles avec ton détachant, c’est toi qui ne vas plus ressembler à quelque chose de normal avant longtemps… Ce ne sont pas des tâches, c’est la couleur de ma peau. Donc à moins de m’écorcher vif, je vais rester vert pomme…
Elle prit conscience de ce qu’elle disait tout en le disant. Oui, sa peau avait pris une couleur étrange que rien ne semblait vouloir modifier. Les effets du Ker-Ozen étaient dissipés mais sa peau n’avait pas retrouvé sa couleur rosée traditionnelle…
- Diable ! Diable ! Diable !... Il se passe quelque chose ?
- Euh, non, rien, répondit le colporteur. Pourquoi ? Il devrait se passer quelque chose ?
- Mes cheveux, ils sont toujours ?...
- Assorti au reste…
- Bien… Cette malédiction là au moins semble levée… Reste à trouver un moyen de me blanchir la peau… A défaut de me blanchir l’âme…
- Je ne comprends pas un traitre mot de ce que vous racontez…
- Ce n’est pas à toi que je parle, Cole… Toi, tu ferais mieux de trouver un moyen de me sortir de ce trou…
- Mais je ne sais pas comment !...
- Tu n’as pas une pelle ou un truc comme ça dans ce que tu vends sur ton chemin ?
- Des pelles, ah oui… J’en ai vendu mais j’ai arrêté… Trop dangereux ! Tu vends une pelle, on te frappe avec, tu dois rendre les sous. T’as perdu l’argent et la pelle. Tu t’es fait rouler une pelle.
- Mais alors, tu vends quoi ?
Le marchand itinérant ouvrit le grand sac qu’il portait sur son dos en défaisant la cordelette qui en fermait l’entrée.
- J’ai des fanfreluches, des rubans, des tissus, des bijoux pas trop précieux pour ne pas risquer d’être dévalisé… J’ai des poêlons en cuivre brillant, des marmites en cuivre brillant, des fausses dents en cuivre brillant. J’ai arrêté les fausses dents en or pour ne pas risquer d’être dévalisé… J’ai…
- Donc pas de pelle, l’interrompit la baronne…
- Pas de pelle, je suis formel… En revanche, je vends des encyclopédies par correspondance.
- C’est quoi une encyclopédie ?
- Ah je vois que madame est intéressée… Madame aime la culture, je m’en doutais…
- Ce n’est pas parce que j’ai la main verte qu’il faut en conclure que j’aime la culture…
- Ah mais non, je parle de la culture avec un grand C… Le savoir universel…
- Uni vers celle qui quoi ?
- Non, universel !... ça veut dire, le savoir sur tout…
- Oh mais ce qui m’intéresse c’est de savoir comment je vais pouvoir sortir de ce trou…
- Eh bien, s’il y a une solution, elle sera dans un des 20 volumes de notre encyclopédie La Rousse…
- La Rousse ?
- Oui, ce sont des encyclopédies entièrement recopiées à la main dans des scriptoria de moniales. Nous distinguons les encyclopédies en fonction de la couleur des cheveux de nos moniales. La Blonde, c’est copié par des moniales blondes… C’est le premier niveau parce que ce ne sont pas toutes des esprits brillants… Après, vous avez les La Brune… Deuxième niveau. De l‘efficacité avant tout. Droit au but pour accéder à toutes les connaissances de l’OM. C’est recopié directement à la commanderie des moniales de Marseille. Et puis, donc, il y a les La Rousse… Le fin du fin. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur tout ce que vous ne saviez pas. Les La Rousse allument en vous le feu du savoir. Alors, pour les mensualités, c’est très simple… La moitié à la commande et 5% à la réception de chaque volume…
- Eh ! Mais ça fait plus de 100 % au total !
- Eh ! répondit le colporteur sur le même ton. Il faut bien que je vive…
- Qu’est-ce qui me dit que je recevrais mes volumes ?...
- Ah, madame, il peut toujours y avoir un souci dans le transport. Nos routes ne sont pas sûres… Le plus simple est peut-être d’aller directement chercher les volumes soi-même là où ils sont recopiés.
- Et où est-ce ?
- Abbaye de Guirou à Auxerre. Vous demandez l’abbé Deschamps, c’est lui qui s’occupe de tout.
- Vous m’en mettrez donc un exemplaire… Quand vous aurez trouvé le moyen de me tirer de là !!!

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 29 Juin 2014 - 17:15

L’os faisait son poids. Lorsqu’on commença à aborder les pentes des Pyrénées, celui-ci se fit sentir bien davantage encore. Il fallut descendre pour soulager la peine des deux montures qui tractaient la vénérable relique de l’animal fabuleux sans nom véritable. Killian de Grime et Justin Bibor finirent donc l’ascension à pieds, tout deux suant eau et même un peu de sang sous leur côte de mailles.
- Que d’histoire pour un simple bout d’os ! râla une nouvelle fois l’écuyer.
- Paix, Bibor ! La cause est entendue, nous conduisons sœur Trisquelle jusqu’au premier monastère de son ordre sur les terres du roi de France et ensuite nous reprendrons notre liberté.
- Mais c’est encore loin ?...
- Je me rappelle que tu as déjà posé cette question à l’aller alors que nous n’avions ni os à trainer, ni mère supérieure pour nous estourbir les oreilles de ses jérémiades, ni nabot ibérique, ni grande folle colorée dans notre convoi. Cesse donc de grognasser tout le temps… Dis-toi que chaque pas nous rapproche de Grime. Tu as bien une galante qui t’attend là-bas.
- Si fait, messire, et vous le savez bien… Il y a la Gertrude qui n’est pas femme farouche et qui se pourrait bien vouloir me marier si je revenais avec du bien… Et justement…
- Justement quoi ?
- Justement de biens point n’ai-je trop puisque nous n’avons rien pillé depuis notre entrée sur les terres des rois chrétiens de toutes les Espagne et que nous n’en avons point eu le loisir pendant notre fuite des terres des païens d’Allah.
- Eh bien, tu te rattraperas avant que nous quittions les terres du roi d’Aragon… Tu as encore deux jours…
- C’est peu, messire Killian… Il faudrait plutôt que nous parvenions à mettre la main sur le trésor de guerre de ces bandits qui ne cessent de nous attaquer… Tout cet argent perdu dans la nature, moi cela me fait mal au cœur… Tenez, si nous commencions avec ces sympathiques gaillards qui viennent d’apparaître sur les hauteurs et qui se préparent à nous charger sus ?

Le nonce Carlo Ancellito était homme de modération, il eut préféré une entrée discrète dans la petite ville où siégeaient les comtes de Bigorre. Malheureusement, on ne sait comment, la rumeur publique avait transmis la nouvelle de son arrivée imminente et il s’était fait de par les rues des cortèges entiers de manants, artisans et marchands prêts à tout pour obtenir du saint homme qui un geste, qui un pardon, qui un geste de pardon (ce qui était encore mieux). Cette foule en liesse le mit grandement mal à l’aise. Pour cette dernière étape sur le chemin de l’Espagne, il avait besoin d’une grande tranquillité d’âme afin de juger au mieux du caractère miraculeux des prédictions de l’inconnue qui voyait dans le futur.
D’ailleurs qui mieux que lui pouvait affronter de tels mystères ? N’avait-il pas triomphé des méandres des années pour réussir à abdiquer la tiare pontificale de Gilbert IV sans l’avoir véritablement coiffée ? N’était-il pas celui qui avait remonté plus de dix ans dans le passé avant de s’enfoncer dans la ligne droite d’une autre destinée ? Il savait que la chose était possible, à défaut de savoir très bien pourquoi et comment. Raison de plus pour trouver calme et sérénité dans une concentration de bon aloi.
- Que me veulent donc ces gens ? demanda-t-il à l’évêque du coin qui était venu l’accueillir aux limites de son diocèse.
- Enfin, votre éminence, ils veulent que vous les bénissiez, que vous apportiez l’onction de votre sainteté à leur quête du Salut.
- Pourquoi ? persifla le nonce. Vous n’êtes pas capable de leur apporter cela vous-même ?
L’évêque Guillaume de Lantal, dont le siège était à Tarbes, se le tint pour dit. La rumeur publique – toujours elle – avait beau avoir claironné que le nonce était du genre à ne pas aimer qu’on lui marchât sur les pieds, le dénommé Carlo Ancellito avait clairement en lui l’arrogance des personnes parfaites qui attendent que les autres le soient aussi. Pour l’évêque, la cause était entendue, il servirait le nonce avec tout juste ce qu’il fallait de dévotion pour ne pas être impoli mais sa déférence n’irait pas au-delà.
- Où avez-vous prévu de me loger ?
- Au château, votre éminence…
- Au château ! s’écria Ancellito. Vous n’avez donc point de monastère dans lequel je puisse faire retraite.
- Si fait… Mais le comte vous veut encontrer…
- Le comte est comme ces gens, il croit que le simple fait de croiser mon regard va l’absoudre de ses grands pêchés… Je m’en voudrais de porter dans son âme la confusion de croire qu’il y a une parcelle de vérité en cette pensée. Conduisez-moi donc à l’abbaye la plus proche.
L’évêque Guillaume se dressa sur sa selle, fit un grand geste en direction du sergent d’armes qui ouvrait le chemin devant la foule. Celui-ci répondit par un autre geste qui disait assez clairement son incrédulité. Il fallut qu’un nouveau geste de l’évêque vint confirmer le changement de direction du cortège. Tout cela au milieu des chants sacrés qui s’élevaient des deux côtés de la rue. Même si les circonstances de son apparition restent un facteur de divisions entre les historiens médiévistes, il est clair pour le narrateur que c’est dans ce moment précis que fut inventée ce qu’on appellera plus tard la chanson de gestes.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 29 Juin 2014 - 23:53

Lorsqu’il ne resta plus sur l’herbe rougie du champ de bataille que des corps tordus par la souffrance et des cris implorant une mort rapide, sœur Trisquelle put sortir du trou dans lequel elle était maladroitement tombée au début de l’attaque. Maladroitement tombée, elle en doutait à vrai dire tant cette chute était venue fort à propos pour lui éviter d’être le témoin horrifié des scènes de violences que l’auteur a également souhaité ne point infliger aux yeux chastes et toujours compatissants de ses belles lectrices.
- Encore des morts ! Encore du sang ! s’exclama-t-elle. Cela ne cessera donc jamais.
- Hélas, non, ma sœur, cela ne cessera jamais, répondit Killian de Grime. Du moins tant qu’il y aura parmi nous un traître de la pire espèce…
- Ah enfin ! fit Justin Bibor… Vous vous êtes décidé à voir !
- Oui, brave écuyer. Je suis venu, j’ai vu et j’ai vaincu… Je suis venu en ces terres de l’Espagne et j’ai vu le plus immonde des nabots disparaître dès le début du combat, monter sur un tertre… Quoi de mieux qu’un tertre pour un traître !... Et de là, guider les assauts furieux de cette cinquaine de chevaliers en déroute et en délicatesse avec la morale de leur état… Oh, tu peux bien te cacher sous ton air le plus innocent, c’est bien de toi que je parle Ifigue Y Rézin… Toi qui marine en eaux troubles depuis si longtemps…
- Ma non ! Yo no soy marinero, soy capitan ! Soy capitan ! répéta-t-il comme si ce grade allait avoir l’effet magique de le disculper.
- Capitaine de la plus belle bande de routiers de toutes les Castille et Aragon de la terre… Sais-tu ce que j’ai constaté lorsque le combat cessa faute de combattants… Tous ces méchants hommes que nous venons d’occire portaient sur le poignet une étoile dessinée… Quarante-neuf ont été désormais envoyés en enfer par nos soins… Où est la cinquantième étoile sinon sur ton propre poignet que tu as dévoilé lorsque nous avons creusé pour dégager l’os de sœur Trisquelle… Tu es le chef des Ex-Tas d’os Unidos, la plus redoutable bande de routiers au sud des Pyrénées et au nord de la Sierra Nevada. Ceux qui empilent les restes de leurs victimes dans des oratoires qu’ils remplissent ensuite d’ex-voto en l’honneur de Santa Unida, patronne de brigands de grands et de petits chemins. Tout cela pour essayer de se faire pardonner leurs crimes et leurs roberies…
- Comment savez-vous cela, mon maître ?
- J’ai eu recours à la science du Ternet…
- Le Ternet, maître ? Mais je pensais que vous aviez perdu le secret de cette forme de divination dans le sable…
- Je le pensais aussi, mais il a suffi que j’interroge le sable sacré que je transporte toujours dans une sacoche pour qu’il me réponde… Ex-Tas d’os Unidos = bandidos m’a-t-il confirmé… Avant d’ajouter que le chef de ces gredins était un homme de petite taille et fréquemment atteint de constipation galopante.
Avant que le castillan Ifigue Y Rézin ait eu le temps d’esquisser le moindre geste, Bibor l’avait jeté sur le sol et, adoptant une technique venue à pied depuis la lointaine Grèce antique, enserré dans une prise appelée « Faipalconsinontémor ».
- Et maintenant, si tu nous disais où se trouve le fabuleux trésor de ta bande ?... Et tu peux beugler que tu ne sais pas, il n’y aura plus personne pour venir te tirer de là…
- Si ! Moi ! s’exclama sœur Trisquelle en faisant tournoyer une épée qu’elle avait ramassée près du corps d’un des derniers bandits étendus par le chevalier Killian.

La perspective de vendre une encyclopédie La Rousse sans avoir à pratiquer la technique dite du « porte apporte », une technique de vente consistant à apporter l’objet à vendre jusqu’à la porte du client potentiel, cette perspective disais-je suffit tout à la fois à apaiser les douleurs lombairo-articulaires psychosomatiques du colporteur et à lui donner envie de donner un coup de main à la libération de la baronne. Il n’avait pas de pelle mais il en fabriqua une en fixant une gamelle en cuivre brillant sur une longue branche. Avec cet outil de fortune, il entreprit de se donner la chance de s’en faire une lui-même (de fortune, je précise pour les sots et mal-comprenants). Il creusa, creusa, creusa jusqu’à ce que la baronne put se dégager du trou étroit qu’elle avait fait dans la terre.
- Quand je pense que j’aurais pu finir dans ce trou ? fit-elle lorsqu’elle eut enfin repris contact avec le plancher des vaches.
- Oui, fit Harry Cole… Drôle de tombe en vérité. Etroite et verticale… Remarquez que cela permet de gagner de la place dans nos cimetières qui sont emplis de gens plus ou moins puissants qui ne rêvent que d’une sainte proximité avec les reliques de nos églises. Il y aurait peut-être là une idée à creuser.
- Sans aucun doute, répondit Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu le plus sérieusement du monde.
Avant de flanquer un grand coup de « pelle » dans la figure d’Harry Cole pour le remercier de l’avoir tirée d’embarras.
- Une encyclopédie, fit-elle en haussant ses épaules encore meurtries par sa longue immobilisation… Une encyclopédie à moi ! Moi qui peux si je le souhaite accéder à tout le savoir de l’univers grâce à ce cher Vic… La Blonde, La Brune ou La Rousse, je t’en foutrais… Moi je suis… La Verte… Beurk !!!

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