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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS



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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 29 Juin 2014 - 23:53

Lorsqu’il ne resta plus sur l’herbe rougie du champ de bataille que des corps tordus par la souffrance et des cris implorant une mort rapide, sœur Trisquelle put sortir du trou dans lequel elle était maladroitement tombée au début de l’attaque. Maladroitement tombée, elle en doutait à vrai dire tant cette chute était venue fort à propos pour lui éviter d’être le témoin horrifié des scènes de violences que l’auteur a également souhaité ne point infliger aux yeux chastes et toujours compatissants de ses belles lectrices.
- Encore des morts ! Encore du sang ! s’exclama-t-elle. Cela ne cessera donc jamais.
- Hélas, non, ma sœur, cela ne cessera jamais, répondit Killian de Grime. Du moins tant qu’il y aura parmi nous un traître de la pire espèce…
- Ah enfin ! fit Justin Bibor… Vous vous êtes décidé à voir !
- Oui, brave écuyer. Je suis venu, j’ai vu et j’ai vaincu… Je suis venu en ces terres de l’Espagne et j’ai vu le plus immonde des nabots disparaître dès le début du combat, monter sur un tertre… Quoi de mieux qu’un tertre pour un traître !... Et de là, guider les assauts furieux de cette cinquaine de chevaliers en déroute et en délicatesse avec la morale de leur état… Oh, tu peux bien te cacher sous ton air le plus innocent, c’est bien de toi que je parle Ifigue Y Rézin… Toi qui marine en eaux troubles depuis si longtemps…
- Ma non ! Yo no soy marinero, soy capitan ! Soy capitan ! répéta-t-il comme si ce grade allait avoir l’effet magique de le disculper.
- Capitaine de la plus belle bande de routiers de toutes les Castille et Aragon de la terre… Sais-tu ce que j’ai constaté lorsque le combat cessa faute de combattants… Tous ces méchants hommes que nous venons d’occire portaient sur le poignet une étoile dessinée… Quarante-neuf ont été désormais envoyés en enfer par nos soins… Où est la cinquantième étoile sinon sur ton propre poignet que tu as dévoilé lorsque nous avons creusé pour dégager l’os de sœur Trisquelle… Tu es le chef des Ex-Tas d’os Unidos, la plus redoutable bande de routiers au sud des Pyrénées et au nord de la Sierra Nevada. Ceux qui empilent les restes de leurs victimes dans des oratoires qu’ils remplissent ensuite d’ex-voto en l’honneur de Santa Unida, patronne de brigands de grands et de petits chemins. Tout cela pour essayer de se faire pardonner leurs crimes et leurs roberies…
- Comment savez-vous cela, mon maître ?
- J’ai eu recours à la science du Ternet…
- Le Ternet, maître ? Mais je pensais que vous aviez perdu le secret de cette forme de divination dans le sable…
- Je le pensais aussi, mais il a suffi que j’interroge le sable sacré que je transporte toujours dans une sacoche pour qu’il me réponde… Ex-Tas d’os Unidos = bandidos m’a-t-il confirmé… Avant d’ajouter que le chef de ces gredins était un homme de petite taille et fréquemment atteint de constipation galopante.
Avant que le castillan Ifigue Y Rézin ait eu le temps d’esquisser le moindre geste, Bibor l’avait jeté sur le sol et, adoptant une technique venue à pied depuis la lointaine Grèce antique, enserré dans une prise appelée « Faipalconsinontémor ».
- Et maintenant, si tu nous disais où se trouve le fabuleux trésor de ta bande ?... Et tu peux beugler que tu ne sais pas, il n’y aura plus personne pour venir te tirer de là…
- Si ! Moi ! s’exclama sœur Trisquelle en faisant tournoyer une épée qu’elle avait ramassée près du corps d’un des derniers bandits étendus par le chevalier Killian.

La perspective de vendre une encyclopédie La Rousse sans avoir à pratiquer la technique dite du « porte apporte », une technique de vente consistant à apporter l’objet à vendre jusqu’à la porte du client potentiel, cette perspective disais-je suffit tout à la fois à apaiser les douleurs lombairo-articulaires psychosomatiques du colporteur et à lui donner envie de donner un coup de main à la libération de la baronne. Il n’avait pas de pelle mais il en fabriqua une en fixant une gamelle en cuivre brillant sur une longue branche. Avec cet outil de fortune, il entreprit de se donner la chance de s’en faire une lui-même (de fortune, je précise pour les sots et mal-comprenants). Il creusa, creusa, creusa jusqu’à ce que la baronne put se dégager du trou étroit qu’elle avait fait dans la terre.
- Quand je pense que j’aurais pu finir dans ce trou ? fit-elle lorsqu’elle eut enfin repris contact avec le plancher des vaches.
- Oui, fit Harry Cole… Drôle de tombe en vérité. Etroite et verticale… Remarquez que cela permet de gagner de la place dans nos cimetières qui sont emplis de gens plus ou moins puissants qui ne rêvent que d’une sainte proximité avec les reliques de nos églises. Il y aurait peut-être là une idée à creuser.
- Sans aucun doute, répondit Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu le plus sérieusement du monde.
Avant de flanquer un grand coup de « pelle » dans la figure d’Harry Cole pour le remercier de l’avoir tirée d’embarras.
- Une encyclopédie, fit-elle en haussant ses épaules encore meurtries par sa longue immobilisation… Une encyclopédie à moi ! Moi qui peux si je le souhaite accéder à tout le savoir de l’univers grâce à ce cher Vic… La Blonde, La Brune ou La Rousse, je t’en foutrais… Moi je suis… La Verte… Beurk !!!

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 30 Juin 2014 - 12:16

Juliano Césari avait consacré sa vie à Ostie, le port de Rome. Depuis sa plus tendre enfance, il avait couru sur le quai, fréquenté les marchands plus ou moins louches qui venaient y faire leurs affaires, admiré les galères qui fendaient les eaux du petit matin pour courir vers des destinations lointaines. Rien ne l’avait pourtant préparé à ce qu’il vit au large du port ce soir-là.
Une galère un peu difforme, pour ne pas dire boursouflée, semblait chercher le peu de vent qu’il y avait encore dans cette fin de journée paisible d’été pour courir se jeter à l’abri dans les eaux placides du port. Derrière elle, à une lieue tout au plus, une autre galère semblait possédée par les feux de l’enfer et avançait à une vitesse impensable, poussée par les battements frénétiques d’un gros tambour. A chaque poussée sur les rames, elle semblait avaler la distance qui la séparait de la première galère.
Juliano Césari, « l’empereur d’Ostie » comme on aimait à l’appeler eu égard à ses quarante années sur les quais du port, mit la main au-dessus de ses yeux pour s’en faire une visière. Visiblement, sur la première galère, on était en proie à la plus grande impuissance. Les rames ne battaient plus l’eau, il n’y avait que la voile qui pouvait encore les pousser vers le rivage. En fait, il n’y avait plus de rameurs. Il ne distinguait que quelques silhouettes frêles à l’arrière du navire, des silhouettes comme immobiles et impuissantes devant l’inéluctable.
- Petit, va prévenir le seigneur Tomasini ! Je sens qu’il va y avoir du grabuge. Lui seul peut empêcher cela.
Le petit, qui n’était petit que par l’âge par rapport au vieux Juliano, s’enfuit en courant tout en serrant dans sa paume la pièce de 2 deniers crétois que « l’empereur d’Ostie » lui avait donnée en échange du service à accomplir. Cinq de nos minutes plus tard, Tomasini Lombardo rejoignait Césari sur le quai et écoutait celui-ci lui décrire la situation incroyable qui se déroulait au large.
- Cher Tomasini, voilà comment je comprends les choses. La deuxième galère poursuit la première…
- Jusque là, il ne faut pas être devin pour le voir, ronchonna le seigneur Lombardo qu’on avait tiré d’une étreinte passionnée avec une belle poissonnière polissonne et qui se demandait si cette poursuite navale justifiait une interruption de coït.
- Mais la première n’a plus de rameurs ce qui signifie que soit ceux-ci sont passés par-dessus bord, soit cette galère a pris la mer sans aucun rameurs.
- La première supposition me parait la plus vraisemblable.
- Ils auraient donc été jetés à la baille par trois faibles femmes et un seul solide gaillard ?... Car, si vous plissez un peu les yeux pour vaincre les attaques des rayons du soleil, vous verrez bien que ce sont trois faibles femmes qui s’agitent désormais sur le pont tandis que le gaillard qui se trouve à l’arrière semble tenir la barre.
- Peut-être ne supportaient-ils plus leur conversation ?
- En revanche, l’avancée de la seconde galère est fabuleuse… Comme s’ils avaient doublé le nombre de leurs rameurs.
- Cela se peut-il ?
- Tout est possible, seigneur Lombardo, si on a quelque querelle à vider. Voilà comment je crois qu’on peut reconstituer les événements. La seconde galère a abordé la première en haute mer et ceux qui la conduisent ont promis aux rameurs la vie sauve s’ils les rejoignaient. Ceux-ci, trop contents de ne pas subir l’estrapade, ont donc gagné la seconde galère. A ce moment-là, par ruse ou par je ne sais quel miracle, la première galère a pu reprendre sa liberté et se dégager. Elle a acquis assez d’avance pour se croire sauvée mais le vent qui était le seul à la mouvoir désormais est tombé et la seconde galère a pu se rapprocher suffisamment pour espérer l’intercepter avant l’entrée dans le port qui relève de votre forte autorité, seigneur. Voilà à quoi nous assistons... A la lutte désespérée entre trois faibles femmes et une horde de marins vengeurs de je ne sais quel crime. Resterez-vous sans rien faire, seigneur ?
- Parbleu, non !
Le seigneur Tomasini Lombardo, capitaine du port d’Ostie pour le compte du pape, avisa le même « petit » qui avait compris que la situation était propice à augmenter sa collection de deniers crétois.
- Qu’on fasse mettre à la voile la Santa Imelda et que son équipage aille garantir la sécurité de la galère que voici… Tu as compris ?
- J’ai compris, seigneur Tomasini… Mais pourquoi ne conduisez-vous pas vous-même l’opération de secours.
- Allons, petit, tu ne sais pas que j’ai le mal de mer… Va, dépêche-toi !
Le seigneur Tomasini songea que décidément il n’était pas fait pour les choses de la mer et qu’il n’y avait bien que les belles poissonnières polissonnes pour lui donner quelque goût à poursuivre dans le poste que le souverain pontife lui avait confié. Ces pensées n’eurent aucun effet positif sur son âme tourmentée mais elles lui firent dédaigner de regarder ce qui se passait au large. Ce fut Juliano Césari qui le ramena à la réalité des événements.
- Par Poséidon ! s’exclama-t-il. La belle manœuvre que voilà !
- Que s’est-il passé ?
- Au moment où la galère numéro 1 allait être rejointe et abordée par la seconde, la première a viré brusquement de bord sans que la seconde ne puisse la suivre… Et la galère lancée à toute vitesse, comme emballée, est venue s’écraser contre la côte. Elle est en train de couler !... Seigneur, il faut voir s’il y a des hommes à secourir…
- Certes, Césari… Certes… Mais, pour ma part, ce sont ces gentes dames si promptes en intelligence que je me fais un plaisir de rencontrer bientôt.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 30 Juin 2014 - 18:02

- Que venons-nous faire dans cette grotte ?
Le nonce Carlo Ancellito ne se méfiait pas spécialement de son ombre mais, connaissant les accointances que le cardinal de la Plancha pouvait avoir avec une partie de l’épiscopat d’Occident, il trouvait étrange cette extravagante odyssée sous la montagne alors que ses deux accompagnateurs, les sires de Pépédéha et de Pujadas, étaient restés à l’extérieur.
- Nous avons fait placer la prophétesse loin de la lumière du jour afin de bien vérifier qu’elle n’était point créature des ténèbres, expliqua l’évêque. C’est une solide gaillarde m’a-t-on dit, fort experte en l’art de se défendre y compris contre des hommes en armes.
- Ce n’est donc pas seulement une drôlesse qui dit l’avenir ?
- C’est plus que cela, cardinal Ancellito… Plus que cela… Vous comprendrez donc que nous prenions les plus grandes précautions pour vous comme pour nous.
- Une question avant d’aller plus loin…
Aussitôt l’évêque Guillaume et les quatre hommes portant ses armes s’arrêtèrent. On était au milieu d’un étroit couloir voûté dans lequel la lumière des torches vacillait sous l’effet d’un petit vent que d’autres, en d’autres temps il est vrai, auraient jugé mauvais.
- Cela va vous paraître étrange… Mais cette prophétesse étrange est-elle blonde ou brune ?
Les plus inspirés de nos lecteurs auront bien évidemment saisi le fond de la pensée profonde du nonce. De ce futur alternatif qu’il avait fréquenté sous la tiare de Gilbert IV, il avait conservé le souvenir de deux femmes aux ardeurs combattantes sans commune mesure avec celles de son temps. La première était aussi naïve que la seconde était mauvaise. La première était blonde et s’appelait Cathy van der Cruyse. La seconde était brune et répondait au nom de Melba de Turin. La première venait du futur, la seconde s’y était enfuie… Carlo Ancellito croyait au surnaturel car c’était un peu le fond de commerce de sa boutique mais il y croyait raisonnablement. Seules des créatures venues du futur pouvait le connaître assez pour prophétiser à tour de bras… Ou alors c’était une simple illuminée et dans ce cas, il serait contraint de mettre la folasse hors d’état de troubler l’ordre du monde.
- Etrange pour étrange, cardinal, j’ai pensé moi-même à cette question capillaire. Je m’attendais à trouver une femme rousse, possédée par Satan… Eh bien, elle n’est pas rousse… Ni blonde, ni brune d’ailleurs… Elle a les cheveux bleus.

La Boursouflée ne réussit pas à gagner d’elle-même le ponton d’amarrage, il fallut que de solides Romains tractent la galère jusqu’à ce qu’elle vienne prendre place à un espace libre.
- Ils sont forts ces Romains, lança Katy-Sang-Fing.
- Oui… Et alors ? rétorqua Philippa.
- Et alors, rien…
Depuis qu’elle avait eu l’idée d’éviter la charge furieuse de la galère ennemie en mettant un coup de barre à droite, Philippa planait dans une autosatisfaction permanente. Katy se jura de la faire redescendre sur la terre ferme à la première occasion. Podane, princesse au grand cœur, était bien au-dessus de ces egos tourmentés, elle s’inquiétait pour les marins dont la galère s’était abimée contre la côte.
- Oubliez-les, maîtresse, fit Mi-Mai… Rappelez-vous que sans ce coup de vent providentiel qui nous a détachés du Fossé A alors que nous étions en train de nous rendre, ces brigands nous auraient passés par le fil de l’épée… Et sans doute après avoir joué beaucoup avec vous trois…
- J’ai toujours cela en mémoire, brave écuyer… Tout comme je n’oublie pas avec quel à-propos tu fracassas le flanc de la galère adverse en la heurtant de notre étrave ferrée, percussion qui nous donna un répit de plusieurs heures et nous permit de courir jusqu’à la côte. Je sais bien que je suis en quelque sorte ta maîtresse et ta patronne, mais crois-moi je n’oublierai pas avec quelle énergie tu as porté l’étrave ailleurs. Et cela sans en arriver tout de suite à la grève. Que saint Dika, le protecteur des marins d’eau douce, soit remercié pour l’inspiration qu’il te donna.
- Il faudra trouver un nouvel équipage, dame Podane, avant de pouvoir reprendre la mer. Il y aura à nouveau des soucis et des difficultés. Nous sommes encore fort loin de la Terre sainte. Je ne sais si ce voyage a un sens…
- Oui, brave Mi-Mai… Il a un sens à l’aller tout comme il aura un sens au retour. Ne te décourage point. Moi aussi, je crains ce qui suivra et que je ne sais quel esprit méchant est en train d’écrire pour nous courber à ses volontés, mais ce que je n’oublie pas c’est la raison profonde de ce voyage. Il en va du salut de nos enfants…
- Vous en aurez d’autres…
- Peut-être, mais il ne t’aura pas échappé que mon époux n’est point à mes côtés et que, si je l’aime de toute mon âme, je ne me fais guère d’illusion sur le soin qu’il prendra de mon enfantelet et de moi. Je ne peux renoncer car je suis seule… Et c’est parce que je suis seule que j’ai besoin de vous… Qui êtes aussi seuls que je puis l’être…
- Eh ! s’écria Katy. Vous avez vu le grand type tout en blanc sur le ponton… Quel bel homme !...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 1 Juil 2014 - 21:16

Il avait fallu secouer un peu Ifigue Y Rézin pour qu’il consente à en dire un peu plus que son silence obtus sur la cachette des Ex Tados Unidos. Il avait finalement parlé et accepté d’ouvrir le chemin avec, au creux des reins, Rafarinade l’épée de Killian de Grime.
- Prends garde à toi, lui répétait-il fréquemment. Si tu nous as joué, tu seras le premier à en subir les conséquences.
- Comment le pourrais-je ? Je suis innocent comme l’agneau qui vient de naître…
- C’est ça… Et moi, je suis Nic Olazarcosi, le vendeur de belles promesses du marché de Neuilly…
Ce qui devait arriva. A l’orée d’un petit bois à qui il avait manqué l’ambition de devenir une grande forêt, trois hommes surgirent d’un fourré triplace et se jetèrent au-devant de la petite troupe. Aussitôt, en application de sa résolution, Killian de Grime poussa Rafarinade à travers le dos vouté du nabot ibérique qui s’effondra aussitôt sans même demander son reste de vie au guichet des réclamations. Il s’avéra cependant qu’il s’agissait d’une regrettable erreur, pour ne pas dire d’une terrible méprise, les trois hommes étant non des bandits mais des membres des forces de sécurité du roi Jacques Ier d’Aragon, les fameuses Compagnies Royales de Sauvegarde. C’est donc en tant que meurtriers que nos amis furent conduits jusqu’au jeune souverain de 15 ans.
Le petit bois grouillait en fait de soldats et certains, faute de fourrés suffisamment épais, s’étaient hissés dans les arbres. Le roi, lui-même, s’était installé dans un chêne centenaire d’où il observait nerveusement les opérations en cours lorsque la tragique méprise était advenue.
- Votre majesté, appela un des trois soldats, ces gens sont suspects. Nous venons de les surprendre sur le chemin. Ils tirent un os derrière eux et ils viennent de poinçonner un pauvre bougre qui m’a tout l’air à sa mine bronzée et bougonne d’être de vos sujets.
- J’ai vu cela, Paco Tizòn. Attends, je descends.
Le roi Jacques Ier entoura de ses bras jeunes et vigoureux le vieux tronc noueux et centenaire et se laissa glisser jusqu’au sol. Il avait deux têtes de moins que Killian de Grime mais il le toisa avec toute l’insolence que lui permettait sa couronne et son sceptre en or massif.
- Ainsi, messire, c’est vous qui fréquentez ce petit bois malingre à chaque fois que votre bande revient d’effectuer un « coup » comme disent les gens de votre espèce ?
- Pardon ?!
- Oui, je dis que vous êtes un de ces Tados Unidos !... Et peut-être même leur chef car vous portez au côté ma foi une fort belle épée encore rougie de vos forfaits.
- Je crains qu’il n’y ait erreur, je suis le seigneur Killian de Grime et de Vivarais, je reviens de Cordoue où j’ai…
Que pouvait-il dire à ce freluquet imbu de sa personne ? Raconter ses exploits serait injurier le souverain en le faisant paraître pour un incapable. Ne rien dire serait le conforter dans l’idée qu’il avait quelque chose à cacher. Penser à autre chose en attendant que ça se passe serait sans effet.
- Et vous amenez avec vous votre os à ranger ? questionna le roi.
- C’est le reste d’un animal fantastique que nous avons trouvé près d’une rivière.
- Et la perruche multicolore, c’est aussi un animal fantastique peut-être ?...
- Non, c’est un jeune homme razzié par les païens lorsqu’il était encore plus jeune et que nous avons délivré à Cordoue.
- Et la sainte femme qui prie à genoux en direction de la Mecque ? Une razziée aussi ?
- En quelque sorte…
- Donc, vous êtes spécialisé dans la libération des razziés ?...
- Pas exactement, votre majesté… Nous…
Le jeune roi coupa la parole à Killian de Grime d’un geste sec et impérieux du gros orteil.
- Je reviens de la terre de France où je suis allé consulter une prophétesse fort brillante qui m’a rassuré sur mon avenir. Je vivrai longtemps, on me baptisera Conquérant et je pourrais me débarrasser de la donzelle lourdingue qu’on m’a contraint à épouser il y a deux ans. Mais elle m’a dit que je me devais de rétablir l’ordre dans mon royaume tout en me protégeant de mes barons. Alors…
- Alors, interrompit avec jubilation le seigneur Killian, c’est ce que vous faites… Vous vous cachez dans les arbres et les fourrés pour surprendre les brigands… Mais, fourrez-vous ça dans le crâne, nous ne sommes pas des brigands. Les Tados Unidos sont des Ex Tados Unidos… Je viens de tuer le dernier… Vous pourrez vérifier que le corps porte bien l’étoile blanche à l’intérieur du poignet.
- Comment ? Vous avez tué le dernier ?
- A la force du poignet… Mais un poignet sans étoile… Cinquante brigands en moins dans votre royaume, le futur ne pourra que souligner votre action.
Jacques Ier encaissa l’affirmation en buvant assez de petit lait pour nourrir une famille entière de jeunes félins.
- Et nous venions justement récupérer la part de butin à laquelle nous avons droit… Au nom des 25 % de droits de prise…
- Quelle est cette chose ? s’enquit le roi auprès d’un de ses conseillers.
Celui-ci, un noble aragonais du nom de Noel Aubalcòn, venait de finir de descendre d’un conifère sur lequel il était longtemps resté collé à cause de la résine. D’ailleurs, lorsqu’il voulut ouvrir la bouche, aucun mot ne sortit ; ses lèvres, elles aussi, étaient closes par la glue naturelle.
- C’est un droit réglementaire qui fait que lorsqu’on met hors de nuire une bande de malfrats, on a le droit de prendre un quart de ce qu’ils avaient…
- N’essayez pas de parler, Aubalcòn, contentez-vous de hocher la tête pour me confirmer la chose.
Il hocha la tête.
- Et s’il me prenait l’envie de ne pas être d’accord ? rouspéta le jeune souverain. Ces 25 % que je sache, ils ont bien été volés à quelqu’un… Je veux bien être Jacques Ier le Conquérant mais je veux aussi être Jacques Ier le Juste. Ne faudrait-il pas que je restitue plutôt ce qui a été volé à qui de droit ?…
- A qui le restituer, majesté ? Ces Tados Unidos volaient mais ils tuaient aussi. Ces biens ne sont plus à personne.
- Ils ont bien des héritiers, observa Jacques Ier…
- Comment les retrouver ?
- Eh bien, il y a moi ! Je me proclame héritier de toutes les victimes de ces bandits. Donc tout me revient…
- Sauf nos 25 % ! lança Justin Bibor qui voyait s’éloigner les formes généreusement accortes de la Gertrude.
- Paix, Bibor !... Ne te mêle pas de choses qui te dépassent !...
Killian de Grime tira son épée et la planta devant lui en un signe de défi.
- Vois-tu, petit roitelet de mes deux, cette épée a occis plus de 80 % des gens que tu recherchais. Je te réclame seulement 25 % de ce qu’ils avaient, tu fais donc une affaire… Mais en plus, si j’ai occis 80 % de 50 personnes, est-ce que tu crois que les 50 % de 50 personnes qui te protègent me font peur ?... Sire, t’as qui pour te défendre ?... Alors, donne-moi ce à quoi j’ai droit et brisons là !...
Présenté de cette manière, Jacques Ier comprit qu’il n’avait pas trop le choix. Il regretta juste que la prophétesse ne lui ait point parlé de cette pénible rencontre. Comme on dit aujourd’hui, il décida de sortir de la crise par le haut.
- Tu auras 30 %... Et pour te remercier encore de ton action chevaleresque, je te fais seigneur des Tapas.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 2 Juil 2014 - 20:13

Chapitre 5
Bosse, ars nova

La femme aux cheveux bleus n’avait sans doute pas encore vingt-cinq ans mais ses traits durs, marqués profondément dans la chair de son visage enfantin, lui donnait une apparence plus âgée.
Elle était assise, prostrée, dans un coin de la cavité souterraine, à peine éclairée par deux torches étiques qui diffusaient une lumière jaunâtre. Lorsque Carlo Ancellito approcha sa propre torche, un grondement de tonnerre se fit entendre et ébranla les parois rocheuses de la grotte.
- Vous ?! fit la prophétesse en esquissant un sourire douloureux.
Le nonce écarta la torche. Il savait ce qu’il voulait savoir. Il était inutile que les autres saisissent qu’elle ne lui était pas inconnue.
- Qu’on me laisse seul avec cette créature, ordonna-t-il. Il me la faut confesser de grande urgence car Dieu est proche de la rappeler à lui.
- La rappeler à lui, cardinal ? s’étonna l’évêque de Tarbes. Depuis quand Dieu se soucie-t-il des femmes aux cheveux bleus qui se prétendent supérieures à lui en tout puisqu’elles se disent capables de pénétrer ses desseins les plus secrets ?
- Dieu se soucie de toutes les âmes… Spécialement de celles qui se sont perdues. N’est-ce point notre tâche que de ramener celles-ci à lui ?
- Certes…
- Il ne me sera possible de délivrer cette créature de son lourd passé qu’en lui apportant tout le réconfort de l’écoute et de la prière. Et pour cela, je me dois d’être seul avec elle.
- Mais comment savez-vous qu’elle a un lourd passé à se faire pardonner ? questionna l’évêque Guillaume qui avait oublié d’être bête.
- Si vous aviez fréquenté plus assidument les scriptoria, cher frère, vous sauriez qu’il est une très vieille expression dont tout homme de Dieu devrait connaître le sens premier… Se faire des cheveux… Voilà qui dit bien les choses… Les âmes tourmentées, les personnalités en proie au doute et au pêché, sont les premières à se faire des cheveux. C’est d’ailleurs une bonne blague de Lucifer que de tourmenter ses suppôts en agissant sur leur chevelure… Ne l’évoquiez-vous pas vous-même il y a peu en parlant de la rousseur supposée de cette prophétesse ? Songez donc qu’une telle couleur bleue ne peut s’expliquer que par de lourdes compromissions, que par des actes moralement inacceptables et des désirs que toutes les oreilles pies ne peuvent entendre sans faiblir…
L’évêque Guillaume ne trouva rien à répondre. Il se promettait à l’occasion de faire une descente dans le scriptorium de l’abbaye Saint-Maclou de Tarbes pour tirer au clair cette histoire de cheveux colorés et voir ce que les auteurs anciens, ceux que l’Eglise gardait sous le coude autant que sous le boisseau, disaient de cela. Il fit un signe aux gardes et se retira en trainant la savate… Surtout la gauche.
Le départ des torches luminescentes replongea l’intérieur de la petite grotte dans son ambiance souffreteuse jaune safran.
- Melba de Turin, vous voici donc de retour en votre siècle ! fit le nonce lorsqu’il eut la conviction – et peut-être même la certitude – qu’aucune autre oreille que celles de la tueuse et de lui-même ne suivrait ses propos.
- De retour dans un temps qui n’est pas celui que j’ai quitté, votre sainteté. Il me semble que vous vous faisiez appeler Gilbert IV en ces temps-là.
- Pourquoi être revenue ?
- Mais parce que le futur m’a appris tant de choses sur mon époque que je me suis rendue compte à quel point je ne pouvais vivre ailleurs qu’en son sein. Les siècles qui nous suivront nous vomissent pour notre violence sans se rendre compte qu’ils font cent fois pis. A vous dégoûter d’être une artiste du couteau, une vedette de la décollation, une adepte du carreau projeté avec précision en plein front. Dans ce futur, il suffit de laisser traîner dans un lieu quelconque un mélange de poudre et d’autres substances auxquelles je n’ai rien compris. Au moment voulu, tout cela entre en combinaison alchimique et des flammes jaillissent en même temps qu’une tempête de vent souffle toute vie dans les alentours. Sans distinguer parmi les victimes qui sont les bons et qui sont les mauvais. Sans viser spécialement quelqu’un d’ailleurs. Et puis, quand ces gens se font la guerre, ils ne mobilisent pas quelques seigneurs et leurs petites armées… Non, ils prennent tout le monde. Et tout ce joyeux petit monde de se massacrer sans même savoir pourquoi… Croyez-moi, éminence, ce futur n’est pas beau…
- Et il vous a fait comprendre des choses sur vous ?
- Sans aucun doute… J’ai rencontré là-bas un type que j’ai d’abord voulu étrangler tant il a compris sur moi juste en me regardant… « Mademoiselle, vous n’êtes pas bien dans vos pompes » m’a-t-il dit. « Voudriez-vous qu’on en parle ? » a-t-il ajouté. J’ai dit oui surtout parce que j’avais faim et que je ne comprenais effectivement rien au monde qui m’entourait… Des chariots sans chevaux pour les tirer, de grands oiseaux en métal dans le ciel qui avalait les manants et les manantes… Du bruit sans cesse à vous en décrocher les oreilles. Cet homme savant en toutes choses l m’a dit que j’avais en moi une violence pathogène et il m’a dit qu’il allait m’en guérir… Il m’a demandé de me coucher. Là j’ai senti l’embrouille…
- Senti l’embrouille ?...
- Oui c’est une expression du futur… ça veut dire qu’on a compris qu’il allait se passer quelque chose de louche. Un homme qui demande à une femme de se coucher, même si vous êtes un homme de Dieu, vous devez voir de quoi il s’agit quand même.
- Je n’ose imaginer…
- Eh bien n’osez pas car il ne m’a pas touchée… Il s’est contenté de me poser des questions.
- Et qu’avez-vous fait ?
- Eh bien, j’ai répondu… Et quand je lui ai dit que j’avais tué ma mère au XIIIème siècle, il a juste hoché la tête en me disant qu’il me croyait mais qu’il préfèrerait des examens complémentaires.
- C’est-à-dire ?...
- Je ne sais pas, je suis partie avant de les faire… Il faut dire qu’au total je n’étais pas venue chez lui par hasard…
- Vous cherchiez quelqu’un dans le futur… Dame Cathy peut-être ?
- Tout juste… C’est ainsi que je suis arrivée chez ce docteur McCartney à Liverpool. Elle venait de lui parler à lui aussi d’un voyage dans le temps et soit ce savant homme a des lumières sur la chose, soit rien ne l’étonne, car il nous a laissées repartir elle et moi sans nous faire d’ennuis. Sans nous signaler au prévôt de l’évêque pour fait de sorcellerie. Sans nous proposer au bourreau pour le bûcher suivant. Tout cela lui apparaissait rigoureusement normal… Il s’est juste contenté de me donner les mêmes potions solides qu’à dame Cathy. Il a appelé ça des médicaments.
- Et qu’ont-ils fait de vous ces médicaments ? Ils ont changé la couleur de vos cheveux.
- Point, votre sainteté…
- Je ne suis plus votre sainteté.
- Je le sais, rétorqua Melba de Turin, mais pour moi vous demeurez un saint puisque vous êtes capable de m’écouter sans me juger.
- Alors ? Qu’ont-ils fait ?
- Ils m’ont calmée ses médicaments. Je me suis sentie toute drôle, toute différente de ce que j’étais. Sans plus aucune envie de mordre ou de tuer. Apaisée. Regardant ce monde de fous avec des yeux sereins et curieux. C’est comme ça que j’ai échoué chez des filles qui vivaient entre elles.
- Des moniales…
- Non, elles disaient qu’elles étaient punks… Sans doute un nouvel ordre religieux de ce temps futur. En tous cas, elles avaient toutes des cheveux de couleurs bizarres… Vert, orange, pourpre… Moi j’ai choisi le bleu… Je suis restée plusieurs semaines dans leur drôle de communauté… Le temps d’apprendre ce qu’il s’était passé durant les huit cents ans de mon absence. Et quand j’ai su, mon âme apaisée n’a eu qu’une seule impulsion. Celle de revenir ici pour contrer leurs noirs projets.
- De quels projets parlez-vous ?
- Ceux des méchants que je servais dans l’autre passé… Le cardinal de la Plancha, l’abbé Alfredo de Mozarella… Dans la réalité que nous sommes en train de vivre, ils ont décidé de pactiser avec le diable pour prendre le pouvoir dans l’Eglise. Et la première personne qu’ils veulent assassiner, votre sainteté, c’est vous… D’ailleurs, dans le futur que j’ai fréquenté, vous mourrez dans cinq jours en écoutant des moines chanter dans ce style musical nouveau qu’on appelle Ars nova.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 3 Juil 2014 - 18:03

Un butin constitué de plusieurs coffres remplis de pièces, de bijoux et d’objets précieux, cela ne se trainait pas comme un vulgaire os de « Dine Aux Aur ». Il fallut obtenir du roi Jacques l’autorisation d’emprunter un chariot. Cela se fit en échange d’un récit des « exploits » du nouveau seigneur des Tapas. Un récit qui ébaudit tant le souverain aragonais qu’il se sentit obligé de faire preuve d’une générosité supplémentaire en couvrant sœur Trisquelle de distinctions honorifiques. Elle devint ainsi abbesse du monastère de sainte Rita du désert, fonction qui rapportait bon an mal an l’équivalent de 700 deniers crétois. Elle obtint également le grade de maître en théologie comparée au collège sainte Madeleine de Perouste, localité située dans l’arrière-pays barcelonais. Enfin, cerise sur le chapeau, il octroya une pension perpétuelle de 1000 sous d’or à l’abbaye nantaise de Notre-Dame-de-celles-qui-se-cachent en échange de deux prières hebdomadaires pour le salut de son âme.
Il fallut enfin se séparer, tourner le dos à l‘Aragon, à l’Espagne en lutte et aux mystères de l’Orient qui commençait encore en ce temps-là au sud de la Meseta. Il fallut rentrer sur les terres du roi de France. Un roi de France apprirent-ils alors qui n’était plus Philippe Auguste mais son fils Louis VIII. Un roi qu’on surnommait déjà le lion en raison de son goût immodéré pour des barres croustillantes, les mauvaises langues affirmant que c’était plutôt parce qu’il faisait rugir de plaisir Blanche de Castille.
- Tout est bien qui finit bien, lança Justin Bibor tandis que le convoi si lourdement chargé désormais pénétrait dans la vallée du Rio Gravo.
- Rien n’est fini, brave Bibor, fit le chevalier de Grime. J’ai une confiance modérée dans ce jeune roi. Ne nous a-t-il pas donné pour mieux nous reprendre plus tard ? Cette générosité gratuite ne me paraît pas de bon aloi.
- Evidemment ! lâcha sœur Trisquelle avec son courroux habituel de râleuse invertébrée. Avec vous, chevalier, c’est toujours la même chose. Ceux qui me font du bien, ceux qui me considèrent et m’admirent, sont des fous dangereux qu’il convient d’assassiner ou de mépriser. Croyez-vous donc être le seul dispensateur de bonté en ce bas monde ?... Et encore, vous, vous dispensez plus les coups d’épée que la bonté.
- Et je vous dispense aussi de vos commentaires, fit Killian de Grime qui éperonna sa monture afin de briser là une conversation qui lui pesait déjà.

Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait repris la route en claudiquant, sa hanche étant encore toute désarticulée de la violente chute effectuée depuis les cieux. Mais la claudication n’était pas le pire. Il y avait cette couleur verte qui agissait comme le plus actif des répulsifs. Commet réussir à dérober une monture ou une charrette ou tout autre engin de transport si leur propriétaire commençait à s’enfuir dès qu’il la voyait apparaître à trente pas ?
C’est là la supériorité des esprits supérieurs, ils trouvent toujours une solution aux difficultés insurmontables pour les êtes inférieurs. La baronne de Saint-Dieu comprit que puisque les voyageurs prenaient peur en la voyant survenir, il ne fallait pas qu’ils puissent la voir. Elle se rendit donc invisible à l’aide d’un élixir de sa composition, se glissa ainsi dans l’écurie d’une auberge et en ressortit grimpée sur le dos d’une jument répondant au doux nom de Grafouniette.
La baronne avait juste oublié un petit détail. Même invisible, elle montait très mal à cheval. Les riverains de l’écurie furent donc plus surpris de voir un nuage de poussière se soulever tout seul au milieu du chemin en jurant que de voir une jument d’habitude paisible s’élancer au galop le long de la grand rue.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 4 Juil 2014 - 7:19

Le seigneur Tomasini Lombardo, capitaine du port d’Ostie, n’était pas un homme de marbre. Lorsqu’il constata qu’une des trois dames présentes à bord de la Boursouflée lui faisait de l’œil, il laissa aller son caractère faible d’homme prisonnier de ses sens. Des sens qui, bien qu’il fut au service du pape, ne connaissaient pas l’interdit et avaient en général un but unique : plier la dame à ses volontés sans tourner plus longtemps autour du pot… Ce qui expliquait que ses sens n’étaient point giratoires mais carrément obligatoires. Bref, dame Katy tomba dans le panneau et elle accepta fort benoitement d’aller observer les effets de la marée dans le port. Ce qu’elle ne risquait point de voir en Méditerranée comme tout hydrologue averti vous le confirmera.
La princesse, pour sa part, sage et inspirée par quelque chose qui devait ressembler à la métis des Grecs anciens, préféra nouer une relation de confiance avec le vieux Juliano Césari, « l’empereur ». Celui-ci lui conta mille merveilles qu’il avait vues dans les eaux limpides de son cher port d’Ostie. Il y avait toujours grande satisfaction pour Podane à entendre narrer les aventures du passé, elle estimait qu’il y avait là-dedans matière à acquérir plus de savoir et de sagesse. Or, le vieux arpenteur de pontons, s’il avait peu pris la mer par lui-même, avait collecté quantité d’anecdotes et de connaissances sur la mer et ses mystères.
- Vous allez à Acre ?... Eh bien, lorsque vous serez arrivées là-bas, demandez à parler à Ottavio Ottaviani. C’est un Vénitien que j’ai longtemps fréquenté quand il trainait sa peine de ce côté-ci de la mer. Il vous sera d’un grand secours pour organiser votre passage jusqu’à Jérusalem. N’oubliez pas de dire que vous venez de ma part, ça attendrira un peu le cuir de ce vieux bourlingueur qui, quand on le connaît, n’est pas le rustre qu’il parait être.
- Encore faut-il que nous puissions atteindre Acre, soupira Podane. La mer n’est point sûre.
- La terre ne l’est point davantage, mon enfant… Le croire serait vous plonger dans de plus terribles périls encore. Si vous avez l’argent pour acquitter le coût du voyage, ne lésinez point dessus. Je vais vous conduire à un marin dont le sens moral est aussi aiguisé que son sens de la navigation. Il s’appelle Tabarlo Tabarli… Ce n’est pas spécialement un bavard mais avec lui vous serez en sécurité.
- En sécurité… En sécurité…, intervint Philippa. Il semble que tous les marins, dès qu’ils comprennent qu’ils ont à accompagner des filles d’Eve, aient une propension certaine à la révolte.
- Justement… Cela ne surviendra point avec Tabarlo Tabarli. Lui, il voyage en solitaire…
- En solitaire ! s’exclama la princesse. Comment fait-il cela ?... Où sont les rameurs ?...
- Comme vous, lors de votre arrivée ici, il se fie juste au vent. C’est prodige de voir comment cet homme semble les dompter, les plier à son seul service. Oh, je dois quand même vous avouer que ce type est un vrai farfelu. Son bateau a trois coques…
- Trois coques ? Mais comment cela se peut-il ?
- Une de ses idées loufoques qui font beaucoup rire au port… Les gens quand ils le voient trouvent son bateau très marrant… Mais lui, Tabarlo Tabarli, ça ne le fait pas marrer du tout. C’est que c’est pas le genre à se gondoler… Lui, il dit que c’est un hommage à la sainte Trinité, qu’il a fait son bateau ainsi pour avoir l’équivalent de la Trinité sur mer… Et dans la Trinité, on voit bien de qui il attend surtout le concours quand il prend ainsi le large au lieu de caboter près des côtes… Le Fils… Celui qui a marché sur l’eau.
- Et où peut-on le rencontrer votre Tabarli ?
- En mer !... C’est là qu’il est fourré le plus souvent… Il ne revient à la côte que pour se ravitailler. Là, il s’arrête toujours chez son ami Sauzon…
- Sauzon ? Qui est ce Sauzon ? Il n’a pas un nom de chez vous…
- C’est effectivement un étranger qui n’est pas de chez nous, un Breton je crois. Il travaille au port depuis des années à charger et décharger les bateaux. On l’appelle le docker Sauzon… Il ne prend quasiment jamais la mer mais allez savoir pourquoi il s’entend comme cochon avec Tabarlo Tabarli. Ils ont le même genre de caractère : le marin bougonne et son ami râle.
- On peut le voir ce docker Sauzon…
- On peut le voir, on peut l’entendre, fit Juliano Césari… Mais il ne faudra pas vous formaliser, il est fondamentalement misogyne…
- Eh bien, au moins, on sait à quoi s’attendre. Un bougon avec un navire à trois coques, un râleur misogyne…
- Ne vous fiez pas à ce genre d’apparences, dame Philippa !... Ce ne sont pas toujours les gens à la mine la plus honnête qui le sont. Croyez-en ma vieille expérience. Comme le disait mon vieil ami Buitono Buitoni, l’important c’est ce qu’il y a dans la boite crânienne. Ces deux bougons sont des types qui ont le cœur sur la main.
- Vous avez des amis partout décidément, s’étonna Podane.
- On dit que dans chaque homme il y a un porc qui sommeille… Moi je préfère penser que dans chaque port il y a un homme qui…
Le vieil arpenteur de pontons n’eut pas le temps de terminer sa sentence (ce qui arrange bien le narrateur qui n’y trouvait pas de chute plausible). Le « petit » porteur de nouvelles surgit en réclamant le seigneur Tomasini.
- Il est occupé, fit Juliano Césari. Qui le demande ?
- Un envoyé de sa sainteté le pape… Le cardinal Scapinnochio de la Plancha.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 5 Juil 2014 - 18:06

L’invisibilité n’ayant qu’un temps, la baronne de Saint-Dieu dut se retrancher dans une petite maison abandonnée proche du rempart de la ville dans laquelle elle avait tenté de voler une monture (ne me demandez pas où c’était je n’en sais fichtre rien !). Là, elle trouva à se restaurer de quelques salaisons oubliées là… sans doute parce que c’était du cheval qu’on n’avait pas réussi à vendre pour du bœuf. Mais comme la guigne poursuivait la baronne, celle-ci se rendit compte qu’une odeur entêtante lui montait à la tête depuis qu’elle avait dévoré les quelques morceaux de viande séchée.
- Que sont ces émanations ? se demanda-t-elle en cherchant d’où cela pouvait venir.
En effet, un courant d’air frais mais malodorant apportait des remugles ignobles même pour un odorat médiéval forcément moins délicat que celui de la belle lectrice qui tient entre ses mains le parchemin délicat où sont reproduites les aventures de la princesse Podane..
- Qu’est-ce que ce gaz pas chaud ! s’exclama la baronne. Ah, j’en ai soupé de ces sortilèges que je n’ai pas provoqués moi-même… Voyons donc d’où ce gaz part…
Il fallut à Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu une bonne dose de courage mêlée à une grande rasade d’inconscience pour oser s’accroupir, le nez au vent, à la recherche du point d’entrée de cet air de plus en plus suffoquant.
- Voilà ! s’écria-t-elle au bout de quelques instants. J’ai trouvé d’où le gaz s’échappe. Voyons d’un peu plus près de quoi il retourne.
Elle n’y voyait goutte ce qui à bien y réfléchir n’avait guère d’importance puisque ce gaz à défaut d’être inodore était incolore. La baronne prit pourtant la décision inconcevable de battre son briquet de voyage pour donner un peu de lumière. Aussitôt, une explosion effroyable se produisit projetant Saint-Dieu en l’air.
Un témoin rapporta par la suite qu’il avait entendu quelqu’un s’exclamer en voyant la baronne s’élever ainsi dans les airs : « oh ! la belle verte ! »

L’évêque Guillaume de Tarbes avait toujours refusé de rejoindre les tenants de ce qu’on appelait la « Nouvelle Eglise », cette sorte de secte fanatique constituée autour du cardinal de la Plancha et de l’abbé Mozarella – quoique les deux se défendissent d’être les chefs de ce groupe en prétendant n’être que des sous-fifres. Néanmoins, les façons du nonce lui déplaisaient hautement… et personne n’ignorait parmi les évêques bien informés – et il en faisait partie – que Carlo Ancellito, papabile lors de la précédente élection pontificale, n’était point dans les petits papiers de la « Nouvelle Eglise ». Il prit donc sur lui d’adresser au cardinal de la Plancha un petit compte-rendu des événements. Non seulement, Carlo Ancellito avait semblé être connu de la mystérieuse créature aux cheveux bleus mais, en plus, après avoir conversé avec elle une grosse heure, il l’avait déclarée absoute de tous les doutes pesant sur elle. Il avait réclamé une monture pour la donzelle puis rameuté ses deux accompagnateurs partis compter fleurette à des filles du pays et qu’il avait fallu ramener ipso facto manu militari stricto sensu. Et puis, après quelques coups d’éperons bien placés, ils avaient disparu en prenant la route du sud, celle qui s’enfonçait au milieu des montagnes. Le plus extraordinaire et qui, à son sens, justifiait de rapporter ainsi (ce qui n’est pas bien, toute bonne maîtresse vous l’aura appris), c’était qu’en sortant de la grotte, la donzelle n’avait plus les cheveux bleus mais d’un blond très clair. Comment cela avait-il pu se produire ? Il l’ignorait… Mais de là à voir dans cette métamorphose capillaire l’effet d’un miracle, il y avait un pas qu’il n’osait franchir.
- Qu’on condamne l’accès à cette grotte ! ordonna-t-il avant de s’en retourner vers son palais épiscopal tarbais. La créature bleutée qui est entrée ici a disparu… Je ne veux plus qu’il y ait d’autres disparitions dans cette grotte, c’est compris ?!
- Monseigneur l’évêque peut nous faire confiance, répondit le chef des troupes prévôtales du coin. Il n’y aura plus de disparitions ici… Peut-être même qu’il y aura au contraire des apparitions.
- Je ne vous le conseille pas davantage, sergent !... Un miracle ici ne serait pas une bonne chose, les conséquences en seraient trop lourdes !


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 6 Juil 2014 - 21:03

Ai-je déjà décrit, en ces pages, monseigneur le cardinal Scapinnochio de la Plancha ? La grande flemme qui m’anime tandis qu’une chaleur lourde pèse sur ma plume m’incite à éviter d’aller vérifier dans le grand registre des quêtes passées (appelées aussi les cold quêtes). On permettra donc à messire l’auteur cette petite digression digestive mais dont on ne pourra que mesurer le temps venu la nécessité profonde.
Le cardinal Scapinnochio de la Plancha était un homme grand, à la taille bien faite et musclé assez pour qu’on devine qu’il ne passait point sa vie dans l’étude immobile et la macération profonde. Homme des couloirs sombres et des autels lumineux, il était à Rome ce qu’on eut pu appeler une éminence grise s’il n’avait eu encore le poil fort brun. Croyant fervent mais pratiquant assez hétérodoxe, il était du genre à attendre qu’on fasse ce qu’il disait sans se sentir lui-même tenu de respecter ses propres sentences. On lui avait connu jadis une passion sulfureuse pour une Bolognaise, la signora Spaguetti, dont il avait eu grand mal à étouffer les appétits lorsque le pallium épiscopal était venu ceindre son cou et ses épaules : au vrai, il avait fait étouffer la dame au sens premier du terme en la faisant plonger par ses sbires dans un grand bain d’eau portée à ébullition. Ar dente comme il avait dit lorsqu’on avait retiré la belle ébouillantée et rouge comme une écrevisse qui aurait traversé la mer à la nage.
Devenu cardinal, monseigneur de la Plancha s’était rangé des belles carrosseries féminines bien trop dangereuses pour lui, quand bien même les rigueurs de la réforme grégorienne s’étaient estompées avec le temps. Son ambition pontificale lui avait dès lors tenu lieu de viatique pour un monde de coups fourrés et d’actions sournoises. Jusqu’au jour où il avait saisi que personne à la Curie n’accepterait jamais de le porter au trône de Saint-Pierre. Tout le monde se méfiait de lui mais personne n’était assez fort pour entreprendre de l’éliminer du jeu…
Puisqu’il ne pouvait espérer dominer l’Eglise telle qu’elle était, il entreprit donc d’essayer de la changer pour qu’elle l’acceptât comme chef. Cela voulait dire bâtir une Eglise occulte, secrète, mystérieuse, à la mystique trouble et aux rites rénovés. Quelque chose qui pourrait apparaître face aux contestations naissantes notamment chez les Vaudois et les Albigeois comme une Eglise forte, un sanctuaire rénové et puissant. Cependant, sur son chemin, un homme avait toujours été dressé, statue du commandeur inflexible et ombre à la rigueur impossible à surpasser. Toute son action avait dès lors été concentrée contre le cardinal Ancellito qu’il avait, fort heureusement, réussi à envoyer en France puis en Espagne. Des contrées où il espérait bien que quelqu’un viendrait à l’occire. Il avait d’ailleurs tout prévu pour que la chose advienne par la plus grande des inadvertances. Si tout se passait bien, et si ses comptes étaient bons, la chose serait faite dans la semaine qui s’ouvrait. Alors, tous les possibles s’offriraient à lui.
Sauf qu’on l’avait prévenu depuis peu qu’un autre élément perturbateur était en train d’entrer dans le jeu avec tout ce qu’il fallait pour contrer ses actions les plus fortes. Il s’agissait d’une princesse dont le nom lui disait vaguement quelque chose sans qu’il en ait pourtant jamais entendu parler. Elle s’appelait Podane de Grime et on l’avait signalée récemment à Marseille, faisant route vers Jérusalem. Une créature protégée de Dieu dans une ville sainte, sans qu’il sache très bien pourquoi, cela le tourmentait.
C’est pour mettre en alerte le port d’Ostie et faire éventuellement rejeter l’inquiétante dame à la mer qu’il s’était déplacé auprès du capitaine Tomasini. On devine sans peine quelle fut sa surprise en découvrant celui-ci entouré de trois gentes dames de grande beauté dont une lui fut présentée comme Podane de Grime, princesse de Bagdad.
- Fort bien, siffla-t-il entre ses dents. Elle n’ira pas plus loin !...


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 7 Juil 2014 - 8:33

Melba de Turin n’était pas seulement une meurtrière accomplie, elle était également une cavalière émérite. Le cardinal Ancellito s’étonnait de l’habileté avec laquelle elle conduisait sa monture sur les étroits chemins de montagne ; elle passait là où lui et ses deux gardes étaient obligés de mettre pied à terre. Il lui semblait pourtant que cette façon de faire n’était pas seulement un moyen de faire étalage de ses aptitudes : visiblement, la jeune femme cherchait à éviter la présence du nonce. Comme si elle craignait par avance les questions qu’il ne pourrait forcément que lui poser à un moment ou un autre.

Nous n’avons que fort peu évoqué la personne et la destinée du chevalier d’Agnan, monsieur Podane de Grime. A tel point que certains lecteurs, ayant omis par mégarde de lire le volume 1 ou n’ayant pas eu ce courage, pourraient croire que la belle princesse de Bagdad est encore célibataire tandis qu’elle s’avance sans le savoir vers son pire ennemi… D’un autre côté, ceux qui pourraient penser cela n’ont pas non plus été des lecteurs particulièrement attentifs puisque Podane part quand même accomplir une quête pour la sauvegarde de son fils, fils qu’il faut bien qu’elle ait eu avec quelqu’un et ce quelqu’un n’étant point le Saint-Esprit - qui avait bien d’autres choses à faire en ce temps-là – il fallait bien qu’elle fut passée entre les mains – et entre les cuisses – d’un mari.
Le chevalier d’Agnan, comme le savent les plus attentifs, était parti défendre ses terres gasconnes prises dans la tourmente des guerres contre les Albigeois. Cette défense était fort pénible au chevalier car, outre qu’il se languissait de sa chère épouse, elle l’amenait à risquer de se fâcher gravement avec une partie de son voisinage. Le sire Jean de Condom, esprit fort pénétrant et intrusif, cherchait à se préserver de la vérole cathare et était un des plus virulents à traquer celle-ci. Au contraire, messire Alfred de Lectoure avait adopté les nouvelles idées avec tout l’empressement d’un homme qui se disait partisan du progrès de l’esprit ; ses terres étaient devenues un refuge pour tous les bonhommes et parfaits de la contrée. Et tous ceux que Jean de Condom bousculaient hors de ses terres filaient aussitôt se mettre à l’abri sur celles d’Alfred de Lectoure, labourant au passage de leurs pas précipités celles du sire d’Agnan qui les séparaient.
Cette situation mettait donc le chevalier mal à l’aise. Lui qui étripait l’Anglois sans aucune remords, au point d’y avoir gagné ce surnom de Dark d’Agnan, ne se sentait pas capable de prendre un parti entre ceux qui martyrisaient les Cathares et ceux qui les protégeaient. Alors, il essayait de tenir la balance égale, faisant donner ses gens contre les Cathares lorsque ceux-ci venaient à commettre des dégâts trop importants sur ses terres, en massacrant quelques-uns lui-même si jamais il lui en prenait l’envie, mais leur donnant volontiers l’asile s’ils se montraient doux comme des agneaux et calmes comme Jean d’Ormesson. L’annonce du passage prochain d’un homme d’Eglise important par la Gascogne l’avait conduit à faire plus particulièrement diligence dans le sens des idées traditionnelles mais, soit que le nonce soit passé ailleurs, soit que le narrateur en ait décidé autrement, ses efforts pour se révéler utile à l’Eglise avaient été vains. Le sire Charles-Hubert d’Agnan avait donc compris qu’il avait agi fort mal envers les nouveaux croyants et entrepris de se faire pardonner en leur donnant – temporairement – accueil sur ses domaines. Il imaginait sans peine les reproches que lui ferait sa douce épouse pour son attitude. Son âme en fut de plus en plus troublée, il en perdit le sommeil, l’appétit et la clé de sa cave personnelle. Après consultation de l’abbé Nédiction, homme saint parmi les saints, il ne trouva de perspectives de Salut qu’en entreprenant un pèlerinage sur les reliques de sainte Brigitte de Laé au monastère d’Isaba en Navarre.
Mais la complexité de la situation politico-religieuse en Gascogne et de manière générale dans tout le sud du royaume de France amena le sire d’Agnan à effectuer ce pèlerinage tambour battant et cheval galopant plutôt qu’en usant ses genoux sur le pavé très mal joint de quelques vieilles routes romaines. Moyennant quoi il était fort près de rattraper la petite troupe du nonce Ancellito sur les pentes du col de Roncevaux, pentes que sœur Trisquelle, son os et ses compagnons abordaient par la face espagnole.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 7 Juil 2014 - 12:53

La nouvelle chute de la baronne avait été aussi douloureuse que la précédente mais du fait d’une solide constitution elle n’en avait gardé aucune séquelle grave. Au contraire, la claudication générée par la première s’était trouvée annulée par la claudication provenant de la seconde. Seul hic toujours fort sensible, elle avait encore la peau verte… mais un vert brillant désormais souillé de poussière grise.
Pour la première fois de son existence, quelque chose ressemblant à du découragement lui passa par la tête. Non seulement elle s’était faite gruger par O le troubadour, non seulement elle ressemblait à une sorte de lézard vertical mais en plus elle était incapable de trouver d’issue à tout cela. Même ses légendaires et éruptives colères ne parvenaient plus à s’exprimer et à constituer le combustible d’une révolte énergique contre l’adversité.
Elle se posa sur l’herbe, quasi ton sur ton, la tête entre les mains, les mains entre les genoux et les genoux où ils pouvaient.
- Qu’est-ce que je vais faire ? pleurnicha-t-elle. Je suis verte et ce n’est pas de colère pour une fois. Je ne sais pas où je suis et même le narrateur l’ignore. J’ai l’impression que je ne sers à rien dans cette histoire.
Les voies du Seigneur étant impénétrables et celles du narrateur étant en travaux, il convient de reconnaître que ce bilan était on ne peut plus rigoureusement fondé.

On était allé quérir le seigneur Tomasini Lombardo non loin de là à la criée aux poissons où il avait entrepris d’expliquer à la « terrienne » Katy toute la richesse halieutique de la Méditerranée. Escapade hautement éducative qui ne servait qu’à cacher à la vérité des pensées et des activités beaucoup plus coupables. D’ailleurs, à en juger par l’empourprement du visage du capitaine du port, il avait été interrompu alors que ses efforts étaient ardents et paroxystiques. En dépit de la légende fictionnelle rapidement établie par le seigneur, dame Katy et le petit messager qui les avait débusqués, le cardinal de la Plancha, qui en avait vu et vécu d’autres, ne se laissa pas abuser. Mais, après tout, il n’en avait rien à faire. Ce qui lui importait c’était de mettre hors d’état de nuire cette princesse Podane qui se trouvait être à ce qu’on lui avait dit justement sur place.
- Capitaine Lombardo, je m’en veux de vous avoir interrompu dans votre louable œuvre d’enseignement, fit de sa voix la plus onctueuse le cardinal.
- Je suis à vos ordres, éminence.
- Fort bien, je n’en attends pas moins d’un homme qui s’est donné à notre congrégation de toute son âme.
Le « de toute son âme » contenait le poison vipérin relatif aux activités que le capitaine Lombardo venait d’interrompre. Les engagements moraux, à supposer que les agissements de la congrégation de la Nouvelle Eglise eussent quelque moralité, devaient l’emporter sur les passions humaines fussent-elles les plus basiquement bestiales.
Le capitaine Lombardo le comprit fort bien et inclina la tête en signe de soumission. C’était bien ce que le cardinal attendait de lui : qu’il pliât sous le souffle de sa puissance.
- Vous avez, m’a-t-on dit, accueilli il y a quelques heures une dame qui se fait appeler Podane de Grime.
- La chose est exacte. On vous aura bien renseigné, éminence… Comme toujours…
- Que pensez-vous de cette dame ?
- Je n’ai eu le temps que d’échanger quelques mots avec elle mais sur ce que j’ai pu en juger c’est une femme fort honnête jetée dans l’aventure par un sort contraire et qui très dévotement a pris le chemin de la Terre sainte pour implorer le secours de notre Seigneur.
- Alors voilà bien la preuve que vous êtes et un sot et un naïf, capitaine ! Cette soi-disant princesse n’a d’honnête que l’apparence… Et encore, m’a-t-on dit, elle est d’une intense beauté qui atteste bien que ses origines sont douteuses. C’est une créature du Diable ! Et toute personne l’accompagnant ne peut que partager avec elle cette terrifiante origine.
Le seigneur Tomasini Lombardo blêmit. Il venait de chercher à s’accoupler avec un suppôt diabolique aux formes généreusement tentatrices. Mais pouvait-il le reconnaître face à son protecteur ?
- Que dois-je faire ? demanda-t-il en baissant la tête pour dissimuler ce trouble qui le blanchissait alors qu’un autre l’avait auparavant tout rougi de tentation.
- Vous assurer de cette créature et de ceux qui l’accompagnent. Les jeter dans la prison du port et les laisser moisir là jusqu’à ce que mon bon plaisir m’amène à me soucier d’eux.
- Mais ils ne pourront rester sous les verrous… Ils s’enfuiront en usant des pouvoirs infernaux dont Satan les a dotés… Déjà que…
- Déjà que quoi, capitaine ?
- Eh bien, l’arrivée de ces dames et de leur écuyer au port s’est déroulée dans des conditions fort épiques qui auraient dû…
- Qui auraient dû attirer positivement votre attention sur elles et vous conduire à vous en méfier ?... Allons, capitaine, c’est bien à cela qu’on reconnait les êtres d’exception, ils font des choses que le commun des mortels ne peut comprendre. Et seuls les gens au service du Seigneur sont capables de séparer le bon grain de l’ivraie. Voilà pourquoi je vous dis qu’il faut emprisonner sans tarder cette Podane et ceux qui l’accompagnent… Auriez-vous peur ? ajouta perfidement le cardinal.
- Pas le moins, rétorqua le capitaine avec une assurance si bien feinte qu’on l’aurait crue venue de Groupama.
Dix minutes plus tard, sous couvert de visiter les installations portuaires afin de s’ouvrir l’appétit, Podane, Katy-Sang-Fing et Philippa de Vivarais entraient dans une cellule crasseuse dont on ne tarda pas à les assurer qu’elles ne sortiraient que pour subir l’action du feu purificateur.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 8 Juil 2014 - 0:18

Il se faisait tard et Killian de Grime avait déjà décrété à plusieurs reprises qu’on n’irait pas plus loin. Là, il avait bien fallu se résigner à l’écouter. S’arrêter à mi-pente du col de Roncevaux n’était pas l’idée la plus stupide du monde : on y trouverait assez de fraîcheur pour échapper à la fournaise de l’été si sensible dans les vallées mais sans risquer de prendre froid au petit matin. Et puis, il y avait dans l’intérieur de ce virage une place suffisante pour s’installer sans perdre de vue l’os gigantesque qu’on s’escrimait à trainer depuis des jours et dont la présence, à défaut d’être devenue familière, était mieux acceptée.
- Les journées sont quand même monotones depuis que nous ne sommes plus confrontées aux attaques des Tados Unidos, soupira Bibor tout en regroupant des branches pour faire du feu.
Le chevalier de Grime haussa les épaules sans répondre. La versatilité de son écuyer n’avait d’égal que son goût pour les râleries. On aurait continué à subir des attaques en règle qu’il s’en serait plaint avec la même énergie vigoureuse et pesante.
- Moi je pense que cela ne durera pas…
- Et peut-on savoir ma mère ce qui vous conduit à une telle analyse de la situation ? Auriez-vous acquis quelque science de la guerre au cours de nos aventures ?
La mère supérieure se contenta de montrer les quatre cavaliers qui surplombant leur position les regardaient avec une attention on ne peut plus suspecte.
- Et alors ?! fit Justin Bibor. Ils n’ont peut-être jamais vu d’os de cette taille…
- Ou un chariot chargé d’autant de malles pleines de pièces d’or et d’argent, poursuivit ben Gali al-Zotto qui parlait rarement mais toujours pour dire quelque chose de sensé.
- Criez le donc plus fort, rouspéta Bibor… Cela les fera venir et cela me permettra de dérouiller mon épée qui s’ennuie tristement depuis deux jours.

- Eminence, nous avons recueilli des rescapés du naufrage de la mi-journée.
- Et que voulez-vous que cela me fasse ? éructa le cardinal de la Plancha en plongeant son morceau de viande dans une sauce aux épices comme seules les villes portuaires de Méditerranée pouvaient en produire.
- Peut-être qu’ils pourront vous renseigner sur les prodiges réalisés par la supposée princesse et ses amis.
Le cardinal de la Plancha s’apaisa tout aussi vite qu’il était entré en colère. Sur l’échelle de Richeterre qui permettait de mesurer et de graduer les impétuosités humaines, il oscillait entre 1 et 7 en permanence pouvant verser dans la douce réprimande comme dans l’apostrophe krakatoesque.
- Voilà qui est bien pensé, capitaine… J’ai eu quelques doutes à votre endroit mais vous avez assez d’esprit pour prouver qu’ils étaient infondés. Vous êtes en train de mériter votre élévation dans le corps des gardes de sa sainteté.
Comblé par une telle perspective, Tomasini Lombardo en rajouta ce qu’il n’aurait point fait s’il s’était appelé Maxwell.
- Le plus vindicatif d’entre eux se dit un ancien bailli du roi de France, Philippe le second.
- Un bailli du roi de France ? Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?...
- Je ne sais, éminence… Les discours qu’il tient sont confus et si semés d’injures et d’insultes que mon interprète n’ose point me les traduire dans leur crudité.
- Peut-être que ces crudités ne sont que des salades ? avança le cardinal. Il n’est peut-être pas plus ancien bailli que je ne suis producteur de truffes.
- Sans doute, monseigneur… Sans doute… Dois-je alors le faire exécuter sur l’heure au nom de votre justice ?
- Cela pourrait être judicieux…
- Il semble pourtant être fort remonté contre ladite princesse et ses amis.
- Remonté comment ?
- Comme un cocu suisse !
- Voilà qui est intéressant ! Pourquoi ne le disiez-vous pas ?...
- Parce que j’ignorais que cela put être important… s’excusa le capitaine Lombardo.
- Mais tout est important, capitaine, dès lors que les diaboliques desseins du Malin peuvent être mis en échec.
- Certes…
- Comment se nomme ce bailli ?
- Il dit s’appeler Enguerrand d’Ognon, ancien bailli d’une cité appelée Montargis.
- Je la connais… C’est une petite ville sans grand intérêt si ce n’est qu’on y trouve une jolie abbaye au bord de l’eau dédiée à sainte Denizote. Un château assez quelconque, des habitants querelleurs et gratinés… Un peu cucul la praline si vous me passez cette expression triviale.
- J’aimerais bien vous la passer, éminence, mais je ne l’ai pas sous la main…
- Eh bien ce n’est pas grave, nous nous en passerons. Allez me quérir ce fou furieux, histoire que nous puissions voir si le secours de la vraie Eglise pourra l’apaiser et le ramener dans le droit chemin, c’est-à-dire le nôtre.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 8 Juil 2014 - 10:16

Le problème lorsqu’on se met en tête de réécrire l’histoire en mettant les mains dans le cambouis du temps, c’est qu’on se trouve face à des situations plus que paradoxales. Ainsi, parce qu’il avait reculé jusqu’au jour de l’élection pontificale pour refuser la tiare qu’on lui promettait, le nonce Carlo Ancellito connaissait le déroulement alternatif des événements. Parce qu’elle avait fait un bond dans le futur avant cette réorganisation des fuseaux horaires temporels, Melba de Turin avait gardé souvenance des faits qui s’étaient produits dans l’autre continuum spatio-temporel. Tous deux connaissaient donc et reconnaissaient sans difficultés et Killian de Grime et sœur Trisquelle et même ce faquin de Justin Bibor avec lequel Melba de Turin avait folâtré dans une auberge de Montargis. Bien évidemment la situation était toute autre du côté des accompagnateurs de l’os de « Dine Aux Aur ». Pour eux, ceux qui les dominaient de deux lacets bien serrés étaient de parfaits inconnus et, sincèrement, si vous aviez été à leur place beau lecteur et forte lectrice (et l’inverse est aussi vrai), vous auriez vous aussi eu quelque inquiétude à voir deux hommes en armes encadrer un homme d’Eglise et une beauté fatale qui paraissait tout droit sortie des enfers dans sa longue tunique rouge bardée de plaques de fer.
- Sortons nos armes, commanda le seigneur Killian. Ils verront bien que nous ne sommes pas gens disposés à nous laisser plumer et passeront sans doute leur chemin.
- Et s’ils ne passent pas, nous pourrions, nous, reprendre notre route pour éviter le combat.
Killian de Grime ne releva pas la contradiction. Dix minutes plus tôt, ce même Justin Bibor regrettait de ne plus avoir à se battre mais, face au risque de combat, il préférait prendre la poudre d’escampette.
- C’est trop tard de toutes les manières, fit sœur Trisquelle. Ils se sont remis en mouvement.

Surprise était un mot trop faible. Consternation était encore trop délicat. Stupéfaction aurait pu à la rigueur convenir mais la réalité allait bien au-delà. Vous l’aurez compris, il est bien difficile de traduire d’un mot le sentiment de nos trois héroïnes lorsque la porte lourde et grinçante - comme il se doit - de la prison du port d’Ostie se referma sur elles et qu’on leur annonça leur passage prochain à Grill service en qualité d’attraction principale.
- Qu’avons-nous fait ? demanda Katy ses beaux yeux embués d’une brume de larmes.
- Que n’avez-vous pas fait ?! répliqua Philippa toujours prompte à chicaner Katy-Sang-Fing comme s’il y avait entre elles une rivalité sournoise pour obtenir la considération exclusive de Podane.
- Quoi ?...
- Vous avez dû déplaire au capitaine Tomasini et c’est sur nous trois qu’il reporte désormais toute sa colère et sa frustration.
- Mais enfin, ce n’est pas ma faute si on est venu lui annoncer l’arrivée de ce cardinal de la Mancha ou je ne sais trop quoi…
- Oui, je suis désolée d’avoir à vous le dire ainsi, Philippa, mais vous allez trop loin… Il ne peut y avoir de liens entre les élans de notre amie et cette invitation fort peu franche à visiter cette cellule pouilleuse.
- Vous avez raison, il n’y a pas de liens… Car on a oublié de nous enchaîner à la paroi… Mais c’est bien la seule absence de liens que je veux bien concéder, répliqua Philippa. Pour vous, créatures fines et délicates, la prison c’est une découverte… Pour moi, c’est une redécouverte et je dois vous avouer que c’est un plaisir dont j’espérais très sincèrement me priver jusqu’à la fin de ma vie terrestre.
- Il ne peut s’agir que d’une erreur, poursuivit Podane dont la volonté de temporiser était manifeste.
- Vous avez raison, princesse !... Une regrettable erreur… Il doit se trouver sur le port d’Ostie trois autres belles dames arrivées aujourd’hui par bateau du royaume de France et auxquelles le capitaine Tomasini Lombardo avait promis le souper ce soir.
L’argumentation virulente de Philippa de Vivarais avait le mérite de ne pas porter le flanc à la critique. Aucune de ses deux camarades de cellule ne s’y risqua. On entendit juste la petite voix plaintive de Katy-Sang-Fing murmurer :
- Mais alors ? Qu’allons-nous devenir ?


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 9 Juil 2014 - 8:30

La question de Katy-Sang-Fing était quasiment la même que celle que se posait la baronne de Saint-Dieu. A la différence près que celle-ci la formulait au singulier quand Katy la prononçait au pluriel. Anne-Charlotte-Romane, puisqu’il faut parfois se résoudre à l’appeler par son interminable prénom, arpentait fiévreusement la campagne proche de là où elle était tombée en attendant qu’une idée lumineuse vienne éclairer son indécision. Rentrer ou ne pas rentrer sur ses terres ? Telle était la question qu’elle formulait tout en regardant dans les yeux le crâne d’un corbeau qui, l’ayant suivi de trop près en attendant qu’elle s’effondre, l’avait payé de sa vie en étant désintégré par un rayon vert jailli de la bague magique de la baronne.
C’est alors qu’elle entendit des pas heurter fébrilement le tapis de marbre herbeux du sentier.
Quelqu’un venait !...
Quelqu’un qui, se croyant seul, accompagnait sa marche de chansons niaises à faire peur.
- Ventre Saint-Gris ! jura la baronne. C’est le Seigneur qui me fait un signe pour me dire qu’il m’a repris sous son aile ! C’est ce gredin de O !

La prise de contact se fit sous l’empire de la méfiance et non comme une restauration de relations cordiales. Le nonce avait prévenu Melba de Turin qu’elle ne devait rien faire qui put provoquer la petite troupe et son vindicatif chef.
- Bonsoir, mes fils… Bonsoir, ma mère…
Evidemment, sœur Trisquelle - dont l’intelligence vive ne se dissolvait jamais dans l’alcool vu que sa tempérance légendaire l’amenait à ne boire que de l’eau – releva ce qui avait échappé aux autres.
- Pardon, monseigneur… Comment savez-vous que je dirige une communauté monastique ?
- Sans doute de la même manière que vous venez de me donner du monseigneur sans savoir qui je suis, répondit habilement Carlo Ancellito.
- Je ne crains point de vous humilier si je fais remarquer que votre apparence, sans être forcée ni ostentatoire, n’ait point celle d’un humble prêtre de notre religion mais bien celle d’un puissant membre de notre Eglise…
- Ne craignez point, ne craignez point… Mais si j’ai trouvé en vous une dignité suffisante pour vous honorer de la distinction d’abbesse c’est qu’elle irradie de vous… Tout comme votre aisance à manier habilement la langue atteste que vous êtes dame de grande culture et propre à pouvoir j’en suis certain éclairer les mystères de l’Univers de la lumière de votre esprit.
- Qu’est-ce qu’ils racontent ? Je n’y comprends rien, chuchota Bibor à l’oreille de son maître. Faut-il que je tire mon coutelas pour couper le sifflet à ce beau parleur ?
- Sûrement pas !... Ils sont juste en train d’échanger des amabilités…
- Eh bien, seigneur Killian, ils pourraient le faire d’une manière plus claire de façon à ce que les pauvres hères tels que moi puissent suivre… J’ai l’impression d’écouter un sermon du curé d’Harté qui, le dimanche, vient parfois en notre paroisse et baragouine en latin des choses que ni moi, ni mes semblables ne comprennent. Raison pour laquelle nous nous dépêchons de pêcher puisque nous ne savons point ce qu’il nous est interdit de faire pour ne point déplaire à notre Seigneur.
Ce long monologue, même chuchoté, ne passa pas inaperçu de Melba de Turin qui, par réflexe, posa ses mains sur le manche des couteaux glissés sur les côtés de sa selle. En réaction à ce geste tout aussi flagrant pour qui savait voir, Killian resserra son emprise sur le pommeau de son épée Rafarinade. Pendant ce temps, comme si toute cette agitation discrète qui précède les batailles leur était invisible, Carlo Ancellito et mère Trisquelle continuaient à faire assaut de petites phrases joliment martelées sous le double burin de la culture et de la rhétorique oratoire.
- Ma mère, mes fils, permettriez-vous que nous nous installions pour la nuit auprès de vous ? Il n’y aurait qu’un seul feu à faire et cela réduirait les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère.
Le lecteur pourra à bon droit s’étonner de cette précaution écologiste de la part du nonce Ancellito mais le narrateur, dans sa grande magnanimité, lui rappellera qu’ayant chevauché plusieurs heures aux côtés de Melba de Turin, l’homme d’Eglise n’avait pu s’empêcher de la questionner sur ce futur qu’elle avait découverte et qui l’avait marquée au point de la ramener dans le camp des gens bien.
- On n’aime pas les étrangers ! répondit Killian de Grime. Ils ne sont là que pour voler les honnêtes gens.
Cette vision des choses n’était, elle, pas le résultat des révélations de Melba de Turin sur la France du XXIème siècle, preuve s’il en est que la xénophobie est un sentiment ancré dans les tripes des hommes depuis au moins le Moyen Age. Mais passons, il n’est point temps de mener une analyse sociologique propre à permettre à nos gentilles lectrices d’entrer à la rentrée prochaine en classe de sciences politiques.
Melba de Turin, face à l’insulte, tira carrément deux couteaux dont les lames acérées lancèrent des éclats meurtriers sous la lune ardente d’une nuit jusqu’alors fort calme.
- Paix, mes enfants ! Paix ! lança le nonce. Nous sommes du même camp et puisqu’il faut vous en convaincre, laissez-moi venir m‘incliner devant la sagesse et le savoir de mère Trisquelle, la vaillance du seigneur de Grime, le dévouement du jeune Justin Bibor et…
- Et moi je compte pour du beurre ?... fit ben Gali al-Zotto
- Sans doute que non, mon fils à la vêture si étrange, mais je n’ai point le plaisir de vous avoir déjà encontré…
- Moi si ! intervint Melba de Turin… Vous êtes celui qui tuera le cardinal dans quatre jours.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 9 Juil 2014 - 21:39

Ici on s’arrête un petit peu, le temps de remettre les choses en place. Une baronne toute verte, des héroïnes en prison, un os baladeur, un cardinal romain en sursis, une meurtrière repentie, des méchants en position de force, un écuyer râleur, une abbesse rabaissée et un chevalier sur le retour, voilà ce que nous avons en rayon au moment d’en venir à un de ces tournants que seules les histoires fantastiques peuvent fournir.
Au cours de la nuit qui suivit cette journée si hautement mouvementée, un vent du sud lourd de sables et de poussières ocre se leva sur les côtes d’Afrique et se déchaîna sur toutes les contrées du nord de la Méditerranée. Un vent infernal, rendant fou les plus sages, décornant les cocus et repoussant au lendemain toute possibilité d’entreprendre quoique ce soit.
La baronne de Saint-Dieu demeura donc à une courte distance de O le troubadour sans pouvoir véritablement le regarder dormir.
Ben Gali al-Zotto que l’idée d’assassiner un dignitaire chrétien avait effarouché n’osa pas s’enfuir à cheval comme il en avait formé le projet.
Dans leur prison, Podane, Katy et Philippa se contentèrent de verser quelques larmes sur leur liberté perdue tandis que Mi-Mai dans la sienne fracassait ses poings sur les murs en espérant les faire choir.
Rien ne se fit donc au cours de cette nuit venteuse et poussiéreuse qui dura en fait quatre jours.
Et lorsque le vent tomba, quelque chose avait changé dans l’ordonnancement du monde. Quelque chose qui ne fut pas perceptible immédiatement mais qui s’imposa peu à peu aux différents protagonistes de ces quêtes mêlées.
Invoquée par un trouble magicien, une puissance nouvelle avait posé le pied sur les terres de l’Occident. Son territoire habituel se situait quelque part à l’intérieur de la Terre, là où les roches sont liquides et brûlent en rougeoyant.
Le Diable en personne s’invitait au festin du grand partage du monde.
Et c’était le genre de convive à ne pas accepter de partager quoi que ce soit avec quelqu’un d’autre.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 12 Juil 2014 - 20:09

LIVRE II

L’ENFER SUR TERRE



CHAPITRE I
Ca tend vers l’infini

Lorsque le vent tomba, quatre jours avaient donc passé. Quatre jours hors du temps qui ne laisseraient aucune marque dans le marbre d’une chronologie. Ils n’avaient existé pour personne et si chacun avait vieilli de quatre jours, aucun être humain n’en avait pris conscience.
Sauf le Diable bien évidemment et quelques-uns des suppôts qu’il avait emmenés avec lui vers ce monde qu’il entendait conquérir enfin de manière définitive.
Il serait sans doute préférable pour le lecteur d’avoir une description précise de ce personnage si connu et pourtant si rarement rencontré… Ne serait-ce que pour le reconnaître et s’en méfier s’il venait à le rencontrer… Hélas ! 666 fois hélas ! La Créature qui dominait les Enfers était plus que difficile à cerner… Et pas parce qu’elle avait le même tour de taille que Démisseroussos, le marchand grec qui occupait la cellule voisine de la princesse Podane dans la prison du port d’Ostie.
La Vérité – la seule qui compte, celle avec un « V » majuscule – était que le Diable ne ressemblait à rien à force de pouvoir ressembler à tous. Son côté protéiforme rendait impossible toute identification aisée par le commun, voire par le propre, des mortels : lorsqu’on en venait à se dire « bon sang ! c’est le Diable ! » il était généralement trop tard. Alors, nous savons bien que des esprits mal informés font courir des rumeurs selon lesquels on le reconnaîtrait à des détails indubitables comme des pieds fourchus, une odeur de souffre ou des oreilles en pointe… Balivernes !... C’était peut-être valable au début des temps mais le Diable, comme tout esprit évolué, était capable d’apprendre de ses erreurs. Point de pieds fourchus, il portait toujours de hautes bottes ! Point d’odeur de souffre, il empestait l’eau de Cologne qu’il faisait venir de Munich par esprit de contradiction ! Point d’oreilles en pointes, il enfilait régulièrement une grande toque de laine à la façon des marchands opulents des grandes villes d’Italie ou de Flandre. Donc rencontrer un inconnu portant des bottes et une toque tout en puant l’eau de Cologne pouvait fort bien être un signe évident de présence du Démon suprême… A moins qu’il ne s’agisse d’un voyageur frileux et s’étant inondé de parfum pour faire oublier qu’il ne s’était point lavé depuis un bon mois… Comment savoir ?... Et puis, de toutes les manières, le temps de se dire que c’était peut-être le Diable, il était déjà trop tard !...
La LPDH (Ligue de Protection Des Hommes) me demande à l’instant si le Diable est forcément un homme. Voilà une question qui est pertinente. Si on a beaucoup glosé sur le sexe des anges, si des ligues féministes ont milité pour défendre l’idée que Dieu était peut-être une femme, personne n’a jamais sérieusement envisagé d’affubler Lucifer d’une paire de seins bien bombés. Faux débat en fait car le Diable peut prendre toutes les apparences, masculines comme féminines, et même s’il le veut hermaphrodite, androgyne, animale ou végétale (et même un mix e tout ça s’il a vraiment la tête ailleurs). Donc, nous aurons du mal à identifier ce sinistre personnage lorsqu’il se présentera à nous. En revanche, il sera aisé de mesurer sa triste influence sur les humains et, plus particulièrement, sur la destinée de nos héros qu’ils soient encore en Espagne ou emprisonnés en Italie.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 24 Juil 2014 - 22:40

L’aube s’étirait sur le col. Et il ne s’agissait pas d’un problème de déformation au lavage sur un vêtement sacerdotal exposé à une eau à trop forte température.
Après quatre journées de vent fou, le soleil daignait enfin reparaître sur l’horizon. Un soleil atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur.
- Qu’est-ce que ceci ? questionna Justin Bibor toujours avide de comprendre ce qui lui faisait peur.
- Une aurore ratée, lui répondit sœur Trisquelle en finissant de vérifier les attaches de l’os qui allait devoir franchir le col à l’as le col une route en S sans heurter les us d’ici.
- Un signe inquiétant, poursuivit le nonce Ancellito. L’ordre du monde semble perturbé. D’abord ce vent, ensuite ce soleil atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur.
- A quoi pensez-vous, votre éminence ? demanda la mère supérieure qui avait compris qu’elle avait affaire avec le cardinal à un esprit cultivé et formé aux meilleures écoles.
- Qu’il est vain de poursuivre ma route vers le sud !... Si le vent a soufflé vers le nord, c’est que c’est là-bas, de l’autre côté du col que se trouve la plus grande des menaces.
- Vous voulez que nous rebroussions chemin ! s’exclama Melba de Turin.
- Mon destin n’est-il point de me faire trouer la panse demain de ce côté de la montagne ?
- Je vous l’ai prédit !...
- Or donc, si je ne vais point plus loin, je serai sauf et je pourrais me consacrer à ce mystère dont je pressens qu’il met en danger les bases de notre monde et…
Le nonce ne termina point sa phrase. Il se sentit renversé sur le sol par une bourrade énergique. La dernière chose qu’il vit avant de se retrouver le nez dans la poussière fut une lame recourbée qui griffait le vide là où se trouvait une fraction de temps plus tôt son pauvre cou de pêcheur.

- C’est étrange… On dirait que l’aurore a été ratée, fit la baronne de Saint-Dieu. La fauvette tango ne chante pas, la mésange épostatique fait du surplace, la corneille ne baille plus et le soleil… Eh bien, le soleil est atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur.
Le lecteur avisé, la lectrice qui aura levé le nez de la marmite de soupe qu’elle regarde mijoter doucement à feu vif, n’auront pas manqué de remarquer que partout c’était la même constatation. Le soleil était étrange en son lever. Atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur.
Alors, quoi ?
Une éclipse qui aurait été oubliée dans l’éphéméride éclairé de dame Evelyne du Dalhia ?
Un phénomène astrophysique incompréhensible pour les savants de l’époque, même pour les éminents frères Bogue d’Anoff, spécialistes des phénomènes pas très normaux à l’université de Bologne ?
Une tempête solaire de force 10 à laquelle aucun scientifique de l’époque n’avait pris le temps de trouver un nom cul-cul comme Xynthia ou Melinda ?
Rien de tout cela bien évidemment… Lecteur avisé, lectrice dans le potage, vous l’avez tous deviné. Il s’agissait là des premières manifestations de la présence sur Terre du Diable en personne. Des manifestations pour tous.
Contrairement à l’opinion du nonce Ancellito, cette aurore ratée avec son soleil atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur, on la vit aussi bien sur les pentes de l’Aventin qu’au pied du Saint-Sépulcre, sur les côtes d’Irlande comme sur les berges du Danube, sur les tours naissantes de la cathédrale de Chartres comme au fin fond de la froide Patagonie où messire de Pagny cherchait encore à échapper aux agents de la dîme épiscopale. Le seul endroit d’où on ne vit point ce soleil atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur, fut un petit village des Corbières situé sur un éperon rocheux. Là bas, à Bugarach, on attendait l’arrivée imminente de petits hommes verts, en conséquence de quoi on ne regardait pas le soleil mais la planète Mars qui, elle, descendait sur l’horizon sans freiner aux carrefours.
Et donc ? Et donc ? Et donc ?
Le gentil narrateur vous sent fébriles, chers lecteurs, chères lectrices. Fébriles et le nez humide si ce n’est coulant. Attendant que coule de mes lèvres jusqu’au parchemin de mes mains le comment du pourquoi de la chose et surtout… Surtout ! Le nom de la personne malavisée qui appela ainsi le Diable sur Terre ouvrant du même coup une autoroute vers les Enfers.
Eh bien, sachez que je ne narre pas aux personnes qui ne sont pas capables de retenir la goutte qu’ils ont au nez et qui pourraient me refiler leur fièvre, fièvre pouvant être fatale à une époque où les antibiotiques ne pouvaient être automatiques faute d’avoir été inventées.
En conséquence, il vous faudra patienter… Mais si vous pensez avoir une idée, vous pouvez participer à notre grand jeu pour gagner une voiture à pédale d’une valeur de 5000 euros ou un des 200 cadeaux GIFI mis en jeu dans ce jeu auquel vous pouvez jouer puisque c’est un jeu. Donc, soit vous appelez le 66 666 666 à l’heure des repas, soit vous faites le 36 15 code CMALIN et vous répondez à notre question de sélection : Qui a appelé le Diable à venir sur Terre ? Réponse 1 : Paul Préboist – Réponse 2 : le troubadour O. Modalités de remboursement accessibles avec un appel surtaxé au 00 01 02 03 04. Règlement déposé à l’étude de maître Rioux à Tours.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 1 Aoû 2014 - 17:25

L’existence de ben Gali al-Zotto aurait dû prendre fin lamentablement sur les pentes du col de Roncevaux, fauché en plein vol par le poignard avec lequel il avait essayé de tuer le nonce Ancellito. Il ne dut son salut qu’à la promptitude avec laquelle le seigneur Killian arrêta le bras de Melba de Turin qui s’apprêtait à frapper.
- Pourquoi faut-il qu’on empêche Melba de faire justice ? rugit la lionne vengeresse.
- Parce que cet homme est innocent ! répondit le chevalier en dressant son vaste poitrail entre l’interprète de feu l’émir et le poignard de la tueuse en rage.
- Innocent ?! Tout le monde l’a vu lever ce couteau et vouloir en frapper son éminence.
- Tout le monde l’a vu… Et même lui s’est vu le faire… Sans rien pouvoir y changer… Son esprit ne lui appartenait plus.
- Que nous chantez-vous là, mon fils ? demanda sœur Trisquelle. Vous n’avez point fait autant de sentiments pour ce pauvre émir pour lequel vous n’avez pas fait le maximum.
- Regardez les yeux de notre ami… Ce sont des yeux de fou… Des yeux vides comme le sont les grandes étendues de la Brenne quand vient la fin du jour… Des yeux pratiquement sans vie… Et vous, vous alliez trancher ce dernier fil ?
- Vous m’étonnez, mon fils, fit sœur Trisquelle. Vous voici soudain devenu moins brutal et plus sensible… Comme si une transformation insensible s’était opérée en vous et vous…
La mère supérieure n’alla pas plus loin. Une force inconnue s’empara d’elle et, sans qu’elle pût contrôler quoi que ce soit, elle se mit à lever alternativement les genoux en scandant de manière saccadée chacun de ses mouvements. En même temps, Melba de Turin, laissant choir à terre le couteau dont elle comptait bien larder l’interprète cordouan, vint se lover contre le nonce Anceliito et entreprit de le mordiller amoureusement dans le cou.
De ce qu’il advint ensuite, nous ne pourrons en faire ici le récit compte tenu que les acteurs de ce ballet étrange où les personnalités semblaient soudain s’inverser s’abstinrent par la suite d’en parler plus en détail.

Dans la prison du port d’Ostie, les quatre journées passées sous l’emprise du vent fou n’avaient laissé aucun souvenir aux trois drôles de dames. Elles eurent donc l’impression d’émerger d’un simple somme lorsque la porte de leur geôle s’ouvrit brusquement et que le capitaine du port leur ordonna de sortir sans tarder.
- Que se passe-t-il ? demanda Katy-Sang-Fing.
- L’envoyé du pape est reparti brusquement il y a une heure. Sans rien dire, sans donner de nouveaux ordres vous concernant… Je ne suis qu’un ambitieux notoire mais je ne me sens point de maintenir trois douces hirondelles en cage plus longtemps. Partez ! Nous dirons que vous avez péri dans l’incendie de la prison.
- Mais la prison n’a pas brûlé ! s’exclama dame Philippa.
- Point encore ! rétorqua le capitaine en jetant sur la paille humide la torche qui l’avait guidé au milieu du couloir sombre.
La paille, bien qu’humide comme dans tout bon cachot qui se respecte, s’enflamma instantanément.
- Sortez ! commanda le capitaine Tomasini Lombardo… Cette prison était trop vieille de toute manière. Ce sera une bonne chose qu’on nous en construise une nouvelle.
Les trois camarades de quête sortirent d’un même mouvement… Ce qui entraina quelque embouteillage au niveau de la porte et du triangle de Roquencourt.
- Juliano Césari est parti libérer votre écuyer. Ils vous attendront devant la taverne du loup blanc.
- Et où est-elle cette taverne ? demanda la princesse Podane.
- Vous la trouverez… Elle est très connue.
Les flammes, la fumée, trouvaient dans cette vieille prison putride tout ce dont elles avaient toujours rêvé pour faire le coup de feu. Le brasier enfla de manière exponentielle tandis que nos trois amies prenaient la tangente avant d’être intoxiquées jusqu’aux sinus par l’âcre nuée noire. Il n’y avait plus de temps à perdre.
- Vous avez vu le soleil, lança soudain dame Katy. On dirait qu’il est atone, vide de lumière, comme mangé de l’intérieur…
- Oui… Et alors, répliqua dame Philippa. Ca change quoi ?
- Si j’en crois un grimoire que j’ai lu dans le prieuré saint Troufignon à l’angle sud-est de mes terres, c’est signe que le Diable est descendu sur Terre.
- Descendu sur Terre ?!… Mais si tel était le cas, il viendrait des Enfers et monterait plutôt, observa la princesse.
- Peu importe le sens de son voyage ! Le fait est là… Ce monde va devenir infernal… Et d’ici peu, plus rien ne sera comme avant. Les innocents sombreront dans le stupre et la fornication, les méchants se feront moutons… Tout sera cul par-dessus tête… Et le vice versera…
- Et qu’y pouvons-nous ? Que disait là-dessus ce fameux grimoire ?
- Je ne sais, princesse… Les rats en avaient mangé la moitié… La moitié finale…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 3 Aoû 2014 - 9:51

Même si elle pouvait apparaître comme vivant une vie étriquée et confinée sur ses terres de la Brenne, un peu en modeste « précurseuse » de George Sand, autre baronne célèbre du coin, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait beaucoup étudié. Ses maîtres avaient eu la férule lourde, raison pour laquelle elle avait été contrainte d’en changer souvent n’ayant eu longtemps aucun scrupule à appliquer sur eux les méchants tours qu’ils lui avaient appris. En observant le troubadour O prostré longtemps devant son luth, il lui revint en tête les enseignements musicaux de messire Barbe l’Ivien, un trouvère de passage en Brenne, qui avait – vainement – essayé de lui apprendre les subtilités du canto occitan et du canto nakelamour, sa version d’au-dessus de l’Escaut. Que disaient-ils ces enseignements ? Eh bien qu’un jour venu, le musicien sentait sa plume se dissoudre dans l’habitude, que son esprit se faisait sec et que ses doigts ne couraient plus sur les cordes du luth que pour y retrouver des notes déjà mille fois connues. Il avait alors tendance à délaisser son état et à se faire simple paysan, enfilant la blouse de l’ouvrier des champs. En conséquence de quoi, maître Barbe l’Ivien appelait ça le coup de blouse.
Tel semblait l’état du troubadour, trop conscient soudain de ses insuffisances et des limites de son art. Elle s’en serait bien moquée et lui aurait fait incontinent sa fête pour les avanies multiples qu’il lui avait fait subir si elle n’avait constaté que cette prostration n’était point banale. O avait les deux bras étendus devant lui dans une sorte d’incantation servile et, entre les doigts de sa main gauche, il tenait l’aiguille maudite.
- Malheureux, qu’as-tu fait ? s’écria la baronne en jaillissant de derrière son fourré.
- Hélas ! Baronne, hélas ! fit le troubadour sans s’étonner le moins du monde de la présence en ces lieux d’une Anne-Charlotte-Romane verdâtre et couverte de poussière.
- Mais encore ?!... Tu es toujours là à faire des manigances pour obtenir la gloire et tu n’as plus ni dieu, ni maître, ni amis. Qu’as-tu donc manigancé cette fois-ci ?
- Rien, baronne… Je vous le jure…
- Promesse de Gascon, messire d’O !... Je n’y crois plus et depuis longtemps… Et quand bien même tu me dirais que le Diable joue quelque rôle dans tout ceci, je ne te croirais pas.
- Hélas ! Baronne, hélas !...
- Quoi ?! Toi aussi, tu as eu commerce avec ce mécréant sulfureux ?... N’avais-tu pas vu dans quels tourments m’avait laissé ma dernière négociation avec lui ?... Veux-tu donc perdre l’usage de ton âme en te donnant à lui ?
- Je ne lui ai rien donné, baronne… Rien… Si ce n’est je crois l’occasion qu’il attendait de prendre enfin pied sur cette terre pour en prendre le contrôle…
- La belle affaire ! Et qu’as-tu fait pour cela ?
- J’ai défié Dieu en brandissant vers lui l’aiguille foudroyée… Je l’ai défié de me prouver que j’étais bien cet incapable qu’il s’ingéniait à faire de moi…
- Et en défiant Dieu, Satan a rappliqué… Comme ça ? D’un seul coup ?...
- Et pourquoi n’aurais-je point saisi cette occasion ? Puisqu’elle m’était offerte…
La voix brûlante et sépulcrale avait jailli de la gorge du troubadour sans que celui-ci en ait pris véritablement conscience. Il roulait des yeux effrayés de sentir s’établir en lui cette puissance infernale qui le consumait.
- Parce que ton royaume est ailleurs, Satan ! répliqua la baronne… Et qu’ici, il y a déjà assez de perturbations humaines sans que tu viennes y mettre en plus ton grain de soufre.
- Cela ne te suffit pas d’avoir viré au vert, tu veux que j’en rajoute pour solder le vieux contentieux qui nous oppose ?
- Tu n’es déjà pas de taille à affronter Dieu… Alors, imagine, cinq Dieux !... répliqua la baronne en s’efforçant d’envelopper sa bravitude sous un voile d’ironie.
- J’ai le pouvoir sur les âmes, la tienne mise à part… Je peux lever une armée d’esprits et de corps sous contrôle pour t’anéantir… Tiens, regarde, ce qu’il en est de certains de tes amis en ce moment sur les pentes du col de Roncevaux…
Le corps du troubadour s’agita, traçant dans l’air des rectangles de plus en plus vastes jusqu’à ce qu’une image nette s’établisse en flottant dans l’air. Ce que vit la baronne l’édifia et l’horrifia en même temps.
- Faites cesser cette abjection ! Tout de suite !...
- Pourquoi le ferais-je ? Qu’offres-tu en échange ?
La baronne avala sa salive avec difficulté et, effarée par les mots qui sortirent de sa bouche, répondit :
- Moi !...


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 3 Aoû 2014 - 20:41

Sur les pentes du col de Roncevaux, la tournure des événements prit enfin un tour plus paisible après que la baronne de Saint-Dieu eut offert le sacrifice de sa puissance au souverain des Enfers. Tout le monde émergea de la transe mauvaise que Satan avait suscitée dans leur âme et, sans mot dire, on décida de ranger tout cela au rayon des cauchemars dont on ne parlerait jamais. Raison pour laquelle le narrateur, quoique généralement bien informé, n’a rien de précis à dire là-dessus se contenant d’offrir un peu de broderie à un vide saisissant. La seule à oser proférer un propos dans ce silence morbide fut sœur Trisquelle qui constata froidement :
- Qu’est-ce que j’ai mal au genou !

Tabarlo Tabarli avait été requis pour emporter à bord de sa galère multicoque les trois dames évadées et leur fidèle écuyer. Il n’avait pas été question de deniers crétois pour payer le prix du passage mais d’une vague compensation que notre XXIème siècle dirait machiste : pendant que la marin marinerait, les femmes vaqueraient au nettoyage du pont et à la confection des repas. Pour Tabarlo Tabarli, prendre la mer était encore mieux que prendre femme : la mer au moins ne criait pas.

Ignorant encore que ses proies avaient pris le large – au sens propre comme au sens figuré – le cardinal de la Plancha dégustait un repas qu’on oserait qualifier de pantagruélique si le terme n’était pas un anachronisme impossible à admettre en des pages d’une telle qualité. A sa table, deux innocentes vierges et un homme à la mine patibulaire (mais presque) qu’on reconnaîtra même sans l’avoir décrit comme étant Enguerrand d’Ognon. Reposé, rasé de frais, ayant échappé au naufrage de sa galère, l’ancien bailli souhaitait plus que tout retrouver les jouissances d’une vie normale de puissant. Raison pour laquelle le cardinal, ayant appris la détestation du naufragé pour tout ce qui portait le nom de Grime, avait pris bien soin de lui offrir les douceurs du palais avant celles de la chair.
- Ainsi donc, vous fûtes capturé, razzié, recapturé, évadé, repris, mutiné…
- Tout ceci, éminence… Mais pas forcément dans l’ordre que vous énoncez.
- Et derrière tous ces tourments, une seule main… Celle des Grime…
- Il ne serait pas honnête de le prétendre… Mais, à la base, au tout début, à l’instant premier de toutes ces mésaventures, il y a les troubles agissements de Killian de Grime et de sa nièce au si moche minois…
- Moche minois ?... Le capitaine Lombardo me l’a au contraire décrite comme particulièrement belle…
- Belle ?... Et son haleine de putois ?! Elle suffirait à tuer un régiment de mouches à six lieues à la ronde…
- Le capitaine n’a point…
- Soit votre capitaine est empêché du nez et des yeux, soit nous ne parlons pas de la même personne…
Le cardinal joua machinalement quelques instants avec un couteau qu’il planta de dépit dans le bois précieux de la table.
- M’aurait-on joué en cette affaire ?
- Pour le savoir, il suffirait que je la visse de forme et d’aspect… Conduisez-moi en la prison où vous dites la serrer avec ses complices.
Le cardinal se leva, l’ancien bailli l’imita et les deux vierges n’eurent plus qu’à pleurer de chagrin en considérant que leur belle innocence ne prendrait point fin en cette après-midi sulfureuse d’été.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 9 Aoû 2014 - 14:56

Satan avait décidé de jouer cartes sur table et même corps sortable puisqu’il avait abandonné l’enveloppe du troubadour O pour paraître dans toute sa splendeur rougeoyante devant la baronne. Celle-ci, qui avait déjà eu affaire au bonhomme sous d’autres apparences, ne sut pas si elle devait se montrer surprise ou inquiète d’une telle « transparence » de la part du souverain des Enfers.
- Alors, qu’en penses-tu ? demanda-t-il.
- Oui, ça peut impressionner les couards et les couardes… Mais je me suis déjà coltinée avec un duo de dragons et ça avait quand même un peu plus de flamme si j’ose dire.
- Quoi ?!... Tu ne me trouves pas assez brûlant, s’écria Satan en plongeant sur la baronne un regard de braise.
Je ne sais pas si Lucifer vous est ainsi apparu un jour, pour vous tenter ou vous proposer un marché de dupes, mais au cas où tel n’aurait pas été le cas, il me paraît essentiel de vous décrire l’individu sinistrement mauvais que la baronne de Ssaint-Dieu, pourtant une pointure dans ce domaine, avait en face d’elle.
Satan mesurait bien deux de nos mètres actuels, deux mètres de flammes, flammèches et flammules (la flammule étant une flamme plus petite encore qu’une flammèche). Rien de ce corps n’était d’apparence solide et pourtant cette enveloppe brûlante dessinait parfaitement les formes d’un être humain. Rien de ce corps n’avait de grâce et pourtant il s’en dégageait, outre une chaleur à faire frire trois kilos de frites en dix secondes, une force brute qui avait sa propre beauté. Par un procédé étrange, qui ne serait découvert que plus tard par les humains avec la mise au point de toiles ignifugées, Satan portait cependant des vêtements. Pas n’importe quels vêtements ! Des vêtements splendides taillées dans les meilleures étoffes et doublées de pierres précieuses et de toiles de métaux qui ne l’étaient pas moins. Une garde-robe rapidement détruite par une combustion lente mais qui ne manquait pas d’éclat et valait toutes les publicités en faveur de la norme NF.
Lorsque Satan bougeait, des éclats de chaleur grillaient tout ce qui passait à proximité. C’est ainsi que la baronne vit échouer à ses pieds trois pigeons, cinq perdrix, sept lapins, dix criquets et un raton-laveur tous ratatinés en plein vol par les émanations sulfurisées émises par le Vulcain chrétien. Un inventaire à la Prévert me dira-t-on fort justement… Sauf que le pré n’était plus vert mais noir, calciné jusqu’aux racines par le passage d’un Satan qui faisait les cent pas en attendant de décider ce qu’il allait demander à la baronne.
- Au vrai, baronne, tu ne m’intéresses pas… Tu as trop laissé la gentillesse imbiber ton cœur pour avoir encore quelque chose de puissant à m’offrir… La preuve, je t’ai imposé ces changements de chevelure incessants et tu n’as rien fait pour t’y soustraire. Tu ne savais pas comment faire et tu n’as même pas cherché. Tu es devenue une faible…
- Pardon, pardon, regimba Saint-Dieu… Je peux encore désintégrer un quidam qui me manquerait de respect…
- La belle affaire !... Après en avoir terrassé un, il te faut une bonne heure avant que ta méchanceté se régénère assez pour en détruire un autre… Non, ne cherche pas à te défendre, tu es passée du côté éclairé de la Force… Et si j’étais ton père…
- Oui mais bon, c’est pas le cas… Alors, que veux-tu en échange si je ne te conviens plus…
- Une épouse…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 12 Aoû 2014 - 23:09

Il faut que le lecteur se mette bien en tête que le narrateur vous parle d’un temps que les moins de 700 ans ne peuvent pas connaître. En ce temps-là point de tweeter ou de facebook, de breaking news et autres dépêches d’agence. L’information circulait au pas des hommes et parfois, quand ça urgeait, au galop des chevaux. Autant dire qu’en pleine mer, la princesse Podane ne risquait pas de connaître dans l’immédiateté la plus absolue la nouvelle de la venue du Diable sur Terre, pas plus que le marché terrible qu’il s’apprêtait à conclure avec la baronne. D’ailleurs l’aurait-elle appris sur l’instant qu’elle en aurait bien été surprise. En ce temps-là on se hâtait lentement et les mauvaises nouvelles arrivaient de toutes manières toujours trop vite. Une trainée de rumeurs annonçait la venue de bandes de soldatesque ou l’imminence des ravages d’une grande épidémie… Et généralement entre l’information vérifiée et le malheur il ne s’écoulait souvent que le temps d’un espoir vain d’y échapper.
Pourquoi ce propos liminaire en plein milieu du récit de cette quête ? Eh bien d’abord parce qu’un peu d’intelligence et de culture n’a jamais fait de mal à personne… sauf peut-être à Franck Ribéry. Ensuite parce qu’il ne sert à rien de perdre le lecteur en conjectures sur la conjoncture et en circonvolutions sur son évolution. En un mot comme en cent, même s’il en faudra moins pour le dire, Satan avait une idée fort précise de l’épouse qu’il attendait voir régner à ses côtés sur une Terre réduite à son autorité.
Messire l’auteur a-t-il besoin de vous faire un dessin ?
Visiblement oui car je vois au cinquième rang de l’auditoire de ce livre une personne qui fait semblant d’avoir compris de quoi il retourne mais qui ne cesse de se retourner pour obtenir de plus claires précisions auprès des personnes du sixième rang lesquelles, étant trop loin de ma bouche prolixe, n’ont rien entendu.
- Comment ?! s’étrangla la baronne en ayant ouï – elle ! – le nom de l’heureuse élue de la bouche incandescente du propriétaire des Enfers.
Elle s’attendait à tout mais sûrement pas à cela. Que Satan ait voulu assurer sa lignée sur la Terre en faisant enfanter une puissante, elle l’aurait compris… Mais, toute princesse qu’elle fût, Podane ne représentait rien sinon l’héritage d’un minuscule comté du bas Limousin à moins que ce ne soit de la Haute-Corrèze. Elle n’avait nulle richesse, aucun pouvoir et, pis encore aux yeux d’un homme normalement constitué, elle n’était plus vierge et avait déjà enfanté.
- Je la veux ! répéta Satan en carbonisant au passage un malheureux pigeon qui était venu se chauffer les plumes trop près de ses postillons.
- Mais il y a dans ce monde humain assez de nobles dames qui…
- Elle, je ne veux qu’elle ! hurla le Diable à la façon d’un Ringo n’ayant point croisé encore de gondoles à Venise. Pour l’aimer, la chérir et vivre ensemble…
N’eut été l’effroi qui l’envahissait enfin, la baronne de Saint-Dieu se serait demandée si Satan n’était point tombé sur la tête. Ce choix n’avait aucun sens logique… A tout prendre, il eut mieux fait de choisir la comtesse Philippa de Vivarais qui avait du bien, de la terre et des gens à mettre au service de son mari.
- Raisonnement stupide ! s’exclama Satan.
- Comment ?! Vous lisez dans mes pensées ?!
- Et pourquoi ne le pourrais-je pas ?... Je puis même te les dicter sir je le veux… Mais, bon, là, j’ai pas envie…
- Mais pourquoi elle ?
- Elle est belle !...
- Belle, belle, fit la baronne… Cela dépend des critères qu’on retient… Parfois, je me demande si elle n’avait pas plus de charme quand elle puait du bec, avait les pieds plats et un nez en corne de brune mal embouchée…
- Elle est intelligente et cultivée…
- Demandez-lui où se trouve la Patagonie, je suis bien certaine qu’elle l’ignore…
- Elle a un ventre fertile…
- Certes ! Mais à quoi cela vous servirait-il ?... Ayez deux fils et ce sera aussitôt le bordel chacun voulant s’assurer la prééminence sur l’autre… Et je n’ose imaginer ce que cela pourrait donner avec les pouvoirs que vous leur aurez transmis…
- Justement…
- Quoi, justement ?...
Satan ne répondit pas ce que la baronne interpréta comme une invitation même pas courageusement formulée à se casser la tête par elle-même.
- Oh, je vois !...
Et toi lecteur vois-tu ?
Ou bien es-tu plongé dans une cécité de cétacé dans le noir ?...
En tous cas, il te faudra patienter un peu pour savoir car voici qu’on appelle le narrateur sur une autre ligne.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 17 Aoû 2014 - 23:05

En cet été 1223, l’évêque de Paris était monseigneur Guillaume II de Seignelay. Evêque avons-nous dit car, en ce temps, le siège parisien relevait de l’archevêque de Sens, situation qui à l’époque en avait (du sens !) puisque l’ancienne Lutèce n’était que depuis peu capitale du royaume. Cette récentitude n’avait point laissé le temps aux instances religieuses de s’adapter. Elles le feront certes car elles ne sont point aussi obtues qu’on le dit, mais bien après l’histoire que nous avons entrepris de narrer pour vous depuis déjà un certain temps, ce qui explique pourquoi nous n’en avions rien dit jusqu’à maintenant.
Toutefois, comme monseigneur de Seignelay s’avance, porteur dans son nom d’une injonction que n’eut pas refusée d’accomplir un vampire obéissant, il nous faut être précis sur ce qu’il est et ce qu’il peut faire. Ce qu’il est, outre évêque de Paris, c’est vieux et mal allant. En conséquence, ce qu’il peut faire est relativement limité et on ne voit donc pas où tout ceci nous mène. D’ailleurs, messire l’auteur le sait-il bien lui-même ?
Fort heureusement, oui…
Les inconvénients de l’âge ont parfois quelques avantages à qui sait bien les envisager. Monseigneur Seignelay avait acquis au cours de ses nombreuses années de pastorale une longue expérience de la lutte contre le démon. Il était même un spécialiste averti du démon de midi moins le quart, démon d’autant plus surprenant et déroutant qu’on ne l’attendait jamais à ce moment-là mais un peu plus tard. Aussi, les quatre journées de vent paralysant, les pâleurs incertaines du soleil, éveillèrent en lui une méfiance qu’on ne pouvait qu’assimiler à une forme de sixième sens (ce qui en faisait au moins cinq de trop à ses yeux).
- Ah ! soupira-t-il… Voici donc que commence la grande attaque…
- La grande attaque, monseigneur ? répéta avec une forme interrogative le chapelain qui priait à ses côtés.
- Hélas, mon frère… La grande attaque…
- Mais de qui ? Qui nous attaque ? L’Anglois une fois encore ?... Le Saxon ?... Point l’Helvète quand même ? Il n’y a nul intérêt étant si bien garni en son chez lui de richesses mises à l’abri dans ses châteaux-forts.
Monseigneur de Seignelay leva les yeux au ciel… Ce qui n’était à vrai dire qu’une pratique professionnelle fort commune… Mais il trouva dans ce geste très banal une force suffisante pour prendre une décision ferme qu’on n’eut pas attendue de la part d’un homme qui allait contracter dans les semaines suivantes une fièvre quarte fatale qui l’emporterait après une dernière quinte à l’heure de tierce.
- Prévenez messire notre roi… Et s’il est encore à répéter la cérémonie de son sacre, confiez-vous à sa noble épouse, dame Blanche… Dites-leur seulement ceci : « Il est là ! ».
- Il est là ?
- Oui… Mais pourquoi répétez-vous systématiquement tout ce que je dis en le mettant à la forme interrogative.
- Parce que si je ne le répétais pas, je n’aurais point la certitude d’avoir compris la chose dont vous m’entretenez… Et si je ne le mettais point à la forme interrogative, vous auriez tout loisir de trouver que je suis bien affirmatif pour quelqu’un qui ne sait point de quoi vous parlez précisément.
L’évêque de Paris leva un œil torve et vitreux vers le chapelain. Cet homme-là avait donc de l’esprit. Il était arrivé récemment de sa province reculée et était encore fort mal connu par son supérieur hiérarchique le plus immédiat.
- Comment vous nommez-vous, frère ?
- Mon nom est frère Vilain, monseigneur…
- Et qui vous a fait appeler à mon service ?
- J’étais auparavant à monseigneur de Limoges…
- Ah oui !... Le simoniaque…
- Simoniaque ?...
- Voilà que vous recommencez ! s’énerva l’évêque.
- C’est que monseigneur Ribaud de Bazétage n’était pas que simoniaque… Il a commis tant de pêchés que si monseigneur de Sens n’a pas lancé d’interdit sur ses domaines c’est qu’il n’y a rien vu d’obligatoire et a préféré agir à Thouars où un autre clerc s’était couvert de honte… Mais, en plus, dans l’intonation de votre voix fatiguée, j’ai entendu poindre un autre mot.
- Et quel mot, frère ?
- Démoniaque, monseigneur…
- Vous êtes décidément fort perspicace…
- Ah non, le père Spicace est resté à Limoges, il était trop mouillé dans les affaires de monseigneur de Bazétage. Moi-même qui ne suis pas très grand, j’en avais jusqu’au torse mais lui il en avait jusqu’au cou.
- Mais vous n’avez point répondu à ma question… Qui vous a fait appeler à mon service ?
- C’est l’abbé de Mozarella qui a bien voulu me distinguer en me plaçant au service de monseigneur en tant que chapelain chargé des messes des lundi, mardi et jeudi.
- Monseigneur de Mozarella ?… Mais alors vous allez lui rapporter tout ce que je vous ai demandé de transmettre au roi ?
- Ah, monseigneur, cette fois-ci c’est vous qui parlez à la forme interrogative…
- Répondez !... cria l’évêque tout en explosant son poing frêle sur le bois vermoulu de son lutrin de voyage.
- Je ne lui dirais rien sur la grande attaque dont vous avez fort imprudemment parlé et qui ne peut être que celle du Malin. Il se trouve que je suis en fait un agent au service du pouvoir royal infiltré au sein de la « Nouvelle Eglise » de monseigneur de la Plancha. Je transmettrais donc au roi ce que vous vouliez lui apprendre…
- Mais ensuite ?...
- Ensuite, j’irai porter cette même information à un évêque proche de l’abbé de Mozarella… Il faut bien garder intacte ma couverture…
- Ah ! soupira le prélat grabataire. Je n’aurais jamais dû vous parler…
- Apaisez-vous, monseigneur… Même si vous n’aviez point parlé, j’aurais entendu le secret de votre découverte.
- Comment cela ?!...
- Ignorez-vous donc que vous parlez en dormant et que vous dormez en parlant ?
- Il suffit ! Encore une question et je vous fais jeter dans la Seine avec autour du col trois pierres fortes arrachées à cette cathédrale que je rêve de raser. Allez porter mon message à qui bon vous semblera… Après tout, il concerne tout le monde et il faudra bien que chacun accepte d’abandonner ses propres rêves pour se grouper sous la bannière de notre Seigneur. L’heure est grave !
- Je ne l’ignore point, monseigneur… Mais peut-être ne savez-vous pas que, face au Mal absolu, nous avons une arme propre à nous défendre ?
L’évêque fit semblant de ne pas remarquer que frère Vilain avait encore abusé de la forme interrogative.
- Dites toujours…
- Nous avons pour nous défendre une jeune femme dont la pureté est extrême et qui pourra opposer au Démon toute la puissance de son innocence.
- Une vierge ?
- Une ancienne vierge… Mais cela n’a guère d’importance en la matière. La princesse Podane n’est point souillable, même par le pêché de chair.
- Mais où est cette princesse ?
- En route pour Jérusalem, monseigneur…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 18 Aoû 2014 - 21:45

Satan enragea sans doute d’avoir été percé à jour par cette baronne magicienne qu’il méprisait souverainement. Il passa sa colère sur un buisson qui se mit à brûler de manière ardente. Un vieux souvenir des temps jadis…
- Eh bien, puisque vous lisez vous aussi en moi, expliquez-moi donc pourquoi j’ai jeté mon dévolu sur la princesse Podane de Grime.
La baronne était volontiers courageuse comme toutes les personnes qui, à un moment de leur existence, sont obligées de l’être. Elle n’était cependant pas téméraire et évita d’en rajouter dans l’autocélébration de sa propre perspicacité.
- Vous pouvez enfanter avec la première mortelle venue… Il vous suffit de prendre l’apparence d’un être humain quelconque… Beau et séduisant de préférence, je suppose… Donc, vous pourriez avoir les plus belles femmes de la chrétienté… Mais ce n’est pas cela que vous recherchez… Car voilà où votre envie de paternité se heurte à ce qui vous caractérise, outre le mal que vous faites si bien… Votre immortalité !... Vous aspirez à régner sur les Enfers…
- Et sur Terre désormais…
- Dieu nous en préserve, fit la baronne par une sorte de réflexe issu de l’époque où elle avait cru comme tout le monde au Seigneur des cieux. Vous aspirez à régner disais-je mais sans qu’on vienne vous réclamer un jour une part de vos domaines… Or, des enfants, des mâles en particulier, cela n’a que ça en tête lorsque ça grandit… Avec une mère comme Podane, vous espérez qu’elle leur apportera suffisamment de douceur et de retenue pour qu’ils ne soient jamais en mesure de vous réclamer quoi que ce soit… Avec les fils d’une ambitieuse, corrompue par les perspectives que vous lui feriez miroiter pour la séduire comme la fortune ou l’immortalité, il n’en serait bien sûr pas de même. Mais, Podane est si pure, si aimante des autres… Avec elle, vous ne risquez rien…
- Je ne risque rien sinon de me prendre une fourche…
Le narrateur fait ici remarquer, au titre de son devoir pédagogique d’éclaircissement des propos nébuleux, que la fourche était le seul type de râteau existant à l’époque.
- La princesse aime totalement son sire d’Agnan… Quand bien même je ne vois pas ce qu’elle lui trouve. Il est si mièvre que si on raconte un jour tous les épisodes de la quête qui fut sienne, il n’en sera qu’un personnage secondaire.
- Justement !...
- Vous allez prendre son apparence…
- Ce serait trop simple… Dans toute cette affaire, je veux apparaître le moins possible. Mon armée agira à ma place, ce n’est quand même pas moi qui vais tout faire… Et dans mon armée, tu as accepté d’occuper une place de choix.
- J’ai accepté ?…
- N’as-tu pas, il y a quelques instants, offert de te soumettre à mon pouvoir pour que j’arrête certaine ignominie qui offensait le peu de morale dont tu disposes ?
- C’était juste pour savoir ce que vous prépariez dans votre sale caboche de démon…
- Mais ta parole ?!...
- Vous pensiez que quelqu’un comme moi pouvait être sincère ? répondit Anne Charlotte Romane avec un petit rire de gorge qui énerva Satan plus que de nécessaire.
- Tu es… !
- Je suis…
- Ton destin est de m’appartenir !...
Satan leva le bras et le dirigea vers la baronne. Aussitôt, celle-ci sentit une chaleur puissante irradier son corps faisant fondre la couleur verte qui s’était incrustée dans sa peau. Mais dans le même temps, sa volonté défaillait, son âme s’étiolait et sa détermination en prenait un coup. Elle n’avait vraiment pas assez de force pour résister aux pouvoirs maléfiques du démon. Il était trop fort !
Elle se jeta à genoux, se courba face contre terre dans une supplique muette pour que le Très-Haut vienne à son secours. Mais le Très-Haut devait être trop haut pour l’entendre… Ou bien en avait-il soupé de toutes les injures proférées à son encontre par la baronne depuis tant d’années ? En tous cas, il ne fit rien… Et lorsque la chaleur eut imprégné chaque parcelle de sa chair, Anne Charlotte Romane de Saint-Dieu n’eut plus qu’une idée en tête. Obéir à la volonté de son nouveau Maître !
Ce qu’il lui commandait était très simple… Trouver le sire d’Agnan et le tuer après l’avoir perdu de réputation.
Ca tombait bien… C’était un projet qui ne lui déplaisait pas trop.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 22 Aoû 2014 - 21:38

Après avoir franchi le col de Roncevaux, la troupe se heurta, au propre comme au figuré, au sire d’Agnan qui, après avoir lui aussi subi le vent fou et médité sur la pâleur inhabituelle du soleil, avait repris sa route. Evidemment, lorsqu’il reconnut les amis et relations de son épouse, il ne fut plus question d’aller se jeter aux genoux des reliques de sainte Brigitte de Laé au monastère d’Isaba.
- Où vous allez, je vais, lança-t-il avant de s’approcher de son oncle par alliance et de lui murmurer à l’oreille, mais ce type à la vêture multicolore, il se ronge les ongles sans arrêt pour que vous ayez décidé de lui attacher les mains ensemble ?
- Hélas, mon doux neveu ! Hélas ! fit Killian de Grime en hésitant à en dire plus sur ce qui occupait son esprit et le tourmentait fort.
Hélas pour nous, il se tut et enterra définitivement toute possibilité pour nous de savoir exactement pourquoi le genou de sœur Trisquelle s’était déboité tout seul la contraignant désormais à chevaucher avec une jambe repliée sous l’aisselle droite.

Sur la mer calmée, la galère de Tabarlo Tabarli filait à une vitesse incroyable portée par un petit vent frisquet qui venait tantôt du sud, tantôt de l’ouest, tantôt d’ailleurs. Le marin, avec son expérience de bourlingueur des zones côtières, savait à merveille jouer avec l’aquilon capricieux, l’attirer dans sa voile pour propulser le navire sur la route la moins tortueuse.
- Nous arriverons demain, lâcha-t-il lorsque le soleil – ragaillardi depuis plusieurs heures – commença à se précipiter au couchant.
- Demain ? s’exclama Katy. Mais on nous avait dit qu’il y en avait pour des jours et des jours de mer.
- Oui, demain, reprit le marin. Demain, nous arriverons… Dans un port…
- Lequel ? demanda Philippa.
- Je ne sais pas.
Et plantant là les trois dames allongées sur le pont dans une tenue fort débraillée que justifiait la chaleur estivale, il se renferma dans son silence en même temps que dans sa cabine.

Ce qui était bien quand on travaillait pour un maître comme Satan, c’est que tout se faisait très vite et dans un grand confort. Les braises à foison, les odeurs de chair grillée, les tortures du corps et de l’âme c’était bon pour les maudits, les soumis, les perdus. Quand on était au service du seigneur des Enfers, on n’avait pas à s’en faire. Les pouvoirs maléfiques de Satan étaient extraordinaires et auraient fait pâlir d’envie la baronne si elle avait pu pâlir au milieu de l’atmosphère suffocante qui entourait l’antidivin souverain lorsqu’il se montrait dans son apparence professionnelle.
D’un geste, il convoqua un tendre palefroi que guidaient deux beaux hommes portant les couleurs de la baronne. D’un autre, il la rhabilla d’une longue robe cousue d’hermine et de petit-gris et la coiffa d’une de ces coiffes interminables autour de laquelle vinrent s’entortiller harmonieusement ses cheveux sombres pour une fois coiffés. Un geste encore et il couvrit d’or les sabots du cheval, les étriers de la cavalière et la peau de ses paupières.
- Pour les faux-frais du voyage, fit-il en plaçant une bourse plus que rondelette entre les mains d’Anne-Charlotte-Romane. Chacun de ces écus pliera à ta volonté celui qui le recevra. C’est une idée nouvelle que j’expérimente : le tout à un écu. Que tu veuilles une volaille chez un rôtisseur, une chambre dans une auberge ou une nouvelle robe incrusté de pierreries précieuses, cela ne te coûtera qu’un écu.
- Mais comment diable est-ce possible ?!...
- La faiblesse des hommes, baronne ! Leur faiblesse !… Devant un équipage si riche, ils plieront devant tes ordres et n’oseront pas réclamer leur dû… Tout à un écu !...
Il partit dans un de ces rires sardoniques dont il avait le secret et quasiment l’exclusivité.
- Pourquoi riez-vous ? demanda la baronne.
- Parce que j’en ai envie, répliqua le Diable… Tout à un écu ! L’idée n’est-elle pas maléfique ? L’idée n’est-elle pas magnifique ?... Il faudra que je la souffle à l’oreille de quelque commerçant qui aurait grande appétence pour rouler ses semblables…
Il changea soudain de ton cessant de rire pour devenir menaçant.
- Mais chacun et chacune de ceux qui prendront en main un de ces écus… Chacun m’appartiendra, chacune m’appartiendra… C’est ainsi que je lèverai l’armée qui me donnera le pouvoir sur cette Terre. Et l’autre là-haut avec ses églises et ses chants insistants et suppliants n’y pourra rien… Va, baronne ! Ramène-moi une armée avant de me donner une femme.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 25 Aoû 2014 - 17:50

En basculant du côté nord des Pyrénées, Carlo Ancellito redevenait nonce et, à ce titre, pouvait jouir de l’intégralité des pouvoirs conférés par ce titre. Aussi se fit-il accueillir avec empressement à la première église venue par le prêtre du village et une escouade de rudes moines vivant dans un ermitage proche. Il n’était pas dans ses habitudes, nous le savons, d’user et abuser de ses pouvoirs. Homme doux et réfléchi, ancien futur ex-pape, il avait intégré tous les messages de la foi chrétienne et les pratiquait sans aucune arrière-pensée. Pourtant, là, il avait conscience que le désordre général, ce pandémonium annonçant la fin des temps, menaçait. Il n’avait plus de temps à perdre en formules alambiquées pour obtenir quelque chose, il devait commander pour avoir sur le champ ce dont il avait besoin.
En l’occurrence, il s’agissait de nourrir au plus vite la petite escouade formée, nous le rappelons pour le lecteur distrait, du sire de Grime et de son écuyer, de Melba de Turin, de ben Gali al-Zotto aux mains liées, de sœur Trisquelle et son os, du nonce Ancellito et de ses deux hommes d’armes, les sires de Pépédéha et de Pujadas… Je crois que c’est tout… Ah non, j’oubliais le dernier arrivé, le seigneur Dark d’Agnan… Cela fait donc huit personnes, autrement dit une véritable foule dans une montagne pauvre et déserte. De quoi effrayer le prêtre et ses villageois. De quoi plonger en prières les rudes moines de l’ordre des Bénédictins trouillards. De quoi inciter le nonce à commander sans accepter ni remarques ni excuses.
- A manger ! Et vite !... Nous devons repartir dans l’heure !

Frère Vilain, que nous avons vu ressurgir de manière inopinée il y a quelques pages dans l’entourage de l’évêque de Paris, n’avait guère changé depuis la dernière fois où nous l’avons croisé. Homme savant et aimant parler dans le vide, il trainait sa petite taille (et l’escabeau qui l’aidait à paraître plus grand) dans tous les lieux de pouvoirs, servant à l’occasion d’éminence grisâtre tant il avait de goût pour les vêtements couleur muraille.
Après avoir entendu les conclusions que monseigneur de Seignelay avait rendues concernant les événements extraordinaires qui avaient paralysé les jours précédents, il s’était retiré à grandes enjambées (ce qui, dans son cas, ne faisait toutefois que des petits pas). Son rôle était de rapporter (il était donc, en avance sur son temps, un petit rapporteur) et il entendait exercer cette activité au mieux des intérêts de la Chrétienté (car celle-ci est unique en dépit de ce que certains veulent bien dire). Pour ce faire, il devait transmettre la nouvelle à l’abbé de Saint-Malo, chapelain de la reine et futur évêque de Limoges, puis à l’abbé de Mozarella qui se trouvait actuellement en tournée d’inspection des baptistères en val de Loire. Bien sûr, il ne dirait pas exactement la même chose aux deux prélats. Il n’avait qu’une confiance limitée en Saint-Malo et savait fort bien quels étaient les noirs desseins de Moearella et de sa bande. C’est pour cela qu’avant de se jeter sur les routes afin de remplir ces deux missions, il se hâta d’aller rendre compte à l’autorité suprême qui guidait sa vie. Une autorité si secrète qu’il réussit à semer le narrateur, pourtant vigilant, et à se dérober ainsi à la révélation de l’identité de cette force étrange pour laquelle il œuvrait depuis tant d’années.


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